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Baccalauréat européen 2001- Français langue 2

Paris, 1572: des signes inquiétants annoncent la reprise de la guerre civile entre catholiques et
protestants. Dans la soirée du 23 août, Bernard de Mergy, gentilhomme protestant, s'est rendu
chez son amiie catholique, la comtesse Diane de Turgis. (Les historiens estiment à 3000 le
nombre de protestants massacrés dans cette nuit dite depuis de la Saint-Barthélemy).

«Vois, dit-elle; tu as encore un quart d'heure pour te repentir (1). Quand cette
aiguille sera parvenue à ce point, ton sort sera décidé.»
Elle parlait encore, quand un bruit sourd et semblable au frémissement de la
foule qui s'agite autour d'un vaste incendie se fit entendre, d'abord confusément;
puis il sembla croître avec rapidité; au bout de peu de minutes, on reconnaissait
déjà dans le lointain le tintement des cloches et les détonations d'armes à feu.
«Quelles horreurs m'annoncez-vous?» s'écria Mergy.
La comtesse s'était élancée vers la fenêtre, qu'elle avait ouverte.
Alors le bruit, que les vitres et les rideaux n'arrêtaient plus, arriva plus distinct. On
croyait y démêler des cris de douleur et des hurlements de joie. Une fumée rougeâtre
montait vers le ciel et s'élevait de toutes les parties de la ville aussi loin que la vue
pouvait s'étendre. (...)
«Le massacre est commencé! s'écria la comtesse en portant les mains à sa tête avec
effroi.
- Quel massacre? Que voulez-vous dire?
- Cette nuit, on égorge tous les huguenots (2); le roi l'a ordonné. Tous les catholiques
ont pris les armes, et pas un seul hérétique (3) ne doit être épargné. L'Eglise et la
France sont sauvées; mais tu es perdu si tu n'abjures (4) ta fausse croyance.»
Mergy sentit une sueur froide qui se répandait sur tous ses membres. Il considérait
d'un œil hagard Diane de Turgis, dont les traits exprimaient un mélange singulier
d'angoisse et de triomphe. Le vacarme effroyable qui retentissait à ses oreilles et
remplissait toute la ville lui prouvait assez l'affreuse nouvelle qu'elle venait de lui
apprendre. Pendant quelques instants, la comtesse demeura immobile, les yeux
fixés sur lui, sans parler; seulement, un doigt tendu vers la fenêtre, elle semblait
vouloir s'en rapporter à l'imagination de Mergy pour lui représenter les scènes
sanglantes que laissaient deviner ces clameurs et cette illumination de cannibales.
Par degrés, son expression se radoucit; la joie. sauvage disparut et la terreur resta.
Enfin, tombant à genoux, et d'un ton de voix suppliant:
«Bernard, s'écria-t-elle, je t'en conjure, sauve ta vie, conserve-toi! Sauve ta vie,
sauve la mienne qui en dépend!»
Mergy lança sur cite elle un regard farouche... Sans lui répondre un mot, il courut au
fond de l'oratoire (5), où il se saisit de son épée qu'en entrant il avait posée sur un
fauteuil. «Malheureux! que veux-tu faire? s'écria la comtesse en courant à lui.
- Me défendre! on ne m'égorgera pas comme un mouton.
- Mille épées ne pourraient te sauver, insensé que tu es! Toute la ville est en armes... Il
n'est qu'un seul moyen de t'arracher à la mort, fais-toi catholique.»
Mergy était brave; mais en songeant aux dangers que cette nuit semblait promettre, il
sentit, pour un instant, une crainte lâche descendre au fond de son coeur et même
l'idée de se sauver en abjurant sa religion se présenta à son esprit avec la rapidité d'un
éclair.
«Je réponds de ta vie si tu te fais catholique, dit Diane en joignant les mains.
- Si j'abjurais, pensa Mergy, je me mépriserais moi-même toute ma vie.»
Cette pensée suffit pour lui rendre son courage, qui fut doublé par la honte d'avoir un
instant faibli. Il enfonça son chapeau sur sa tête, boucla son ceinturon, et, ayant roulé
son manteau autour de son bras gauche en guise de bouclier, il fit un pas vers la porte
d'un air résolu.
Prosper MERIMÉE, Chronique du règne de Charles IX (1830)

Notes:

(1)se repentir: regretter une faute qu'on a commise, avec le désir de la


réparer.

(2)huguenot (nom et adjectif): surnom donné par les catholiques français à


une personne de religion protestante.
(3)hérétique: qui soutient une doctrine condamnée par l'Église.

(4)abjurer: abandonner officiellement une religion, une thèse.

(5)un oratoire: une chapelle privée.

Questions  :

COMPRÉHENSION (20 points, soit 4 points par question)

l. Expliquez le sens de l'expression: «ton sort sera décidé» (ligne 2).

2. Relevez les mots ou groupes de mots qui renvoient dans le texte à des sensations auditives.

3. Expliquez et commentez l'expression «cette illumination de cannibales» (lignes 25-26).

4. A quel moment du texte l'amour de Diane de Turgis pour Mergy se manifeste-t-il?

5. Citez des passages du texte qui montrent que, malgré son amour pour Mergy, Diane de
Turgis réagit aussi comme une catholique.

INTERPRETATION  : (40 points, soit 20 points par question)

l . Si vous aviez été à la place de Mergy, quelle décision auriez-vous prise? Exposez et défendez
votre choix.

2. On entend parfois dire que «l'amour est plus fort que la haine». A partir de ce texte et d’autres
exemples de votre choix, vous direz ce que vous pensez de cette affirmation.

ESSAI (40 points)

Vous traiterez , au choix, l’un des deux sujets suivants:

l . Avez-vous déjà éprouvé le sentiment d'être lâche? Dans quelles circonstances? Comment
avez-vous réagi?

2. Est-il possible, selon vous, de vivre (ou de survivre) sans avoir «les mains sales»? Vous
exposerez votre point de vue en rapprochant ce texte de Mérimée de la pièce de Sartre que
vous avez étudiée cette année.