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A

Eric Alliez
Maurizio Lazzarato

Guerres et Capital

A
Editions Amsterdam
2016
© Éditions Amsterdam, 2016

15, rue Henri Regnault ISBN : 978-2-35480-144- 1


75014 Paris
www.editionsamsterdam.fr Diffusion-distribution :
Facebook : @editionsamsterdam Les Belles Lettres
Twitter : @amsterdam_ed
Sommaire

Introduction. À nos ennemis 12

1. État, machine de guerre, monnaie 36

2. L'accumulation primitive continuée 48


2.1/La guerre contre les femmes 53
2.2/ Guerres de subjectivité et modèle majoritaire 56
2.3/ Libéralisme et colonisation : le cas Locke 62
2.4/ Foucault et l'accumulation primitive 72
2.5/ Généalogie coloniale des disciplines de la biopolitique 77
2.6/ Le racisme et la guerre des races 80
2.7/ La guerre de/dans l'économie-monde 83
2.8/ L'accumulation primitive en débat 85

3. L'appropriation de la machine de guerre 92


3.1/ L'État de la guerre 94
3.2/ L'art et la manière de la guerre chez Adam Smith 102

4- Deux histoires de la Révolution française 108


4-i/ La Révolution française de Clausewitz 109
4-2/ La révolution nègre 114

5- Biopolitiques de la guerre civile permanente 122


S-1/ La séquestration temporelle de la classe ouvrière
(et de la société toute entière) 123
5-2/ La formation de la cellule familiale 129
5.3/ Le dressage subjectif n'est pas idéologique 137

6. La nouvelle guerre coloniale 142

7. Les limites du libéralisme de Foucault 154

8. La primauté de la prise, entre Schmitt et Lénine 172

9. Les guerres totales 184


9.1/ La guerre totale comme réversibilité
des colonisations interne et externe 188
9.2/ La guerre totale comme guerre industrielle 200
9.3/ La guerre et la guerre civile contre le socialisme
(et le communisme) 213
9.4/ Le « paradoxe » du biopouvoir 221
9.5/ Machine de guerre et généralisation du droit de tuer 224
9.6/ Warfare et welfare 232
9.7/ Le keynésianisme de guerre 243

10. Les jeux de stratégie de la Guerre froide 250


10.1/ Cybernétique de la Guerre froide 258
10.2/ Le montage de la Guerre froide 266
10.3/ Le Détroit de la Guerre froide 272
1 0 . 4 / L e s dessous de American way oflife 286
10.5/ Le business de la Guerre froide 297

11. Clausewitz et la pensée 68 304


11.1/ Distinction et réversibilité du pouvoir et de la guerre 309
11.2/ La machine de guerre de Deleuze et Guattari 319

12. Les guerresfractalesdu Capital 330


12.1/ L'exécutif comme dispositif « politico-militaire » 336
12.2/ La réalisation de la machine de guerre du Capital 344
12.3/ Les guerres au sein des populations 351
12.4/ Le marxisme hétérodoxe et la guerre 381
12.5/ La guerre de l'Anthropocène n'a pas (encore) eu lieu 388
12.6/ Machines de guerre 410
Remerciements
La matière et les grandes articulations de ce travail ont été
présentées dans le cadre d'un séminaire associé qui s'est tenu en
2014 et 2015 au département de philosophie de l'Université Paris
8. Que soient donc d'abord remerciés les étudiant.e.s ayant suivi
ces séminaires de façon particulièrement assidue et engagée, et les
ami.e.s et collègues du département qui, à un titre ou à un autre,
ont soutenu l'initiative: Stéphane Douailler, Antonia Bimbaum,
Bertrand Ogilvie et Patrice Vermeren.
Le travail a également été présenté dans une série de conférences
et de workshops dans différentes universités canadiennes où il a
donné lieu à des échanges soutenus avec le public et les organisateurs :
Gary Genosko et Ganaele Langlois (York University), Enda Brophy
(Simon Fraser University), Antonio Calcagno (Western University),
Imre Szeman (University of Alberta), Erin Manning (Concordia
University) et Brian Massumi (Université de Montréal).
Nos plus vifs remerciements aussi au maître éditeur Nicolas
Vieillescazes, qui a accompagné le projet depuis sa toute première
formulation et « supporté » de bout en bout ses deux artisans.
Si vous voulez connaître une questio
faites-en l'histoire.
— Un (impossible) maître en politique
Introduction
A nos ennemis
1. Nous vivons dans le temps de la subjectivation des guerres
civiles. Nous ne sortons pas de la période du triomphe du marché,
des automatismes de la gouvernementalité et de la dépolitisation
de l'économie de la dette pour retrouver l'époque des « concep-
tions du monde » et de leurs affrontements. Nous entrons dans l'ère
de la construction des nouvelles machines de guerre.

2. Le capitalisme et le libéralisme portent les guerres en leur sein


comme les nuages portent la tempête. Si la fînanciarisation de la
fin du xixe siècle et du début du xxe a conduit à la guerre totale et
à la Révolution russe, à la crise de 1929 et aux guerres civiles euro-
péennes, la fînanciarisation contemporaine pilote la guerre civile
globale en commandant à toutes ses polarisations.

3- Depuis 2011, ce sont les multiples formes de subjectivation des


guerres civiles qui modifient profondément à la fois la sémiologie du
capital et la pragmatique des luttes s'opposant aux mille pouvoirs de
la guerre comme cadre permanent de la vie. Du côté des expérimen-
tations des machines anticapitalistes, Occupy Wall Street aux USA,
les Indignés en Espagne, les luttes étudiantes au Chili et au Québec,
14 Guerres et Capital

la Grèce en 2015 se battent à armes inégales contre l'économie de


la dette et les politiques d'austérité. Les « printemps arabes », les
grandes manifestations de 2013 au Brésil et les affrontements autour
du parc Gezi en Turquie font circuler les mêmes mots d'ordre et de
désordre dans tous les Suds. Nuit Debout en France est le dernier
rebondissement d'un cycle de luttes et d'occupations qui avait
peut-être commencé sur la place Tiananmen en 1989. Du côté du
pouvoir, le néolibéralisme, pour mieux pousser les feux de ses poli-
tiques économiques prédatrices, promeut une postdémocratie
autoritaire et policière gérée par les techniciens du marché, tandis
que les nouvelles droites (ou « droites fortes ») déclarent la guerre
à l'étranger, à l'immigré, au musulman et aux underclass au seul profit
des extrêmes droites « dédiabolisées ». C'est à celles-ci qu'il revient
de s'installer ouvertement sur le terrain des guerres civiles qu'elles
subjectivent en relançant une guerre raciale de classe. L'hégémonie
néofasciste sur les processus de subjectivation est encore confirmée
par la reprise de la guerre contre l'autonomie des femmes et les
devenirs-mineur de la sexualité (en France, la « Manif pour tous »)
comme extension du domaine endocolonial de la guerre civile.
A l'ère de la déterritorialisation sans limite de Thatcher et Reagan
succède la reterritorialisation raciste, nationaliste, sexiste et xéno-
phobe de Trump qui a d'ores et déjà pris la tête de tous les nouveaux
fascismes. Le Rêve américain s'est transformé en cauchemar d'une
planète insomniaque.

4. Le déséquilibre entre les machines de guerre du Capital et


des nouveaux fascismes, d'une part, les luttes multiformes contre
le système-monde du nouveau capitalisme, de l'autre, est flagrant.
Déséquilibre politique, mais aussi déséquilibre intellectuel. Ce livre
se concentre sur un vide, un blanc, un refoulé théorique aussi bien
que pratique, qui est pourtant toujours au cœur des puissances et
impuissances des mouvements révolutionnaires : celui du concept
de « guerre » et de « guerre civile ».
À nos ennemis 15

5. « C'est comme une guerre », a-t-on entendu à Athènes pendant


le week-end du 11-12 juillet 2015. Avec raison. La population a été
confrontée à une stratégie à grande échelle de continuation de
la guerre par les moyens de la dette : elle a parachevé la destruc-
tion de la Grèce et, du même coup, enclenché l'autodestruction
de la «construction européenne». L'objectif de la Commission
européenne, de la BCE et du FMI n'a jamais été la médiation ou
la recherche du compromis, mais la défaite en rase campagne de
l'adversaire.
L'énoncé « c'est comme une guerre » est une image qu'il faut
aussitôt rectifier : c'est une guerre. La réversibilité de la guerre et de
l'économie est au fondement même du capitalisme. Et cela fait bien
longtemps que Cari Schmitt a dévoilé l'hypocrisie « pacifiste » du
libéralisme en rétablissant la continuité entre l'économie et la guerre :
l'économie poursuit des buts de guerre avec d'autres moyens (« le
blocage du crédit, l'embargo sur les matières premières, la dégrada-
tion de la monnaie étrangère »).
Deux officiers supérieurs de l'armée de l'air chinoise, Qiao Liang
et Wang Xiangsui, définissent les offensivesfinancièrescomme des
« guerres non sanglantes », tout aussi cruelles et efficaces que les
« guerres sanglantes » : une violencefroide.Le résultat de la globalisa-
tion, expliquent-ils, « c'est que tout en réduisant l'espace du champ de
bataille au sens étroit, le monde entier [a été transformé] en un champ
de bataille au sens large ». L'élargissement de la guerre et la multiplica-
tion de ses noms de domainefinitd'établir le continuum entre guerre,
économie et politique. Mais c'est dès le départ que le libéralisme est
une. philosophie deguerre totale. (Le pape François semble prêcher dans
le désert lorsqu'il affirme, avec une lucidité faisant défaut aux hommes
politiques, aux experts de tout acabit et jusqu'aux critiques les plus
aguerris du capitalisme : « Lorsque je parle de guerre, je parle de la
vraie guerre, non pas de la guerre de religion, mais d'une guerre mondiale
en mille morceaux. [...] C'est la guerre pour des intérêts, pour l'argent,
pour les ressources naturelles, pour la domination des peuples. »)
16 Guerres et Capital

6. Durant la même année 2015, quelques mois après la défaite


de la «gauche radicale» grecque, le président de la République
française déclare au soir du 13 novembre la France «en guerre»
et promulgue l'état d'urgence. La loi l'y autorisant, et autori-
sant la suspension des «libertés démocratiques» pour conférer
des pouvoirs «extraordinaires» à l'administration de la sécurité
publique, a été votée en 1955 pendant la guerre coloniale d'Algérie.
Appliqué en 1984 en Nouvelle-Calédonie et lors des « émeutes de
banlieue » en 2005, l'état d'urgence remet au centre de l'attention la
guerre coloniale et postcoloniale.
Ce qui s'est passé à Paris une mauvaise nuit de novembre, les villes
du Moyen-Orient en sont le théâtre quotidien. C'est la même horreur
que fuient les millions de réfugiés se « déversant » sur l'Europe. Ils
rendent ainsi visible la plus vieille des technologies colonialistes
de régulation des mouvements migratoires par son prolongement
« apocalyptique » dans les « guerres infinies » lancées par le fonda-
mentaliste chrétien George Bush et son état-major de néo-cons. La
guerre néocoloniale ne se déroule plus seulement dans les « péri-
phéries » du monde, elle traverse de toutes les façons possibles le
« centre » en empruntant les figures de l'« ennemi intérieur isla-
miste », des immigrés, des réfugiés, des migrants. Ne sont pas laissés
à l'écart les éternels laissés-pour-compte : les pauvres et les travail-
leurs appauvris, les précaires, les chômeurs de longue durée et les
« endocolonisés » des deux rives de l'Atlantique...

7. Le «pacte de stabilité» (l'état d'urgence «financière» en


Grèce) et le «pacte de sécurité» (l'état d'urgence «politique»
en France) sont les deux faces de la même pièce. Déstructurant et
restructurant continuellement l'économie-monde, les flux de crédit
et les flux de guerre sont, avec les Etats qui les intègrent, la condi-
tion d'existence, de production et de reproduction du capitalisme
contemporain.
À nos ennemis 17

La monnaie et la guerre constituent la police militaire du marché


mondial, appelée encore « gouvernance » de l'économie-monde.
En Europe, elle s'incarne dans l'état d'urgence financier qui réduit à
néant les droits du travail et les droits de la sécurité sociale (santé,
éducation, logement, etc.), tandis que l'état d'urgence antiterroriste
suspend des droits « démocratiques » déjà exsangues.

8. Notre première thèse sera que la guerre, la monnaie et l'État


sont les forces constitutives ou constituantes, c'est-à-dire onto-
logiques, du capitalisme. La critique de l'économie politique est
insuffisante dans la mesure où l'économie ne remplace pas la guerre
mais la continue par d'autres moyens, qui passent nécessairement
par l'État: régulation de la monnaie et monopole légitime de la
force pour la guerre interne et externe. Pour produire la généalogie
et reconstruire le « développement » du capitalisme, nous devrons
toujours engager et articuler ensemble critique de l'économie poli-*
tique, critique de la guerre et critique de l'État.
L'accumulation et le monopole des titres de propriété par le
Capital, et l'accumulation et le monopole de la force par l'État se
nourrissent réciproquement. Sans l'exercice de la guerre à l'exté-
rieur, et sans l'exercice de la guerre civile par l'État à l'intérieur des
frontières, jamais le capital n'aurait pu se constituer. Et inversement :
sans la capture et la valorisation de la richesse opérée par le capital,
jamais l'État n'aurait pu exercer ses fonctions administrative, juri-
dique, de gouvernementalité, ni organiser des armées d'une puis-
sance toujours croissante. L'expropriation des moyens de production
et l'appropriation des moyens d'exercice de la force sont les condi-
tions de formation du Capital et de constitution de l'État qui se déve-
loppent parallèlement. La prolétarisation militaire accompagne la\
prolétarisation industrielle. _

9- Mais de quelle « guerre » s'agit-il ? Le concept de « guerre civile


mondiale » développé presque en même temps par Cari Schmitt et
18 Guerres et Capital

Hannah Arendt, au début des années i960, s'impose-t-il après la fin


de la Guerre froide comme sa forme la plus appropriée ? Les caté-
gories de « guerre infinie », de « guerre juste » et de « guerre contre
le terrorisme» correspondent-elles aux nouveaux conflits de la
mondialisation ? Et est-il possible de reprendre le syntagme de « la »
guerre sans immédiatement assumer le point de vue de l'Etat ?
L'histoire du capitalisme est, depuis l'origine, traversée et consti-
tuée par une multiplicité de guerres : guerres de classe(s), de race(s),
desexe(s)guerres desubjectivité(s), guerresde civilisation (le
.singulier a donné sa capitale à \'H\sto\xe){teT«^ietreP» et non la
guerre, c'est notre deuxième thèse. Les « guerres » comme fonde-
ment de l'ordreintérieuret de rordreçxtérieur.comnieprincipe d'or-
) anjsation de la sociétéj^es guerres, non seulement de classe, mais
tussi militaires, civiles, de sexe, de race sont intégrées d'une façon si
:onstituante à la définition du Capital qu'il faudrait réécrire de bout
[en bout DasKapital pour rendre compte de leur dynamique en son
fonctionnement le plus réel. Dans tous les tournants majeurs du capi-
talisme, on ne trouvera pas « la destruction créatrice » de Schumpeter
portée par l'innovation entrepreneuriale, mais toujours l'entreprise
<3e$"guerres civiles.

10. Depuis 1492, l'An 01 du Capital, la formation du capital se


déploie à travers cette multiplicité de guerres des deux côtés de
l'Atlantique. La colonisation interne (Europe) et la colonisa-
tion externe (Amériques) sont parallèles, se renforcent mutuel-
lement et définissent ensemble l'économie-monde. Cette double

1. Nous utilisons de manière interchangeable « guerre contre les femmes », « guerre


de sexe » et « guerre de genre ». Sans entrer dans le débat qui traverse le féminisme,
les concepts de « femme », « sexe » et « genre » (comme celui de « race », d'ailleurs) ne
renvoient à aucun essentialisme, mais à la construction politique de l'hétérosexualité
et du patriarcat comme norme sociale de contrôle delà procréation, de la sexualité et de
la reproduction de la population, dont la famille cellulaire est le fondement. C'est une
véritable guerre continuée qui est menée contre les femmes pour les soumettre à ces
processus d'assujettissement, de domination et d'exploitation.
À nos ennemis 19

colonisation définjtXELque Marx appelle l'accumulation primitive. À


-^différence, sinon de Marx, diTmoins d'un certain marxisme long-
temps dominant, nous ne cantonnons pas l'accumulation primitive
à une simple phase du développement du capital, destinée à être
dépassée par et dans le « mode de production spécifique » du capi-
talisme. Nous considérons qu'elle constitue une conditionjj'exjs-
tence qui accompagna saps resse le développement du capital, en
sorte que si l'accumulation primitive se poursuit dans toutes les
formes d'expropriation d'une accumulation continuée, alors les
guerres de classe, de race, de sexe, de subjectivité sont sans fin. La
conjonction de ces dernières, et notamment les guerres contre
les pauvres et les femmes dans la colonisation interne de l'Europe,
et les guerres contre les peuples « premiers » dans la colonisation
externe, qui sont complètement déployées dans l'accumulation
«primitive», précède et rend possibles les «luttes de classes»
des xixe et xxe siècles en les projetant dans une guerre commune
contre la pacification productive. La pacification obtenue par tous les
moyens (« sanglants » et « non sanglants ») est le but de guerre du
capital comme « relation sociale ».

11. « À se concentrer exclusivement sur le rapport entre capita-


lisme et industrialisme, Marx finit par n'accorder aucune atten-
tion au lien étroit que ces deux phénomènes entretiennent avec le
militarisme. » La guerre et la course aux armements sont à la fois
conditions du développement économique et de l'innovation tech-
nologique et scientifique depuis le début du capitalisme. Chaque
étape du développement du capital invente son propre «keyné-
sianisme de guerre». Cette thèse de Giovanni Arrighi a le seul
défaut de se limiter à « la » guerre entre Etats et de « n'accorder
aucune attention au lien étroit » que le Capital, la technologie et
la science entretiennent avec « les » guerres civiles. Un colonel de
l'armée française résume les fonctions directement économiques
de la guerre de la sorte : « Nous sommes des producteurs comme
16 Guerres et Capital

les autres. » Il dévoile ainsi l'un des aspects les plus inquiétants du
concept de production et de travail, aspect que les économistes, les
syndicats et les marxistes encartés se gardent bien de thématiser.

12. La force stratégique de déstructuration/restructuration de


l'économie-monde est, depuis l'accumulation primitive, le Capital
sous sa forme la plus déterritorialisée, à savoir le Capital financier
(qui doit se dire ainsi avant d'avoir reçu toutes ses lettres d'accrédi-
tation balzaciennes). Foucault critique la conception marxienne du
Capital parce qu'il n'y aurait jamais « le » capitalisme, mais toujours
«un ensemble politico-institutionnel» historiquement qualifié
(l'argument est destiné à faire florès).
Bien que Marx n'ait effectivement jamais utilisé le concept de
capitalisme, il faut cependant conserver la distinction entre ce dernier
et « le » capital, car « sa » logique, celle du Capital financier (A-A'),
est (historiquement toujours) la plus opérationnelle. Ce qui reçoit le
nom de « crisefinancière» la montre à l'œuvre jusque dans ses perfor-
mances postcritiques les plus « innovantes ». La multiplicité des
formes étatiques et des organisations transnationales de pouvoir, la
pluralité des ensembles politico-institutionnels définissant la variété
des « capitalismes » nationaux sont violemment centralisées, subor-
données et commandées par le Capital financier mondialisé en sa
finalité de « croissance ». La multiplicité des formations de pouvoir se
plie, plus ou moins docilement (mais plus que moins), à la logique de
la propriété la plus abstraite, celle des créanciers. « Le » Capital, avec
« sa » logique (A-A') de reconfiguration planétaire de l'espace par
l'accélération constante du temps, est une catégorie historique, une
« abstraction réelle » dirait Marx, qui produit les effets les plus réels
de privatisation universelle de la Terre des « humains » et des « non-
humains », et de privation des « communs » du monde. (Penser ici à
l'accaparement des terres - landgrabbing - qui est à la fois la consé-
quence directe de la « crise alimentaire » de 2007-2008 et l'une
des stratégies de sortie de crise de la « pire crise financière in Global
À nos ennemis 21

History ».) C'est de cette façon que nous employons le concept


« historico-transcendantal » de Capital en le tirant (majuscule
abaissée aussi souvent que possible) vers la colonisation systématique
du monde dont il est l'agent au long cours.

13. Pourquoi le développement du capitalisme ne passe-t-il pas


par les villes qui lui ont longtemps servi de vecteurs, mais par l'État ?
Parce que seul l'Etat, tout au long des xvic, xvne et XVIIIe siècles, sera
à même de réaliser l'expropriation/appropriation de la multipli-
cité des machines de guerre de l'époque féodale (tournées vers les
guerres « privées ») pour les centraliser et les institutionnaliser dans
une machine de guerre transformée en armée détenant le mono-
pole légitime de la force publique. La division du travail n'opère pas
seulement dans la production, mais aussi avec la spécialisation de la
guerre et du métier de soldat. Si la centralisation et l'exercice de la
force dans une « armée réglée » est l'œuvre de l'Etat, c'est aussi la
condition de l'accumulation des « richesses » par les nations « civi-
lisées et opulentes » aux dépens des nations pauvres (Adam Smith)
- qui, au vrai, ne sont pas du tout des nations mais des vaste lands
{Locke in Wasteland).

14. La constitution de l'État en «mégamachine» de pouvoir


aura donc reposé sur la capture des moyens d'exercice de la force,
sur leur centralisation et leur institutionnalisation. Mais à partir
des années 1870, et sous le coup surtout de l'accélération brutale
imposée par la « guerre totale », le Capital ne se contente plus d'en-
tretenir un rapport d'alliance avec l'État et sa machine de guerre. Il
commence à se l'approprier directement en l'intégrant à ses instru-
ments de polarisation. La construction de cette nouvelle machine
de guerre capitaliste va ainsi intégrer l'État, sa souveraineté (poli-
tique et militaire) et l'ensemble de ses fonctions «administra-
tives » en les modifiant profondément sous la direction du Capital
financier. A partir de la Première Guerre mondiale, le modèle de
22 Guerres et Capital

l'organisation scientifique du travail et le modèle militaire d'organi-


sation et de conduite de la guerre pénètrent en profondeur le fonc-
tionnement politique de l'État en reconfigurant la division libérale
des pouvoirs sous l'hégémonie du pouvoir exécutif, tandis que, à
l'inverse, la politique, non plus de l'État, mais du Capital, s'impose
dans l'organisation, la conduite et les finalités de la guerre.
Avec le néolibéralisme, ce processus de capture de la machine
de guerre et de l'État est pleinement réalisé dans l'axiomatique du
Capitalisme Mondial Intégré. C'est ainsi que nous mettons le CMI
de Félix Guattari au service de notre troisième thèse : le Capitalisme
Mondial Intégré est l'axiomatique de la machine de guerre du Capital
qui a su soumettre la déterritorialisation militaire de l'État à la déter-
ritorialisation supérieure du Capital. La machine de production ne
se distingue plus de la machine de guerre qui intègre le civil et le mili-
taire, la paix et la guerre dans le procès unique d'un continuum de
pouvoir isomorphe à toutes ses formes de valorisation.

15. Dans la longue durée du rapport capital/guerre, l'éclatement


de la «guerre économique» entre impérialismes à la fin du xixe
siècle va constituer un tournant, celui d'un processus de transfor-
mation irréversible de la guerre et de l'économie, de l'État et de la
société. Le capitalfinanciertransmet l'illimité (de sa valorisation) à
la guerre en faisant de cette dernière une puissance sans limites (guerre
totale). La conjonction de l'illimité du flux de guerre et de l'illi-
mité du flux du capital financier dans la Première Guerre mondiale
repoussera les limites aussi bien de la production que de la guerre
en faisant surgir le spectre terrifiant de la production illimitée pour la
guerre illimitée. Il revient aux deux guerres mondiales d'avoir pour la
première fois réalisé la subordination « totale » (ou « subsomption
réelle ») de la société et de ses « forces productives » à l'économie
de guerre à travers l'organisation et la planification de la production,
du travail et de la technique, de la science et de la consommation,
à une échelle jusque-là inconnue. L'implication de l'ensemble de la
À nos ennemis 23

population dans la « production » a été accompagnée par la consti-


tution de processus de subjectivation de masse à travers la gestion
des techniques de communication et de fabrication de l'opinion. De
la mise en place de programmes de recherche sans précédent, fina-
lisés vers la « destruction », sortiront les découvertes scientifiques
et technologiques qui, transférées vers la production de moyens
de production de « biens », vont constituer les nouvelles généra-
tions du capital constant. C'est tout ce procès qui échappe à l'opé-
raïsme (et au post-opéraïsme) dans le court-circuit qui lui fait situer
dans les années 1960-1970 la Grande Bifurcation du Capital, ainsi
fusionnée avec le moment critique de l'auto-affirmation de l'opé-
raïsme dans l'usine (il faudra encore attendre le postfordisme pour
atteindre à l'« usine diffuse »).

16. L'origine du welfare ne doit pas être cherchée uniquement du


côté de la logique assurantielle contre les risques du « travail » et
les risques de la « vie » (l'école foucaldienne sous influence patro-
nale), mais d'abord et surtout dans la logique de guerre. Le warfare a
largement anticipé et préparé le welfare. Dès les années 1930, l'un et
l'autre deviennent indiscernables.
L'énorme militarisation de la guerre totale, qui a transformé l'ou-
vrier internationaliste en 60 millions de soldats nationalistes, va être
« démocratiquement » reterritorialisée par et sur le welfare. La conver-
sion de l'économie de guerre en économie libérale, la conversion de
la science et de la technologie des instruments de mort en moyens de
production de « biens » et la conversion subjective de la population
militarisée en « travailleurs » sont réalisées grâce à l'énorme dispo-
sitif d'intervention étatique auquel participent activement les « entre-
prises » (corporatecapitalism). Le warfare poursuit par d'autres moyens
sa logique dans le welfare. Keynes lui-même avait reconnu que la poli-
tique de la demande effective n'avait d'autre modèle de réalisation
qu'un régime de guerre.
24 Guerres et Capital

17. Inséré en 1951 dans son « Dépassement de la métaphysique»


(le dépassement en question avait été pensé pendant la Seconde
Guerre mondiale), ce développement de Heidegger définit précisé-
ment ce que deviennent les concepts de « guerre » et de « paix » à la
sortie des deux guerres totales :

Changées, ayant perdu leur essence propre, la « guerre » et la « paix »


sont prises dans l'errance ; devenues méconnaissables, aucune diffé-
rence entre elles n'apparaît plus, elles ont disparu dans le déroulement
pur et simple des activités qui, toujours davantage, font les choses
faisables. Si l'on ne peut répondre à la question : quand la paix reviendra-
t-elle ? ce n'est pas parce qu'on ne peut apercevoir la fin de la guerre, mais
parce que la question posée vise quelque chose qui n'existe plus, la guerre
elle-même n'étant plus rien qui puisse aboutir à une paix. La guerre est
devenue une variété de l'usure de l'étant, et celle-ci se continue en temps
de paix [...]. C e t t e longue guerre dans sa longueur progresse lentement,
non pas vers une paix à l'ancienne manière, mais bien vers un état de
choses où l'élément « guerre » ne sera plus aucunement senti comme tel
et où l'élément « paix » n'aura plus si sens ni substance.

Le passage sera réécrit à la fin de Mille plateaux pour indiquer


comment la «capitalisation» technico-scientifique (elle renvoie
à ce que nous appelons le «complexe militaro-industriel scienti-
fico-universitaire ») va engendrer « une nouvelle conception de la
sécurité comme guerre matérialisée, comme insécurité organisée
ou catastrophe programmée, distribuée, molécularisée ».

18. La Guerre froide est socialisation et capitalisation intensives


de la subsomption réelle de la société et de la population dans l'éco-
nomie de guerre de la première moitié du xxe siècle. Elle constitue
un passage fondamental pour la formation de la machine de guerre
du Capital, qui ne s'approprie pas l'État et la guerre sans subor-
donner le «savoir» à son procès. La Guerre froide va élargir le
foyer de production d'innovations technologiques et scientifiques
allumé par les guerres totales. Pratiquement toutes les technologies
À nos ennemis 25

contemporaines, et notamment la cybernétique, les technologies


computationnelles et informatiques sont, directement ou indi-
r e c t e m e n t , les fruits de la guerre totale retotalisée par la Guerre
froide. Ce que Marx appelle le « General Intellect» est né de/dans la
« production pour la destruction » des guerres totales avant d'être
réorganisé par les Recherches Opérationnelles (OR) de la Guerre
froide en instrument (R&D) de commandement et de contrôle
de l'économie-monde. C'est à cet autre déplacement majeur par
rapport à l'opéraïsme et au post-opéraïsme que l'histoire guerrière
du Capital nous contraint. L'ordre du travail («Arbeitmachtfret»)
établi par les guerres totales se transforme en ordre libéral-démo-
cratique du plein emploi comme instrument de régulation sociale
de l'« ouvrier-masse » et de tout son environnement domestique.

19. 68 se place sous le signe de la réémergence politique des


guerres de classe, de race, de sexe et de subjectivité que la « classe
ouvrière » ne peut plus subordonner à ses « intérêts » et à ses formes
d'organisation (Parti-syndicats). Si c'est aux États-Unis que la lutte
ouvrière a « atteint dans son développement son niveau absolu le
plus élevé » (« Marx à Détroit »), c'est aussi là qu'elle a été défaite
au sortir des grandes grèves de l'après-guerre. La destruction de
ï« ordre du travail » résultant des guerres totales et se continuant
dans et par la Guerre froide comme « ordre du salariat » ne sera pas
seulement l'objectif d'une nouvelle classe ouvrière redécouvrant
son autonomie politique, elle sera également le fait de la multi-
plicité de toutes ces guerres qui, un peu toutes en même temps,
se sont embrasées en remontant des expériences singulières des
« groupes-sujets » qui les portaient vers leurs conditions communes
de rupture subjective. Les guerres de décolonisation et de toutes
les minorités raciales, des femmes, des étudiants, des homosexuels,
des alternatifs, des antinucléaires, du «lumpen», etc., vont ainsi
définir de nouvelles modalités de lutte, d'organisation et surtout
de délégitimation de l'ensemble des «pouvoirs-savoirs» tout au
26 Guerres et Capital

long des années i960 et 1970. Nous n'avons pas seulement lu l'his-
toire du capital à travers la guerre, mais également cette dernière à
travers 68 qui seul rend possible le passage théorique et politique
de « la » guerre aux « guerres ».

20. La guerre et la stratégie occupent une place centrale dans


la théorie et la pratique révolutionnaires du xixc siècle et de la
première moitié du xxe siècle. Lénine, Mao et le général Giap
ont consciencieusement annoté De la guerre de Clausewitz. La
pensée 68 s'est quant à elle abstenue de problématiser la guerre,
à l'exception notable de Foucault et de Deleuze-Guattari. Ils ne
se sont pas seulement proposé de renverser la célèbre Formule
de Clausewitz (« la guerre est la continuation de la politique par
d'autres moyens») en analysant les modalités selon lesquelles
la «politique» peut être tenue comme la guerre continuée par
d'autres moyens : ils ont surtout radicalement transformé les concepts de
guerre et de politique. Leur problématisation de la guerre est stric-
tement dépendante des mutations du capitalisme et des luttes qui
s'y opposent dans ladite après-guerre, avant de cristalliser dans
l'étrange révolution de 1968 : la « microphysique » du pouvoir mise
en avant par Foucault est une actualisation critique de la « guerre
civile généralisée»; la «micropolitique» de Deleuze et Guattari
est quant à elle indissociable du concept de « machine de guerre »
(sa construction ne va pas sans le parcours militant de l'un d'entre
eux). Si on isole l'analyse des relations de pouvoir de la guerre
civile généralisée, comme le fait la critique foucaldienne, la théorie
de la gouvernementalité n'est plus qu'une variante de la « gouver-
nance » néolibérale ; et si on coupe la micropolitique de la machine
de guerre, comme le fait la. critique deleuzienne (elle a également
entrepris d'esthétiser la machine de guerre), il ne reste que des
« minorités » impuissantes face au Capital qui garde l'initiative.
À nos ennemis 27

2 1. Siliconés par les nouvelles technologies dont ils ont développé


la force de frappe, les militaires vont téléscoper la machine tech-
nique avec la machine de guerre. Les conséquences politiques sont
redoutables.
Les USA ont projeté et conduit la guerre en Afghanistan (2001)
et en Irak (2003) à partir du principe « Clausewitzout, computer in »
(la même opération est étrangement reprise par les tenants d'un capi-
talisme cognitif qui dissolvent l'omniréalité des guerres dans les ordi-
nateurs et les « algorithmes » ayant pourtant servi, en tout premier
lieu, à les mener). Croyant dissiper le « brouillard » et l'incertitude
de la guerre par l'accumulation rien moins que primitive de l'infor-
mation, les stratèges de la guerre hypertechnologique numérisée et
« réseau-centrée » ont vite déchanté : la victoire si rapidement acquise
s'est transformée en une débâcle politico-militaire qui a déchaîné in
situ le désastre du Moyen-Orient, sans plus épargner le monde libre
venu lui apporter ses valeurs dans un remake du Docteur Folamour. La
machine technique n'explique rien et ne peut pas grand-chose sans
mobiliser de tout autres « machines ». Son efficacité et son existence
même dépendent de la machine sociale et de la machine de guerre
qui auront le plus souvent profilé l'avatar technique selon un modèle
de société fondé sur les divisions, les dominations, les exploitations
{Roulerplus vite, laverplus blanc, pour reprendre le titre du beau livre
de Kristin Ross).

22. Si la Chute du mur délivre l'acte de décès d'une momie dont


68 a fait oublier jusqu'à la préhistoire communiste, et si elle doit
donc être tenue pour un non-événement (ce que dit à sa façon
mélancolique la thèse de la Fin de l'Histoire), le sanglant fiasco
des premières guerres postcommunistes menées par la machine
de guerre impériale fait en revanche histoire. Y compris en raison
du débat qu'il a ouvert chez les militaires, où se fait jour un nouveau
paradigme de la guerre. Antithèse des guerres industrielles du xxe
siècle, le nouveau paradigme est défini comme une « guerre au sein
28 Guerres et Capital

de la population ». Ce concept qui, dans le texte, inspire un impro-


bable « humanisme militaire », nous le faisons nôtre en en retour-
nant le sens sur l'origine et le terrain réel des guerres du capital,
et en réécrivant cette « guerre au sein de la population » au pluriel
de nos guerres. La population est le champ de bataille à l'intérieur
duquel s'exercent des opérations contre-insurrectionnelles de tout
genre qui sont à la fois, et de façon indiscernable, militaires et non
militaires parce qu'elles sont aussi porteuses de la nouvelle identité
des « guerres sanglantes » et des « guerres non sanglantes ».
Dans le fordisme, l'Etat ne garantissait pas seulement la terri-
torialisation étatique du Capital, mais aussi de la guerre. Il s'ensuit
que la mondialisation ne libérera pas le capital de l'emprise de l'Etat
sans libérer également la guerre qui passe à la puissance supérieure
du continu en intégrant le plan du capital. La guerre déterritoria-
lisée n'est plus du tout la guerre interétatique, mais une suite inin-
terrompue de guerres multiples contre les populations, renvoyant
définitivement la « gouvernementalité » du côté de la gouvernance
dans une entreprise commune de déni des guerres civiles globales. Ce
qu'on gouverne et ce qui permet de gouverner, ce sont des divisions
qui projettent les guerres au sein de la population au rang de contenu
réel de la biopolitique. Une gouvernementalité biopolitique de guerre
comme distribution différentielle de la précarité et norme de la « vie
quotidienne ». Tout le contraire du Grand Récit de la naissance libé-
rale de la biopolitique mené dans un cours fameux du Collège de
France, à la fracture des années 1970 et 1980.

23. Creusant les divisions, accentuant les polarisations de toutes


les sociétés capitalistes, l'économie de la dette transforme la
«guerre civile mondiale» (Schmitt, Arendt) en une imbrication
de guerres civiles : guerres de classe, guerres néocoloniales contre
les «minorités», guerres contre les femmes, guerres de subjecti-
vité. La matrice de ces guerres civiles est la guerre coloniale. Cette
dernière n'a jamais été une guerre entre Etats, mais, par essence,
À nos ennemis 29

une guerre dans et contre la population, où les distinctions entre paix


et guerre, entre combattants et non-combattants, entre l'écono-
m i q u e le politique et le militaire n'ont jamais eu cours. La guerre
coloniale dans et contre les populations est le modèle de guerre
que le Capital financier a déclenchée à partir des années 1970, au
nom d'un néolibéralisme de combat. Sa guerre sera à la fois frac-
taie et transversale : fractale, parce qu'elle produit indéfiniment son
invariance par changement constant d'échelle (son « irrégularité »
et les « brisures » qu'elle introduit s'exercent à diverses échelles de
réalite); et transversale, parce qu'elle se déploie simultanément
au niveau macropolitique (en jouant de toutes les grandes oppo-
sitions duelles : classes sociales, blancs et non-blancs, hommes et
femmes...) et micropolitique (par engineering moléculaire privi-
légiant les plus hautes interactions). Elle peut ainsi conjuguer les
niveaux civils et militaire dans le Sud et dans le Nord du monde,
dans les Suds et les Nords de tout le monde (ou presque). Sa première
caractéristique est donc d'être moins une guerre sans distinction
qu'une guerre irréguliere.
La machine de guerre du capital qui, au début des années 1970, a
définitivement intégré l'État, la guerre, la science et la technologie
énonce clairement la stratégie de la mondialisation contemporaine :
précipiter lafinde la très courte histoire du réformisme du capital -
FullEmployment in a Free Society, selon l'intitulé du livre-manifeste
de Lord Beveridge publié en 1944 - en s'attaquant partout et par
tous les moyens aux conditions de réalité du rapport de forces qui
l'avait imposé. Une infernale créativité sera déployée par le Projet
politique néolibéral pour faire semblant de doter le « marché » de
qualités surhumaines d'informationprocessing: le marché comme
cyborg ultime.

M- La prise de consistance des néofascismes à partir de la « crise »


financière de 2008 constitue un tournant dans le déroulement des
guerres au sein de la population. Leurs dimensions à la fois firactales
30 Guerres et Capital

et transversales assument une nouvelle et redoutable efficacité


de division et de polarisation. Les nouveaux fascismes mettent à
l'épreuve toutes les ressources de la « machine de guerre », car si
celle-ci ne s'identifie pas nécessairement à l'Etat, elle peut aussi
échapper au contrôle du Capital. Alors que la machine de guerre
du Capital gouverne à travers une différenciation « inclusive » de
la propriété et de la richesse, les nouvelles machines de guerre
fascistes fonctionnent par exclusion à partir de l'identité de race, de
sexe et de nationalité. Les deux logiques semblent incompatibles.
En réalité, elles convergent inexorablement (cf. la «préférence
nationale ») au fur et à mesure que l'état d'urgence économique et
politique s'installe dans le temps coercitif du globalflow.
Si la machine capitaliste continue à se méfier des nouveaux
fascismes, ce n'est pas en raison de ses principes démocratiques (le
Capital est ontologiquement antidémocratique !) ou de la ru/eof
law, mais parce que, à l'enseigne du nazisme, le postfascisme peut
prendre son « autonomie » par rapport à la machine de guerre du
Capital et échapper à son contrôle. N'est-ce pas très exactement ce
qui est arrivé avec les fascismes islamistes ? Formés, armés, financés
par les USA, ils ont retourné leurs armes contre la superpuissance et
ses alliés qui les avaient instrumentalisés. De l'Occident aux terres
du Califat et retour, les néonazis de toutes obédiences incarnent la
subjectivation suicidaire du « mode de destruction » capitaliste. C'est
aussi la scène finale du retour du refoulé colonial : les djihadistes de
génération 2.0 hantent les métropoles occidentales comme leur
ennemi le plus intérieur. L'endocolonisation devient ainsi le mode
de conjugaison généralisée de la violence « topique » de la domination
la plus intensive qui soit du capitalisme sur les populations. Quant au
processus de convergence ou de divergence entre machines de guerre
capitaliste et néofasciste, il dépendra de l'évolution des guerres civiles
en cours, et des dangers qu'un éventuel processus révolutionnaire
pourrait faire courir à la propriété privée, et plus généralement au
pouvoir du Capital.
À nos ennemis 31

25. Interdisant de réduire le Capital et le capitalisme à un système


ou à une structure, et l'économie, à une histoire de cycles se clôtu-
rant sur eux-mêmes, les guerres de classe, de race, de sexe, de
s u b j e c t i v i t é contestent également à la science et à la technologie
tout principe d'autonomie, toute voie royale vers la « complexité »
ou une émancipation forgée par la conception progressiste (et
aujourd'hui accélérationniste) du mouvement de l'Histoire.
Les guerres injectent continuellement des rapports straté-
giques ouverts à l'indétermination de l'affrontement, à l'incertitude
du combat rendant inopérant tout mécanisme d'autorégulation
(du marché) ou toute régulation par feedback (« systèmes hommes-
machines » ouvrant leur « complexité » sur le futur). L'« ouverture »
stratégique de la guerre est radicalement autre que l'ouverture systé-
mique de la cybernétique, qui n'est pas née pour rien de/dans la
guerre. Le capital n'est ni structure, ni système, il est « machine », et
machine de guerre dont l'économie, la politique, la technologie, l'État,
les médias, etc., ne sont que les articulations informées par des rela-
tions stratégiques. Dans la définition marxiste/marxienne du General
Intellect, la machine de guerre intégrant à son fonctionnement la
science, la technologie, la communication est curieusement négligée
au profit d'un peu crédible « communisme du capital ».

26. Le capital n'est pas un mode de production sans être dans le


même temps un mode de destruction. L'accumulation infinie qui
déplace continuellement ses limites pour les recréer à nouveau
est en même temps destruction élargie illimitée. Les gains de
productivité et les gains de destructivité progressent parallèle-
ment. Ils se manifestent dans la guerre généralisée que les scienti-
fiques préfèrent appeler Anthropocène que Capitalocène, même si,
de toute évidence, la destruction des milieux dans et par lesquels
nous vivons ne commence pas avec l'«homme» et ses besoins
croissants, mais avec le Capital. La « crise écologique » n'est pas
le résultat d'une modernité et d'une humanité aveugles aux effets
32 Guerres et Capital

négatifs du développement technologique, mais le « fruit de la


volonté » de certains hommes d'exercer une domination absolue
sur d'autres hommes à partir d'une stratégie géopolitique mondiale
d'exploitation sans limites de toutes les ressources humaines et
non-humaines.
Le capitalisme n'est pas seulement la civilisation la plus meurtrière
de l'histoire de l'humanité, celle qui a introduit en nous « la honte
d'être un homme » ; il est aussi la civilisation par laquelle le travail, la
science et la technique ont créé, autre privilège (absolu) dans l'his-
toire de l'humanité, la possibilité de l'anéantissement (absolu) de
toutes les espèces et de la planète qui les héberge. En attendant,
la « complexité » (du sauvetage) de la « nature » promet encore
la perspective de jolis profits où se mêlent l'utopie techno du geo-
engineering et la réalité des nouveaux marchés de « droits à polluer ».
A la confluence de l'un et de l'autre, le Capitalocène n'envoie pas le
capitalisme dans la Lune (il en est revenu), il achève la marchandi-
sation globale de la planète en faisant valoir ses droits sur la bien-
nommée troposphère.

27. La logique du Capital est logistique d'une valorisation infinie.


Elle implique l'accumulation d'un pouvoir qui n'est pas simplement
économique pour la simple raison qu'il se complique des pouvoirs
et savoirs stratégiques sur la force et la faiblesse des classes en lutte
auxquelles il s'applique et avec lesquelles il ne cesse de s'expliquer.
Foucault fait remarquer que les marxistes ont porté leur attention
sur le concept de « classe » au détriment du concept de « lutte ».
Le savoir sur la stratégie est ainsi évacué au profit d'une entreprise
alternative de pacification (Tronti en propose la version la plus
épique). Qui est fort et qui est faible ? De quelle manière les forts
sont-ils devenus faibles, pourquoi les faibles sont-ils devenus forts ?
Comment se renforcer soi-même et affaiblir l'autre pour le dominer
et l'exploiter? C'est la piste anticapitaliste du nietzschéisme fran-
çais que nous nous proposons de suivre et de réinventer.
À nos ennemis 33

28. Le Capital sort vainqueur des guerres totales et de la confron-


tation avec la révolution mondiale, dont 1968 est pour nous le
chiffre- Il ne cesse depuis de voler de victoires en victoires en
perfectionnant son moteur à refroidissement. Où il se vérifie que la
première fonction du pouvoir est de nier l'existence des guerres
civiles en effaçant jusqu'à leur mémoire (la pacification est une poli-
tique de terre brûlée). Walter Benjamin est là pour nous rappeler que
la réactivation de la mémoire des victoires et des défaites d'où les
vainqueurs tirent leur domination ne peut venir que des « vaincus ».
Problème : les vaincus de 68 ont jeté l'eau du bain des guerres civiles
avec le vieux bébé léniniste, à la fin de l'« automne chaud » scellé
par la faillite de la dialectique du « parti de l'autonomie ». Entrée
dans les « années d'hiver » sur le fil d'une deuxième Guerre froide
qui assure le triomphe du « peuple du capitalisme » (« "People's
Capitalism" - This IS America!»), la Fin de l'Histoire va prendre
le relais sans s'arrêter à une guerre du Golfe qui « n'a pas eu lieu ».
Excepté une constellation de nouvelles guerres, de machines révo-
lutionnaires ou militantes mutantes (Chiapas, Birmingham, Seattle,
Washington, Gênes...) et de nouvelles défaites. Les nouvelles géné-
rations écrivantes déclinent « le peuple qui manque » en rêvant d'in-
somnie et de processus destituants malheureusement réservés à
leurs amis.

29. Coupons court, en nous adressant à nos ennemis. Car ce livre


n'a pas d'autre objet que de faire entendre, sous l'économie et sa
« démocratie », derrière les révolutions technologiques et P« intel-
lectualité de masse» du General Intellect, le «grondement» des
guerres réelles en cours dans toute leur multiplicité. Une multi-
plicité qui n'est pas à faire, mais à défaire et refaire pour charger de
nouveaux possibles les « masses ou flux » qui en sont doublement
les sujets. Du côté des relations de pouvoir en tant que sujets à la
guerre ou/et du côté des relations stratégiques qui sont suscep-
tibles de les projeter au rang de sujets des guerres, avec « leurs
34 Guerres et Capital

mutations, leurs quanta de déterritorialisation, leurs connexions,


leurs précipitations ». En somme, il s'agirait de tirer les leçons de
ce qui nous est apparu comme l'échec de la pensée 68 dont nous
sommes les héritiers, jusque dans notre incapacité à penser et à
construire une machine de guerre collective à la hauteur de la guerre
civile déchaînée au nom du néolibéralisme et du primat absolu de
l'économie comme politique exclusive du capital. Tout se passant
comme si 68 n'avait pas réussi à penserjusqu'au bout, non sa défaite
(il y a, depuis les Nouveaux Philosophes, des professionnels de la
chose), mais l'ordre guerrier des raisons qui a su briser son insis-
tance dans une destruction continuée, mise à l'infinitif présent des
luttes de « résistance ».

30. Il ne s'agit pas, il ne s'agit surtout pas d'en finir avec la résis-
tance. Mais avec le « théoricisme » satisfait d'un discours stratégi-
quement impuissant face à ce qui arrive. Et à ce qui nous est arrivé.
Car si les dispositifs de pouvoir sont constituants au détriment des
relations stratégiques et des guerres qui s'y mènent, il ne peut y avoir
contre eux que des phénomènes de « résistance ». Avec le succès
que l'on sait. Graeciadocet.

30 juillet 2016

Post-scriptum : Ce livre est placé sous le signe d'un (impossible)


«maître en politique» - ou, plus exactement, de l'adage althus-
sérien forgé au coin d'un matérialisme historique dans lequel
nous nous reconnaissons: «Si vous voulez connaître une ques-
tion, faites-en l'histoire. » 68, déviation majeure par rapport aux
lois de l'althussérisme (et de tout ce qu'elles représentent), sera le
diagramme d'échappement d'un second volume, provisoirement
intitulé Capital et guerres. Nous nous proposons d'y reprendre l'en-
quête sur l'étrange révolution de 68 et sur ses suites, où le train de
À nos ennemis 35

«la» contre-révolution en cache bien d'autres: toute une multi-


plicité de contre-révolutions en forme de restaurations. Elles seront
analysées du point de vue d'une pratique théorique politique-
ment « surdéterminée » par les réalités guerrières du présent. C'est
dans cet esprit que nous risquerons une « lecture symptomale » du
Nouvel Esprit du Capitalisme (dont les mannes descendraient de la
« critique artiste » mode in 68), de l'Accélérationnisme (la version à
la fois la plus up-to-date et la plus régressive de post-opéraïsme) et
du Réalisme spéculatif (nous avons donc renoncé à l'inclure dans
notre lecture de l'Anthropocène).
I .
A

Etat,
machine (le guerre,
monnaie
Marx décrit le Capital comme ce procès qui est amené à « révo-
lutionner en permanence » les conditions de la production pour
transformer les limites de la valorisation (la capitalisation de plus-
value, ou de «survaleur») en conditions d'un développement
ultérieur reproduisant ses limites internes à une échelle toujours
élargie. Plus proches des Grundrisse, qui commencent par un
chapitre sur l'argent, que du Capital, Deleuze et Guattari voient
dans ce processus l'introduction de l'infini dans la production, par
le biais de l'argent comme forme exclusive de la loi de la valeur.
L'argent tient et fait tenir tout le système en élargissant sans cesse
le « cercle » du crédit et de la dette qui détermine, de façon toujours
plus immanente, le rapport d'asservissement du travail (abstrait) au
(devenir-concret du) Capital.
C'est en tant que flux le plus déterritorialisé que l'abstraction
réelle de la monnaie fonctionne à la fois comme le moteur du mouve-
ment illimité du capital et comme dispositif de commandement stra-
tégique entre les mains des capitalistes. De là que l'argent ne cesse de
prendre d'autres fonctions que celles attachées à sa forme marchande
d'« équivalent général » ; et que le principe même d'une déduction
de la forme-argent à partir des seules nécessités de la circulation des
38 Guerres et Capital

marchandises est battu en brèche en contredisant la formulation la


plus classique de la « critique de l'économie politique ». Or, c'est préci-
sément contre toute la tradition de l'économie politique que Marx va
affirmer que la Force est un agent économique dans son analyse de l'ac-
cumulation primitive (c'est-à-dire de la « genèse » du capitalisme),
où il fait intervenir la guerre aux côtés du « pouvoir de l'Etat » et du
« crédit public ».
C'est le rapport étroit, constitutif, ontologique entre la forme la
plus déterritorialisée du capital, l'argent, et la forme la plus déterri-
torialisante de la souveraineté, la guerre, que nous posons comme un
point de départ obligé pour repenser toute l'histoire du capitalisme
- jusque dans ses formes les plus contemporaines. Histoire que nous
nous attacherons à réécrire à partir, à repartir de ce qui nous paraît
être un des gestes théorico-politiques les p\\is porteurs àe la « pensée
68 », et qui pourrait même porter cette dernière au-delà de ses
propres limites.
Avec Foucault, dont l'analyse est aussitôt reprise par Deleuze et
Guattari dans L'Anti-Œdipe, c'est bien la monnaie, la guerre et l'État
qui sont mis au cœur du dispositif - et au cœur du montage des dispo-
sitifs de pouvoir - permettant de comprendre toute l'histoire à la lumière
de la dis-continuité du capitalisme. Comment, en effet, l'usage critique
de l'histoire ne serait-il pas généalogiquement dirigé vers le capita-
lisme par un savoir perspectif qui « sait d'où il regarde aussi bien que
ce qu'il regarde'»?
L'institution de la monnaie, avance Foucault dans son premier
cours au Collège de France (1970-1971) en visant son introduction
dans la Grèce antique, ne s'explique pas par des raisons marchandes,
commerciales, mercantiles : si l'usage de la monnaie s'est déve-
loppé dans « l'échange de produits », ce n'est pas là sa « racine histo-
rique ». L'institution de la « monnaie grecque » est d'abord et avant
tout liée à un déplacement dans l'exercice du pouvoir, à un nouveau

1. Michel Foucault, « Nietzsche, la généalogie, l'histoire » (1971), Dits et écrits, Paris,


Gallimard, 2001,1.1, n° 84, p. 1018.
État, machine de guerre, monnaie 39

type de pouvoir dont la souveraineté est indissociable de l'appro-


priation à son profit de la nouvelle machine de guerre lancée par la
« révolution hoplitique ». Révolution sociale autant que militaire,
puisque la machine de guerre n'est plus entre les mains des nobles
(la caste guerrière, le chevalier ou le meneur de char entouré de ses
serviteurs,fidèleà l'idéal héroïque), mais des petits paysans devenus
indispensables à la défense de la cité naissante (les hoplites). La force,
l'action collectives du « peuple », qui commence à se dire démos, s'in-
carnent dans cette formation guerrière ouverte au plus grand nombre
et dont la tactique repose sur le combat en phalange d'un front serré
de soldats - « avec la lance et avec le bouclier, le combattant se tenant
auprès du combattant1 ». Or, le principe même de la phalange et de
son système d'armes (les mêmes pour tous)3 implique « réciprocité
du service et de l'aide, synchronisation des mouvements, régulation
de l'ensemble4 » dans un ordre commun accepté par chacun et réalisé
par tous. Si bien que la force armée des hoplites se caractérisera par la
montée de l'exigence égalitaire du soldat-citoyen, menaçant toujours
de se retourner contre ceux qui l'auront utilisé pour maintenir un
« pouvoir de classe ». L'expression indique assez Y actualité d'une
question qui, depuis la lutte entre les pauvres (polloi) et les riches
(ploutoi), toujours en guerre virtuelle dans la cité-polis, se confond
avec l'histoire générale des révolutions. C'est à ce problème généa-
logiquement requalifié en « scène primitive » de la politique que va
répondre ce que Foucault pointe, dans son premier retour aux Grecs,

2. Aristophane, LesGuêpes, 1081-1083.


3- Dans l'un de ses cours sur Foucault (28/01/1986), Deleuze analyse l'importance du
bouclier à double poignée interne (Yantilabè) qui « soude » un combattant à l'autre dans
une unité militaire de base où la technique est intérieure au social et au mental. Deleuze
se réfère au texte phare de Marcel Détienne, « La phalange : problèmes et controverses »,
in J.-P. Vernant (dir.), Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, Paris, Mouton-École
Pratique des Hautes Études, 1968. Cet ensemble d'études a également été particuliè-
rement important pour la réflexion de Foucault.
4- Michel Foucault, Leçons sur lavolontéde savoir. Cours au Collège de France (1970-1971),
Paris, Gallimard/Seuil, 2011, p. 118 (leçon du 17 février 1971).
40 Guerres et Capital

comme une « nouvelle forme de pouvoir » ayant partie liée avec « l'ins-
titution de la monnaie ».
Foucault va donc commencer par étudier les grands boulever-
sements politiques des VIIc et vie siècles en s'attachant particulière-
ment à la « stratégie hoplitique » conduisant à l'éviction des vieilles
aristocraties de lignage5. C'est le cas de Corinthe, où le polémarque
Cypsélos fut porté au pouvoir par ceux qui avaient été ses soldats
dans une armée d'hoplites. Mais ce qui intéresse surtout Foucault,
c'est la façon dont Cypsélos entend garder le pouvoir : en introdui-
sant l'usage de la monnaie dans un dispositif (politique) d'intégra-
tion (économique) de la puissance militaire dont la clé est de « limiter
les revendications sociales [...] que la constitution des armées hopli-
tiques rend plus dangereuses6 » dans le contexte des crises agraires
aggravant l'endettement des paysans. Sachant qu'il va s'agir de main-
tenir le régime de la propriété et la détention du pouvoir par la classe
possédante, que va faire le tyran ? Il va opérer une redistribution
seulement partielle des terres aux paysans-soldats (sans effacer leurs
dettes), tout en imposant aux « riches » un prélèvement d'un dixième
de leur fortune sur les revenus. Une partie est directement redistri-
buée aux « pauvres », une autre finance les « grands travaux » et des
avances aux artisans. La constitution de ce système complexe ne
pouvait pas se faire « en nature ». Le cycle économique faisant refluer
l'argent distribué aux « pauvres » dans les caisses des « riches » (par
indemnité pour les terres redistribuées et mise au travail « salarié »),
qui pourront ainsi s'acquitter de l'impôt (en argent), assure - selon
la démonstration d'Edouard Will sur laquelle se fonde Foucault
- « une circulation ou rotation de la monnaie, et une équivalence
avec les biens et les services 7 ». La monnaie s'y affirme comme
mesure et comme norme des « échanges » et des « équivalences » qui

5. Ibid., p. 117-123.
6. Ibid., p. 133 (leçon du 24 février 1971).
7. Edouard Will, Korintbiaka : recherches sur l'histoire et la civilisation de Corinthe des
origines aux guerres médiques, Paris, Editions de Boccard, 1955, p. 470 sq.
État, machine de guerre, monnaie 41

impliquent, par élargissement et intensification du régime des dettes,


unepremière institution politique de l'Etat dans l'ordre de la cité: impôt,
prélèvement, cumul, fixation de la valeur, déplacement de l'activité
commerciale de l'agriculture vers le commerce et développement
de la colonisation engendrent la condition formelle d'un marché et
produisent cet espace de marché comme immédiatement contrôlé
par l'appareil d'État.
Créée « exnihilo » ou presque8, la monnaie apparaît comme
dépendante d'une forme nouvelle et « extraordinaire » de pouvoir
politique, tyran ou législateur, qui intervient « dans le régime de la
propriété, dans le jeu des dettes et des acquittements » et assure l'ins-
titutionnalisation territoriale (la reterritorialisation) de la machine
de guerre. Elle s'identifie à l'exercice du pouvoir en ce sens que « ce
n'est pas parce qu'on détient la monnaie qu'on acquiert et exerce le
pouvoir. C'est plutôt parce que certains ont pris le pouvoir que la
monnaie a été institutionnalisée9. »
La monnaie n'est donc pas un simple « capital » économique, dont
témoignerait son origine marchande. Entre les mains de l'« État »
qui en institue l'usage et qu'elle contribue à instituer à son tour, elle
a moins une fonction de redistribution que de reproduction élargie des
positions de pouvoir dans la société. Si bien que la monnaie est conti-
nuation de la guerre civile par d'autres moyens, plus politiques, qui
inscrivent pour tous dans le jeu du pouvoir la « vérité » de ce qu'on doit,
de ce que ça vaut. D'un côté, elle produit et reproduit en les dépla-
çant les divisions (aristocrates, guerriers, artisans, « salariés ») qui
alimentent la possibilité toujours présente de la guerre civile comme
cette réalité sociale avec laquelle la politique doit apprendre à compter.
De l'autre, c'est bien par tout un « jeu de régulations nouvelles », qui
ont pour objet de mettre fin à la lutte déréglée des pauvres et des
8. En l'absence de mines d'argent à Corinthe, Will suppose que le premier stock métal-
lique a été constitué par la fonte d'objets précieux appartenant aux familles aristocra-
tiques dépossédées.
9- Michel Foucault, Leçons sur la volonté de savoir, op. cit., p. 132 (leçon du 24 février
'97')-
42 Guerres et Capital

riches, que l'institution de la monnaie assure « le maintien d'une


domination de classeIO » dont la condition est le déplacement de
la « séparation sociale » et de la guerre civile (la « guerre vraiment
guerre » que Platon préférait dire dia-stasis, la dis-corde de la divi-
sion en deux, que stasis) sur un autre terrain : celui du règne de la mesure
comme mise en ordre du social répondant à la révolution hoplitique
dont devait sortir, non la cité grecque, mais sa première projection
égalitaire (soit le schème idéal d'une république des hoplites).
L'économie y devient une première fois politique par le pouvoir
qui prend la guerre dans la monnaie : une prise depouvoir et une prise de
guerre, dont on mesure aussitôt lafinalitécritique pour Foucault, eu
égard à cet économisme marxiste qui rabattait les fonctions de l'État,
du pouvoir et de la guerre sur la détermination en dernière instance
de l'« infrastructure économique ».
De la nouvelle alliance dont s'est acquittée la monnaie (nomisma)
en conjurant la guerre civile sous une forme qui est encore celle de
la tyrannie va s'extraire le nomos (la « loi » que tous ont en partage)
comme structure juridico-politique de la Cité-État (polis). Quelque
vingt ans plus tard, à Athènes où « les pauvres [sont] mis en esclavage
à cause de leur dette », et les possédants « pourchassés par la violence
jusqu'au cœur de leur maison », le nomos et \'eunomia (le « bon gouver-
nement », la bonne organisation civique) s'affirment comme la « juste
répartition du pouvoir » en un sens inverse et complémentaire de
l'opération de Cypsélos. « L'eunomia instaurée par Solon a été une
manière de substituer au partage demandé des richesses (à Yiso-
nomià), une distribution du pouvoir politique : là où ils demandent
des terres, on leur a donné du pouvoir. Le pouvoir comme substitut
de la richesse dans l'opération de l'eunomia. [...] Solon, à l'inverse [de
Cypsélos], partage jusqu'à un certain point le pouvoir, pour n'avoir
pas à distribuer les richesses ". »

10. Ibid., p. 134.


11. Ibid., p. 152 (leçon du 3 mars 1971).
État, machine de guerre, monnaie 43

Mais comme l'explique encore Foucault, l'effet d'ensemble est


le même dans ce qui est moins un décalage qu'un enchaînement où
se révèle la complémentarité entre nomisma et eunomia : « Là où
les riches ont été contraints à un sacrifice économique, la monnaie
vient au premier rang [en] permettant le maintien du pouvoir par
l'intermédiaire du tyran ; là où les riches ont été contraints à un
sacrifice politique, l'eunomia leur permet la conservation des privi-
lèges économiques. » Qu'est-ce en effet que la « réforme de Solon »,
sinon la distribution du pouvoir politique en fonction de la répartition
économique de la richesse (les quatre classes censitaires), que l'on
occulte en intégrant tous les citoyens, même les plus pauvres, dans le
nouveau système où le pouvoir prend forme démocratique ? Le pouvoir
n'est plus la propriété exclusive de quelques-uns, « il appartient à tous
[...] et s'exerce en permanence à travers tous les citoyens » dans une
conjuration politique permanente de la guerre civile prenant la forme
d'un partage du pouvoir en lieu et place d'un partage des richesses. Il
faudra donc qu'ils obéissent à des mécanismes et à un ordre différents,
selon une coupure telle que « si on s'empare de trop de pouvoir, on est
puni par la cité ; si on s'empare de trop de richesse, il faut s'attendre à
la punition de Zeus 11 », puisque c'est « le hasard, la chance, la fatalité
ou les Dieux » qui déterminent la pauvreté et la richesse de chacun
dans les limites de ce qui interdirait leur participation à l'assemblée
des citoyens. Sous la gouverne de Solon, la « bonne législation »
démocratique de Yeunomia va ainsi pouvoir substituer l'abolition de
l'esclavage pour dettes et l'opération concomitante d'ajustement
de la valeur de la monnaie en faveur des débiteurs'3 à l'extinction
totale des dettes et à la redistribution générale des terres ( Yisonomia,
la répartition à « parts égales ») demandées par les plus nombreux
(polbi). La monnaie s'y déploie comme « le simulacre du pouvoir
12. Ibid.,p. 152-154.
>3- Selon l'explication de Plutarque : Solon «fixaà cent drachmes la valeur de la mine,
qui jusque là en pesait soixante-dix, de sorte que les débiteurs, en s'acquittant, rendaient
numériquement la même somme, mais donnaient moins en réalité, et gagnaient ainsi
beaucoup sans léser en rien leur créanciers » (Plutarque, Solon, 15,2-4).
44 Guerres et Capital

réparti entre toutes les mains, alors qu'elle assure, au prix d'un certain
sacrifice économique, le maintien du pouvoir entre quelques mains.
Dans les doigts de l'Athénien, le tétradrachme à la chouette ne faisait
briller qu'un instant le simulacre d'un pouvoir détenu ailleurs14 » -
qui, en droit (celui du nomos), appartient en commun à tous. Tous
étant (in-)également encouragés, au titre de Yeunomia mais au rang
que chacun occupe, au développement de l'artisanat, du commerce
tourné vers l'exportation et des colonies,s. Ce qui ne manquera pas de
transformer la conception même de la guerre, en coupant celle-ci du
modèle civique hoplitique dans le temps même où elle va se tourner
vers la mer (contrôle des îles et des routes maritimes, priorité donnée
à la flottefinancéepar l'Etat) et la guerre de siège (développement
de la « poliorcétique », des techniques militaires et du mercenariat). A
partir de la guerre du Péloponnèse, l'impérialisme athénien va de pair
avec la professionnalisation de l'armée dans une guerre permanente
utilisant tous les moyens : « La bataille devient plus coûteuse, l'esprit
agonistique cédant à la volonté d'anéantissement, cependant que la
guerre de "coups de mains", de "commandos", de "guérillas" [...] fait
concurrence à la bataille'6. » Mais c'est aussi la guerre intérieure qui
sans cesse fait retour dans le cycle de la répartition du pouvoir et de la
distribution des biens avec cette chrématistique monétaire dénoncée
par Aristote en ce qu'elle ne cherche que « l'acquisition de la monnaie
elle-même et par conséquent en quantités infinies17 ». Elle fera voler
en éclats le principe de mesure du « ni trop, ni trop peu » (l'excès de
richesse et l'excès de pauvreté) où s'inscrivait la césure solonienne du

14. Michel Foucault, op. cit., p. 155 (leçon du 3 mars 1971)-


15. Ce que Foucault regroupe au titre des « aspects économiques » de la réforme de
Solon.
16. Pierre Vidal-Naquet, « La tradition de l'hoplite athénien », in Problèmes de la guerre
en Grèce ancienne, op. cit., p. 173.
17. Michel Foucault, op. cit., p. 138. Rappelons qu'Aristote s'opposait à « l'opinion
commune selon laquelle c'est la monnaie qui est commune mesure » : « la monnaie se fait
passer pour moyen terme, ce qu'elle n'est pas vraiment » (Aristote, Ethique à Nicomaque,
"33327).
État, machine de guerre, monnaie 45

politique et de l'économique, dont on voit bien qu'elle est la fiction


destinée à déplacer une coupure autrement réelle entre les riches et
les pauvres. Encore faut-il aussi mesurer la fonction de conjuration
du « ni trop, ni trop peu » solonien à l'égard d'une capitalisation qui
menace de stimuler une manière de proto-capitalisme (manufactu-
rier, commercial et militaire).
La monétarisation de l'économie qui a permis de conjurer la
guerre civile fait en effet courir un danger mortel à la polis et à ses
institutions, car l'« illimité » de l'appropriation et de l'accumulation
que la monnaie recèle et libère avec ses effets de captation immédia-
tement économique risque toujours d'intensifier « l'excès de richesse
et l'excès de pauvreté ». C'est cette puissance de la monnaie qu'il faut
conjurer à travers tout un ensemble de codifications qui imposent des
limites politiques, religieuses, morales et sociales à sa puissance de
déterritorialisation.
Où l'on vérifie que « si le capitalisme est la vérité universelle, c'est
au sens où il est le négatifde. toutes les formations sociales18 » qui ont
pu le précéder parce qu'elles rencontraient les flux décodés de la
monnaie (qui défait les institutions, les lois, les modalités de subjec-
tivation) comme une limite réelle signifiant leur mort venue du dehors
à force de monter du dedans (ici, la disparition de la cité grecque).
Le capitalisme est la seule formation sociale qui fait de l'illimité de
la monnaie le principe même de son organisation. D'où la possibi-
lité d'une relecture rétrospective de toute l'histoire en fonction du
capitalisme, auquel il revient en propre de faire de l'accumulation
sans limites son moteur immanent. S'y affirme l'infini de la valorisa-
tion comme norme de la démesure du capital, qui amène l'État à jouer
un rôle de régulation monétaire de plus en plus important en relan-
çant son devenir-immanent au niveau même des « contradictions »
de l'accumulation.
Ce qui explique que la description foucaldienne de l'institu-
tion de la monnaie puisse être reprise par Deleuze et Guattari dans
>8. Gilles Deleuze, Félix Guattari, L'Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1973, p. 180.
46 Guerres et Capital

un parallèle avec les politiques du New Deal. « Comme si les Grecs


avaient découvert à leur manière ce que les Américains retrouveront
avec le New Deal : que les lourds impôts d'État sont propices aux
bonnes affaires'9 ». Car c'est « l'impôt qui monétarise l'économie20 »
en conférant à l'État une puissance d'abstraction et de pénétration
qui lui donne les moyens d'une redistribution à la fois économique
et politique tout en préservant le « pouvoir de classe ». C'est toute
la question du New Deal, qui doit réinvestir la même opération dans
cette situation critique où le capitalisme doit, pour survivre, contra-
rier sa tendance à la déterritorialisation absolue des flux d'échange
et de production en inventant lafigureinédite (et ô combien tempo-
raire) d'un réformisme du capital.
Il faudra aussi se souvenir que le passage par Corinthe visait plus
généralement à établir le rapport entre cycle économique, guerre et
armée : l'appropriation de la machine de guerre par l'État consiste
moins dans sa transformation en une armée professionnelle que dans
son intégration dans le circuit de la production, de la fiscalité, de l'in-
novation technologique, de la science, de l'emploi.
L'armée et la guerre sont partie intégrante de l'organisation poli-
tique du pouvoir et du circuit économique du capital, dont nous
allons décrire les différentes fonctions tout au long de ce livre. Soit
l'économie comme politique de guerre du capital.
La monnaie et le capital restent des « abstractions » (écono-
miques) vides sans lefluxde pouvoir dont la guerre et la guerre civile
constituent les modalités les plus déterritorialisées. L'économie
marchande n'a aucune autonomie, aucune possibilité d'existence
autonome, indépendamment de la puissance de ces flux. Les fonc-
tions « économiques » de la monnaie (mesure, thésaurisation,
équivalent général, moyen de paiement) dépendent d'un flux de

19. Ibid., p. 233-234. Même remarque dans Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 554 :
« Il y eut un grand moment du capitalisme quand les capitalistes s'aperçurent que l'impôt
pouvait être productif, particulièrement Favorable aux profits, et même aux rentes. »
20. Gilles Deleuze, Félix Gu3.tx.rn, Mille plateaux, op. cit., p. 553.
État, machine de guerre, monnaie 47

destruction/création qui renvoie à tout autre chose que l'irénique


définition schumpétérienne de l'activité de l'entrepreneur. Si l'argent
n'est pas soutenu par un flux de pouvoir stratégique qui trouve dans la
guerre sa forme absolue, il perd de sa valeur comme capital.
L'expropriation des moyens de production et l'appropriation
des moyens d'exercice de la force (la machine de guerre) sont les
conditions de formation du capital et de constitution de l'État qui
se développent parallèlement. L'accumulation et le monopole de la
valeur par le capital, l'accumulation et le monopole de la force par
l'État s'entretiennent réciproquement. Sans l'exercice de la guerre
à l'extérieur (coloniale et entre États) et sans l'exercice de la guerre
civile et des guerres de subjectivités par l'État à l'intérieur, jamais le
capital n'aurait pu se constituer. Et inversement : sans la capture et la
valorisation de la richesse opérée par le capital, jamais l'État n'aurait
pu exercer ses fonctions « régaliennes », toutes fondées sur l'organi-
sation d'une armée.
La logique du Capital est celle d'une valorisation infinie qui
implique l'accumulation des forces, et donc l'accumulation continuée
d'un pouvoir qui n'est pas seulement économique, mais aussi pouvoir
et savoir stratégiques sur la force et la faiblesse des classes en lutte.
2. c

L ''accumulation
primitive continuée
I .es différentes méthodes d'accumulation primiti\e que l'ère capitaliste
fait éclore se partagent d'abord, par ordre plus ou moins chronologique,
le Portugal, l'I spagne, la I lollande, la France et l'Angleterre, jusqu'à ce
que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du xvir siècle, dans un
ensemble s\ stématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit
public, la finance moderne et le système protectionniste. Quelques-unes
de ces méthodes reposent sur l'emploi de la force brutale, mais toutes sans
exception exploitent le pouvoir de l'I-'tat, la force concentrée et organisée
de la société, afin île précipiter violemment le passage de l'ordre écono-
mique féodal à l'ordre économique capitaliste et d'abréger les phases de
transition. Ht, en effet, la force est / 'accoucheuse de toute vieille société eu
travail. La Force est un agent économique.
Karl Marx, Le Capital, livre I. section VI11
Dans la section du Capital consacrée à l'accumulation primitive,
Marx décrit parfaitement les deux puissances de déterritoria-
lisation qui ont engendré le capitalisme: d'une part, les guerres
de conquête, la violence des invasions et des appropriations des
terres « vierges » du nouveau Monde ; de l'autre, le crédit, la dette
publique (« le crédit public, voilà le credo du Capital"»), soutenus,
portés, organisés par les États européens. Pour Marx, elles ne
constituent que les préconditions du capital, destinées à être
dépassées et reconfigurées par le « capital industriel » dans le déve-
loppement des forces productives qui va fournir la base matérielle
progressiste de la technologie de la révolution. A cette dialectique
faisant fond sur l'idée d'une voie « vraiment révolutionnaire » de
transition (nationale) vers le capitalisme qui est celle de la « révolu-
tion » bourgeoise, on objectera cette première évidence - à savoir
que la guerre et le crédit resteront tout au long du capitalisme les
armes stratégiques du capital. En sorte que l'accumulation primitive

i. Karl Marx, Le Capital, livre I, section VIII, chap. XXXI, in Œuvres, 1 . 1 , Paris,
Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1962, p. 1217. Et de poursuivre : « Aussi le
manque de foi en la dette publique vient-il, dès l'incubation de celle-ci, prendre la place
du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable. »
50 Guerres et Capital

et ses forces telluriques de déterritorialisation ne cessent de se


répéter et de se différencier pour mieux poursuivre - en Xaccélérant
autant qu'il se pourra - le procès de domination et de marchandisa-
tion de tout 1 'existant. Dit autrement : au centre comme a la périphérie,
l'accumulation primitive est la création continuée du capitalisme
lui-même.
Le capitalisme est depuis le début marché mondial. C'est pour-
quoi il n'est analysable qu'en tant qu'économie-monde. Ce que Marx
a appelé « accumulation primitive » (ou « originelle » : ursprungliche
Akkumulation) pour énoncer le sens capital2 de cette première grande
déterritorialisation d'abord produite par la guerre, la conquête et les
invasions se déroule en même temps dans le « Nouveau Monde » qu'on
vient de « découvrir » (colonisation externe) et en Europe (colonisa-
tion interne). Car l'« accumulation primitive » ne crée pas les condi-
tions économiques du capitalisme et la division internationale du
travail dessinant un partage géopolitique entre le Nord et le Sud d'un
monde qui est encore le nôtre sans instaurer les hiérarchies de sexe,
de race, d'âges et de civilisations sur lesquelles reposent les stratégies
de division, de différenciation, d'inégalités traversant la composition
de classe du prolétariat international.
Il faut reprendre en conséquence, en extension et en inten-
sion, le locus classicus de la description des guerres de l'accumulation à
partir de ce moment où, entre le xv* et le xvic siècle, les seigneurs de
la terre et la bourgeoisie naissante déchaînent une guerre civile en
Angleterre contre la paysannerie, les artisans, les travailleurs journa-
liers pour la privatisation des terres communes. La destruction de la
structure communautaire des villages et des foyers de production
domestique, l'abandon des cultures vivrières et l'expropriation des
fermes réduisent la population à la misère et contraignent à la mendi-
cité et au vagabondage un nombre croissant de déracinés auxquels on

2. Avec référence au péché originel, selon la phrase célèbre : « L'accumulation primitive


joue dans l'économie politique à peu près le même rôle que le péché originel dans la
théologie » (Karl Marx, op. cit., p. 1167).
L'accumulation primitive continuée 51

ne laisse d'autre choix qu'entre l'extermination et la disciplinarisa-


tion à marche forcée vers le salariat. Simultanément, les enclosures, la
concentration des terres et le regroupement des tenures dans toute
l'Europe - une Europe soumise à ces « législations sanglantes » que
Marx a longuement analysées et qui ressuscitaient l'esclavage3 avant
de généraliser la pratique de l'internement comme cadre du travail
forcé - , se doublent d'une appropriation des « terres sans maître »
des «Amériques».
La conquête, c'est-à-dire le pillage des richesses naturelles et
minières allié à l'exploitation agricole des « terres en friche », débou-
chera sur un véritable génocide des populations indigènes dont le
« vide4 » sera comblé par la traite des esclaves grâce à « la transforma-
tion de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse
aux peaux noires ». « Voilà les procédés idylliques d'accumulation
primitive qui signalent l'ère capitaliste à son aurore5 », et qui la conti-
nuent : « L'esclavage direct est le pivot de notre industrialisme actuel
aussi bien que les machines, le crédit, etc. », écrit encore Marx dans
une lettre de 1846 6. Si bien que l'accumulation primitive se confond
avec la conjonction capitalistique de tous ces procès qui ne se rencon-
treraient pas sans l'illimitation de la violence portée de l'intérieur vers

3. Penser ici à l'acte promulgué en 1547 au nom d'Edouard VI : chaque homme qui reste
pendant trois jours sans travail est considéré enflagrantdélit de vagabondage. Les juges
« doivent immédiatement faire marquer ledit oiseux sur lefrontà l'aide de l'acier brûlant
par la lettre V, et adjuger ladite personne vivant si soigneusement au présentateur [c'est-
à-dire au dénonciateur] pour qu'il soit son esclave, pour qu'il possède et tienne ledit
esclave à la disposition de lui-même, de ses exécuteurs ou serviteurs par l'espace de deux
ans à venir ». La fuite est punie par un châtiment corporel, par une nouvelle marque, un
S, et la condamnation à l'esclavage perpétuel. La récidive de fuite est punie de mort. Cf.
Borislaw Geremek (éd.), Truands et misérables dam l'Europe moderne (1350-1600), Paris,
Gallimard/Julliard, 1980, p. 98-99.
4- Voir le terrifiant catalogue des effets de la colonisation espagnole dressé en 1542 par
Las Casas dans sa Brevisima relation de la destruction de las Indias.
5- Karl Marx,<#>. cit., p. 1212-1213.
6
- Karl Marx, lettre à Annenkov, 28 décembre 1846 (Œuvres, 1.1 ,op. cit., p. 1438).
52 Guerres et Capital

l'extérieur dans une manière de guerre anthropologique qui adopte très


tôt le terme de pacification''.
Les flux de crédit, la dette publique (opérant « comme un des
agents les plus énergiques de l'accumulation primitive ») et la
guerre de conquête s'entretiennent et se renforcent mutuellement
dans un processus de déterritorialisation immédiatement mondial.
« Le système du crédit public, c'est-à-dire des dettes publiques »,
envahit définitivement l'Europe tandis que « le régime colonial,
avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui
ser[t] de serre chaude ». Le rapport étroit de la guerre et du crédit,
et l'enfantement de ce dernier par les nécessités financières de la
première en sa puissance de projection en Guns andSailss déter-
minent la structure mondiale du procès d'accumulation prenant
son essor après 1492. (Avant la découverte de l'Amérique, insiste
J. M. Blaut, « Les Européens n'étaient en rien supérieurs aux non-
Européens®. ») Quels que soient ses précédents mercantiles et
usuraires, l'origine de lafinanceprend ici un nouveau tour, inavouable,
qui fait toute la différence. « Avec les dettes publiques naquit un
système de crédit international qui cache souvent une des sources
de l'accumulation primitive chez tel ou tel peuple. [...] Maint capital
qui fait aujourd'hui son apparition aux États-Unis sans extrait de
naissance n'est que du sang d'enfants de fabrique capitalisé hier en
Angleterre10.»

7. Reprenant presque à la lettre le texte des Ordonnances espagnoles concernant « les


Indes », Tzvetan Todorov écrit : « Ce ne sont pas les conquêtes qu'il faut bannir, c'est le
mot "conquête" ; la "pacification" n'est qu'un autre mot pour désigner la même chose »
(La Conquête de l'Amérique. La question de l'autre, Paris, Seuil, 1982, p. 220).
8. Cf. Carlo M. Cipolla, Guns andSails in theEarly Phase ofEuropean Expansion, 1400-
1700, Londres, Collins, 1965.
9. J. M. Blaut, Tbe Colonizer's Mode!of the World: Geographical Diffusionism and
EurocentricHistory, New York, Guilford, 1993, p. 51.
10. Toutes les citations sont extraites du chapitre XXXI du livre I du Capital. Pour
reprendre la formulation de Maurice Dobb : « C'est l'expropriation des autres qui est
l'essence du processus d'accumulation, et non pas la seule acquisition de catégories
L'accumulation primitive continuée 53

Et inversement, plus primitivement, dès lors que c'est le sang


africain qui cimente les briques des manufactures et des banques de
Liverpool ou de Manchester. Il y a toujours derrière l'extrême sophis-
tication mathématique de la finance l'« engeance de bancocrates,
financiers, rentiers, courtiers, agents de change, brasseurs d'affaires
et loups-cerviers » décrite par Marx.

2.1 / La guerre
contre les femmes
Systématisant des travaux italiens et américains développés depuis
les années 1970 dans le cadre de l'International Feminist Collective,
Silvia Federici n'hésite pas à lier le destin des femmes en Europe à
celui des peuples colonisés par l'Europe dans un livre dont le titre,
inspiré de La Tempête shakespearienne et de la reprise anticolo-
nialiste du personnage de Caliban, vaut pour manifeste : Caliban
et la Sorcière". La naissance du capitalisme, y explique-t-elle, n'est
pas seulement synonyme d'une guerre contre les pauvres, elle
«s'accompagne d'une guerre menée contre les femmes'1» pour
les asservir à la division sociale du travail et à l'enclosure de toutes
les formes de relations humaines - l'une et l'autre passant par un
nouvel ordre sexuel qui accumule les divisions dans la production et
reproduction de la force de travail. L'avilissement et la diabolisation
de la femme (« mariée au diable »), la destruction des savoirs dont
elle était dépositaire, la criminalisation de la contraception et des
pratiques « magiques » de soin privent les femmes du contrôle sur
leur corps, qui devient la propriété des hommes, garantie par l'État,

particulières de richesses par des capitalistes », in Maurice Dobb, Paul M. Sweezy, Du


féodalisme au capitalisme-.problèmes de la transition, 1.1, Paris, Maspero, 1977, p. 91.
n. Silvia Federici, Caliban et ta Sorcière (2004), Genève, Entremonde, 2014. Une
première version du travail avait été publiée vingt ans plus tôt en Italie, avec Leopoldina
Fortunati : // Grande Calibano. Storia de!corpo sociale ribellenellaprimafase delcapitale,
Milano, Franco Angeli, 1984.
>2. Silvia Federici, op. cit., p. 23.
54 Guerres et Capital

tout en participant de la mise au travail de la population'3. Sont ainsi


définies les conditions de l'assignation des femmes au travail de
reproduction biologique, économique et « affective » de la force de
travail.
« Travail non productif», expliquent doctement les économistes
classiques et bon nombre de marxistes, puisqu'il se situe en amont
de la valorisation du capital et, par conséquent, travail non payable,
de l'ordre d'une ressource naturelle et d'un bien commun, mais régulé
dans le cadre des (bio-)politiques natalistes et familialistes féroce-
ment promues par le mercantilisme. A la suite de Maria Mies, Silvia
Federici peut ainsi risquer un parallèle entre le travail de reproduc-
tion non payé des femmes (allant de pair avec l'appropriation de
leurs gains par les travailleurs mâles) et le travail forcé des esclaves ;
et étudier la manière dont la « guerre contre les femmes », visant à
leur disciplinarisation, s'inscrit dans le cadre d'un nouveau type de
patriarcat, le patriarcat salarié14.
Avec ses centaines de milliers d'exécutions, la « chasse aux sor-
cières » est l'épisode le plus sanglant de cette guerre contre l'auto-
nomie et la liberté relatives des femmes menée depuis lafindu Moyen
Âge15. La « chasse aux sorcières » n'est pas la marque infâme d'un
Dieu moyenâgeux ressortissant de P« histoire des mentalités » mais
le sabbat du capital.

13. Michelet relève que les « sorcières furent, pour la femme surtout, le seul et unique
médecin » {LaSorcière [1862], Paris, Julliard, 1964, p. 110).
14. « S'il est vrai que les travailleurs mâles ne devinrent formellement libres qu'avec
le nouveau régime du salariat, le groupe de travailleurs qui, dans la transition au capita-
lisme, approchèrent le plus la condition d'esclave fut les femmes de la classe ouvrière. »
La séparation entre production et reproduction rend donc possible « le développement
d'un usage spécifiquement capitaliste du salaire [...] comme moyen d'accumulation de
travail non payé » (Silvia Federici, op. cit., p. 199, p. 148).
15. Sur ce dernier point, outre Silvia Federici, voir Maria Mies, Patriarcby and
Accumulation on a World Scale, Londres, Zed Books, 1986, en part. p. 78-81.
L'accumulation primitive continuée 55

C'est dans le fonctionnement le plus quotidien d'un « art de


gouverner » qui n'est « ni la souveraineté ni le pastorat' 6 » que les
campagnes militaires d'« évangélisation » permettront l'exportation
de la chasse aux sorcières vers le Nouveau Monde, alors que la résis-
tance des « Indiens » aura contribué à mettre fin au mythe du Bon
Sauvage17 et à déclarer les femmes, très impliquées dans les révoltes
indigènes, essentiellement dangereuses pour l'ordre colonial. (Mais
c'est Caliban, et non sa mère Sicorax, « sorcière » dont Shakespeare
n'avait pourtant pas tu l'étendue des pouvoirs et l'influence sur son
fils, qui deviendra le héros des révolutionnaires latino-américains...)
Inversement, et au risque de dérégler des chronologies les mieux
établies, la stratégie politique d'extermination des Sauvages aura pu
influencer le massacre des protestants tout en inspirant durablement
la chasse aux sorcières (sodomites et cannibales) dans notre vieille
Europe menacée par la turba damnationis des pauvresl8. Plus généra-
lement, Michel Foucault a su montrer à l'œuvre dès lafindu xvie siècle
cette « espèce d'effet de retour, sur les structures juridico-politiques
de l'Occident, de la pratique coloniale ». Et d'expliquer :

Il ne faut jamais oublier que la colonisation, avec ses techniques et ses


armes politiques et juridiques, a bien sûr transporté des modèles euro-
péens sur d'autres continents, mais qu'elle a eu aussi de nombreux effets
de retour sur les mécanismes de pouvoir en Occident, sur les appa-
reils, institutions et techniques de pouvoir. Il y a eu toute une série de

16. Michel ¥o\ici\Àt,Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France(i97y-i978),


Paris, Gallimard/Seuil, 2004, p. 242 (leçon du 8 mars 1978).
17. On pensera au chapitre « Des Coches » dans les Essais de Montaigne, sur l'agonie
de ce « monde enfant » qu'était l'Amérique.
18. Cf. Luciano Parinetto, Stregbe e Potere: Il Capitale e la Persecuzione dei Diversi,
Milano, Ronconi, 1998, p. 22 : « Si les indios ont été traités comme les sorcières exté-
rieures au Vieux Monde, pour leur part, les sorcières du Vieux Monde ont été élimi-
nées en employant des techniques d'extermination expérimentées dans le Nouveau
Monde, si bien que tous ceux qui s'opposaient au pouvoir constitué du Vieux Monde
finirent par être traités comme les indios d'Europe. » Jean Bodin, ce « précurseur » de
l'économie politique qui est aussi l'auteur d'une Demonomia, est un exposant majeur de
cette conception « unitaire » éminemment moderne.
56 Guerres et Capital

modèles coloniaux qui ont été rapportés en Occident, et qui a fait que
l'Occident a pu pratiquer aussi sur lui-même quelque chose comme une
19
colonisation, un colonialisme interne .

Comme quoi les tours, détours et effets-retours du cycle de récipro-


cité historique du nationalisme, du racisme et du sexisme sont en tout
sens constituants de la puissance œcuménique d'englobement
capitalistique du monde dans la guerre permanente qui lui sert
de vecteur et de tenseur. Que cet œcoumène ne puisse se conce-
voir sans des « technologies » de biopouvoir et une biopolitique
contemporaines de l'émergence du capitalisme dont les colonies
sont aussi le laboratoire jette une lumière assez crue sur la réalité
supposée «progressiste» de la transition, qui se dirait mieux en
termes de coupure continuée.

2.2/ Guerres de subjectivité


et modèle majoritaire
Dans son cours au Collège de France intitulé Sécurité, territoire,
population, Foucault entreprend d'élargir le sens de la guerre et la
typologie des guerres ayant eu cours pendant la première période
de l'accumulation primitive. Pour ce faire, il attire notre attention
sur un aspect généralement passé sous silence des « grandes luttes
sociales » qui ont marqué la transition du féodalisme au capitalisme,
et dont la « guerre des paysans » (1524-1526) est l'un des épisodes
les plus marquants.
Foucault observe que la « transition » a été le théâtre d'un type
spécifique de guerre dont l'enjeu était les modes de subjectivation et
la conduite des comportements. Le « pastorat » chrétien qui exerçait
un pouvoir subjectif de contrôle sur les conduites des individus (« Il
faut devenir sujet pour devenir individu » - et sujet dans tous les sens
du mot) entre en crise sous « l'assaut de contre-conduites », de ces

19. Michel Foucault, « //faut défendre la société. » Cours au Collège de France (1976), Paris,
Gallimard/Seuil, 1997, p. 89, nous soulignons (leçon du 4 février 1976).
L'accumulation primitive continuée 57

« insurrections de conduite », qu'il qualifie de « révoltes pastorales »,


contre les nouvelles conditions économiques et de gouvernement
des comportements. Le passage du « gouvernement des âmes »
au « gouvernement politique des hommes » ne consiste pas en un
simple transfert des fonctions pastorales de l'Église à l'État. Il y a
bien plutôt à la fois intensification des formes spirituelles de contrôle
des conduites des individus (aussi bien la Réforme que la Contre-
Réforme exercent « une prise sur la vie spirituelle et matérielle des
individus beaucoup plus grande que par le passé20 ») et extension de
leur efficacité temporelle, réorientée par ces dispositifs de « gouver-
nementalisation de la respub/ica" » qui mettent la nouvelle éthique
théologique du travail et de la richesse au service de la disciplinarisa-
tion et de la mise au travail forcée des populations.
Le péché capital ne sera plus l'avarice mais la paresse, fruit de « l'af-
faiblissement de la discipline » et du « relâchement des mœurs »
qu'il faut réduire dans le passage du désordre à l'ordre. Ce qui
explique aussi, ainsi que le soulignait Foucault dans l'Histoire de
la folie, que « le rapport entre la pratique de l'internement et les
exigences du travail n'est pas entièrement défini [...] par les condi-
tions de l'économie"», car l'impératif de travail est d'autant plus
indissociablement économique et moral qu'il se heurte à d'innom-
brables résistances contraignant de conjuguer loi civile et obliga-
tion morale.
L'importance et la radicalité des guerres de subjectivité en Europe
et dans le Nouveau Monde se manifestent dans la destruction que
l'accumulation primitive opère non seulement au niveau des condi-
tions matérielles de la vie, mais aussi quant aux territoires existen-
tiels, aux univers de valeurs, à la cosmologie et aux mythologies
20. Michel Foucault, Sécurité, territoire,population, op. cit., p. 235 (leçon du 8 mars 1978).
Voir tout le début de ce cours où est posée la question des « insurrections de conduite »
que l'on retrouve jusque dans la Révolution russe.
21. Ibid., p. 242.
22
- Michel Foucault, Histoire de la folie à lage classique (1961), Paris, Gallimard, 1972,
P- 85.
58 Guerres et Capital

qui étaient au fondement de la « vie subjective » des peuples colo-


nisés et des pauvres du monde dit « civilisé ». La déterritorialisa-
tion dépouille les colonisés, les femmes et les prolétaires de leur vie
« a-organique », selon l'expression de Deleuze et Guattari qu'il faut
rediriger vers l'analyse foucaldienne. En effet, le biopouvoir ne peut
investir la vie comme administration des conditions « biologiques »
de l'espèce par l'Etat (fécondité, mortalité, santé, etc.) que parce que
l'accumulation primitive a été préalablement l'agent de la destruction
de cette dimension « subjective ». Les guerres de subjectivité ne sont
donc pas un « supplément » du Capital en sa face « subjective », elles
constituent la spécificité la plus « objective » des guerres menées
contre les femmes, les fous, les pauvres, les criminels, les journaliers,
les ouvriers, etc. Elles ne se contentent pas de « défaire » l'adversaire
(pour mieux négocier un traité de paix, selon la conception classique
de la guerre interétatique) puisqu'elles visent précisément à une
« conversion » de la subjectivité, à une conformation des comporte-
ments et des conduites à la logique de l'accumulation du capital et de
sa reproduction.
En ce sens, la production de subjectivité est à la fois la première
des productions capitalistes et un objet majeur de la guerre et de la
guerre civile. Le formatage de la subjectivité est leur enjeu straté-
gique, que nous allons retrouver tout au long de l'histoire du capi-
talisme. Pour Félix Guattari, à qui nous empruntons le terme, les
« guerres de subjectivité » sont des guerres politiques de « forma-
tation » et de « pilotage » de la subjectivité nécessaire à la produc-
tion, à la consommation et à la reproduction du Capital. Elles ne
sont pas non plus étrangères aux luttes acharnées qui se déroulent
à l'intérieur des mouvements insurrectionnels et de contestation
pour la définition des formes d'organisation et de subjectivation de
la machine de guerre révolutionnaire (militance, modalités d'action,
stratégie, tactique, etc.). Chez Michel Foucault, elles constituent la
trame de la résistance et de l'invention d'une subjectivation « autre »
que l'on retrouve non seulement dans toute expérience de rupture
L'accumulation primitive continuée 59

révolutionnaire23, mais aussi dans le dernier déplacement qu'il lui


aura été donné de penser, puisque le passage à l'éthique d'une « vie
militante » par laparrêsia est lui-même une « guerre contre l'autre24 ».
Les processus de déterritorialisation violents qui sont au cœur de
l'accumulation primitive (entendue au sens le plus étroit du terme,
jusque dans la chasse aux sorcières25) et de la globalisation qui l'ac-
compagne sont donc toujours indissociables de guerres de subjecti-
vité. La construction du « modèle majoritaire » de l'Homme, mâle,
blanc et adulte transformant les femmes en minorité de genre et les
colonisés en minorité de race est un dispositif stratégique qui a néces-
sairement lieu simultanément dans les colonies du Nouveau Monde
et en Europe, où l'on ne sait que trop que les « diversités donnent
à Satan de merveilleuses commodités26 ». Si bien que la première
construction européenne devient celle d'un Little BigMan surgi de cet
espace de terreur favorisant tous les « échanges » stratégiques au
profit de la formation continuée d'un prolétariat mondial.
Les relations de pouvoir et les divisions établies par le modèle
majoritaire vont s'inscrire profondément dans l'organisation des
rapports d'exploitation aussi bien dans la métropole que dans ses
périphéries. Car c'est «^d'accumulation primitive et comme accumu-
lation continuée du capitalisme que le modèle majorité (hommes)/

23. Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 234 : « dans les processus
révolutionnaires qui avaient de tout autres objectifs, de tout autres enjeux, la dimen-
sion de l'insurrection de conduites, la dimension de la révolte de conduite a toujours
été présente ».
24. Michel Foucault, Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II, Cours
au Collège de France (198J-1984), Paris, Gallimard/Seuil, 2009.
25. Puisque les procès en sorcellerie s'accompagnaient de la confiscation des biens
des « coupables », et que l'on n'a pas tardé à y reconnaître une furieuse alchimie trans-
formant le sang des femmes en or. Il y a donc bien une économie politique de la chasse
aux sorcières.
26. Ce qui se dit des Basques, « du tout impropres au labourage, mauvais artisans et
peu versés ès ouvrages de la main, et [dont] les femmes [sont] peu occupées, en leurs
familles, comme celles qui n'ont presquerienà ménager ». Cf. Pierre de Lancre, Tableau
de l'inconstance des démons, magiciens et démons (1612), éd. N. Jaques-Chaquin, Paris,
Aubier, 1982, p. 72, p. 77.
56 Guerres et Capital

minorités (femmes) fonctionne à l'intérieur du salariat européen en


se croisant avec l'exploitation de classe.
La guerre contre les femmes produit une différenciation et une
division sexuelle du travail qui se révèle stratégique pour l'histoire de
l'accumulation du capital et les luttes qui s'y opposeront. Dans une
société en train de se monétariser, les femmes n'ont qu'indirectement
accès à l'argent, à travers le salaire de l'ouvrier mâle vis-à-vis duquel
elles se trouvent dans une situation de dépendance et d'infériorité.
Dominé selon la logique de classe, le salarié mâle devient domina-
teur dans la logique du modèle majorité/minorité. Le salaire et ses
modalités de distribution sont synonymes d'une forme de domination
sur la femme et de promotion forcée de la famille nucléaire « bour-
geoise » dans le monde ouvrier, qui en reprendra l'antienne jusque
dans ses courants les plus révolutionnaires. « Antiféminisme prolé-
tarien » (selon l'expression de Thônnessen) et défense ouvrière des
droits de la femme réduite à sa condition de mère et de femme au
foyer vont de pair. Selon le constat de Maria Mies : « La prolétarisa-
tion des hommes repose sur la transformation des femmes en femmes
au foyer. La Petit Homme blanc avait lui aussi sa "colonie", à savoir la
famille et une femme au foyer domestiquée27. »
En dépit de certaines critiques féministes, la microphysique
foucaldienne du pouvoir se révèle ici un instrument indispen-
sable pour rendre compte de la façon dont le pouvoir passe aussi
à travers les dominés, si bien que la « micropolitique » devient le
terrain privilégié des dynamiques de division, de différenciation,
d'antagonisme. C'est en effet toute la « composition de classe » du
prolétariat qui est ainsi traversée par des lignes de fracture qui sont à
l'origine de véritables « guerres civiles » moléculaires, irréductibles à
toute espèce de conflits idéologiques.
Ashis Nandy a remarquablement décrit la manière dont, en Inde,
la construction du modèle majoritaire par les colonisateurs britan-
niques passe, au fond, toujours par les mêmes étapes depuis
27. Maria Mies, op. cit., p. 110.
L'accumulation primitive continuée 61

l'établissement d'une nouvelle hiérarchie « coloniale des identités


sexuelles », selon laquelle « le masculin est supérieur au féminin,
et le féminin est à son tour supérieur à la féminité en l'homme » à
travers la dévalorisation de la cosmologie androgyne indienne
La normalité est identifiée à Xbomo europeaus adulte, à la fois viril,
compétitif, animé d'un esprit guerrier, rejetant l'impuissance des
efféminés, tandis que l'enfant comme le colonisé est renvoyé au
monde « primitif», synonyme d'une situation d'infériorité que le
« développement » (le processus de civilisation) permettra seul de
corriger.
Le dispositif de pouvoir majorité/minorités innerve la guerre de
subjectivités de la colonisation interne et de la colonisation externe
en établissant des hiérarchies de race, de sexe, mais aussi de civili-
sation. Cette dernière est parfaitement « performée » par l'assertion
schmittienne selon laquelle les Indiens « ne disposaient pas de la force
cognitive propre à la rationalité de l'Europe chrétienne : [...] la supé-
riorité intellectuelle était entièrement du côté européen29 ». Ce qui
explique aussi que la découverte du Nouveau monde ait pu faire figure
d'« authentique événement épistémologique » compensant le décen-
trement cosmique galiléen par un « recentrement terrestre-impéria-
liste de l'Europe30 ».
L'« accumulation primitive » devra donc être dite première (initiale
dans la traduction de J.-P. Lefebvre, ou originelle: ursprunglicb) en
ce que s'y dessine déjà une division internationale du travail avec
des hiérarchies qui ne sont de «classe» que parce qu'elles sont aussi
de genre, de race, de civilisation. Soit une accumulation de puissance
et de pouvoir qui interdit de simplifier l'économie-monde en train
d'émerger en opposant la lutte de classe en métropole et la lutte de
races dans les colonies, dès lors que le dispositif majorité/minorités

Ashis Nandy, L'Ennemi intime (1983), Paris, Fayard, 2007, p. 95.


2
9- Cari Schmitt, Le Nomos de la terre, Paris, PUF, 2001, p. 133.
30. Matthieu Renault, L'Amérique de Jobn Locke. L'expansion coloniale de la philosophie
européenne, Paris, Editions Amsterdam, 2014, p. 23-24.
62 Guerres et Capital

est opérationnel, avec des modalités différentes, des deux côtés de


l'Atlantique. Il y a identité de nature et différences de régimes aux
multiples croisements.

2.3 / Libéralisme
et colonisation : le cas Locke
On a beaucoup étudié la biographie intellectuelle et l'appareil
doctrinal de John Locke pour vérifier s'il était bien le père fonda-
teur du libéralisme politique, à l'origine de toute la tradition
américaine, et «le doyen de l'économie politique moderne»
(Marx). Malgré une importante littérature anglo-saxonne large-
ment inconnue en France, on s'est beaucoup moins intéressé à la
longue carrière coloniale qui fut la sienne et à ses incidences sur
l'ensemble de sa philosophie où « l'Amérique » est omniprésente.
L'étude du libéralisme de Locke - et du libéralisme tout court - s'en
trouverait singulièrement enrichie et réinscrite dans l'histoire (ou la
contre-histoire) que nous retraçons ici à grands traits.
Locke fut en effet secrétaire des Lords propriétaires de la
Caroline (1668), où il possédait des terres bénéficiant de la règle
constitutionnelle qu'il avait contribué à rédiger et selon laquelle
« tout citoyen libre de la Caroline exerce un pouvoir et une autorité
sans limites [abso/ute Power andAuthority] sur ses esclaves noirs3' ».
A partir de 1673, il devint secrétaire et trésorier du Council of Trade
and Foreign Plantations (1673), mais aussi actionnaire de différentes
Compagnies, dont la Royal African Company qui gérait la traite
négrière et en obtint le monopole en l'Afrique de l'Ouest.
Or, c'est sur ce très lucratif commerce que reposait le modèle
« agricole » anglais de colonisation dont Locke était l'ardent défen-
seur. Qu'il y ait là contradiction immédiate avec les lignes d'ouverture

31. John Locke, Constitutions fondamentales de la Caroline, art. CX (in Deuxième Traité
du gouvernement civil, Paris, Vrin, 1967, p. 245). Locke ajoute « absolute Power » dans la
première rédaction de l'article.
L'accumulation primitive continuée 63

du premier des deux Traités du gouvernement (« Slavery isso vile and


miserablev »...), qui condamnent l'esclavage et contribuent à assoir
sa réputation de philosophe libéral, est une évidence que l'on ne
résoudra pas en inventant de subtiles distinctions entre « contradic-
tion en pratique » et « contradiction de principe », ou entre « racisme
fort » et « racisme faible ». C'est bien plutôt la réalité contradictoire de
l'universalisme du modèle libéral qui se met ici philosophiquement en
place à l'usage et au nom d'un Englishman comprenant un racisme de
civilisation dans sa constitution coloniale/colonialiste, en un temps où
le concept moderne de race n'est pas encore biologiquement - c'est-
à-dire « scientifiquement » - arrêté, et où le régime légal de l'escla-
vage de plantation se négocie sous la pression d'un cercle de Royal
Adventurers auquel Locke appartient de plein droit.
Ce qui explique aussi que le philosophe anglais pourra sans
contradiction, dans la perspective libérale qui est la sienne, stigmatiser
l'« esclavage » politique que la monarchie absolue voudrait introduire
en Europe, en y soumettant toutes les nations à un état de guerre
permanent dominé par l'arbitraire contre tous. La description qui
en est brossée (le roi a « dégénéré en bête sauvage ») n'est pas sans
évoquer la Légende noire de la « technique espagnole » de colonisa-
tion par spoliations systématiques (by rapin andplunder), savamment
entretenue dans un contexte de rivalités « mercantilistes » entre les
grandes puissances européennes. Car c'est de cela qu'est accusée la
monarchie absolue : confondre l'Europe avec lapire des colonies, au risque
d'entretenir des « séditions éternelles » et de donner naissance à des
principes propres à encourager les « soulèvements populaires » en
menaçant le principe même de gouvernement. Dans l'avertissement
à la traductionfrançaisede David Mazel, publiée à Paris en l'an III de
la République (1795), le projet politique de Locke s'énonce dans une

3î- Cf. John Locke, Premier Traité du gouvernement civil, J 1: « L'esclavage est pour
l'homme un état si vil, si misérable et si directement contraire au tempérament géné-
reux qu'on imagine mal comment un Anglais, encore moins un honnête homme \gentle-
man
\ pourrait plaider en sa laveur. »
64 Guerres et Capital

formule d'un classicisme tout solonien : « trouver un milieu entre ces


extrémités31».
Parce qu'aucun « homme ne peut, par contrat ou par consente-
ment, se rendre esclave de quelqu'un d'autre, ni s'assujettir au pouvoir
absolu et arbitraire34 », c'est au « peuple » qu'il revient d'être par
« consentement » à l'origine du pouvoirpolitique et de la sociétécivile -
« de la société politique ou civile », selon l'intitulé du chapitre central
du Second Traité du gouvernement civil. Ses membres remettent leur
« pouvoir naturel » entre les mains de la « communauté » s'affirmant
commonwealth par le pouvoir de « préserver la propriété » (VII, sec.
85) sans en passer par la guerre, qui est aussi pour Locke, en bon
Européen, la seule véritable condition de l'esclavage en tant qu'il n'est
« rien d'autre qu'un état de guerre qui persiste entre un conquérant
légitime et un captif» (IV, sec. 24). S'« il est dès lors évident que la
monarchie absolue [...] est en fait incompatible avec la société civile »
(VII, sec. 90) parce qu'elle est continuation de la guerre par d'autres
moyens dirigés contre son peuple, il l'est non moins que la société civile
sera l'affaire d'un peuple de propriétaires pour lequel le problème poli-
tique - auquel s'identifie le libéralisme par l'entremise de Locke - est
celui d'un retour (du refoulé) de l'esclavage des « nègres » d'Amérique sur
le sol européen et en Angleterre dont il assure la « prospérité » par des
moyens de guerre qui sont ceux de la différence coloniale. Comment, en
effet, les razzia d'esclaves et leur marchandisation pourraient-elles
ressortir du droit de la «juste guerre » sur le théâtre européen ? Mais
cette différence coloniale n'est-elle pas toute relative au vu de la
condition des pauvres sur le même théâtre d'opérations ?
C'est à un peuple de propriétaires qu'il revient d'exprimerXe
capitalisme naissant et ses concepts de travail, de propriété privée

33. John Locke, Avertissement au Traité du gouvernement civil, éd. S. Goyard-Fabre,


Paris, Garnier-Flammarion, 1992, p. 137. Les expressions « séditions éternelles » et
« soulèvements populaires » sont tirées de cet Avertissement.
34. John Locke, Le Second Traitédu gouvernement. Essai sur ta véritable origine, l'étendue
et tafindu gouvernement civil (IV, « De l'esclavage », sec. 23). Nous donnons par la suite
dans le corps du texte référence au chapitre et à la section du Second Traité.
L'accumulation primitive continuée 65

et de monnaie qui font défaut aux colonisés jusque dans l'état de


nature dont ils transgressent les lois. Les terres sont en friche, les
espaces, vacants (vacuis locis) parce que l'« Indien sauvage, qui ne
connaît aucune clôture » (V, sec. 26), ne les soumet pas à P« industrie
humaine » et au travail de mise en valeur supposé être au fondement
naturel de la « propriété ». Nomades, vivant de cueillette et de chasse,
ils ne « travaillent » pas pour donnera toute chose sa valeurpropre et se
soustraient à l'injonction divine de faire fructifier la terre : « Dieu a
donné la terre [...] pour l'usage de ceux qui seraient industrieux et
rationnels (et le travail devait être un titre à sa possession) » (V, sec.
34). C'est un premier manquement au droit naturel, à la propriété
individuelle, à la propriétéprivée exclusive (proprietas) de la terre que
l'homme enclôt par son travail en la séparant de ce qui est commun
dans les limites (« très modestes ») de l'usage qu'il pourra en faire.
Et c'est aussitôt, au moins indirectement, une première justification
à l'appropriation coloniale de ces terres indivises et incultes (wasté)
d'Amérique par la mise en oeuvre d'une politique d'enclosure qui ne
pouvait que signifier l'expropriation sans consentement de ses habitants
sans droit, fut-il naturel (il ne vient pas à l'esprit de Locke que l'on
tient ici, dans cet acte de guerre et dans cette raison qui peut s'auto-
riser de Grotius3S, le principe d'explication de ces vacantplaces, vacant
habitations après deux siècles de colonisation européenne...).
La différence de civilisation s'avère si absolue (« les mœurs de
ces peuplades sont [...] tellement étrangères à toute manifesta-
tion de civilisation36 ») que la place des sauvages qui sont dits vivre
« en accord avec la nature » est loin d'être assurée dans un état de
nature dont le propre est de rendre compatibles les « possessions
privées » (V, sec. 35") avec « un état d'égalité où tout pouvoir et

35- Dans le DeJureBelliacPacis, livre II, chap. 3-4.


36. John Locke, Essai sur la loi de nature, Caen, Centre de philosophie politique et
juridique de l'université de Caen, 1986, p. 45 (cité par Matthieu Renault, op. cit. p. 57).
37- « La condition de la vie humaine, qui requiert le travail et les matériaux pour l'ac-
complir, conduit donc nécessairement aux possessions privées. »
66 Guerres et Capital

toute juridiction sont réciproques ». C'est un état historiquement


si improbable que « les promesses et les marchés de troc » obligeant
les hommes les uns par rapport aux autres à la vérité et au respect
de la parole donnée pourront faire intervenir « un Suisse et un Indien
dans les forêts de l'Amérique» (II, sec. 4 et 14)... L'Européen en
Amérique viendra ainsi incarner la loi de nature, qui n'est autre qu'un
pur calcul intéressé partagé par ceux qui le font leur ! Repassant par
le travail qui donne à une terre toute sa valeur, la démonstration
finira de révéler tout son anachronisme en se faisant comptable
du présent : en Amérique, « le roi d'un territoire vaste et fertile est
moins bien nourri, logé et vêtu qu'un journalier en Angleterre » (V,
sec. 41) en raison de la différence de revenu entre un « acre de terre »
cultivé ici (dont le bénéfice est très précisément estimé à 5 £ par
Locke) et là-bas : « le profit total qu'un Indien en retire, s'il fallait
le mettre sur le marché ici, [...] n'arriverait pas à une proportion de
un pour mille » (V, sec. 43). Entre ici et là-bas, l'Indien ne passe pas
pour n'avoir pas su accéder à cette étape ultime de l'état de nature
qu'est l'invention de la monnaie : en son usage « par voie de consen-
tement », elle transforme la terre en capital destiné à produire des
biens destinés au commerce. Annonçant la fin de l'égalité et des
limites naturelles liées à la satisfaction des besoins, l'argent ouvre
en effet la voie à l'appropriation illimitée des terres et du travail, et
à une première forme de gouvernement (ou de gouvernementa-
lité) entre des individus devenus inégaux par « les possessions plus
vastes et le droit qu'elle établit sur elles » (V, sec. 36). On atteint ici
à la première forme de développement, à la fois monétaire et proto-
juridique (dans cet ordre), d'un Far West qui se décompose en war
on waste3". Mais c'est pour Locke un bien qui doit être recherché
par la société parce qu'il accroît sa richesse globale dont profite
jusqu'au plus pauvre des journaliers... Un conte defées, dûment repris
par Adam Smith dans La Richesse des nations au titre d'une «previous

38. Selon l'expression de Mark Neocleous, in War Power, Police Power, Edinburgh,
Edinburgh University Press, 2014, p. 60.
L'accumulation primitive continuée 67

accumulation » mise en pièces par M a r x (Ja richesse de la nation assure


la pauvreté du peuplé).
Difficile ici de contredire M a c P h e r s o n lorsqu'il avance que l'insti-
tution du g o u v e r n e m e n t civil qui surgira de c e t état d e nature m o n é -
tarisé p o u r s a u v e g a r d e r « la p r o p r i é t é d e chacun » revient à faire d e
l'économie d e m a r c h é e t d e s e s divisions d e classes un f o n d e m e n t
permanent d e la s o c i é t é civilisée 3 9 . C ' e s t d o n c c o m m e une marche
de la civilisation dans un seul monde q u e L o c k e inscrira le d é v e l o p -
pement du colonialisme en A m é r i q u e dans l ' é c o n o m i e mondiale du
capitalisme naissant: « J e le d e m a n d e , qui attacherait une valeur à dix
mille ou à c e n t mille acres d ' u n e terre e x c e l l e n t e , f a c i l e à cultiver et,
de plus, bien p o u r v u e d e cheptel, mais située au c œ u r d e \'Amérique,
s'il n'existe là aucune possibilité d e c o m m e r c e r avec d'autres parties
du m o n d e e t d'attirer Xargent par la v e n t e d e s produits ? C e t t e terre
ne vaudrait pas la p e i n e de l'enclore » (V, sec. 5 0 ) .
L a p l e i n e rationalité c a p i t a l i s t i q u e qui s e d é p l o i e ici d a n s u n e
géopolitique coloniale d e l'état d e nature obéit à la logique historique
de l'accumulation par le « c o m m e r c e » d e l'appropriation du m o n d e .
Elle permet au philosophe d e rejouer, d e reconstruire et d e d é p l a c e r
sur la s c è n e américaine dans un v é r i t a b l e o r d r e d e s raisons l ' e x p r o -
priation sans consentement des paysans anglais, qui n'apparait jamais
comme tel dans les d e u x Traités - sauf en son résultat s u p p o s é le plus
naturel : les h o m m e s ne p o s s é d a n t plus d e terres auront la c a p a c i t é
monétaires d e subsister en trans-
d'acquérir par leur travail les m o y e n s
férant le gain qui récompensait le travail dans la poche d'un autre*0... Si
les p o l i t i q u e s d ' e n c l o s u r e s o n t p o u r L o c k e « la pierre d e t o u c h e d e
la voie anglaise d e la colonisation d e l ' A m é r i q u e 4 1 », c'est le sort d e s
« pauvres », qu'il f a u t à t o u t prix m e t t r e au travail en les s o u m e t t a n t

39- C'est tout le sens de la démonstration de C. B. MacPherson, La Théoriepolitique de


l'individualismepossessif(1962), Paris, Gallimard, « Folio Essais », 2004, chap. 4.
40- Selon l'explication de Locke dans ses Nouvelles considérations sur le rehaussement
delà valeur de la monnaie, citée par Marx en annexe des Théories sur la plus-value (éd. G.
Badia, 1.1, Paris, Editions sociales, 1974, p. 428-429).
4i. Matthieu Renault, qp. cit., p. 156.
Ioo Guerres et Capital

au régime des workhouses et des « écoles d'industrie » pour les enfants,


en les forçant à s'engager dans la marine ou en les déportant dans les
plantations42, qui évoque l'esclavage par leur devoir de servitude dans
un monde que le commerce rend plus « prospère » que jamais. Preuve
s'il en fallait que « l'augmentation du nombre des pauvres doit venir
d'une autre cause, qui ne saurait être que le relâchement de la disci-
pline et la corruption des mœurs, la vertu et l'industrie allant de pair
tout comme le vice et l'oisiveté43 ».
O n mesure aussitôt les limites de la fonction civilisatrice du travail
après l'introduction d e l'argent qui f o n d e le principe d e rationalité
de l'accumulation illimitée en dissociant l'appropriation ( d e la terre)
que l'on peut s'approprier en
e t le travail ( d e s h o m m e s sans t e r r e s ) ,
suivant une loi d e nature et de raison. L e plein d é v e l o p p e m e n t d e la
rationalité coïncidant avec l'épanouissement d e lapersonaœconomica
est d è s lors plus une a f f a i r e d ' a p p r o p r i a t i o n e t d ' e x p r o p r i a t i o n que
d e travail, et « l ' h o m m e industrieux » n'est plus « l ' h o m m e d e raison »
(therational). Il est c e p a u v r e laborieux s o u m i s à l'autorité d e l'Etat
qui administre e t disciplinarise sa f o r c e d e travail en le maintenant
sur le circuit de subsistance le plus court, « from handto mouth », et le
moins apte à « é l e v e r ses p e n s é e s au-delà d e s p r o b l è m e s immédiats
d e la vie » au j o u r le jour. À la classe laborieuse aussi limitée dans les
possibilités d'acquisition des connaissances que des richesses44, on ne
saurait d o n c c o n f é r e r le droit d e s'insurger, car son exercice dépend,
en droit, d'un c h o i x d e la raison, e t constitue, en fait, le seul critère de
la citoyenneté*5 - en sa d i f f é r e n c e avec la sujétion à un p o u v o i r arbi-
traire et absolu c o n t r e laquelle le « p e u p l e » a raison d e se révolter
afin d e maintenir sa p r o p r e sauvegarde et la sûreté de ses biens, « qui

42. Ce sont les recommandations de Locke dans son Rapport sur les pauvres - On
tbe Poor Law and WorkingScbools, 1697 - présenté au ministère du Commerce et des
Colonies. Cf. John Locke, Quefaire des pauvres ?, Paris, PUF, 2013, p. 29-30, p. 32.
43. Ibid., p. 26.
44. Cf. John Locke, Essaiphilosophique concernant l'entendement humain, trad. Costes,
éd. É. Naert, Paris, Vrin, 1989, p. 591 (IV, xx, 2).
45. Cf. C. B. MacPherson, op. cit., p. 370-371.
L'accumulation primitive continuée 69

sont la fin p o u r laquelle on est entré en s o c i é t é » ( X I X , sec. 222). O n


retrouve « la liberté c o n t r e l'esclavage » par exclusion inclusive du
nouveau prolétariat d o n t la condition est c o n s i d é r é e si durement par
les é c o n o m i s t e s anglais après 1 6 6 0 qu'il n'y a pas d'autre « équivalent
m o d e r n e q u e la c o n d u i t e d e s c o l o n s blancs les m o i n s r e c o m m a n -
d a b l e s e n v e r s leur colouredlabor46 ». B l a n c h e ou n o i r e , la f o r c e d e
travail, qui c o n s t i t u e « la r e s s o u r c e \commodity : la m a r c h a n d i s e ] la
plus essentielle, la plus f o n d a m e n t a l e e t la plus p r é c i e u s e 4 7 », n'est
définitivement pas le peuple « politique » o ù chacun conduit assez par
la raison son e n t e n d e m e n t pour se d o n n e r par c o n s e n t e m e n t mutuel
un « g o u v e r n e m e n t civil » et s e c o n s t i t u e r en « s o c i é t é civile » d o n t
le législatif est « l'âme qui [lui] d o n n e f o r m e , vie et unité » ( X I X , sec.
212).
C ' e s t c e t t e i d é e libérale d ' u n c o n t r a t - c o n s e n t e m e n t f o n d a n t le
législatif sur la l é g i t i m i t é du p e u p l e i n c o r p o r é en lui qui i m p o s e à
L o c k e une c o n c e p t i o n continuiste d e la s e r v i t u d e e t différentielle d e
la raison 4 ®, s e l o n laquelle les ê t r e s i n c a p a b l e s d e s e g o u v e r n e r p a r
e u x - m ê m e s , à l ' i n t é r i e u r (les e n f a n t s , les f e m m e s , les « f o u s », les
« idiots », et les pauvres : labouringpoor et idle poor) c o m m e à l'exté-
rieur (les sauvages), doivent, à un titre o u à un autre, être g o u v e r n é s
sans qu'ils y consentent.
Elle s e f o n d e sur une ( g é o - ) p o l i t i q u e d e l ' e n t e n d e m e n t articu-
lant en un s e n s n o u v e a u c o l o n i s a t i o n s intérieure e t e x t é r i e u r e dans
l'« identité d e c o n s c i e n c e » d'un nouveau sujet de gouvernement de soi
et des autres qui s'établit sur cette histoire d e l'état d e nature où chaque
homme est « propriétaire d e sa p r o p r e p e r s o n n e \manhasaproperty
in bis ownperson] » (V, sec. 27). D e p u i s L o c k e , qui f o r g e dans l'Essai
philosophique concernant l'entendement humain l'expression nominale
the Self Y assujettissement (subjectio) au travail s e c o n j u g u e a v e c la

46- R.H.Tawney, Religion andtbeRJseofCapitalism, Penguin, 1948, p. 267 (cité par C.


B. MacPHerson, op. cit., p. 377).
47- William Petyt, Britannia Languens (1680), p. 238 (cité par C. B. MacPherson, ibid).
48. Cf. Matthieu Renault,op. cit., p. 26.
Ioo Guerres et Capital

propriation et l'appropriation d'un « Soi » dans la construction du sujet


possessiftc\\e q u e celui-ci se c o n f o n d , à la j o n c t i o n du psychologique,
d e l'épistémologique, du juridique, du politique e t d e l'économique,
avec l'invention e u r o p é e n n e de la c o n s c i e n c e libérale.
« L'empire que l ' H o m m e a sur c e petit m o n d e , j e v e u x dire sur son
propre entendement, est le m ê m e q u e celui qu'il exerce dans c e grand
M o n d e d ' Ê t r e s v i s i b l e s 4 9 . » C r i t i q u e d e l ' u n i v e r s a l i t é d e s « idées
innées » i m p r i m é e s dans l'âme par insémination divine, l'empirisme
de L o c k e s'attache à définir les « opérations » réelles d e l'esprit (Mind)
qui a f f i r m e n t p a r « r é f l e x i o n » l ' i d e n t i t é du p e n s e r e t du connaître
p o u r une conscience (consciousness) d o n t l'identité à soi (self-conscious-
ness) e s t p r o m e s s e d e c o n q u ê t e du p r o c è s d e totalisation du savoir
et condition d e réalité d e la responsabilité d e la personne. L a pensée
n'est plus une « s u b s t a n c e » m é t a p h y s i q u e ( D e s c a r t e s ) , elle devient
appropriation (elle e s t appro-
e l l e - m ê m e l ' o b j e t d'un travail e t d ' u n e
priated) qui me rend responsable (accountable) en tant que Personne
(morale et juridique) « capable d e L o i » e t « c o m p t a b l e d e ses actes »
par c e t t e « conscience q u e j'en ai [self-consciousness] ». U n e con-science,
selon le n é o l o g i s m e p r o p o s é p a r P i e r r e C o s t e d a n s sa t r a d u c t i o n
r é a l i s é e en é t r o i t e c o l l a b o r a t i o n a v e c L o c k e p o u r r e n d r e c o m p t e
d e c e q u e le p h i l o s o p h e , le premier, appelle « c o n s c i e n c e d e s o i s ° » ,
sans laquelle l ' H o m m e blanc, lancé à la « d é c o u v e r t e du m o n d e maté-
riel 5 1 », planté au carrefour d e l'empirisme e t d e l ' E m p i r e dans la plus
s t r i c t e c o r r é l a t i o n e n t r e p o u v o i r é c o n o m i q u e , p o u v o i r c o g n i t i f et
pouvoir normatif, ne saurait c o n d u i r e son e n t e n d e m e n t - e t engager

49. John Locke, Essaiphilosophique concernant l'entendement humain, op. cit.,p. 76 (II,
11,2: « TbeDominionofMan, intbislittle World0/bisoruin Understanding, beingmucbtbe
same, as itis in tbe great World 0/visible things»).
50. Voir la longue noce de Pierre Coste dans l'Essaiphilosophique concernant l'entende-
ment humain, op. cit., p. 264-265 (II, xxvu, 9) et l'analyse qu'en propose Etienne Balibar
dans Identitéet différence. L'invention de la conscience, Paris, Seuil, 1998.
51. Cf. John Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain, op. cit.,
p. 463-464 (IV, m, 30), où le philosophe développe le paradigme « impérial » de la navi-
gation et de la découverte des Nouveaux Mondes comme principe d'expansion de
l'entendement.
L'accumulation primitive continuée 71

son vaisseau - sur le « grand océan d e s connaissances », c o m m e l'An-


gleterre a su « faire marcher le c o m m e r c e » avec les autres nations du
m o n d e . C ' e s t t o u t c e m o u v e m e n t d e « r é f l e x i o n » qui e s t i m p l i q u é
dans l'identification occidentale d e l'identité du m ê m e e t d e l'identité
du soi, du « p r o p r e » e t d e la « p r o p r i é t é » — e n s o r t e q u e c ' e s t sur
cette identité personnelle qui fait q u ' « un être raisonnable est toujours
te même [personal identity, i.e. the sameness of a rationalBeing[ » q u e
devront être « f o n d é [ s ] t o u t le droit e t t o u t e la justice d e s peines e t
des r é c o m p e n s e s , du b o n h e u r e t d e la misère, puisque c'est par cela
que chacun e s t intéressé p o u r lui-même52 ».
M a i s c e t t e i d e n t i t é p e r s o n n e l l e d o i t b i e n sûr ê t r e e l l e - m ê m e
construite dans une autodiscipline c o n ç u e c o m m e un a p p r e n t i s -
sage d e l'autorité e t du p o u v o i r sur soi e t sur les autres d o n t l'édu-
cation (« suitedto our Englishgentry ») e t la s o u m i s s i o n à la m a t r i c e
Some Thougbts
hiérarchique d e la famille patriarcale s o n t la clé. Q u e
ConcemingEducation (publié par L o c k e en 1 6 9 3 ) ait é t é un best-seller
p e n d a n t t o u t le x v i n e siècle en f o u r n i t un i n d i c e c e r t a i n , en p l e i n e
r é s o n a n c e a v e c l'éthique puritaine e t c o m p t a b l e d u c a p i t a l i s m e 5 3 ,
d'habitudes qu'elle s'attache à p r o m o u v o i r 5 4 . Bien plus
et le s y s t è m e
qu'une simple instruction, c'est « une réglementation d e la c o n d u i t e
infiniment p e s a n t e e t sévère [...] p é n é t r [ a n t ] tous les d o m a i n e s de la
vie p u b l i q u e o u p r i v é e 5 5 » qui e s t au c œ u r d e c e t t e civilisation capi-
taliste ( p o u r r e p r e n d r e un autre m o t de M a x W e b e r ) e t d e s guerres

52. Ibid., p. 265 (II, xxvn, 9), p. 271 (II, xxvn, 18).
53. Cf. John Locke, Some Tbougbts Conceming Education (1693). Sur la première, outre
la répression du désir (« a mon may be abk to deny himselfi/r désirés »), voir les préci-
sions maniaques du premier long chapitre sur la « Santé » ; pour la seconde, il suffira de
citer cette phrase de conclusion: « notbing is likelier to keep a mon witbin compass tban tbe
bavingconstantlybeforebiseyestbe state ofbisaffairsinaregular course o/accounts»($2ii).
Risquons la traduction suivante pour ne pas perdre la boussole (compass) : «rienn'est plus
propre à aider un homme à garder la boussole [witbin compass] que l'habitude d'avoir
toujours sous les yeux l'état de ses affaires dans des comptes exacts et bien tenus ».
54- John Locke, Quelques réflexions sur l'éducation, § 18 : « La grande affaire dans l'édu-
cation, c'est de considérer quelles habitudes vous faites prendre à l'enfant. »
55- Max Weber, L'Etbiqueprotestante et l'esprit du capitalisme, Paris, Pion, 1964, p. 33.
Ioo Guerres et Capital

d e subjectivités qu'elle p r o m e u t , au nom d ' u n e universalité proprié-


taire qui « instruit » les autres d e leur exclusion inclusive/inclusion
exclusive dans le m o d è l e majoritaire des guerres du Self. C a r il va sans
dire q u e t o u s les h o m m e s , bien qu'à des titres d i f f é r e n t s , s e r o n t des
m e m b r e s d e la « s o c i é t é p o l i t i q u e o u civile » lorsqu'il s'agira d'être
gouvernés. L e Self-service du libéralisme.

2.4/ Foucault
et l'accumulation primitive
D i f f é r e n t s auteurs d e la nébuleuse d e s é t u d e s postcoloniales
critiquent Foucault p o u r avoir largement ignoré la généalogie colo-
niale du biopouvoir, à l'exception du c o u r s d e 1 9 7 6 au C o l l è g e de
France, où le passage q u e nous avons cité plus haut ferait figure
d'hapax 5 6 . D'autres, c e t t e fois-ci dans le c h a m p des é t u d e s fémi-
nistes, c o m m e Silvia Federici, reprochent au p h i l o s o p h e français
son silence sur la « chasse aux sorcières », e t plus généralement son
absence d'intérêt p o u r la question d e la « reproduction » et de la
disciplinarisation d e s f e m m e s dans la longue d u r é e d e s techniques
d e pouvoir et des p h é n o m è n e s d e résistance qu'il étudie. L e s uns
et les autres s'accordent p o u r mettre en avant l'abstraction discur-
sive d e l'analyse foucaldienne du pouvoir, f o n c t i o n n a n t c o m m e un
Premier M o t e u r d e l'Histoire.

56. Michel Foucault, « IIfaut défendre la société», op. cit., p. 89. Cf. Ann LauraStoler,
Race and Education ofDesire. Foucault's History of Sexuality and tbe Colonial Orderof
Tbings, Durham et Londres, Duke University Press, 1995, p. 74-75 : « Bien que Foucault
aborde la question de la colonisation dans de précédents cours, c'est ici que pour la
première et unique fois il lie explicitement le discours de la colonisation interne à
l'Europe à la réalité de son expansion externe - d'une façon que n'annonçait aucune
de ses analyses antérieures. [...] Foucault n'a pas approfondi ce lien ni développé
davantage. » Comme nous allons le voir, cette question avait été préparée par la prise
en compte de la question du colonialisme dans le cours de 1972-1973 (Le Pouvoir psychia-
trique). A la décharge de Ann Laura Stoler, aucun des cours n'avait été publié au moment
de la publication de son livre.
L'accumulation primitive continuée 73

M a i s o n c o m p r e n d aussi q u e si l'on fait r e m o n t e r la g é n é a l o g i e


des t e c h n i q u e s disciplinaires e t du b i o p o u v o i r au « l a n c e m e n t » d e
l'accumulation p r i m i t i v e , alors l'histoire, le f o n c t i o n n e m e n t e t les
transformations s u c c e s s i v e s d e c e s d i s p o s i t i f s d e p o u v o i r ne pour-
ront pas être s é p a r é s d e la guerre s o u s t o u t e s ses f o r m e s qui les a, en
grande partie, enfantés. Dans les différentes modalités qu'ils emprun-
teront à partir d e la fin du x v n c siècle, c e s d i s p o s i t i f s s o n t l'expres-
sion privilégiée de la continuation de la guerre par d'autres moyens et
vont la faire apparaître comme analyseur des rapports depouvoir. C ' e s t
la l o g i q u e à l ' œ u v r e dans le c o u r s d e 1 9 7 6 , q u a n d le p h i l o s o p h e ne
renversepas la formule d e Clausewitz ( c o m m e on le dit trop souvent 5 7 )
mais p o s e t o u t au contraire q u e c ' e s t bien p l u t ô t celui-ci qui aurait
retourné « un p r i n c i p e bien a n t é r i e u r [...], u n e s o r t e d e t h è s e à la
fois d i f f u s e et précise qui circulait depuis le xvii e e t le XVIII' siècle »,
selon laquelle la guerre doit être e n t e n d u e c o m m e « relation sociale
permanente 5 ® ». C e qui va l'amener à é t u d i e r l'apparition et la d i f f u -
sion d e s d i s c o u r s qui o n t p o u r la p r e m i è r e f o i s c o n ç u la p o l i t i q u e
comme guerre continuée.
O n ne p e u t d o n c pas s o u t e n i r q u e F o u c a u l t ne s ' i n t é r e s s e pas à
l'époque c o r r e s p o n d a n t à l'accumulation primitive. E n revanche, il
est certainement vrai qu'il l'analyse du point d e v u e d e la constitution
« épocale » d e s E t a t s dans le capitalisme naissant (la « g o u v e r n e m e n -
talisation d e l ' E t a t ») e t dans la p e r s p e c t i v e d e s guerres d e subjecti-
vités qui o n t caractérisé la transition du f é o d a l i s m e au capitalisme.
On t o u c h e ici au p o i n t d ' a c h o p p e m e n t o ù l ' i r r e m p l a ç a b l e travail
de M i c h e l F o u c a u l t s o u f f r e d ' u n e limite m a j e u r e . L e p o i n t d e v u e
eurocentré qui est le sien ( e t m ê m e largement « britannico-centré »
en ce qui c o n c e r n e la généalogie d e la « guerre d e s races », r a p p o r t é e
- de façon assez hasardeuse - aux e f f e t s d e la c o n q u ê t e en Angleterre

57- On en reste alors à la toute première formulation proposée par Foucault dans la
première leçon du cours de 1976, cf. Michel Foucault, « //faut défendre ta société», op. cit.,
P-16 (leçon du 7 janvier 1976).
58. Ibid., p. 41-42 (leçon du 21 janvier 1976).
Ioo Guerres et Capital

d a n s le c o u r s d e 1 9 7 6 ) e s t en l u i - m ê m e p r o b l é m a t i q u e e t réduit la
p o r t é e d e l'analyse d e la c o n s t i t u t i o n d e s r e l a t i o n s d e p o u v o i r du
capitalisme é m e r g e n t qui se tissent transversalement d e s d e u x côtés
d e l'Atlantique. L e s trois aspects qui s'en d é g a g e n t (accumulation de
l ' E t a t , crise du p a s t o r a t à l'horizon d ' u n e « g o u v e r n e m e n t a l i t é » se
définissant en t e r m e s d e stratégies e t d e t a c t i q u e s , p o s s i b l e s e f f e t s
d e r e t o u r du r a p p o r t d i s c i p l i n e s / c o l o n i s é s s u r les m é c a n i s m e s de
pouvoir en O c c i d e n t ) d o i v e n t d o n c être repris et prolongés par-delà
les limites qui les c a r a c t é r i s e n t puisqu'ils c o n t r i b u e n t f o r t e m e n t à
problématiser la question d e la guerre c o m m e « c h i f f r e », ou nombre
n o m b r a n t du r a p p o r t s o c i a l du c a p i t a l , en i m p o s a n t l'analyse du
pouvoir politique c o m m e disciplinarisation de ta guerre.
C a r les guerres d e c o n q u ê t e et d e prédation du N o u v e a u M o n d e
commandent à Yautomanifestation élargie d'une autre institution indis-
p e n s a b l e à la naissance e t à l'essor du c a p i t a l i s m e . L'accumulation
primitive e s t en e f f e t aussi, e t p e u t ê t r e d ' a b o r d , a c c u m u l a t i o n de
puissance et d e richesse d e l'État. Or, Michel Foucault est sans doute
celui qui la décrit d e la f a ç o n la plus pertinente, t o u t en négligeant la
mondialisation constituante du capitalisme, qu'il nous f a u t d o n c réin-
sérer entre les mailles d e son analyse.
A la fin d e la G u e r r e d e T r e n t e ans, au milieu d u x v n e siècle,
explique-t-il, « s'ouvre une perspective historique nouvelle, perspec-
tive d e la gouvernementalité indéfinie, perspective d e la permanence
des É t a t s » qui demande que l'« on accepte les violences c o m m e étant
la f o r m e la plus p u r e d e la raison e t d e la raison d ' É t a t 5 9 ». Fruit de
l'institutionnalisation d e s machines d e guerre de la p é r i o d e féodale,
le s y s t è m e d i p l o m a t i c o - m i l i t a i r e c o n s t i t u e le « p r e m i e r e n s e m b l e
t e c h n o l o g i q u e » c a r a c t é r i s t i q u e du n o u v e l art d e g o u v e r n e r , dont
le b u t e s t la p u i s s a n c e e t la r i c h e s s e d e s É t a t s . Il e s t le garant d'un
équilibre d e s f o r c e s assurant l'empowerment d e s É t a t s . L e deuxième

59. Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 272-273 (leçon du 15 mais
1978).
L'accumulation primitive continuée 75

« e n s e m b l e t e c h n o l o g i q u e », d o n t le b u t e s t le m ê m e , e s t c o n s t i t u é
par la « police » e t son gouvernement de la société e t d e la population.
M a i s sans d o u t e faut-il revenir ici à l'analyse essentielle d e C a r i
S c h m i t t q u a n d il r a p p e l l e q u e l ' u n e d e s c o n d i t i o n s , e t n o n d e s
moindres, d e l'institution du Juspublicum e u r o p é e n e s t le p a r t a g e
entre l'espace continental, où s'établit une « balance d e f o r c e s » p o u r
limiter les p u i s s a n c e s d e s E t a t s , e t les « terres libres » du n o u v e a u
monde, o ù les m ê m e s É t a t s p e u v e n t s'adonner à une c o m p é t i t i o n e t
à une c o n c u r r e n c e sans limites. Si, sur le c o n t i n e n t , e t dans la p e r s -
pective d'un certain équilibre e n t r e les É t a t s , la g u e r r e est, de facto,
une continuation d e la politique par d'autres m o y e n s (en sorte q u e la
théorie d e C l a u s e w i t z est p o u r F o u c a u l t une systématisation, d e u x
siècles plus tard, d e c e r a p p o r t d e f o r c e s e n t r e les É t a t s ) , d a n s le
reste du m o n d e , o ù la guerre n'a jamais cessé d'être conquête, pillage,
violence illimitée sur les h o m m e s , les biens, les terres, la F o r m u l e d e
C l a u s e w i t z e s t d é j à e t d e p u i s t o u j o u r s r e n v e r s é e dans la f o r m u l e la
plus brutale d e la « guerre d e s races » alimentée par la g u e r r e extra-
européenne d e s É t a t s s e taillant leurs empires coloniaux.
L a p o r t é e e t la s i g n i f i c a t i o n d u m e r c a n t i l i s m e s o n t é g a l e m e n t
tronquées par la m é t h o d o l o g i e f o u c a l d i e n n e r e f e r m é e sur l ' E u r o p e
qui le contraint à articuler un pouvoir illimité en interne sur la p o p u -
lation (c'est l'État d e p o l i c e ) et un pouvoir limité en e x t e r n e par une
raison d ' É t a t s'autolimitant dans ses p r o p r e s o b j e c t i f s e u é g a r d à la
« balance e u r o p é e n n e » d e s n a t i o n s 6 0 . L e c o n t r a s t e ne saurait ê t r e
plus g r a n d a v e c le travail c l a s s i q u e d ' E r i c W i l l i a m s s u r la relation
entre esclavagisme et capitalisme, qui p o s e l'équation mercantilisme
= esclavage (« l ' e s s e n c e du mercantilisme, c ' e s t l ' e s c l a v a g e 6 1 »), en

60. Cf. Michel Foucault, Naissance de ta biopolitique. Cours au Collège de France (1978-
'979), Paris, Gallimard/Seuil, 2004, p. 6-8 (leçon du 10 janvier 1979). Sur cette « balance
de l'Europe » qui fait l'objet du traité de Westphalie conclu en 1648, cf. Michel Foucault,
Sécurité, Territoire, Population, op. cit., p. 304-314 (leçon du 22 mars 1978).
61. C'est la formule d'Eric Williams (dans Capitalism andSlavery, 1944) cité par
Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, xV-xviif siècle, t. 3, Le
temps du Monde, Paris, Armand Colin, 1979, p. 337.
Ioo Guerres et Capital

o u v r a n t u n e t o u t e a u t r e p e r s p e c t i v e , b e a u c o u p plus loin de l'équi-


libre e u r o p é e n d e la physique diplomatico-militaire d e s E t a t s , sur la
« p h a s e » qui a p r é c é d é e t stimulé la révolution industrielle. Q u e la
p u i s s a n c e e t la richesse d e s E t a t s p r o v i e n n e n t en g r a n d e partie de
l'exploitation d e s c o l o n i e s e t d e la T r a i t e d e s N o i r s (« la principale
contribution extérieure à la croissance é c o n o m i q u e d e l ' E u r o p e 62 »)
est une évidence que l'on retrouvera en creux jusque chez J o h n Stuart
Mill, au c œ u r d o n c d e la relève libérale du mercantilisme et de l'es-
Traité d'économie poli-
clavagisme, l o r s q u e celui-ci a f f i r m e dans son
tique (1848) que « le c o m m e r c e avec les Antilles britanniques ne relève
pas du c o m m e r c e extérieur, mais s'apparente davantage aux échanges
[traffic] entre villes e t c a m p a g n e s 6 3 ». A v e c l'adaptation t o u t e relative
du travail f o r c é dans les colonies au « salariat libre » en métropole 6 4 ,
qui fait aussi p a s s e r la disciplinarisation d e s pauvres p a r l'esclavage
d e s N o i r s , c ' e s t le m o d e d e p r o d u c t i o n c a p i t a l i s t e d e la nouvelle
division internationale du travail qui c o n f i r m e q u e , de q u e l q u e côté
q u ' o n a b o r d e la q u e s t i o n du c a p i t a l i s m e , il e s t i m p o s s i b l e d e faire
l'économie d e la dimension g é o p o l i t i q u e e x t r a - e u r o p é e n n e . Pour la
simple raison qu'elle ne f a i t qu'un a v e c le d é c o l l a g e d e l ' E u r o p e , et
qu'il lui revient d'avoir enclenché le cycle production-consommation
de masse en d é v e l o p p a n t d e s entreprises militaro-commerciales dont
le s u c c è s r e p o s a i t infinesur la mise en p l a c e d ' u n e é c o n o m i e de la
discipline, de l'organisation seriatim du travail, du temps et d e l'espace
à grande échelle qui allait projeter les plantations d e canne à sucre au
rang d e laboratoire capitalistique p o u r le r é g i m e d e la f a b r i q u e . On
vérifie par là que si le régime colonial est ce « Dieu étranger » qui selon

62. Sidney W. Mintz, Sweetness and Power. The Place ofSugar in Modem History, New
York et Londres, Penguin, 1985, p. 55.
63. John S tait M\\\,PrindplesofPoliticaIEconomy (1848), New York, D. Appleton, 1876,
p. 685-686 (cité par Sidney W. Mintz, op. cit., p. 42).
64. Mais on se gardera d'oublier qu'« en Nouvelle-Espagne, dès le xvje siècle, le travail
"libre" des salariés faisait son apparition » au sein même de la succession et l'empiéte-
ment des servitudes caractéristiques du Nouveau Monde, (cf. Femand Braudel, op. cit.,
P-338-339)-
L'accumulation primitive continuée 77

Marx j e t a à bas les « vieilles idoles d e l ' E u r o p e », il n'a pu le faire qu'en


proclamant et en ouvrant p a r / « / w r e la voie du « profit (Plus-macheret)
comme l'unique e t ultime but d e l'humanité 6 5 ».

2.5/ Généalogie coloniale


des disciplines de la biopolitique
L e s critiques f o r m u l é e s par les auteurs postcoloniaux, sans qu'il
soit nécessaire de les partager en totalité, p e u v e n t utilement
problématiser la d é m a r c h e f o u c a l d i e n n e et ses manquements. A
reprendre les d e u x p ô l e s de d é v e l o p p e m e n t dans l'exercice du
pouvoir sur les h o m m e s depuis la rupture avec les rituels f é o d a u x
du pouvoir souverain, le p o u v o i r disciplinaire centré sur le c o r p s
comme machine intégrée « à des systèmes d e contrôle e f f i c a c e e t
é c o n o m i q u e s » et le biopouvoir, « q u i s'est f o r m é un peu plus
tard » en l'espèce d'une biopolitique de la population66, dateraient,
respectivement, de la moitié ou d e la fin du x v n siècle et du x v m e
e

siècle. M a i s à notre sens, leur e s s o r d i f f é r e n c i é ne constitue qu'une


deuxième é t a p e d e construction des dispositifs d e pouvoir du capi-
talisme qui devient plus significative si elle est p e n s é e à la fois en
rupture et en continuité avec les d e u x premiers siècles d ' « accumu-
lation primitive ».
On trouve quelques traces de ce rapport de rupture et conti-
nuité dans le cours de 1973-1974, Le Pouvoir psychiatrique, où Foucault
élargit l'espace d e constitution d e s dispositifs de savoir e t d e pouvoir
à l ' é c o n o m i e - m o n d e en établissant un parallèle entre m é t r o p o l e e t
colonies. D a n s c e s pages, « la colonisation interne » d e s v a g a b o n d s ,
des n o m a d e s , d e s d é l i n q u a n t s , d e s p r o s t i t u é e s , e s t mise en miroir
avec la « colonisation externe » d e s peuples colonisés sur lesquels on
exerce et on e x p é r i m e n t e les m ê m e s dispositifs disciplinaires qu'en
E u r o p e . « Il f a u d r a i t v o i r a v e c un p e u plus d e d é t a i l c o m m e n t les

6s- Marx, Le Capital, livre I, section V] II, chap. XXXI, op. cit., p. 1216 (et note).
66. Michel Foucault, La Volonté de savoir, op. cit., p. 182-183.
Ioo Guerres et Capital

schémas disciplinaires ont été à la fois appliqués et perfectionnés dans


les p o p u l a t i o n s coloniales. Il s e m b l e q u e c e t t e disciplinarisation se
soit faite d'abord d'une manière un peu discrète, marginale et, curieu-
s e m e n t , en c o n t r e p o i n t par rapport à l'esclavage 6 7 . »
L ' é c o n o m i e - m o n d e c o u p l e ses d i s p o s i t i f s de p o u v o i r avec
d e s savoirs e t un n o u v e a u c o n c e p t d e « v é r i t é » a d é q u a t a u x f o n c -
t i o n s d e c o n t r ô l e e t d e g o u v e r n e m e n t d e s p o p u l a t i o n s , s e l o n une
« p r o c é d u r e d e c o n t r ô l e c o n t i n u » ( « c ' e s t u n e p r i s e du c o r p s , et
non pas du p r o d u i t ; c'est une prise du t e m p s dans sa totalité et non
pas du s e r v i c e ») d o n t le s y s t è m e disciplinaire dans l'armée fournit
le m o d è l e 6 8 . C ' e s t c e m o d è l e qui va s ' é t e n d r e à t o u t e la s u r f a c e du
globe. Son extension planétaire se c o n f o n d avec un « d o u b l e mouve-
m e n t de colonisation » se r e n f o r ç a n t m u t u e l l e m e n t : « colonisation
en p r o f o n d e u r qui a parasité j u s q u ' a u x g e s t e s , au c o r p s , à la pensée
d e s individus, e t puis c o l o n i s a t i o n à l'échelle d e s t e r r i t o i r e s et des
s u r f a c e s 6 9 ». N o u s s o m m e s ici - un ici qui nous t r a n s p o r t e dans ces
m i c r o c o s m e s d i s c i p l i n a i r e s q u a s i - p a n o p t i q u e s d e p r o d u c t i o n et
d e surveillance q u e s o n t les é t a b l i s s e m e n t s j é s u i t e s au P a r a g u a y 7 0
- au c œ u r d e la « mise en e n q u ê t e g é n é r a l i s é e d e t o u t e la s u r f a c e
d e la terre », p r o d u i s a n t un savoir sur le c o m p o r t e m e n t d e s gens, la
manière d o n t ils vivent, p e n s e n t , f o n t l'amour. « C ' e s t - à - d i r e que, à
t o u t m o m e n t e t en t o u t lieu du m o n d e , e t à p r o p o s d e t o u t e chose,

67. Michel Foucault, Le Pouvoir psychiatrique. Cours au Collège de France (1973-1974),


Paris, Gallimard/Seuil, 1973, p. 70 (leçon du 28 novembre 1973).
68. Ibid., p. 48-49. Ce sera l'une des thèses majeures de Surveiller et punir, Paris,
Gallimard, 197s, en part. p. 137-196. Foucault en créditera Marx dans un entretien paru
dans la revue Hérodote (1976) : « tout ce que Marx a écrit sur l'armée et son rôle dans
le développement du pouvoir politique [...] sont des choses très importantes qui ont
pratiquement été laissées en jachère, au profit des incessants commentaires sur la plus-
value » (« Questions à Michel Foucault sur la géographie », Dits et écrits, op. cit., 1.11,
n° 169, p. 39.).
69. Ibid., p. 246 (leçon du 23 janvier 1974).
70. Foucault y faisait déjà référence dans une conférence de 1967 au Cercle d'Etudes
architecturales, cf. Michel Foucault, « Des espaces autres », Dits et écrits, op. cit., t. II,
n° 360, p. 1580.
L'accumulation primitive continuée 79

l'on p e u t e t l'on d o i t p o s e r la q u e s t i o n d e la vérité. Il y a d e la vérité


partout e t la vérité nous a t t e n d p a r t o u t 7 ' . » Selon d e s modalités q u e
Locke nous a permis de découvrir, cette production universelle de vérité
requiert les f o r m e s d e p e n s é e s e t les « technologies » permettant d'y
accéder en produisant le sujet de son énonciation et de sa réception. Il
faut en e f f e t « un sujet universel d e c e t t e v é r i t é universelle, mais c e
sera un sujet abstrait car, c o n c r è t e m e n t , le sujet universel capable d e
saisir c e t t e vérité sera rare, il f a u d r a q u e c e soit un sujet qualifié par
un certain n o m b r e d e p r o c é d é s qui s e r o n t précisément les p r o c é d é s
de p é d a g o g i e e t d e la s é l e c t i o n 7 1 ». C e sera un sujet é d u q u é p a r le
savoir d e l'accumulation du capital, un sujet é q u i p é p o u r le p o u v o i r
sur l'accumulation d e s h o m m e s e t leur colonisation systématique. Il est
d é c i d é m e n t bien d o m m a g e q u e l ' e x p é r i m e n t a t i o n « disciplinaire »
menée par les jésuites sur les communautés Guarani au Paraguay n'ait
pas t r o u v é suite dans l ' œ u v r e d e F o u c a u l t , c a r l'ouverture à la b i o -
géopolitique mondiale du capitalisme s'est ainsi vite r e f e r m é e .
C o n c e v o i r l'articulation des concepts d e biopouvoir e t d e pouvoir
disciplinaire dans u n e g é n é a l o g i e qui c o m p r e n d r a i t l'accumulation
primitive c o m m e son o r i g i n e p e r m e t t r a i t d e saisir d e q u e l l e f a ç o n
ils c o n t i n u e n t la g u e r r e p a r d'autres m o y e n s , n o t a m m e n t en c e qui
concerne la « guerre contre les f e m m e s ». L a définition du biopouvoir
c o m m e dispositifs d e p r o d u c t i o n e t d e c o n t r ô l e d e s p r o c e s s u s « d e
natalité, d e f é c o n d i t é , d e mortalité, d e longévité » et c o m m e gestion
de la « r e p r o d u c t i o n » d e la p o p u l a t i o n par l ' E t a t 7 3 gagnerait b e a u -
coup à ê t r e p e n s é e c o m m e la suite d e s politiques d'expropriation e t
d'appropriation d e s « c o r p s » d e s f e m m e s , qui e n g a g e leur p o u v o i r
sur la « reproduction » d e la f o r c e d e travail e t t o u t e une biopolitique
du corps1*. O n y vérifierait q u e le p o u v o i r d e « régularisation » d ' u n e

7i. Michel Foucault, Le Pouvoirpsychiatrique, op. cit., p. 246.


72- Ibid., p. 247.
73- Michel Foucault, « Il faut défendre la société», op. cit., p. 216-217.
74- Dans ses interventions politiques, Foucault ne se fait pas faute d'inscrire cette
fonction « reproductrice de la force de travail » dans une « politique du corps » qui a
Ioo Guerres et Capital

b i o p o l i t i q u e caractérisée par la prise en charge d e la v i e des popula-


tions d é p e n d d e « tout un ensemble disciplinaire qui foisonne sous les
mécanismes d e sécurité p o u r les faire f o n c t i o n n e r 7 5 ». C e qui donne-
rait aussi une tout autre portée à l'analyse du libéralisme économique,
en tout point lié a u x t e c h n i q u e s disciplinaires, d a n s la m e s u r e où la
disciplinarisation d e la v i e apparaîtrait c o m m e la matrice biopolitique
du c o n t r ô l e é c o n o m i c o - p o l i t i q u e d e la p r o d u c t i o n . Il n o u s semble
en t o u t cas nécessaire d'incliner en c e sens la f o r m u l e d e Bentham-
Foucault : « le panoptique, c'est la formule m ê m e d'un gouvernement
libéral 7 6 ».

2.6/ Le racisme
et la guerre des races
M a i s la question la plus é p i n e u s e c o n c e r n e la généalogie foucal-
dienne du « r a c i s m e d ' E t a t » . D a n s la dernière leçon d e «Ilfaut
défendre la société», M i c h e l Foucault nous incite à c o m p r e n d r e le
c o n c e p t d e b i o p o u v o i r c o m m e « r a p p o r t b i o l o g i q u e » et « n o n
pas militaire, guerrier o u politique ». C e t t e affirmation mériterait
d'être p r o b l é m a t i s é e à la lumière des processus de réduction des
f e m m e s e t d e s colonisés à une existence biologique qui n'a pu être
réalisée e t poursuivie q u e par la guerre d e races e t la guerre contre
les f e m m e s : en e f f e t , si l'accumulation primitive m o n t r e la stricte
implication entre b i o p o u v o i r e t guerre, e t l'impossibilité de les
distinguer, alors c e s o n t les dispositifs « foucaldiens » qui consti-
tuent la continuation d e s guerres d e l'accumulation primitive par
d'autres moyens. T o u t en reconnaissant q u e le racisme s'est déve-
loppé «primo avec la colonisation, c'est-à-dire avec le génocide
c o l o n i s a t e u r 7 7 » , Foucault reste f o r t e m e n t centré sur l ' E u r o p e . Sa

pour effet immédiat de politiser la sexualité (cf. «Sexualité et politique» [1974 Dits et
Ecrits, op. cit., 1.1, n° 138, p. 1405).
75. Michel Foucault, Sécurité, territoire,population, op. cit., p. 10.
76. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 69 (leçon du 24 janvier 1979) -
77. Michel Foucault, « Il faut défendre la société», op. cit., p. 229 (leçon du 17 mars 1976).
L'accumulation primitive continuée 81

problématisation d e la guerre c o m m e c h i f f r e d e s relations sociales


et sa généalogie du racisme d ' E t a t s'en trouvent c o n s i d é r a b l e m e n t
affaiblies. Pouf lui, « c e qui a inscrit le racisme dans le mécanisme
d ' É t a t , c'est l'émergence du b i o p o u v o i r », qu'il fait ici symptomati-
quement remonter vu x i x c siècle 7 8 .
Si le b i o p o u v o i r e s t un p o u v o i r qui « p r e n d e n c h a r g e la v i e »,
qui l ' « a m é n a g e , [la] p r o t è g e , [la] g a r a n t i t , [ l a ] c u l t i v e b i o l o g i -
q u e m e n t 7 9 », si le b i o p o u v o i r , à la d i f f é r e n c e du p o u v o i r souverain
(« faire mourir e t laisser vivre »), s'exerce à travers un n o u v e a u droit
(« faire vivre et laisser mourir »), c o m m e n t assurer la f o n c t i o n spéci-
f i q u e d e la g u e r r e qui e s t d r o i t d e d o n n e r la m o r t ? P a r le biais d u
racisme, r é p o n d Foucault ! « L e racisme va permettre d'établir, entre
ma vie à moi e t la m o r t d e l'autre, une relation qui n'est pas militaire
et g u e r r i è r e d ' a f f r o n t e m e n t , mais une relation d e t y p e b i o l o g i q u e »
p e r m e t t a n t à la f o i s u n e « e x t r a p o l a t i o n b i o l o g i q u e du t h è m e d e
l'ennemi p o l i t i q u e » e t l ' i n s c r i p t i o n d e « la f o n c t i o n d e m o r t d a n s
l ' é c o n o m i e du b i o p o u v o i r » qui pratique ainsi une « c o u p u r e » dans
le continuum b i o l o g i q u e e t r é c u p è r e p a r là « le v i e u x d r o i t s o u v e -
rain d e t u e r 8 ° ». D a n s c e s p a g e s , la m o n t é e d u r a c i s m e à la fin du
xixe siècle semble n'avoir aucune connexion avec l'évolution de
l ' é c o n o m i e - m o n d e e t avec l'impérialisme, qui p o r t e à son a p o g é e la
c o n q u ê t e coloniale e t se précipite vers la Première G u e r r e mondiale.
Ici e n c o r e , le c a d r e e u r o c e n t r é d e l'analyse limite l'explication (qui
régresse v e r s la mort propre au pouvoir de souveraineté en conduisant
F o u c a u l t vers un c u r i e u x e f f e t d e c h i a s m e 8 ' ) , p u i s q u e les p r e m i è r e s

78. Ibid., p. 226-227.


79- Ibid., p. 232.
80. Ibid., p. 227-229.
81. On lit en effet : « Si le pouvoir de normalisation veut exercer le vieux droit souverain
de tuer, il faut qu'il passe par le racisme. Et si, inversement, un pouvoir de souveraineté,
c'est-à-dire un pouvoir qui a un droit de vie et de mort, veut fonctionner avec les instru-
ments, avec les mécanismes, avec la technologie de la normalisation, il faut qu'il passe
lui aussi par le racisme » (ibid., p. 228).
Ioo Guerres et Capital

m a n i f e s t a t i o n s d e s p o l i t i q u e s du « racisme d ' É t a t » ne c o n c e r n e n t
pas l ' E u r o p e , mais les c o l o n i e s e t l'esclavage.
L ' o r i g i n e d e l'esclavage n'est s û r e m e n t pas à c h e r c h e r d a n s les
p o l i t i q u e s d e la « r a c e ». E l l e e s t d ' a b o r d un p r o b l è m e é c o n o m i q u e
d û , d ' u n e part, à la p o l i t i q u e d ' e x t e r m i n a t i o n e t , d ' a u t r e part, à la
« f a i b l e s s e » d e s I n d i e n s e t d e s B l a n c s « e n g a g é s », i n c a p a b l e s d'as-
s u r e r le travail f o r c é dans les mines e t les p l a n t a t i o n s du N o u v e a u
M o n d e . « L'esclavage n'est pas né du racisme. L e racisme a é t é plutôt
la c o n s é q u e n c e d e l'esclavage 8 2 . » M a i s le maintien e t la stabilisation
des politiques esclavagistes requièrent la mise en place d e politiques
raciales. T r è s t ô t , dans les c o l o n i e s e s p a g n o l e s , durant les a n n é e s
1 5 4 0 , « la " r a c e " d e v i n t un f a c t e u r essentiel dans la transmission de
la p r o p r i é t é e t une hiérarchie raciale f u t instituée p o u r d i f f é r e n c i e r
les i n d i g è n e s , les mestizos e t les mulatos e n t r e e u x e t la p o p u l a t i o n
blanche 8 3 ». L ' É t a t français donnera p o u r sa part un cadre « juridique »
aux g u e r r e s d e r a c e s a v e c le C o d e n o i r ( 1 6 8 5 ) e t le C o d e d e l'indi-
génat ( 1 8 8 1 ) .
L e racisme d ' É t a t ne naît d o n c pas à la fin du x i x e siècle en E u r o p e
c o m m e c o n s é q u e n c e d u d é p l o i e m e n t du b i o p o u v o i r d a n s u n e
« s o c i é t é d e normalisation » e t par l'adaptation d e s t h è m e s scienti-
fiques de l'évolutionnisme, il est constitutif du montage des fonctions
é t a t i q u e s qui o n t p r o j e t é sur l ' é c o n o m i e - m o n d e un biopouvoirdisci-
plinaire. E t s'il e s t vrai q u e le r a c i s m e d ' É t a t d e la fin du x i x c siècle
est sans c o n t e s t e d i f f é r e n t , la n o u v e a u t é réside dans l'importation e t
la transformation d e s politiques raciales qui s o n t indissociables des
techniques d e « g o u v e r n e m e n t » d e s p o p u l a t i o n s c o l o n i s é e s depuis
d e s siècles. P e n d a n t t o u t le x i x e siècle, e t n o t a m m e n t en France, on
a ainsi i m p o r t é d e s c o l o n i e s d e s t e c h n i q u e s d e g u e r r e civile p o u r
anéantir les insurrections ouvrières ; e t en c e qui c o n c e r n e les guerres
du x x c s i è c l e , à suivre Paul Virilio, la g u e r r e t o t a l e « était d é j à plus

82. Eric Williams, Capitalisme et exlavage, Paris, Présence africaine, 1968, p. 19.
83. Silvia Federici, op. cit., p. 222.
L'accumulation primitive continuée 83

proche de l'entreprise coloniale que de la guerre traditionnelle en


Europe84».
L e nazisme, point d'orgue et solution finale d u racisme d ' É t a t ,
dans lequel Foucault p e r ç o i t la c o ï n c i d e n c e a b s o l u e d'un É t a t disci-
plinaire t o t a l , d ' u n b i o p o u v o i r g é n é r a l i s é e t la d i f f u s i o n du « v i e u x
pouvoir souverain d e tuer » dans t o u t le c o r p s social, n'est pas seule-
ment la résultante suicidaire d e s biodynamiques e u r o p é e n n e s préci-
p i t é e s dans la g u e r r e c o m m e « p h a s e ultime e t d é c i s i v e d e t o u s les
p r o c e s s u s p o l i t i q u e s 8 5 ». L e p o è t e A i m é C é s a i r e le c o m p r e n d d ' u n
tout autre lieu c o m m e le fruit sur d e la colonisation qui a travaillé « à
déciviliser le colonisateur » en produisant l'« ensauvagement », « lent
mais sûr », d e l ' E u r o p e . C e qu'on ne p a r d o n n e pas à Hitler, « c e n'est
pas le crime en soi, le crime contre l'homme, c e n'est pas l'humiliation
de l ' h o m m e en soi, c'est le crime contre l ' h o m m e blanc, c'est l'humi-
liation d e l'homme blanc, e t d'avoir appliqué à l ' E u r o p e d e s p r o c é d é s
colonialistes d o n t ne relevaient jusqu'ici q u e les A r a b e s d'Algérie, les
coolies d e l'Inde e t les nègres d ' A f r i q u e 8 6 ».

2.7/ La guerre
de/dans l'économie-monde
Il n'est d o n c pas étonnant que les auteurs associés aux recherches
sur l ' é c o n o m i e - m o n d e c o m p l è t e n t et enrichissent l'analyse d e s
transformations de la guerre e t d e s manières d e la m e n e r en
rapport direct au capitalisme naissant e t aux colonies. C ' e s t en
e f f e t l'« accumulation primitive » qui fournit le creuset d e t o u t e s
les f o n c t i o n s q u e la guerre d é v e l o p p e r a par la suite : mise en place
des dispositifs disciplinaires d e pouvoir, rationalisation e t accéléra-
tion d e la p r o d u c t i o n , terrain d'expérimentation e t d e mise au point

84. Paul Virilio, L'Insécuritédu territoire (1976), Paris, Galilée, 1993, p. 136.
85. Michel Foucault, «Ilfaut défendre la société», op. cit., p. 231-232.
86. Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950), Paris, Présence africaine, 2011,
P-I4-
Ioo Guerres et Capital

d e nouvelles technologies, gestion biopolitique de la f o r c e produc-


tive elle-même. M a i s surtout, la guerre j o u e un rôle d e premier
plan dans la « gouvernementalité » d e la multiplicité d e s m o d e s de
production, d e s f o r m a t i o n s sociales e t d e s dispositifs d e pouvoir
qui c o e x i s t e n t dans le capitalisme à l'échelle du m o n d e . Elle ne se
limite pas à être la continuation au plan stratégique d e la politique
(étrangère) des États. Elle contribue à produire e t à tenir ensemble
les différentiels qui définissent les divisions du travail, d e sexes e t de
races sans lesquels le capitalisme ne pourrait se nourrir d e s inéga-
lités qu'il déchaîne.
Fernand Braudel fait remarquer q u e la guerre, « renouvelée par la
technique, créatrice d e m o d e r n i t é », travaille à la mise en place accé-
lérée du capitalisme : « D è s le xvi c siècle, il y a eu une guerre d e pointe
qui a mobilisé furieusement les crédits, les intelligences, l'ingéniosité
d e s t e c h n i q u e s , au p o i n t d e se m o d i f i e r , disait-on, d ' u n e a n n é e sur
l'autre 8 7 . » P o u r Immanuel Wallerstein, faisant r é f é r e n c e à la m ê m e
p é r i o d e , la guerre est à la f o i s une réserve d'emploi p o u r les pauvres
et une f o r c e p r o d u c t i v e de première importance stimulant le crédit.
« L'augmentation des dépenses militaires a stimulé souvent la produc-
t i o n d a n s d ' a u t r e s d o m a i n e s , d e s o r t e q u e le v o l u m e d e s s u r p l u s
produits augmentait en t e m p s de guerre. » L a logistique militaire ne
sollicitait pas s e u l e m e n t le c o m m e r c e e t la p r o d u c t i o n , « c'était un
système créateur d e crédit. E n e f f e t , les princes n'étaient pas les seuls
à e m p r u n t e r aux banquiers, les entrepreneurs militaires aussi 8 8 . »
R a p p e l a n t q u e « la guerre du Brésil ne p e u t pas être la guerre des
Flandres », Braudel nous d o n n e e n c o r e une autre indication d'impor-
tance quant au fait q u e l'accumulation primitive i m p o s e d e s change-
ments p r o f o n d s dans la manière d e c o n d u i r e la guerre en l'inclinant
vers la guérilla, d o n t C a r i S c h m i t t d a t e l ' é m e r g e n c e b e a u c o u p plus
tard, selon un calendrier e u r o p é e n qui lui f a i t privilégier les f o r m e s

87. Fernand Braudel, op. cit., p. 44.


88. Immanuel Wallerstein, Capitalisme et économie-monde (1450-1640), Paris,
Flammarion, 1980, p. 131.
L'accumulation primitive continuée 85

d e r é s i s t a n c e q u e les g u e r r e s n a p o l é o n i e n n e s o n t s u s c i t é e , n o t a m -
ment en E s p a g n e .
L a g u e r r e , « fille e t m è r e d u p r o g r è s », qui a c c o m p a g n e l ' É t a t -
nation c o m m e s o n o m b r e p o r t é e e t c o n t r i b u e à l ' e s s o r d e la « civi-
l i s a t i o n » d u c a p i t a l i s m e , n ' e x i s t e q u e s u r la s c è n e c e n t r a l e d e
l ' é c o n o m i e - m o n d e . A la p é r i p h é r i e , d a n s les c o l o n i e s , o n p r a t i q u e
une guerre de pauvres & l'endroit des barbares, la s e u l e qui s o i t a d a p t é e
à l e u r s « m o y e n s ». A u g r a n d d é s a r r o i d e s m i l i t a i r e s d e p r o f e s s i o n
e n v o y é s aux « A m é r i q u e s », il est i m p o s s i b l e d e c o n d u i r e la g u e r r e en
A f r i q u e , au Brésil o u au C a n a d a selon les règles e u r o p é e n n e s d ' u s a g e
(les « lois d e la g u e r r e » ) . Laguerra do mato (la g u e r r e d e s b o i s ) o u
guerre volante, m e n é e p a r l e s t r o u p e s l e v é e s s u r p l a c e ( l e s soldatos
da terra) d a n s le N o r d e s t e brésilien, e s t d o n c m o i n s u n e i n n o v a t i o n
t a c t i q u e q u ' u n e m a n i è r e d e r é v o l u t i o n s t r a t é g i q u e d a n s l'art « o c c i -
dental » d e la g u e r r e , q u e les g u e r r e s c o l o n i a l e s e t le r a c i s m e d ' E t a t
qui les a c c o m p a g n e n t ne c e s s e r o n t d e r e p r o d u i r e e t d'élargir.

2.8/ L'accumulation
primitive en débat
L'accumulation primitive c o n s t i t u e la v é r i t a b l e « m a t r i c e » du c a p i -
talisme, mais à la c o n d i t i o n d ' a p p o r t e r d e p r o f o n d e s m o d i f i c a t i o n s
au c a d r e tracé par M a r x dans Le Capital. D a n s l'analyse m a r x i e n n e
de la transition, o n p e u t p o i n t e r d e u x « limites » qui a f f e c t e r o n t
l'ensemble d e l'analyse du capitalisme.
C ' e s t d ' a b o r d la r é d u c t i o n au s e u l r a p p o r t c a p i t a l / t r a v a i l d e la
multiplicité d e s g u e r r e s d e s e x e s , d e r a c e s , d e s u b j e c t i v i t é s , d e civi-
l i s a t i o n s , e t c . , qui s t r u c t u r e n t la d i v i s i o n s o c i a l e d u travail. N o u s
avons pour notre part voulu montrer que l'accumulation primi-
tive est, d è s l'origine, u n e c r é a t i o n / d e s t r u c t i o n c o n t i n u é e p o r t e u s e
du f o n c t i o n n e m e n t réel d u marché mondial en c e qu'elle p r o d u i t
et r e p r o d u i t les d i f f é r e n t i e l s e n t r e une multiplicité d e m o d e s d e
p r o d u c t i o n e t d ' e x p l o i t a t i o n du travail, d e f o r m a t i o n s s o c i a l e s , d e
Ioo Guerres et Capital

dispositifs d e pouvoir e t d e domination irréductibles au seul


« m o d e d e production ».
Il y a ensuite c e t t e c o n c e p t i o n progressiste, évolutive, linaire du
t e m p s e t d e l'histoire qui t e n d à « e n c a d r e r » t o u t e l'analyse d e l'ac-
cumulation primitive e t qui interdit p o u r une b o n n e part le dévelop-
p e m e n t / M / / ^ ^ d e s analyses historiques mises en avant par Marx 8 *.
C e q u e M a r x a p p e l l e « accumulation primitive » n'a pas eu lieu une
fois p o u r toutes. Elle se répète, à suivre D e l e u z e et Guattari, à chaque
n o u v e a u m o n t a g e d'un appareil d e c a p t u r e en relation a v e c toutes
les figures p o s s i b l e s du c a p i t a l i s m e . A v e c le c a p i t a l i s m e financier,
la c o n t e m p o r a n é i t é d e l'« accumulation primitive », d e la c o n q u ê t e
e t d e l'expropriation agissant sous couvert du « c o m m e r c e » a v e c les
p r o c e s s u s p r o d u c t i f s les plus m o d e r n e s s ' i m p o s e d'elle-même.

89. Dans les dernières années de sa vie, Marx se livre à une importante mise au
point au sujet de sa théorie de l'accumulation primitive. L'occasion lui en est d'abord
donnée par un article du sociologue « populiste » russe N. Mikhailovski, qui critiquait
sa (prétendue ?) philosophie d'une fatalité universelle du développement du capita-
lisme. Dans sa réponse, en 1877, Marx rappelle qu'il s'est livré avant tout à une analyse
historique de la genèse du capitalisme en Europe occidentale et qu'il appartient au seul
Mikhailovski de l'avoir transformé en « une théorie historico-philosophique de la marche
générale, fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances
historiques où ils se trouvent placés » (Karl Marx, « La commune rurale et les perspec-
tives révolutionnaires en Russie », in Œuvres, t. II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de
la Pléiade », 1968, p. 1555).
En 1881, sollicité par une lettre de Vera Zassoulitch à intervenir sur la « question agraire
et sur la « commune rurale » en Russie, Marx saisit l'occasion pour préciser son point de
vue sur la transition vers le socialisme. La Russie n'est pas destinée à suivre les « fourches
caudines » de la séquence européenne : formation sociale précapitaliste, accumulation
primitive, capitalisme, socialisme. Grâce à la propriété commune du sol, la « commune
rurale » russe « peut devenir un point de départ direct du système économique auquel
tend la société modeme ; elle peut faire peau neuve sans commencer par se suicider ; elle
peut s'emparer des fruits dont la production capitaliste a enrichi la société, sans passer
par le régime socialiste » (p. 1565). La question de la transition n'est pas un problème
théorique : « Pour sauver la commune russe, il faut une Révolution russe » (p. 1573).
En vertu de son retard même, la commune rurale, dans le cadre de la révolution, « se
développera bientôt comme élément régénérateur de la société russe et comme élément
de supériorité sur les pays asservis par le régime capitaliste » (p. 1573). Ces passages sont
extraits des brouillons de la lettre de réponse que Marx envoya à V. Zassoulitch.
L'accumulation primitive continuée 87

C e t t e définition d e l'accumulation primitive c o m m e p r o c e s s u s


e s s e n t i e l l e m e n t lié au d é v e l o p p e m e n t du c a p i t a l i s m e ( e t non à sa
préhistoire) n'est pas nouvelle. E l l e s ' i m p o s e au d é b u t du x x e siècle
avec la n o u v e l l e v a g u e d e c o l o n i s a t i o n m e n é e s o u s l'impulsion du
capital financier qui d o n n e à c o m p r e n d r e que l'impérialisme n'est pas
une o p t i o n parmi d'autres p o u r le capitalisme. R o s a L u x e m b u r g e s t
sans doute la première à concevoir l'accumulation primitive c o m m e un
phénomène moins « historique » que contemporain du capitalisme, qui
se poursuit au XXE siècle en sa f o r m e impérialiste. Si l'accumulation ne
cesse pas d e s e produire e t de se reproduire, elle ne c o n c e r n e c e p e n -
dant q u e le « d e h o r s » du capitalisme industriel e t s'exerce à la péri-
phérie, en proie à la violence de l'annexion de nouveaux territoires (des
« prises d e terres » : landnabme®°), alors q u e le centre est « pacifié ».
L ' a c c u m u l a t i o n du c a p i t a l c o m p o r t e ainsi un d o u b l e a s p e c t .
« L'un c o n c e r n e la production d e la plus-value - dans l'usine, dans la
mine, dans l'exploitation agricole - et la circulation des marchandises
sur le marché. C o n s i d é r é e d e c e point d e v u e , l'accumulation est un
processus p e r m a n e n t d o n t la p h a s e la plus i m p o r t a n t e e s t une tran-
saction entre le capitaliste e t le salarié [...] sous le signe d e la paix, d e
la p r o p r i é t é privée e t d e l'égalité. » C e premier v o l e t d e l'accumula-
tion s e déroule dans le « N o r d », tandis que le s e c o n d volet, sa partie
inavouable, c o n c e r n e les r a p p o r t s du capital a v e c le « S u d » e t ses
m o d e s d e production non capitalistes. « Ici les m é t h o d e s e m p l o y é e s
sont la politique coloniale ; les systèmes des emprunts internationaux,
la politique des sphères d'intérêts, la guerre. L a violence, l'escroquerie,
l'oppression, le pillage se déploient ouvertement, sans masque, et il est
difficile d e reconnaître les lois rigoureuses du processus é c o n o m i q u e
dans l'enchevêtrement des violences e t brutalités policières 9 1 . »

90. Puisque c'est Rosa Luxemburg qui fiait la première usage de ce terme, avant que
Cari Schmitt ne le reprenne.
91- Rosa Luxemburg, Œuvres, t. IV, L'Accumulation du capital, Paris, Maspero, 1969,
p. 116-117.
Ioo Guerres et Capital

Si les d e u x v e r s a n t s d e l ' a c c u m u l a t i o n c o n s t i t u e n t « un même


p h é n o m è n e o r g a n i q u e », ils r e n v o i e n t à un « d e d a n s » e t à un
« dehors » du Capital proprement dit, dans un t e m p s o ù le milieu non
capitaliste « r e p r é s e n t e [ g é o g r a p h i q u e m e n t ] aujourd'hui e n c o r e la
plus g r a n d e partie du g l o b e », et o ù d e s é c o n o m i e s non capitalistes
persistent dans d e grandes parties d e l ' E u r o p e elle-même.
L a mondialisation c o n t e m p o r a i n e a e f f a c é c e « d e h o r s » spatial
à c o n q u é r i r , d o n t R o s a L u x e m b u r g faisait la c o n d i t i o n d e la survie
du c a p i t a l i s m e . L a v i o l e n c e , l ' e s c r o q u e r i e , l ' o p p r e s s i o n , la guerre
s'exercent é g a l e m e n t contre les salariés du N o r d « riche » qui, jusque
là, avaient bénéficié, d'une façon ou d'une autre, du pillage du « tiers-
m o n d e ». L e c a p i t a l i s m e financier c o n t e m p o r a i n a remis à l'ordre
d u j o u r la c r i t i q u e d e l ' a c c u m u l a t i o n p r i m i t i v e i n i t i é e p a r R o s a
L u x e m b u r g . L a plus e n v u e , celle d e D a v i d H a r v e y , v o u d r a i t , avec
son c o n c e p t d ' « accumulation par d é p o s s e s s i o n », s e d é m a r q u e r de
la r é d u c t i o n d e l'accumulation p r i m i t i v e à u n e « é t a p e originelle »
devant être dépassée ( M a r x ) ou de sa projection dans la réalité « exté-
rieure » au centre du capitalisme ( R o s a L u x e m b u r g ) . H a r v e y se main-
tient dans le cadre d e l'analyse marxiste puisqu'il a c c e p t e la fonction
« progressiste » du capital, identifié au capital industriel et à l'accumu-
lation primitive qui lui o u v r e la voie. L ' « accumulation par déposses-
sion » o p é r é e par le capital financier et f o n d é e sur l'expropriation des
« détenteurs d e ressources » est au contraire d é n o n c é e dans la mesure
où elle s'attaque au d é v e l o p p e m e n t industriel.
« E n d é p i t d ' u n e v i o l e n c e d e c l a s s e a b j e c t e », l ' a c c u m u l a t i o n
primitive représente quand même « la l i b é r a t i o n d ' é n e r g i e s
créatrices, l'ouverture d e la s o c i é t é à d e s courants f o r t s d'innovation
t e c h n o l o g i q u e e t o r g a n i s a t i o n n e l l e , le r e m p l a c e m e n t d ' u n m o n d e
tributaire d e la superstition et de l'ignorance par un m o n d e f o n d é sur
la c o n n a i s s a n c e e t c a p a b l e d e libérer l ' h o m m e d e la p é n u r i e e t des
besoins matériels 9 2 . » O n pensera ici à un passage f a m e u x du Manifeste
communiste, r e m i s au g o û t du j o u r p a r les « a c c é l é r a t i o n n i s t e s ».

92. David Harvey, Le Nouvel Impérialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2010, p. 192.
L'accumulation primitive continuée 89

D'autant que ces « aspects positifs » de l'accumulation primitive se


vérifieraient encore dans le monde contemporain, là où elle est encore
d i r e c t e m e n t à l'œuvre. Ainsi, dans les années 1980, l'industrialisa-
tion d'un pays comme l'Indonésie aurait ouvert des « opportunités »
pour la population, que la désindustrialisation, provoquée par la crise
financière de 1997-1998, a, en bonne partie, détruites. Qui « a causé
plus de torts aux espoirs à long terme et aux aspirations » de ce pays :
l'accumulation primitive ouvrant sur l'industrialisation ou la désindus-
trialisation financière, se demande Harvey ? S'il reconnaît leur corré-
lation, il n'en reste pas moins que l'accumulation primitive porteuse
de « changement plus positifs » est une chose, tandis que « l'accumu-
lation par dépossession qui perturbe et détruit le chemin déjà ouvert
en est une autre93 ». Ce que Harvey appelle « désindustrialisation »
est en réalité une reconfiguration complète de la division interna-
tionale du travail, dont le capital financier a été la tête stratégique et
non le « parasite ». Ledit « capital fictif» conduit à bon port la mise
en place d'un nouveau régime d'accumulation où la dépossession des
« détenteurs de ressources » et l'exploitation du salariat, la guerre, la
violence, le pillage et l'économie la plus réelle coexistent à un niveau
inégalé.
La vraie machine de guerre du capital est lafinanciarisation,dont le
capital « industriel » n'est qu'une composante, complètement restruc-
turée et subordonnée aux exigences du capital « fictif». Le capitalisme
contemporain renverse la formulation de Marx selon laquelle la rente
est une partie du profit, puisque c'est bien plutôt ce dernier qui dérive
de la rente. Ce pourquoi l'analyse marxiste du capitalisme contempo-
rain développée par Harvey débouche sur des propositions politiques
particulièrement faibles. En conservant la distinction la plus classique
entre capital industriel et capital financier, Harvey est contraint d'in-
venter une dialectique politique pour réunir ce qu'il a d'abord séparé,
« les luttes dans le champ de la reproduction élargie 94 », c'est-à-

93- Ibid., p. 193.


94- Ibid., p. 205.
Ioo Guerres et Capital

dire les luttes classiques du m o u v e m e n t ouvrier, e t les luttes contre


l'accumulation par dépossession p o r t é e s par les m o u v e m e n t s « alter-
m o n d i a l i s t e s ». L ' é v i t e m e n t d e la q u e s t i o n p o l i t i q u e i m p o s é e par
l'hégémonie du capital financier, à .savoir l'impossibilité d e distinguer
accumulation par exploitation et « accumulation par dépossession »,
revient à ignorer la guerre de/dans l'économie.
N o n marxiste, e t par c o n s é q u e n t réticente à l'endroit du progres-
sisme du capital, Hannah A r e n d t é n o n c e en f o r m e d e bilan d e l'impé-
rialisme, d e s guerres coloniales du x i x e siècle aux guerres totales de la
première moitié du XXE siècle, c e q u e l'hégémonie du capital financier
a révélé :

Les dépressions des années 1860 et 1870, qui ont ouvert l'ère de l'im-
périalisme, ont joué un rôle décisif en contraignant la bourgeoisie à
prendre conscience pour la première fois que le péché originel de pillage
pur et simple qui, des siècles auparavant, avait permis « l'accumulation
originelle du capital » (Marx) et amorcé toute l'accumulation à venir,
allait finalement devoir se répéter si l'on ne voulait pas voir soudain
mourir le moteur de l'accumulation. Face à ce danger, qui ne menace-
rait pas uniquement la bourgeoisie, mais aussi la Nation tout entière,
d'une chute catastrophique de la production, les producteurs capita-
listes comprirent que les formes et les lois de leur système de produc-
tion « avaient été depuis l'origine calculées à l'échelle de la terre entière »
(Rosa Luxemburg) 9S .

95. Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, « Quarto », 2002,
p. 384.
r 3.
L'appropriation
de la machine
deguerre
Contrairement à ce qu'affirment les libéraux, la souveraineté d e
l'État a é t é une condition indispensable à la formation du capi-
talisme. E t ceci, p o u r deux raisons au moins. D ' a b o r d , parce q u e
le capital, p o u r asseoir son p o u v o i r sur P é c o n o m i e - m o n d e , a eu
besoin p e n d a n t très longtemps, sans d o u t e jusqu'aux années
1970, d e s territoires d e l'État-nation. M a i s la d e u x i è m e raison
est plus décisive e n c o r e puisqu'il revient à nul autre q u e l'État
de c o m m a n d e r à l'expropriation et à la réorganisation des
machines d e guerre d e l'époque f é o d a l e , engageant d e la s o r t e
ce qu'il f a u t appeler avec F o u c a u l t l'«étatisation de la g u e r r e » .
L'État centralise, contrôle et professionnalise les pratiques
et les institutions de la guerre interétatique, il interdit les
a f f r o n t e m e n t s de la « g u e r r e p r i v é e 1 » , jusqu'à détenir le m o n o -
pole d e la guerre extérieure entre É t a t s e t assurer à l'intérieur
de ses frontières le c o n t r ô l e de la guerre civile. L e s analyses d e
Deleuze-Guattari e t d e Foucault c o n v e r g e n t sur c e point précis :

i. « Petit à petit le corps social tout entier a été nettoyé de ces rapports belliqueux qui
le traversaient intégralement pendant la période médiévale » (Michel Foucault, «Ilfaut
défendre la société», op. cit., p. 42).
Ioo Guerres et Capital

l'appropriation, l'institutionnalisation, la p r o f e s s i o n n a l i s a t i o n d e la
m a c h i n e d e g u e r r e s o n t le fait d e l ' E t a t .

3.1/ L'État de la guerre


P o u r q u o i la c o n s t i t u t i o n du C a p i t a l e s t - e l l e p a s s é e p a r la f o r m e -
E t a t , s e d e m a n d e D e l e u z e ? S o n d é v e l o p p e m e n t aurait pu passer
p a r les villes, q u a n d t o u t , o u p r e s q u e , c o m m e le r é p è t e n t inlassa-
b l e m e n t les libéraux, paraît o p p o s e r le C a p i t a l e t l ' E t a t . F e m a n d
B r a u d e l fait r e m a r q u e r q u e les villes, au d é b u t , o n t é t é parmi les
f a c t e u r s les plus d é c i s i f s du d é v e l o p p e m e n t du c a p i t a l i s m e : les
villes bancaires, les villes c o m m e r ç a n t e s , les v i l l e s - É t a t s . A la diffé-
r e n c e d e l'Asie o ù les villes o n t é t é s u b o r d o n n é e s à l ' É t a t , en
E u r o p e , les villes e t les É t a t s s ' o p p o s e n t e t s ' e n g a g e n t dans une
lutte, larvée o u sanglante, d o n t les appareils d ' É t a t s o r t e n t vain-
q u e u r s en s ' e m p a r a n t d e leurs adversaires « citadins ».
P o u r r e n d r e c o m p t e d e la n a t u r e d e c e t t e lutte, B r a u d e l é v o q u e
u n e c o u r s e e n t r e d e u x c o u r e u r s : le l i è v r e r e p r é s e n t e la v i l l e , e t la
tortue, l'État. Ils progressent d o n c à des vitesses différentes. Car
la ville a u n e p u i s s a n c e d e d é t e r r i t o r i a l i s a t i o n s u p é r i e u r e à c e l l e de
l'État. Q u e l'on p e n s e ici à la structure en réseau du n é g o c e d e s lettres
d e c h a n g e s e s u p e r p o s a n t à l ' é c o n o m i e d e s villes a v e c c e s b a n q u e s
p r i v é e s qui s o u t i e n n e n t le g r a n d c o m m e r c e , c o n s t i t u e n t le nerf des
b o u r s e s e t d e s f o i r e s , r è g l e n t la c i r c u l a t i o n d e s m é t a u x p r é c i e u x à
travers l ' E u r o p e . . . C o m m e n t d o n c e x p l i q u e r q u e la f o r m e - É t a t l'ait
e m p o r t é sur la f o r m e - v i l l e ? P o u r q u o i la déterritorialisation la moins
« d y n a m i q u e » a - t - e l l e t r i o m p h é , a l o r s m ê m e q u e la p u i s s a n c e de
p r o j e c t i o n c a p i t a l i s t i q u e d u c a p i t a l i s m e c o m m e r c i a l qui e s t aussi
m a n u f a c t u r i e r e s t si f o r t e , e t q u e les villes s o n t au f o n d e m e n t m ê m e
d e la R e n a i s s a n c e e u r o p é e n n e ?
A suivre D e l e u z e , qui a b i e n lu les h i s t o r i e n s , le f a c t e u r d é t e r m i -
nant tient au fait q u e « la forme-ville n'est pas un b o n instrument d'ap-
p r o p r i a t i o n d e la m a c h i n e d e g u e r r e . E l l e a b e s o i n e s s e n t i e l l e m e n t
L'appropriation de la machine de guerre 95

de guerres rapides à base de mercenaires. L a ville ne p e u t pas faire d e


lourds investissements dans la g u e r r e 2 . » O r la guerre passe, entre le
XVe et le x v m e siècles, par une révolution militaire qui e s t à la fois tech-
nologique, tactique, stratégique e t conceptuelle. Elle va se d é r o u l e r
sur terre c o m m e sur m e r en mobilisant des concentrations d ' h o m m e s
et de matériel jamais v u e s jusque-là. L e s progrès qualitatifs e t quan-
titatifs d e l'artillerie ( m o u s q u e t s , c a n o n s e n b r o n z e m o u l é o u en f e r
forgé...), liés à l'importance grandissante d e la puissance d e feu sur le
champ d e bataille (tirs par salves d e s mousquetaires, canons mobiles
de c a m p a g n e , artillerie d e siège), v o n t en e f f e t i m p o s e r le primat d e
l'infanterie sur la cavalerie en m e t t a n t fin au r è g n e d e la c h e v a l e r i e
médiévale. Ils v o n t aussi t r a n s f o r m e r l'architecture d e s f o r t e r e s s e s
en imposant des fortifications ( g é o m é t r i q u e s ) b e a u c o u p plus impor-
tantes (plus épaisses, plus basses, plus é t e n d u e s ) , d é f e n d u e s par d e s
« bastions d'angle » armés d'un grand nombre d e pièces d'artillerie (la
« forteresse d'artillerie »), et qui entraînent à leur tour la construction
de t o u t e une chaîne d'ouvrages d e siège, a c c o m p a g n é e d e solides e t
larges lignes d e d é f e n s e p o u r p r o t é g e r les assaillants et garantir leur
approvisionnement... D ' o ù le principe d'une guerre de sièges qui installe
cette militarisation du territoire contradictoire avec le morcellement
de l'espace (création d'armées p e r m a n e n t e s , construction d e garni-
sons pour les loger et les surveiller, organisation d e t o u t e la logistique
nécessaire p o u r nourrir la c r o i s s a n c e d e s e f f e c t i f s , d é v e l o p p e m e n t
des voies d e c o m m u n i c a t i o n ) en é t e n d a n t indéfiniment le t e m p s d e
la guerre, dans une stratégie d'usure où la « patiente accumulation d e
petites victoires » vise à la « lente érosion d e la base é c o n o m i q u e d e
l'ennemi 3 ». Selon le constat d e R o g e r B o y l e , auteur d'un Treatise on
tbeArt ofWar, publié à L o n d r e s en 1677 : « L e s batailles ne d é c i d e n t
plus m a i n t e n a n t d e s q u e r e l l e s e n t r e nations. [...] C a r n o u s f a i s o n s

2. Gilles Deleuze, « Appareils d'État et machines de guen-e », séance 4 (URL : www.


youtube.com/watch?v=kgWaov-IUrA).
3- Geoffroy Parker, La Révolution militaire. Laguerre et l'essor de l'Occident (i;oo-i8oo),
Paris, Gallimard, 1993, p. 128.
96 Guerres et Capital

la g u e r r e c o m m e d e s r e n a r d s p l u t ô t q u e c o m m e d e s lions ; e t nous
avons v i n g t s i è g e s p o u r u n e bataille. » C o n s t a t qu'il f a u t r a p p o r t e r au
c o m m e n t a i r e d ' u n G r a n d d ' E s p a g n e , le m a r q u i s d ' A y t o n a , e n 1 6 3 0 :
« L a c o n d u i t e d e la g u e r r e à l ' é p o q u e actuelle e s t r é d u i t e à une sorte
d e trafic, un c o m m e r c e o ù le gagnant est celui qui a le plus d'argent 4 . »
M a i s si la t o r t u e v i c t o r i e u s e e m p r u n t e les traits d u renard argenté
qui saura s o u t e n i r l ' é p r e u v e d e f o r c e financière d e la p u i s s a n c e mili-
t a i r e 5 e t l ' i m p o s e r à sa p o p u l a t i o n ( a v e c s o n lot d e « crises d e subsis-
t a n c e »), e n c o r e faudra-t-il q u e sa coulée ( p u i s q u e c ' e s t ainsi q u e l'on
qualifie le réseau d e sentiers f r é q u e n t é s r é g u l i è r e m e n t p a r un animal)
d é b o r d e du c o n t i n e n t e u r o p é e n e t d e s o n i m p a s s e s t r a t é g i q u e pour
s ' é t e n d r e à la m e r - e t à l ' o u t r e - m e r . « D a n s l ' é t a t p r é s e n t d e l'Eu-
rope, écrit le d u c d e C h o i s e u l , P r e m i e r ministre dans les a n n é e s 1760,
c e s o n t l e s c o l o n i e s , le c o m m e r c e e t p a r c o n s é q u e n t la puissance
m a r i t i m e qui d é t e r m i n e n t la b a l a n c e d e s f o r c e s s u r le c o n t i n e n t 6 . »
C ' e s t aussi q u e la r é v o l u t i o n militaire p e r m e t la m a î t r i s e d e s mers
(sea power), a v e c l'apparition d e g r a n d s v a i s s e a u x d e g u e r r e , lourde-
m e n t a r m é s d e c a n o n s (à c h a r g e m e n t par la b o u c h e e t non plus par la
c u l a s s e 7 , e t p l a c é s sur d e s a f f û t s ) d é p l o y é s e n b a t t e r i e s e t à plusieurs
niveaux sur t o u t e la l o n g u e u r du navire : c e s o n t d e véritables « forte-
r e s s e s f l o t t a n t e s », d o n t o n p o u r r a e n s u i t e r é d u i r e la t a i l l e p o u r
a c c r o î t r e l e u r m o b i l i t é . L ' e s s o r é c o n o m i c o - s t r a t é g i c o - p o l i t i q u e de
la c o n s t r u c t i o n navale a p p e l l e l'installation d e b a s e s navales lourde-
m e n t fortifiées e t a r m é e s sur le c o n t i n e n t e t outre-mer, sans lesquelles
la p r o t e c t i o n d e s r o u t e s m a r i t i m e s v e r s les c o l o n i e s d ' A m é r i q u e et
d ' A s i e ne saurait ê t r e a s s u r é e , e t d ' o ù p o u r r a ê t r e l a n c é e la guerre de

4. Cités par Geoffrey Parker, op. cit., respectivement p. 88, p. 161.


5. L'Angleterre de Cromwell, la France de louis XIV, l'Empire des Habsbourg, la
Russie de Pierre le Grand consacrent au service de la guerre plus de 75 % des recettes
de l'Etat, assorties des emprunts à intérêt contractés sur les marchésfinanciersétrangers.
6. Cité par Geoffrey Parker, op. cit., p. 194.
7. Ce qui permet d'augmenter le poids des projectiles et d'accélérer la cadence des
bordées visant à percer les « murailles » des navires ennemis.
1
L'appropriation de la machine de guerre 97

course6, qui f u t le dispositif le plus acéré dufleetinbeing. Si la mer e s t


« l'espace lisse par e x c e l l e n c e 9 », p o r t e u r d'une puissance d e déterri-
torialisation investie depuis l'Antiquité par les cités commerçantes, on
c o m p r e n d aussi que seuls les E t a t s pouvaient m e n e r à bien le striage
militaro-marchand d e s m e r s en l'élevant au niveau d ' u n e p r e m i è r e
globalisation impérialiste qui passait p a r la p e r m a n e n c e e n m e r d e
flottes o c é a n i q u e s . L e u r s c o û t s s o n t si e x o r b i t a n t s qu'il ne p o u v a i t
mettre aux prises q u e les E t a t s atlantiques d ' E u r o p e en entretenant
leur rivalité f é r o c e - j u s q u ' à c e q u e la nation la plus maritime, p o u r
laquelle « tbere was no short eut to supreme navalpower1" », emporte
l'issue d é c i s i v e qui allait p o u v o i r r e c o n d u i r e la révolution militaire
dans la révolution industrielle.
C'est cette guerre économique des « infrastructures » et des
« services », c e s o n t c e s investissements d e g u e r r e i m p o s é s par une
course aux armements, o f f e n s i f s e t d é f e n s i f s , qui v o n t i m p o s e r p o u r
les f i n a n c e r e t les a d m i n i s t r e r rien d e m o i n s q u e la f i g u r e a b s o l u -
tiste d e l ' E t a t m o d e r n e . L ' é t a b l i s s e m e n t militaire d e l ' É t a t e x i g e
en e f f e t une a r m é e « d e m é t i e r » (avec une f o r m a t i o n p a r unités, un
entraînement en masse, une nouvelle hiérarchie militaire privilégiant
l'efficacité au c o m b a t ) e t une administration permanente, une légis-
lation c o d i f i é e a u t o u r d e la p r o p r i é t é privée d o n t o n p o s e le carac-
tère juridiquement inconditionnel e t q u e l'on « a d m i n i s t r e », e t enfin
un marché unifié par l'intégration territoriale p e r m e t t a n t un d i s p o -
sitif d e l e v é e d e s i m p ô t s n a t i o n a u x , à l ' e x e m p l e d e la taille royale
d e s t i n é e à financer les p r e m i è r e s unités militaires régulières d ' E u -
rope (elle sera le p r e m i e r i m p ô t national levé en F r a n c e ) . Si c e q u e
Marx appelle « le plan bien réglé d'un pouvoir d ' É t a t dont le travail est

8. Ce sont les expéditions corsaires menées à partir ce que les Anglais appellent les
centres ofprwateering.
9- Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, op. cit., p. 598-599.
10. Michael Dufly, « The Foundations ofBritish Naval Power », in M. Duffy (dir.), Tbe
Military Révolution and tbe State, 1500-1800, Exeter, University of Exeter Press, 1980, p. 81.
Ioo Guerres et Capital

divisé e t centralisé c o m m e dans une u s i n e " » se constitue à l'époqu e


d e la monarchie a b s o l u e en distribuant sur t o u t le territoire les attri-
b u t s d'un É t a t d e p o l i c e , d'un É t a t militaire, d ' u n É t a t fiscal, d'un
É t a t administratif, d'un É t a t manufacturier-entrepreneur d e grands
travaux e t d'un É t a t colonial, la raison en est q u e l'État mercantiliste
pris dans un « s y s t è m e international d ' É t a t s » (selon la f o r m u l e de
P o r c h n e v ) est avant t o u t l ' e f f e t d e la révolution militaire qui scelle
la nouvelle indistinction entre l'économie e t la politique en rempor-
tant la victoire sur la ville qu'elle inféode au niveau national. O u pour
le d i r e a u t r e m e n t , en r a p p o r t a v e c la q u e s t i o n du f é o d a l i s m e e t la
position marxiste « classique » (au vrai, plus engelsienne que propre-
ment marxienne) d e m e u r é e prisonnière de la thèse d e l'« absolutisme
féodal » (on la retrouve j u s q u e c h e z Althusser) du fait d e la supposée
« rationalité archaïque », essentiellement féodale, d e la fonction abso-
lutiste d e la g u e r r e 1 2 : l'État s o u m e t e t « nationalise » les villes en mili-
tarisant la guerre, qui déterritorialise et reterritorialise à un niveau sans
p r é c é d e n t l'unité organique d e l'économique e t du politique propre
au féodalisme, dont les villes s'étaient « é c h a p p é e s ». D e là q u e l'État-
tortue, devenu renard et renard d'eau, puisse dépasser la ville-lièvre qui
devait son existence à « la seule "détotalisation" d e la souveraineté au
sein d e l'ordre p o l i t i c o - é c o n o m i q u e du f é o d a l i s m e ' 3 ». O n tient ici la
l o g i q u e d e p o u v o i r e t d e puissance du mercantilisme, parfaitement
résumée par Giovanni Arrighi : « L'activité guerrière [war-making] et
la construction étatique [state-making] devenaient une affaire de plus
en plus t o r t u e u s e [roundaboutbusiness], impliquant un n o m b r e , une

11. Karl Marx, Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Éditions sociales, 1969,
p. 125.
12. La morphologie militaire de l'Etat représenterait ainsi selon Perry Anderson
« un souvenir amplifié des fonctions médiévales de la guerre », dont la « structure fiit
toujours le conflit de somme nulle des champs de bataille, où des quantités définies de
terre étaient gagnées ou perdues » (L'Etat absolutiste, vol. i, L'Europe de l'Ouest, Paris,
Maspero, 1978, p. 32-34).
13. Ibid., p. 22. « Les villes, souligne Perry Anderson, n'ont jamais été un phénomène
exogène dans le féodalisme en Occident. »
L'appropriation de la machine de guerre 99

gamme et une variété toujours plus grands d'activités a p p a r e m m e n t


sans rapport les unes avec les autres ' 4 . »
C e sont d o n c les E t a t s qui v o n t s'approprier la machine d e guerre
en t r a n s f o r m a n t la g u e r r e en g u e r r e d e matériel e t en o r g a n i s a n t la
« c o n s c r i p t i o n n a t i o n a l e », c ' e s t - à - d i r e la d i s c i p l i n a r i s a t i o n g é n é -
ralisée d e s « h o m m e s », sur la b a s e d ' u n s e r v i c e militaire p e r s o n n e l
c o r r e s p o n d a n t à d e s o b l i g a t i o n s non plus c o l l e c t i v e s , p l a c é e s s o u s
la seule autorité des c o r p s intermédiaires (provinces, villes, c o r p s d e
métier), mais individuelles. C ' e s t à travers c e t t e nouvelle é c o n o m i e
du pouvoir, qui passe, avec le quadrillage du territoire lui étant a f f é -
rent, p a r le d é v e l o p p e m e n t d e l'institution militaire, q u e la t o r t u e
finit p a r r a t t r a p e r e t t e r r a s s e r le lièvre. L e s i n v e s t i s s e m e n t s d a n s
l'industrie d e g u e r r e s e r é v é l e r o n t d ' u n e i m p o r t a n c e p r i m o r d i a l e
du p o i n t d e v u e capitaliste : non s e u l e m e n t p a r c e qu'ils s ' a f f i r m e n t
très vite c o m m e l'une d e s s o u r c e s les plus i m p o r t a n t e s d e l'innova-
tion t e c h n o l o g i q u e e t s c i e n t i f i q u e a p r è s avoir i m p o s é t o u t au long
du x v n e siècle l'« u n i f o r m i s a t i o n » d e la p r o d u c t i o n d e s armes, mais
également en c e qu'ils sont indispensables à la « réalisation d e la plus-
value ». L a machine de guerre est en e f f e t une machine d'antiproduc-
tion sans laquelle le capitalisme s ' e f f o n d r e r a i t , tant du point d e v u e
politique q u ' é c o n o m i q u e . D e c e d o u b l e point d e v u e , le capitalisme
est c o n s u b s t a n t i e l l e m e n t une é c o n o m i e d e guerre puisqu'il lui f a u t
toute l'analytique de la guerre e t sa machinerie aux p i è c e s multiples
pour b o u c l e r le « c y c l e d e la plus-value » d e p u i s l'atelier s o u m i s à la
disciplinarisation militaire d e l'activité jusqu'aux r e c e t t e s fiscales d e
l'Etat qui alimentent les entreprises coloniales et p e r m e t t e n t l'amé-
nagement du territoire.
F o u c a u l t , é v o q u a n t sans l ' a p p r o f o n d i r une d i f f é r e n c e d e nature
entre « le militaire » et « l ' h o m m e d e guerre » qui r e c o u p e la distinc-
tion d e la machine d e guerre e t de l'institution étatico-militaire c h e z
D e l e u z e e t Guattari, a p p o r t e une précision importante : entre le xvii e

'4. Giovanni Arrighi, Tbe Long Twentietb Century. Money, Power andtbe Origins of our
Times, Londres et New York, Verso, 2010 (2e éd.), p. 51.
ioo Guerres et Capital

et le xvin e siècles, la machine de guerre n'a pas pour objectif unique la


guerre, mais aussi la « paix », c'est-à-dire la p r o d u c t i o n d e richesses,
l'organisation d e s villes, d e s territoires, e t c . D a n s les g r a n d s États
e u r o p é e n s en proie à d e s séditions p e r m a n e n t e s , l'armée garantit la
paix civile par la menace toujours présente d e l'utilisation d e la force,
« mais aussi parce qu'elle e s t une technique et un savoir qui peuvent
p r o j e t e r leur schéma sur le c o r p s social. »
L e s hésitations, les d o u t e s , les retournements d e Foucault quant
au f a i t q u e la g u e r r e puisse c o n s t i t u e r le « c h i f f r e » d e s r a p p o r t s de
p o u v o i r s o n t t r è s i n s t r u c t i f s en c e qu'ils l ' o b l i g e n t à multiplier les
versions du renversement. « Il se p e u t q u e la guerre c o m m e stratégie
soit la continuation d e la politique. M a i s il ne f a u t pas oublier que la
"politique" a é t é c o n ç u e c o m m e la continuation sinon exactement de
la guerre, du moins du m o d è l e militaire, c o m m e moyen fondamental
p o u r p r é v e n i r le t r o u b l e civil. L a p o l i t i q u e , c o m m e t e c h n i q u e de la
paix et de l'ordre intérieurs, a cherché à mettre en œ u v r e le dispositif
de l'armée parfaite, de la masse disciplinée [...] I S . »
L'armée et l'institution militaire s'installent « a u point d e jonc-
tion entre la guerre e t les bruits de bataille d'une part, l'ordre et le
silence obéissant de la paix, d e l ' a u t r e ' 6 » . L'institution militaire
constitue d o n c une d o u b l e technique de p o u v o i r : elle garantit et
entretient l'équilibre entre les É t a t s E u r o p é e n s (la guerre comme
continuation d e la politique passant par l ' a f f r o n t e m e n t des forces
é c o n o m i q u e s e t d é m o g r a p h i q u e s des nations), pendant qu'elle
assure la discipline e t l'ordre à l'intérieur d e c h a q u e É t a t (la poli-
tique c o m m e continuation de la guerre par d'autres moyens).
Si c'est à l'occasion de la p r o f e s s i o n n a l i s a t i o n d e l'armée que se
m e t t e n t en place les premières techniques disciplinaires en Europe,
à l'âge classique, le « s y s t è m e disciplinaire d e l'armée » o r g a n i s e la
« c o n f i s c a t i o n g é n é r a l e d u c o r p s , c ' e s t - à - d i r e u n e o c c u p a t i o n du
corps, de sa vie e t d e son t e m p s » par des « exercices qui rationalisent

15. Michel Foucault, Surveiller et Punir, op. cit., p. 170.


16. Ibid., p. 171.
L'appropriation de la machine de guerre 101

et d i s c i p l i n e n t aussi b i e n les m o u v e m e n t s i n d i v i d u e l s d e m a n i e -
ment d e s a r m e s q u e les d é p l a c e m e n t s c o l l e c t i f s sur les c h a m p s d e
bataille 1 7 ». A p r è s avoir fait l'objet d'une arithmétique tabulaire dans
les traités d e stratégies' 8 , ceux-ci v o n t d o n n e r lieu à « une g é o m é t r i e
de s e g m e n t s visibles d o n t l'unité d e b a s e e s t le s o l d a t m o b i l e a v e c
son fusil ; et [...] au-dessous du soldat lui-même, les gestes minimaux,
les t e m p s d'actions élémentaires, les fragments d'espaces o c c u p é s ou
p a r c o u r u s ' 9 ». Il s'agit d o n c bien - insiste Foucault - d'inventer une
machinerie qui sera mise à profit p o u r « constituer une f o r c e p r o d u c -
tive dont l'effet doit être supérieur à la s o m m e des forces élémentaires
qui la c o m p o s e n t 2 0 ».
L e s t e c h n i q u e s disciplinaires s o n t i n c o n c e v a b l e s sans l'armée,
sans la discipline p o r t é e par l'institution militaire e t la connaissance
de ses « administrés », qui ouvre la voie aux m o d e de f o n c t i o n n e m e n t
d'un p o u v o i r d'administration é c o n o m i q u e dans les f o r m e s m ê m e s
de l'architecture de la puissance militaire. « P e n d a n t q u e les juristes
et les philosophes cherchaient dans le pacte un m o d è l e primitif p o u r
la construction ou la reconstruction du c o r p s social, les militaires, et
avec e u x les techniciens d e la discipline, élaboraient les p r o c é d u r e s
pour la coercition individuelle e t collective d e s c o r p s 2 1 . »

17. Michel Foucault, Le Pouvoirpsychiatrique, op. cit., p. 48-49.


18. Cf. David Eltis, Tbe Military Révolution in Sixteentb-century Europe, Londres et New
York, 1. B. Tauris, 1995, p. 61-63.
19- Michel Foucault, Surveiller et Punir, op. cit., p. 165. La généralisation du fusil date
de la toutefindu xvnc siècle.
20. Ibid. C'est ici que Foucault crédite Marx d'avoir perçu l'analogie entre l'organisa-
tion de l'usine et l'entreprise militaire.
21. Ibid., p. 171.
ioo Guerres et Capital

3.2/ L'art et la manière


de la guerre chez Adam Smith
C ' e s t à A d a m Smith, e t non à M a r x , qu'il revient d e thématiser | e
premier le rapport entre « richesse », « pouvoir » et centralisation de
l'usage d e la f o r c e armée par l'État. U n État fort. Allez comprendre
après cela q u e l ' h o m m e d e s L u m i è r e s écossaises puisse être consi-
d é r é c o m m e le grand théoricien du doux commerce e t du « pacifisme
f o n d a m e n t a l » p r o p r e à la tradition libérale qui lui est attaché jusque
c h e z Schumpeter... Il nous suffira ici d e restituer la marche militaire
d e sa démonstration menée... t a m b o u r battant dans La Richesse des
nations.
C o n d i t i o n d ' u n e n a t i o n « c i v i l i s é e e t o p u l e n t e », la loi du
S o u v e r a i n d o i t en t o u t p r e m i e r lieu r é a l i s e r la centralisation du
p o u v o i r e t d e l'armée. L e c o n t r ô l e d é f i n i t i f p a r l ' É t a t d e la guerre
p e r m a n e n t e qui sévit dans la s o c i é t é , la mise au pas d e s milices" et
l ' i n s t i t u t i o n n a l i s a t i o n d e s m a c h i n e s d e g u e r r e h é r i t é e s du féoda-
lisme dans une « armée réglée [a well-regulatedstandingarmy\ » est au
c œ u r d e c e processus d e centralisation. L'exactitude historique de la
reconstitution est moins i m p o r t a n t e q u e l'agencement qu'il permet
d'établir e n t r e la « division du travail » ( p r é s e n t e dans la manufac-
ture e t le c o m m e r c e comme dans l'art de la guerre) e t le pouvoir. La
c o n c l u s i o n d e c e p r o c e s s u s e s t d é c i s i v e p o u r l'accumulation des
richesses : les guerres m o d e r n e s c r é e n t une synergie entre « pouvoir
et richesse », e n t r e le d o m a i n e militaire e t Vindustry qui établit une

22. Cette question des « milices » est au cœur du débat entre Adam Smith et Adam
Ferguson, qui avait publié deux opuscules (non signés) en leur faveur. Contre la disso-
lution de l'union républicaine des arts de la politique et de la guerre par et dans une
armée au service exclusif du Souverain, Ferguson faisait valoir l'importance des vertus
martiales de la grande tradition écossaise des Higblanders alors même que celle-ci avait
déjà été militairement et socialement défaite - au profit de l'affirmation de cette « Nation
ofManufacturers » dont Smith restitue l'économie politique du pouvoir qui la structure.
Cf. Adam Ferguson, Reflections previousto tbe Establishment ofa Militia (17S 6 ). et 1 ana "
lysedejohn Robertson, Tbe Scottisb Enligbtenment and tbe Militia Issue, Edinburgh, John
Donald, 1985.
L'appropriation de la machine de guerre 103

vmétrie de puissance entre nations riches et nations pauvres, condi-


tion et cause d e l'accumulation d e s « g r a n d e s p r o p r i é t é s » dans les
remières aux d é p e n s d e s s e c o n d e s (colonialisme, impérialisme).
^ « D a n s les a n c i e n s t e m p s » c a r a c t é r i s é s p a r « un é t a t d e g u e r r e
presque p e r p é t u e l 2 3 », les « lois f é o d a l e s » é t a b l i r e n t une p r e m i è r e
« subordination réglée, avec une longue chaine de services et de
devoirs, d e p u i s le roi j u s q u ' a u m o i n d r e p r o p r i é t a i r e ». M a i s l'auto-
rité restait e n c o r e « t r o p f a i b l e c h e z les c h e f s e t t r o p f o r t e c h e z les
membres s u b a l t e r n e s », en s o r t e q u e c e s d e r n i e r s « c o n t i n u è r e n t à
faire toujours la guerre selon leur bon plaisir, p r e s q u e sans cesse l'un
contre l'autre, et très souvent contre le roi, et les campagnes ouvertes
furent toujours, c o m m e auparavant, le théâtre d e violences, d e rapines
et de désordres ».
C ' e s t le c o m m e r c e e t les m a n u f a c t u r e s qui « i n t r o d u i s e n t p a r
degré un gouvernement régulier e t le bon ordre, e t avec e u x la liberté
et la sûreté [security] i n d i v i d u e l l e 2 4 » là o ù les lois f é o d a l e s avaient
échouées. Il ne f a u t c e p e n d a n t pas croire, à l'enseigne d e s libéraux,
que ce p r o c e s s u s soit c o n d u i t par la main invisible du marché. Il ne
peut être m e n é à bien q u e p a r l ' E t a t c a r son d e v o i r d e d é f e n d r e la
liberté et la s û r e t é « ne p e u t ê t r e rempli qu'à l'aide d ' u n e f o r c e mili-
taire » souveraine. D a n s les t e m p s anciens « t o u t h o m m e e s t aussi un
guerrier, ou t o u t p r ê t d e le d e v e n i r 2 S », alors q u e d a n s un « é t a t d e
société plus avancé [...] le progrès des manufactures et les perfection-
nements qui s'introduisent dans l'art d e la g u e r r e 2 6 » rendent néces-
saire la spécialisation d ' u n e armée s o u s le c o m m a n d e m e n t d e l'État.
C ' e s t toujours la « division du travail » qui est à l'œuvre, mais d e
façon d i f f é r e n t e d a n s le c a s d e la m a n u f a c t u r e e t d a n s le c a s d e la
guerre. Un « artisan, un f o r g e r o n , un charpentier, un tisserand » ne

2
3- Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Paris,
Gamier-Flammarion, 1 9 9 1 , 1 . 1 , p. 502 (livre III, chap. IV).
M- Ibid., p. 502-506.
J
S- Ibid., p. 315.
26
' Ibid., p. 315-316.
Ioo Guerres et Capital

f o n t pas d e b o n s s o l d a t s p u i s q u e , c o m p l è t e m e n t a b s o r b é s dans le
travail, ils ne « p e u v e n t pas c o n s a c r e r à c e t t e o c c u p a t i o n une grande
partie d e leur t e m p s ». O r , « l'art d e la g u e r r e é t a n t , sans contredit
le plus n o b l e d e t o u s , d e v i e n t n a t u r e l l e m e n t l'un d e s arts les p| U s
c o m p l i q u é s [...]. L e s p r o g r è s d e la m é c a n i q u e , aussi bien q u e celui
d'autres arts avec lesquels il a une liaison nécessaire » imposent qu e
l'art d e la guerre « devienne la seule ou la principale occupation d'une
classe particulière d e citoyens, et la division du travail, n'est pas moins
nécessaire au p e r f e c t i o n n e m e n t de c e t art qu'à celui d e tout autre ».
C o n c l u s i o n : la division du travail dans l'art d e la guerre ne peut être
a s s u r é e q u e p a r « l ' É t a t qui seul p e u t f a i r e du m é t i e r d e soldat un
métier particulier, distinct e t s é p a r é d e t o u s les autres », tandis que
« dans les autres arts, la division du travail est l'effet naturel de l'intel-
ligence d e chaque individu ». D a n s une nation digne de c e nom, l'ins-
tauration d'une « a r m é e réglée » est indispensable p o u r « faire régner
avec une f o r c e irrésistible la loi du souverain jusque dans les provinces
les plus reculées d e l'empire, et elle maintient une sorte de gouverne-
ment régulier dans des pays qui, sans cela, ne seraient pas susceptibles
d'être g o u v e r n é s 1 7 ».
L a loi militaire e t la loi du g o u v e r n e m e n t civil d o i v e n t conjurer
les guerres civiles à l'intérieur e t poursuivre à l'extérieur les guerres
impérialistes q u e l'accumulation d e s richesses, de la puissance et du
p o u v o i r exigent. A d a m Smith ne s'exprime bien sûr pas ainsi, mais il
d é v e l o p p e c e t t e logique de manière à peine plus voilée (ou « homéo-
pathique », selon le qualificatif d o n t M a r x fait usage à son endroit).
L e c o d e civil e t le c o d e militaire m a i n t i e n n e n t u n e « s o r t e de
g o u v e r n e m e n t régulier » non p o u r d é f e n d r e la « liberté et la sûreté »
en général, mais la propriété e t les propriétaires à l'intérieur et à l'ex-
térieur d e l'État souverain. « Partout où il y a d e s grandes propriétés,
il y a une g r a n d e i n é g a l i t é d e f o r t u n e s . P o u r un h o m m e t r è s riche
il f a u t qu'il y ait au m o i n s 5 0 0 p a u v r e s ; e t l ' a b o n d a n c e o ù nagent
q u e l q u e s - u n s s u p p o s e l ' i n d i g e n c e d ' u n g r a n d n o m b r e . » C e qui

27. Ibid., p. 319.


L'appropriation de la machine de guerre 105

entraîne inévitablement l'envie des pauvres et leur inépuisable volonté


de s'approprier les biens des riches qui ne pourront être préservés que
par le g o u v e r n e m e n t civil e t la f o r c e militaire le servant. « C e n'est
que sous l'égide du magistrat civil que le p o s s e s s e u r d ' u n e propriété
précieuse p e u t d o r m i r une s e u l e nuit a v e c tranquillité [...] À t o u t
moment environné d'une f o u l e d'ennemis inconnus », il sera « protégé
par le bras puissant d e l'autorité civile sans c e s s e levé p o u r les punir
[...]. L à o ù il n'y a pas d e p r o p r i é t é , o u au m o i n s u n e p r o p r i é t é qui
excède la v a l e u r d e d e u x o u trois j o u r n é e s d e travail, un g o u v e r n e -
ment civil n'est pas aussi nécessaire 2 8 . »
On ne saurait mieux dire : c e n'est pas la « nature » ( h o b b e s i e n n e )
de l ' h o m m e qui e s t la c a u s e d e la g u e r r e civile, mais la p r o p r i é t é e t
la division sociale du travail qui ne s o n t ni fait ni equal. Ou encore :
c'est « la sérénité et le bonheur » d e s riches qu'il f a u t p r o t é g e r c o n t r e
« la misère e t le d é s e s p o i r » d e s p a u v r e s 2 9 . L'éducation publique d e s
workingpoor prônée p a r A d a m Smith n'aura d ' a u t r e o b j e c t i f q u e d e
raisonner ta multitude en la c o u p a n t de ses « most extravagant and
groundless pretensions30 ».
L'accumulation d e g r a n d e s r i c h e s s e s ne se fait pas u n i q u e m e n t
en e x p l o i t a n t le travail d'autrui dans les m a n u f a c t u r e s , mais é g a l e -
ment par l ' e x p r o p r i a t i o n , le pillage e t la p r é d a t i o n d e s n a t i o n s les
plus pauvres et les plus « barbares ». C e t t e capitalisation indissocia-
blement c o l o n i a l e e t impérialiste n'est pas moins é c o n o m i q u e q u e
politique e t militaire. A d a m Smith n ' e n g a g e pas p o u r rien l ' É t a t e t
son armée au service d e la « richesse d e s nations » ! L a mécanisation
et l'industrialisation d e la guerre (avec utilisation à grande échelle des
« machines d e guerre » d e dernière génération) sont une c o m p o s a n t e
essentielle d e l'accumulation « c o l o n i a l e », puisqu'elles v o n t c r é e r

Ibid., p. 332.
2
9- Adam Smith, Tbeory of Moral Sentiments, éd. D. D. Raphaël et A. L. MacFie,
Oxford, Clarendon Press, 1976, p. 51.
30. Ibid., p. 249.
ioo Guerres et Capital

les différentiels de puissance entre nations riches et pauvres qui se


traduisent en différentiels de richesse.

Dans les guerres modernes, la grande dépense des armes à feu donne un
avantage marqué à la nation qui est le plus en état de pourvoir à cette
dépense, et par conséquent à une nation civilisée et opulente sur une
nation pauvre. Dans les temps anciens, les nations opulentes et civilisées
trouvaient difficile de se défendre contre les nations pauvres et barbares.
Dans les temps modernes, les nations pauvres et barbares trouvent diffi-
cile de se défendre contre les nations civilisées et opulentes. L'invention
des armes à feu, bien que pouvant paraître à première vue pernicieuse,
est certainement favorable tant à la pérennité qu'à l'extension de la civi-
lisation des peuples3'.

Le raisonnement est ici le même que pour la division du travail :


malgré les inégalités qu'elle crée, elle est supposée produire une
opulence générale qui finira par se répandre jusqu'aux « membres
les plus inférieurs de la société ». Le colonialisme est la vérité histo-
rique de l'ensemble de ce procès qui, rappelons-le, est celui de
l'accumulation primitive continuée dans le «capitalisme indus-
triel» en gestation militaire. La «civilisation des peuples» n'est
autre que l'accumulation du Capital. Asymétrie militaire aidant,
elle n'a jamais cessé de s'exercer par l'utilisation de la force armée
la plus « moderne » aux dépens des nations qui l'étaient le moins.
Protectrice militarisée des richesses de l'accumulation, la sécurité
intérieure devient militariste dans le feu roulant de sa projection à
l'extérieur.
Si les dépenses pour l'armée et la guerre financées par la manu-
facture et le commerce sont en continue augmentation, elles sont
encore tenues par Adam Smith pour « improductives ». Sachant que
le « keynésianisme de guerre » constitue une composante invariable
de l'accumulation depuis les cités-États italiennes32, il est intéressant

31. Adam Smith, Recherches sur ta nature et les causes de larichessedes nations, op. cit., p. 331
(trad. modifiée).
32. Cf. Giovanni Amgh\, Adam Smith à Pékin,op. cit.
L'appropriation de la machine de guerre 107

qu'il ne considère pas les dépenses militaires engagés par l'État


comme des investissements productifs multiplicateurs de richesse
pour le commerce inégal de l'Empire britannique. Pour paradoxale
qu'elle puisse paraître, l'explication renvoie à l'étatisation de la « force
militaire » qui sous-tend la démonstration impérialiste de la richesse
de nations dont la « modernité » ne passe plus par les villes italiennes.
On reconnaîtra volontiers ici notre dette à l'endroit de la lecture post-
marxiste d'Adam Smith par le regretté Giovanni Arrighi.
4-
Deux histoires
de la Révolution
française
4«i/ La Révolution
française de Clausewitz
La première séquence d'exercice de la violence armée de/dans la
colonisation interne et externe se clôt avec la Révolution Française.
Clausewitz est celui qui, du point de vue de la machine de guerre
étatique, saisit cet événement de la manière la plus rigoureuse:
l'équilibre européen, la manière de faire la guerre et d'organiser
l'armée pour garantir l'ordre international, l'administration juridico-
militaire de la paix civile dans chaque nation sont définitivement
condamnés par la Révolution. Les événements révolutionnaires
confirment la différence de nature entre l'Etat et la machine de
guerre, car cette dernière a échappé, pour un court instant, à l'em-
prise de l'Etat - ce qui valide l'hypothèse du retournement toujours
possible de la machine de guerre contre l'Etat.
A partir de la Révolution s'ouvre une deuxième séquence poli-
tique. De nouvelles forces sociales, les ouvriers et les capitalistes,
essaient, chacune pour son compte, de s'approprier la machine de
guerre et l'État. L'après-Révolution sera d'abord caractérisé par la
réussite de la bourgeoisie dans la réorganisation aussi bien de l'État
IOo Guerres et Capital

que de la machine de guerre autour des intérêts du capital, et ensuite,


par l'échec des mouvements révolutionnaires qui tenteront, tout
au long du xix e siècle, de s'approprier et transformer la machine de
guerre et l'Etat.
Revenons au tournant entre la première et la deuxième séquences
représenté par la Révolution française. « Les choses en étaient là
quand la Révolution Française éclata. [...] Une force dont personne
n'avait eu l'idée fit son apparition en 1793. La guerre était soudain
redevenue l'affaire du peuple et d'un peuple de trente millions d'ha-
bitants qui se considéraient tous comme citoyens de l'État. [...] Dès
lors, les moyens disponibles - les efforts qui pouvaient les mettre en
œuvre - n'avaient plus de limites définies'. »
La machine de guerre n'est plus « d'un Cabinet ou d'une armée »,
elle n'est plus l'armée du Prince ou du Roi, « de ces généraux et
rois distingués [...] à la tête d'armées tout aussi distinguées » avec
lesquelles « l'élément guerrier s'éteignait peu à peu 1 », mais « armée
du peuple, de la nation ». Si « la plupart des innovations dans l'art de
la guerre sont dues aux nouvelles conditions sociales », ainsi que le
souligne fortement Clausewitz 3 , Napoléon est le marqueur de la
reprise en main de la Révolution, qui va passer par l'investissement
des énergies révolutionnaires dans la « Grande Armée ». Il va exploiter
la mobilisation révolutionnaire pour bouleverser l'art de la guerre et
l'équilibre des États européens, et enfermer l'élan de la révolution
dans la nouvelle forme de l'État-nation qu'il mobilise. La guerre n'a
plus de limites, non pas pour des raisons immanentes, comme le croit
René Girard (la « montée aux extrêmes » aurait pour cause le mimé-
tisme des armées en conflit4), mais parce que le conflit est investi par

1. Cari von Clausewitz, De la guerre, Paris, Minuit, 1955, p. 687 (livre VIII, chap. 2).
2. Ibid.,p. 686 (livre VIII, chap. 3),
3. Ibid, p. 597 (livre VI, chap. 30).
4. On cite ici René Girard non pour la portée théorique de son Achever Clausewitz (en
collaboration avec Benoît Chantre, Paris, Champs-Flammarion, 2011), mais du seul fut
que sa théorie de la guerre de tous contre tous va être utilisée par l'école de la régula-
tion comme fondement ontologique de l'institution de la monnaie. A l'endroit de cette
Deux histoires de la Révolution française 107

de nouvelles forces politiques - au sens, souligne Clausewitz, d'« une


politique transformée par la Révolution Française, non seulement en
5
France mais aussi dans le reste de l'Europe ». La nouvelle armée issue
de la Révolution rapproche la guerre de son pur concept (la « guerre
absolue ») en faisant entrer en fusion la politique et la guerre au profit
de l'escalade d'une première politique impérialiste de la guerre natio-
nale, « conduite sans perdre un moment jusqu'à l'écrasement de l'en-
nemi » et fondée sur « la participation du peuple à cette grande affaire
d'État6 ». « Depuis Bonaparte, la guerre, après être redevenue une
affaire de lanation entière, avait révélé une toute nouvelle nature, ou
plutôt s'était approchée plus près de sa vraie nature, de son absolue
perfection. Les moyens qu'on mit alors en œuvre n'avaient pas de
limites visibles ; la limite se perdait dans l'énergie et l'enthousiasme
des gouvernements et de leurs sujets7. »
La difficulté à imposer des limites commence à se manifester aussi
bien dans l'équilibre interétatique européen que dans la régulation
économique libérale et dans la guerre, qui s'écarte du même coup de sa
(supposée) régulation politique classique inscrite au point de rencontre
de l'objectif militaire et de la fin politique que constitue la moda-
lité de retour à la paix (la guerre comme « simple continuation de la
politique par d'autres moyens8 », selon la Formule de lafinpolitique
de la guerre). C'est pourquoi Clausewitz voudra la réinscrire dans la
perspective kantienne d'une Critique delà raison militaire pour tenter
de soumettre la « montée aux extrêmes » à « l'intelligence de l'État

théorie de la guerre, il Faut porter la même critique que celle de Foucault eu égard à
Hobbes : il ne s'agit pas d'une guerre réelle, mais d'une fiction destinée à légitimer le
pouvoir centralisé du Souverain. L'institution de la monnaie à partir de la guerre de tous
contre tous aboutit à sa transcendance par rapport à la guerre réelle entre « capitalistes
et ouvriers ». C'est la monnaie comme médiation des conflits de classe.
S- Cari von Clausewitz, Delaguem, op. cit., p. 709 (livre VIII, chap. 6).
6. Ibid., p. 672 (livre VIII, chap. 2), p. 688 (chap. 3).
7- Ibid., p. 688.
8. Ibid.,p. 51 (livre I, chap. 1, $ 24).
ioo Guerres et Capital

personnifié9 » auquel on confère le titre de représentant politique des


intérêts de la communauté entière (« Que la politique unisse en soi et
équilibre tous les intérêts de l'administration intérieure, ceux aussi de
l'humanité et tout ce que l'entendement philosophique peut encore
faire valoir, nous l'avons admis par hypothèse, car la politique n'est
rien d'autre que le représentant de tous ces intérêts vis-à-vis d'autres
Etats10 »). Hypothèse vaine, puisque par-delà la défaite du « Dieu de
la guerre lui-même " », le mouvement de dépassement de toute limi-
tation va sceller l'impossibilité de fonder en raison des limites dans
le domaine de « l'existence sociale » dont relève la guerre, qui pourra
être comparée par Clausewitz au « commerce » (n'est-il pas aussi un
« conflit d'intérêts et d'activités humaines» ?) Si commerce il y a,
c'est à un commerce de l'illimité que l'on a affaire. Il va s'étendre à l'en-
semble du socius avec l'avènement du capital industriel, et s'accélérera
encore à partir des années 1870 sous l'hégémonie du capital finan-
cier, qui conduit à la « guerre totale ». Qu'il s'agisse là d'un concept
et d'une réalité fort différentes de la « guerre absolue » de Clausewitz
est incontestable, tant son émergence dépendait pour lui, le vaincu
de la bataille d'Iéna, des seuls « effets monstrueux [ungeheueren
Wirkungen] » des énergies libérées par la politique révolutionnaire et
de l'administration napoléonienne des intensités de l'état de guerre.
Clausewitz veut penser que ces « énergies absolues » ne condition-

9. Ibid., p. 68 ($ 26). Plus généralement, « la politique est la faculté intellectuelle, la


guerre n'est que l'instrument, et non l'inverse. Subordonner le point de vue militaire
au point de vue politique est donc la seule chose que l'on puisse faire » (ibid., p. 706).
Howard Caygill a bien mis en valeur cette philosophie kantienne de Clausewitz dans
son récent On Résistance. A Pbilosopby ofDefiance, Londres et New York, Bloomsbury,
2013, p. 15-29.
10. De ta guerre, p. 705 (livre VIII, chap. 6), trad. modifiée.
11. Ibid., p. 677 (il s'agit bien sûr de Napoléon).
12. Ibid., p. 145 (livre II, chap. 3). Clausewitz poursuit en expliquant que la guerre
« ressemble encore plus à la politique, qui peut être considérée à son tour, du moins en
partie, comme une sorte de commerce sur une grande échelle ». Le renversement se
mesure à l'aune de sa conclusion selon laquelle « la politique est la matrice dans laquelle
la guerre se développe ».
Deux histoires de la Révolution française 113

n e r o n t pas nécessairement le caractère des guerres ultérieures et


que celles-ci pourront recouvrer le statu quo pré-bonapartiste entre
« nations civilisées » où « l'écrasement de l'ennemi ne peut être l'objet
militaire de la guerre ».
« Une réaction se produisit toutefois en temps voulu. En
Espagne, la guerre devient d'elle-même une affaire populaire "3. »
Les techniques de guerres offensives de la Grande Armée - que l'on
a pu dire « motorisée » avant la lettre, avec son « réservoir » de res-
sources humaines et ses soldats « multivalents » intégrés dans des
colonnes d'assaut relativement autonomes'4 - vont en effet susciter
de nouvelles formes de résistance (la «guérilla »), et surtout une
nouvelle fonction pour la résistance populaire que Clausewitz, avant
Schmitt, considère comme une nouveauté si absolue dans la pers-
pective eurocentrique qui est la sienne'5 qu'elle va redéfinir le but
de la guerre : « son dessein immédiat est d'abattre l'adversaire, afin
de le rendre incapable de toute résistance16 ». C'est donc le « carac-
tère de la guerre moderne » (absolue) qui se distribuera stratégi-
quement entre, d'une part, la révolution bonapartiste de « toutes
les anciennes méthodes conventionnelles » de l'art de la guerre par
la militarisation du peuple en armes et, d'autre part, la résistance
(Widerstand) de la guerre populaire (Volkskrieg) des Espagnols qui
en est la conséquence'7 et qu'il faut intégrer, avec son « élément

13. Ibid., p. 662,687 (livre VII, chap. 22).


14. Cf. Manuel de Landa, Warin tbe Age ofIntelligent Machines, New York, Zone Books,
•991. p. (>isq.
15. A la différence de la Théorie du partisan de Cari Schmitt, on ne trouve aucune allu-
sion aux guerres coloniales dans De la guerre. Dans le chapitre sur « le génie guerrier »
du Livre I, il est en revanche posé que les peuples sauvages en sont dépourvus dans la
mesure où « il suppose un développement spirituel d'un niveau impossible à atteindre
chez un peuple inculte » (op. cit., p. 85).
16. Cari von Clausewitz, De la guerre, op. cit., p. 51 (livre I, chap. 1, $ 2 « Définition »).
17. Ibid., p. 551 : « Il faut observer qu'une guerre du peuple en général doit être consi-
dérée comme une conséquence de la façon dont l'élément guerrier a brisé de nos jours
ses vieilles barrières artificielles - par conséquent comme une extension et un renfor-
cement de toute cette fermentation que nous appelons la guerTe » (Livre VI, chap. 28 :
« L'armement du peuple »).
ioo Guerres et Capital

moral », dans le nouveau plan de guerre. « Par conséquent, ne deman-


dons plus : combien la résistance que le peuple en armes tout entier
peut offrir coûte à la nation ? mais : quelle influence cette résistance
peut-elle avoir ? Quelles sont ses conditions, et comment peut-on
s'en servir18?»
Avec sa composante « vaporeuse » et « fluide », qui donne lieu
chez Clausewitz à un véritable Traité de la résistance, la « guérilla »
ouvre la perspective de la guerre populaire à travers laquelle commu-
nistes, anarchistes, socialistes vont durablement penser la possibilité
de la révolution.

4.2/ La révolution nègre


La perspicacité de Clausewitz est mise en défaut par un des événe-
ments politiques et militaires majeurs de la Révolution française :
la révolution nègre qui s'empare du joyau de l'empire colonial fran-
çais, l'île de Saint-Domingue. C'est aussi la colonie la plus prospère
et la plus riche au monde'9. Rien de moins. Aussi pourrait-il s'agir de
l'« événement » le plus fondamental de la Révolution20 par la puis-
sance d'«effondement » (pour parler deleuzien) qui s'y fait jour:
Y impensable s'introduit par effraction dans l'Histoire qui en devient
mondiale dans une perspective révolutionnaire.
La première révolution prolétarienne victorieuse est une révo-
lution d'esclaves. Après que la République française a été obligée
de reconnaître son fait accompli, elle ne se contente pas de résister

18. Ibid.,p. 552.


19. Saint-Domingue est alors le plus gros producteur de café et de sucre dont la
demande est exponentielle. La mortalité y est aussi telle qu'ilfaut« importer » 40 000
esclaves sur 111e chaque année. Gordon K. Lewis qualifie Saint Domingue de « Babylone
des Antilles » car la corruption, la vénalité et la brutalité y sont la règle commune (Main
Currents in Caribbean Tbougbt, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1983, p. 124).
20. A suivre Peter Hallward, « Si la Révolution française constitue le grand événement
politique de l'époque moderne, la révolution haïtienne doit figurer comme la séquence
la plus décisive de cet événement » (« Haitian Inspiration », Radical Pbilosopby, n° 123,
janvier-février 2004, p. 3).
Deux histoires de la Révolution française 115

aux troupes envoyées dans l'île en 1801 par Napoléon pour réta-
blir l'ordre et l'esclavage du Code noir. Elle les défait (en leur infli-
geant 5 0 0 0 0 morts - soit beaucoup plus que les pertes françaises à
Waterloo), comme elle avait défait les armées espagnoles et anglaises.
De la première révolte de 1791 à la déclaration d'indépendance le Ier
janvier 1804, sur une période de douze ans, la révolution nègre des
500 000 esclaves de Saint-Domingue devenu Haïti sort politique-
ment et militairement victorieuse de la confrontation avec les trois
puissances coloniales dominantes de l'économie-monde. Bien avant
les armées rouges soviétique et chinoise, l'« armée nègre » est la
première force prolétarienne à révolutionner si profondément l'art
de la guerre. « Ils avaient l'organisation et la discipline d'une armée
entrainée, tout en se servant des ruses et des finesses propres à la
guérilla. [...] Quand les forces françaises importantes arrivaient pour
les anéantir, ils disparaissaient dans les montagnes, laissant tout en
flamme derrière eux ; dès que les Français, vaincus par la fatigue, se
retiraient, ils revenaient détruire d'autres plantations et attaquer les
lignes françaises". » Le style très clausewitzien emprunté par C.L.R.
James ne saurait faire oublier que l'on touche ici à l'impensable pour
l'officier prussien qui avait su prendre toute la mesure de la résis-
tance espagnole dans la géopolitique européenne. Il dépasse en effet
l'entendement que des esclaves illettrés, « constitutionnellement
incapables de discipline et de liberté », puissent apprendre très rapi-
dement les techniques de guerre les plus sophistiquées pour mieux
les mettre au service d'une guérilla implacable après avoir célébré des
rites vaudou" !
21. C.L.R. James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et ta révolution de Saint-
Domingue, Paris, Editions Amsterdam, 2008, p. 332 (ire éd. anglaise, 1938 ; 1989 pour
l'édition augmentée).
22. D'après le récit de C.L.R. James : « Se servant de torches pour se frayer un chemin,
les leaders de la révolte se réunirent dans un espace ouvert de l'épaisse forêt de Mome
Rouge, une montagne surplombant Cap François, la plus grande ville. Alors, Boukman, le
chef, après des incantations vaudou et avoir bu le sang d'un cochon, donna les dernières
instructions » (C.L.R. )ames, A History ofPan-Afriam Revolt, Oakland, PM Press, 2012
[1938/1969], p. 40).
Ioo Guerres et Capital

Les « esclaves » inventent la guerre révolutionnaire comme


guerre du peuple en s'appropriant les conditions et les modalités des
guerres napoléoniennes décrites par Clausewitz pour en renverser le
processus d'« involution » et combattre son Code noir (il est rétabli
en 1802 par Napoléon dans les colonies françaises, sans opposition
majeure en métropole et au grand soulagement de l'Angleterre et des
Etats-Unis). Les « généraux », les « officiers », et les « soldats » font
tous partie de la même nouvelle classe sociale, celle du « peuple » des
esclaves-combattants qui se compose d'autant de « chefs ». (Après
que Napoléon eut fait arrêter Toussaint Louverture : « Ce n'estpas
tout d'avoir enlevé Toussaint, ily a ici 2000 chefs à faire enlever »). I ls
renversent l'essence de la guerre coloniale, la guerre génocidaire/
totale contre la population, en affirmant (et en composant) le prin-
cipe d'existence de cette dernière comme force révolutionnaire
dressée contre l'« armée populaire » du nouvel impérialisme. « Ce ne
fut pas tant une guerre entre armées qu'entre populations23. »
La perception clausewitzienne de la nature nouvelle des armées
napoléoniennes guide jusqu'à un certain point l'analyse de C.L.R.
James : leur force ne « tombait pas du ciel », « les soldats n'étaient pas
uniquement le produit du [...] génie militaire [de Napoléon] [...]. Leur
élan irrésistible, leur intelligence et leur endurance et leur excellent
moral étaient issus de la nouvelle liberté sociale14. » Les esclaves
avaient bien été à l'école révolutionnaire française, mais à la différence
des armées napoléoniennes, ils ne constitueront ni le fer de lance de
la reprise en main de la révolution par la bourgeoisie, ni la machine de
guerre de la contre-révolution. Ils sauront aussi imposer une stratégie
de rupture avec toutes les offres de nouvelle gouvernementalité dans
lesquelles cherchaient à s'insérer les manœuvres tactiques de l'« état-
major » insurgé sous le commandement de Toussaint25.

23. C.L.R. James, Les Jacobins noirs, op. r/ï.,p. 342.


24. Ibid., p. 297.
25. « Les masses avaient résisté aux Français dès le départ, malgré, et non à cause de,
leur leadership », cf. Carolyn Fick, TbeMakingofHaiti: Tbe Saint-Domingue Révolution
Deux histoires de la Révolution française 117

Si la révolte nègre de Saint-Domingue trouve ses racines dans


la Révolution française, et si, sans cette dernière, son succès eut été
impossible, la révolution des esclaves n'en constitue pas moins une
critique en acte des idéaux des Lumières. Les luttes des esclaves
ont su soustraire les principes de « liberté et égalité » à toutes les
chimères d'universalité de la liberté et de l'égalité bourgeoises. Dans
la première constitution d'Haïti (1805), tous les Haïtiens, indépen-
damment de leur couleur de peau et de leurs origines, seront déclarés
Noirs (ce qui inclut les Allemands et les Polonais qui avaient combattu
les armées napoléoniennes aux côtés des insurgés). Constatons au
passage que semblable révolution du sujet relativise singulièrement
la question si débattue de « la » différence entre les révolutions
américaine et anglaise, d'une part, et la Révolution française, de
l'autre. Hannah Arendt distingue le primat de la « politique » dans la
Révolution américaine contre la nature « sociale » de la Révolution
française ; Foucault corrige en passant par Furet : la liberté des
« gouvernés » face aux gouvernants serait le propre de la Révolution
américaine, tandis que la française se caractériserait par l'axiomatique
centralisatrice des « droits de l'homme ». En fait, la question de l'es-
clavage, qui sous-tendait l'économie-monde tout entière, indique la
zone où l'une et l'autre ne passentplus qu'en idée (de la liberté).
Comme le fait remarquer Susan Buck-Morss dans son remar-
quable Hegel et Haïti, la critique des Lumières porte sur l'esclavage
comme institution, non sur sa réalité d'exploitation et d'asservis-
sement de millions d'hommes, de femmes et d'enfants. « Le para-
doxe entre les discours des libertés et la pratique de l'esclavage
fut caractéristique des nations occidentales qui se succédèrent à
la tête de l'économie mondiale26. » Depuis la Hollande du xvie siècle
jusqu'au xvuie siècle franco-britannique, l'esclavage était devenu une
métaphore si stratégique pour dire toutes les formes de domination

from Below, University of Tennessee Press, Knoxville, 1990, p. 228 (cité par Peter
Hallward, art. cité, p. 5).
26. Susan Buck-Morss, Hegel et Haïti (2000), Paris, Editions Lignes, 2006, p. 9.
Ioo Guerres et Capital

en Europe qu'elle pouvait coexister sans difficultés aucunes avec sa


pratique dans les colonies (cf. Locke) des nations «opulentes et civili-
sées» (Adam Smith). La « naturalité » de l'esclavage était aussi « natu-
relle » que la liberté de P« homme » pour la pensée des Lumières
(Rousseau compris), observe Susan Buck-Morss. L'abolition de l'es-
clavage n'a pas été la mise en application de principes, ou même d'une
« dynamique » propre à la Révolution française : « Les plus ardents
opposants de l'esclavage montrent peu d'empressement à réclamer
l'abolition, le demi-million d'esclaves de Saint-Domingue sefitl'ac-
teur de sa propre liberté27. »
La thèse fascinante (et rigoureusement documentée) de Hegel
et Haïti selon laquelle la dialectique du maître et de l'esclave a été
pensée à partir de la révolution nègre de Haïti peut prêter à discus-
sion. L'essentiel est ailleurs : le fait que chez Marx la « lutte entre le
maître et l'esclave » n'ait pas été utilisée littéralement, mais seule-
ment comme métaphore de la lutte de classe, a incontestablement
été une occasion manquée pour extraire le marxisme de l'eurocen-
trisme propre à la définition « manchestérienne » du Capital (Susan
Buck-Morss va beaucoup plus loin : « il y a dans le marxisme officiel
une composante implicite qui relève du racisme28 »).
Si cette révolution avait été analysée etproblématisée par Marx,
les nombreuses impasses dans lesquelles le mouvement ouvrier s'est
échoué auraient pu être, sinon contournées, du moins confrontées
à une toute autre configuration de la réalité des possibles. On aurait
d'abord pu tirer l'enseignement que la première révolution proléta-
rienne victorieuse a été le fait d'une « guerre des races » menée par des
travailleurs « non-salariés ». Ensuite, inclure les « non-salariés » sans
en exclure le travail des femmes aurait permis de faire de tout « travail
gratuit » et non salarié la source d'inventions collectives contribuant a
détacher la théorie de la « valeur » du Capital de la marque trop visible
que l'économie politique bourgeoise y a imprimée. Ce point de vue

27. Ibid., p. 27.


28. Ibid., p. 61.
Deux histoires de la Révolution française 119

étriqué, centré sur le salariat et l'entreprise capitaliste, pèse encore


l o u r d e m e n t sur le déroulement des luttes et le développement des
s t r a t é g i e s politiques d'émancipation.
La révolution nègre, comme toutes celles qui ont réussi, n'a pas eu lieu
à la pointe la plus technologiquement avancée du développement
capitaliste, mais là où il était « en retard » sur ses transformations et
contradictions intrinsèques, dans des « colonies » (car la Chine et
la Russie de l'époque révolutionnaire pouvaient être considérées
des « semi-colonies »). On aurait ainsi pu sérieusement ébranler la
conception « progressiste » et « révolutionnaire » du capitalisme et
de la bourgeoisie que l'existence même des colonies esclavagistes
rend illisible (ou trop lisible).
À emprunter le point de vue de la « division sociale du travail » et
non celui de la seule organisation du travail, la « grande expérience »
haïtienne gagne encore en importance. La « guerre de races », qui est
au fondement de l'économie-monde du capital depuis l'accumula-
tion primitive, a été gagnée par les esclaves en ouvrant un espace d'ac-
tion politique mondial au mot d'ordre « Prolétaires de tous les pays,
unissez-vous ! » C'est seulement à cette condition que le « de tous les
pays » peut déborder l'Europe et déployer son « internationalisme ».
Car l'abolition de l'esclavage n'a pas aboli la guerre de races, qui
s'est tout au contraire poursuivie jusqu'à aujourd'hui « par d'autres
moyens » (comme l'esclavage lui-même). Sa puissance de division
« raciste » se manifeste à l'occasion de chaque « crise » du capita-
lisme (nous l'avancions en introduction : le racisme n'est pas création
« biopolitique » de la « modernité » mais de la plus vieille accumula-
tion primitive dans son infinie continuité).
On raconte que Lénine a fêté le jour où la Révolution russe a
dépassé les quelques semaines de vie de la Commune de Paris. Que
dire alors d'un processus d'insurrection révolutionnaire de douze
ans ? Aujourd'hui encore, Alain Badiou fait référence à Spartacus
pour thématiser la révolte des esclaves-combattants et célébrer
e
n Toussaint - le « Spartacus noir » - la résurrection d'une « vérité
Ioo Guerres et Capital

éternelle ». Sauf que celle-ci tourne historiquement au désavantage du


précédent des esclaves thraces voulant retourner à la maison, à la diffé-
rence des révolutionnaires haïtiens qui veulent, eux, détruire le monde
entier de la plantation esclavagiste19.
« Oubliée » par les révolutionnaires européens de la classe
ouvrière, la révolution nègre a été remise sur le devant de la scène
par les militants anticolonialistes comme le momentum de l'éman-
cipation des Noirs, de la régénération africaine et des politiques
révolutionnaires de décolonisation. « En faisant volontairement
un anachronisme, on pourrait dire que le tiers-monde a commencé
à germer à partir de Saint-Domingue. Ici nous nous inspirerons
de l'idée de Sauvy - qui comparait le tiers-monde au tiers état car
"ignoré, exploité, méprisé" comme lui. La planète étant divisée en
premier, deuxième et troisième mondes et ce troisième monde
voulant aussi "devenir quelque chose"30. » Parce que les choses y
arrivent toujours en retard et en avance (penser ici à ce « prolétariat
moderne » des gigantesques « usines » de canne à sucre, plus prolé-
tariat et plus moderne que « n'importe quel groupe de travailleurs
existant à cette époque », à suivre C.L.R. James), rien ne s'y développe
dans le sens d'un marxisme dont le sens serait donné relativement à
la (téléo-)logique du processus capitaliste. BlackMarxism. Toussaint
- ou l'ouverture et la brèche dans la multiplicité des guerres d'exploita-
tion, de domination et de sujétion qui instituent le régime biopoli-
tique de l'accumulation continuée du Capital.

29. Nick Nesbitt fait une remarque en ce sens dans Caribbean Critique: Antillean Critical
Tbeoryfrom Toussaint to Glissant, Oxford, Oxford University Press, 2013, p. 10-11.
30. Selim Nadi, « C.L.R. James et les luttes panafricaines », Parti des indi-
gènes de la république, 5 mars 2014 ( U R L : indigenes-republique.fr/
c-l-r-james-et-les-luttes-panafricaines).
5-
Biopolitiques
de la guerre civile
permanente
5-i/ La séquestration temporelle
de la classe ouvrière (et de la société toute entière)
Mis à l'abri du danger de la Révolution, placé sous les auspices de
la Restauration, le capital va-t-il se développer « pacifiquement » ?
Pour l'idéologie libérale, la réponse est, sans hésitation, affir-
mative. En 1814, année de la défaite des armées napoléoniennes
que Cari Schmitt fait coïncider avec la « victoire de la révolution
industrielle», Benjamin Constant énonce l'une des premières
ritournelles du libéralisme: «Nous sommes arrivés à l'époque du
commerce, époque qui doit nécessairement remplacer celle de la
guerre, comme celle de la guerre a dû nécessairement la précéder". »
L'histoire des xixe et xxe siècles a montré qu'il avait tort. Tout au
long du xixe siècle, le « calcul civilisé » de l'économie ne va aucune-
ment se substituer à « l'impulsion sauvage » de la guerre, il va tout au
contraire déchaîner la guerre civile pour transformer le prolétariat en
force de travail soumise et précipiter l'Etat-nation dans un nouveau
type de guerre : la guerre impérialiste totale, qui est inextricablement

i- Benjamin Constant, De l'esprit de conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la


civilisation européenne, Paris, Imprimerie nationale, 1992, p. 58.
Ioo Guerres et Capital

guerre interétatique, guerre économique, guerre civile et guerre


coloniale.
La continuation de l'« accumulation primitive » dans la période
dite postrévolutionnaire se manifeste par l'intensification de la colo-
nisation interne (formation de la force de travail industrielle impli-
quant des guerres civiles généralisées et de nouvelles guerres de
subjectivité) et de la colonisation externe (le long siècle de l'abroga-
tion de l'esclavage a coïncidé avec une extension de la colonisation
couvrant la presque totalité de la planète). Couplées à la puissance
du Capital industriel et au développement de la science et de la
technique, les violences multiples des divisions raciales, sexuelles,
de classes et les guerres qu'elles entraînent vont franchir un nouveau
seuil.
Au xixe siècle, le dressage « subjectif» des prolétaires pour les
fixer à l'appareil de production en normalisant leurs comportements
et leurs modes de vie de manière à transformer le temps de la vie en
« temps de travail » ne peut se réaliser que par le déclenchement d'une
« guerre civile généralisée ». Avec Foucault, nous privilégions le terme
de « guerre civile » sur celui de « lutte de classe », car la « guerre civile
permanente », la « guerre civile généralisée » dont la dénégation est
l'un des premiers axiomes de l'exercice du pouvoir implique une série
de pouvoirs et de savoirs, mais aussi des forces et des institutions irré-
ductibles au conflit des ouvriers avec les capitalistes à l'intérieur de
l'usine, bien qu'elles soient un élément constituant du mode deproduction.
Le biopouvoir intervient sur une population qui a déjà subi une
première vague de dressage par les techniques disciplinaires et bio-
politiques, historiquement indissociables de toutes les démonstra-
tions de force de la guerre primitive d'accumulation. Cette première
modélisation des comportements se révèle en effet encore insuffi-
sante. Pour avoir donné lieu à des formes de résistance et à des luttes
acharnées dans un contexte de crises sociales et de soulèvements
populaires, les dispositifs de pouvoir et les guerres de subjectivité
de cette séquence étaient loin d'assurer une soumission assez forte
Biopolitiques de la guerre civile permanente 125

au nouvel ordre mondial du travail. La multiplication des mesures de


coercition o ù la sauvagerie le dispute à l'économisme le plus rigou-
reux en témoigne à la fin de l'Âge classique, quand la croissance des
richesses et des biens encouragent le « besoin de sécurité » dans un
moment de forte expansion du tissu urbain qui fait proliférer le prolé-
tariat des villes. Le vagabond fait ainsi figure pour les Physiocrates
de diable de l'antiproduction qu'il faut chasser, marquer, mettre au
travail forcé, réduire en esclavage, etc. On explique que le danger
qu'il représente pour l'économie politique de la production est celui
« des troupes ennemies répandues sur la surface du territoire, qui y
vivent à discrétion comme dans un pays conquis et qui y lèvent de
véritables contributions sous le titre d'aumônes2 ». Selon une autre
version, à peine plus tardive, qui annonce la célèbre formule sur le
prolétaire n'ayant « rien à perdre que ses chaînes », les vagabonds sont
des êtres « avides de nouveautés, audacieux et d'autant plus entrepre-
nants qu'ils n'ont rien à perdre et qu'ils sont familiarisés avec l'idée
de punition qu'ils méritent chaque jour ; intéressés aux révolutions
de l'État, qui peuvent seules changer leur situation, ils saisissent avec
ardeur toutes les occasions qui se présentent d'exciter les troubles3 ».
La construction exclusivement disciplinaire du paradigme négatif
du vagabond ne suffisant plus, on comprend la nécessité d'ajuster les
mécanismes de pouvoir pour leur faire prendre en charge et mettre
sous surveillance les conduites quotidiennes dans un quadrillage plus
serré du corps social sans lequel laforme-salaire ne peut encadrer tout
le socius.
Au xixe siècle, les dispositifs de pouvoir qui assurent la produc-
tion, la reproduction et la gouvernementalité de la classe ouvrière
vont être fondamentalement au nombre de deux : la famille, et ce que
Foucault appelle « les institutions de la séquestration temporelle ».
Le Trosne, Mémoire sur tes vagabonds et sur les mendiants (1764), p. 4, cité par Michel
Foucault dans La Société punitive, op. cit., p. 50 (repris dans Surveiller et punir, op. cit., p. 79).
3- Des moyens de détruire ta mendicitéen France en rendant les mendiants utiles à l'Etat sans
ks rendre malheureux (1780), p. 17, cité par Robert CasteX, Les Métamorphoses de ta question
sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995, p. 105.
Ioo Guerres et Capital

« Séquestration » est un concept qui contribue à différencier le XIXe


siècle de l'époque classique du « grand enfermement », la séquestra-
tion concernant moins l'espace (parfixationdans un système fermé)
que le temps (par encadrement de l'existence) qui va donner à la colo-
nisation interne un nouvel essor et une nouvelle emprise faisant droit
à la production de la force de travail comme disposition subjective
adéquate à la nécessité de la libertédu travail4.
C'est pourquoi la colonisation interne ne s'attache pas à la disci-
plinarisation des ouvriers sans la doubler d'une biopolitique où seront
impliqués les femmes, les enfants, les mendiants, les criminels, les
malades, etc., c'est-à-dire l'ensemble de la population pauvre qu'il faut
moraliser et normaliser en la soumettant à la « pénalisation de l'exis-
tence5 ». La « biopolitique » s'y révèle comme ce dispositif multipli-
cateur de pouvoir dans la guerre civile généralisée qu'elle administre
et dont l'objet est le sujet, à savoir la vie. Pas la « vie nue », mais la vie
dans ses articulations et ses passages de plus en plus qualifiés : la vie
de famille, la vie militaire, la vie à l'école, la vie au travail, à l'hôpital,
à la prison, etc. C'est toute l'économie biopolitique de la vie équipée
qui se dessine ici avec ces instances productrices d'un « sur-pouvoir »
renouvelant en intensité autant qu'en extension le modèle discipli-
naire de la structure étatique qui se déploie à présent le long des
appareils sociaux Ainsi l'institution du temps de travail présuppose-
t-elle le contrôle et la disciplinarisation biopolitiques de l'ensemble des
temporalités. Pour contraindre au « temps de travail », il faut disci-
pliner le temps de la « vie », de la naissance à la mort. Pour imposer
les rythmes de la production, il faut contrôler, intégrer, normaliser
et moraliser tous les rythmes de la vie. « Il a fallu faire la chasse à la
fête, à l'absentéisme, au jeu, à la loterie notamment, comme mauvais
rapport au temps en tant que manière d'attendre l'argent, non pas de
la continuité du travail, mais de la discontinuité du hasard. Il a fallu
amener l'ouvrier à maîtriser le hasard de son existence : maladie,

4. Selon la formule de Robert Castel, op. cit., p. 176.


5. Michel Foucault, La Société punitive, op. cit., p. 197 (leçon du 14 mars 1973).
Biopolitiques de la guerre civile permanente 127

c h ô m a g e . Il a fallu lui apprendre cette qualité qu'on appelait la


prévoyance, le rendre responsable de lui-même en lui offrant des
caisses d'épargnes6. »
La continuité entre « l'horloge de l'atelier, le chronomètre de la
chaîne et le calendrier de la prison7 », constitutifs du dressage de la
force de travail stricto sensu, implique une disciplinarisation trans-
versale au temps de la production du côté du temps de l'épargne,
du temps de la reproduction, du « temps libre ». Le temps étant le
seul « bien » possédé par les prolétaires, l'ouvrier échange du temps
(de travail) contre du salaire, tandis que le « criminel » est astreint
à échanger du temps (de liberté) pour payer son « crime » (le plus
souvent, contre la propriété). Le marxisme, jusqu'au marxisme hété-
rodoxe le plus novateur, procède en sens contraire : le capital s'ap-
proprie d'abord du temps de travail pour ensuite - après un long
cheminement conduisant à la fin de la Seconde Guerre mondiale -
exploiter le temps de la vie dans la « société de consommation », et de
manière plus intense et plus diffuse encore dans le « postfordisme ».
Avec la révolution industrielle, on passe de la localisation des indi-
vidus, c'est-à-dire de leur fixation à une terre (espace) sur laquelle
on pouvait exercer la souveraineté et prélever une rente, à une
« séquestration temporelle ». La « séquestration » est un « engre-
nage temporel » qui capture les individus de façon à ce que leur vie
soit toujours soumise au temps homogénéisant du capital, et qu'elle
soit en conséquence de part en part socialisée. Pour penser la « séques-
tration temporelle », il ne faut pas s'en tenir aux dispositifs spatia-
lisés comme l'usine, l'école, l'hôpital, etc., même si le temps y règle
la discipline, ou se maintenir dans la seule question de l'« internali-
sation » de la discipline du temps8. « Les caisses d'épargne, les caisses
de prévoyance » (ressortissant à ce qu'on appellera au xx e siècle le

6- Ibid., p. 216 (leçon du 21 mars 1973).


7- Ibid., p. 73 (leçondu24janvieri973).
8- C'est encore la perspective d'Edward P. Thomson, dans Temps, discipline du travail
et capitalisme industrie! (1967), Paris, La Fabrique, 2004, chap. VII.
Ioo Guerres et Capital

welfarë) constituent autant de dispositifs de contrôle, de discipljn


risation et de fabrication de normes sociales quifixentles prolétaires
aux temporalités et aux rythmes du capitalisme tout en le prenant
dans « une discursivité de l'existence totale [...] de l'individu de |a
naissance à la mort9 ».
Les institutions de séquestration temporelle seront dites « jn.
discrètes » en ce qu'elles s'occupent de choses qui ne les concernent
pas directement. Elles sont également « syncrétiques », comme dans
l'exemple de l'usine de soieries employant des femmes analysée
par Foucault, car elles imposent des comportements qui semblent
ne concerner la production qu'indirectement : ne pas échanger ni
travailler avec les hommes dans l'usine, mais aussi ne pas sortir le
dimanche... Au centre de l'activité de ces institutions, il y a toujours
la vie dans sa totalité - dans laquelle le travail est pris et soumis
à un rapport de production qui est d'abord de pouvoir sur la vie, de prise
du pouvoir sur l'existence. Répétons-le : de ce point de vue, la forme
sociale de la production et de la reproduction étendue à l'ensemble
de la société dans sa « subsomption réelle » n'est pas, comme telle,
l'invention du postfordisme.
« Les institutions prennent en charge le contrôle direct et indirect
de l'existence. Elles prélèvent dans l'existence un certain nombre de
points qui sont, en général, le corps, la sexualité et les relations inte-
rindividuelles io. » Les institutions de séquestration temporelle sont
des dispositifs de pouvoir générés par la guerre civile généralisée qui,
en continuant la guerre par d'autres moyens, assurent une gouverne-
mentalité relativement stable, prévisible, régulière des comporte-
ments valant pour fabrication du social et « défense de la société »
- capitaliste, cela va sans dire.
Concluons. Si la « gestion du temps » passe par la discipline mili-
taire de l'usine, c'est aussi en ce que celle-ci est partie prenante d'un
dispositif plus global où « il est inadmissible que la force de travail

9. Michel Foucault, La Société punitive, op. cit., p. 221 (leçon du 21 mars 1973)-
10. Ibid., p. 217.
Biopolitiques de la guerre civile permanente 129

isse se c o n t e n t e r d e " p a s s e r le t e m p s " " ». C e qui d o n n e t o u t e sa


vûleur à la g u e r r e du t e m p s d é c l e n c h é e par le c a p i t a l i s m e c o n t r e la
société t o u t e entière.

5.2/ La formation
de la cellule familiale
La guerre civile généralisée, condition et c o n s é q u e n c e d e la
formation d e la f o r c e d e travail, est en m ê m e t e m p s une « guerre
de subjectivités». L a production d e subjectivité e s t à la fois la
première des p r o d u c t i o n s capitalistes e t l'une d e s principales
modalités de la guerre, e t d e la guerre civile.
L a lutte c o n t r e les illégalismes prolétaires p o u r mater le refus d e
se soumettre aux disciplines et au modèle de subjectivation du travail-
leur salarié ne m e t donc pas seulement e n j e u les dispositifs classiques
de la guerre civile ; dans une s o c i é t é libérale indexée sur la p r o p r i é t é
privée, on ne fixe pas les prolétaires à l'appareil d e p r o d u c t i o n par la
seule contrainte é c o n o m i q u e , on n'entretient pas leur assujettisse-
ment u n i q u e m e n t avec la « discipline d e la faim » e t la m e n a c e d e la
prison, on ne « régularise » pas leurs c o m p o r t e m e n t s par une pure e t
simple répression (police des m œ u r s ) ou par l'imposition brutale des
nouvelles normes.
D è s lors q u e le passage d e la condition d e prolétaire e x p r o p r i é à
celle de travailleur salarié est loin d'être automatique, la rencontre d e
l'« homme aux écus » e t des ouvriers qui définit le capitalisme indus-
triel requiert un long travail de conversion de la subjectivité. Pendant
la colonisation, des peuples entiers, après avoir é t é expropriés d e leur
« vie de sauvages », se s o n t laissés mourir plutôt q u e de t o m b e r dans
un esclavage qui pouvait inclure l'option du « travail libre ». « Travail
libre » q u e la pratique du travail à mort dans les ateliers e t les manu-
factures rapproche tant d e l'esclavage tout court que \cMomingStar -
l'organe des libre-échangistes anglais - pourra s'écrier : « N o s esclaves

Edward P. Thompson, op. cit., p. 79.


ioo Guerres et Capital

blancs s o n t les v i c t i m e s du travail qui les c o n d u i t au t o m b e a u ; i| s


s'épuisent et meurent sans tambour ni trompette 1 2 . » L'extermination
par le travail d e v i e n t ainsi la vérité absolue d e la guerre globale d e l'ac-
cumulation primitive qui t r a n s f o r m e les villes industrielles en conti-
nents noirs d e taudis et d'ateliers dans lesquels on s'entasse - sa seule
limite s e m b l a n t être la révolte d e s pauvres réduits à l'état d e « chair
à m é c a n i q u e ' 3 ». Q u e les places d e c e u x qui périssent soient aussitôt
r e m p l i e s ne p o u v a i t s ' e x p l i q u e r q u e p a r la m o n t é e du paupérisme,
d o n t on ne p e u t très l o n g t e m p s ignorer qu'il alimente le nomadisme
e t Pillégalisme p r o l é t a i r e s t o u t en m e n a ç a n t la s o c i é t é libérale de
« conflits cataclysmiques » avec un « p e u p l e barbare qui hante la cité
plus qu'il ne l ' h a b i t e ' 4 ». E t a t d ' u r g e n c e en f o r m e d e « classes labo-
rieuses, classes d a n g e r e u s e s » qui fait ressembler Paris à « un campe-
m e n t d e n o m a d e s » ( L e c o u t u r i e r ) , e t o ù m e n a c e une guerre à mort
de type colonial d o n t l'issue e s t si incertaine q u e c ' e s t l'insurrection
victorieuse d e S a i n t - D o m i n g u e qui ressurgit au c œ u r d e s faubourgs
ouvriers. Ainsi c e t e x t e p u b l i é en d é c e m b r e 1 8 3 1 dans le Journal des
débats iu lendemain d e la révolte des canuts lyonnais : « C h a q u e habi-
tant vit dans sa f a b r i q u e c o m m e les planteurs d e s colonies au milieu
d e leurs esclaves ; la sédition d e L y o n est une e s p è c e d'insurrection
d e S a i n t - D o m i n g u e [...] L e s B a r b a r e s qui m e n a c e n t la s o c i é t é [...]
s o n t dans les f a u b o u r g s d e nos villes manufacturières [...] Il faut que
la classe moyenne sache bien l'état des choses; il faut qu'elle connaisse
sa position. » L a science de la f o r c e d e travail et d e la reproduction de
la main d'oeuvre o u v r i è r e v a en c o n s é q u e n c e d e v o i r s'élargir à l'en-
s e m b l e du territoire urbain en faisant d e la gestion d e la population
l'objet d e n o u v e a u x é q u i p e m e n t s collectifs. L e s pouvoirs « positifs »
qu'ils e x e r c e n t (l'école, la politique d e l'habitat, l'hygiène publique,

12. MomingStar, juin 1863. Cité dans Karl Marx, Le Capital, livre I, section VIII, chap.
X (« La journée de travail »), éd. citée, p. 1257 (nos italiques).
13. Selon une note de police faite à Lille en 1858, citée par Lion Murard et Patrick
Zylberman, Le Petit Travailleur infatigable. Villes-usines, habitat et intimités au xi>f siècle.
Recherches, 1976, p. 54.
14. Jacques Donzelot, Police desfamilles, Paris, Minuit, 1977, p. 54.
Biopolitiques de la guerre civile permanente 131

la médicalisation d e s populations...) s o n t au c œ u r d e la redéfinition


économique-libérale d e l'État.
C e d o n t o n p r e n d c o n s c i e n c e dans le l o n g x i x e siècle, â g e d e la
rationalisation d e la mise au travail en masse, c ' e s t q u e le d é v e l o p -
p e m e n t c a p i t a l i s t e e s t i m p e n s a b l e s a n s le d r e s s a g e d e s c o r p s e t
des esprits p o u r les n o u v e l l e s f o n c t i o n s p r o d u c t i v e s e t s u b j e c t i v e s
requises p a r l ' a c c u m u l a t i o n du c a p i t a l . O u p o u r le d i r e m i e u x , o n
comprend qu'il n'y a pas d e d r e s s a g e ( s o m a t i q u e ) durable d e s c o r p s
sans un d r e s s a g e moral d e s esprits qui a p p a r t i e n t d e plein d r o i t à la
transversalité disciplinaire de la science biopolitique des populations.
faction sociale conditionne ainsi la relève du critère mercantiliste du
rendement dans un laissez-faire (la « liberté du travail ») qui ne carac-
térise guère la gestion du pouvoir quant à c e t t e m ê m e f o r c e d e travail
qu'il f a u t « cultiver au sens p r o p r e du mot, c'est-à-dire [...] travailler
pour la faire travailler, afin d e faire pousser et récolter c e d o n t le travail
est porteur: la richesse s o c i a l e " ». O r cette « culture » ne saurait aller
sans une culture générale d e la division d e la s o c i é t é libérale.

La constitution d e la famille restreinte, avec ses identités sexuelles


et la distribution d e s pouvoirs e t d e s f o n c t i o n s qu'elles impliquent
(travail « productif » p o u r les h o m m e s e t travail « r e p r o d u c t i f » non
rémunéré p o u r les f e m m e s ) , sans oublier le contrôle des a f f e c t s
et du désir incestueux qui y circulent, est le produit d ' u n e guerre
de production d e subjectivité qui c o n c e r n e d e f a ç o n d i f f é r e n t e le
prolétariat e t la bourgeoisie. M a i s elle vise ici e t là les f e m m e s d e la
façon la plus spécifique, dans la mesure m ê m e o ù la crise du pouvoir
souverain patriarcal e t d e son exercice dans d e s e n s e m b l e s orga-
niques tendant à se disloquer est la raison première d e la constitu-
tion de la famille restreinte. T r o p s o u v e n t négligée dans l'histoire
du capitalisme, la formation d e la famille conjugale d é p e n d d e la
transformation d e la domination d e s f e m m e s par le t r u c h e m e n t
d'une domestication intérieure qui est paradigmatique d e cette

•S- Robert Castel,<#>. cit., p. 180.


ioo Guerres et Capital

« guerre d e subjectivité » qu'il f a u t d é c i d é m e n t réinscrire à l'ho-


rizon d e l'émancipation d e l'hommeprivé.
L a « c a m p a g n e c o n t r e la m a s t u r b a t i o n » d e s e n f a n t s , qui a tant
m o b i l i s é les m é d e c i n s e t les é d u c a t e u r s d e la fin du x v m e à la fin du
XIXe siècle, incite la famille bourgeoise à l'élimination de tous les inter-
médiaires (précepteurs e t gouvernantes), à la suppression, si possible,
des d o m e s t i q u e s (y c o m p r i s les nourrices), et à la transformation de
l'espace familial en e s p a c e d'éducation e t d e surveillance continues.
T o u t en favorisant la diffusion de la médecine d o m e s t i q u e (la mastur-
bation est une « maladie »), le c o r p s d e l'enfant doit être l'objet d'une
attention permanente d e la part des parents (les Pensées sur l'éducation
d e L o c k e en fournissent l'un d e s premiers e x e m p l e s systématiques).
A v e c t o u t e s les c o n s i g n e s p r a t i q u e s qu'elle c o m p o r t a i t , c e t t e véri-
table croisade « a é t é un moyen d e resserrer les rapports familiaux et
de renfermer dans une unité substantielle et a f f e c t i v e m e n t saturée le
rectangle central p a r e n t s - e n f a n t s 1 6 ». L a transformation d e la grande
famille prise dans une toile c o m p l e x e d e relations d e d é p e n d a n c e et
d'appartenance en famille restreinte, cellulaire, conjugale e t parentale
telle qu'on la c o n n a î t aujourd'hui dans son a u t o n o m i e é c o n o m i c o -
m o r a l e e s t le f a i t d e c e g o u v e r n e m e n t d e s e n f a n t s qui conditionne
à s o n t o u r la f o r m a t i o n d e la figure b o u r g e o i s e d e l ' é p o u s e e t de la
« m è r e d e famille ». Q u ' à l'extérieur, il ne lui reste plus qu'à s'adonner
à s e s b o n n e s œ u v r e s e t à d e s m i s s i o n s é d u c a t i v e s c o n f i r m e qu'il
e s t e s s e n t i e l q u e le c y c l e d e la n o r m a l i s a t i o n b o u r g e o i s e s'auto-
entretienne en liant circulairement t o u t e la série d e s é l é m e n t s qui le
c o m p o s e . L a f e m m e s e t r o u v e ainsi a t t a c h é e à c e t t e p r o d u c t i o n de
subjectivité qui mêle à la valorisation du corps d e l'enfant par la cellule
familiale (resserrée en conséquence sur le noyau parental) une infiltra-
tion d e la sexualité par une t e c h n o l o g i e d e p o u v o i r médical, collabo-
rant à la valorisation é c o n o m i q u e e t affective d e l'enfant par l'État qui
pourra prendre en charge la formation technique d e sa normalisation

16. Michel Foucault, Les Anormaux. Cours au Collège de France (1974-1975), Paris,
Gallimard /Seuil, 1999, p. 250 (leçon du 12 mars 1975).
Biopolitiques de la guerre civile permanente 133

au m o y e n d'institutions p é d a g o g i q u e s spécialisées. L a sexualité d e


l'enfant se révèle alors c o m m e c e leurre de l'inceste (de l'indiscrétion
incestueuse d e s p a r e n t s à son transfert dans le désir i n c e s t u e u x d e s
enfants) par lequel les parents a b a n d o n n e r o n t à l'Etat son « c o r p s d e
p e r f o r m a n c e ' 7 »...
L e s c o n d i t i o n s e t les m o d a l i t é s d e l'intervention sur les milieux
populaires sont tout autres. E n e f f e t , avec la transformation du prolé-
tariat e u r o p é e n en « f o r c e p r o d u c t i v e », les c o n d i t i o n s d e travail, d e
logement, la mobilité e t la précarité « rendent d e plus en plus fragiles
les relations de famille e t invalident la structure familiale' 8 » au profit
de F union libre. O ù l'on retrouve la question du vagabondage des indi-
vidus et des enfants singulièrement accentuée dans la première moitié
du xix e siècle par l'urbanisation hors contrôle liée à l'industrialisation,
l ' e x p l o s i o n d é m o g r a p h i q u e e t le d é v e l o p p e m e n t du p a u p é r i s m e .
C ' e s t la lutte contre c e s fléaux sociaux auxquels se mêlent d e s déter-
minations p a t h o l o g i q u e s (la c o n t a g i o n , les é p i d é m i e s ) e t d e s inté-
rêts hygiénistes qui impose de renouveler l'ancien régime des alliances
et des filiations au p r o f i t d ' u n e nouvelle alliance d e l'ordre é t a t i q u e
et de l'ordre familial dans laquelle se glisse l'initiativeprivée (l'ordre
patronal, assisté d e l'Eglise), p r e m i è r e intéressée à la moralisation du
mode d e vie ouvrier et d e son habitat. C ' e s t la grande campagne p o u r
la « moralisation des classes pauvres ».
L a stratégie familialiste lancée en direction du prolétariat par les
nombreuses sociétés d e philanthropie sera, à la d i f f é r e n c e de celle qui
visait la sphère b o u r g e o i s e , une c a m p a g n e p o u r le rétablissement du
mariage e t la promotion d e la vie familiale : « Mariez-vous, ne faites pas
des enfants d'abord pour les abandonner ensuite [à la charge d e l'Etat].
C'est toute une campagne contre l'union libre, contre le concubinage,
contre la fluidité extra ou para-familiale' 9 . » L e remplacement de la d o t
par le travail d o m e s t i q u e non rémunéré contribue à la régularisation

>7- Ibid., p. 241-242 (leçon du 5 mars 1975).


•8. Michel Foucault, Le Pouvoir psychiatrique, op. cit.,p. 84 (leçon du 28 novembre 1973).
'9- Michel Foucault, Les Anormaux, op. cit., p. 254 (leçon du 12 mars 1975).
ioo Guerres et Capital

d e s c o m p o r t e m e n t s d a n s un e s p a c e d o m e s t i q u e d o n t l ' é c o n o m i e
sociale consiste à d o n n e r une nouvelle assise au pouvoir patriarcal en
s o u m e t t a n t l'entrée d e s f e m m e s sur le marché du travail au contrôle
d e l'homme, mais aussi à stimuler la surveillance d e l ' h o m m e ( e t des
e n f a n t s ) par la femme domestiquée en son ménage.
À partir d e s a n n é e s 1 8 2 0 - 1 8 2 5 , ' e s p a t r o n s , les p h i l a n t h r o p e s et
les p o u v o i r s publics d é p l o i e n t une énergie c o n s i d é r a b l e p o u r loger
la famille dans un nouvel habitat d o m e s t i q u e dont l'exemple paradig-
matique va être la cité ouvrière. O n annonce qu'elle sera « le tombeau
d e l'émeute » d e s insurgés d e 1848 e t qu'elle v a « clore l'ère d e s révo-
l u t i o n s 1 0 » du peuple en armes avec son m o d è l e pavillonnaire isolant
d e trois p i è c e s . Si « la f a m i l l e b o u r g e o i s e s'est c o n s t i t u é e dans un
resserrement tactique d e ses m e m b r e s [sur l ' e n f a n t ] visant à refouler
ou à c o n t r ô l e r un ennemi d e l'intérieur, les d o m e s t i q u e s " » (elles/
ils tiennent lieu d e ce désir q u e l'on é p i e e t surveille), on d e m a n d e en
revanche aux prolétaires d e répartir leurs c o r p s dans un e s p a c e stra-
tégique de séparation (une pièce p o u r les parents, une p i è c e pour les
e n f a n t s , une p i è c e c o m m u n e : le m o d è l e apparaît vers 1 8 3 0 dans les
plans d e s p r e m i è r e s c i t é s o u v r i è r e s ) p r o p r e à é v i t e r P« é c œ u r a n t e
p r o m i s c u i t é », t o u t en e x c l u a n t l'étranger, le « c o u c h e u r », c'est-à-
dire le célibataire « logé » qui ouvrait e n c o r e l'espace familial sur un
c h a m p social d o n t le désir n'était pas absent. L a famille populaire, le
l o g e m e n t o u v r i e r s o n t d o n c à la fois p r o j e t é s c o n t r e les conditions
d e réalité d e l'inceste a d u l t e toujours p o s s i b l e e t d r e s s é s c o n t r e les
« tentations de l'extérieur » (menant au « cabaret » e t à la « rue »). La
famille l o g é e verra ainsi t o u s ses m e m b r e s refluer vers un régime de
libertéet de résidence surveillées par ces équipements collectifs d e disci-
plinarisation patronale qui s o n t au principe m ê m e de la biopolitique

20. Selon le bon docteur Taillefer, médecin de la cité Napoléon, qui fut la première
cité ouvrière de Paris, et auteur de la brochure Des cités ouvrières et de leur nécessitécomme
hygiène et tranquillité publique (1850).
21. Jacques Donzelot, La Police des familles, op. cit., p. 46.
Biopolitiques de la guerre civile permanente 135

d'une s o c i é t é libérale à destination d e la population ouvrière que l'on


entend d e la sorte fixer.
Si le bon ouvrier est le p è r e d e famille (il est Xanti-sublime1*), o n
comprend aisément l'économie qui pousse à rendre l'ouvrier proprié-
taire. O n lit dans Ia Revue d'Hygiène, en a o û t 1 8 8 6 : « C e n'est pas lui
qui p o s s è d e sa maison, c'est b i e n t ô t sa maison qui le p o s s è d e . E l l e
o p è r e sur lui u n e t r a n s f o r m a t i o n c o m p l è t e 2 3 . » M a i s e n c o r e faut-il
mettre à l'actif d e c e t t e transformation la création d'une intimité qui
ne se limite pas à sa f o n c t i o n d e m a t r i c e d é m o g r a p h i q u e : o u t r e la
conjugalisation du désir, o b j e c t i v e m e n t placée sous la L o i d e l'usine
qui e l l e - m ê m e en d é p e n d (ne naît-elle pas d e la s é p a r a t i o n du lieu
d'habitation e t d e l'espace r é s e r v é au travail ?), la maison p a r t i c i p e
en e f f e t d i r e c t e m e n t à la production subjective de l'habitude indivi-
duelle. L ' h a b i t u d e , é c r i v e n t L i o n M u r a r d e t Patrick Z y l b e r m a n , e s t
« le chaînon manquant de tout le dispositif : irréductible à la p r o f e s s i o n ,
d é b o r d a n t l ' e n s e m b l e du c h a m p social, elle o f f r e prise à une p é d a -
g o g i e m i c r o s c o p i q u e , i n f i n i m e n t d é m u l t i p l i é e 2 4 ». L u i r e v i e n t d e
recoudre en intensité les deux territoires séparés du t e m p s productif
et du t e m p s libre en faisant de la totalité de la vie du travailleur l'objet
et le sujet du pouvoir. Aussi idéalisé soit-il par les associations chari-
tables, ceproto-welfare d o n n e lieu à une intimité disciplinaire reposant
sur une stratégie des c o m p o r t e m e n t s et une tactique d e s sentiments
lapoursuite de la guerrepar le moyen régulateur
qui se présentent c o m m e
d'une biopolitique de l'intimité. C e n'est pas q u e la dictature patronale
du workfareet le régime militaire d e l'organisation du travail industriel
cessent (« dans l'atelier, j e suis v o t r e c h e f , v o u s ê t e s m e s soldats. J e

22. Au sens de cette irrégularité et de cette autonomie ouvrière des plus qualifiés,
insoumis au patron et irrespectueux de la morale familiale, qui se reconnaissent par déri-
sion, au milieu du xix' siècle, dans ce terme de « sublime », cf. Denis Poulot, Question
sociale. Le Sublime ou te travailleur parisien te! qu'il est en 1870, Paris, Maspero, 1980 (1"
éd., 1870). Poulot en propose un « diagnostic pathologique » (p. 123) pour lui opposer
l'ouvrier consciencieux dont le centre de vie est la famille (p. 139).
2
3- Lion Murard, Patrick Zylberman, Le Petit Travailleur infatigable, op. cit., p. 155.
H- Ibid., p. 185.
ioo Guerres et Capital

c o m m a n d e , il f a u t m'obéir »), c'est q u e l'obéissance fait l'objet d'une


science des c o m p o r t e m e n t s qui scelle la conjonction biopolitique des
disciplines et du libéralisme. U n e science d e l'homme autant qu'une
science de classe.
C e s d e u x politiques d e p r o d u c t i o n d e subjectivité v o n t aboutir
à un m o d è l e familial « interclassiste » f o n d é sur c e q u e l'on appelle
alors, en r é f é r e n c e au m o n d e ouvrier, « la maison habitée bourgeoi-
s e m e n t », m ê m e s'il a r t i c u l e d e f a ç o n t o u t e d i f f é r e n t e le commun
interdit eu égard aux j e u x malheureux d e la sexualité e t d e l'alliance
qui hantent la m o d e r n e arche familiale. E n t r e ici e n j e u rien d e moins
q u e le dualisme entre une surveillance médicale d e la sexualité infan-
tile e t un c o n t r ô l e social d e t y p e policier-judiciaire d e la sexualité
a d u l t e d e s classes d a n g e r e u s e s . « D e u x t y p e s d e c o n s t i t u t i o n de la
cellule familiale, d e u x t y p e s d e définition d e l'inceste, d e u x caracté-
risations d e la peur d e l'inceste, d e u x faisceaux d'institutions autour
d e c e t t e p e u r : j e ne dirais pas qu'il y a d e u x s e x u a l i t é s , l'une bour-
g e o i s e e t l'autre prolétarienne (ou populaire), mais j e dirais qu'il y a
d e u x m o d e s d e sexualisation d e la famille o u d e u x m o d e s d e fami-
lialisation d e la sexualité, d e s e s p a c e s familiaux d e la sexualité et de
l'interdit s e x u e l 2 5 . »
E n e f f e t : si, d'un c ô t é , la réorganisation d o m e s t i q u e d e la famille
a u t o u r du d a n g e r j u d i c i a i r e m e n t c o n t r ô l é d e s m é l a n g e s parents-
e n f a n t s p a r t i c i p e d ' u n e « e u g é n i q u e d e la f o r c e d e travail » assistée
p a r les n o u v e l l e s t e c h n o l o g i e s d e d r e s s a g e ( d i s c i p l i n a i r e ) e t de
c o n t r ô l e ( b i o p o l i t i q u e ) en v u e d e f o r g e r u n e race de travailleurs16,
d e l'autre, le r a b a t t e m e n t m é d i c a l e m e n t assisté d e s p a r e n t s sur la
s e x u a l i t é d e s e n f a n t s p a r t i c i p e d e la f o r m a t i o n d ' u n corps de classe
« avec une santé, une hygiène, une d e s c e n d a n c e , une race », attestant
d e c e q u e F o u c a u l t appelle un « racisme d y n a m i q u e ». U n racisme de
2$. Michel Foucault, Les Anormaux, op. cit., p. 258.
26. Lion Murard, Patrick Zylberman, Le Petit Travailleur infatigable, op. cit., p. 17. La
culture d'une « race de travailleurs » prend ainsi la relève du racisme anti-ouvrier surde-
terminé par l'expérience coloniale sur lequel nous avons ouvert ce chapitre (penser à la
« tourbe de nomades » du baron Hausmann).
Biopolitiques de la guerre civile permanente 137

l'expansion, qui va porter tous ses fruits à partir d e la s e c o n d e moitié du


£
XIX siècle 2 7 .

5.3/ Le dressage subjectif


n'est pas idéologique
L a guerre d e subjectivité n'est pas idéologique. Elle se d é p l o i e à
travers d e s dispositifs, d e s institutions, des techniques, des savoirs
qui, ensemble, encadrent les individus dans un s y s t è m e d'identités
et de f o n c t i o n s sans renvoyer d'abord à la c o n s c i e n c e et à son j e u d e
(fausses) représentations, qui t o u t au contraire en d é p e n d e n t . C ' e s t
en tant que le dispositif familial e s t activement pris dans tous les
mécanismes réels d'assujettissement que la famille d e m e u r e , jusqu'à
aujourd'hui, au centre d e l'organisation capitalistique du pouvoir
sur la vie e t au c œ u r des « conflits subjectifs » déchaînés par celle-ci.
Son é c o n o m i e ne se limite pas à mettre gratuitement à disposition
de la « s o c i é t é » le travail de r e p r o d u c t i o n ( a f f e c t i f e t é c o n o m i q u e )
des f e m m e s , elle constitue également un relais et un multiplicateur d e
pouvoir entre l'ensemble des institutions disciplinaires (école, armée,
usine, hôpital), et d e ceux-ci avec les n o u v e a u x appareils d e régula-
tion (caisses d ' é p a r g n e ou d e p r é v o y a n c e , mécanismes d'assistance,
services d'hygiène et de médicalisation...) sans lesquels le capitalisme
industriel ne pourrait pas durablement fonctionner.
A l ' Â g e c l a s s i q u e , le c o n t r ô l e e t la f i x a t i o n d e s individus à une
f o n c t i o n , à un rôle, à une identité é t a i e n t o b t e n u s par leur a p p a r t e -
nance territoriale à d e s castes, à des communautés, à des g r o u p e s tels
que les corporations, les jurandes, etc., avec lesquels s'articulait étroi-
tement la filiation verticale d e s générations impliquées dans l'ancien
régime d e la famille. À partir du x i x e siècle, en raison d e la d i s l o c a -
tion d e c e s c o r p s d ' a p p a r t e n a n c e e t d e la désintégration d e l'ancien
m o d è l e familial p a r la fixation (du « travail libre ») sur la f a b r i q u e ,
les i n d i v i d u s s o n t attachés et rattachés c o m m e d e l ' e x t é r i e u r à une

27. Michel Foucault, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 164-166.


ioo Guerres et Capital

multiplicité d e dispositifs d e « séquestration du temps » dont le conti-


nuum n'est autre q u e le temps utile de vie. « Ils sont, à leur naissance,
placés dans une c r è c h e ; dans leur e n f a n c e , e n v o y é s à l'école ; ils vont
à l'atelier ; p e n d a n t leur vie, ils relèvent d'un bureau d e bienfaisance ;
ils p e u v e n t d é p o s e r à une caisse d ' é p a r g n e ; ils finissent à l'hospice.
B r e f , durant t o u t e leur vie, les gens entretiennent d e s liens avec une
multiplicité d'institutions 1 8 . »
L ' i m p u l s i o n qui incite les individus à e n t r e r dans e t sortir de ce
r é s e a u d ' i n s t i t u t i o n s d i s c i p l i n a i r e s e t d ' a p p a r e i l s r é g u l a t e u r s est
d o n n é e par la famille « réduite » dont il stimule la refondation conjugale
en la soutenant d e t o u t ses pouvoirs (le pouvoir s'exerce en réseau).
C a r il n'y a pas « rétrécissement progressif d e la famille ancienne [...]
d o n t les f o n c t i o n s originaires auraient é t é p r o g r e s s i v e m e n t prises
en charge par les [nouveaux] é q u i p e m e n t c o l l e c t i f s 2 9 » ; il y a tout au
contraire élargissement e t intensification du p o u v o i r dans un nouvel
organe destiné à équiper tous les individus d'une alliance latérale entre
é p o u x (« M a r i e z - v o u s ! ») qui servira c o m m e matrice d e s disciplines
et principe des régulations. Il faudra p o u r ce faire que le père conserve
d e v a n t la loi le p r i n c i p e d e s o u v e r a i n e t é qui i n t è g r e le n o u v e a u
s y s t è m e d e d o m i n a t i o n p r o p r e à la m i c r o m é c a n i q u e du p o u v o i r
familial : « G r â c e au C o d e civil, la famille a c o n s e r v é les s c h é m a s de
s o u v e r a i n e t é : domination, a p p a r t e n a n c e , liens d e suzeraineté, etc.,
mais elle les a limités aux r a p p o r t s h o m m e - f e m m e e t aux rapports
p a r e n t s - e n f a n t s 3 0 . » Q u e la f a m i l l e m o d e r n e é c h o u e à remplir ses
f o n c t i o n s d e normalisation garanties par l ' a g e n c e m e n t c o n c r e t des
rapports de domination en son sein, qu'un individu s'avère incapable
d e suivre la discipline scolaire ou celle d e l'usine, d e l'armée ou de la
prison, e t l'on fera alors intervenir la « f o n c t i o n psy », c'est-à-dire non

28. Michel Foucault, La Société punitive, op. cit., p. 211.


29. Recherches, numéro spécial Généalogie du Capital, 1. Les équipements depouvoir, n° 13,
décembre 1973, p. 122. Aux côtés de Félix Guattari (directeur du Cerfi) et de Gilles
Deleuze, Michel Foucault a participé aux discussions qui ont ponctué la rédaction de
ce numéro.
30. Michel Foucault, Les Anormaux, op. cit., p.
Biopolitiques de la guerre civile permanente 139

plus directement un pouvoir (disciplinaire), mais un savoir (médical)


des p a t h o l o g i e s d e l'intime visant au r e d r e s s e m e n t d e s c o m p o r t e -
ments. S o i t une autre s o r t e d e pouvoir, ou d e « s u r - p o u v o i r », d o n t
l'appareillage c o n t r i b u e r a à la r e p r o d u c t i o n é l a r g i e d e s i n d i v i d u s
comme sujets et comme sujets à des discours de vérité.
D a n s la guerre civile généralisée déchaînée par le libéralisme p o u r
transformer le prolétariat en f o r c e d e travail, les savoirs c o n s t i t u e n t
une arme stratégique. L e s sciences d e l'homme, les sciences sociales
naissantes c o u v r e n t r e m a r q u a b l e m e n t c e t t e f o n c t i o n d'appareil d e
vérification du pouvoir.
T o u t e f o r m a t i o n d e p o u v o i r n é c e s s i t a n t un savoir, les relations
de pouvoir stratégique d o i v e n t s e stabiliser à la f o i s dans d e s d i s p o s i -
tifs de p o u v o i r (disciplines, g o u v e r n e m e n t a l i t é ) e t dans d e s savoirs
( m é t h o d e s d'observation, techniques d'enregistrement, p r o c é d u r e s
d'investigation e t de recherche...) p o u r être à m ê m e d e « gouverner »
de m a n i è r e r e l a t i v e m e n t s t a b l e e t p r é v i s i b l e les c o m p o r t e m e n t s .
Ainsi, parallèlement au p o u v o i r qui s'exerce sur e t dans la famille, s e
c o n s t i t u e un « savoir m é d i c a l - p s y c h i a t r i q u e » qui n'en d é p e n d pas,
mais qui n'aurait p a s d ' e f f i c a c i t é s a n s le p r e m i e r . L e s a v o i r m é d i -
cal-psychiatrique e s t p r o p r e à c e t t e « f o n c t i o n psy » qui ne c e s s e r a
de s'étendre dans la d e u x i è m e moitié du x i x c siècle en fonctionnant à
l'intérieur d e chaque dispositif d e pouvoir : « Si vous v o y e z apparaître
des p s y c h o l o g u e s à l'école, à l'usine, dans les prisons, à l'armée, etc.,
c'est qu'ils sont intervenus e x a c t e m e n t au m o m e n t o ù chacune de ces
institutions se trouvaient dans l'obligation [...] d e faire valoir c o m m e
réalité le p o u v o i r qui s'exerçait à l'intérieur d'elles 3 '. »
C e p o u v o i r du savoir s e p r é s e n t e c o m m e le principe d e réalité
à partir d u q u e l l'individu s'institue en sujet e t le sujet s e c o n s t i t u e
c o m m e « l ' e f f e t - o b j e t » d'un investissement analytique qui l'amène
à é p o u s e r un s y s t è m e d i f f é r e n t i e l d e développement r a p p o r t é à une
norme universelle, d o n t la jurisprudence est d'un savoir clinique.

3i- Michel Foucault, Le Pouvoirpsychiatrique, op. a't.,p. 187.


ioo Guerres et Capital

P a r « g u e r r e civile g é n é r a l i s é e », o n d e v r a d o n c c o m p r e n d r e ici
les c o n t i n u u m s d ' i n t e r v e n t i o n s qui c o n d u i s e n t d e l ' e x p r o p r i a t i o n la
plus v i o l e n t e d e la t e r r e e t d e s l i b e r t é s d ' a s s o c i a t i o n q u ' e l l e ménage
au dressage disciplinaire d e s c o r p s , aux c a m p a g n e s biopolitiques pour
la Famille r e s t r e i n t e f a i s a n t c o m m u n i q u e r l ' a s s u j e t t i s s e m e n t souve-
rain d e la f e m m e e t la p r o m o t i o n d e la m è r e d e famille a v e c la consti-
tution d e s n o u v e a u x savoirs é d u c a t i f s e t m é d i c o - p s y c h i a t r i q u e s , qui
v i e n n e n t rabattre le g o u v e r n e m e n t par la famille sur le g o u v e r n e m e n t
d e s familles. E n t r e la f o r m a t i o n d e la f o r c e d e travail e t sa répression
s a n g l a n t e lors d e s é m e u t e s e t d e s r é v o l u t i o n s qui o n t é c l a t é t o u t au
l o n g d u x i x c s i è c l e , l e s i n s t i t u t i o n s d i s c i p l i n a i r e s , s é c u r i t a i r e s e t de
s o u v e r a i n e t é c o n t i n u e n t la g u e r r e c i v i l e p a r t o u s c e s m o y e n s , qui
b i p o l a r i s e n t l ' i n d i v i d u a t i o n d e s p o p u l a t i o n s t o u t e n f a v o r i s a n t le
branchement stratégique (et non idéologique) d e la f a m i l l e p o p u l a i r e
sur la famille b o u r g e o i s e .
6.
La nouvelle
guerre coloniale
Cette guerre ne ressemble à aucune autre :
tous les souvenirs de la tactique européenne
n'y servent point et souvent y nuisent.
Alexis de Tocqueville, « Travail sur l'Algérie
(octobre 1X41)

Autour de nous, les lumières se sont éteintes.


Alexis de Tocqueville, « Rapport du 24 mai 1847,
au nom de la commission de la Chambre
chargée d'examiner le projet de loi relatif
aux crédits extraordinaires demandés pour l'Algérie
Entre les guerres napoléoniennes et les guerres totales du x x c siècle,
une nouvelle vague de guerres de colonisation d é f e r l e sur la planète.
C e q u e l'on appelle p u d i q u e m e n t la « d e u x i è m e expansion euro-
péenne » et qui se dit mieux en englobement capitaliste de la Terre1 est
directement lié à la révolution industrielle et à l'industrialisation de
l'espace e t du temps, à la suprématie militaire qu'elles d é c u p l e n t 2 ,
au d é v e l o p p e m e n t du capitalisme financier (la « nouvelle b a n q u e »)
et aux premières crises de surproduction... Elle n'est pas sans
rapport non plus avec les problèmes de gouvernementalité
p o s é s par la colonisation interne qui ne parvient pas à contenir la
m o n t é e d e la lutte d e s classes et les é m e u t e s d e la « p o p u l a c e ».
Ernest R e n a n en conclura q u ' « une nation qui ne colonise pas est
irrévocablement v o u é e au socialisme 3 ».

1. Quelques chiffres : en 1800, les puissances européennes occupent ou contrôlent


35 % de la surface terrestre ; 67 % en 1878, et 84 % en 1914. On pensera à la fameuse
phrase attribuée à Cecil Rhodes, fondateur de la compagnie diamantaire De Beers et
de la Rhodésie (après avoir été gouverneur de la province du Cap) : « Si je le pouvais,
j'annexerais les planètes. »
2. Canonnière, fusil en acier à amorce à percussion et chargement par la culasse,
mitrailleuse...
3- Emest Renan, « La réforme intellectuelle et morale de la France » (1871).
ioo Guerres et Capital

Bien q u e précédant le plein e s s o r de l'impérialisme après 1 8 7 0 , la


guerre d e c o n q u ê t e d e l'Algérie par la France ( 1 8 3 0 - 1 8 7 1 ) nous inté-
resse particulièrement car elle va croiser, d i r e c t e m e n t o u indirecte-
m e n t , e t p a r plusieurs biais, la « q u e s t i o n s o c i a l e » e t les luttes des
m o u v e m e n t s révolutionnaires dans la m é t r o p o l e . O u t r e c e t t e poli-
t i q u e d ' « assimilation » p o s t - e s c l a v a g i s t e e t d e c o l o n i e d e peuple-
m e n t e n c o u r a g e a n t l'expatriation d e s classes dangereuses, la stricte
imbrication d e la g u e r r e e t d e la g u e r r e civile dans une g u e r r e colo-
niale requalifïée en « p e t i t e g u e r r e » e t e x p é r i m e n t é e en A f r i q u e du
N o r d contre les « A r a b e s » fournit les techniques militaires employées
p a r la « R é p u b l i q u e » p o u r é c r a s e r l ' i n s u r r e c t i o n d e juin 1 8 4 8 . L e
colonel C h a r l e s Callwell ne s'y t r o m p e r a pas : dans son livre, c'est la
« répression » d e la « sédition » et d e l'« insurrection » dans les « pays
civilisés » p a r d e s t r o u p e s régulières qui o u v r e le c h a m p d'applica-
tion d e s smallwars, d o n t o n aurait pu croire qu'elles se limitaient aux
c a m p a g n e s d e c o n q u ê t e s (« lorsqu'une grande puissance ajoute à ses
possessions le territoire d e races barbares ») e t aux expéditions puni-
tives « contre des tribus vivant à proximité d e colonies lointaines 4 ».
L e u r définition en tant q u e « guerre d e partisans » (partisan warfare)
est là p o u r nous d é t r o m p e r en rétablissant (dès l'introduction) le bon
o r d r e d e la guerre réelle en Civilisés, barbares, sauvages. L a conquête
française de l'Algérie o c c u p e inévitablement une place de choix
dans c e qui e s t c o n s i d é r é c o m m e le grand traité late Victorian de la
contre-insurrection.
Disqualifiant t o u t e e s p è c e de nostalgie pour ce que Hannah
A r e n d t appelle un « âge d'or d e la sécurité » (il n'aurait é t é rompu qu'à
la fin du x i x e siècle p a r la p e n s é e raciale d e s B o e r s ) 5 , c e s nouvelles
g u e r r e s d e c o n q u ê t e r é v è l e n t le c a r a c t è r e c o n t i n u é d e l'accumu-
lation p r i m i t i v e p a r la c o n t i n u i t é du r a c i s m e c o l o n i a l d e l ' é p o q u e

4. Charles Callwell, Small Wars: TbeirPrinciplesandPractices, Londres, HSMO, 3e éd.,


1906, chap. 1, p. 22.
5. Hannah Arendt, L'Impérialisme (1951), Paris, Seuil, « Points-Essais », 2010, p. 19 (et
chap. 3 sur la société raciale des Boers et sa valeur de modèle pour l'élite nazie).
La nouvelle guerre coloniale 145

industrielle. Il v a très v i t e c o n t r i b u e r au d é v e l o p p e m e n t « scienti-


fique » d e la f o r m u l e impérialiste « Expansion is everytbing » dans le
corollaire le suivant c o m m e son o m b r e depuis le milieu du XIXE siècle :
« Race is everytbing. » C e qui confirme notre hypothèse : le capitalisme
est consubstantiellement un « marché » d e la s u b s o m p t i o n mondiale
qui inclut, dans sa réalité m ê m e , la création c o n t i n u é e et racialement
f o n d é e d e l'accumulation « coloniale ». L e c o n c e p t m ê m e d e « m o d e
de p r o d u c t i o n i n d u s t r i e l » d o i t i m p é r a t i v e m e n t i n c l u r e c o m m e
« f o r c e s p r o d u c t i v e s » les v i o l e n c e s i m p é r i a l i s t e s d e la p r é d a t i o n
et du racisme c o l o n i a u x b u r e a u c r a t i s é e s dans un « G o u v e r n e m e n t
des races a s s u j e t t i e s 6 », au m ê m e titre q u e le travail, le capital e t la
« nouvelle banque » finançant l'ensemble (avec protection d e l'Etat).
L'affirmation est, il e s t vrai, bien p e u a r e n d t i e n n e au v u d e l'apriori
sous-tendant t o u t e son analyse de l'anomalie B o e r s , e t qui s ' é n o n c e
c o m m e par incidence : le « d é v e l o p p e m e n t capitaliste normal » scel-
lerait « la fin l o g i q u e d ' u n e s o c i é t é r a c i a l e 7 ». P r o b l è m e : l ' e x p a n -
sion impérialiste relève ( é c o n o m i q u e m e n t ) d u p r e m i e r en incluant
(historiquement) la s e c o n d e dans une thanatopolitique raciale d o n t
on pourrait écrire, c o m m e le suggère Olivier L e C o u r G r a n d m a i s o n ,
qu'elle e s t « la poursuite d e s o b j e c t i f s de la biopolitique par d'autres
moyens »...
L a nouvelle guerre coloniale b o u l e v e r s e aussi d e f o n d en c o m b l e
le c o n c e p t e t la réalité d e la g u e r r e telle q u ' e l l e é t a i t p r a t i q u é e en
E u r o p e . Si, à la suite de R o s a L u x e m b u r g , C a r i Schmitt décrit parfai-
t e m e n t l'impérialisme c o m m e « p r i s e d e terres » ( e t m e n t i o n n e en
c o n s é q u e n c e l'expansion coloniale), il néglige en revanche les moda-
lités d e la g u e r r e c o l o n i a l e qui a n t i c i p e n t e t p r é p a r e n t la « g u e r r e
totale ». D e m ê m e , M i c h e l F o u c a u l t fait d e la « g u e r r e d e s races » le
moyen de rétablir, contre le savoir juridico-politique des philosophies
de la s o u v e r a i n e t é , la singularité historique d e la g u e r r e à l'horizon

6. Cf. Lord Cromer, « The Government of the Subject Races », Edinburgb Review,
1908.
7- Hannah Arendt, L'Impérialisme, op. cit., p. 149.
ioo Guerres et Capital

d e c e qu'il qualifie d e « guerre f o n d a m e n t a l e » ; mais il ne s'intéresse


g u è r e à la dominante coloniale d e la « guerre d e s races ». L a « g u e r r
d e civilisations » pour porter le « progrès » e t les « Lumières » chez I
« sauvages » est pourtant une vieille pratique européenne. Elle prend
un t o u r nouveau, à savoir universaliste, républicain et libéral, avec la
mission civilisatrice d e la F r a n c e p o s t r é v o l u t i o n n a i r e dressée contre
le « d e s p o t i s m e oriental », la barbarie d e l'Arabe et le fanatisme guer-
rier d e la « religion m a h o m é t a n e » (la religion « du glaive » dénoncée
par M o n t e s q u i e u est mise au service de la lutte coloniale entre « deux
civilisations 8 »).
A u s s i bien du c ô t é du c o l o n i s é q u e d e celui du colonisateur, la
g u e r r e d e c o n q u ê t e e t d e p a c i f i c a t i o n ne p o u v a i t ê t r e une guerre
« conventionnelle » visant à la reddition du souverain et à la capitula-
tion d e ses armées. L e c o l o n i s é n'est pas un ennemi organisé autour
d ' u n e a r m é e régulière o b é i s s a n t au c o m m a n d e m e n t centralisé d'un
E t a t qui, c o m m e e n E u r o p e , aurait su monopoliser la machine de
guerre : échappant à tout pouvoir central, les tribus arabes (nomades)
e t les cultivateurs ( e s s e n t i e l l e m e n t b e r b è r e s e t kabyles) avaient de
tout temps été armés et entretenaient jalousement le droit à l'exercice
d e l a f o r c e mis au service d e leur « i n d é p e n d a n c e ». Présenté comme
un pillard né, l'« indigène » algérien était d o n c singulièrement bien
é q u i p é p o u r p r a t i q u e r c e q u e d e p u i s la g u e r r e d ' E s p a g n e on appe-
lait la « guérilla », que b e a u c o u p d'officiers français servant en Algérie
ne connaissaient que t r o p p o u r avoir a f f r o n t é c e t t e « véritable plaie,
cause première d e s malheurs d e la France » ( N a p o l é o n à L a s Cases).
C ' e s t f o r t d e c e t t e e x p é r i e n c e menaçant d e se répéter en Algérie
q u ' à la fin d e l ' a n n é e 1 8 4 0 , l ' a r m é e d ' A f r i q u e s e d é c i d e à « battre
la g u é r i l l a a v e c s e s p r o p r e s m o y e n s », e n l ' e s p è c e d ' u n e guerre a
o u t r a n c e e t d ' u n e contre-guérilla tirant t o u t e s les conséquences de
l'adresse d ' A b d el-Kader, l'émir des « A r a b e s » (« e s p è c e de Cromwell
m u s u l m a n », s e l o n T o c q u e v i l l e ) , au g é n é r a l T h o m a s - R o b e r t

8. Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l'État colonial-


Paris, Fayard, 2005, p. 128,85-89.
La nouvelle guerre coloniale 147

p u g C a u d , gouverneur d e la colonie : « Q u a n d ton armée marchera en


vant nous nous retirerons, mais elle sera f o r c é e d e se retirer e t nous
reviendrons. N o u s nous battrons quand nous le jugerons convenable.
Nous o p p o s e r aux f o r c e s q u e tu traînes derrière toi serait folie. M a i s
nous les fatiguerons, nous les détruirons en détail 9 . »
C o m m e n t en e f f e t « livrer bataille » selon les règles et le droit d e
la « guerre d e nation à nation » c o n t r e un ennemi aussi insaisissable,
et qui n'est autre q u e la p o p u l a t i o n m o b i l i s é e c o n t r e une a r m é e d e
conquête et d'occupation ? L e s limites d ' e s p a c e et d e t e m p s propres
à la guerre c o n v e n t i o n n e l l e s ' é t e n d e n t à t o u t le t e r r i t o i r e o c c u p é
et à toute la s o c i é t é en en c h a n g e a n t p r o f o n d é m e n t la nature e t en
contestant le principe m ê m e d e l'avènement d ' u n e paix durable qui
ne pourra jamais ê t r e d é c r é t é e a v e c les « A r a b e s ». ( F r a n t z F a n o n :
« C o m m e pour illustrer le caractère totalitaire d e l'exploitation c o l o -
niale, le colon fait du colonisé une s o r t e de quintessence du mal I O , »)
Après les avoir d é f a i t , il s'agira d ' e x e r c e r une « d o m i n a t i o n t o t a l e »
pour e x p l o i t e r e t r e n d r e irréversible la c o n q u ê t e , s e l o n la r e c o m -
mandation du t r è s libéral A l e x i s d e T o c q u e v i l l e d a n s un r a p p o r t
qu'il a rédigé c o m m e d é p u t é spécialisé dans les questions coloniales.
« D o m i n a t i o n t o t a l e » e s t le n o m b i o p o l i t i q u e d ' u n nouvel état de
guerre permanente.
C o m m e le s u g g é r a i t T o c q u e v i l l e d a n s s o n « T r a v a i l s u r l'Al-
gérie » ( 1 8 4 1 ) - c e f a c t u m sur lequel devraient se p e n c h e r les tenants
de la théorie selon laquelle le « p r o b l è m e du libéralisme est celui d e
gouverner le moins p o s s i b l e » - , la g u e r r e c o l o n i a l e d o i t p r a t i q u e r
tout ce que « le d r o i t d e s g e n s » d e la guerre c o n v e n t i o n n e l l e inter-
disait, et qui r e l è v e à p r é s e n t d ' u n e s t r a t é g i e g l o b a l e d e terreur e t
de famine : ravager l ' é c o n o m i e du territoire o c c u p é , « détruire t o u t
ce qui ressemble à une agrégation p e r m a n e n t e d e s p o p u l a t i o n s , o u
en d'autres t e r m e s à une ville », p r a t i q u e r d e s razzias, i n c e n d i e r les

9- Lettre d'Abd el-Kader à Bugeaud, citée par Yves Lacoste, La Question post-coloniale,
Paris, Fayard, 2010, p. 297.
I0
' Frantz Fanon, Les Damnés de la terre (1961), Paris, La Découverte, 2002, p. 44.
ioo Guerres et Capital

villages, rafler les t r o u p e a u x , « s ' e m p a r e r d e s h o m m e s sans armes,


d e s f e m m e s et des enfants », ne faire aucune distinction entre civil et
militaire (sans t o u t e f o i s e x é c u t e r systématiquement les prisonniers).
Ainsi q u e l'explique celui qui se présente c o m m e un partisan respon-
s a b l e d e la v o i e m o y e n n e , l'action du g o u v e r n e m e n t sur c e s popu-
lations ne d o i t « p o i n t s é p a r e r la d o m i n a t i o n d e la c o l o n i s a t i o n et
v i c e v e r s a ». B u g e a u d , c e t a n c i e n d e la g u e r r e d ' E s p a g n e , résume
ainsi les o b j e c t i f s de la guerre : « L e b u t n'est pas d e courir après les
A r a b e s , c e qui e s t f o r t inutile ; il est d ' e m p ê c h e r les A r a b e s de semer,
de récolter, d e pâturer, [...] de j o u i r d e leurs c h a m p s [...]. A l l e z tous
les ans leur brûler leurs récoltes [...], o u bien exterminez-les jusqu'au
d e r n i e r " . » Si T o c q u e v i l l e s ' o p p o s e à c e t t e dernière e x t r é m i t é et lui
p r é f è r e l'idée d e « c o m p r i m e r les A r a b e s », il p a r t a g e avec Bugeaud
la n é c e s s i t é d ' a d a p t e r l'armée à c e s n o u v e a u x g e n r e s d e c o m b a t de
t y p e c o n t r e - i n s u r r e c t i o n n e l en p r o m o u v a n t d e s p r o c é d é s préfigu-
rant la m o d u l a r i t é d e l'organisation d e l'armée qui s'est généralisée
dans les a n n é e s i 9 6 0 . S'il f a u t maintenir les « g r a n d e s expéditions »
p o u r montrer « aux A r a b e s qu'il n'y a pas dans le pays d'obstacles qui
puissent nous arrêter », il fera valoir qu'« il vaut mieux avoir plusieurs
p e t i t s c o r p s m o b i l e s e t s'agitant sans c e s s e a u t o u r d e p o i n t s fixes
q u e d e s g r a n d e s a r m é e s ». C e l a p a s s e par la « création d ' u n e armée
spéciale à l'Afrique » qui seule sera à m ê m e de lutter contre le « marau-
d a g e à main a r m é e 1 2 » en r e t o u r n a n t c o n t r e les « B a r b a r e s » leurs
p r o p r e s « m é t h o d e s ».
L ' a p p r o b a t i o n d e la s t r a t é g i e militaire d e B u g e a u d c o n t r e les
populations algériennes (« e n f u m a g e » c o m p r i s 1 J ) ne vaut cependant

11. Cité par François Maspero, L'Honneur de Saint-Arnaud, Paris, Pion, 1993, p. 177-178-
12. Alexis de Tocqueville, « Travail sur l'Algérie », Œuvres complètes, 1 . 1 , Paris,
Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 706,710,716. Cf. Olivier Le Cour
Grandmaison, op. cit., p. 98-114.
13. Dans le texte de Tocqueville : «J'ai souvent entendu [...] des hommes que je
respecte, mais que je n'approuve pas, trouver mauvais qu'on brûlât les moissons, qu'on
vidât les silos et enfin qu'on s'emparât des hommes sans armes, des femmes et des
enfants. Ce sont là, selon moi, dei nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple
La nouvelle guerre coloniale 149

pas p o u r soutien d e son p r o j e t d e colonisation paramilitaire d e l'Al-


gérie ( u n e c o l o n i s a t i o n d e v é t é r a n s i n s p i r é e d u m o d è l e romain e t
1
visant à la fabrication d'une armée de travailleurs *). P o u r T o c q u e v i l l e
en e f f e t , t o u s les m o y e n s c o e r c i t i f s nécessaires à la « domination sur
les A r a b e s sans laquelle il n'y a ni s é c u r i t é p o u r la p o p u l a t i o n e u r o -
péenne, ni progrès d e la c o l o n i s a t i o n ' 5 » n'ont d'autre b u t q u e d'ins-
crire l ' e x c e p t i o n c o l o n i a l e , p a r la « n o r m a l i s a t i o n » d e la situation
algérienne (lapacification), sous la règle générale du libéralisme (« que
les c o n d i t i o n s é c o n o m i q u e s s o i e n t telles [en A l g é r i e ] qu'on puisse
facilement s'y procurer l'aisance e t y atteindre s o u v e n t la richesse »)
et du « libre c o m m e r c e » avec la France ' 6 . Soit le principe d'un gouver-
nement colonial libéral faisant r e p o s e r l a « liberté » d e s seuls colons (la
population e u r o p é e n n e s e s u b s t i t u e à l'« é l é m e n t i n d i g è n e » e n le
refoulant o u en le d é t r u i s a n t ' 7 ) sur d e s dispositifs q u e l'on p e u t dire,
avant la lettre, de guerre sécuritaire. C e u x - c i prolongent (à l'extérieur)
par ces moyens d'exception l'art libéral de gouverner (à l'intérieur) en
son rapport d e d é p e n d a n c e le plus étroit à c e t t e « f o r m i d a b l e quan-
tité d'interventions gouvernementales » e t à c e s « stratégies d e sécu-
rité qui s o n t - F o u c a u l t l'a bien vu - l'envers e t la c o n d i t i o n m ê m e
du libéralisme' 8 ». C e qui d o n n e un t o u t autre tour à l'affirmation d e
Tocqueville selon laquelle « [i]l ne faut pas dire : l'organisation sociale
en A f r i q u e d o i t ê t r e e x c e p t i o n n e l l e , sauf q u e l q u e s r e s s e m b l a n c e s ,

qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre » (« Travail sur l'Al-
gérie », op. cit., p. 704).
14. Le maréchal Bugeaud publie dès 1838 De l'établissement de légions de colons mili-
taires dans les possessions françaises de l'Afrique. Il en reprend l'argumentaire en 1842 dans
L'Algérie. Des moyens de conserver et d'utiliser cette conquête.
15. Lettre de Bugeaud à Genty de Bussy, 30 mars 1847.
16. « Rapport fait par M. de Tocqueville sur le projet de loi portant demande d'un
crédit de 3 millions pour les camps agricoles de l'Algérie », in Alexis de Tocqueville,
Œuvres complètes, t. III, op. cit., p. 404.
'7- On s'accorde à penser que la population globale de l'Algérie a été amputée de près
de la moitié (passant de 4 à 2,3 millions) entre 1830 et 1850.
'8. Michel Foucau 11, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 66-67 (leçon du 24 janvier
•979)-
ioo Guerres et Capital

mais au contraire : les c h o s e s doivent être m e n é e s en A f r i q u e comme


en France, sauf quelques e x c e p t i o n s ' 9 ». Parmi celles-ci, l'interdiction
du c o m m e r c e p o u r les « A r a b e s » q u e le libéral T o c q u e v i l l e estime
être « le moyen le plus e f f i c a c e d o n t o n puisse s e servir p o u r réduire
les t r i b u s 1 0 » .
L o r s q u e la r é v o l u t i o n d e f é v r i e r 1 8 4 8 s e t r a n s f o r m a en guerre
civile o ù p o u r la p r e m i è r e f o i s s e m a n i f e s t a la « c l a s s e o u v r i è r e »
c o m m e s u j e t p o l i t i q u e du combat de classe11 (« M a l h e u r à J u i n ! »),
qui pouvait m i e u x q u e les g é n é r a u x africains c o m b a t t r e non pas une
a r m é e , mais « les b é d o u i n s d e la m é t r o p o l e » c o m b a t t a n t sans cris
de guerre, sans chefs, sans drapeaux! Q u i é t a i t à m ê m e d ' o p é r e r non
p a s s u r un c h a m p d e b a t a i l l e , mais d a n s u n e ville, o ù les c o m b a t s
s e d é r o u l a i e n t d a n s les r u e s e t m a i s o n p a r m a i s o n , sinon c e u x qui
avaient pratiqué une guerre « totale » contre les « A r a b e s » - à l'instar
d e B u g e a u d , qui avait p a r t i c i p é à la répression du s o u l è v e m e n t des
13 e t 1 4 avril 1 8 3 4 ? Il é t a i t aussi l'auteur d e La Guerre des rues et des
maisons où la ville, p e n s é e c o m m e un c h a m p d e bataille sur le front
intérieur d e la lutte d e s c l a s s e s , d e v a i t ê t r e r é o r g a n i s é e en c o n s é -
quence... Q u i pouvait a f f r o n t e r « les barbares d e l'intérieur », sinon
c e u x qui a v a i e n t c o m b a t t u les « b a r b a r e s » d e s c o l o n i e s d a n s des
situations semblables ? Q u i pouvait écraser « c e t t e canaille rebelle »,
c e s « b ê t e s b r u t e s e t f é r o c e s » d e la p o p u l a c e révoltée sinon « l'Afri-
cain C a v a i g n a c », n o m m é g o u v e r n e u r d e l'Algérie en f é v r i e r 1848,
devenu ministre d e la guerre le 17 mai, o p é r a n t « dans Paris c o m m e il
eût fait aux m o n t a g n e s d e K a b y l i e » avec son armée de guerre civile ?
T o c q u e v i l l e , d'abord réticent (« par instinct plus q u e par réflexion »)
à l'endroit d e la « dictature militaire » mise en place sous l'autorité de

19. Alexis de Tocqueville, « Travail sur l'Algérie », Œuvres complètes, op. cit., p. 752.
20. Ibid., p. 705-706. Le « ravage du pays » n'est pour Tocqueville que « le second
moyen en importance ».
21. Il faut ici citer les Souvenirs de Tocqueville : « 1'insurTection de Juin ne fut pas, àvrai
dire, une lutte politique (dans le sens que nous avions donné jusque là à ce mot) mais un
combat de classe, une sorte de guerre servile » (Alexis de Tocqueville, Souvenirs, Paris,
Gallimard, 1978, p. 212-213).
La nouvelle guerre coloniale 151

Cavaignac, soutiendra sans réserve la destruction programmée d e l'en-


nemi intérieur par les tactiques militaire d e la « C o l o n i a l e » (un millier
de morts dans les c o m b a t s , trois mille e x é c u t i o n s après). D a n s « L e s
journées d e juin 1 8 4 8 », E n g e l s , qui p e u t r e p r e n d r e à l'occasion l'an-
tienne raciale sur le « niveau moral [...] très bas » d e s K a b y l e s e t d e s
Arabes mais n o n le racisme de classe qui h a n t e la F r a n c e d e s a n n é e s
1 8 4 0 , fait r é f é r e n c e pas moins d e trois f o i s à la guerre d'Algérie p o u r
montrer q u e les ouvriers parisiens, malgré leur e x p é r i e n c e militaire,
n'étaient pas préparés à faire f a c e au d é p l o i e m e n t d e « m o y e n s algé-
riens » e t à la « barbarie algérienne ». C o m m e n t pouvaient-ils p e n s e r
qu'on puisse m e n e r « en plein Paris la g u e r r e c o m m e en A l g é r i e » e t
s o u m e t t r e t o u t e une p o p u l a t i o n à une « g u e r r e d ' e x t e r m i n a t i o n » ?
C ' e s t q u e « la b o u r g e o i s i e a p r o c l a m é les o u v r i e r s non d e s e n n e m i s
ordinaires, mais d e s e n n e m i s d e la s o c i é t é qu'il f a u t e x t e r m i n e r " ».
L e s g é n é r a u x d e l'armée d ' A f r i q u e m a r q u e r o n t à jamais la « nature »
de la R é p u b l i q u e par l'écrasement algérien du soulèvement populaire,
auquel « les f e m m e s [...] prirent autant d e place q u e les h o m m e s 2 3 ».
B u g e a u d e n c o r e : « L a r é p u b l i q u e d é m o c r a t i q u e , v o u s l'avez ; la
république sociale, vous ne l'aurez jamais ! C ' e s t moi qui v o u s le dis,
prenez-en note. » L o i n d'être contrariée par la politique d'émigration
coloniale visant à faire du prolétaire un colon-propriétaire (Jesabre et
la charrue), la haine raciale des généraux africains reconnaît immédia-
tement le fil rouge reliant les « indigènes d e l'intérieur » aux indigènes
des colonies. C e q u e la gauche française, t o u t e à ses ardeurs républi-
caines, n'arrivera jamais à concevoir.
R e s t e q u e la d o m i n a t i o n e x e r c é e par le m o d è l e majorité ( c o l o -
nisateur/minorités (colonisé) « profite » également aux ouvriers
e u r o p é e n s . M a l g r é l ' e x p l o i t a t i o n qu'ils s u b i s s e n t en m é t r o p o l e , ils
partagent avec les capitalistes les d i v i d e n d e s d e la colonisation qui

22. Friedrich Engels, « Les journées de juin 1848 », in Karl Marx, Les Luttes de classes en
France, Paris, Editions sociales, 1981, p. 184.
23. Alexis de Tocqueville, Souvenirs, op. cit., p. 213. Il y voit « le soulèvement de toute
une population contre une autre ».
ioo Guerres et Capital

les « e m b o u r g e o i s e », selon l'expression d'Engels. C o m m e le souligne


e n c o r e celui-ci dans une lettre particulièrement caustique adressée
à K a u t s k y en 1 8 8 2 : « C e q u e p e n s e n t les o u v r i e r s anglais d e la poli-
tique coloniale ? E h bien, e x a c t e m e n t ce qu'en pensent les bourgeois
[...]. [ L ] e s ouvriers participent au m o n o p o l e colonial et commercial
d e l'Angleterre e t en vivent a l l è g r e m e n t 1 4 . » Il f a u d r a a t t e n d r e 1920
p o u r q u e L é n i n e , dans son rapport au II e congrès d e l'Internationale
c o m m u n i s t e , a f f i r m e q u e la lutte c o n t r e l ' i m p é r i a l i s m e sera victo-
rieuse quand l'offensive des « ouvriers exploités et o p p r i m é s [...] fera
sa jonction avec l'offensive révolutionnaire d e s centaines d e millions
d ' h o m m e s qui, j u s q u ' à p r é s e n t , é t a i e n t en d e h o r s d e l'histoire et
considérés c o m m e n'en étant q u e l'objet 2 S ».
L e s p o l i t i q u e s « raciales » f o n t é m e r g e r la f o r c e d e s divisions à
l'intérieur du p r o l é t a r i a t mondial e t la f a i b l e s s e d e l'internationa-
lisme ouvrier, s o u f f r a n t au f o n d d e s m ê m e s limites q u e son « frère »
libéral eu égard à son universalisme d e principe. Par un curieux chas-
sé-croisé, les premiers congrès socialistes se tenant à A l g e r à la fin du
x i x e e t au d é b u t du x x e siècle d é f e n d e n t « la main-d'œuvre française »
c o n t r e la m a i n - d ' œ u v r e italienne, c o n s i d é r é e c o m m e é t r a n g è r e ; et
tandis q u e les colonisateurs français se pensent « algériens », les colo-
nisés ne sont q u e les « indigènes » ou les « musulmans 2 6 ».
C o m m e pour les hiérarchies sexuelles, le pouvoir passe également
par les d o m i n é s qui le reproduisent en s'y c o n f o r m a n t . L e s ouvriers,
o b j e t d'un racisme d e classe p e n d a n t t o u t le x v m e e t le x i x e siècles,
le retournent contre les colonisés. L e croisement d e l'exploitation de
classe avec la domination du m o d è l e majoritaire en uniforme s'exerce
ici encore. Penser par e x e m p l e au citoyen-soldat napoléonien comme
m o d è l e populaire d ' u n e v e r t u c i v i q u e t o u t e masculine qui, dans les

24. Cf. Marxisme et Algérie, textes de Marx et Engels présentés et traduits par R-
Gallisot et G. Badia, Paris, UGE, 1976, p. 394. Engels reprend la même thèse dans sa
préface à la deuxième édition de La Situation des classes laborieuses en Angleterre (1892).
25. Marxisme et Algérie, op. cit.., p. 285.
26. Ibid., p. 265.
La nouvelle guerre coloniale 153

a n n é e s 1 8 4 0 , r e p r e n d du s e r v i c e sur le v e r s a n t le plus r é p u b l i c a i n
(celui du colon-ouvrier et du colon-laboureur) d e l'Algérie française. L a
guerre coloniale est en m ê m e t e m p s une « guerre de subjectivité », car
l'établissement de la relation de domination colonisateur/colonisé est
aussi une relation d'assujettissement qui va f o r m a t e r p o u r longtemps
la subjectivité d e s colonisateurs, c o m m e des colonisés.
A u s s i la d é c o l o n i s a t i o n p o l i t i q u e d o i t - e l l e ê t r e a c c o m p a g n é e
d'une décolonisation subjective, d ' u n e conversion de la subjectivité
qui, par retour critique sur l'économisme marxiste, viendra interdire
toute projection du capitalisme e t de ses acteurs dialectiques, bour-
geoisie « m o d e r n e » classes ouvrières d e t o u s les pays civilisés »,
dans un q u e l c o n q u e « progrès d e la civilisation » - selon le syntagme
moderniste utilisé par Engels à p r o p o s de la c o n q u ê t e d e l'Algérie, au
moment d e la capture du « chef arabe » ( d o n t il se r é j o u i t ) 2 1 .

27. Cf. F. Engels, TbeNortbem Star, 22 janvier 1848, in Marxisme et Algérie, op. cit., p. 25 :
« En gros notre opinion est qu'il est très heureux que le chef arabe ait été pris. La lutte
des Bédouins était sans espoir, mais bien que la façon dont la guene a été menée par des
soldats brutaux comme Bugeaud soit très condamnable, la conquête de l'Algérie est un
fait important et propice au progrès de la civilisation. » Plus généralement, sur cette
question du « modernisme » eurocentrique marxiste, cf. Peter Osbome, Marx, Londres,
Cranta Books, 2005, chap. 7 et 10.

\
7-
Les limites
du libéralisme
de Foucault
[Vous connaissez! la citation de Freud : « Acberonta movebo. »
H h bien, je voudrais placer le cours de cette année sous le signe
d'une autre citation moins connue et qui a été faite par |... |
l'homme d'Etat anglais Walpole qui disait, à propos
de sa propre manière de gou\ erner: « Qiiietanonmovere »,
« A ce qui reste tranquille il ne faut pas toucher ».
C'est le contraire de Freud en un sens.
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique
Hanté par la pensée quarante-huitarde et le projet d'une
« R é p u b l i q u e qui sera d é m o c r a t i q u e et sociale ou ne sera p a s »
(selon la formule d e s révolutionnaires de 1 8 4 8 ) , le x i x e siècle est
le siècle du t r i o m p h e du libéralisme avec son spectacle d e crises
et de misère ouvrière e n g e n d r é e s par la « liberté du c o m m e r c e ».
Celle-ci est s u p p o s é e se substituer à la guerre e t à l'emprise illi-
mitée d'un É t a t q u e l'on va limiter à la seule d é f e n s e d e la sûreté
des biens e t des p e r s o n n e s les possédant, selon le raisonnement très
« lockéen » d e Benjamin C o n s t a n t qui en conclut à la limitation d e s
droits politiques à c e u x qui o n t « le loisir indispensable à l'acquisi-
tion d e s L u m i è r e s 1 ». C e qui indique assez q u e la gestion libérale d e
la liberté ne deviendra l'horizon irréversible d e s s o c i é t é s d é m o c r a -
tiques qu'en c o m m e n ç a n t par o p p o s e r à la p e r s p e c t i v e d e la subver-
sion d e la s o c i é t é b o u r g e o i s e la réalité d e la guerre civile contre les
« b é d o u i n s d e l'intérieur». Il appartient d è s lors à l'ordre libéral
des c h o s e s q u e les survivants des j o u r n é e s d e Juin e t leurs familles

i. Cf. Benjamin Constant, Principes de politique applicables à tous les gouvernements


représentatifs et particulièrement à la constitution actuelle de ta France, 1815. Le motifs'y
énonce on ne peut plus clairement au chap. VII : « La propriété seule rend les hommes
capables de l'exercice des droits politiques ».
ioo Guerres et Capital

soient d é p o r t é s par milliers en A l g é r i e avec l'approbation d'un


T o c q u e v i l l e . Il v a expliquer les déchirements d e 1 8 4 8 - les libéraux
reprendront inlassablement ce motif - par la croissance continue de
l'Etat, sous l ' e f f e t d e s révolutions, au détriment d e la s o c i é t é qu'j|
f a u t laisserfaire p o u r mieux la défendre...
M a i s c e n'est pas seulement en raison d'un déni d e l'histoire de la
colonisation e t du rôle j o u é par les plus illustres libéraux qui y asso-
c i e n t la q u e s t i o n s o c i a l e q u e n o u s n e p o u v o n s en a u c u n e manière
souscrire à l ' a p p r o c h e f o u c a l d i e n n e du libéralisme dans le cours au
C o l l è g e d e France d e 1978-1979, Naissance de la biopolitique. Un cours
q u e l'on a t r o p s o u v e n t réduit à l'analyse du néolibéralisme, qui n'est
pourtant pour Foucault qu'un genreparticulier de cette espèce commune
qu'il a n a l y s e c o m m e un « art libéral d e g o u v e r n e r » r e m o n t a n t au
« milieu du XVIIIC siècle ».
D a n s l'analyse de la gouvernementalité libérale dont les premières
m a n i f e s t a t i o n s seraient le fait d e s P h y s i o c r a t e s qu'il p r e n d au mot
(du laissez-faire visant à m e t t r e fin à la p é n u r i e d e grains), Foucault
enterre la guerre c o m m e « chiffre » des relations du pouvoir avec l'hy-
p o t h è s e disciplinaire à laquelle il substitue le d é v e l o p p e m e n t d'une
théorie d e s limites q u e l'économie politique imposerait à la gouver-
nementalité. « L e libéralisme, c'est en un sens plus étroit la solution
qui c o n s i s t e à limiter au m a x i m u m les f o r m e s e t d o m a i n e s d'action
du g o u v e r n e m e n t 1 . » D a n s l'économie de marché, la f o r m e moderne
d e g o u v e r n e m e n t a l i t é , « au lieu d e s e h e u r t e r à d e s limites formali-
s é e s p a r d e s j u r i d i c t i o n s , [...] s e [ d o n n e ] à e l l e - m ê m e d e s limites
intrinsèques ». L a limite n'est plus e x t e r n e (droit, É t a t ) mais imma-
nente, en l'espèce d ' u n e « autolimitation d e la raison gouvernemen-
tale, caractéristique du "libéralisme" », qu'il f a u t maintenant étudier
c o m m e le « cadre général d e la b i o p o l i t i q u e 3 ». E n c e nouveau cadre,
la corrélation privilégiée p a r le p h i l o s o p h e e s t celle d e la « main in-
v i s i b l e » e t d e 1\bomo œconomicus qu'il réinscrit au c œ u r du libéra-

2. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit.,p. 23 (leçon du 10 janvier 1979)-


3. Ibid., p. 23-24.
Les limites du libéralisme de Foucault 157

lisme c o m m e disqualification d e s d e r n i è r e s f o r m e s de souveraineté:


souveraineté é c o n o m i q u e (car le m o n d e é c o n o m i q u e est celui d'une
multiplicité d'autant plus intotalisable qu'elle assure s p o n t a n é m e n t
la c o n v e r g e n c e d e s p o i n t s de v u e ) e t s o u v e r a i n e t é politique ( d ' u n e
raison g o u v e r n e m e n t a l e faisant e n c o r e c o ï n c i d e r - c o m m e c h e z les
physiocrates - la liberté d e s agents é c o n o m i q u e s avec l'existence du
souverain). A suivre Foucault, c'est avec A d a m Smith q u e l'économie
deviendrait une « discipline a t h é e », une « discipline sans totalité »,
qui s'attaquerait au principe m ê m e d e totalisation en l'espèce d ' u n e
véritable « critique d e la raison gouvernementale ». Il précise qu'il faut
entendre cette critique « au sens propre e t philosophique du t e r m e 4 »
- au sens kantien d o n c , d'une autolimitation (transcendantale) d e la
raison dans une C r i t i q u e qui, un an auparavant, avait fait l'objet d'une
importante c o n f é r e n c e (« Q u ' e s t - c e q u e la critique ? ») t o u t entière
placée s o u s le s i g n e d e l'art de ne pas être trop gouverné, e n guise de
« R é p o n s e à la question " Q u ' e s t - c e que les L u m i è r e s ? " s ». C ' e s t , on le
sait, le titre m ê m e du texte d e K a n t d e 1784 sur l'Aufklarung, sur lequel
Foucault ne cessera d e faire retour en prenant le philosophe allemand
dans le grand b a s c u l e m e n t du libéralisme. D a n s Naissance de la bio-
politique, il reviendra très l o g i q u e m e n t à A d a m S m i t h d e délivrer la
véridiction libérale d e t o u t e Aujklàrung passée, présente o u future...
en donnant à l'art d e gouverner, « ayant p o u r objectif sa p r o p r e auto-
limitation [...] indexée à la s p é c i f i c i t é d e s p r o c e s s u s é c o n o m i q u e s »,
un c h a m p d e r é f é r e n c e nouveau, indissociable d e Vbomoœconomicus,
6
et qui est bien sûr la sociétécivile .
C e n t r é e s sur l'histoire du m o d è l e d e Xbomo œconomicus, les deux
d e r n i è r e s l e ç o n s d u c o u r s j o u e n t un r ô l e é m i n e m m e n t « s t r a t é -
gique » dans l ' œ u v r e d e F o u c a u l t , dans la m e s u r e o ù le libéralisme y

4- Ibid., p. 286-287. Ce qui se dit au beau milieu du long commentaire de la « main in-
visible » qui forme la dernière partie de la leçon du 28 mars 1979 (p. 282-290).
5- Michel Foucault, Qu'est-ce que la critique ? Suivi de La culture de soi, Paris, Vrin, 2015.
6. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 300-301 (leçon du 4 avril
•979)-
ioo Guerres et Capital

est identifié avec la problématique du gouvernement d e la « société ».


C ' e s t « au n o m d e la s o c i é t é » q u ' o n v a i n t e r r o g e r la n é c e s s i t é du
g o u v e r n e m e n t , « en quoi on p e u t s'en passer, e t sur quoi il est inutile
o u nuisible qu'il i n t e r v i e n n e 7 ». L a q u e s t i o n o r i e n t e l ' e n q u ê t e dans
le sens du r e p é r a g e d ' u n e rupture intérieure à la pratique gouverne-
mentale avec le droit c o m m e principe d e « limitation e x t e r n e » de la
raison d ' É t a t .
R e p r e n o n s e t r é s u m o n s à g r a n d s t r a i t s la d é m o n s t r a t i o n de
F o u c a u l t d a n s c e s d e u x l e ç o n s . E l l e s d é l i v r e n t en e f f e t le plan de
consistance d e l'ensemble du cours, qui c o m m e n c e , o n l'a vu, avec la
nouvelle c o n c e p t i o n d ' u n e « raison g o u v e r n e m e n t a l e critique » telle
q u e « c e n'est plus l'abus d e la souveraineté q u e l'on va objecter, c'est
l'excès d e g o u v e r n e m e n t 8 ».
L e capitalisme fait é m e r g e r une hétérogénéité irréductible entre
le sujet économique (homo œconomicus) e t le sujet de droit. Tandis que
celui-ci se socialise par renoncement à ses droits, qu'il transfère à une
autorité supérieure, le sujet é c o n o m i q u e se socialise par une « multi-
plication s p o n t a n é e » d e ses intérêts si irréductible qu'il m e t l'art de
g o u v e r n e r dans une incapacité essentielle « à d o m i n e r la totalité du
d o m a i n e é c o n o m i q u e ». L e « c h a m p d'immanence indéfini » du sujet
de l'intérêt d é t r ô n e la souveraineté en la rendant aveugle à la totalité
du processus é c o n o m i q u e . L a question d e v i e n t alors : o ù trouver un
« principe rationnel pour limiter autrement q u e par le droit » et autre-
m e n t q u e par la « s c i e n c e é c o n o m i q u e » une g o u v e r n e m e n t a l i t é qui
prenne en charge l'hétérogénéité irréductible d e l'économique et du
juridique ?
C h e r c h a n t à d é f i n i r une t e c h n o l o g i e d e p o u v o i r « qui gérera la
s o c i é t é civile, qui g é r e r a la nation, qui g é r e r a la s o c i é t é , qui gérera
le s o c i a l 9 », F o u c a u l t v a d o n c reconstruire l'histoire du c o n c e p t de
s o c i é t é ( c i v i l e ) s u r l e q u e l le g o u v e r n e m e n t d o i t s ' e x e r c e r à partir

7. Ibid., p. 324 (résumé du cours).


8. Ibid., p. 15 (leçon du 10 janvier 1979).
9. Ibid., p. 300 (leçon du 4 avril 1979).
Les limites du libéralisme de Foucault 159

d'un « point d'inflexion » qu'il situe dans la d e u x i è m e moitié du x v m e


siècle e t qu'il c o m p r e n d c o m m e étant en rupture avec la philosophie
lockéenne d e la s o c i é t é civile. C e t t e d e r n i è r e serait en e f f e t e n c o r e
caractérisée p a r le p r i m a t d e la s t r u c t u r e j u r i d i c o - p o l i t i q u e (« D e
la s o c i é t é p o l i t i q u e o u d e la s o c i é t é civile »...), alors q u e la nouvelle
c o n c e p t i o n d e la s o c i é t é civile c o n s i s t e à d o n n e r une p l a c e privilé-
giée au sujet é c o n o m i q u e en tant q u e p o r t e u r d ' u n e nouvelle f o r m e
de rationalité d é p o u r v u e de t o u t e transcendance.
C ' e s t avec A d a m F e r g u s o n , d o n t Foucault met en avant la proxi-
mité d e son Essai sur l'histoire de la société civile a v e c la Richesse des
nations (« le m o t " n a t i o n " [...] c h e z A d a m Smith ayant à p e u p r è s le
sens de s o c i é t é civile c h e z F e r g u s o n I O »), q u e trouverait à s'exprimer
une position déjà d i f f u s e tendant à affirmer un principe d e continuité
entre la s o c i é t é civile e t le sujet économique. A l'instar du lien é c o n o -
mique, le lien social se f o r m e spontanément, sans qu'il faille l'instaurer
ou que lui-même d o i v e s'auto-instaurer. D e m ê m e q u e l ' é c o n o m i e ,
la société civile assure la synthèse s p o n t a n é e des individus sans avoir
recours à un « contrat explicite », à un « p a c t e d'union volontaire », à
une « renonciation d e droits » qu'il faudrait situer au c o m m e n c e m e n t
de la vie civile.
L e s relations d e p o u v o i r n'ont pas la f o r m e politico-juridique du
«pactum unionis » et du «pactum subjectionis », puisque le pouvoir ( e t
les relations d e subordination qui l'animent) s e f o n d e n t s p o n t a n é -
ment par « un lien d e fait qui va lier entre e u x des individus concrets e t
d i f f é r e n t s " ». L a structure juridico-politique vient après les relations
de p o u v o i r qui s e s o n t s p o n t a n é m e n t f o r m é e s p a r le j e u d e s d i f f é -
rences e n t r e les individus. L a c o m p l i c i t é e n t r e s u j e t é c o n o m i q u e
et s o c i é t é civile e s t d è s lors c l a i r e m e n t é t a b l i e p u i s q u e la f o r c e d e
socialisation dans les d e u x cas est l'intérêt : « intérêts désintéressés »
(sympathie, c o m p a s s i o n , r é p u g n a n c e , e t c . ) dans le cas d e la s o c i é t é
civile, e t « intérêts é g o ï s t e s » dans le cas d e Xkomo œconomicus.
•o. Ibid., p. 302.
ibid.,p. 307.
ioo Guerres et Capital

L e s intérêts é g o ï s t e s ne produisent pas de « territorialité, pas d e


localisation, pas d e r e g r o u p e m e n t singulier » (le m a r c h é e s t déter-
ritorialisant, universalisant, ses relations s o n t « abstraites »), tandis
q u e les intérêts désintéressés p r o d u i s e n t d e s liens communautaires
et d o n c des ensembles territorialisés, localisés, singuliers. « L a société
civile e s t b i e n plus q u e l ' a s s o c i a t i o n d e s d i f f é r e n t s s u j e t s écono-
miques » puisqu'elle n'est pas un simple système d'échanges de droits,
ni d'échanges économiques. Pourtant, « l'égoïsme économique pourra
y prendre place » (en s e territorialisant, en se logeant dans des grou-
p e m e n t s singuliers) e t y j o u e r un rôle p o s i t i f d e r u p t u r e e t d'inno-
v a t i o n en t a n t q u ' a g e n t du c h a n g e m e n t d e la s o c i é t é . L a synthèse
s p o n t a n é e des « intérêts égoïstes » (le marché) m e n a c e constamment
la s y n t h è s e t o u t autant s p o n t a n é e d e s « intérêts d é s i n t é r e s s é s » de
la s o c i é t é civile, elle t e n d à « d é f a i r e p e r p é t u e l l e m e n t c e q u e le lien
s p o n t a n é d e la s o c i é t é civile aura n o u é " ». M a i s le lien économique
« dissociatif », puisque égoïste, abstrait, déterritorialisé e t déterrito-
rialisant, constitue en m ê m e t e m p s un principe positif d e « transfor-
mation historique », d e « transformation p e r p é t u e l l e » d e la société
civile. P o u r le dire avec A d a m Smith, « Every man [...] becomesinsome
measure a merchantn. » Aussi la s o c i é t é civile e t le sujet économique
font-ils partie d'un m ê m e e n s e m b l e relevant d ' u n e « réalité transac-
t i o n n e l l e 1 4 ». « L a s o c i é t é civile, c o n c l u t F o u c a u l t , c'est l'ensemble
c o n c r e t à l'intérieur duquel il faut, p o u r p o u v o i r les g é r e r convena-
b l e m e n t , r e p l a c e r c e s p o i n t s i d é a u x q u e c o n s t i t u e n t les hommes
économiques'5. »
O n c o m p r e n d m i e u x p o u r q u o i le libéralisme, ainsi reconfiguré à
partir d'un utilitarisme dont l'immanence se r e p o r t e sur une nouvelle
t e c h n o l o g i e d e g o u v e r n e m e n t , intéresse Foucault. Il croise en effet

12. Ibid.,p.306.
13. Adam Smith, The Wealtb ofNations (1776), livre I, chap. 4 (« Of the Origin and Use
of Money ») ; 1.1, p. 91 de l'édition Française citée.
14. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 301.
15. Ibid., p. 300.
Les limites du libéralisme de Foucault 161

toutes ses thématiques d e f a ç o n très p r o f o n d e : critique d e la f o r m e


juridico-politique, critique d e la s o u v e r a i n e t é , g é n é a l o g i e non juri-
dique du pouvoir, « constitution d e s unités collectives e t politiques
sans être p o u r autant des liens juridiques ; ni purement é c o n o m i q u e s ,
ni purement j u r i d i q u e s 1 6 ». Si la s o c i é t é civile e x i s t e avec ses p h é n o -
mènes d e p o u v o i r s p o n t a n é s a v a n t la f o r m e j u r i d i c o - p o l i t i q u e , le
p r o b l è m e d é t e r m i n a n t t o u t un nouvel art de gouverner a simple-
ment être d e c o m m e n t régler le pouvoir, c o m m e n t le limiter à l'inté-
rieur d ' u n e s o c i é t é o ù la subordination j o u e d é j à 1 7 » en disqualifiant
la raison politique « indexée à l'État », y c o m p r i s dans sa version non
despotique.
F o u c a u l t v a d o n c d e v o i r r e v e n i r sur la d i f f é r e n c e e n t r e : l'Alle-
magne, o ù la s o c i é t é civile ne v a u t qu'en f o n c t i o n d e sa c a p a c i t é à
« s u p p o r t e r un É t a t » (la lignée m è n e d e K a n t à H e g e l ) ; la F r a n c e ,
qui, avec la D é c l a r a t i o n d e s d r o i t s d e l ' h o m m e , aura é t é é c a r t e l é e
entre « l ' i d é e j u r i d i q u e d ' u n d r o i t naturel q u e le p a c t e p o l i t i q u e a
f o n c t i o n d e g a r a n t i r » ( a p r è s R o u s s e a u ) e t les c o n d i t i o n s q u e la
bourgeoisie impose à l'État ; et enfin l'Angleterre, qui ne connaît
pas le problème de l'Etat en raison d e la « g o u v e r n e m e n t a l i t é interne
à la s o c i é t é c i v i l e 1 8 » f a i s a n t d e t o u t g o u v e r n e m e n t un dangereux
supplément... A u p a s s a g e , en g u i s e d'illustration d e la main invisible
qui c o m b i n e s p o n t a n é m e n t les intérêts, F o u c a u l t aura e m p r u n t é à
Ferguson l'analyse c o m p a r a t i v e d e s m o d e s d e colonisation français
et anglais. « L e s Français s o n t arrivés a v e c leurs p r o j e t s , leur admi-
nistration, leur définition d e c e qui serait le m i e u x p o u r leurs c o l o -
nies d ' A m é r i q u e », e t celles-ci se s o n t e f f o n d r é e s en montrant le peu
de r e s s o u r c e s d e leurs « h o m m e s d ' É t a t ». F e r g u s o n - F o u c a u l t (un
Ferguson d é l e s t é d e t o u t e vertu républicaine p o u r ê t r e m i e u x libéra-
lisé) poursuit : « E n revanche, les Anglais [,..] s o n t arrivés p o u r c o l o -
niser l'Amérique [...] avec des "vues courtes". Ils n'avaient aucun autre

16. Ibid., p. 311.


17- Ibid., p. 312.
18. Ibid., p. 313-314.
Ioo Guerres et Capital

projet q u e le profit immédiat d e chacun, o u plutôt chacun n'avait qu e


la v u e c o u r t e d e son p r o p r e p r o j e t . D u c o u p , les industries o n t été
actives e t les établissements s o n t d e v e n u s florissants'9. » Interdisant
t o u t e position « en s u r p l o m b », c e serait d o n c bien p a r les Lumières
d'Adam Smith que « l'économie politique d é n o n c e , au milieu du xviir
siècle, le paralogisme d e la totalisation politique du processus écono-
m i q u e 2 0 ». P o u r t a n t , F o u c a u l t n ' i g n o r e pas q u e le traité d e Vienne
( 1 8 1 5 ) scelle la domination politico-militaire d e l'Angleterre qui, par
le relais d e sa puissance é c o n o m i q u e et de sa suprématie sur les mers,
va imposer la libre circulation maritime (la mer c o m m e espace de libre
concurrence) qu'elle contrôle, en pilotant à son profit une « planétari-
sation c o m m e r c i a l e » illimitée, impliquant « la totalité même d e ce qui
p e u t ê t r e mis dans le m o n d e sur le m a r c h é 1 ' ». B r e f , c e t t e supposée
« E u r o p e d e l'enrichissement c o l l e c t i f » c o m m e « région à dévelop-
p e m e n t é c o n o m i q u e illimité par r a p p o r t à un marché mondial » que
Foucault appelle le libéralisme sans jamais a p p r o f o n d i r son caractère
impérialiste mériterait quelques développements supplémentaires sur
la nature exacte du « rôle de médiateur é c o n o m i q u e [de l'Angleterre]
entre l ' E u r o p e e t le marché m o n d i a l 2 1 ».
T o u t au l o n g d e s l e ç o n s s u r la n a i s s a n c e d e la b i o p o l i t i q u e ,
Foucault a à l'esprit les f o r m e s de gouvernement les plus significatives
de Paprès-Seconde G u e r r e mondiale (l'ordolibéralisme allemand et le
néolibéralisme américain), qu'il analyse en tant q u e gouvemementa-
lité de la société. M a i s sa lecture est ici e n c o r e hautement probléma-
tique et, si l'on p e u t dire, é m i n e m m e n t acritique.
C a r c e t t e idée, c e t t e idéation d ' u n e « s o c i é t é civile » neutralisant
à la fois l'État, la guerre ( e t la guerre civile) e t le C a p i t a l ne passe pas
le c a p d e la s e c o n d e m o i t i é du x i x c siècle. O r , F o u c a u l t n'interroge

19. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 284 (leçon du 28 mars 1979)-
20. Ibid., p. 284-285.
21. Ibid., p. 56, nos italiques (et p. 62 sur la position de l'Angleterre, p. 58 sur « l'illimi-
tation du marché extérieur ») (leçon du 24 janvier 1979).
22. Ibid., p. 56,62.
Les limites du libéralisme de Foucault 163

ni les raisons d e s o n é c h e c , ni les c a t a s t r o p h e s d o n t il e s t p o r t e u r .


Tout c e q u e la d o c t r i n e libérale a r e f o u l é ( g u e r r e , É t a t e t c a p i t a l )
revient a v e c une f o r c e d e s t r u c t r i c e inouïe. C e q u e F o u c a u l t r e c o n -
naît (« après tout, avec le x i x e siècle o n entre dans la pire é p o q u e d e
guerre, d e s t a r i f s d o u a n i e r s , d e s p r o t e c t i o n n i s m e s é c o n o m i q u e s ,
des é c o n o m i e s nationales, d e s nationalismes p o l i t i q u e s , d e s [plus]
grandes guerres que le m o n d e ait connues, etc. 2 3 »), mais qu'il renvoie
à un plan s t r i c t e m e n t historique - celui d e s crises d e l ' é c o n o m i e du
capitalisme. L a guerre n'est plus ici que la démonstration par l'absurde
de l'« incompatibilité d e principe e n t r e le d é r o u l e m e n t o p t i m a l du
processus é c o n o m i q u e et une maximisation d e s p r o c é d u r e s gouver-
nementales24». D'inspiration et de tonalité hayekiennes, cette
thèse i n f l u e n c e en p r o f o n d e u r l'analyse d e s « c l a s s i q u e s » ( L o c k e ,
Smith, F e r g u s o n , H u m e ) p r o p o s é e par F o u c a u l t dans Naissance de la
biopolitique.
L e commentaire du t e x t e d e Kant, Projet depaixperpétuelle (1795),
expurgé d e son rapport à la guerre p o u r mieux garantir la paix perpé-
tuelle par la seule planétarisation commerciale 2 5 , est ici à la fois néces-
saire et... problématique dans sa finalité même. Nécessaire, car il s'agit
d'affirmer, avec K a n t et tous les libéraux, l'incompatibilité principielle
de Y esprit commercial avec la guerre. S'en déduit c e curieux républica-
nisme q u e F o u c a u l t appelle la « république phénoménale des intérêts »
pour bien m a r q u e r q u e le n o u v e a u régime libéral d e g o u v e r n e m e n t
« n'a p l u s à s ' e x e r c e r s u r d e s s u j e t s o u d e s c h o s e s a s s u j e t t i e s 2 6 »
propres à un É t a t d e police. P r o b l é m a t i q u e , en c e qu'il c o n t r i b u e à
fonder en raison l'irréductibilitédes crises du libéralisme aux crises de l'éco-
nomie du capitalisme p o u r m i e u x faire valoir une « crise du dispositif
général de gouvernementalité 2 7 » dont le libéralisme offrirait, sous le

23- Ibid.,p. 60.


M- Ibid., p. 326 (résumé du cours).
25. Ibid., p. 59-60. Alors que c'est au départ par la guerre que s'opèrent, selon Kant,
tant le peuplement de régions inhospitalières que l'établissement de liens juridiques.
26. Ibid., p. 48 (leçon du 17 janvier 1979).
2
7' Ibid., p. 71 (leçon du 24 janvier 1979).
ioo Guerres et Capital

nom d'autolimitation d e la raison g o u v e r n e m e n t a l e , la première et


seule r é p o n s e c o n n u e à c e j o u r dans une s o c i é t é où « c'est l'échange
qui d é t e r m i n e la v a l e u r d e s c h o s e s » e t qui p r o b l é m a t i s e en consé-
q u e n c e la « valeur d'utilité » du gouvernement 2 8 . C ' e s t au regard d'un
tel récit, qui pourrait p r e s q u e être qualifié d e transcendantalau sens
d e l ' é c o n o m i e transcendantale du libéralisme qu'il mobilise e t qui le
soutient, q u e le x i x e siècle prépare une t o u t autre issue en dessinant
un portrait radicalement d i f f é r e n t du libéralisme. L a « multiplicité
intotalisable » sera é c r a s é e e t centralisée par les m o n o p o l e s sous la
pression d e la f o r m e la plus abstraite du capital, le capital financier,
qui fera littéralement sauter t o u t e « limite » en rendant impossible la
« synthèse » des intérêts et en ouvrant la voie aux guerres impérialistes
e t coloniales. L a guerre viendra o p é r e r la clôture du « tableau écono-
mique » qu'aucune « autorégulation » n'assure. N e p o u v a n t plus être
e f f e c t u é e par la souveraineté, la totalisation le sera par son « envers »,
la guerre et la machine d e guerre de l'État. E n sorte q u e si la concur-
rence é c o n o m i q u e remplace la guerre, c o m m e le veulent les libéraux,
c'est p o u r mieux y conduire inexorablement.
F o u c a u l t p a s s e é g a l e m e n t s o u s s i l e n c e la c o n t i n u i t é du régime
l i b é r a l d e la s o c i é t é c i v i l e a v e c la r é a l i t é d e sa « p r é h i s t o i r e »
l o c k é e n n e , alors m ê m e q u e le libéralisme fait f o n d , t o u t au long du
XIXe siècle, sur la société civile despropriétaires-actionnaires. O n notera au
passage la formule d e T a w n e y expliquant que, pour L o c k e , « la société
est une compagnie par actions» dans laquelle les actionnaires entrent
p o u r « assurer les droits à e u x attribués p a r les lois immuables de la
n a t u r e », e t o ù l ' É t a t , « a f f a i r e d e c o m m o d i t é e t non d e sanctions
surnaturelles, [...] assure une libre carrière à leur e x e r c i c e 2 9 » le plus
m e r c a n t i l e f o n d é sur l'intensification d e s g u e r r e s d'accumulation.
A p o u r s u i v r e dans c e t t e v o i e , on retrouverait l'art d e la g u e r r e libé-
rale d'Adam Smith e t c e q u e M a r x appelle, à la t o u t e fin du livre I du

28. Ibid., p. 48.


29. R. H. Tawney, La Religion et 1'essor du capitalisme, Paris, Marcel Rivière, 1951, p-
177 (nos italiques).
Les limites du libéralisme de Foucault 165

Capital (et d e la V I I I e s e c t i o n sur « l'accumulation primitive ») qu'il


place sous l'enseigne de « L a théorie m o d e r n e de la colonisation », « le
secret que l'économie politique d e l'ancien m o n d e a d é c o u v e r t dans
le nouveau, et naïvement trahi par ses élucubrations sur les colonies. »
C e secret, le voici : « le mode de production et d'accumulation capitaliste,
et partant la propriété privée capitaliste, présuppose l'anéantissement de
propriétéprivée fondée sur le travailpersonnel; sa base, c'est l'expropria-
tion du travailleur30 ». L e colonialisme reconduit ainsi infine à la vérité
de la g u e r r e d e classe c o m m e v e c t e u r d ' u n e « g o u v e r n e m e n t a l i t é »
libérale d o n t la critique barre c e t t e fois le modernisme d e la « d o u b l e
mission, d e s t r u c t r i c e e t c r é a t r i c e », d e la b o u r g e o i s i e dans les pays
colonisés 3 '. Q u e l'on se trouve ici c o n f r o n t é à c e qui p e u t apparaître
c o m m e la version originale coloniale d e la f a m e u s e f o r m u l e s c h u m p é -
terienne sur la « d e s t r u c t i o n créatrice » du capitalisme indique d é j à
assez c e q u e F o u c a u l t a terriblement m a n q u é dans son c o u r s sur le
libéralisme.

R e p r e n o n s depuis c e m o m e n t où, à partir du courant libéral,


Foucault voit é m e r g e r d e u x principes h é t é r o g è n e s d e gouver-
nementalité : « l'axiomatique révolutionnaire, du droit public e t d e s
droits d e l'homme, et le chemin empirique e t utilitaire qui définit
[...] la sphère d ' i n d é p e n d a n c e d e s g o u v e r n é s » à l'égard des gouver-
nants 3 1 . S'il y a reconnaissance d e t o u t e « une série d e ponts, de
passerelles, d e joints » entre les d e u x principes, c'est s e u l e m e n t ce
dernier qui redéfinit la question d e la gouvernementalité du point
de v u e de son utilité (ou d e son inutilité) à l'horizon d'un radica-
lisme utilitariste indexé sur c e seul principe mis en adéquation avec
l'échange et tel que le marché détermine, d'entrée d e jeu, dans un

30. Karl Marx,Le Capital, livre I, VIIIe section, chap. XXXIII, éd. citée, p. 1235.
31. Cf. Karl Marx, « La Domination britannique aux Indes », New York Tribune, 25
juin 1853 : « L'Angleterre doit accomplir dans l'Inde une double mission, destructrice et
créatrice : l'anéantissement de l'ancien ordre social asiatique et la création des fonde-
ments matériels pour un ordre occidental en Asie. »
32. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. c;/.,p. 45.
ioo Guerres et Capital

jeu c o m p l e x e d'intérêts individuels e t collectifs, l'utilité individuelle


et collective.
Q u ' e n est-il t o u t e f o i s d e l'exercice réel d e c e t t e g o u v e r n e m e n -
talité qui p o s e la question « Pourquoi g o u v e r n e r ? » G o u v e m e - t - o n
au x i x e siècle selon les principes d e l'« i n d é p e n d a n c e d e s gouvernés
à l'égard d e gouvernants » dans les terres d'élection du libéralisme ?
D a n s une célèbre p o l é m i q u e entre libéraux des deux côtés
d e l ' A t l a n t i q u e , les A n g l a i s s e m o q u e n t d u m o t « l i b e r t é » dans la
b o u c h e des esclavagistes. L e s « libéraux » américains rétorquent
qu'en A n g l e t e r r e les ouvriers, les pauvres, les indigents s o n t traités
d e p i r e f a ç o n q u e leurs e s c l a v e s . C e qui e s t deux fois absolument
juste... L e s libéraux n ' a d o p t e r o n t jamais le p r i n c i p e d e « l'indépen-
d a n c e d e s g o u v e r n é s à l'égard d e s g o u v e r n a n t s » p o u r « gouverner »
les masses d e n o n - p o s s é d a n t s maintenues dans un état d e servitude,
d'exploitation et d e misère. C e t t e humanité, qui n'est pas considérée
c o m m e telle (le libéral français S i e y è s imagine un c r o i s e m e n t entre
d e s « singes e t d e s nègres » p o u r c r é e r une nouvelle race d'asservis),
est soumise à une gouvernementalité d e guerre civile qui est exacte-
ment le contraire du « g o u v e r n e r le moins possible ». Elle exerce une
d o m i n a t i o n sans limites. O b j e t d e e t s u j e t t e à la gouvernementalité
d ' u n E t a t d e p o l i c e qui ne s ' é t e i n t pas a v e c le « mercantilisme » de
L o c k e , la « population » est en c e sens un e u p h é m i s m e participant du
doux commerce d é n o n c é par M a r x . L ' i n d é p e n d a n c e d e s g o u v e r n é s à
l'égard des gouvernants ne concerne que les « possédants » e t elle vise
surtout à c e qu'aucun p o u v o i r « souverain » ne puisse limiter la jouis-
sance d e la liberté des propriétaires qui est d'abord liberté d'exercer
leur pouvoir sur les esclaves ou semi-esclaves, les pauvres, les ouvriers,
leurs f e m m e s e t leurs enfants 3 3 ...

33. Signalons au passage que la révolution exemplaire de l'indépendance des gouvernés


face aux gouvernants, à savoir la Révolution américaine, n'a pas aboli l'esclavage (la
plupart des 39 délégués qui ont signé la Constitution étaient des propriétaires d'esclaves,
comme d'ailleurs les premiers présidents des Etats-Unis) et a en outre par deux fois
ratifié un des plus infâmes sous-produits de l'institution réelle du libéralisme classique :
la loi sur la fuite des esclaves (Fugitive Slave Act en 1793, Fugitive Slave Law en 1850).
Les limites du libéralisme de Foucault 167

Dans sa Contre-histoire du libéralisme, D o m e n i c o Losurdo a


p a t i e m m e n t é n u m é r é les d é f i n i t i o n s p r o p o s é e s p a r les h i s t o r i e n s
pour saisir la nature d u s y s t è m e d e p o u v o i r libéral r a p p o r t é e à s o n
infrastructure c o l o n i a l e : « p l a n t o c r a t i e b l a n c h e », « d é m o c r a t i e d e
planteurs », « Herrenvolk democracy » (la d é m o c r a t i e p o u r le « p e u p l e
des seigneurs »), « libéralisme s é g r é g a t i o n n i s t e », « républicanisme
aristocratique », « d é m o c r a t i e hellénique » ( f o n d é e sur l'esclavage),
« d é m o c r a t i e b l a n c h e » , « aristocratie » t o u t c o u r t 3 4 . A c e p r o p o s ,
Losurdo fait remarquer q u e la définition m ê m e d'un « individualisme
p r o p r i é t a i r e » o u d ' u n « individualisme p o s s e s s i f » ( M a c P h e r s o n )
cerne mal les c o n t o u r s d e c e libéralisme qui, e n c o r e au x i x c siècle,
o p è r e par e x p r o p r i a t i o n , d é p o s s e s s i o n , e n r ô l e m e n t f o r c é , mise au
travail e m p r u n t a n t les traits d e la guerre civile la plus f é r o c e c o n t r e
les n o n - p o s s é d a n t s , en c o n t i n u a t i o n d i r e c t e a v e c c e s p r a t i q u e s qui
ne heurtaient en rien le « s e n t i m e n t libéral » p a r c e qu'elles é t a i e n t ,
depuis L o c k e , l'assise d e l'autogouvernement d e la s o c i é t é civile.
Dans Naissance de la biopolitique, F o u c a u l t lie s u f f i s a m m e n t
directement les p r o b l è m e s d e g o u v e r n e m e n t a l i t é d e c e t t e « s o c i é t é
civile » p o s t - l o c k é e n n e au g o u v e r n e m e n t d e la « s o c i é t é » par l'ordo-
libéralisme allemand ( e t le n é o l i b é r a l i s m e américain d e l ' E c o l e d e
C h i c a g o ) p o u r prendre le risque d e creuser un trou noir d'un siècle.
L a « société » de l'après-guerre est cependant radicalement différente
de la « société civile » du x i x e siècle, puisqu'elle est le fruit d'un double
processus que Foucault ne reconstruit pas. Elle est d'abord le résultat
de la l u t t e d e s e s c l a v e s , d e s o u v r i e r s , d e s p a u v r e s e t d e s f e m m e s
pour d e s t i t u e r la « liberté » d e s propriétaires, qui se réalise c o m m e
« liberté » d e les e x p l o i t e r e t les d o m i n e r en les e x c l u a n t d e s d r o i t s
civils e t p o l i t i q u e s . P e n d a n t t o u t le x i x e siècle, les n o n - p o s s é d a n t s
vont faire t r e m b l e r les murs d e la « d é m o c r a t i e » censitaire derrière
lesquels s'abritent les seuls p r o p r i é t a i r e s en r e v e n d i q u a n t l'égalité
et d e s libertés pour tous. L e s u f f r a g e « universel » (à l'exclusion d e s

34- Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, Paris, La Découverte, 2014,


p. 125-129.
ioo Guerres et Capital

f e m m e s ) est la première revendication du m o u v e m e n t ouvrier nais-


sant. Il sera conquis sur les barricades de juin 1848 en France, alors que
la p o s i t i o n d e s libéraux e s t en faveur du v o t e censitaire (rappelons
que dans l'Angleterre libérale du d é b u t du x x e siècle les indigents, les
d o m e s t i q u e s , les ouvriers non « établis » e t les f e m m e s sont interdits
de vote). L a liberté de presse, de réunion, d'association est également
conquise d e haute lutte. Ensuite, faut-il rappeler que la « s o c i é t é » de
l'après-guerre a é t é g é n é r é e par les d e u x guerres mondiales qui vont
mobiliser la « population » dans son ensemble, en renversant la reven-
dication d'égalité des m o u v e m e n t s révolutionnaires du x i x e siècle en
égalité dans l'implication d e tous dans la guerre ? Sans c e t t e double
rupture avec la s o c i é t é civile d e s propriétaires, il est impossible de
c o m p r e n d r e la réalité de la « s o c i é t é » e t du nouveau libéralisme qui
va la « gouverner ».
E n avril 1983, Foucault revient sur la f o n c t i o n du libéralisme dans
son œ u v r e . C o n q u i s e c o n t r e la domination de la monarchie absolue
e t c o n t r e la bureaucratisation et les « e x c è s d e p o u v o i r » d e s « États
administratifs » du x v m e siècle, la « liberté » d e s libéraux - explique-
t-il - d o i t p o u v o i r p r o b l é m a t i s e r la b u r e a u c r a t i s a t i o n e t les excès
c o n t e m p o r a i n s du p o u v o i r a d m i n i s t r a t i f , n o t a m m e n t le welfare. Il
p r o p o s e ainsi une réévaluation moins de la pensée libérale que de ses
problématisations. « J e crois réactiver un peu ces problèmes, non pas
du tout p o u r reprendre les m ê m e s termes, p o u r revenir à J o h n Stuart
Mill, mais r e p r e n d r e c e s q u e s t i o n s qui o n t é t é c e l l e s d e Benjamin
C o n s t a n t , d e T o c q u e v i l l e », questions « qu'il faut p o s e r à tout régime
socialiste3s».
M a i s ne f a u d r a i t - i l p a s c o m m e n c e r p a r r é p o n d r e à la critique
adressée par Josiah T u c k e r à L o c k e et aux colons américains en rébel-
lion c o n t r e l'Angleterre, critique qui n'épargne pas le libéralisme de
T o c q u e v i l l e e t d e C o n s t a n t ? « T o u s les r é p u b l i c a i n s a n t i q u e s et

35. Michel Foucault, dans un dialogue inédit lors d'une conférence donnée à Berkeley
sur « Ethics and Politics » en avril 1983 (cité par Serge Audier, Penser te « néolibéralisme».
Le moment néolibéral, Foucault et la crise du socialisme, Lormont, Le Bord de l'eau, p. 433)-
Les limites du libéralisme de Foucault 169

modernes [...] ne s u g g è r e n t aucun autre s c h é m a q u e celui d'abattre


et de niveler toutes les distinctions au-dessus d'eux, en tyrannisant en
même t e m p s c e s êtres misérables qui, malheureusement, sont classés
au-dessous d'eux 3 6 . » C e pourquoi cette théorie de la limite q u e l'éco-
nomie introduirait dans la p o l i t i q u e en i m p o s a n t au souverain e t à
l'État le principe « critique » d'un « on g o u v e r n e toujours t r o p » nous
semble décidément incapable de rendre c o m p t e de l'action historique
du libéralisme - à savoir d e sa pratique, c o m m e l'énonce et le reven-
dique Foucault p o u r sa p r o p r e e n q u ê t e .
D e r r i è r e L o c k e et la s o c i é t é civile libérale, on retrouve toujours
la figure d e H o b b e s , de l ' É t a t et d e sa machine de guerre, puisque la
« s o c i é t é » est toujours régie par l'entretien d e p r o f o n d e s divisions.
À partir d e 1 9 7 7 , F o u c a u l t s e m b l e m e t t r e d e c ô t é les analyses qu'il
avait d é v e l o p p é e s d a n s le c o u r s d e 1 9 7 2 - 1 9 7 3 (La Sociétépunitive)
contre le c o n c e p t d e « s o c i é t é » au nom d e laquelle le g o u v e r n e m e n t
libéral s'interroge sur son utilité. Il faut revenir sur c e s pages, puisque
la gouvernementalité n'a jamais c e s s é d e s'exercer non sur la s o c i é t é
en général, c o m m e v e u t le croire le dernier F o u c a u l t , mais par et sur
ses divisions.
D u rapport entre habitude, discipline, propriété et société,
Foucault tire une critique radicale du libéralisme e t d e son c o n c e p t
de « s o c i é t é civile », m a l h e u r e u s e m e n t oubliée par la suite. L a philo-
e
sophie politique du x v m siècle, c o m m e n t e - t - i l , d é c a p e la tradition
de la souveraineté en faisant d e l'habitude son f o n d e m e n t . C ' e s t par
habitude q u e l'on o b é i t à la loi e t aux institutions, e t c ' e s t t o u j o u r s
par habitude que l'on respecte l'autorité. H u m e fait d e l'habitude non
pas une origine, mais un résultat, si bien qu'il y a en elle quelque chose
d'irréductiblement artificiel, et d o n c d e fabriqué. A u x v m e siècle, on
se sert d e c e t t e n o t i o n « p o u r é c a r t e r t o u t c e qui pourrait ê t r e d e s
obligations traditionnelles, f o n d é e s sur une t r a n s c e n d a n c e , e t leur
substituer la p u r e et s i m p l e o b l i g a t i o n du c o n t r a t 3 7 ». M a i s l'usage

36. Cité par Domenico Losurdo, op. cit., p. 125.


37- Michel Foucault, La Société punitive, op. cit., p. 241 (leçon du 28 mars 1973).
ioo Guerres et Capital

q u e v a en faire le x i x e siècle est t o u t d i f f é r e n t . L ' h a b i t u d e e s t « pres-


criptive, p u i s q u e c'est ce à quoi il f a u t que les g e n s se s o u m e t t e n t ».
L ' h a b i t u d e s e t r a n s m e t e t s ' a p p r e n d , e t v a ainsi c o n s t i t u e r le prin-
c i p e du f o n c t i o n n e m e n t d e s techniques disciplinaires. L'appareil de
« séquestration temporelle » fixe les individus à l'appareil d e produc-
tion en fabriquant à la f o i s d e s « habitudes par un j e u d e coercitions
et punitions, d'apprentissage e t châtiments » - e t des normes dont la
f o n c t i o n est d e produire d e s « normaux ».
A u x i x e siècle, l'habitude et le contrat sont conçus à la fois comme
complémentaires e t c o m m e c e qui divise p r o f o n d é m e n t la société en
c e qu'ils impliquent une inégalité essentielle f a c e à la propriété.

Le contrat est, dans cette pensée politique du xix e siècle, la forme juri-
dique par laquelle ceux qui possèdent se lient les uns aux autres [...].
En revanche, l'habitude, c'est ce par quoi les individus sont liés, non
pas à leur propriété, puisque c'est le rôle du contrat, mais à l'appareil de
production. C'est ce par quoi ceux qui ne possèdent pas vont être liés à
un appareil qu'ils ne possèdent pas ; ce par quoi ils sont liés les uns aux
autres par une appartenance qui n'est pas censée être une appartenance
de classe, mais une appartenance à la société toute entière 38 .

L a propriété lie les individus dans la « s o c i é t é civile », tandis que


l'habitude/la discipline les lie dans la « s o c i é t é t o u t entière » en les
asservissant « à un o r d r e des c h o s e s », « à un ordre du t e m p s et à
un ordre politique » qui e f f a c e n t les divisions et les appartenances
d e classe. L e s sciences sociales ont c o m m e f o n c t i o n première de
neutraliser c e t t e division entre p o s s é d a n t s e t non-possédants
précisément par le c o n c e p t d e « social », d e « s o c i é t é ». L a socio-
logie de D u r k h e i m représente l'accomplissement m ê m e de ce
travail insidieux, quotidien, habituel des disciplines et d e la norme.
« C e s y s t è m e des disciplines c o m m e médium du pouvoir, c'est
c e par quoi le p o u v o i r s'exerce, mais d e manière à s e cacher et à se

38. Ibid., p. 242.


Les limites du libéralisme de Foucault 171

présenter c o m m e c e t t e réalité qui est maintenant à décrire, à savoir,


et qu'on appelle la société, o b j e t d e la s o c i o l o g i e 3 9 . »
À partir des travaux sur la gouvemementalité (1977-1978), la d i f f é -
rence e n t r e la s o c i é t é d e s p r o p r i é t a i r e s , r é g i e p a r le c o n t r a t , e t la
société des non-possédants, régie par l'habitude des disciplines, s'éva-
nouit, et avec elle, la division d e la s o c i é t é . L a « s o c i é t é » c o n s t i t u e
maintenant un o r d r e « naturel » e t « s p o n t a n é » d e s h o m m e s e n t r e
eux lorsqu'ils échangent, produisent, cohabitent. L a g o u v e m e m e n -
talité s'exerce sur cette « naturalité intrinsèque » à la société. « L ' É t a t
a en charge une société, une s o c i é t é civile, e t c'est la gestion d e c e t t e
société civile q u e l'État doit assurer 4 0 . » D ' u n e façon si naturellement
immanente q u e l'on cherchera en vain dans les d e u x cours sur le libé-
ralisme classique t o u t e trace d e « gestion » d e s divisions sociales e t
de l'échange inégal qu'elles promeuvent (entre propriétaire terrien et
journalier, manufacturier et ouvrier, entre le marchand et le public) :
ce à quoi, rappelons-le, A d a m Smith faisait encore droit en mettant en
avant la d i f f é r e n c e de fait entre « l'intérêt général de la s o c i é t é » e t la
pure expression d e s intérêts privés d e s classes d o m i n a n t e s 4 ' .
Il e s t vrai q u ' e n t r e 1 9 7 2 e t 1 9 7 7 , F o u c a u l t e s t p a s s é d e l'ana-
lyse d e s d i s c i p l i n e s à l'analyse d e s t e c h n i q u e s d e s é c u r i t é . M a i s la
p r o p r i é t é p r i v é e e t la d i v i s i o n d e la « s o c i é t é » q u ' e l l e d é t e r m i n e
ont-elles p o u r autant disparu ? L e s techniques sécuritaires vont gérer
d'une autre façon et dans un autre c o n t e x t e le m ê m e problème. E l l e s
vont g o u v e r n e r non pas la s o c i é t é , mais les divisions c r e u s é e s par la
propriété. Elles v o n t produire, inciter, solliciter e t reproduire l'exis-
tence des possédants et des non-possédants. C e s o n t ces techniques
qui, jusqu'à aujourd'hui, sont à m ê m e d e gérer une guerre civile ayant
pris une f o r m e plus abstraite, plus déterritorialisée : celle d e s créan-
ciers et des débiteurs.

39- Ibid., p. 243.


40. Michel Foucault,Sécurité, territoire,population,op. cit., p. 358 (leçon du 5 avril 1978).
41. Cf. Adam Smith, Tbe Wealtb ofNations (1776), livre I, chap. 8 (« Of the Wages of
Labor ») et 9 (« Of the Rent of Land »), conclusion.
8.
La primauté
de la prise, entre
Sehmitt et Lénine
Pour conclure l'analyse de la s é q u e n c e 1 8 7 0 - 1 9 1 4 e t le tournant
qu'elle a constitué, nous allons c o n f r o n t e r les lectures d e l'impéria-
lisme m e n é e s par L é n i n e e t C a r i Schmitt afin d e les c o m p l é t e r l'une
par l'autre selon le principe d ' u n e critique mutuelle. L e p r o c é d é
peut s'autoriser d'un certain n o m b r e de c r o i s e m e n t s entre l'ana-
lyse é c o n o m i c o - p o l i t i q u e d e l'impérialisme m o d e r n e par le consti-
tutionnaliste allemand e t la théorie léniniste d e l'impérialisme, d o n t
Schmitt n'ignore pas les sources : à savoir la théorie engelsienne d e
l'économie de la guerre dans la longue d u r é e d e l'histoire du capi-
talisme (jusqu'à la crise finale) Imperialism. A Study ( 1 9 0 2 ) de J .
A. H o b s o n (l'économie globale du colonialisme est au c œ u r d e sa
critique d e l'impérialisme 2 ) et Le Capitalfinancier( 1 9 1 0 ) de Rudolf
Hilferding.

i. On trouve sa meilleure présentation dans\'Anti-Dûbring (« Économie politique III.


Théorie de la violence »).
Hobson avait couvert la guerre des Boers pour le Manchester Guardian. Il était donc
bien armé pour dénoncer la « mission civilisatrice » à l'égard des « races inférieures »,
et ses conséquences « politiques et morales » pour une race des seigneurs dont les
« intérêts » sont d'abord et avant tout économiques. Si Hobson produit la première
critique économique de l'impérialisme, il met aussi longuement en valeur l'importance
de ï« éducation populaire » pour former, sur une base qu'il appelle « géocentrique », la
ioo Guerres et Capital

À s u i v r e C a r i S c h m i t t e n le p r e n a n t p a r le milieu d e sa trajec-
toire m a r q u é e p a r l ' a b a n d o n f o r c é d e sa p e n s é e souverainiste, et à
r e p r e n d r e son œ u v r e m a j e u r e p a r la fin qui e s t aussi son vrai début
(LeNomosdela terre a é t é c o m m e n c é sous les b o m b a r d e m e n t s anglo-
américains), c'est à la fin du x i x e siècle q u e l'impérialisme emprunte
d e s f o r m e s é c o n o m i c o - m o n d i a l e s d ' « " e n g l o b e m e n t " d u national
p a r l ' i n t e r n a t i o n a l 3 ». O r , celles-ci ne p r e n n e n t p a s p o s s e s s i o n de
l ' E t a t - n a t i o n s a n s d o n n e r à v o i r s o n é c o n o m i e h i s t o r i q u e réelle,
qu'elles s'approprient en la libéralisant pour mieux la monopoliser.
C e t t e libéralisation allait passer par l'« imbrication de la souveraineté
étatique individuelle e t d e l'économie libre supra-étatique » dans un
« ordre transnational du marché, d e l'économie et du d r o i t 4 » s'affran-
chissant d e t o u t e s les limites d e l'ancien ordre spatial d e la T e r r e qui
reposait sur la prise territoriale interétatique du N o u v e a u M o n d e et
sa distinction d'avec le « théâtre d e la guerre » (theatrum bellt) sur le sol
e u r o p é e n . E t c e n'est pas seulement que Schmitt c o n ç o i t le Nouveau
M o n d e c o m m e la condition réelle d e la guerre limitée de l'espace euro-
péen (le « grand réservoir grâce auquel les peuples européens équilibrent
leur conflits » par « les compensations et l'impunité qu'il o f f r e 5 »), c'est
aussi l'impérialisme qui à^cntlemoyeneurocentriquedesurmonterlapierre
civile dans la «guerre enferme» interétatique6. Si la c o l o n i e ainsi définie

mentalitéimpérialiste : « l'Eglise, la presse, l'école et l'université, la machine politique, les


quatre principaux instruments de l'éducation populaire, sont placés à son service. [...]
Et, le plus grave, ses efforts constants pour s'emparer du système scolaire et l'assujettir
à l'impérialisme paradant comme patriotisme » (A. J. Hobson, Imperialism. A Study, II'
partie, chap. IV). Il avait auparavant posé : « Il y a encore plus important que les soutiens
dont le militarisme bénéficie au sein de l'armée : le rôle de soutien de l'impérialisme joué
par la «guerre» au sein du corps non combattant de la nation » (chap. III).
3. Cari Schmitt, « La révolution légale mondiale » (1978), in La Guerre civile mondiale.
Essais (1943-1978), éd. C. Join, Paris, è ® e , p. 143. Le terme d'« englobement » - que l'on
retrouve chez Deleuze et Guattari - est emprunté par Cari Schmitt à François Perroux.
4. Cari Schmitt, LeNomosdela terre, op. cit., p. 234.
5. Cari Schmitt, « Raum und GroBraum im Vôlkerrecht » (1940), in Staat, Grossraum,
Nomos. Arbeitenausderjabren 1916-1969, Berlin, Duncker & Humblot, 1995, p. 242.
6. Cf. Cari Schmitt, LeNomosdela terre, III, 1, a/ «La guerre civile surmontée par la
guerre sous forme étatique », op. cit., p. 142.
La primauté de la prise, entre Schmitt et Lénine 175

est « le f a i t spatial f o n d a m e n t a l [raumhafte Grundtatsache] du droit


7
international e u r o p é e n tel qu'il s'est d é v e l o p p é » en assurant c e t t e
différence d e régime essentielle entre guerre interétatique intra-euro-
péenne e t guerres coloniales extra-européennes, o n c o m p r e n d que la
renaissance d e s c o m p a g n i e s coloniales au x i x e siècle, c o n t e m p o r a i n e
de la t r a n s f o r m a t i o n d e s c o l o n i e s en territoire é t a t i q u e , ne p o u v a i t
signifier aux y e u x d e Schmitt q u e l'avènement d ' u n e é c o n o m i e
mondiale d e la g u e r r e illimitée m ê l a n t le r é g i m e d e la plus-value à
la t r a n s f o r m a t i o n d e la p o l i t i q u e m o n d i a l e ( Weltpolitik) en « p o l i c e
mondiale » ( Weltpolizet). C e t t e expression s e lit dans le dernier t e x t e
qu'il aura publié en 1978 (« L a révolution légale mondiale »), au titre
d'une « plus-value p o l i t i q u e » q u e l'on d o i t saisir c o m m e un ultime
corollaire au « n o u v e a u n o m o s d e la t e r r e 8 » qui ne p e u t plus f a i r e
sans la r é f é r e n c e m a r x i s t e . M a i s c e l l e - c i e s t b i e n p r é s e n t e , s u r le
mode d ' u n e c o n f r o n t a t i o n p e r m a n e n t e qui lui fait changer la termi-
nologie d'origine, dans les prémisses rétroactives Au Nomos de la terre.
C o m m e l'a r é c e m m e n t rappelé C é l i n e J o u i n , Schmitt renvoie systé-
9
m a t i q u e m e n t a u x travaux d e C a r i B r i n c k m a n n sur la q u e s t i o n d e
l'impérialisme, qui p o s e ouvertement le caractère incontournable des
analyses marxistes ( H i l f e r d i n g , R o s a L u x e m b u r g ) sur la question du
rapport e n t r e l ' é c o n o m i e e t la guerre. L a critique d e la Sociologie de
l'impérialisme de S c h u m p e t e r qui conclut La Notion de politique (1932)
c o n f i r m e c e p o i n t : un « i m p é r i a l i s m e f o n d é s u r l ' é c o n o m i e » n'est
pas plus étranger à la politique qu'à la guerre. E t d è s lors q u e « l'éco-
nomie e s t d e v e n u e un p h é n o m è n e politique », c'est une erreur « d e

7- Cari Schmitt, « Vôlkerrechtliche Grossraumordnung mit Interventionsverbot fur


raumfremde Machte. Ein Beitrag zum Reichsbegriffim Volkerrecht » (1941), in Staat,
Grossraum, Nomos, op. cit., p. 310.
8- C'est le titre de la quatrième et dernière partie du Nomos de ta terre.
9- « C'est à son collègue Cari Brinkmann que Schmitt renvoie systématiquement,
jusqu'en 1937, sur la question de l'impérialisme, et à nouveau en 1953, dans "Prendre/
partager/paître" et en 1978, dans "La révolution légale mondiale" » (Céline Jouin, « Cari
Schmitt, penseur de l'empire ou de l'impérialisme ? », URL : juspoliticum.com/Carl-
Schmitt-penseur-de-l-empire.html).
ioo Guerres et Capital

croire q u ' u n e position p o l i t i q u e c o n q u i s e p a r le m o y e n d e la supé-


riorité é c o n o m i q u e [serait] non guerrière par e s s e n c e 1 0 ». L a preuve
passe par la G r a n d e G u e r r e et c e que Schmitt appellera dans LeNomos
delà terre le « c h a n g e m e n t d e s e n s d e la g u e r r e ». L é n i n e quant à lui
c o m p r e n d la politique d e « paix impérialiste » qui se profile à l'horizon
des négociations secrètes c o m m e une continuation de ta guerre impéria-
listepar d'autres moyens". A v e c renversement de la formule clausewit-
zienne qu'il avait jusqu'alors fait sienne.
D a n s son a r t i c l e d e 1 9 5 3 , « P r e n d r e / p a r t a g e r / p a î t r e . L a ques-
tion de l'ordre é c o n o m i q u e et social à partir du nomos», où il se
r é f è r e p o u r la première fois explicitement à L é n i n e , S c h m i t t souligne
le c a r a c t è r e d ' e m b l é e s t r a t é g i q u e d u c a p i t a l i s m e e n m e t t a n t en
avant q u e l ' i m p é r i a l i s m e e t son p r o g r a m m e d ' e x p a n s i o n coloniale
m a n i f e s t e n t le primat d e la prise (nehmen) sur le p a r t a g e (teilen) et
sur la p r o d u c t i o n ( w e i d e n ) . L a prise impérialiste e s t une « prise de
terre » ( L a n d n a h m e ) , une prise coloniale (la « prise territoriale d'un
N o u v e a u M o n d e ») favorisée par les « prises de mer » (Seenahme), qui
s'exercent par c o n q u ê t e , par o c c u p a t i o n , par pillage, e t qui se pour-
suivent en prise d'industrie (Industrienahme) planétaire. Or, Schmitt ne
critique pas s e u l e m e n t ici la p r i m a u t é q u e les libéraux attribuent à
la « p r o d u c t i o n », mais aussi la c r o y a n c e d e s m a r x i s t e s en sa nature
« progressiste ». Selon sa démonstration, le socialisme e t le libéralisme
s ' a c c o r d e n t au f o n d sur l ' i d é e q u e « le p r o g r è s e t la l i b e r t é é c o n o -
m i q u e c o n s i s t e n t à libérer les f o r c e s d e p r o d u c t i o n e t à accroître la
production et la masse d e biens de consommation d e telle sorte que la
prise cesse et que le partage lui-même ne représente plus un problème
à p a r t " ». S c h m i t t fait ici r é f é r e n c e aux d é b a t s m e n é s en Allemagne

10. Cari Schmitt, La Notion de politique (1932), Paris, Champs-Flammarion, 1992, p. 125.
Dans l'édition de 1933, année où Schmitt devient membre du parti nazi, les références
marxistes disparaissent de La Notion depolitique.
11. Lénine, « Pacifisme bourgeois et pacifisme socialiste », 1 " janvier 1917 (Œuvres
complètes, t. 23, p. 212).
12. Cari Schmitt, « Prendre/partager/paître. La question de l'ordre économique et
social à partir du nomos » (1953) in La Guerre civile mondiale, op. cit., p. 57.
La primauté de la prise, entre Schmitt et Lénine 177

par les Ordoliberalen s u r l ' « é c o n o m i e s o c i a l e d e m a r c h é » d a n s un


sens o n n e p e u t p l u s d i a m é t r a l e m e n t o p p o s é à l'analyse q u ' e n p r o d u i t
F o u c a u l t . Il s ' a t t a c h e à f a i r e v a l o i r q u e « d é t o u r n e r n o t r e r e g a r d d e
la p r i s e e t d u p a r t a g e p o u r le d i r i g e r v e r s la p r o d u c t i o n p u r e » e s t le
propre d e l ' é c o n o m i e e t d u libéralisme qui d e p u i s t o u j o u r s s'essaie
à cantonner les modalités v i o l e n t e s et guerrières d e l'expropriation
à une manière de préhistoire - o u à une très « primitive » et origi-
nelle a c c u m u l a t i o n q u e les nouvelles régulations du capitalisme
social s a u r o n t r e f o u l e r d a n s la m é m o i r e d e s h o m m e s . L e c a p i t a l i s m e
n e s ' a p p r o p r i e r a i t ainsi q u e c e q u ' i l a l u i - m ê m e c r é é , o u c o n t r i b u é à
p r o d u i r e . C e s e r a i t e n c o r e le p o i n t d e v u e d e s m a r x i s t e s e t d e L é n i n e
l u i - m ê m e , p o u r a u t a n t q u ' o n lui a j o u t e l ' a p p r o p r i a t i o n p a r le c a p i t a -
liste d e la p l u s - v a l u e p r o d u i t e p a r l e t r a v a i l l e u r . C o n ç u e c o m m e un
« é t a t c o n t r a d i c t o i r e d u p a r t a g e », la q u e s t i o n d e la p r i s e s e r a in fine
r é s o l u e p a r la d i a l e c t i q u e d e l ' H i s t o i r e a v e c le p l e i n d é v e l o p p e m e n t
des f o r c e s productives et l'expropriation d e s expropriateurs qui en
l i m i t e n t la j o u i s s a n c e . C e t t e p r o d u c t i o n d o u b l e m e n t p u r e l a i s s e
a l o r s i n q u e s t i o n n é un « i m p é r i a l i s m e d e s p l u s i n t e n s e s , c a r d e s p l u s
m o d e r n e s », qui aura c o m m e n c é p a r r e n v o y e r à un é t a t « m o y e n â g e u x ,
a t a v i q u e , r é a c t i o n n a i r e , c o n t r a i r e a u p r o g r è s » le f a i t q u e « le p a r t a g e
e t la p r o d u c t i o n f u s s e n t p r é c é d é s d e l ' e x p a n s i o n i m p é r i a l i s t e , d o n c
d ' u n e p r i s e e t en particulier d ' u n e p r i s e d e t e r r e ». C o n t r e un « e n n e m i
aussi r é a c t i o n n a i r e qui v o u l a i t p r e n d r e q u e l q u e c h o s e à d ' a u t r e s
h o m m e s », L é n i n e p o u v a i t « s ' e f f o r [ c e r ] u n i q u e m e n t d e l i b é r e r l e s
f o r c e s d e p r o d u c t i o n e t d ' é l e c t r i f i e r la t e r r e ». F a u t - i l r a p p e l e r q u ' a u -
j o u r d ' h u i e n c o r e l e p r o b l è m e p o l i t i q u e d e la « q u e s t i o n s o c i a l e »
e s t r e n v o y é à c e m o t m a g i q u e d e « c r o i s s a n c e » e t à la c r o y a n c e a u
« p r i n c i p e d u p r o g r è s t e c h n i q u e », p a r t a g é e p a r l e s l i b é r a u x e t u n e
b o n n e part d e s marxistes qui o n t aussi oublié d'être engelsiens ?
Lapidaire, Schmitt ne se fait pas faute d e relever q u e « M a r x reprend
en l ' a c c e n t u a n t l ' i d é e e s s e n t i e l l e d u l i b é r a l i s m e p r o g r e s s i s t e , l ' i d é e d e
l ' a u g m e n t a t i o n i l l i m i t é e d e la p r o d u c t i o n 1 3 ».

13. Ibid., p. 56-61.


ioo Guerres et Capital

L e pillage, le vol, la rapine, la conquête, c'est-à-dire l'appropriation


sans médiation, par la force, de la « production » ne sont pas des anachro-
nismes, des vestiges d'époques révolues, destinés à être dépassés par la
modernisation d e l'appareil d e capture, à travers le développement de
la technique, l'organisation rationnelle du travail e t la science. L a prise
ne vient pas seulement « au d é b u t », elle s'exerce également, y compris
sous ses f o r m e s les plus « moyenâgeuses », dans le capitalisme le plus
développé.
L e s d e u x d é f i n i t i o n s du capitalisme p r o p o s é e s par K o j è v e dans
une conférence donnée à Diisseldorf en 1957 (il s'adresse aux représen-
tants du « capitalisme rhénan ») - et aussitôt rapportées par Schmitt
dans l'un des commentaires qu'il ajoute, la m ê m e année, à la reprise en
volume de son essai « Prendre/partager/paître » - peuvent nous aider
à saisir mieux le sens du « primat de la prise » en levant les ambiguïtés
et malentendus introduits par le « fordisme » dans l'appréhension de la
nature du capital. E n référence à c e qu'il qualifie c o m m e « l'un des plus
brillants articles que j'ai lus de ma vie » (il s'agit d e « Prendre/partager/
paître »), le philosophe hégélien et haut fonctionnaire français y propose
une quatrième racine du nomos moderne, en l'espèce du « don », qui est
aussitôt identifié à la « racine de la loi é c o n o m i q u e e t socio-politique
du m o n d e occidental m o d e r n e » pour opérer la distinction (critique à
l'endroit de Schmitt) entre un « capitalisme prenant » et un « capitalisme
donnant ». C e dernier est le capitalisme « moderne, fordiste et éclairé,
tourné vers l'augmentation du pouvoir d'achat des travailleurs », tandis
que le « capitalisme prenant » qui l'a précédé (le « capitalisme primitif»,
le « capitalisme classique », donnant aussi peu que possible aux masses
laborieuses) aurait é t é fordiennement dépassé dans une « Aufbebung»
marquant en droit et en fait la Fin de l'Histoire (l'américanisation plané-
taire du monde) "4. O n comprend mieux le titre choisi par la très libérale

14. Cette conférence inédite a été publiée à presque vingt ans d'intervalle dans
deux livraisons de la revue Commentaire sous des titres qui sont ceux de la rédaction :
Alexandre Kojève, « Capitalisme et socialisme. Marx est Dieu, Ford est son prophète »,
Commentaire, n° 9,1980 ; « Du colonialisme au capitalisme donnant », Commentaire,
La primauté de la prise, entre Schmitt et Lénine 179

revue Commentaire pour le prologue de l'article de Kojève : « Capitalisme


et socialisme. M a r x est Dieu, F o r d est son prophète ». Selon le raison-
nement kojévien, Ford serait en e f f e t le seul marxiste authentique du
xx c siècle, par l'entremise duquel le capitalisme aurait s u p p r i m é ses
contradictions internes selon une voie « pacifique e t d é m o c r a t i q u e »
substituant le « partage » (du « capitalisme donnant ») à la « prise » (le
« capitalisme prenant »)... O u t r e le socialisme soviétique qui ne laisse-
rait augurer que le renversement révolutionnaire d'un E t a t policier de
l'administration d e la misère reconduit à la m ê m e fin, le dernier terrain
du marxisme d e la « prise » serait celui du colonialisme é c o n o m i q u e ,
auquel K o j è v e entend appliquer la m ê m e recette, celui d'un « colonia-
lisme donnant» (!), inspiré du discours du président T r u m a n : les É t a t s
industrialisés sont s o m m é s d e contribuer au d é v e l o p p e m e n t des pays
non industrialisés...
D a n s le commentaire o ù il fait allusion à la c o n f é r e n c e d e K o j è v e ,
Schmitt s e m e t en s c è n e c o m m e un i n t e r l o c u t e u r fictif r é t o r q u a n t
qu'« aucun homme ne peut donner sans avoir pris de quelque façon. Seul
un Dieu qui crée le m o n d e à partir de rien peut donner sans prendre, e t
encore, il ne le peut que dans le cadre de ce m o n d e qu'il a créé à partir
du néant , s . » C ' e s t que pour Schmitt, il est si impossible d e donner sans
prendre qu'il faut impérativement affirmer, contre les économistes, que
séparer la guerre de l'économie est une tentative d e masquer « idéolo-
giquement » la réalité d e c e t t e dernière c o m m e la continuation de la
première par d'autres moyens. Quant aux positions de distributeur et de
redistributeur adoptées par le vxlfare (dont la version ordolibérale se dit
en bon allemand : « l'État administratif de la protection sociale de masse
[ VerwaltungsstaatderMassen-Daseinsvorsorge\), c e sont des « positions
de pouvoir qui font elles-mêmes l'objet d'une prise et d'un partage 1 6 ».

n° 87,1999 (précédé par la traduction de l'article de Cari Schmitt, « Prendre/partager/


paître »).
•S- Cari Schmitt, « Prendre/partager/paître », op. cit., p. 64, n. 5.
16. Ibid., p. 64, n. 4. Kojève expliquait pour sa part que « lorsque tout est déjà pris, on
ne peut partager ou répartir que si certains donnent ce que d'autres recevront afin de le
consommer » (« Du colonialisme au capitalisme donnant », art. cité, p. 562).
ioo Guerres et Capital

M a i s n o u s p o u v o n s a r t i c u l e r m i e u x le p r i m a t d e la p r i s e sur le
p a r t a g e e t la p r o d u c t i o n en repartant d e l'analyse léniniste d e l'im-
p é r i a l i s m e . E l l e n o u s p e r m e t d e c o n s t a t e r q u e ledit « capitalisme
d o n n a n t » n'a é t é q u ' u n e c o u r t e e t e x c e p t i o n n e l l e p a r e n t h è s e stra-
tégique dans la très longue histoire du « capitalisme prenant », qui se
poursuit depuis le milieu des années 1 9 7 0 avec les prises conquérantes
du néolibéralisme.
L'impérialisme, pour Lénine, est indissociable du capital financier
qui s'impose c o m m e direction et commandement du capital industriel
et commercial à partir des années 1860. L e capital financier n'est pas une
perversion ou une anomalie de la nature prétendument industrielle du
capitalisme, mais sa réalisation. Il ne s'accomplit pleinement que lorsque
son hégémonie en A - A ' est à m ê m e d e réaliser toutes ses « plus-values
politiques ». L a particularité de l'appareil de capture du capital finan-
cier est qu'il ne se « limite » pas à exercer sa « prise » sur la « production »
proprement capitaliste et le travail salarié, puisqu'il ne fiait aucune espèce
de distinction entre formes d e production (modernes, hypermodemes,
traditionnelles o u archaïques). Il s'approprie d e la m ê m e manière la
production des travailleurs soi-disant « cognitifs » et celle des esclaves
de l'industrie textile mis à l'heure de la modernité du « contrat à durée
déterminée » par ses actions les plus « immatérielles ».
Malgré le remarquable renversement de la logique économique qu'il
opère, Cari Schmitt reste fidèle à une conception industrialiste du capi-
talisme. L e dernier « nomos de la terre » est l'industrie, et sa prise, une
« prise d'industrie » à l'aune de laquelle la guerre é c o n o m i q u e devient
une « guerre totale », alors que c'est bien le capital financier et la spéci-
ficité englobante de sa prise à l'échelle mondiale qui sont au centre de
l'accumulation continuée du capital depuis la fin du xix e siècle. C ' e s t le
sens même de l'analyse léniniste dans laquelle il faut donc insérer les vues
de Schmitt pour faire droit à son observation selon laquelle le nouveau
clivage décisif se situe entre peuples débiteurs et peuples créanciers".

17. Cari Schmitt, « Les formes de l'impérialisme dans le droit international » (1932).
in Du politique, « Légalitéet légitimité» et autres essais, Puiseaux, Pardès, 1990, p. 83-84.
La primauté de la prise, entre Schmitt et Lénine 181

L ' h i s t o i r e d u c a p i t a l i s m e c o n f i r m e p l e i n e m e n t la p e r s p e c t i v e
s c h m i t t i e n n e s u r la p r i s e e t n o t r e h y p o t h è s e s u r l ' h é g é m o n i e du
capital financier. Si les trois g r a n d s m o m e n t s à partir d e s q u e l s o n
peut diviser le d é v e l o p p e m e n t du capital au x x e siècle c o m m e n c e n t
toujours p a r une prise, c ' e s t b i e n le capital financier qui v a ê t r e le
« sujet » de c e t t e prise, e t non le capital industriel qui a déjà fusionné
avec c e dernier. L a s é q u e n c e i m p é r i a l i s t e s ' o u v r e a v e c les « prises
de terre » coloniales e t leur d é v e l o p p e m e n t en « prises d'industrie »
planétaires s o u s la d o m i n a t i o n du capital financier, qui, j u s q u ' à la
G r a n d e C r i s e d e 1 9 2 9 , c o n t r ô l e e t m o n o p o l i s e la « libre é c o n o m i e
mondiale » c o m m e gouvernement du capitalisme industriel et science
politique de l'Etat d e droit du Capital.
C ' e s t p a r r a p p o r t à c e t t e h é g é m o n i e p o l i t i c o - f i n a n c i è r e q u e le
N e w D e a l du « f o r d i s m e » fait, d e u x f o i s p l u t ô t q u ' u n e , figure d'ex-
ception qui confirme la règle - « par une e x p é r i e n c e raisonnée au sein
du système social existant », c o m m e l'explique d o c t e m e n t K e y n e s ' 8 .
Sauf que le raisonnement keynésien ne vaut qu'à l'horizon d'une guerre
économique m e n a ç a n t les f o n d e m e n t s d e t o u t e s les i n s t i t u t i o n s ' 9
au niveau national e t international : c e d o n t t é m o i g n e l ' e x t e n s i o n
mondiale d e la crise, qui ne va pas sans réveiller l'impact d e la r é v o -
lution d ' O c t o b r e et la p e r s p e c t i v e d ' u n e « g u e r r e civile f i n a l e 1 0 ». Il
faudra en c o n s é q u e n c e r e m e t t r e à plat la « s t r u c t u r e e n t i è r e 1 1 » du
capitalisme américain e n suivant la l e ç o n r é t r o s p e c t i v e d e K e y n e s
dans la Théorie générale de l'emploi, de l intérêt et de la monnaie : « faire
reculer la théorie monétaire au point de la transformer en une théorie
de la production dans son e n s e m b l e ».

18. John Maynard Keynes, « An Open Letter », New York Times, 31 décembre 1933.
19. Congressional Record, 7juin 1933.
20. Elle sera pronostiquée par Keynes dès 1919 comme conséquence dévastatrice du
traité de Versailles en Allemagne, et de façon cumulative sur l'équilibre d'ensemble du
marché capitaliste intégré. Cf. J. M. Keynes, Economie Conséquences oftbePeace, Londres,
1919, P- 251.
21. Congressional Record, 26 mai 1933.
ioo Guerres et Capital

D e là, q u e la « p r i s e » du f o r d i s m e puisse avoir c o m m e o b j e t le


capital financier l u i - m ê m e e t s ' a c c o m p a g n e r d e la t o u t e provisoire
mise sous tutelle des industries, des banques et des compagnies
d'assurances dans le cadre du welfarestate. L'euthanasie keynésienne
du rentier est l'expropriation d e la rente e t d e la finance qui a permis
d'installer, dans un c o n t e x t e de « b a n q u e r o u t e » e t d e crise totale du
« s y s t è m e », d e manière très politique ( c ' e s t l'« opportunisticvirtuo-
sity » d e R o o s e v e l t " ) , une s é q u e n c e capitaliste f o r t c o u r t e au centre
de laquelle il n'y a pas seulement la grande entreprise mais aussi, mais
d'abord la constitution a c c é l é r é e d ' u n e nouvelle f o r m e - E t a t : l'État-
Plan. L u i seul e s t à m ê m e d e p r o m u l g u e r , e n g u i s e d e c e r t i f i c a t de
naissance, un N a t i o n a l Industrial R e c o v e r y A c t ( 1 9 3 3 ) scellant son
l e a d e r s h i p sur l ' e n t r e p r i s e p r i v é e , la b a n q u e ( E m e r g e n c y Banking
A c t , avec moratoire d e s paiements bancaires) e t la bourse (Securities
Act)13.
Si b i e n q u e d a n s le f o r d i s m e , l ' a r m e s t r a t é g i q u e n ' e s t plus la
finance, mais, placée sous la tutelle d'un National R e s o u r c e s Planning
Board, Y administration productive d e la monnaie g é n é r é e par l'impôt :
c ' e s t la s é q u e n c e o u v e r t e p a r l'abandon d e l ' é t a l o n - o r en 1 9 3 3 , qui
c o n d u i t , au l e n d e m a i n d e la S e c o n d e G u e r r e m o n d i a l e , a p r è s les
a c c o r d s d e B r e t t o n W o o d s , à la s u p r é m a t i e du dollar f o n c t i o n n a n t
c o m m e m o n n a i e d e c o m m a n d e m e n t du N e w Deal/New Liberalism
du capitalisme mondial : P a x A m e r i c a n a , plan Marshall. D é t e r m i n é e
non par les lois immanentes d e l'accumulation du capital mais par « la
rebeliôn de las masas » ( O r t e g a y G a s s e t ) e t les rapports stratégiques
entre classes (dans le cadre du National L a b o r Relations A c t promou-
v a n t les s y n d i c a t s e t leur r e p r é s e n t a t i v i t é d a n s les n é g o c i a t i o n s

22. Richard Hofctadter, Tbe Age of Reform: From Bryan toF.D.R., New York, Knopf,
1955, P-3'9-
23. Le Banking Act de 1933 sépare banques d'investissement et banques de dépôt
dont les avoirs sont garantis par l'Etat Fédéral. Le Securities Exchange Act de 1934 met
la bourse sous contrôle d'une Security and Exchange Commission (SEC). Recettes
remises au goût du jour par la crise financière de 2008 - avec les résultats que l'on sait :
les impôts et les dépôts ont refinancé les pertes des « investisseurs ».
La primauté de la prise, entre Schmitt et Lénine 183

salariales), la subordination d e la finance au principe constitutionnel


d'un socialwelfare ( f o r m a l i s é d a n s le Social S e c u r i t y A c t ) sera t o u t
à fait temporaire : elle coïncidera strictement avec ce qu'on a pu
appeler « la période prolétarienne de la politique d e s classes » ( D a v i d
Greenstone). C e à quoi répond l'État social du capital, c'est-à-dire le
réformisme faisant droit à la d e m a n d e ouvrière c o m m e m o t e u r d e la
socialisation d e la p r o d u c t i o n dans une exploitation raisonnée avec
relance par la c o n s o m m a t i o n . N e g r i le définit c o m m e « l'intériorisa-
tion douloureuse de la classe ouvrière dans la vie d e l'État », qui p e u t
ainsi « descendre » dans la société 2 4 . A u x États-Unis mêmes, les cartes
avaient é t é singulièrement r e b a t t u e s par l'entrée en g u e r r e e t l'ins-
tauration d'un capitalisme de guerre ( p i l o t é e par le W a r P r o d u c t i o n
B o a r d e t le W a r L a b o r B o a r d ) qui v a révéler la v i o l e n c e nécessaire
à la réalisation du p r o j e t d ' u n e société-usine t o u t en m e t t a n t o p p o r -
tunément fin aux signes annonciateurs d ' u n e nouvelle d é p r e s s i o n 2 5 .
C e qui d o n n e une dernière fois raison à Keynes: « Il semble politique-
ment exclu qu'une démocratie capitaliste organise des dépenses à une
échelle suffisante pour réaliser la grande expérience qui vérifierait mes
thèses - à moins que ne se produise une guerre 2 6 . »

14. Antonio Negri, « John M. Keynes et la théorie capitaliste de l'État en 1929 » (1967),
in La Classe ouvrière contre l'Etat, Paris, Galilée, 1978, p. 31.
25. 1938 fut en effet une très mauvaise année pour le capitalisme américain : chute du
PIB de 5,3 %, hausse du chômage de 14 à 19 %, etc. Voir par exemple Ira Katznelson,
Fearitself. Tbe New Dealandtbe Origins of Our Time, New York, Liveright, 2013, p. 369.
26. J. M. Keynes, « The United States and the Keynes Plan », Tbe New Republic, 29
juillet 1940 (cité par A. Negri, op. cit., p. 66). Rappelons que Keynes est entré au Trésor
britannique en 1940 dans un contexte de mobilisation totale de toutes les ressources
vers des usages militaires. Le système de travail obligatoire sera assorti d'un plan de
sécurité sociale, qui donne naissance en 1943, sous la houlette de Lord Beveridge, au
National Health Service (NHS).
9-
Lesguerres
totales
I .'essentiel n'est pas ce pour quoi nous nous battons,
c'est notre façon de nous battre,
l- rnst J iinger, lu Guerre comme expérience intérieure

I a guerre mondiale fut l'une des guerres les plus populaires


que l'histoire ait connues.
I.rnst Jiinger, tu A tobiUsâtion tôtah •

11 ur is the health ofthe state.


Randolph Bourne, 1918
« La Première et la Seconde Guerres mondiales sont liées entre elles
comme deux continents de feu qu'une chaîne de volcans réunit, plus
qu'elle ne les sépare'. » Précédées des « guerres-observatoires » pour
les puissances européennes (guerre sud-africaine de 1899-1902,
conflit russo-japonais de 1904-1905, guerres balkaniques de 1912-
1913), les guerres totales de la première moitié du xxe siècle consti-
tuent, malgré les interruptions, une guerre mondiale unique qui
opère de profondes transformations pour le Capital et l'État dans la
totalisation illimitée de la guerre. La fonction « souveraine » de l'État
(« imposer des limites à la guerre interétatique et mater la guerre
civile », selon la définition de Cari Schmitt) et le monopole légitime
de la force qui l'assurait ne peuvent plus fonctionner comme aux xviiie
et xixe siècles. La guerre dite totale abolit en effet toute distinction
entre guerre civile (intérieure) et grande guerre (extérieure), grande
et petite guerre (coloniale), guerre militaire et guerre non militaire
(économique, de propagande, subjective), entre combattants et
non-combattants, entre guerre et paix.

Emst Jiinger, La Paix (1945), in Journaux de guerre, 1.11:1939-1948, Paris, Gallimard,


« Bibliothèque de la Pléiade », 2008, p. 49.
ioo Guerres et Capital

La thèse est bien connue et reconnue au croisement de la guerre


et de la révolution. Mais sa sémantique historique se distribue de
façon incertaine entre l'Allemagne, à laquelle on croit pouvoir la
rapporter, et la France. Car c'est Léon Daudet, en 1918 et au nom de
l'Action Française, qui contribue à forger le terme de « guerre totale »
que Ludendorff, général en chef des armées allemandes, reprend en
1935 à destination de la « politique raciale » du Reich2. « Qu'est-ce
que la guerre totale ? » écrit ainsi Daudet, « non en polémiste, mais
en historien soucieux d'une démonstration convaincante [...]. C'est
l'extension de la lutte, dans ses phases aiguës comme dans ses phases
chroniques, aux domaines politique, économique, commercial, indus-
triel, intellectuel, juridique etfinancier.Ce ne sont pas seulement les
armées qui se battent, ce sont aussi les traditions, les institutions, les
coutumes, les codes, les esprits et surtout les banques3. » Si l'auteur de
ces lignes est obsédé par « l'or allemand » et les opérations de « disso-
ciation intérieure » qu'il permet à l'arrière du front (mais Ludendorff
met aussi l'accent sur la « mobilisation financière » et l'« armement
financier allemand4 »), nous voudrions quant à nous introduire le
point de vue du Capital et de la machine de guerre comme la per-
spective constituante de la guerre totale.
Ce qui commande en effet à la totalisation des deux guerres
mondiales, dont l'issue menace l'existence même du capitalisme, c'est
l'appropriation de la machine de guerre par le Capital, qui intègre et
reformate l'Etat comme une de ses composantes. Cette appropria-
tion et cette intégration, sans lesquelles on ne saurait penser la guerre

2. Léon Daudet, La Guerre totale, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1918 ; Erich
Ludendorff, La Guerre totale (1935), Paris, Flammarion, 1937. Si pour Daudet la révo-
lution russe est le résultat de la campagne de « désorganisation matérielle et morale »
menée par l'Allemagne, elle est aux yeux de Ludendorff le résultat de la propagande révo-
lutionnaire qui, pour avoir été responsable - avec les Juifs, l'Eglise romaine et les Francs-
maçons - de la défaite allemande, n'en menace pas moins de longue date toute l'Europe.
3. Léon Daudet, La Guerre totale,op. cit., p. 8.
4. Ludendorff, La Guerre totale, op. cit., p. 38. Ludendorff met également en avant que
l'on doit à la guerre la suspension de l'étalon-or, qu'il comprend comme « un obstacle
au développement économique de nombreux états ».
Les guerres totales 187

comme état, et la guerre totale comme état d'une nouvelle gouverne-


mentalité, s'exercent sous la pression de trois processus qui vont s'in-
tensifier tout au long du XIXe et du xxe siècle. Il s'agit de l'émergence
de la lutte des classes (1830-1848) et de ses tentatives répétées de
construire sa propre machine de guerre pour transformer la « guerre
civile généralisée » en révolution ; de la faillite du libéralisme dont le
principe de libre concurrence, loin de produire sa propre autorégu-
lation, débouche sur la concentration et la centralisation du pouvoir
industriel (monopoles), poussant les impérialismes nationaux à l'af-
frontement armé pour la domination des marchés mondiaux ; et enfin
de l'intensification de la colonisation, qui couvre une grande partie
de la planète à la fin du xixe siècle (c'est la « course au partage du
monde »). Quant à la montée aux extrêmes sur le front de la guerre
de subjectivité, depuis la Grande Guerre, la nationalisation des masses
sera au principe de la gestion totalisante des sociétés dont toutes les
forces ne pourront être entièrement mobilisées dans la guerre qu'au
prix de la « dissociation » de la solidarité internationale du proléta-
riat. La communauté nationale du soldat du travail de la guerre indus-
trielle passe ainsi par la déprolétarisation du peuple et d'un « ouvrier »
qui, avant de prendre son sens totalitaire jiingérien (Der Arbeiter,
1932)5, est soumis à un retournement de tendance destiné à annuler
une histoire pensée dans le langage de Marx. Ludendorff pourra ainsi
expliquer que « l'introduction du travail de guerre, à titre de service
obligatoire, avait \zgrande importance morale de mettre, en ces temps
si graves, tous les Allemands au service de la patrie6 ».
Ces trois processus vont constituer la triple matrice des guerres
totales telles qu'avec celles-ci :

S- On pensera ici aux travaux pionniers de Jean-Pierre Faye depuis Langages totali-
taires (1972).
6. Ludendorff, Urkunden deroberstenHeeresleitungiiberibre TStigkeit, 1916-18 (1920),
cité par Jean Querzola, « Le chef d'orchestre à la main defer.Léninisme et Taylorisme »,
in Le Soldat du travail. Guerre, fascisme et taylorisme, textes réunis par L. Murard et P.
Zylberman, Recherches, n° 32-33,1978, p. 79 (nous soulignons).
ioo Guerres et Capital

1/ la guerre et la production se superposent si absolument que produc-


tion et destruction s'identifient dans un processus de rationalisation
- celui de la guerre industrielle -, faisantfigurede défi adressé à l'éco-
nomie politique et au marxisme ;
2/ n'étant plus l'affaire des seules forces armées mais des nations
entières et des peuples dont l'existence est menacée, la guerre totale
signifie le retour chez les colonisateurs de la violence extrême de
la « petite guerre » coloniale qui a toujours été une guerre contre la
population ;
3/ la guerre totale étant en même temps guerre civile, la lutte entre
impérialismes opère au croisement de la guerre et de la lutte des
classes, avant d'être « surdéterminée » par la révolution soviétique,
qui se propose de transformer la guerre impérialiste en guerre civile
mondiale. Elle sera rapidement menée par les autres sur le mode d'une
redoutable contre-effectuation de la « révolution ».

9.1/ La guerre totale comme réversibilité


des colonisations interne et externe
La guerre totale établit une réversibilité entre guerre coloniale et
guerre interétatique dans la mesure où ce sont les caractéristiques
de la première qui viennent redéfinir, dans un continuum de violences
extrêmes, les réalités de la seconde, jusqu'alors incompatibles avec
un « cauchemar de destruction pure » (Junger) étendant aux civils la
négation de toute espèce dejus in bello.
Il n'est donc pas fortuit que Ludendorff commence son ouvrage
sur la guerre totale par une réfutation du « maître de l'art de la
guerre », Clausewitz. Celui-ci, fait-il valoir, limite son raisonnement
à « l'anéantissement des seules forces militaires » en contredisant de
la sorte sa propre compréhension de la nouveauté des armées napo-
léoniennes qui résidait dans les « forces populaires » mobilisées par
la Révolution française et intégrées dans une première Volkskrieg (la
«levée en masse», l'armée citoyenne, l'armée des soldats-citoyens). H
Les guerres totales 189

eS tvrai que Napoléon lui-même, avec ses corps d'armée « en masse »,


ne se proposait que la destruction de l'armée adverse dans une bataille
décisive en rase campagne. Aussi « la guerre n'avait pas encore réalisé,
pour parler avec Clausewitz, sa forme abstraite ou absolue7 » - à la
différence de la guerre mondiale, de cette guerre dans laquelle « il
était difficile de distinguer où commençait la force armée proprement
dite, où s'arrêtait celle du peuple. Peuple et armée ne faisaient qu'un »
dans la « guerre des peuples ». S'ensuit que « toutes les théories de
Clausewitz sont à remplacer ». Ce dont témoigne l'influence malheu-
reuse qu'elles ont longtemps gardée au sein même de l'état-major
allemand où elles auraient contribué à entretenir cette conception
révolue de la guerre comme « instrument de la politique extérieure »
des États. Or, c'est maintenant la politique qui doit servir la guerre* dans
une radicale transformation de l'une et de l'autre, portées au point
de fusion de l'intérieur et de l'extérieur qui rend caduc la distinction
entre combattants et non combattants dans la politique et la guerre
totales9.
« Sans la guerre totale, explique doctement Daudet, le blocus par
lequel les nations alliées prétendaient à bon droit - du moins jusqu'à
la défection russe - encercler et affamer l'Allemagne, n'était et ne
pouvait être qu'un mot'°. » À quoi répondit la « guerre totale sous-
marine » contre les vaisseaux de la marine marchande des forces
alliées - et même de « ceux arborant un pavillon neutre » - que l'on
ne saurait pas plus contester que le bombardement de la population
civile tant ils sont en adéquation, cette fois-ci au dire de Ludendorff,
7- Par cette « abstraction », Ludendorff confond, peut-être à dessein, la forme
« absolue » de la guerre chez Clausewitz avec la guerre « totale ».
8. Cf. Ludendorff, La Guerre totale, op. cit., p. 5-14 pour toutes les citations. Contre
Clausewitz, la politique au service de la guerre est le thème directeur du chap. 1.
9- Ludendorff emploie en effet le terme de « politique totale » (totale Politik).
'o. Léon Daudet, La Guerre totale, op. cit., p. 11. On estime à plus de 750 000 le nombre
de morts allemands par famine au cours de la Première Guerre mondiale. Le blocus allié
fut maintenu après l'armistice au cours de l'hiver 1918-1919, quand la pénurie de vivres
était la plus forte. Ce qui ne sera pas sans incidence sur la politique d'autarcie « absolue »
Poursuivie par le IIIe Reich.
ioo Guerres et Capital

avec « les exigences de la guerre totale" ». Le général italien Giulj0


Douhet, auquel on doit la première théorie des bombardements stra-
tégiques fait quant à lui remarquer que « la distinction entre belli-
gérants et non-belligérants n'existe maintenant plus, puisque tous
travaillent pour la guerre et que la perte d'un ouvrier est peut-être
plus grave que la perte d'un soldat' 1 ». Il précise que « [l]es cibles
aériennes seront donc, en général, des surfaces d'une étendue donnée
sur lesquelles sont situés des constructions normales, des habitations,
des établissements, etc., et une population donnée ». Car « il ne peut
plus exister de zone dans laquelle la vie puisse s'écouler dans une
sécurité totale et dans une relative tranquillité. Le champ de bataille
ne pourra plus être limité : celui-ci sera seulement circonscrit par les
frontières des nations en lutte : tous deviennent des combattants
parce que tous seront exposés aux frappes directes de l'ennemi '3. »
Pour remporter la victoire, il faut s'attaquer aux sources maté-
rielles et « morales » (ou subjectives)14 de la nation et de la population
entièrement mobilisées. Guerre industrielle oblige, il s'agit de mobi-
liser l'industrie et la classe ouvrière en assurant l'adhésion subjective
de la population au projet nationaliste de l'économie de guerre totale
où c'est toujours, en fin de compte - ainsi que l'assène sans fausse
pudeur Ludendorflf-, « la loi du plus fort qui décide ce qui est ou n'est
pas "loi et usage"' 5 ».
On comprend mieux que Ludendorflf s'attache aux « guerres colo-
niales » (entre guillemets) dans son premier chapitre consacré au
« Caractère de la guerre totale », même si elles « ne méritent à aucun
titre la désignation noble et grave de guerre ». De « par son existence

11. Ludendorff, La Guerre totale, op. cit., p. 96.


12. Giulio Douhet, « La grande ofFensiva aerea » (1917), cité par Thomas Hippler, Le
Gouvernement du ciel. Histoire globale des bombardements aériens, Paris, Les Prairies ordi-
naires, 2014, p. 100.
13. Giulio Douhet, La Maîtrise de l'air (1921), Paris, Economica, 2007, p. 72, p. 57-
14. Ce que Ludendorff appelle les « forces animiques du peuple » en mêlant inévita-
blement à cette grammaire wlkiscb la « conservation de la race ».
15. Ludendorff, La Guerre totale, op. cit., p. 98.
Les guerres totales 191

même, la guerre totale ne p e u t être faite q u e si l'existence du peuple


entier e s t m e n a c é e e t s'il e s t d é c i d é à e n a s s u m e r la c h a r g e 1 6 » : c e
qui e s t i m m é d i a t e m e n t le c a s d e la g u e r r e c o l o n i a l e du point de vue
des colonisés. D a n s les colonies, on l'a vu, c e t y p e d e guerre « totale »
est p r a t i q u é d e p u i s t o u j o u r s e t s e c o n f o n d a v e c la c o l o n i s a t i o n
c o m m e sa c o n d i t i o n d e réalité. P o u r c o m b a t t r e l'action irrégulière
de la guérilla ( e t d e c e t t e « g u e r r e p o p u l a i r e [...] dirigée d e r r i è r e le
dos d'une a r m é e victorieuse », à laquelle L u d e n d o r f f fait droit sur le
seul théâtre e u r o p é e n ' 7 ) , on doit s'attaquer, selon l'argumentation de
T o c q u e v i l l e , aux r é c o l t e s , au bétail, au c o m m e r c e , aux habitations,
aux villes... puisque c'est l'ensemble d e la population qui soutient et
aide les c o m b a t t a n t s . N ' a y a n t jamais b é n é f i c i é du d r o i t d e la g u e r r e
entre É t a t s e u r o p é e n s f o n d é sur l'exigence stratégique d e préserva-
tion d e la p u i s s a n c e d e s N a t i o n s , les c o l o n i e s ne p o u v a i e n t q u ' ê t r e
soumises à un régime d e « guerre totale » - bien avant la lettre d e sa
mobilisation dans un dispositif d'arraisonnement qui s ' i m p o s e à tous
les E u r o p é e n s dans la p r e m i è r e g u e r r e - m o n d e e t ses « batailles du
matériel » d o n t e u x - m ê m e s relèvent. (« C ' e s t q u e nous s o m m e s du
matériel d e premier c h o i x », écrit Jiinger dans La Guerre comme expé-
rience intérieure.) « L a g u e r r e c o l o n i a l e n'est pas une g u e r r e c o n t r e
une entité surplombante n o m m é e "gouvernement", c'est une guerre
contre tous et chacun. [...] C ' e s t précisément par cette caractéristique
que la guerre coloniale constitue la matrice historique d e l'évolution
de la g u e r r e 1 8 . »
L e s d i s t i n c t i o n s e n t r e p a i x e t g u e r r e , e n t r e g u e r r e régulière e t
g u e r r e i r r é g u l i è r e , e n t r e m i l i t a i r e e t civil q u e les g u e r r e s t o t a l e s
abolissent dans c e qui a é t é t e n u p o u r un p r o c e s s u s d e « dé-civili-
sation » ( N o r b e r t E l i a s ) , n ' o n t j a m a i s e u c o u r s d a n s les c o l o n i e s .
L a c o l o n i e était l'espace déshumanisé où les É t a t s s o u m i s au « d r o i t
des gens » sur le théâtre d'opérations e u r o p é e n pouvaient, devaient

16. Ibid., p. 9.
'7- Ibid., p. 98.
•8. Thomas Hippler, op. cit., p. 102.
ioo Guerres et Capital

s ' a d o n n e r à la b r u t a l i s a t i o n la plus s a u v a g e e t la p l u s raisonnée


sans aucune limite « a n t h r o p o l o g i q u e », sans aucun « sens de l'hon-
neur guerrier » et de l'héroïsme individuel. L e passage d'un terrain à
l'autre est celui d e c e s expéditions qu'un L u d e n d o r f f qualifie d'« actes
d e s plus immoraux », « p r o v o q u é e s par l'amour du gain », ne méritant
« à aucun titre la désignation n o b l e e t grave de guerre »... à une guerre
totale qui en inclut toutes les pratiques dans ses machines de guerre en
les illimitant dans l'ordre d e s raisons d e leur mondialisation.
P o u r vaincre les résistances q u e ne m a n q u e pas d'entraîner l'ap-
plication des techniques et des enseignements des smallwars à la
g u e r r e e u r o p é e n n e , e n c o r e f a u t - i l q u e l ' E t a t l u i - m ê m e s e trans-
f o r m e en m a c h i n e d e g u e r r e é c o n o m i q u e , tandis q u e le comman-
d e m e n t militaire p a s s e d e s mains d e l'aristocratie d e s généraux de
c a r r i è r e à un é t a t - m a j o r plus r e s s e r r é d o n t la t â c h e principale est
d e d é v e l o p p e r la t a c t i q u e d e la g u e r r e industrielle d e m a s s e gérée
par l ' É t a t . A i n s i le l i e u t e n a n t - c o l o n e l J . F . C . Fuller sera-t-il encore
s é v è r e m e n t c r i t i q u é en j a n v i e r 1 9 1 4 p o u r a v o i r p r o d u i t un docu-
m e n t où il a f f i r m e q u e la tactique d o i t ê t r e f o n d é e non sur l'histoire
militaire mais sur la puissance d e f e u (weapon-power), e t qu'il faut en
c o n s é q u e n c e r e p e n s e r t o u t e la stratégie. L ' o f f e n s i v e , qui s e carica-
turait e l l e - m ê m e a v e c son « en avant, à la baïonnette », d o i t céder la
place au c a n o n d e c a m p a g n e à tir rapide et s u r t o u t à la mitrailleuse,
encore peu considérée par les armées européennes - à l'exception de
l'armée allemande' 9 . Pourtant, c o m m e le fera valoir l'inventeur améri-
cain du p r e m i e r m o d è l e « p e r f o r m a n t » d e mitrailleuse (the Gatling
Gun), « celle-ci e n t r e t i e n t le m ê m e r a p p o r t a v e c les autres armes à
». Mort indus-
f e u q u e la m a c h i n e à c o u d r e avec la s i m p l e a i g u i l l e 1 0
trielle, mort de masse, c o n f i r m é e par la loi d e s grands n o m b r e s (plus de
d e u x tiers d e s morts au c o m b a t durant la Première G u e r r e mondiale

19. Cf. John Ellis, The Social History ofthe Machine Gun, Londres, Pimlico, 1993, p- 6°,
et tout le chap. 3 : « Officers and Gentlemen » (sur la résistance des militaires à l'emploi
stratégique de la mitrailleuse sur le théâtre européen).
20. ibid., p. 16.
Les guerres totales 193

auront é t é f a u c h é s par d e s tirs d e mitrailleuses) e t par l'« e x p é r i e n c e


intérieure » d e s o r a g e s d'acier du c o m b a t t a n t E r n s t J i i n g e r : « C ' e s t
quand m ê m e une misère. Si la préparation n ' e n f o n c e pas t o u t , si en
face une seule mitrailleuse reste intacte, c e s garçons splendides v o n t
être tirés c o m m e une harde de c e r f s lorsqu'ils chargeront à travers le
no man's land. [...] U n e mitrailleuse, une simple b a n d e qui se d é r o u l e
quelques s e c o n d e s d e t e m p s - e t c e s v i n g t - c i n q h o m m e s , a v e c qui
l'on pourrait cultiver une île é t e n d u e , p e n d e n t aux b a r b e l é s à l'état
de ballots en loques 2 1 ... » L'imaginaire continental e t proto-colonial
de l'île cultivée qui affleure à la surface d e la prose de Jiinger se charge
de nous rappeler que la colonisation d e l'Afrique à la fln du x i x c siècle
s'est précisément faite à la mitrailleuse. Makingtbe Map Red. L a bataille
d'Omdurman, au S o u d a n , le 2 s e p t e m b r e 1 8 9 8 , p e r m e t d'en mesurer
l ' e f f i c a c i t é : le g é n é r a l K i t c h e n e r p e r d 4 8 h o m m e s , t a n d i s q u e les
Soudanais abandonnent 1 1 0 0 0 m o r t s e t 16 0 0 0 blessés sur le c h a m p
de bataille 2 2 . L'Asie n'est pas non plus épargnée, en particulier à l'oc-
casion d'une expédition punitive anglaise au T i b e t : il n'y a pas bataille
mais e x é c u t i o n d e m a s s e réalisée au meilleur ratio c o û t / b é n é f i c e s
par des... exécutants. O n en fera l'expérience sur le théâtre e u r o p é e n
réduit à la d é f e n s i v e par l ' é c h e c d e s v a g u e s d'assaut. « C ' é t a i t aussi
simple q u e ça : trois h o m m e s e t une mitrailleuse p e u v e n t arrêter un
bataillon d e héros 2 3 . »
A i m é C é s a i r e n'a c e s s é d e le f a i t v a l o i r : la v i o l e n c e c o l o n i a l e ,
bannie d e l'art o c c i d e n t a l d e la g u e r r e , d e v a i t finir p a r s e r e t o u r n e r
contre les populations e u r o p é e n n e s . A p r è s avoir mis à sac la planète
entière, l ' E u r o p e d é c h a î n e c o n t r e e l l e - m ê m e les m é t h o d e s d ' a b o r d
expérimentées dans les colonies. L a liste est longue : du double géno-
cide des A m é r i q u e s à l'ordre d e « solution finale » d o n n é en 1 9 0 4 par
les A l l e m a n d s c o n t r e les H e r e r o s d a n s leur c o l o n i e d u S u d - O u e s t

21. Ernst Jiinger, Guerre comme expérience intérieure, Paris, Christian Bourgois, 1997,
P-122-123.
22. Selon la comptabilité de Winston Churchill, dans T1>eRiver War.
23- Témoignage cité par John Ellis, The Social History of tbe Machine Gun, op. cit., p. 123.
ioo Guerres et Capital

a f r i c a i n , o u a u x c a m p s d e c o n c e n t r a t i o n i n v e n t é s p a r les Anglais
p e n d a n t la g u e r r e d e s B o e r s ; d u p r e m i e r b o m b a r d e m e n t aérien,
improvisé en L y b i e sur une c o l o n i e italienne, à l'usage massif de ces
mitrailleuses sans lesquelles la British S o u t h A f r i c a C o m p a n y aurait
p e r d u la R h o d é s i e . . . L a f o r c e p r o m é t h é e n n e v i s a n t à civiliser les
barbares se renverse c o n t r e le « N o r d » capitaliste en a p p l i q u a n t * ^
la même science la rationalité d e la p r o d u c t i o n à la p r o d u c t i o n de la
destruction. C e qui ne fait pleinement - et techniquement - sens que
parce que les colonies, jusqu'au d é c l e n c h e m e n t d e la G r a n d e Guerre,
o n t servi d e laboratoire d'essai a u x n o u v e a u x s y s t è m e s d'armes qui
allaient i m p o s e r la t h é o r i e « quantitative » d e la g u e r r e industrielle
c o n t r e les nations ennemies e t la nouvelle barbarie qu'elles incarnent
p o u r c h a q u e c a m p . « C ' e s t un b a r b a r e qui d é t r u i t n o s é g l i s e s »,
disait-on en F r a n c e en 1 9 1 4 . Si la représentation raciste o u racialiste
alimente c e t h è m e du « barbare » q u e l'on peut mitrailler, bombarder
(« b o m b a r d e m e n t d'annihilation ») et gazer, l'industrialisation entre-
tient la menace d e la guerre civile d o n t les porteurs (« populace » dans
le langage d e L'Action française, « masse d e s m é c o n t e n t s » selon l'eu-
p h é m i s m e d e L u d e n d o r f f , syndicalistes rétifs à l ' e f f o r t d e guerre et
bolcheviks) pourront être soumis au m ê m e régime 2 4 . Et ce sont de toute
façon les ouvriers, combattants et non combattants, qui sont visés auprem
chef « D u m ê m e c o u p , l'ancienne séparation spatiale entre le centre
( e s p a c e de la paix e t du droit) et la périphérie ( e s p a c e d e violence et
d e g u e r r e ) tend à s'estomper. L a f r o n t i è r e entre l'intérieur e t l'exté-
rieur n'est plus f o r c é m e n t une frontière g é o g r a p h i q u e 2 ' . »
D a n s l ' i m p o s s i b l e p a i x d e l ' e n t r e - d e u x g u e r r e s d o m i n é par le
traité d e Versailles, la m e n a c e c o m m u n i s t e e t la lutte anticoloniale

24. Ce qui se vérifie encore par la mitrailleuse, cette invention de la guerre civile
américaine. Elle n'est pas seulement un fleuron du capitalisme industriel associé à la
suprématie de la civilisation occidentale et de la race; aux Etats Unis, elle est vite
déployée contre les grévistes de Pittsburgh ou du Colorado (voir encore John Ellis,
op. cit., p. 42-44).
25. Thomas Hippler,^. cit.,p. 126.
Les guerres totales 195

qui s'installe au c œ u r d e l ' E u r o p e alliée 2 6 , C a r i Schmitt s'attaque à la


distinction si c h è r e à « l'idéologie libérale » entre é c o n o m i e e t poli-
tique. Si « les antagonismes é c o n o m i q u e s s o n t d e v e n u s politiques »,
|it-on d a n s La Notion de politique, c ' e s t « u n e e r r e u r [...] d e c r o i r e
qu'une p o s i t i o n p o l i t i q u e c o n q u i s e p a r le m o y e n d e la s u p é r i o r i t é
économique était non guerrière par essence 2 7 ». C a r c'est aussi moins
la « production » (au sens où les é c o n o m i s t e s l'entendent) qui est en
jeu dans l ' é c o n o m i e q u e la lutte d e classe. C e qui v e u t dire q u e d'un
point d e vue révolutionnaire guerre de classe doit prendre la place de
la crise é c o n o m i q u e (et d e la lutte parlementaire). E n suivant e n c o r e
Schmitt - mais c e t t e fois-ci dans son grand t e x t e d e l'après-guerre,
Théorie du partisan, sous-titré Note incidente relative à la notion depoli-
tique - , il revient à L é n i n e d'investir la lutte des classes c o m m e « hosti-
lité a b s o l u e » ( e n v e r s \'ennemi d e classe), a f f r o n t e m e n t s t r a t é g i q u e
qui, par l'introduction d e f o r m e s de c o m b a t « irrégulier », va subvertir
la configuration limitée d e la guerre et des équilibres politiques qu'elle
garantissait j u s q u e - l à sur le sol e u r o p é e n . « L'irrégularité d e la lutte
des classes m e t en cause [...] l'édifice t o u t entier d e l'ordre politique
et social [...]. L'alliance d e la philosophie et du partisan, c o n c l u e par
Lénine, libéra des f o r c e s explosives nouvelles e t inattendues. Elle ne
provoqua rien d e moins que l'éclatement de tout c e m o n d e historique
eurocentrique q u e N a p o l é o n avait e s p é r é sauver, q u e le C o n g r è s d e
Vienne avait e s p é r é restaurer 2 8 . »
Si C a r i S c h m i t t s o u l i g n e q u e le c a p i t a l i s m e o c c i d e n t a l e t le
b o l c h é v i s m e o r i e n t a l « f o n t d e la g u e r r e un p h é n o m è n e g l o b a l e t
total » en t r a n s f o r m a n t la « g u e r r e i n t e r é t a t i q u e du d r o i t interna-
tional e u r o p é e n en g u e r r e civile m o n d i a l e 2 9 », il ne p r e n d pas s u f f i -
samment en c o n s i d é r a t i o n le fait q u e la « p e t i t e g u e r r e » c o n t r e les

26. La guerre d'indépendance en Irlande éclate en janvier 1919.


27. Cari Schmitt, La Notion de politique (suivi de Théorie dupartisari),op. cit., p. 125.
Cari Schmitt, Théorie dupartisan (1963), in ibid., p. 259. Schmitt se réfère à un article
de Lénine, «Le combat de partisans», paru en 1906 dans la revue russe Le Prolétaire.
2
9- Cari Schmitt, La Notion de politique, op. cit., p. 48.
ioo Guerres et Capital

populations colonisées a é t é la première f o r m e d e guerre totale - et


qu'à c e c o m p t e , l'absolutisation léniniste d e la lutte d e s classes n'est
pas seulement l'héritière « clausewitzienne » de la guérilla espagnole
c o n t r e les a r m é e s d ' o c c u p a t i o n d e N a p o l é o n . Schmitt n'est pas loin
d e l'admettre quand il fait valoir que « d e u x types d e guerre prennent
u n e i m p o r t a n c e p a r t i c u l i è r e au r e g a r d d u p h é n o m è n e partisan,
e t s'en r a p p r o c h e n t en un certain s e n s : la g u e r r e civile e t la guerre
coloniale30».
L é n i n e e s t s û r e m e n t celui qui i n t e r p r è t e d e la m a n i è r e la plus
acérée la matrice coloniale d e la Première G u e r r e mondiale. E n 1915,
il d é f i n i t la g u e r r e en c o u r s c o m m e « la g u e r r e e n t r e les plus gros
propriétaires d'esclaves p o u r le maintien e t l'aggravation d e l'escla-
v a g e ». C e t a s p e c t d e la P r e m i è r e G u e r r e m o n d i a l e e s t largement
p a s s é s o u s s i l e n c e . Il v a p o u r t a n t ê t r e p o r t e u r d e c o n s é q u e n c e s si
importantes qu'elles se f o n t e n c o r e sentir d e n o s j o u r s - du c ô t é du
r é t a b l i s s e m e n t d e l'ordre mondial ou, t o u t au c o n t r a i r e , quant aux
possibilités de nouvelles initiatives révolutionnaires.

Six puissances tiennent dans la servitude plus d'un demi-milliard (523


millions) d'habitants des colonies. Pour4 habitants des « grandes » puis-
sances, il y en a 5 dans « leurs » colonies [...]. La bourgeoisie anglo-fran-
çaise dupe le peuple lorsqu'elle prétend mener la guerre pour la liberté
des peuples et de la Belgique : en réalité, elle mène la guerre pour
conserver les immenses territoires coloniaux dont elle s'est emparée.
Les impérialistes allemands auraient immédiatement évacué la Belgique,
etc., si les Anglais et les Français avaient partagé avec eux leurs colonies
« à l'amiable ». La situation a ceci de singulier que, dans ce conflit, le sort
des colonies sera tranché par l'issue de la guerre sur le continent 3 '.

30. Cari Schmitt, Théorie du partisan, op. cit., p. 213. Sur l'importance de la conférence
du Congo (1885) comme « dernière prise de terre conjointe de l'Europe » et « croisade
digne de ce siècle de progrès » (selon les mots du roi Léopold de Belgique, fondateur
de la Compagnie internationale du Congo), \o\r Le Nomos de la terre, op. cit., p. 213 sq.
31. Lénine, Le Socialisme et la guerre, 1915 (URL: www.marxists.org/francais/lenin/
works/i9i5/o8/vili9i5o8oob.htm).
Les guerres totales 197

À la fin d e la g u e r r e , les p u i s s a n c e s impériales v i c t o r i e u s e s ( F r a n c e


et A n g l e t e r r e ) s e p a r t a g e r o n t le « g â t e a u » d e s p a y s e t d e s p o p u l a -
tions colonisées. L e s bolcheviks, bien q u ' i d é o l o g i q u e m e n t fidèles à
l'axiome marxiste selon lequel la révolution doit avoir lieu au p o i n t
le plus haut du d é v e l o p p e m e n t du capitalisme, s o n t alors obligés d e
s'intéresser à c e t t e partie du m o n d e (« l'Orient » n o t a m m e n t ) qui, à
l'instar d e la Russie, e s t en « retard d e d é v e l o p p e m e n t ». Ils o p è r e n t
ainsi un d é p l a c e m e n t i m p o r t a n t du p o i n t d e v u e e u r o c e n t r é qui
demeure constitutif du marxisme officiel.
L a Première G u e r r e mondiale marque en e f f e t un m o m e n t f o n d a -
mental dans l'histoire p o l i t i q u e du m o n d e , q u e L é n i n e ne m a n q u e
pas d e m e t t r e en avant, avec l'entrée d e s p e u p l e s c o l o n i s é s dans la
lutte contre l'impérialisme e t le capitalisme. L ' É v é n e m e n t décolonial
poursuivra sa c o u r s e t o u t au long du x x e siècle e t est loin d'avoir pris
fin avec le siècle c o m m e n ç a n t .

Par suite de cette première guerre impérialiste, l'Orient est entré défi-
nitivement dans le mouvement révolutionnaire, et a été définitivement
entraîné dans le tourbillon du mouvement révolutionnaire mondial [...].
L'issue de la lutte dépend finalement de ce fait que la Russie, l'Inde, la
Chine, etc., forment l'immense majorité de la population du globe. Et
c'est justement cette majorité de la population qui, depuis quelques
années, est entraînée avec une rapidité incroyable dans la lutte pour son
affranchissement 32 .

L'Internationale c o m m u n i s t e se réunit à M o s c o u p e n d a n t l'été 1 9 2 0 ,


mais les d é l é g u é s qui y participent s o n t s u r t o u t d e s E u r o p é e n s . E n
s e p t e m b r e , e s t c o n v o q u é à B a k o u le « I " c o n g r è s d e s P e u p l e s d e
l'Orient » q u e Zinoviev, alors président de l'Internationale c o m m u -
niste, appelait « la s e c o n d e moitié du c o n g r è s d e l'Internationale ».
1 8 9 1 délégués des d i f f é r e n t s pays d e l'« Orient o p p r i m é » y prennent
part (parmi lesquels 1 0 0 G é o r g i e n s , 157 A r m é n i e n s , 235 T u r c s , 1 9 2
Persans e t 82 T c h é t c h è n e s , 1 4 H i n d o u s e t 8 C h i n o i s ) , d o n t 1 2 7 3

3i. Lénine, « Mieux vaut moins mais mieux », Pravda, 4 mars 1923 (URL : www.
marxists.org/francais/lenin/w0rks/1923/03/vil19230304.htm).
ioo Guerres et Capital

c o m m u n i s t e s . U n témoin oculaire d é c r i t la salle « d ' u n pittoresque


e x t r ê m e ; t o u s les c o s t u m e s d e l ' O r i e n t r a s s e m b l é s d e s s i n a i e n t un
tableau d'une é t o n n a n t e e t riche c o u l e u r 3 3 ».
L'intuition stratégique était remarquable, m ê m e s'il s'agissait d'un
r a s s e m b l e m e n t plutôt q u e d'un congrès. L a question coloniale et la
question musulmane sont au centre des discussions. S'adressant à des
d é l é g u é s majoritairement musulmans, Z i n o v i e v croit d e v o i r parler
leur langage et, e m p o r t é p a r l'enthousiasme, a f f i r m e q u e l'objectif
politique était d e « susciter une véritable guerre sainte ( d j i h a d ) contre
les capitalistes anglais e t français ». D o n t acte !
B i e n q u e n o n t r a d u i t e en p r o g r a m m e p o l i t i q u e e n b o n n e et
d u e f o r m e , la c l a i r v o y a n c e d e s é n o n c é s m é r i t e d ' ê t r e s o u l i g n é e .
C a r Z i n o v i e v s e m b l e a n t i c i p e r le lot le plus c o m m u n d e la décolo-
nisation : « L a haute i m p o r t a n c e d e la révolution qui c o m m e n c e en
O r i e n t ne consiste point à chasser d e la table où f e s t o i e n t Messieurs
les impérialistes anglais pour leur substituer les riches musulmans [...].
N o u s voulons que le m o n d e soit gouverné par les mains calleuses des
travailleurs. »
L ' i n t e r v e n t i o n d ' u n e f e m m e turque e s t particulièrement repré-
s e n t a t i v e d e s m u t a t i o n s e n g e n d r é e s p a r la r é v o l u t i o n , puisqu'elle
m o n t r e la « g u e r r e d e s s e x e s » à l ' œ u v r e dans une a s s e m b l é e «révo-
lutionnaire» largement imprégnée d e culture patriarcale ( 5 5 femmes
p o u r p r è s d e 2 0 0 0 d é l é g u é s , a v e c f o r t e o p p o s i t i o n à l'élection de
3 d ' e n t r e elles au bureau du c o n g r è s ) . Elle a aussi le mérite d e nous
rappeler q u e certaines questions ne s'arrêtent pas aux frontières des
p e u p l e s c o l o n i s é s p u i s q u ' e l l e s c o n t i n u e n t d e p e r t u r b e r , dans une
F r a n c e q u e l'on dit en p a n n e d ' « intégration », la b o n n e conscience
des républicains laïques et, d e p r é f é r e n c e , d e « gauche ». In extenso :

33. Les citations et les données concernant le congrès des Peuples de l'Orient
sont tirées de l'article de Ian Birchall, « Un moment d'espoir : le congrès de Bakou
1920», Contretemps, 12/09/2012 ( U R L : www.contretemps.eu/interventions/
moment-despoir-congrès-bakou-i92o).
L e s guerres totales 199

Les femmes de l'Orient ne luttent pas seulement pour le droit de sortir


sans voile, comme on le croit assez souvent [en Occident], Pour la
femme de l'Orient, avec son idéal moral si élevé, la question du voile
est au dernier plan. Si les femmes, qui forment la moitié de l'humanité,
restent les adversaires des hommes, si on ne leur accorde pas l'égalité des
droits, le progrès de la société humaine est évidemment impossible [...].
Nous savons aussi qu'en Perse, à Boukhara, à Khiva, au Turkestan, aux
Indes et dans les autres pays musulmans, la situation de nos sœurs est
encore pire que la nôtre. Si vous voulez votre propre libération, prêtez
l'oreille à nos revendications et prêtez-nous une aide et un concours
efficaces : complète égalité des droits ; droit pour la femme à recevoir au
même titre que l'homme l'instruction générale ou professionnelle dans
tous les établissements ; égalité des droits de l'homme et de la femme
dans le mariage ; abolition de la polygamie ; admission sans réserves de la
femme à tous les emplois administratifs et à toutes les fonctions législa-
tives ; organisation dans toutes les villes et villages de comités de protec-
tion des droits de la femme.

L é n i n e s'est très vite convaincu d e l'échec d e la révolution en E u r o p e .


L e s f o r c e s impérialistes, constate-t-il, o n t réussi à b l o q u e r son e x p a n -
sion e t à i s o l e r la R u s s i e . M a i s les c a u s e s d e c e t é c h e c s o n t aussi
internes à la classe ouvrière, car l'aristocratie ouvrière d e s pays capita-
listes est, en réalité, complice d e s vainqueurs : « L'aristocratie ouvrière
s'est p r é c i s é m e n t c o n s t i t u é e en aidant " s a " b o u r g e o i s i e à c o n q u é r i r
et à o p p r i m e r le m o n d e e n t i e r par d e s m o y e n s impérialistes, afin d e
s'assurer ainsi d e meilleurs salaires 3 4 . » L e s p e u p l e s colonisés doivent
donc constituer d e s alliés p o u r permettre à la révolution d e reprendre
l'initiative.
L e congrès des Peuples d'Orient ne sera pas sans lendemain.
L e « réveil d e l'Asie », p o i n t é par L é n i n e d a n s le sillage d e la révolu-
tion r u s s e d e 1 9 0 5 , v a en e f f e t c o n s t i t u e r , en r e p r e n a n t les m o t s d e
G e o f f r e y B a r r a c l o u g h , « le t h è m e le plus i m p o r t a n t » d u x x c s i è c l e ,

34- Lénine, « Discours sur les conditions d'admission à l'Internationale communiste »,


30 juillet 1920 (URL : www.marxists.org/francais/lenin/works/1920/07/vil19200730.
htm).
ioo Guerres et Capital

« celui d e la r é v o l t e c o n t r e l ' O c c i d e n t ». R é v o l t e qui e s t à l'origine


du déclin d e l ' E u r o p e e t d u r e d i m e n s i o n n e m e n t d e l ' O c c i d e n t en
général. « À l'aube de XXe siècle, l ' E u r o p e était au faîte de sa puissance
en A s i e et en A f r i q u e [...]. Soixante ans plus tard, seuls persistaient les
vestiges d e c e t t e domination e u r o p é e n n e 3 5 . » Barraclough en arrive
à considérer q u e la pression d e la révolte du S u d contre l'Occident a
é t é aussi importante, sinon plus, que les luttes sur le salaire menées
par les classes o u v r i è r e s du N o r d , p o u r le d é c l e n c h e m e n t , dans les
années i 9 6 0 , d e la crise du m o d è l e d'accumulation issu d e la Seconde
G u e r r e mondiale. Z i n o v i e v était arrivé aux m ê m e s conclusions dans
les a n n é e s 1 9 2 0 : « Q u a n d l ' O r i e n t b o u g e r a v r a i m e n t , la R u s s i e et
t o u t e l ' E u r o p e a v e c elle ne t i e n d r o n t q u ' u n p e t i t coin d e c e vaste
tableau 3 6 . »

9.2/ La guerre totale


comme guerre industrielle
L e C a p i t a l est la d e u x i è m e matrice des g u e r r e s totales où guerre et
production tendent à s e recouvrir complètement. L e s guerres totales
induisent des changements irréversibles, non seulement dans la façon
de conduire la guerre e t la guerre civile, mais aussi dans l'organisation
capitaliste d e la production, p o u r les f o n c t i o n s é c o n o m i q u e s e t poli-
tiques du « travail » et la gouvernementalité des populations. Gagner
la g u e r r e n'est plus s i m p l e m e n t une q u e s t i o n e t un p r o b l è m e mili-
taires : il f a u t avant tout g a g n e r la guerre d e s industries, la guerre du
travail, la guerre de la science et de la technique, la guerre des commu-
n i c a t i o n s e t d e la c o m m u n i c a t i o n , la g u e r r e d e la p r o d u c t i o n de
subjectivité... L i m i t é au champ de bataille jusqu'aux guerres napoléo-
niennes, l'espace-temps d e la guerre d é b o r d e vers la société en l'enva-
hissant c o m m e ces o n d e s radio (transmission sans fil d e l'énergie) qui

35. Geoffrey Barraclough, An Introduction to Contemporary History, Harmondsworth,


Penguin, 1967, p. 153-54 (cité par Giovanni Arrighi, Adam SmitbàPékin, op. cit., p. 27).
36. Ian Birchall, « Un moment d'espoir : le congrès de Bakou 1920 », art. cité.
Les guerres totales 201

vont introduire la guerre au sein d e la quatrième dimension en abolis-


sant lefil de l'espace et du temps. D u point de v u e d e la « production », le
terme « total » renvoie à la subordination d e la s o c i é t é entière à l'éco-
nomie d e guerre par laquelle le capital se réorganise.
Pour le dire autrement : c e que les marxistes appellent « s u b s o m p -
tion réelle » d e la s o c i é t é dans le capital a connu un p r é c é d e n t e t une
anticipation dans la P r e m i è r e G u e r r e mondiale. O u m i e u x e n c o r e :
la s u b o r d i n a t i o n d e la s o c i é t é à la p r o d u c t i o n e s t c o n d i t i o n n é e par
ce n o u v e a u r é g i m e d e g u e r r e « totale », d o n t o n c o m p r e n d très vite
qu'il « d e m a n d e que l'on militarise la paixr37 » dans une nouvelle tech-
nologie d e pouvoir. E l l e se c o n j u g u e , e x p l i q u e n t ainsi H a n s S p e i e r
et A l f r e d K â h l e r d e p u i s leur exil américain, à l'orée d e la S e c o n d e
G u e r r e mondiale, avec la technologisation d e la machine d e d e s t r u c -
tion qui « r e s s e r r e l'étreinte d e la g u e r r e m o d e r n e sur l ' h o m m e d e
la r u e » . .
L e d é p l o i e m e n t « p a c i f i q u e » d e la s u b s o m p t i o n réelle a p r è s la
défaite du nazisme ne sera qu'une c o n s é q u e n c e d e c e t t e e x p é r i m e n -
tation à grande échelle q u e les t e m p s d e « paix » ne p o u r r o n t jamais
r e p r o d u i r e a v e c la m ê m e i n t e n s i t é , m a l g r é la r a p i d e t r a n s f o r m a -
tion d e l ' é c o n o m i e américaine en une « é c o n o m i e d e g u e r r e p e r m a -
nente». Si les capitalistes o n t l o n g t e m p s rêvé au r é t a b l i s s e m e n t d e
cette « mobilisation générale » p o u r la « production » (ces « sauvages
énergies d ' e x p a n s i o n »...), c'est aux néolibéraux qu'il reviendra d'en
adapter certaines modalités (modularisation d e s « armées » du travail
l i b r e - o b l i g a t o i r e , e x p l o s i o n d e s d é p e n s e s militaires...) d a n s leur
programme politique.
P a r g u e r r e « t o t a l e », il f a u t d o n c c o m p r e n d r e u n e g u e r r e qui
mobilise p o u r la première fois t o u t e s les f o r c e s p r o d u c t i v e s (travail,
science, technique, organisation, production), sociales e t subjectives

37- Hans Speier, Alfred Kâhler, Warin our Time, New York, Norton, 1939, p. 13 : « Le
champ d'action de la guerre est devenu aussi vaste que celui de la paix, plus vaste même
étant donné que dans les conditions actuelles une guerre efficace demande que l'on
militarise la paix. » Hans Speier et Alfred Kâhler ont compté parmi lesfondateursde la
New School for Social Research (University in Exile).
ioo Guerres et Capital

d ' u n e nation en mettant fin à c e s t e m p s où « il suffisait d'envoyer au


c o m b a t d e s c e n t a i n e s d e milliers d e sujets qu'on recrutait e t qu'on
confiait à un c o m m a n d e m e n t sûr 3 8 ».
L a guerre totale est le m o d è l e d e la pleine utilisation d e toutes les
f o r c e s productives mobilisées dans le sens d'une extension du domaine
de la production. C ' e s t l'obsession d e L u d e n d o r f f , e x p l i q u a n t que la
g u e r r e « nous imposait d e m e t t r e en valeur e t d ' e m p l o y e r jusqu'aux
dernières f o r c e s humaines 3 9 ». A la fin d e la guerre, c o n f i r m e Jiinger,
« il n'y avait plus aucune activité - f û t - c e celle d'une e m p l o y é e domes-
t i q u e travaillant à sa machine à c o u d r e - qui ne soit une production
destinée, à t o u t le moins indirectement, à l ' é c o n o m i e d e g u e r r e 4 0 ».
M a i s la g u e r r e t o t a l e e s t aussi l'occasion d e l'intensification et de la
rationalisation du domaine de la production. E l l e d o n n e en e f f e t lieu à
la première planification d e l'organisation du travail e t du contrôle de
sa p r o d u c t i v i t é à l'échelle nationale. L é n i n e , on le sait, sera sensible
à la d i a l e c t i q u e d e l'histoire m o t o r i s é e p a r la g u e r r e qui accélère la
« transformation du capitalisme m o n o p o l i s t e en capitalisme mono-
p o l i s t e d ' É t a t », qu'il c o n s i d è r e c o m m e « la p r é p a r a t i o n matérielle
la plus c o m p l è t e du s o c i a l i s m e 4 ' » ; e t la R u s s i e d e v e n u e soviétique
dans u n e guerre civile mondialisée par q u a t o r z e pays ne pourra que
s'inspirer d e l'organisation d e l ' é c o n o m i e d e guerre d e l'Allemagne,
théorisée et mise en œ u v r e par l'industriel Rathenau, maître d'oeuvre
d e la p l a n i f i c a t i o n a l l e m a n d e d e la p r o d u c t i o n d ' a r m e m e n t s , pour
organiser les campagnes deproduction d e s « plans » quinquennaux. L e
plan c o n c e r n e d'abord le travail qui est rendu « obligatoire dans l'en-
s e m b l e de la population » e t institué c o m m e principe régulateur non
s e u l e m e n t de la production industrielle, mais aussi d e l'ensemble de

38. Emst Jiinger, La Mobilisation totale (1930), Paris, Gallimard, 1990, p. 102-103.
39. Ludendorff, Urkunden, cité par Jean Querzola, « Léninisme et taylorisme », art.
cité, p. 79.
40. Emst Jiinger, La Mobilisation totale, op. cit., p. 107.
41. Lénine, « La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer » (septembre
1917), in Œuvres complètes, vol. 25, cité par Jean Querzola, « Léninisme et taylorisme »,
art. cité, p. 73-74.
Les guerres totales 203

la société allemande. L é n i n e écrit en mars 1 9 1 8 : « L'impérialisme alle-


mand a fait la preuve d e son caractère é c o n o m i q u e m e n t progressiste
en réalisant le passage au service obligatoire du travail avant les autres
É t a t 4 1 . » C ' e s t aussi qu'à suivre les réalisations d e M o e l l e n d o r f , ingé-
nieur mécanique d e formation, conseiller technique p o u r l'armement
au ministère d e la G u e r r e e t bras droit de R a t h e n a u , la mobilisation
industrielle est le corollaire d'un p r o j e t d e planification globale d o n t
le « B u r e a u du Travail », c h a r g é d e c o n t r ô l e r la t o t a l i t é d e la main-
d'œuvre d e l'Empire, sera l'organe central. « T o u t e activité dépendait
obligatoirement des o r d r e s du B u r e a u du Travail 4 3 . » L e s historiens
ont c o n t e s t é l'efficacité é c o n o m i q u e d e c e t t e militarisation absolue
de la p r o d u c t i o n qui, en A l l e m a g n e , d é p e n d d'un o r d r e e n c o r e t r o p
étroitement corporatiste e t autocratique p o u r renverser la t e n d a n c e
et g a g n e r la g u e r r e q u a n d L u d e n d o r f f o b t i e n t , en j u i l l e t 1 9 1 7 , les
pleins p o u v o i r s . M a i s c ' e s t bien le m o d è l e d e c e p r e m i e r É t a t - p l a n
f o n d é sur la mobilisation totale d e la population q u e toutes les puis-
sances e u r o p é e n n e s vont, non a d o p t e r , mais adapter en promouvant
à leur tour le « soldat du travail ». Il s ' i m p o s e c o m m e le véritable sujet
collectif de la g u e r r e t o t a l e d a n s la p r o d u c t i o n d e m a s s e q u e c e t t e
dernière p r o m e u t e t qui va m o d i f i e r la g e s t i o n d e la f o r c e a r m é e en
prenant m o d è l e sur le contrôle « scientifique » d e la production mise
à l'heure d e la militarisation de la s o c i é t é civile.
A v e c l ' i n t r o d u c t i o n d e s p r e m i è r e s lignes d e m o n t a g e d a n s les
industries d ' a r m e m e n t et la construction m é c a n i q u e (surtout auto-
mobile), l'économie de guerre permet de stimuler et d'approfondir les
principes de l'organisation tayloriste du travail liée à la standardisation
et la fabrication en série. Elle était restée assez limitée avant la guerre
du fait d e l'éclatement d e s structures industrielles e t d e la résistance
o u v r i è r e c o n t r e la loi du c h r o n o m è t r e e t le salaire au r e n d e m e n t

42. Lénine, « Première variante de l'article "Les tâches immédiates du pouvoir des
soviets" », in Œuvres complètes, vol. 42, cité par Jean Querzola, art. cité.
43- Jean Querzola, ibid., p. 75.
ioo Guerres et Capital

propres à la nouvelle discipline de la fabrique 4 4 . En France, la progres-


sion d e la productivité dans la métallurgie a p u atteindre 5 0 % grâce
au taylorisme ; en G r a n d e - B r e t a g n e , o n privilégie les nationalfacto-
ries, au n o m b r e d e 7 0 e n 1 9 1 5 , d e plus d e 2 0 0 à la fin d e la guerre ;
aux Etats-Unis, après l'introduction du « s y s t è m e T a y l o r » à l'arsenal
d e W a t e r t o w n ( 1 9 0 9 - 1 9 1 1 ) , la construction navale est rationalisée et
d é v e l o p p é e p o u r faire f a c e aux besoin d e s Alliés (avec m o n t a g e des
cargos à partir d ' é l é m e n t s standard préfabriqués). G e o r g e Babcock,
m e m b r e d e la S o c i e t y t o P r o m o t e the S c i e n c e o f M a n a g e m e n t et
l i e u t e n a n t - c o l o n e l p e n d a n t la g u e r r e , d é c l a r e à B o s t o n , e n 1 9 1 9 ,
devant un auditoire c o m p o s é d'une majorité d'ingénieurs : « L a plus
grande leçon q u e la guerre nous ait e n s e i g n é e est q u e l'expansion et
l'approfondissement d e s principes de l'organisation scientifique ont
t r o u v é leur justification pratique s o u s le f a r d e a u le plus lourd qu'ils
aient jamais eu à p o r t e r 4 5 . »
A c o m m e n c e r , d o n c , p a r les E t a t s - U n i s o ù , « d u j o u r au lende-
main, p e n d a n t la G r a n d e G u e r r e , le m a n a g e m e n t s c i e n t i f i q u e fut
massivement a d o p t é : les n o u v e a u x s y s t è m e s d e calcul automatique
des salaires, l'enregistrement précis de la productivité, la standardisa-
tion, l'organisation du travail autour d e contremaîtres "fonctionnels"
sont généralisés dans les établissements militaires e t les industries de
guerre sous les auspices du gouvernement f é d é r a l 4 6 ». L e phénomène
prendra encore d e l'ampleur dans l'après-guerre, qui se caractérise à la

44. Penser ici aux luttes ouvrières contre la « rationalisation » des usines Renault dans
les années 1912-1913.
45. Cité par Jean Querzola, art. cité, p. 63-64.
46. Maurizio Vaudagna, « L'américanisme et le management scientifique dans les
années 1920 », Recherches, n° 32-33,1978, p. 392. En 1918, un tiers des membres de la Taylor
Society travaillait pour la Direction générale de l'armement (Ordnance Department) : ce
qui suffit à vérifier le rôle pionnier de cette dernière. Rappelons que c'était déjà la guerre
civile et les premières manufactures d'armement qui, combinées avec les chemins de 1er,
avaient fourni l'élan de la puissance américaine. Comme l'écrit Benjamin Coriat, « cette
fécondité réciproque de la guerre et de l'industrie n'est pas neuve ; seule l'inscription de
l'une et de l'autre sur le registre du capital change d'échelle » (Benjamin Coriat, L'Atelier
et le chronomètre, Paris, Bourgois, 1979, p. 69).
Les guerres totales 205

fois par le d é v e l o p p e m e n t de la consommation d e masse et par la mise


au pas d e s l u t t e s o u v r i è r e s d a n s un a n t i c o m m u n i s m e f o r c e n é sans
lequel T a y l o r e t son régime managérial d e forçage ne saurait d e v e n i r
le héros d e l'« usine nouvelle » 4 7 .
Mais la d é f a i t e du m o u v e m e n t ouvrier qui suit la Première G u e r r e
mondiale est aussi la conséquence de la « collaboration entre le capital
et le travail ». Elle aura présidé dans t o u t e l ' E u r o p e à l'incorporation
négociée de l'ouvrier dans l'Etat national d e la guerre totale. A v a n t d e
donner lieu à sa reconfiguration italienne-fasciste et allemande-nazie,
la France réformiste d'Albert T h o m a s , d é p u t é socialiste e t adhérent
de la p r e m i è r e heure à l'« U n i o n s a c r é e » a u q u e l r e v i e n t la mission
d ' a r m e r la F r a n c e en t a n t q u e ministre d e s M u n i t i o n s , e t d e L é o n
J o u h a u x , alors secrétaire général d e la C G T , privilégie les nouvelles
f o r m e s d'organisation du travail e t d e discipline sociale qui sauront
remplacer la lutte des classes d'avant-guerre par l'unité nationale pour
le progrès économique. E n promouvant « tous moyens d e rapproche-
ment d'entente e t d e collaboration » entre « industriels e t ouvriers »,
on p r o p o s e q u e « l ' e f f o r t réalisé p o u r la g u e r r e s e r v e aussi c o m p l è -
tement q u e possible à armer le pays p o u r les luttes p a c i f i q u e s sur le
terrain i n d u s t r i e l 4 ® ». A u d é b u t d e s a n n é e s 1 9 2 0 , d a n s le c o n t e x t e

47. « On ne peut obtenir cette augmentation de la cadence de travail que par la stand-
ardisation imposée des méthodes, l'adoption imposée des meilleurs outils et conditions
de travail et la coopération imposée. Et il revient à la seule direction d'imposer l'adoption
des standards et d'imposer cette coopération » (F. W. Taylor, TbePrinciplesofScientific
Management, New York, 1912, p. 83, cité par David Montgomery, Workers' Controlin
America: Studies in tbe History of Work, Technology, andLabor Struggles, Cambridge,
Cambridge University Press, 1979, p. 114). Sur la résistance ouvrière contre l'introduc-
tion du taylorisme en Amérique, outre l'ouvrage de David Montgomery, voir Cisela
Bock, Paolo Carpignano, Bruno Ramirez, La formazione dell'operaio massa negli USA,
1892-1922, Milan, Feltrinelli, 1972 ; et de David Montgomery, Workers'Control in America:
Studies in tbe History of Work, Technology, and Labor Struggles, Cambridge, Cambridge
University Press, 1979.
48. Extraits, respectivement, du discours de Clémentel devant l'Association nationale
d'expansion économique (26 mars 1917) et des minutes du 10 novembre 1917 d'une
session du Comité permanent d'études relatives à la prévision des chômages indus-
triels (cité par Martin Fine, « Guerre et réformisme en France, 1914-1918 », Recherches,
n
°32-33,1978, p.314,318).
iOo Guerres et Capital

plus libéral d e s É t a t s U n i s e t d e la « c o n c u r r e n c e c o o p é r a t i v e », on
prendra r a p i d e m e n t c o n s c i e n c e q u e celle-ci ne représentait qu'une
« variante a m é r i c a i n e d e s e f f o r t s e n t r e p r i s p a r les E u r o p é e n s pour
transcender la lutte des classes et pour édifier une "démocratie fonc-
tionnelle" 4 9 ». D u fait m ê m e que le travail se révèle être jusque dans la
Reconstruction d e l'après-guerre un vecteur e t un instrument redou-
tables d e la guerre d e subjectivité (ou - selon le v o c a b l e utilisé par le
socialiste et le syndicaliste français - d e l'« esprit d e guerre », qui est
aussi une « guerre de l'esprit »), les « progrès » considérables dans l'ap-
plication scientifique-ingénieuriale d e ces techniques disciplinaires à
la guerre du travail se révèlent d é p e n d r e d e leur e x t e n s i o n e t d e leur
intensification biopolitique à l'ensemble de la société, engageant aussi
t o u t un front domestique.
O r l'ouverture d e c e f r o n t d o m e s t i q u e aura aussi é t é commandée
p a r la p r e m i è r e g r a n d e f é m i n i s a t i o n du travail auquel d o n n e lieu la
G r a n d e G u e r r e (les « m u n i t i o n n e t t e s »). L a g u e r r e d e s f e m m e s
c o n t r i b u e par là à la nouvelle gestion tayloriste d e la f o r c e d e travail
( d é q u a l i f i é e ou non q u a l i f i é e ) en renouvelant d e f o n d en c o m b l e la
plus vieille pratique manufacturière du travail des f e m m e s lorsque les
bras m a n q u a i e n t (« v a g a b o n d a g e » e t instabilité o u v r i è r e , périodes
d e semailles e t d e m o i s s o n s , réquisition militaire). Il e s t b o n d e se
s o u v e n i r q u e d a n s les a n n é e s i 9 6 0 , il y aura m o i n s d e f e m m e s au
travail q u e p e n d a n t la d e r n i è r e guerre. ( D a n s le cas d e s États-Unis,
o u t r e le demi-million d e f e m m e s mobilisées dans les f o r c e s armées,
cinq millions s o n t e m p l o y é e s dans les industries d e la d é f e n s e sur un
total d e plus d e six millions d e f e m m e s au travail.) L e plein emploi de
l ' é p o q u e f o r d i s t e est surtout une affaire d ' h o m m e s . Rosie tbeRiveter,
selon l'affiche célèbre d e H o w a r d Miller, a perdu sa place. E t ceci, en

49. Ellis W. Hawley, « Le nouveau corporatisme et les démocraties libérales, 1918-


1925: le cas des États-Unis », Recherches, n° 32-33,1978, p. 343. Sur les « négociations »
auxquelles donne lieu, pendant et après la guerre, l'introduction du taylorisme placee
sous la tutelle de la « coopération » des syndicats et du management, cf. Hugh G. J
Aitken, Scientific Management in Action. Taylorismat Watertown Arsenal, 1908-191$,
Princeton, Princeton University Press, 1985 (i960), p. 237-241.
Les guerres totales 207

plus d'un sens dont les prémices renvoient encore à la G r a n d e Guerre.


E t aux premières d é f a i t e s par la guerre du m o u v e m e n t féministe.
L e s l u t t e s d ' é m a n c i p a t i o n d e c e s f e m m e s qui s e s o n t t r o u -
v é e s « en p r e m i è r e ligne » e t d o n t un g r a n d n o m b r e d e v i e n d r o n t
v e u v e s 5 0 , b u t e r o n t en France - malgré la f o r c e du m o u v e m e n t fémi-
niste jusqu'en 1 9 1 4 - sur l'échec d e l'obtention du droit d e v o t e dans
l'après-guerre : approuvé par l'Assemblée nationale, il sera finalement
rejeté par le Sénat en 1922, au motif q u e les f e m m e s pourraient porter
au p o u v o i r u n « n o u v e a u B o n a p a r t e » o u f a v o r i s e r une « révolution
bolchévique ». ( L e droit de v o t e ne leur sera a c c o r d é par ordonnance
du C o m i t é français d e Libération nationale qu'en 1944 - pour services
rendus à la R é s i s t a n c e . ) L a m ê m e m é s a v e n t u r e v a s e d é r o u l e r dans
l'Italie d e v e n u e e n t r e - t e m p s mussolinienne. E n B e l g i q u e , seules les
mères e t les f e m m e s d e s o l d a t s t o m b é s au f r o n t s e r o n t a u t o r i s é e s à
voter : le suffrage des morts sera établi en 1 9 2 0 .
L a situation la plus intéressante est sans d o u t e celle d e l'Angle-
terre, o ù la r é c o m p e n s e p o u r s e r v i c e s r e n d u s à la nation j o u e s o n
rôle dans l'octroi du droit d e v o t e aux f e m m e s en 1 9 1 8 , mais celui-ci
est assorti d e la décision d e lier les droits d e la f e m m e à c e u x d e son
mari e t d ' u n e limite d'âge (plus d e trente ans) qui exclut d ' o f f i c e les
jeunes f e m m e s qui o n t travaillé dans les usines d e munitions (women
warworkers), ou rejoint les services auxiliaires d e l'armée...
D e p l u s , la q u e s t i o n du v o t e d e s f e m m e s ne f u t q u ' u n « a j o u t
t a r d i f » à un p r o j e t v i s a n t à élargir l ' é l e c t o r a t m a s c u l i n , e t e l l e f u t
également la seule de toutes les propositions de la Speaker's Conférence
à ne pas faire l'unanimité. « L a f e m m e , m ê m e munie du droit d e v o t e ,
restait avant tout une mère et une é p o u s e (ce q u e l'on attendait d'une
f e m m e d e plus d e t r e n t e ans) t a n d i s q u e les j e u n e s f e m m e s q u e la
g u e r r e avait r e n d u e s plus i n d é p e n d a n t e s , c e l l e s q u e l'on s u r n o m -
merait b i e n t ô t les "flappers", s e v o y a i e n t r e f u s e r t o u t e v o i x dans la

50. On compte plus de 600 000 veuves en France et le même nombre en Allemagne
après le premier conflit mondial ; 200 000 en Angleterre.
iOo Guerres et Capital

r e c o n s t r u c t i o n du p a y s 5 ' . » C e n'est qu'en 1 9 2 8 q u e l'âge minimum


p o u r le v o t e d e s f e m m e s s e r a a l i g n é e n A n g l e t e r r e sur celui des
h o m m e s . C o m m e le disait la féministe allemande H e l e n e Lange dès
1 8 9 6 : « L e s h o m m e s n ' a c c o r d e r o n t pas le droit d e v o t e aux femmes
avant qu'il ne s e r v e leurs intérêts. » Y c o m p r i s leurs intérêts de classe
( C ' e s t dans le cadre de la révolution d e 1 9 1 8 e t de la nouvelle constitu
tion de la R é p u b l i q u e d e Weimar que les f e m m e s obtiendront le droit
d e v o t e en A l l e m a g n e . ) P l u s g é n é r a l e m e n t , d e n o m b r e u x travaux
f é m i n i s t e s o n t mis en avant le p r i n c i p e d ' u n e « d o u b l e hélice » où
l'intégration s o c i a l e d e s f e m m e s dans la g u e r r e e s t une parenthèse
d'autant plus vite r e f e r m é e par le retour d e s h o m m e s que la lutte des
g e n r e s a é t é largement s u s p e n d u e sur le homefront durant le conflit.
« Les femmes, lorsqu'elles sont nommées en tant que sexe, ne peuvent,
selon les formulations de la politique sociale, échapper à l'incarnation
du g e n r e en tant q u e travailleuses hors statut ou temporaires ; elles
s o n t en o u t r e p e r ç u e s c o m m e é t a n t p o r t e u s e s d e la menace d'une
maternité toujours possible S2
. » L a guerre reconduit ainsi au travail
de la guerre contre lesfemmes j u s q u e dans leur asservissement à l'ordre
d e la production. Version capitaliste ou socialiste.
L e s guerres totales auront en e f f e t é t é l'occasion d e l'essor d'une
idéologie militante du productivisme en E u r o p e , et davantage encore
en Union soviétique, où s'est d é v e l o p p é l'idéal d'un taylorismeprolé-
tarien transformant en « stakhanovisme » c e q u e L é n i n e considérait
c o m m e un « i m m e n s e p r o g r è s d e la s c i e n c e ». S c i e n c e qu'il préten-
dait d i s s o c i e r d e sa f o n c t i o n d ' e x p l o i t a t i o n capitaliste, qui limitait
la « r a t i o n a l i s a t i o n » au seul p r o c è s d e travail p o u r en étendre les
principes à la s o c i é t é entière. C ' e s t très e x a c t e m e n t l'entreprise de
la g u e r r e totale, q u e L é n i n e ne p e u t p r é t e n d r e « collectiviser » que

51. Véronique Molinari, « Le droit de vote accordé aux femmes britanniques à l'issue
de la Première Guerre mondiale : une récompense pour les services rendus ? », L,sa>
vol. 6, n° 4,2008.
52. Denise Riley, « Some Peculiarities of Social Policy conceming Women in Wamme
and Postwar Britain », in Bebind tbe Unes, op. cit., p. 260.
L e s guerres totales 209

rce q u ' i l n e n sa s t
' ' P a s ' a d y n a m i q u e ( b i o - ) p o l i t i q u e réelle, qui
trouve pourtant à s'exercer dans « le m o t d'ordre de " r e c e n s e m e n t et
contrôle" martelé [par lui] p e n d a n t t o u t e c e t t e p é r i o d e 5 3 ».
L a critique du travail qui avait m a r q u é les luttes p r o l é t a r i e n n e s
du x i x c s i è c l e laisse p l a c e à u n e « s a n c t i f i c a t i o n » d o n t les e f f e t s
délétères sur le mouvement ouvrier se f e r o n t pleinement sentir après
la S e c o n d e G u e r r e mondiale. D é t a c h é e d e la « mobilisation révolu-
tionnaire des travailleurs » a p p e l é e d e ses v œ u x par L é n i n e , l'éman-
cipation d é p e n d r a d e la « d i s c i p l i n e du travail », avant d e d e v e n i r
l'affaire de la croissance e t d e la p r o d u c t i v i t é d e l ' é c o n o m i e c o m m e
seul o b j e c t i f du m o u v e m e n t ouvrier. L a l e ç o n e s t e n c o r e une f o i s
taylorienne.
L'ambiguïté q u e M a r x lui-même entretenait en faisant à la f o i s du
travail l'essence générique d e l ' h o m m e e t le lieu m ê m e de l'exploita-
tion est e f f a c é e par la guerre totale. L'image d e la guerre « c o m m e une
action armée s'estompe d e plus en plus au profit d e la représentation
bien plus large qui la c o n ç o i t c o m m e un g i g a n t e s q u e p r o c e s s u s d e
travail 54 ». C e qui explique que la conversion d e l'ouvrier internation-
aliste en soldat nationaliste ait pu s'opérer presque instantanément :
l'organisation d e la g u e r r e e t l'organisation du travail d e v i e n n e n t
homogènes au travail de la guerre. Sur le f r o n t le plus immédiat d e la
militarisation du travail, o n aura d o n c d'un c ô t é les « travailleurs d e
choc », de l'autre, les « ouvriers de la destruction » d e s troupes qui ne
sont pas toutes d e choc... À l'instar d'une machine-outil sur la chaîne
de montage, c o m m e n t e Massimiliano Guareschi en suivant un fil qu'il
faut restituer,

le soldat des tranchées représente un matériau humain dont on peut


remplacer les pièces : pour la première fois la médecine a largement
recours à l'utilisation de prothèses pour changer les membres détruits
ou même pour reconstruire un visage défiguré. Mais Pouvrier-soldat est
également interchangeable dans son intégralité. Dans son travail, que ce

53- Robert Linhart, Lénine, tes paysans, Taylor (1976), Paris, Seuil, 2010, p. 135.
54- Emst Jiinger, La Mobilisation totale, op. cit., p. 107.
ioo Guerres et Capital

soit celui de l'usine ou de la guerre, tout rapport avec les arts dont de
telles activités étaient issues, était annihilé. La fabrication en série sur
une chaîne de montage se déroule sous la forme de production anonyme
de la mort dans les batailles de matériel. En 1930, Friedrich Georg Jiinger
dans Krieg und Krieger, et son frère Ernst dans Die totale Mobilmachun
nous montrent de façon claire la dimension anonyme de la production
en série au niveau du travail de la guerre et la définissent comme étant un
des caractères fondamentaux de la guerre mondiale 55 .

A u fil d'un a f f r o n t e m e n t devenu moins interétatique qu'interimpéria-


liste, les flux du capital financier e t les flux d e guerre v o n t progressi-
v e m e n t perdre leurs limites respectives en franchissant ensemble un
autre seuil d e déterritorialisation. L a g u e r r e va libérer la « produc-
tion » d e la nécessité du « marché » dans la mesure o ù sa finalité n'est
plus la « rentabilité » e t le « profit » ( m ê m e si les capitalistes s'enri-
chissent c o m m e j a m a i s 5 6 ) , mais la p r o d u c t i o n illimitée d e « moyens
d e d e s t r u c t i o n » a u t o u r d e laquelle t o u t e la m a c h i n e é c o n o m i q u e
et t o u t e la s o c i é t é s o n t m o b i l i s é e s dans une discipline machinique
p l a c é e s o u s c o m m a n d e m e n t réticulaire unique. ( E n paraphrasant
D a v i d N o b l e : The military term for management is command; the
business term for commandis management.) S i m u l t a n é m e n t , la trans-
formation de la lutte de classe, défaite sur le front intérieur, en guerre
civile r é v o l u t i o n n a i r e o p é r é e p a r la r é v o l u t i o n s o v i é t i q u e libère, à
f r o n t renversé, la guerre d e s limites d ' e s p a c e et d e t e m p s établies par
Ie Juspublicum Europaeum qui encadraient sa raison d ' E t a t . L a guerre
totale n'est pas s e u l e m e n t mondiale en e x t e n s i o n , elle l'est aussi en
intension en r e n d a n t p o r e u s e s les f r o n t i è r e s e n t r e e s p a c e civil et
e s p a c e militaire.

55. Massimiliano Guareschi, « La métamorphose du guerrier », Cultures et conflits,


n° 67,2007.
56. Ce que ne manque pas de souligner le général Fuller : « les profits pécuniaires de la
guerre passèrent du pillage par le général et ses troupes aux bénéfices faits par les finan-
ciers, les entrepreneurs et les industriels ». Cf. J.F.C. Fuller, L'Influence de l'armement sur
l'bistoire, Paris, Payot, 1948, p. 159.
Les guerres totales 211

E n libérant la g u e r r e e t la p r o d u c t i o n d e toutes leurs limites, la


guerre impérialiste e t la g u e r r e civile révolutionnaire f o n t é m e r g e r
la p r o d u c t i o n e t la g u e r r e totales d o n t la c o n d i t i o n d e p o s s i b i l i t é
est d o n n é e p a r la d e s t r u c t i o n : d e s t r u c t i o n d e l'ennemi national, d e
l'ennemi d e classe, mais aussi, avec le nazisme, d e s t r u c t i o n absolue,
destruction totale.
E n t r e les d e u x g u e r r e s , Karl K o r s c h était e n t r é en c o n f l i t a v e c
le parti b o l c h e v i q u e en a l e r t a n t sur le b o u l e v e r s e m e n t induit p a r
la guerre t o t a l e d o n t les e f f e t s étaient à ses y e u x largement ignorés
par les marxistes. L a p r o d u c t i o n distinguée d e la destruction, expli-
que-t-il, a perdu t o u t e caractéristique progressiste dès lors que
les forces destructives d e la g u e r r e m o d e r n e m é c a n i s é e f o n t p a r t i e
i n t é g r a n t e d e s « f o r c e s p r o d u c t i v e s » d e la m a c h i n e d e g u e r r e du
c a p i t a l . O u p o u r le d i r e d e f a ç o n e n c o r e p l u s économique \ « Les
gains d e p r o d u c t i v i t é et les gains d e destructivité o n t suivi la m ê m e
t e n d a n c e : le c o û t d e la d e s t r u c t i o n n'ai f a i t q u e d é c r o î t r e t o u t au
long d e s x i x e e t x x e siècle. R a p p o r t é e à sa puissance destructrice, la
technologie militaire n'a jamais é t é si bon marché 5 7 . » T o u t se passant
c o m m e si la c o n s o m m a t i o n e t la p r o d u c t i o n ne p o u v a i e n t t e n d r e à
l'infini que dans la d e s t r u c t i o n . C e q u e la g u e r r e t o t a l e , e t en parti-
culier la S e c o n d e G u e r r e mondiale, grande préparatrice de la s o c i é t é
de c o n s o m m a t i o n d e masse, a largement réalisé.
C e t t e r é v e r s i b i l i t é d e la p r o d u c t i o n / c o n s o m m a t i o n / d e s t r u c -
tion i m p l i q u é e p a r la mobilisation g é n é r a l e d e s f o r c e s p r o d u c t i v e s
(travail, science, technique, population) interroge e t r e m e t en ques-
tion la c a p a c i t é d e s c a t é g o r i e s d e l ' é c o n o m i e p o l i t i q u e , mais aussi
de sa c r i t i q u e , à saisir la n a t u r e d e la p r o d u c t i o n c a p i t a l i s t e , alors
m ê m e q u e l'illusion ( l i b é r a l e ) d ' u n r e m p l a c e m e n t d e la g u e r r e p a r
l'économie a é t é d é m e n t i e par les faits, e t q u e la g u e r r e ne sert plus
seulement à « m e n e r la lutte d e la concurrence [derKonkurrenzkampf
durch Kriege] ». C o m m e n t définir le capital e t le travail dans la guerre

57- Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L'Evénement Antbropocène, Paris,


Seuil, 2013, p. 141.
ioo Guerres et Capital

t o t a l e ? L e c o n c e p t d e capital peut-il ê t r e e n f e r m é d a n s u n e défini-


tion « é c o n o m i q u e » a v e c , c o m m e s e u l e alternative, l ' o p p o s i t i o n du
« capital p r o d u c t i f » au « capital fictif» e t au « capital parasite » ? A p r è s
les g u e r r e s t o t a l e s , q u e l p e u t ê t r e le s e n s d e la d i s p u t e a c a d é m i q u e
sur la d i s t i n c t i o n e n t r e travail p r o d u c t i f e t travail i m p r o d u c t i f ? D e
q u e l l e m a n i è r e d é f i n i r l ' é n o r m e q u a n t i t é d e travail e n g a g é e d a n s et
d é g a g é e par la « m o b i l i s a t i o n g é n é r a l e » ? C o m m e n t r e n d r e c o m p t e
du fait q u e les plus grandes avancées d e la s c i e n c e e t d e la technologie
aient é t é stimulées par la recherche militaire e t mises au service d e ces
« é n e r g i q u e s p r o g r a m m e s d ' é q u i p e m e n t » qui n e s e d i s t i n g u e n t plus
des moyens de destruction, atteignant par là u n e p u i s s a n c e i g n o r é e par
t o u t e autre « civilisation » ?
C ' e s t t o u t e la c o n c e p t i o n m a r x i e n n e du c a p i t a l i s m e e t d e s forces
p r o d u c t i v e s qu'il libère (travail, s c i e n c e , t e c h n i q u e ) c o m m e f o r c e du
« p r o g r è s », c o m m e f o r c e s tendante c r é e r les c o n d i t i o n s d'extinction
d u c a p i t a l i s m e e t l ' e s s o r d u c o m m u n i s m e , qui e s t m i s e à mal p a r la
g u e r r e t o t a l e . L a f o n c t i o n p r o g r e s s i s t e d e la b o u r g e o i s i e e t d e l'en-
t r e p r e n e u r s'éteint en m ê m e t e m p s q u e « l'instruction électrique
d e s m a s s e s » ( L é n i n e ) . S a n s l ' i n t r o d u c t i o n , au niveau le plus consti-
tuant, d e relations stratégiques depouvoir, la « nature » m ê m e du capital
é c h a p p e à s e s a d v e r s a i r e s l e s p l u s r é s o l u s . L a g u e r r e d e v i e n t une
p a r e n t h è s e , u n e i n t e r r u p t i o n o u u n e m i s e e n c r i s e d u c o u r s normal
d e s c h o s e s ( é c o n o m i q u e s ) , a p r è s q u o i le c a p i t a l r e p r e n d r a i t son
c h e m i n e t son histoire « p r o d u c t i v e » en tant q u e « c o n d i t i o n d'éman-
c i p a t i o n » d e l ' h u m a n i t é - q u a n d b i e n m ê m e « te prolétariat [aurait]
disparu » (selon la phrase c é l è b r e d e L é n i n e , qui c o n t i n u e à valoir hors
d u c o n t e x t e s o v i é t i q u e d e l ' a n n é e 1 9 2 1 ) . L e c h o c s u r la g é n é r a t i o n
d e la g u e r r e e s t d é f i n i t i v e m e n t e x p r i m é p a r W a l t e r B e n j a m i n , p o u r
lequel la possibilité même d e la c r o y a n c e d a n s le p r o g r è s , la s c i e n c e , la
t e c h n i q u e e t la discipline du travail salarié a pris fin s o u s les « orages
d ' a c i e r » e t d a n s les g a z d e c o m b a t d e la G r a n d e G u e r r e , a u s s i t ô t
reconvertis en pesticides.
Les guerres totales 213

D e f a ç o n très é t o n n a n t e , après la S e c o n d e G u e r r e m o n d i a l e qui


voit l'industrie a m é r i c a i n e c r o î t r e plus v i t e q u ' à n ' i m p o r t e q u e l l e
autre p é r i o d e d e l ' h i s t o i r e en f i n a n ç a n t ( c o m m e l o r s du p r e m i e r
conflit) la mobilisation alliée, la p r o d u c t i o n sera à n o u v e a u s é p a r é e
de la destruction, e t le capitalisme, de la guerre, c o m m e si leur rapport
n'était que conjoncturel. Preuve s'il en fallait qu'il est décidément bien
difficile pour le marxisme d e se débarrasser d e sa conception progres-
siste du c a p i t a l , du travail salarié, d e la t e c h n i q u e e t d e la s c i e n c e ,
malgré la vérification tragique d e leur f o n c t i o n d e s t r u c t i v e dans les
guerres totales. Elle continuera à irriguer le marxisme o r t h o d o x e e t
hétérodoxe, jusqu'à cette étonnante théorie dite « accélérationniste »
qui vient recycler sur un m o d e techno la sensibilité progressiste propre
au socialisme du x i x e siècle e t sa relève dialectique dans la planifica-
tion (néo-)léniniste d'un « m a n a g e m e n t (post-)prolétarien ».
D e f a ç o n moins c o m i q u e , dans le long après-guerre du fordisme,
les théories les plus h é t é r o d o x e s repartiront d e la définition marxiste
du C a p i t a l c o m m e si les guerres totales n'avaient pas eu lieu, c o m m e
si, dans la mitraillade d e s marteaux-revolvers, la guerre totale n'avait
pas déjà réalisé la s u b s o m p t i o n la plus r é e l l e qui s o i t d e la s o c i é t é
toute entière dans la machine de guerre du Capital. « Jusqu'au nerf le
plus ténu » e t jusqu'à « l'enfant au berceau », c'est t o u t e « la physique
et la m é t a p h y s i q u e d e l ' é c h a n g e » qui v o n t s ' y t r o u v e r m o b i l i s é e s ,
« en t e m p s de paix c o m m e en t e m p s d e guerre » - car la « guerre d e s
travailleurs » mobilisant « les moteurs, les avions, les m é t r o p o l e s o ù
s'entassent des millions d'êtres » signifie qu'il n'y a plus « aucun a t o m e
étranger au travail58 ».

9.3/ La guerre et la guerre civile


contre le socialisme (et le communisme)
L a m a t r i c e sans d o u t e la plus i m p o r t a n t e d e s g u e r r e s t o t a l e s a é t é
la g u e r r e civile e n t r e le c a p i t a l i s m e e t le s o c i a l i s m e . L e s « p e t i t e s

58. Emst Junger, La Mobilisation totale, op. cit., p. 108-113.


ioo Guerres et Capital

guerres » m e n é e s c o n t r e les ouvriers du 1848 parisien e t les commu-


nards (« les bédouins d e l'intérieur ») ne sont plus suffisantes lorsque
le socialisme se p r é s e n t e c o m m e une alternative g l o b a l e au capita-
lisme. O r , d e p u i s la révolution russe d e 1 9 0 5 , é c r a s é e dans le sang,
qui « fait monter sur la scène des acteurs qui seront ensuite des prota-
g o n i s t e s de la guerre d e 1 9 1 4 5 9 », jusqu'à la veille du conflit, le socia-
lisme était en train de faire basculer le capitalisme. L a c ô t e d'alerte
avait é g a l e m e n t é t é atteinte aux É t a t s - U n i s en raison d e l'attraction
c r o i s s a n t e du S o c i a l i s t P a r t y s u r u n e large f r a n g e du m o u v e m e n t
syndical 6 0 .
D a n s le p r é c i e u x 1914, L u c i a n o C a n f o r a cite c e t t e p a g e du grand
historien libéral anglais H e r b e r t A . L . Fisher, extraite d e son Histoire
de l'Europe p u b l i é e e n 1 9 3 6 : « U n e g r è v e d e s o u v r i e r s d e Saint-
P é t e r s b o u r g d é c l e n c h é e le 8 juillet 1 9 1 4 , e t au c o u r s d e laquelle on
construisit d e s barricades, on c o m b a t t i t dans les rues, parut démon-
trer q u e , dans la c o u r s e q u e s e faisaient la guerre e t la révolution, la
révolution arriverait la première. » Il d o n n e aussi ailleurs c e t t e cita-
tion d e Braudel : « sans exagérer la f o r c e d e la S e c o n d e Internationale,
on a le d r o i t d ' a f f i r m e r q u e si l ' O c c i d e n t , en 1 9 1 4 , autant qu'au bord
de la guerre, se trouve au bord du socialisme. Celui-ci est sur le point de
s e saisir du pouvoir, d e fabriquer une E u r o p e aussi m o d e r n e , et plus
peut-être qu'elle ne l'est actuellement. E n quelques jours, en quelques
heures, la guerre aura ruiné c e s e s p o i r s 6 1 . »
C ' e s t un a x i o m e : quand la « politique » menace d e se transformer
en g u e r r e civile s'attaquant à l'existence m ê m e du capital, le capital
r é p o n d toujours par la guerre. E n c e sens p r e m i e r o u « originel », la

59. Luciano Canfora, 1914, Paris, Champs-Flammarion, 2014, p. 31.


60. Cf. David Montgomery, Workers' Control in America, op. c/A, chap. 3. Avec l'ex-
pansion des grèves, l'agitation socialiste se poursuivra aux États-Unis jusqu'à la dépres-
sion de 1920.
61. Herbert A. L. Fisher, History of Europe, Cambridge, Mass., Houghton, Mifflin and
Co., 1936, p. 1113 (cité in Luciano Canfora, 1914, op. cit.) ; Femand Braudel, Grammaire
des civilisations, Paris, Champs-Flammarion, 1993, p. 436 (cité par Luciano Canfora, La
Démocratie. Histoire d'une idéologie, Paris, Seuil, 2006, p. 281).
Les guerres totales 215

guerre civile (virtuelle-réelle) p r é c è d e la g u e r r e t o t a l e qui va mettre


en branle les masses contre elles-mêmes. L e corollaire suit : aiguillonnés
par le capital financier, s o u t e n u s par les libéraux e t les dirigistes, les
E m p i r e s e t les E t a t s v o n t sans é t a t d ' â m e p l o n g e r l ' E u r o p e dans le
m a s s a c r e d e m a s s e d e la P r e m i è r e G u e r r e m o n d i a l e . Q u a n d les
« b é d o u i n s d e l ' i n t é r i e u r » s o n t d e s millions, q u a n d le s o c i a l i s m e
n'est plus s e u l e m e n t un s p e c t r e p a r c e qu'il d e v i e n t une p e r s p e c t i v e
pour t o u t e l ' E u r o p e , il f a u t que la « grande guerre » assume les moda-
lités e x t e r m i n a t r i c e s d e la « p e t i t e » p o u r les éradiquer. S a v i o l e n c e
e x t r ê m e sera massifiée p a r la m o b i l i s a t i o n industrielle d e s n a t i o n s
t r a n s f o r m é e s en « g i g a n t e s q u e s u s i n e s p r o d u i s a n t d e s a r m é e s à la
chaîne afin d ' ê t r e en m e s u r e , v i n g t - q u a t r e heures sur v i n g t - q u a t r e ,
de les e n v o y e r au f r o n t o ù un p r o c e s s u s s a n g l a n t d e c o n s o m m a -
tion, là e n c o r e c o m p l è t e m e n t mécanisé, jouait le rôle du m a r c h é 6 2 ».
Faut-il rappeler q u ' « o n p e u t attribuer sans risque aux d é m o c r a t i e s
libérales le très grand mérite d'avoir a m o r c é l'entrée dans l'enfer du
xx e siècle 6 3 » ? U n e f o i s qu'elles eurent constaté que la guerre n'avait
pas réussi à en finir avec le socialisme, e t q u e le d a n g e r c o m m u n i s t e
avait pris c o r p s dans la révolution soviétique qui s'invitait sur le f r o n t
intérieur c o m m e extérieur, les élites libérales n'ont pas hésité à entrer
grandes guerres civiles e u r o p é e n n e s . L a
de plain-pied dans l'ère d e s
guerre civile mondiale aura c o m m e n c é par tourner contre la Révolution
(russe) c e q u e S c h m i t t a p p e l l e e n c o r e ( p o u r le r é s e r v e r a u x E t a t s -
Unis !) le concept discriminatoire de guerre (la guerre f a i t e à un ennemi
Weltbùrgerkrieg dans la
total) 6 4 . L ' é m e r g e n c e tardive d e la notion d e

62. Emst Jûnger,/.aMobilisation totale, op. cit., p. 114.


63. Luciano Canfora, La Démocratie, op. cit., p. 283.
64. Cf. Cari Schmitt, « Changement de structure du droit international » (1943),
La Guerre civile mondiale, op. cit., p. 48 : « Puisque le gouvernement des Etats-Unis a le
pouvoir de discriminer les autres gouvernements, il a bien sûr aussi le droit de dresser
les peuples contre leurs propres gouvernements et de transformer la guerre entre États
en guerre civile. La guerre mondiale discriminatoire de style américain se transforme
ainsi en guerre civile mondiale de caractère total et global. C'est la clé de cette union à
première vue invraisemblable entre le capitalisme occidental et le bolchévisme oriental. »
ioo Guerres et Capital

littérature conservatrice e t contre-révolutionnaire n'est pas pour rien


le f a i t d ' u n détournement (et d'un retournement) d e la « g u e r r e civile
révolutionnaire » léniniste...
E n t r e les d e u x g u e r r e s , o n c o m m e n c e à s ' i n t e r r o g e r sur le sens
des transformations d o n t la « guerre totale » est p o r t e u s e par rapport
à c e t t e g u e r r e civile g a g n é e p a r les S o v i é t i q u e s e t qui a l o n g t e m p s
m e n a c é d ' e m p o r t e r l'Allemagne dans la t o u r m e n t e révolutionnaire.
E n Italie, M u s s o l i n i veille à m e t t r e fin au d a n g e r d e c o n t a g i o n . À
l'exclusion d e l'Union s o v i é t i q u e , l'élan d e « l'idéologie militante du
p r o d u c t i v i s m e » e s t brisé par la multiplication d e s g r è v e s ouvrières
tandis q u e le réarmement est à l'ordre du jour. L a distinction d e prin-
cipe entre guerre e t guerre civile tend alors à devenir floue, jusqu'à se
dissoudre. E r n s t Jiinger est ici encore un témoin précieux : « Il existe
entre ces deux phénomènes, la G u e r r e mondiale et la guerre civile une
i n d i c a t i o n plus p r o f o n d e qu'il n'y paraît à première v u e ; car ils sont
les d e u x versants d'un m ê m e é v é n e m e n t d'envergure planétaire 6 ®. »
A l'autre bord, Hannah A r e n d t a également lié la guerre interimpéria-
liste à la q u e s t i o n d e la r é v o l u t i o n e t à la g u e r r e civile. « L a guerre
m o n d i a l e a p p a r a î t c o m m e la c o n s é q u e n c e d e la R é v o l u t i o n , une
sorte d e guerre civile sur t o u t e l'étendue du globe, un peu c o m m e une
partie importante d e l'opinion publique interprétait, non sans fonde-
ment, la S e c o n d e G u e r r e M o n d i a l e 6 6 . » C e qui suffirait à justifier le
s e n s q u e L é n i n e c o n f é r a i t à la g u e r r e t o t a l e q u a n d il faisait valoir,
d è s 1 9 1 4 , que, dans la situation du capitalisme mondialisé, il n'y avait
qu'un seul t y p e d e « guerre juste » : la guerre (civile) contre la guerre
(impérialiste).
F e r d e lance d e l'Union s a c r é e sur laquelle s'étaient é c h o u é s les
partis socialistes e u r o p é e n s , le nationalisme qui c o n s t i t u e la force
s u b j e c t i v e d e m o b i l i s a t i o n p o u r la g u e r r e e s t , a v e c le r a c i s m e , la
première réponse à l'intensification du conflit social e t à la menace de
la guerre civile. C o m m e le remarque T h o m a s Hippler, « la guerre n'est

65. Emst Jiinger, La Mobilisation totale, op. cit., p. 99.


66. Hannah Arendt, Essai sur ta révolution (1961), Paris, Gallimard, 1967, p. 18.
Les guerres totales 217

nationale que dans la mesure où les nations belligérantes parviennent


à contenir le conflit social sous-jacent ; la guerre n'est nationale q u e
dans la m e s u r e où le p r o b l è m e social e s t a b s o r b é dans le national. »
C e qui r e v i e n t à d i r e q u e « la g u e r r e e n t r e n a t i o n s d i s s i m u l e u n e
guerre d e classes. [...] [ C ] e t t e guerre larvée travaille [...] les nations
de l'intérieur 6 7 ».
S'il revient à M i c h e l F o u c a u l t d'avoir su m o n t r e r q u e le p o u v o i r
n'est pas d'abord répression mais production, incitation, sollicitation,
« action sur d e s a c t i o n s » selon sa f o r m u l e c o n s a c r é e , il f a u t q u a n d
même rappeler ce matter offact : l o r s q u e l ' e x i s t e n c e p o l i t i q u e du
Capital a é t é mise en d a n g e r par le socialisme e t le c o m m u n i s m e , le
capitalisme a répondu par la répression, la « brutalisation » des p o p u -
lations e t la guerre. C e n'est qu'après avoir r e m p o r t é la v i c t o i r e sur
la révolution en E u r o p e q u ' u n e r é p o n s e p o l i t i q u e v o i t le j o u r avec
le N e w D e a l ( s u b s t a n t i e l l e m e n t la m ê m e d'ailleurs d a n s les E t a t s -
Unis d é m o c r a t e s , l'Italie fasciste e t l'Allemagne nazie). Il aura d o n c
fallu la guerre totale, la crise d e 1 9 2 9 , les guerres civiles e u r o p é e n n e s
pour que le Capital amorce e t consolide pour un temps cette réponse
« é c o n o m i c o - p o l i t i q u e » g l o b a l e o ù le p o u v o i r m o n t r e sa f a c e la
plus « d é m o c r a t i q u e » sans s e d é p a r t i r p o u r autant d e la mobilisa-
tion la plus g u e r r i è r e qui soit. « P o u r aller d e l'avant - d é c l a r e ainsi
Roosevelt en 1933 dans son discours d'investiture - , nous devons nous
c o m p o r t e r c o m m e une a r m é e e n t r a î n é e , loyale, p r ê t e à s e sacrifier
pour le bien d e la discipline commune. [...] C ' e s t sans la moindre hési-
tation q u e j e p r e n d s la t ê t e d e c e t t e g r a n d e a r m é e q u e f o r m e n o t r e
peuple, qui fait tous les e f f o r t s p o u r s'attaquer, dans la discipline, aux
p r o b l è m e s qui n o u s s o n t c o m m u n s . » O n ne saurait m i e u x é n o n c e r
que le N e w Deal est continuation d e la guerre par d'autres moyens...
r e c o n d u i s a n t le N a t i o n a l R e c o v e r y A c t ( N R A ) au W a r I n d u s t r i e s
Board établi par W i l s o n en 1 9 1 7 , qui lui avait servi de m o d è l e .
L ' i m p l i c a t i o n d u p r o l é t a r i a t i n d u s t r i e l e t d e la p o p u l a t i o n
dans la g u e r r e t o t a l e avait é t é suivie p a r un d é s o r d r e c r o i s s a n t du

67- Thomas Hippler, op. cit., p. 132,130.


ioo Guerres et Capital

d é v e l o p p e m e n t c a p i t a l i s t e d é c r o c h a n t l ' o r g a n i s a t i o n (taylori-
e n n e - f o r d i s t e ) d u travail d e l ' o r g a n i s a t i o n d e s m a r c h é s . Il allait
c u l m i n e r d a n s la faillite du capital f i n a n c i e r américain (la G r a n d e
D é p r e s s i o n d e 1 9 2 9 ) . S c e l l a n t la f a i l l i t e d u l i b é r a l i s m e t o u t en
r e l a n ç a n t les r i s q u e s d e g u e r r e c i v i l e , e l l e c o n t r a i n t les régimes
« d é m o c r a t i q u e s » e t les r é g i m e s f a s c i s t e s à p r e n d r e en c h a r g e la
« question sociale » en renforçant, en universalisant le rôle d e l'État
en matière d e g e s t i o n é c o n o m i q u e e t d e c o n t r ô l e d e la s o c i é t é . D e
là, q u e « l ' É t a t national, tel qu'il se c o n s t i t u e à partir du x i x e siècle,
é v o l u e p r o g r e s s i v e m e n t v e r s un " É t a t national-joc/a/" 6 8 ». Il s'at-
tirera aussitôt les critiques d e s libéraux e t d e s marxistes américains
en raison d e s similarities du N e w D e a l a v e c l ' É t a t c o r p o r a t i s t e de
M u s s o l i n i e t l ' É t a t totalitaire d e H i t l e r (les libéraux ne se f o n t pas
f a u t e d ' a j o u t e r le « s o c i a l i s m e d ' É t a t » à c e t t e liste) 6 9 . P a r c e que le
« f a s c i s m e » était alors plus ou moins s y n o n y m e d ' é c o n o m i e dirigée
par un Etatfort, le N e w Deal sera couramment assimilé - sans conno-
tation nécessairement c r i t i q u e 7 0 - à un fascisme économique.
L ' i n t e n s e d é b a t qui aura lieu au m o m e n t d e la r é d a c t i o n de la
constitution allemande dans Paprès-Seconde G u e r r e mondiale
autour d e la définition de l'État « social » e t dont, de façon différente,
S c h m i t t e t F o u c a u l t r e n d r o n t c o m p t e , f a i t f o n d s u r le p r o b l è m e
majeur d e la dis-continuité des politiques sociales d é m o c r a t i q u e s avec
les m e s u r e s p r i s e s d a n s les a n n é e s 1 9 3 0 n o n s e u l e m e n t aux U S A ,
mais aussi en Italie et Allemagne. O n pourra aussi penser à c e dernier
d i a l o g u e f r a n c o - a l l e m a n d - le « c o l l o q u e W a l t e r L i p p m a n n » - qui
s'est tenu à Paris en 1 9 3 9 , e t o ù c e r t a i n s i n t e r v e n a n t s c h a s s é s d'Al-
l e m a g n e o u réduits au silence p l a c e n t s o u s le signe d'un libéralisme

68. Ibid., p. 131.


69. Voir les extraits rassemblés par Wolfgang Schivelbusch, Tbree New Deals.
Reflections on Roosevetfs America, Mussolini's itaiy, andHitler's Germany, 19JJ-1939, New
York, Picador, 1986, p. 26-32.
70. La colonisation italienne de l'Ethiopie en 1935 et l'implication de Mussolini et
Hitler dans la guerre civile espagnole changeront la donne.
Les guerres totales 219

social l'idée ( i n t e r v e n t i o n n i s t e ) selon laquelle « l ' É t a t d o i t d o m i n e r


le devenir é c o n o m i q u e » (Franz B ô h m ) 7 ' .
E x c é d a n t le seul principe disciplinaire d e la société-usine, les poli-
tiques s o c i a l e s qui s e d é p l o i e n t t r a n s v e r s a l e m e n t à la d é m o c r a t i e
américaine, au f a s c i s m e e t au nazisme, v o n t au-delà d e la définition
f o u c a l d i e n n e du b i o p o u v o i r ( p r i s e en c h a r g e d e la natalité, a d m i -
nistration d e la s a n t é , s y s t è m e d ' a s s u r a n c e s c o n t r e les r i s q u e s du
travail...)- E l l e s ne s e limitent pas, en e f f e t , à la v i e « b i o l o g i q u e »
des p o p u l a t i o n s e t à l e u r m i s e en « s é c u r i t é ». E l l e s c o n c e r n e n t
bien p l u t ô t t o u t l'équipement de la vie modernisée en o u v r a n t la v o i e
à la c o n s o m m a t i o n d e m a s s e c o m m e n o u v e l l e f o r m e d e c o n t r ô l e :
programmes d e « motorisation » en A l l e m a g n e (création du premier
réseau autoroutier et lancement de la « voiture du peuple » \Autobahn,
Volkswagen) et d'« électrification » aux U S A (programme hydraulique
de la T e n n e s s e e Valley A u t h o r i t y [ T V A ] , incluant la bonification d e s
terres dans un véritable p r o j e t d ' a m é n a g e m e n t du territoire, soit le
New DealLanscapé), invention ( e t t a y l o r i s a t i o n ) d e s « loisirs », du
dopolavoro ( O p é r a N a z i o n a l e D o p o l a v o r o ) e t d e la K r a f t d u r c h
Freunde (la F o r c e par la J o i e ) , usage massif d e la radio (« É d e n élec-
trique, o ù le moi e s t a b s o r b é dans la t e c h n o l o g i e », selon la f o r m u l e
f a m e u s e d e M c L u h a n ) e t du c i n é m a , d é v e l o p p e m e n t d e la p r o p a -
gande et du contrôle... M e n t i o n n e r à c e sujet la BlueEagle Campaign
du N R A , décalquée d e la mobilisation d e guerre des années 1 9 1 7 - 1 9 1 8 ,
par l'intermédiaire d e laquelle c h a q u e c i t o y e n , c h a q u e c o n s o m m a -
teur, c h a q u e e m p l o y é , c h a q u e e m p l o y e u r s ' e n g a g e a i t en t a n t q u e
NRA member à s o u t e n i r personnellement et publiquement l ' e n s e m b l e
des mesures d'urgence du N e w Deal : « WEDO OURPART», « Those
wbo are not with us are against us. » S a c h a n t q u e H i t l e r a r a p i d e m e n t
c o m p r i s q u e la p a u p é r i s a t i o n m a t é r i e l l e e t m e n t a l e d e la c l a s s e
ouvrière d é b a r r a s s é e d e ses « b o n z e s » ( B o n z e n ) e t d e ses syndicats
m a r x i s t e s ne j o u a i t pas en f a v e u r d u n o u v e a u r é g i m e e t d u n o u v e l

7i. Cf. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 138-139 (leçon du 14
février 1979).
ioo Guerres et Capital

esprit d'unité nationale et sociale, t o u t e ressemblance du « peuple »


ici c o n v o q u é (thepeople, thecommon American) avec la Volksgemeinsbaf
ne saurait être... fortuite. S'il fallait le souligner : p a r d e s intermédi-
aires qui ne furent pas q u e diplomatiques, p e n d a n t q u e l q u e s années
a v a n t q u e l ' H i s t o i r e n e s ' a c c e l e r e d e c i s i v e m e n t d a n s le s e n s d'un
e x p a n s i o n n i s m e « axial », les échanges f u r e n t c o n s t a n t s e n t r e le
f a s c i s m e d e M u s s o l i n i , le N e w D e a l d e R o o s e v e l t et le nazisme de
Hitler.
L e s p o l i t i q u e s s o c i a l e s d e s a n n é e s 1 9 3 0 a v a i e n t p o u r b u t de
c o n j u r e r le d a n g e r du « c o l l e c t i v i s m e » b o l c h é v i q u e e t d e mettre
s o u s tuteHe l ' i n d i v i d u a l i s m e s u i c i d a i r e du « c a p i t a l i s m e » libéral
e t financier. L e N e w D e a l , le f a s c i s m e e t le n a z i s m e allaient donc
ê t r e c o n s i d é r é s p a r les « o b s e r v a t e u r s », a m é r i c a i n s e t européens,
c o m m e trois m o d a l i t é s d e gouvernementalitépostlibérale d o n t l'ob-
j e c t i f était la planification d e l ' é c o n o m i e s o u s la d i r e c t i o n d e l'État
auquel incombait le rôle de protéger-et deprotéger les intérêts du capital
contre lui-même et contre lepeuple en nationalisant l'un et l'autre après le
d é c è s par mort violente du « laisser-faire ». (N'avait-il pas conduit à
la G r a n d e G u e r r e , e t d e la G r a n d e G u e r r e à la G r a n d e D é p r e s s i o n ?)
Un État national-social, d o n c . « C e qu'on devrait a p p e l e r national-
s o c i a l i s m e - s o u l i g n e un r e s p e c t a b l e p r o f e s s e u r à l ' U n i v e r s i t é de
C h i c a g o et auteur d ' u n e volumineuse s o m m e intitulée TbePursuitof
Power - si H i t l e r ne s'était emparé du terme, sorti d e s casernes e t des
bureaux des services armés e u r o p é e n s et, avec l'appui d'une coalition
d e s élites administratives issues du milieu d e s g r a n d e s a f f a i r e s , des
g r a n d e s centrales syndicales, d e l'université o u d e s milieux proches
du p o u v o i r , g a g n a r a p i d e m e n t la s o c i é t é e u r o p é e n n e 7 2 . » T o u t e s
c h o s e s égales, le t o u r n a n t stalinien vers la « c o n s t r u c t i o n du socia-
lisme dans un seul pays » ( 1 9 2 4 ) et le r e n o n c e m e n t à l'internationa-
lisme prolétarien p e u t aussi ê t r e qualifié de national-socialiste avant
la lettre. O u t r e l'intérêt c o m b a t i f p o r t é à ses e x p é r i e n c e s d e planifi-
cation, Stuart C h a s e , le journaliste-star d e s D é m o c r a t e s auquel on

72. William McNeill, La Recherche de h puissance, op. cit., p. 373.


Les guerres totales 221

attribue la formule du « N e w Deal », concluait sa tribune intitulée « A


britisb : « Why
N e w D e a l f o r A m e r i c a » sur une n o t e d ' h u m o u r très
sbould we tbe Russians bave ail tbe fun ofremoking a wor!dn? »

9.4/ Le « paradoxe »
du biopouvoir
L e s d e u x guerres mondiales, les guerres civiles et la crise de 1929 o n t
opéré une généralisation e t une totalisation sans précédent d e s tech-
niques biopolitiques et disciplinaires. Elles introduisent une rupture
radicale d a n s leur é v o l u t i o n , d o n t F o u c a u l t e s t loin d e p r e n d r e la
mesure. E n t r e les d e u x guerres, le b i o p o u v o i r e t les disciplines s o n t
c o m p l è t e m e n t r e c o n f i g u r é s en r e g a r d d e s luttes d e c l a s s e s e t d e s
guerres civiles qui se déroulent en E u r o p e . Elles prennent une impor-
tance telle que l'on a pu é v o q u e r au sujet de la séquence 1 9 1 4 - 1 9 4 5 une
unique « guerre civile e u r o p é e n n e 7 4 ».
F o u c a u l t d é c r i t p a r f a i t e m e n t la généralisation d e s m é c a n i s m e s
de p o u v o i r n o u v e a u x qui t r o u v e n t dans le nazisme leur p a r o x y s m e :
« Pas d e s o c i é t é à la f o i s plus d i s c i p l i n a i r e e t plus a s s u r a n c i e l l e »,
affirme-t-il à son sujet. L e d é v e l o p p e m e n t d e « c e t t e s o c i é t é univer-
sellement assurancielle, universellement sécurisante, universellement
régulatrice e t disciplinaire » est alors aussitôt renvoyé à l'accomplis-
s e m e n t d ' u n e t e n d a n c e « inscrite dans le f o n c t i o n n e m e n t d e l ' É t a t
m o d e r n e 7 S ». E s t - i l c e p e n d a n t p o s s i b l e d e r e n d r e c o m p t e d e la

73. Dans Tbe New Republic, quelques jours avant que Roosevelt ne prononce son
discours devant le Congrès (cité par Wolfgang Schivelbusch, TbreeNewDeals, op. cit.,
p. 101).
74- Luciano Canfora conteste la paternité de cette locution attribuée à Emst Nolte
dans La Guerre civile européenne. National-socialisme et botcbévisme (1917-194;), publié
en 1989. Elle reviendrait en fait, quelque vingt ans plus tôt - et selon une probléma-
tique fort différente ! - , à Isaac Deutscher lors de conférences prononcées à l'Université
de Cambridge, à l'occasion du cinquantième anniversaire de la Révolution russe. Cf.
Luciano Canfora, La Démocratie, op. cit., p. 278 sq.
75- Michel Foucault, «Hfaut défendre la société», op. cit., p. 231-232 (toutes les citations
sont extraites de cette leçon du 17 mars 1976).
ioo Guerres et Capital

généralisation du b i o p o u v o i r e t d e s disciplines sans problématiser


la « machine d e g u e r r e » du C a p i t a l à l'aune de sa nouvelle organisa-
tion où celui-ci m e t si é n e r g i q u e m e n t en valeur son caractère social?
N o u s avons rappelé que dans la Première G u e r r e mondiale l'extension
des disciplines d é p e n d a i t strictement de l'économie d e guerre et de
la d i f f u s i o n non s e u l e m e n t disciplinaire, mais aussi b i o p o l i t i q u e de
la valeur-travail c o m m e principe d'organisation d e la « mobilisation
t o t a l e ». L e s u c c è s i m p r é v u d e la R é v o l u t i o n russe e t l ' é c h e c des
révolutions en E u r o p e , d'une part, la crise financière de 1929, d'autre
part, v o n t r e n d r e i n d i s p e n s a b l e u n e r e c o n f i g u r a t i o n c o m p l è t e du
b i o p o u v o i r p o u r neutraliser la « lutte d e classes » e t la g u e r r e civile
mondiale. En l'absence de c e cadre stratégique, le fascisme, le nazisme
et la généralisation des techniques du pouvoir, avec le « droit d e tuer »
qui les a c c o m p a g n e , s o n t incompréhensibles.
S e l o n la d e r n i è r e leçon A'«Ilfaut défendre la société», la généra-
lisation du b i o p o u v o i r entraînerait un « p a r a d o x e » : le p o u v o i r qui
a c o m m e o b j e t l'administration d e la vie p e u t aussi la supprimer, et
ainsi s e s u p p r i m e r l u i - m ê m e en t a n t q u e b i o p o u v o i r . L e p o u v o i r
a t o m i q u e e s t le p a r a d i g m e absolu d e c e p a r a d o x e puisque la bombe
a la possibilité d'annihiler la population q u e le b i o p o u v o i r est censé
prendre en charge. A c e stade, le vieux privilège du pouvoir souverain,
la décision d e mise à mort d e ses sujets (« le droit d e tuer »), se trouve
é b r a n l é ( c o m m e n t un p o u v o i r qui assure la v i e peut-il o r d o n n e r la
mise à m o r t ?). L a s e u l e f a ç o n d e sortir d e c e p a r a d o x e est, o n s'en
s o u v i e n d r a , c h e z F o u c a u l t , le « racisme d ' É t a t ». « Seul, bien sûr, le
nazisme a p o u s s é jusqu'au p a r o x y s m e le jeu entre le d r o i t souverain
de tuer et les mécanismes du bio-pouvoir. Mais c e jeu est inscrit effec-
tivement dans le f o n c t i o n n e m e n t d e tous les É t a t s ' 6 . »
L e b i o p o u v o i r « d r e s s e d e s p o p u l a t i o n s e n t i è r e s à s'entre-tuer
r é c i p r o q u e m e n t au n o m d e la n é c e s s i t é p o u r elles d e v i v r e ». En ce
sens, « les massacres sont d e v e n u s vitaux ». M a i s doit-on pour autant
introduire la race c o m m e f a c t e u r déterminant d e la « question nue de

76. Ibid., p. 232.


Les guerres totales 223

la survie 7 7 » ? N ' e s t - c e pas là vouloir s'abstraire d e la p r é s e n c e e n t ê -


tante d e c e t t e g u e r r e d e classes (à laquelle, d e p u i s l'accumulation
primitive, n o u s f a i s o n s r e m o n t e r la g u e r r e d e r a c e s c o m m e une d e
ses articulations) qui m e n a c e d e saboter la guerre impérialiste p o u r la
c o n q u ê t e des marchés m o n d i a u x e t o ù les belligérants peuvent long-
temps d e m e u r e r d e s ennemis « politiques » j u s q u e dans l'illimitation
de la guerre totale ? Ils ne v o n t d e v e n i r d e s « e n n e m i s b i o l o g i q u e s »
que sous c e r t a i n e s c o n d i t i o n s , n o t a m m e n t dans l'Allemagne nazie,
qui peuvent certes être (inégalement, colonisation aidant) partagées,
mais sans toujours d é p e n d r e de l'action exclusive du « b i o p o u v o i r ».
Q u e l q u e s a n n é e s plus t a r d , F o u c a u l t c r i t i q u e r a sa t h é o r i e d u
« paradoxe ». C a r la plus grande « b o u c h e r i e » d e l'histoire à laquelle
a d o n n é lieu la S e c o n d e G u e r r e m o n d i a l e s ' a c c o m p a g n e c h e z t o u s
ses p r o t a g o n i s t e s d e la mise e n c h a n t i e r d e s « g r a n d s p r o g r a m m e s
de p r o t e c t i o n sociale » ( F o u c a u l t fait r é f é r e n c e au plan B e v e r i d g e ,
la « s é c u r i t é s o c i a l e » a n g l a i s e ) . A u s s i d ' « é n o r m e s m a c h i n e s d e
destruction » coexistent avec d e s « institutions d é v o u é e s à la p r o t e c -
tion d e la vie individuelle ». B i e n qu'il soit dans la « nature » du capi-
talisme d ' ê t r e à la f o i s un « m o d e d e p r o d u c t i o n » e t un « m o d e d e
destruction », F o u c a u l t ne v o i t s e d e s s i n e r c e t t e d o u b l e d i m e n s i o n
qu'avec le x x e siècle, e t t o u j o u r s à partir d e l ' É t a t du welfare : « On
pourrait r é s u m e r par un slogan c e t t e c o ï n c i d e n c e : A l l e z d o n c v o u s
faire massacrer, n o u s v o u s p r o m e t t o n s une vie l o n g u e e t agréable.
L'assurance-vie va d e pair avec un ordre de mort 7 8 . » C ' e s t à c e p r o p o s
que F o u c a u l t introduit le c o n c e p t d e tbanatopolitique c o m m e « l'en-
vers d e la biopolitique ». L a population, objet du biopouvoir, « n'étant
j a m a i s q u e c e sur q u o i v e i l l e l ' É t a t d a n s s o n p r o p r e i n t é r ê t , b i e n
entendu, l'État peut, au besoin, la massacrer 7 9 ».

77- Michel Foucault, La Volonté de savoir, op. cit., p. 180.


78. Michel Foucault, « La technologie politique des individus » (1982), in Dits et écrits,
1.11, op. cit., n° 364, p. 1634.
79- Ibid, p. 1645.
ioo Guerres et Capital

L e s c o n c e p t s f o u c a l d i e n s s e m b l e n t se d é r o b e r f a c e à cette
s é q u e n c e terrible d e l'histoire d e l ' O c c i d e n t , p u i s q u e , une fois levé
le « p a r a d o x e », le racisme d e m e u r e sans véritable explication. Tout
c o m m e le droit d e tuer propre à un biopouvoir p o r t é par le nazisme à
un point extrême d e coalescence. Il est donc particulièrement intéres-
sant que Foucault, revenant sur le nazisme dans Naissance de la biopo-
litique à l'occasion d e son analyse d e l'ordolibéralisme, le rapporte
à « l'organisation d'un s y s t è m e é c o n o m i q u e dans lequel l'économie
p r o t é g é e , l ' é c o n o m i e d'assistance, l ' é c o n o m i e planifiée, l'économie
keynésienne f o r m a i e n t un tout, un t o u t solidement attaché par l'ad-
ministration é c o n o m i q u e qui était mise en p l a c e 8 0 ». D ' o ù cette trans-
versalité p r o p r e aux trois New Dealers ( R o o s e v e l t , Hitler, Mussolini)
q u e nous a v o n s b r i è v e m e n t r a p p e l é e , e t à laquelle F o u c a u l t ajoute
l'Angleterre d e la mobilisation totale contre le III e Reich en prêtant sa
voix à la critique ordolibérale : « L e travaillisme anglais vous conduira
au nazisme de t y p e allemand. L e plan B e v e r i d g e , c'est q u e l q u e chose
qui vous mènera au plan G ô r i n g , au plan quadriennal d e 1936 8 1 . » Mais
alors, c o m m e il le reconnaît lui-même, « le nazisme c o m m e solution
e x t r ê m e ne peut pas servir de m o d è l e analytique à l'histoire générale
ou en t o u t cas à l'histoire passée du capitalisme 8 2 ».

9.5/ Machine de guerre


et généralisation du droit de tuer
L e s g u e r r e s t o t a l e s e t les g u e r r e s c i v i l e s e u r o p é e n n e s q u ' e l l e s
intègrent e t qui m e n a c e n t d e les désintégrer s o n t m a r q u é e s par une
lutte f é r o c e entre la machine d e guerre du capital et les machines de
g u e r r e r é v o l u t i o n n a i r e s m o b i l i s é e s c o n t r e le c a p i t a l i s m e . D a n s ce
c o m b a t sans merci, les élites, les capitalistes industriels et financiers
o n t peu à peu retiré t o u t c r é d i t aux partis d é m o c r a t i c o - l i b é r a u x au

80. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique,op. cit., p. 113 (leçon du 7 février 1979)-
81. Ibid., p. 114.
82. ibid, p. 113.
Les guerres totales 225

pouvoir e t o n t largement o p t é , après la P r e m i è r e G u e r r e mondiale,


p o u r le f a s c i s m e , en c o n s t a t a n t l ' i m p u i s s a n c e d e la d é m o c r a t i e
p a r l e m e n t a i r e f a c e au d a n g e r « b o l c h é v i q u e », qui a pris p i e d e n
Allemagne après les g r è v e s d e 1 9 1 8 e t la scission spartakiste a v e c le
S P D . Us v o n t d o n c favoriser l'essor d e s machines d e guerre fascistes
qui, p o u r s e m b l e r m i e u x r é p o n d r e q u e les d é m o c r a t i e s libérales au
double défi d e la crise p o l i t i q u e (la R é v o l u t i o n russe) e t d e la crise
é c o n o m i q u e culminant en 1 9 2 9 , n'en risquent pas moins d e s'auto-
nomiser e t d e p o u r s u i v r e d e s b u t s en c o n t r a d i c t i o n a v e c les inté-
rêts du capital. C ' e s t d o n c dans le cadre d e \z guerre civile européenne
qu'il faut analyser les transformations d e s techniques disciplinaires/
s é c u r i t a i r e s ( o u b i o p o l i t i q u e s ) e t la g é n é r a l i s a t i o n du « d r o i t d e
tuer » r é p o n d a n t aux visées stratégiques d e la lutte d e classes au plan
mondial que lui impose le Capital. C h e z Foucault, le biopouvoir s e m b l e
au contraire animé par une logique interne imposant ses « paradoxes »
aux f o r c e s stratégiques.
Pour t e n t e r d e d é m ê l e r c e s q u e s t i o n s , n o u s allons r e c o n s t r u i r e
le rapport q u e D e l e u z e établit, dans l'un des cours a c c o m p a g n a n t la
rédaction d e Mille plateaux, entre capital, guerre et fascismes. Il y fait
amplement usage d e s c o n c e p t s clausewitziens.
C h e z D e l e u z e , à l ' i n v e r s e d e la d o x a l i b é r a l e , la « n a t u r e » du
fascisme n'est pas étrangère à celle du capitalisme. Il n'y a pas seule-
ment entre e u x un rapport instrumental d e répression ou d e « service
rendu » a u x c a p i t a l i s t e s , mais p l u t ô t u n e d o u b l e c o m p l i c i t é qui
implique l'illimité. C ' e s t là qu'il f a u t c h e r c h e r les raisons d e la g é n é -
ralisation des disciplines du b i o p o u v o i r e t la généalogie du « droit d e
tuer ». C e dernier est en e f f e t une c o n s é q u e n c e directe et immédiate
de l'emprise du capital sur la guerre. L'appropriation d e la machine
de guerre par le capital signifie q u e l'infini qui anime la production se
transmet à la guerre en supprimant t o u t e limite au « droit d e tuer ».

On peut assigner une tendance à la guerre totale à partir du moment où


le capitalisme s'empare de la machine de guerre et lui donne [...] un déve-
loppement matériel fondamental [...]. Lorsque la guerre tend à devenir
ioo Guerres et Capital

totale, l'objectif [renverser l'adversaire] et le but [ce que l'État vise à


travers la réalisation de l'objectif] tendent à entrer dans une espèce de
contradiction. Il ya une tension entre l'objectif et le but. Parce que à
mesure que la guerre devient totale, l'objectif, à savoir, selon le terme de
Clausewitz, le renversement de l'adversaire, ne connaît plus de limites.
L'adversaire ne peut plus être identifié, assimilé à la forteresse à prendre
à l'armée ennemie à vaincre, c'est le peuple entier et l'habitat entier.
Autant dire que l'objectif devient illimité, et c'est ça la guerre totale® 3 .

D a n s la guerre pré-industrielle, le but e t l'objectif étaient en accord


parce que la machine d e guerre se trouvait entre les mains d e l'État:
l ' o b j e c t i f m i l i t a i r e é t a i t s u b o r d o n n é au b u t p o l i t i q u e poursuivi
p a r l ' É t a t (la g u e r r e c o n t i n u a i t la p o l i t i q u e p a r d ' a u t r e s moyens
p o u r asseoir sa puissance). A v e c la g u e r r e totale, l'objectif militaire
(renverser l'adversaire) devient illimité (détruire la population et son
milieu) e t l'État ne parvient pas à imposer un but politique à l'entre-
prise. L ' É t a t ne p e u t plus poursuivre son « b u t p o l i t i q u e » puisqu'il
n'est qu'une c o m p o s a n t e des machines d e guerres totales, si bien que
c e n'est pas « sa mécanique » ( F o u c a u l t ) qui peut expliquer la totali-
sation b i o p o l i t i q u e d e s disciplines e t la généralisation du « droit de
tuer ». L e s f a s c i s m e s v o n t r é s o u d r e la c o n t r a d i c t i o n e n t r e objectif
illimité e t b u t limité e n r e p r e n a n t à leur c o m p t e la l o g i q u e de la
p r o d u c t i o n p o u r la p r o d u c t i o n qu'ils traduisent dans l'illimité de la
destruction e t du « droit de tuer », en m ê m e temps qu'ils construisent
une m a c h i n e d e g u e r r e p o u r la réalisation d e c e t o b j e c t i f . M a i s un
autre problème surgit alors : autonome eu égard à l'État, la machine de
guerre fasciste risque d e s'autonomiser par rapport au Capital, quand
bien m ê m e celui-ci ne serait pas s e u l e m e n t un m o d e d e production,
mais aussi un m o d e d e « destruction » : destruction d'une « partie » du
capital constant e t du capital variable dans les crises « économiques »,
e t d e s t r u c t i o n p h y s i q u e d ' u n e « p a r t i e » d e la p o p u l a t i o n lors des
crises « p o l i t i q u e s ». L e « massacre », ainsi q u e l'a m o n t r é Foucault,

83. Gilles Deleuze, « Appareils d'Etat et machines de guerre », année universitaire


1979-1980, séance 13 (URL : www.youtube.com/watch?v=kgWaov-IUrA).
Les guerres totales 227

est un m o d e de gouvernement d'une partie d e la population qui court


dans certaines limites t o u t au long d e l'histoire du capitalisme e t qui,
des colonies, s'est progressivement transféré en m é t r o p o l e .
D e l e u z e va faire sienne la thèse de Hannah Arendt, mais en la redi-
rigeant vers le seul f a s c i s m e qu'il distingue du totalitarisme - pour-
tant au c e n t r e du grand livre arendtien d e 1 9 5 1 - , c o n s i d é r é c o m m e
un mauvais concept**. « C e qui définit f o n d a m e n t a l e m e n t le f a s c i s m e ,
ce n'est pas un appareil d ' É t a t , mais le d é c l e n c h e m e n t d'un m o u v e -
ment qui n'a pas d'autre fin q u e le m o u v e m e n t , c'est-à-dire l'objectif
illimité. U n m o u v e m e n t qui n'a pas d'autre fin q u e le m o u v e m e n t , e t
donc qui n'a pas d'autre fin q u e sa p r o p r e accélération, c'est précisé-
ment le m o u v e m e n t d e la destruction a b s o l u e 8 5 . » C e diagnostic sur
le fascisme recoupe « les textes d e Hitler ou de ses lieutenants, quand
ils invoquent un m o u v e m e n t sans destination, ni but. L e m o u v e m e n t
sans d e s t i n a t i o n ni but, c ' e s t le m o u v e m e n t d e la d e s t r u c t i o n pure,
c'est le m o u v e m e n t de la guerre totale. A l o r s j e dis juste, à c e m o m e n t
là, il y a c o m m e une e s p è c e d'autonomisation de la machine d e guerre
par rapport à l'appareil d ' É t a t , et c'est si vrai q u e le fascisme n'est pas
un appareil d ' É t a t 8 6 . »
L a généralisation et l'intensification du droit de tuer proviennent
du « m o u v e m e n t p o u r le m o u v e m e n t » e t de l'illimité d e la « destruc-
tion p u r e » l o r s q u e la m a c h i n e d e g u e r r e nazie d e v i e n t a u t o n o m e .
Mais q u ' e s t - c e à dire, sinon q u e le nazisme, par la g u e r r e totalement
en acte, e x a s p è r e l'illimité d e la p r o d u c t i o n p o u r la p r o d u c t i o n e n
donnant une consistance ultime à l ' é c o n o m i e d e sa f o l i e rationnelle

84. Pour une mise en perspective critique du concept arendtien de « totalitarisme » à


notre sens très proche de la lecture deleuzienne, cf. Roberto Esposito, « Totalitarisme
ou biopolitique », Tumultes, 1/2006, n° 26.
85. Gilles Deleuze, « Appareils d'Etat et machines de guerre », séance 13. Cf. Hannah
Arendt, i f Système totalitaire, Paris, Seuil, 1972, p. 72 : « Leur idée de la domination ne
pouvait être réalisée ni par un État ni par un simple appareil de violence, mais seulement
par un mouvement constamment en mouvement : à savoir la domination permanente de
tous les individus dans toutes les sphères de leur vie. »
86. Gilles Deleuze, « Appareils d'État et machines de guerre », séance 13.
ioo Guerres et Capital

dans un pur destructivisme : c ' e s t ainsi q u e le nazisme e m p o r t e dans


sa m o r t un simulacre d'appareil d ' É t a t , qui ne v a u t plus q u e pour fo
destruction. Foucault reprend aussi, dans le cas d ' e s p è c e du nazisme,
la dynamique de la guerre « sans limites », mais il semble se méprendre
sur sa s o u r c e lorsqu'il l'assigne au b i o p o u v o i r d e l ' É t a t en voulant
ignorer q u e le « sans-limites » e s t une « loi » du capital qui introduit
l'infini d a n s la p r o d u c t i o n e t , d e là, d a n s la g u e r r e , a v e c c e qui est
d ' a b o r d moins un « droit » (émanant d ' u n p o u v o i r souverain) qu'un
pouvoir de tuer. C ' e s t c e m o u v e m e n t qui é c h a p p e dans le fascisme et
c o n s t i t u e son d i a g r a m m e d ' é c h a p p e m e n t . L e « racisme d e guerre »
d o n t parle F o u c a u l t e s t d é c h a î n é par les m ê m e s f o r c e s . C o m m e n t
en e f f e t l ' É t a t pourrait-il s'affranchir d e sa p r o p r e conservation poli-
tique dans une dépopulation aussi radicale q u e celle poursuivie au nom
e t s o u s l ' e m b l è m e d e la race par les nazis ? Il nous s e m b l e q u e c'est
autour de c e t t e question q u e t o u r n e F o u c a u l t lorsqu'il avance, dans
la dernière leçon d '«Ilfaut défendre la société» :
Également, par le fait que la guerre est explicitement posée comme
un objectif politique - et pas simplement au fond, comme un objectif
politique pour obtenir un certain nombre de moyens, mais comme une
sorte de phase ultime et décisive de tous les processus politiques - , la
politique doit aboutir à la guerre, et la guerre doit être la phase finale
et décisive qui va couronner l'ensemble. Par conséquent, ce n'est pas
simplement la destruction des autres races qui est l'objectif du régime
nazi. La destruction des autres races est l'une des faces du projet, l'autre
face étant d'exposer sa propre race au danger absolu et universel de la
mort. Le risque de mourir, l'exposition à la destruction totale, est un des
principes inscrits parmi les devoirs fondamentaux de l'obéissance nazie,
et parmi les objectifs essentiels de la politique. Il faut que l'on arrive à
un point tel que la population tout entière soit exposée à la mort. Seule
cette exposition universelle de toute la population à la mort pourra
effectivement la constituer comme race supérieure et la régénérer défi-
nitivement face aux races qui auront été totalement exterminées ou qui
seront définitivement asservies 8?.

87. Michel Foucault, «Ilfaut défendre la société», op. cit., p. 231-232.


L e s guerres totales 229

L'analyse de D e l e u z e a pu sembler à certains p r o c h e de celle de


F o u c a u l t , mais un a b î m e les s é p a r e . P o u r D e l e u z e en e f f e t , c ' e s t la
machine d e guerre et sa tendance à s u b o r d o n n e r l'État à ses objectifs
qui expliquent le nazisme e t sa réorganisation d'un b i o p o u v o i r disci-
plinaire autant q u e suicidaire. Il est impossible d'en rendre c o m p t e
sans y i n t r o d u i r e le m o u v e m e n t infini t r a n s m i s p a r le c a p i t a l à la
guerre, q u e sa machination la plus « p u r e » aura t r a n s f o r m é e en flux
de destruction absolue dans « l'exposition universelle à la mort ». L e
biopouvoir c o m m e les disciplines e t le « droit d e tuer » ne s o n t q u e
les c o m p o s a n t e s d e s stratégies mises en œ u v r e par les machines d e
guerre fascistes sous l'emprise du m o u v e m e n t illimité e t d e sa totali-
sation dans la destruction sans limites d'un ennemi si absolu que toute
espèce d'intégration d'un b u t politiqu z,et de la politique comme telle,
dans la g u e r r e , y compris sous les auspices du renversement de la Formule
clausewitzienne, devient impossible. C e que contient innucleo la d i f f é -
rence d e nature e n t r e la machine d e g u e r r e e t l ' É t a t q u a n d celle-ci
engage, s o u s le nom g é n é r i q u e d e « f a s c i s m e », t o u t e la c o m p r é h e n -
sion du nazisme.

Dans le régime totalitaire à proprement parler, c'est souvent les mili-


taires qui ont le pouvoir, mais ce n'est pas du tout un régime machinique
de guerre. Au contraire. C'est un régime totalitaire au sens de l'État
minimum. Mais l'Etat fasciste, c'est tout autre chose et ce n'est pas par
hasard que les fascistes n'étaient pas des militaires. Un état-major, quand
il prend le pouvoir, il peut faire un État totalitaire. Un régime fasciste,
c'est beaucoup moins sûr. Un régime fasciste, c'est tellement une idée
de tordus, ce n'est pas les militaires. L'état-major allemand aurait bien
voulu le pouvoir, mais il a été devancé par Hitler [...] et on ne peut pas
dire que le fascisme soit une émanation de l'État-major allemand. C'est
l'émanation de tout à fait autre chose. Or, c'est là qu'on voit une machine
de guerre qui s'autonomise par rapport à l'Etat ; d'où l'idée très bonne
de Virilio, l'État fasciste, c'est un État suicidaire. Bien sûr, il s'agit de tuer
les autres, mais on considérera sa propre mort, c'est ça le thème fasciste
de vivre la mort, comme le couronnement de la mort des autres. Vous
ioo Guerres et Capital

trouvez ça dans tous les fascismes. Le totalitarisme, ce n'est pas ça du


tout. C'est plus petit bourgeois, c'est beaucoup plus conservateur88.

R a p p o r t e r les t e c h n i q u e s b i o p o l i t i q u e s et disciplinaires à l'« indus-


trialisation » o u à l'« é c o n o m i e », c o m m e le f a i t F o u c a u l t , e s t tout
autre chose que d e les rapporter aux « lois » du Capital e t à la machine
d e guerre (distincte en nature de l'État), c o m m e le p r o p o s e Deleuze.
L e d é v e l o p p e m e n t du racisme a p r è s la P r e m i è r e G u e r r e mondiale
p r e n d son élan e t s ' a u t o n o m i s e non pas à partir d e s techniques du
b i o p o u v o i r 8 9 , mais à partir d e la machine de guerre mondiale nazie qui,
en s ' a u t o n o m i s a n t vis-à-vis d e l ' É t a t et du C a p i t a l , p o r t e à sa solu-
tion finale l'illimité d e l'anéantissement d e l'ennemi c o n t e n u dans la
guerre totale.
Si apparaît ici c e t t e « c h o s e d é r o u t a n t e » m e n a n t le biopouvoir
à la c o e x i s t e n c e fasciste d e la v i e et d e la m o r t , c e t t e « c h o s e », loin
d e relever dans une s o r t e de p a s s a g e continu d e l'histoire d e l'État,
de sa rationalité p r o p r e e t d e ses dispositifs, est bien plutôt soumise
à la c o n t i n g e n c e d e s « r e l a t i o n s s t r a t é g i q u e s » ( e l l e s d o i v e n t être
distinguées d e s relations gouvernants/gouvernés et d e s techniques de
pouvoir qui les g è r e n t 90
) , aux discontinuités d e la lutte d e classes et
aux issues incertaines d e l ' a f f r o n t e m e n t mortel entre capitalisme et
socialisme. Il f a u t se souvenir q u e le chef d e l'opposition travailliste,
L a n d s b u r y , déclarait un mois après Vactingoutdc Churchill prenant

88. Gilles Deleuze, « Appareils d'État et machines de guerre », séance 13. On trouve
également ce thème de l'« État suicidaire » chez Foucault dans les mêmes pages d'*fl
fout défendre la société».
89. Cf. Michel Foucault, «-/yfaut défendre la société», op. cit., p. 230 : « Je crois que c'est
beaucoup plus profond qu'une vieille tradition, beaucoup plus profond qu'une nouvelle
idéologie, c'est autre chose. La spécificité du racisme moderne, ce qui fait sa spécificité,
n'est pas lié à des mentalités, à des idéologies, aux mensonges du pouvoir. C'est Hé à la
technique du pouvoir, à ta technologie du pouvoir» (nos italiques).
90. Nous reviendrons longuement plus loin sur cette distinction essentielle intro-
duite par le dernier Foucault, que nous mettrons au service de notre propre analyse du
capitalisme le plus contemporain.
Les guerres totales 231

pour p h a r e le « g é n i e romain » d e M u s s o l i n i 9 ' : « J e ne v o i s d é c i d é -


ment q u e d e u x m é t h o d e s [contre le c h ô m a g e ] , e t elles o n t d é j à é t é
définies par Mussolini : travaux publics ou s u b s i d e s [...]. Si j'étais un
dictateur, j e ferais c o m m e M u s s o l i n i 9 1 . » C o m m u n e s , au d é b u t d e s
années 1 9 3 0 , aux U S A , à l'Italie fasciste e t à l'Allemagne, c e s mesures
biopolitiques divergeront par la suite radicalement du fait d e straté-
gies politiques e t militaires très différentes qui c o m m a n d e r o n t à leurs
é c o n o m i e s respectives. C e s o n t e n c o r e les rapports entre le C a p i t a l ,
l'État e t la machine d e guerre qui priment.
C ' e s t pourtant c e qui devient de plus en plus en plus difficilement
perceptible c h e z F o u c a u l t au t e r m e d e s a n n é e s 1 9 7 0 . L'articulation
t h é o r i q u e très riche d e la réalité du c a p i t a l i s m e d e s s i n a n t , au sein
m ê m e d e l'exploitation é c o n o m i q u e , d e s d i s p o s i t i f s disciplinaires,
sécuritaires e t normalisateurs d e g o u v e r n e m e n t a l i t é d e la p o p u l a -
tion é c h o u e à r e n d r e c o m p t e d e la d i m e n s i o n du c o n f l i t d e classes
ayant c o n d u i t aux guerres civiles e u r o p é e n n e s . L e marxisme, quant
à lui, a extrait les classes sociales d e la population et du peuple, d o n t
les b o l c h e v i k s , à l e u r t o u r , e x t r a i e n t l ' a v a n t - g a r d e du parti p o u r
construire la machine d e guerre bolchévique à partir de la « dictature
du prolétariat » c o m m e déclaration delà révolution en permanence91.
Pour contrer cette politisation de la population selon une logique de
classes plus guerrière q u e militaire, la guerre totale v a reconstruire, à
travers la militarisation d e la s o c i é t é d ' a b o r d , le welfare ensuite, une
« population » p o u r mobiliser à l'intérieur d e celle-ci les ressources
d'un p e u p l e « nationaliste », auquel o n pourra toujours administrer

91. C'est à l'occasion de son discours devant la Ligue antisocialiste britannique du 18


Février 1933 que Winston Churchill déclare à la tribune : « Avec le fascisme, Mussolini a
élevé un phare que les pays engagés dans la lutte au corps-à-corps avec le socialisme ne
doivent pas hésiter à prendre pour guide. » L'Etat corporatiste devient donc « la voie
que peut suivre une nation lorsqu'elle est courageusement gouvernée ».
92. Cité, avec l'intervention de Churchill, par Luciano Canfora, La Démocratie, op.
cit., p. 286.
93- Selon l'expression de Marx dans « Les luttes de classes en France -1848 à 1850 ».
ioo Guerres et Capital

« l ' a n t i d o t e racial a u x e f f e t s d e s t r u c t i f s d e s é l é m e n t s h o s t i l e s à la
c o m m u n a u t é p o p u l a i r e 9 4 ».
Sur ce point, M a r x aura toujours raison contre Foucault. Et surtout
lorsque c e dernier, en guise d e fin d e parcours dans le renversement
d e la f o r m u l e clausewitzienne, e s t a m e n é à m e t t r e en avant le social-
racisme affligeant un socialisme qui ne renoncerait pas au « problème
de la lutte, d e la lutte contre l'ennemi, d e l'élimination d e l'adversaire
à l'intérieur m ê m e de la société capitaliste 95 ». C e programme demeu-
rant le nôtre, il s'agit e n c o r e d'extraire d e la ( c a t é g o r i e d e ) « popu-
lation » les c o n d i t i o n s d e réalité d ' u n e stratégie p o l i t i q u e , bien que
celle-ci ne puisse plus être exclusivement d e classes au sens marxiste
le plus étroit.

9.6/ Warfare et welfare


Si la généralisation d e s t e c h n i q u e s du b i o p o u v o i r a c o m m e premier
o b j e c t i f d e p r o t é g e r e t d'assurer la vie d e la p o p u l a t i o n t o u t en l'ex-
p o s a n t à la mort, le « p a r a d o x e » d e la « c o e x i s t e n c e d e la vie e t de la
mort » pointé par Foucault trouve son point d'application, d'explica-
tion et d e résolution dans le rapport qu'il faut encore dire constituant
des technologies biopolitiques du welfare aux techniques du warfare.
« From warfare state to welfare state », ou « how tbe warfare state
became tbe welfare state9* ». C e qui, d e f a ç o n r i g o u r e u s e , d o i t s'en-
t e n d r e au s e n s o ù la m a t r i c e du welfare e s t le warfare d e s g u e r r e s
totales, qui rend les d e u x notions inséparables dans le welfare comme
continuation du warfare par d'autres moyens. C ' e s t t o u t e l'importance
de la Première G u e r r e mondiale : la réponse à la question « Q u ' y a-t-il
d e neuf dans le N e w Deal ? » renvoie à la tentative d e construire une

94. Ludendorff, La Guerre totale, op. cit., p. 69.


95. Michel Foucault, «• Ilfaut défendre la société», op. cit., p. 232-233.
96. Ces deux expressions renvoient respectivement à Marc Allen Eisner, From Warfare
State to Welfare State: World War I, Compensatory State-Building, and tbe Limits oftbe
Modem Order, University Park, Pennsylvania State University Press, 2000 ; et à Barbara
Ehrenreich, «The Fogof (Robot) War», URL : www.tomdispatch.com/blog/175415-
Les guerres totales 233

néo-économie de guerre en temps de paix. C o m m e l'écrit M a r c A l l e n


E i s n e r : « L e meilleur m o y e n d e c o m p r e n d r e le N e w D e a l , c ' e s t d e
l'inscrire dans une histoire plus longue, qui c o m m e n c e au moins avec
l'entrée d e s E t a t s - U n i s dans la Première G u e r r e mondiale 9 7 . »
L e s guerres mondiales qui abritent la G r a n d e G u e r r e civile euro-
péenne déterminent une transformation p r o f o n d e du biopouvoir que
les analyses d e François E w a l d sur l'Etat-providence, inspirées par le
travail d e F o u c a u l t , ne saisissent q u e très partiellement. E n e f f e t , si
« l ' É t a t - p r o v i d e n c e a c c o m p l i t le rêve du b i o - p o u v o i r 9 8 », le welfare
moderne ne naît pas uniquement entre l'économique et le social d'un
droit à la sécurité étendant à la s o c i é t é entière une logique « assuran-
tielle » d ' e n t r e p r i s e c o n t r e t o u s les « risques » inhérents à l'activité
productive (accidents du travail, c h ô m a g e , maladie, retraite, etc.). Il
est aussi le fait d e la guerre totale, et tout d'abord c o m m e c o m p e n s a -
tion p o u r l'engagement d e la population e t du prolétariat industriel
dans l'effort d e guerre. « L ' É t a t social, o b s e r v e G r é g o i r e C h a m a y o u ,
f u t en partie le p r o d u i t d e s guerres mondiales, le prix acquitté p o u r
la c h a i r à c a n o n , la c o n t r e p a r t i e à l ' i m p ô t du s a n g , a r r a c h é p a r la
lutte. L e " c o û t " à m e t t r e dans la b a l a n c e d e s a r m e s p o u r les " d é c i -
deurs p o l i t i q u e s " se calcule aussi implicitement à l'aune d e c e genre
de d é p e n s e s 9 9 . » E n F r a n c e , o n p o u r r a p e n s e r à l ' o r d o n n a n c e d u 4
o c t o b r e 1 9 4 5 et à la loi du 22 mai 1 9 4 6 portant sur la généralisation d e
la sécurité sociale, « qui garantit les travailleurs et leur famille c o n t r e
les risques d e t o u t e nature s u s c e p t i b l e s d e réduire o u d e s u p p r i m e r
leur capacité d e gain. Elle c o u v r e également les charges d e maternité
et les c h a r g e s d e famille. » B a r b a r a E h r e n r e i c h p a r v i e n t à la m ê m e
conclusion à partir d e la situation américaine, où le Social Security A c t
p r o m u l g u é en 1 9 3 5 est partie intégrante du N e w D e a l : « les " É t a t s -
p r o v i d e n c e " m o d e r n e s [...] s o n t en g r a n d e partie d e s p r o d u i t s d e la
guerre - c'est-à-dire d e s e f f o r t s des g o u v e r n e m e n t s p o u r apaiser les

97- Marc Allen Eisner, op. cit., p. 299-300.


98. François Ewald, L'Etat-providence, Paris, Grasset, 1986, p. 374.
99- Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La Fabrique, 2013, p. 266.
ioo Guerres et Capital

soldats e t leurs familles. A u x É t a t s - U n i s par e x e m p l e , la guerre civile


conduisit à instaurer les " p e n s i o n s d e v e u v e s " qui f u r e n t les ancêtres
d e l'aide sociale aux familles et à l'enfance 1 0 ° . » O n pourrait ajouter
q u e les p r e m i è r e s p e n s i o n s d'invalidité o n t é t é v e r s é e s aux soldats
de la guerre d'indépendance e t q u e les premières retraites sont égale-
m e n t a p p a r u e s a p r è s la g u e r r e civile en incluant d a n s un premier
« socialwelfaresystem » les membres de la famille , 0 1 . A v a n t la Première
G u e r r e mondiale, on constate que le système des pensions militaires a
largement f o n c t i o n n é c o m m e un premier régime d e retraite pour les
travailleurs (the « respectable» workingclass)ICI. L a constitution d'un
« É t a t fiscal », qui t r o u v e sa lointaine o r i g i n e d a n s la g u e r r e civile,
ne suit pas p o u r rien la chaîne d e s g u e r r e s avant d e p r o p r e m e n t se
construire p o u r financer la Première G u e r r e m o n d i a l e ' 0 3 .
Le welfare e s t aussi une c o n d i t i o n f o n d a m e n t a l e d e production
matérielle e t s u b j e c t i v e d e s s o l d a t s p o u r les g u e r r e s du capital. C a r
il f a u t q u e les naissances c o m p e n s e n t les d é c è s e t q u e les conscrits
s o i e n t a p t e s au c o m b a t ! S'ensuit une nouvelle économie de la vie qui
se c o n j u g u e avec le droit citoyen à la mort dans un rapport d e forces
en p r i n c i p e plus f a v o r a b l e q u e celui qui avait p r é s i d é à la première
c o n s t i t u t i o n d e la f o r c e d e travail. L ' É t a t d o i t m a i n t e n a n t associer
la « qualité » d e la p o p u l a t i o n à sa « q u a n t i t é » en c o m m e n ç a n t par
y a s s o c i e r les f e m m e s à travers t o u t e une p o l i t i q u e (nataliste) de la
maternité c o m m e service national et travail social méritant - sous une
f o r m e ou une autre - « allocations », qui vont faire d e la mère donnant
e t e n t r e t e n a n t la v i e l'équivalent du s o l d a t risquant la m o r t p o u r la

100. Barbara Ehrenreich, art. cité.


101. Megan J. McClintock, « Civil War Pensions and the Reconstructions of Union
Families », Journal of American History, n° 83, septembre 1996, p. 466.
102. Charles Anderson, lndustrial Insurance in tbe United States, Chicago, University
of Chicago Press, 1909, p. 277.
103. Cf. Elliot Brownlee, Fédéral Taxation in America: A Short History, Cambridge,
Cambridge University Press, 2004, p. 2 : « L'impôt sur le revenu ne fut qu'une expe-
rience on ne peut plus tâtonnante jusqu'en 1916, année où l'Amérique se préparait a
entrer en guerre.»
L e s guerres totales 235

d é f e n s e de \z patrie. « C ' e s t l'utilité d e la vie humaine sur le plan mili-


taire qui f u t à l'origine du c h a n g e m e n t . L o r s q u ' u n pays fait la guerre
ou se prépare en v u e d ' u n e autre [...], il d o i t s ' o c c u p e r d e ses f u t u r e s
provisions d e chair à c a n o n , 0 4 . » Il v a sans dire q u e ni l'« égalité » ni la
« d i f f é r e n c e » (ni « l'égalité dans la d i f f é r e n c e ») d e s s e x e s ne s e r o n t
c o m m e telles reconnues... R e s t e q u e c e n'est pas dans la seule logique
(masculine) du b i o p o u v o i r qu'il f a u t c h e r c h e r la logique paradoxale
d ' u n e « c o e x i s t e n c e » si p e u p a c i f i q u e , mais d a n s les s t r a t é g i e s d u
capital, d e ses armées e t d e ses machines d e guerre.

Pendant la Première Guerre mondiale, les experts de la santé publique


furent choqués de découvrir qu'un tiers des conscrits étaient rejetés
pour inaptitude physique au service: ils étaient trop faibles et trop
mous, ou bien trop abîmés par des accidents liés au travail. [...] Les idées
de justice et d'équité sociales, ou du moins la peur des insurrections
ouvrières, ont assurément joué un rôle dans le développement de l'État
social [welfarestate] au xx c siècle, mais il y avait aussi une motivation mili-
taire tout à fait pragmatique : pour que les jeunes gens puissent devenir
des soldats efficaces, ils devaient être en bonne santé, bien nourris et
relativement éduqués l o s .

S'il y a s a n s nulle d o u t e u n e g é n é a l o g i e d u welfare qui fait passer


les luttes p o u r la s é c u r i t é du travail à l'usine e t le d r o i t à la v i e hors
de l'usine dans « le calcul d e s risques » d e g u e r r e civile, c ' e s t bien à
la mobilisation t o t a l e d e la s o c i é t é dans le travail d e la g u e r r e qu'il
sera revenu d ' i m p o s e r l'« universalisation » d u welfare à l'ensemble
de la population. E t « d'où vient c e t t e population ? » reprend C a r o l e
P a t e m a n e n é c h o a v e c les c r i t i q u e s f é m i n i s t e s d e F o u c a u l t , qui
p e u v e n t ici s'autoriser d e s d i a t r i b e s d e R o o s e v e l t o u d e B e v e r i d g e
sur la mèresoldate de la vie. M a i s elle montre aussi c o m m e n t le welfare

104. Sarajosephine Baker, Figbtingfor Life, New York, Macmillan, 1939, p. 165. Sara
Josephine Baker avait été nommé en 1908 responsable de la Division de l'Hygiène infan-
tile de la ville de New York. Ce fut le premier service exclusivement consacré à la santé
infantile.
105. Barbara Ehrenreich, art. cité.
ioo Guerres et Capital

a tendu à se substituer au mari-soutien-de-famille, absent p o u r cause


d e mobilisation (loi sur l'allocation a u x f e m m e s d e mobilisés, sépa-
ration allowances) : c'est le salaire du soldat t r a n s f é r é à sa tenant-lieu
(la f e m m e c o m m e p e r s o n n e p r i v é e ) - en lieu e t place d e la reconnais-
sance sociale d e la f e m m e « citoyenne » d e plein droit, qui n'apparaît
toujours pas dans les lois d e sécurité sociale p r o m u l g u é e s au lende-
main d e la S e c o n d e G u e r r e m o n d i a l e 1 0 6 . D a n s le R a p p o r t Beveridge
d e 1 9 4 2 , o ù e s t e x p o s é e la p h i l o s o p h i e du F a m i l y A l l o w a n c e A c t ,
qui est aussi le p r e m i e r a c t e du welfarestate britannique et d e c e qui
d e v i e n d r a en 1 9 4 6 le N a t i o n a l I n s u r a n c e A c t , le libéral keynésien
e x p l i q u e : « O n d o i t c o n s i d é r e r q u e la g r a n d e majorité d e s f e m m e s
mariées e f f e c t u e n t un travail vital, bien que non rémunéré, sans lequel
leurs maris ne pourraient travailler e t sans lequel le pays ne pourrait
continuer d'exister 1 0 7 . » R e t o u r à la case d é p a r t p o u r les suffragettes
anglaises, qui avaient repris leur a n t i e n n e d e 1 9 1 4 p u b l i é e dans La
Française : « T a n t q u e la g u e r r e d u r e r a , l'ennemi d e s f e m m e s sera
aussi l ' e n n e m i 1 0 8 . » Il en ira d e m ê m e en F r a n c e , o ù M a r g u e r i t e de
Witt-Schlumberger, présidente d e l'Union française p o u r le Suffrage
d e s F e m m e s , avait déclaré en 1 9 1 6 q u e les f e m m e s qui refusaient de
d o n n e r un e n f a n t à la p a t r i e d e v a i e n t ê t r e c o n s i d é r é e s c o m m e des
« déserteurs » (elle publiera quatre ans plus tard un livret intitulé Mères
de la patrie, ou traîtres à la patrie ?). O n ne saurait c e p e n d a n t nier que
le f é m i n i s m e m a t e r n e l c o r r e s p o n d a i t à u n e s t r a t é g i e d e t e m p s de
guerre 1 0 9 . D a n s le pays comptant le plus haut pourcentage d e femmes

106. Carole Pateman, « Equality, Différence, Subordination: The Politics of


Motherhood and Women's Citizenship », in G. Bock, S. James (dir.), BeyondEquality
and Différence. Citizenship, Feminist Politics and Female Subjectivity, Londres et New
York, Routledge, 1992.
107. Ibid., p. 22. Beveridge s'était régulièrement plaint du fait que la campagne pour
les allocations familiales était par trop entachée de féminisme (« taintoffeminism »).
108. Cité par Gisela Bock, Women in Européen History,(y>if2002,p.\M-
109. Ce dont rend parfaitement compte \estatementde Maude Royden en plein cœur
de la Grande Guerre : « L'État veut des enfants, et les lui donner représente un service à
la fois dangereux et honorable. Comme le soldat, la mère prend unrisqueet fait preuve
d'un dévouement que l'argent ne saurait compenser ; mais par conséquent, comme le
Les guerres totales 237

au travail, elle d e v a i t n é c e s s a i r e m e n t s e c o m b i n e r a v e c les m e s u r e s


prises par le C o m i t é du Travail féminin, placé sous la tutelle du minis-
tère d e la G u e r r e , e t avec les luttes syndicales dans l'usine p r o p i c e s
au d é v e l o p p e m e n t d'un « féminisme social » dans le cadre du warfare
state en c o u r s de mémorisation accélérée.
A u x Etats-Unis, la création du National W a r L a b o r B o a r d pendant
la G r a n d e G u e r r e anticipe sur le f o n c t i o n n e m e n t du National L a b o r
R e l a t i o n A c t du N e w D e a l (le « W a g n e r A c t ») et stimule la partici-
pation d e s syndicats (surtout d e l'American F é d é r a t i o n o f L a b o r ) à
l ' e f f o r t d e g u e r r e " 0 : le n o m b r e d e s y n d i q u é s d o u b l e p r e s q u e e n t r e
1 9 1 6 e t 1 9 1 9 , tandis q u e le revenu m o y e n ouvrier progresse, dans les
mêmes années, de 765 $ à 1272 $ . Salaire minimum e t égalité d e salaire
h o m m e / f e m m e , j o u r n é e de huit heures participent d e la volonté d'as-
surer « la subsistance du travailleur et de sa famille dans un bon état d e
santé et dans un c o n f o r t raisonnable » - en échange du controlofstrikes
de la part d e s syndicats (car les grèves e x p l o s e n t dans un environne-
ment d e plein emploi), d e la limitation du droit d e grève et de la réqui-
sition d e s o u v r i e r s dans les industries s t r a t é g i q u e s . A u s o r t i r d e la
guerre, l ' A F L , en position de négociation b e a u c o u p moins favorable,
se f e r a le d é f e n s e u r du p a r t a g e d e s p r o f i t s d e la taylorisation e t du
scientific management qui semblaient avoir si bien réussi aux « soldats
du travail ». C o n t r e le m o t d'ordre du c o n t r ô l e ouvrier, « l'idéologie
bolchévique, wobblie e t rouge en général ' " », l ' A F L d é v e l o p p e r a une
politique d'alliance avec les « syndicats maison », qui proposaient « un
partage d e s profits, d e s primes en actions, une assurance collective,
des p e n s i o n s d e retraite, d e s l o g e m e n t s d e f o n c t i o n e t d e s soins d e

soldat, elle ne doit pas se retrouver dans une situation de "dépendance économique" »
(cité par Carole Pateman, op. cit., p. 26).
no. Les syndicats sont également présents dans l'ensemble des administrations
de guerre : Council of National Defense, Food Administration, Fuel Administration,
Emergency Construction Board, etc.
m . Ainsi que l'explique Samuel Gompers, président de l'AFL, en guise de motiva-
tion pour organiser un comité « AU-American » de leaders syndicaux responsables (Tbe
Taylor, April 8,1919).
ioo Guerres et Capital

santé112 » (welfarecapitalism). U n syndicaliste p o u r r a lâcher : « N ' y


a-t-il pas là un f o r t parallélisme avec le syndicalisme f a s c i s t e mis en
p l a c e p a r M u s s o l i n i en I t a l i e ? D è s lors, c e l a n ' a n n o n c e - t - i l pas le
d é b u t d ' u n e dictature industrielle et politique en A m é r i q u e " 3 ? »
A v e c les g u e r r e s t o t a l e s f o n d é e s s u r la c o n s c r i p t i o n d e masse
du p r o l é t a r i a t , le b u d g e t a l l o u é à la s o l d e d e s a r m é e s e t à d'autres
caisses sociales p o u r entretenir les soldats (et les v é t é r a n s ) dans un
welfare state c o r p o r a t i s t e a une f o n c t i o n politique é v i d e n t e : il s'agit
d e p r é v e n i r la p o s s i b i l i t é , t o u j o u r s p r é s e n t e , d ' i n s u b o r d i n a t i o n
a r m é e e t d e c o n t e s t a t i o n sociale à laquelle pourraient s e joindre les
conscrits (mobilisés ou démobilisés). C a r la guerre civile est toujours
aux aguets, e t les mutineries vont j o u e r un rôle déterminant dans les
révolutions d e la p r e m i è r e moitié du x x c siècle. B a r b a r a Ehrenreich
le rappelle encore : « D e p u i s l'introduction des armées d e masse dans
l ' E u r o p e du x v n e siècle, la plupart d e s g o u v e r n e m e n t s o n t compris
q u e le f a i t d e s o u s - p a y e r e t d e mal nourrir s e s s o l d a t s - c o m m e la
c l a s s e d e c e u x qui les a p p r o v i s i o n n e n t - , c ' e s t r i s q u e r d e v o i r les
armes se tourner dans la direction inverse à celle q u e recommandent
les o f f i c i e r s " 4 . »
C e qui e s t bien sûr plus spécifique, c'est l'organisation du welfare
a m é r i c a i n - l ' o r g a n i s a t i o n la p l u s p o u s s é e q u e l'on p u i s s e alors
c o n c e v o i r (« organization to tbe ultimate » ) - à partir d e l'intégra-
tion e t d e la coopération du « travail» dans le m o d è l e d e totalisation
d e la Première G u e r r e . Q u a n t à c e t t e modélisation, il reviendra à nul
autre qu'à l'ancien président du W a r Industries B o a r d ( 1 9 1 7 - 1 9 1 8 ) et
proche conseiller de R o o s e v e l t , Bernard Baruch, de l'affirmer dans un
discours de mai 1933 : « O n trouvera peut-être un guide pour traverser
c e t t e c r i s e d a n s l'organisation e t les m é t h o d e s du W a r Industries

112. Cf. Marc E. Eisner, op. cit., p. 177 (chap. 5 : « From Warfare Crisis to Welfare
Capitalism »).
113. A. J. Muste, « Collective Bargaining - New Style », Nation, 9 mai 1928, cité par
Marc E. Eisner, op. cit., p. 176. Muste était le président du Brookwood Labor College.
114. Barbara Ehrenreich, art. cité.
L e s g u e r r e s totales 239

Board. » E n c e qui c o n c e r n e le travail, d o n t les droits s o n t formalisés


dans la S e c t i o n 7 - a du N a t i o n a l Industrial R e c o v e r y A c t ( N I R A ) " 5 ,
la conclusion sera aussitôt tirée c ô t é syndical :

Dans la nouvelle configuration, les syndicats doivent survivre non en


tant qu'organisations militantes de travailleurs, comme ils l'ont été par
le passé, mais simplement à titre de mécanismes nécessaires pour que les
accords acceptés par les leaders ouvriers sous les auspices du gouverne-
ment central soient suivis par des millions de syndicalistes de base. [...]
Il n'est pas difficile de discerner dans ces évolutions les prémisses d'une
tentative pour mettre en place un arbitrage universel obligatoire, dont
on développe déjà les mécanismes. La force de travail doit être nourrie -
et domestiquée. Il faut lui donner une cage confortable, en prenant bien
soin de lui couper les griffes et de lui limer les dents " 6 .

L a « d é m o c r a t i s a t i o n d e l'industrie » d o i t s e lire c o m m e le n o u v e l
art de gouverner une discipline industrielle"1 e x e r c é e en priorité sur les
travailleurs p u i s q u e le business, qu'il s'agissait au d é p a r t d e « disci-
pliner », v a ê t r e r a p i d e m e n t a p p e l é à d e s f o r m e s moins c o e r c i t i v e s
de coopérative self-government p r o f i t a n t aux grandes entreprises,
s u r r e p r é s e n t é e s d a n s les a g e n c e s g o u v e r n e m e n t a l e s d ' u n E t a t au
final moins anti-trust q u e compensatoire... « L e N R A , c o n c l u t M a r c
Ellen Eisner, était une e x p é r i m e n t a t i o n en matière d e c o n s t r u c t i o n
d'un E t a t c o m p e n s a t o i r e , une tentative d'ériger un s y s t è m e d'auto-
régulation placé s o u s la h o u l e t t e du g o u v e r n e m e n t , e t un s y s t è m e à
l ' é v i d e n c e f a ç o n n é sur le m o d è l e du W a r I n d u s t r i e s B o a r d " 8 . » L e
p r o g r a m m e « keynésien » fort du s e c o n d N e w D e a l , d é f i n i t i v e m e n t

115. « Droit de s'organiser et d'engager des négociations collectives par le biais des
représentants de leur choix... » Pour le texte complet de la loi : www.ssa.gov/history/
pdf/fdrbill.pdf.
116. Herbert Rabinowitz, « Amend Section 7-a! »,Nation, 27 décembre 1933 (cité par
Marc Allen Eisner, op. cit., p. 334).
117. En reprenant le titre de l'ouvrage de Rexford Tugwell, Tbe Industrial Discipline
and tbe Govemmenta! Arts, New York, Colombia University Press, 1932. Ecrit avant
que Tugwell ne rejoigne l'administration Roosevelt, ce livre (en particulier son dernier
chapitre) a largement inspiré le NRA.
118. MarcAllen Eisner,op. cit., p.320.
ioo Guerres et Capital

a d o p t é en 1 9 3 8 , arrivait t r o p tard p o u r c o l m a t e r les b r è c h e s d'un


p r o g r a m m e d e g u e r r e e n t e m p s d e paix. Il r e v i e n d r a à la S e c o n d e
G u e r r e mondiale d e régler le problème. E n bon anglais : to provide the
enginefor economic recovery (elle allumera le m o t e u r du redressement
é c o n o m i q u e ) . Inutile d e p r é c i s e r q u e le t r a n s f e r t du législatif à un
exécutif d'administration engagé durant la Première G u e r r e (warfare)
e t poursuivi d a n s le N e w D e a l (1welfare) allait f a v o r i s e r « l'extrême
d é l é g a t i o n du p o u v o i r à d e s organisations d o m i n é e s par les milieux
d'affaires et aux dollar-a-year men1,9 ». C ' e s t s o u s les auspices roose-
v e l t i e n n e s d e celui qui n'est plus « D r . N e w D e a l » mais « Dr. W i n
the W a r », d'un W a r P r o d u c t i o n B o a r d d o m i n é par d e s businessmen
plus a t t e n t i f s au c o n t r ô l e d e s salaires qu'à la maîtrise d e s c o û t s de
p r o d u c t i o n , e t d'une drastique redéfinition d e s o b j e c t i f s d e redistri-
bution sociale du welfare state q u e le « plein e m p l o i » sera atteint. À
la fin d e la g u e r r e , seul le « G I Bill o f R i g h t s » d e 1 9 4 4 p r o p o s e une
réelle extension du N e w D e a l - au seul profit, d o n c , d e s « vétérans »
Vétérans administration, qui contribue, avec
e t s o u s la g o u v e r n e d e la
son « américanisme à 1 0 0 % », à la transformation du welfare state en
un NationalSecurity State d o n t la p r e m i è r e caractéristique est d'ef-
f a c e r les différences entre temps de paix e t temps d e guerre. Présidant
à la p r o t e c t i o n d e s i n t é r ê t s é c o n o m i q u e s , p o l i t i q u e s e t militaires
américains à travers le m o n d e (Pax Americana), la sécurité nationale
devient le principe de gouvernementalité d e la société e t d e comman-
d e m e n t d ' u n e planification industrielle t o u r n é e v e r s la R e c h e r c h e
e t le D é v e l o p p e m e n t ( R & D ) L a proclamée auto-gouvernance
industrielle (industrialself-government) e s t ainsi l a r g e m e n t pilotée
p a r le P e n t a g o n e (qui p r i v i l é g i e les i n d u s t r i e s a é r o n a u t i q u e s et

119. Ibid.,p. 357. Les dollar-a-year men sont les millionnaires (aujourd'hui, les milliar-
daires) recevant le salaire symbolique d'un dollar l'an pour leurs activités dans des
structures étatiques, para-étatiques, ou... privées.
120. Entre 1954 et 1964, les militaires contrôlent plus de 70 % du budget Fédéral pour
la recherche et le développement. Celui-ci est lui-même en expansion continue puisque
l'Etatfiscals'adapte aux besoins du complexe militaro-industriel.
Les guerres totales 241

électroniques) ™ e t son « g o u v e r n e m e n t par contrat ». « Militariser,


c'est gouvernementaliser », affirmait H a r o l d Lasswell dans son article
de 1 9 4 1 sur « l ' É t a t militaire » (ou « État-garnison »:garrisonstatè). Il
y avançait q u e celui qui venait serait b e a u c o u p moins « rigide » q u e
c e u x du p a s s é p a r la chaîne t e c h n o l o g i q u e qui reliait p r é s e n t e m e n t
le soldat au m a n a g e r 1 " .

Penser la constitution du c y c l e é c o n o m i q u e non s e u l e m e n t à partir


du Capital, mais également dans le rapport constituant de c e dernier
avec la g u e r r e , l'armée et l ' É t a t , nous a m è n e à a v a n c e r une nouvelle
hypothèse pour appréhender les fonctions é c o n o m i c o - p o l i t i q u e s du
welfare de l'après-guerre.
L e s g u e r r e s t o t a l e s o n t r e q u i s u n e é n o r m e c o n s c r i p t i o n qui a
c o n c e r n é t o u s les p a y s d ' E u r o p e : « 6 0 millions d ' E u r o p é e n s o n t
été mobilisés. L ' e n s e m b l e d e la vie sociale se v o i t s u b o r d o n n e r a u x
besoins m i l i t a i r e s " 3 . » E n t r e 1 9 1 4 e t 1 9 4 5 , les s o c i é t é s e u r o p é e n n e s
se s o n t e n t i è r e m e n t militarisées. Il f a u t en c o n s é q u e n c e c o n c e v o i r
le projet américain d e welfare capitalism dans l'après-Seconde Guerre
mondiale c o m m e une opération d e nouvelle totalisation, visant à inté-
grer c e t t e i m m e n s e militarisation d e s s o c i é t é s o c c i d e n t a l e s dans un
nouveau cycle é c o n o m i q u e qui c o m m e n c e par les plus grandes grèves
de l'histoire d e s É t a t s - U n i s (4 6 0 0 0 0 0 grévistes en 1 9 4 6 ) .
N o u s retrouvons, à une toute autre échelle, une situation analogue
à celle du « tyran C y p s é l o s » avec lequel nous avons o u v e r t c e livre et
qui, p o u r capturer et transformer la machine d e guerre hoplitique en
f o r c e é t a t i q u e , o p è r e u n e « territorialisation » d e l'armée en l'inté-
grant au circuit é c o n o m i q u e , e t en faisant d e s soldats d e s « salariés ».

121. Cf. Gregory Hooks, ForgingtbeMilitary-IndustrialComplex. World WarJ/'sBattle


oftbePotomac, Urbanaet Chicago, University of Illinois Press, 1991, chap. 7.
122. Harold O. Lasswell, « The Garrison State », American JournalofSodology, vol. 46,
n° 4, January 1941, p. 466, p. 458. L'expression « To militarize is togovemmentalize » se
trouve dans l'article qu'il publie dix ans plus tard ( « Does the Garrison State Threaten
Civil Rights? », Anna/s oftbe American Academy, n° 275, mai 1951, p. m).
123. Thomas Hippler,o/>. cit., p. 98.
ioo Guerres et Capital

L a construction du circuit é c o n o m i q u e ne se fait plus en distribuant


des terres aux soldats, mais en distribuant du pouvoir d'achat (salaire,
allocation, p e n s i o n ) e t d e s d r o i t s s o c i a u x ( w e l f a r e ) à la population
militarisée (prolétariat industriel et prolétariat militaire) en échange
d u strict c o n t r ô l e du d r o i t d e g r è v e par les s y n d i c a t s ( T a f t - H a r t l e y
A c t , 1 9 4 7 , 2 4 ) , en taxant moins les riches qu'en imposant les pauvres
(construction et modernisation d e l'État fiscal, masstax), en effaçant
les d e t t e s ( n o t a m m e n t d e l'Allemagne), en d é v e l o p p a n t le complexe
militaro-industriel e t les s o u r c e s d e financement du big business, etc.
L e « plein emploi » d e s années 1 9 5 0 est le fruit d e c e t t e reterritoria-
lisation d e la déterritorialisation p r o d u i t e par les g u e r r e s totales de
la guerre civile mondiale, qui avaient conduit l'économie américaine,
par d e s t r u c t i o n créatrice, à connaître « la plus g r a n d e e x p a n s i o n de
capital d e son histoire ». Si le welfare e s t t r a n s f o r m a t i o n du warfare
qui lui a d o n n é naissance, c'est bien ce dernier qui d e m e u r e la matrice
active du premier et qui l'impose c o m m e une recapitalisation sociale de
l'État, avant d e l'absorber dans le b i o p o u v o i r du c o m p l e x e militaro-
industriel, « d y n a m i s é p a r le t y p e d e c o n s t r u c t i o n é t a t i q u e adopté
pendant la S e c o n d e G u e r r e mondiale et par la transformation conco-
mitante des processus é c o n o m i q u e s 1 2 5 ».
L e plan M a r s h a l l o p è r e la r é a p p r o p r i a t i o n d e s m a c h i n e s de
g u e r r e s ( f a s c i s t e s , r é v o l u t i o n n a i r e s , i m p é r i a l i s t e s ) , d o n t l'objectif
est, d ' u n e part, un n o u v e a u r é g i m e d ' a c c u m u l a t i o n e t , d e l'autre, la
construction d'une nouvelle machine de guerre mode in USA, à la fois
puissance militaire h é g é m o n i q u e e t « grand créancier » du monde.

124. Il s'agit d'un ensemble d'amendements restrictifs au Wagner Act. Les open sbops
permettant l'embauche de non-syndiqués sont autorisés, les syndicats sont eux-mêmes
réduits à une simple fonction de négociation salariale et de garants du respect des
contrats de travail. Toute espèce de « politisation » de l'usine est mise hors la loi (les
délégués syndicaux doivent certifier ne pas être membres du Parti communiste).
125. Gregory Hooks,op. cit., p. 38-39. Les dépenses militaires représentaient 36 % du
budget fédéral en 1940 et 70 % un an plus tard. Entre 1942 et 1945, elles se montent à
plus de 90%.
Les guerres totales 243

9.7/ Le keynésianisme de guerre


C r é d i t é par J o a n R o b i n s o n d'avoir découvert la Théorie générale avant
Keynes, l'économiste marxiste polonais d'origine juive Michal Kalecki
a écrit d e u x articles particulièrement importants p o u r notre p r o p o s :
le premier en 1935 sur la politique é c o n o m i q u e d e l'Allemagne nazie,
le second en 1943 sur le « cycle politique » du capital" 6 . Pris ensemble,
ils éclairent d e f a ç o n saisissante le passage aux T r e n t e G l o r i e u s e s en
rendant c o m p t e d e la s u b o r d i n a t i o n d e s t e c h n i q u e s b i o p o l i t i q u e s
et disciplinaires aux intérêts stratégiques d e s capitalistes e t d e leur
machine d e guerre.
L'oeuvre de Kalecki s'inscrit dans la filiation d'une autre juive polo-
naise, R o s a L u x e m b u r g , e t d e sa c o n c e p t i o n d e la g u e r r e « c o m m e
moyen p r i v i l é g i é p o u r la réalisation d e la p l u s - v a l u e " 7 », qu'il f e r a
fonctionner c o m m e élément économico-politique fondamental dans
la G u e r r e f r o i d e 1 2 8 .
D a n s « L e s aspects politiques du plein emploi » (1943), il énumère
les r a i s o n s d e l ' a v e r s i o n du « g r a n d c a p i t a l » a u x p o l i t i q u e s d e
dépenses publiques financées par la d e t t e e t finalisées vers la reprise
é c o n o m i q u e à travers le soutien d e la c o n s o m m a t i o n e t d e l'emploi.
E n t r e les d e u x g u e r r e s , l ' e x t r ê m e r é t i c e n c e du p a t r o n a t à l'endroit
d'une telle politique keynésienne s'est manifestée dans tous les pays
capitalistes, d e s U S A du N e w D e a l à la F r a n c e du F r o n t p o p u l a i r e ,
à l'exception n o t a b l e d e l'Allemagne nazie. P o u r t a n t , e t c e s o n t les
dernières lignes d e son article, « la lutte des f o r c e s progressistes p o u r
le plein e m p l o i e s t en m ê m e t e m p s le meilleur m o y e n d e prévenir la
récurrence du fascisme ».

126. Michal Kalecki, « Stimulating the Business Upswing in Nazi Germany » (1935) et
« Political Aspects ofFull Employment»(i943),in TbeLast Phase in tbe Transformation
ofCapitalism, New York et Londres, Monthly Review Press Classics, 2009.
127. CF. Rosa Luxemburg, L'Accumulation du capital, op. cit., chap. 32 : « Le militarisme
comme province de l'accumulation ».
128. Cf. Michal Kalecki, « The Economie Situation in the United States as Compared
with the Pre-War Period » (1956), in Tbe Last Phase in tbe Transformation ofCapitalism,
op. cit.
ioo Guerres et Capital

L'opposition des capitalistes ne tombera que lorsque les dépenses


publiques seront principalement tournées vers la production d'arme-
ments en préparation de la S e c o n d e G u e r r e mondiale. Jusque-là, une
partie importante du grand capital a fait o b s t a c l e à l'intervention de
l ' É t a t au m o t i f qu'elle réduirait son a u t o n o m i e e t q u e les dépenses
d i r i g é e s v e r s la c o n s o m m a t i o n e t l ' e m p l o i e n g e n d r e r a i e n t des
rapports d e f o r c e plus favorables aux salariés. L'hostilité ainsi mani-
f e s t é e n'est pas é c o n o m i q u e , puisque les profits seraient plus élevés
en régime d e plein emploi q u e sous le régime du « laissez-faire ». Elle
est entièrement politique - d'où une étonnante description du « cycle
politique » d e l'accumulation capitaliste, étonnante car d o m i n é e par
le point d e v u e stratégique. Kalecki est un cas rare d ' é c o n o m i s t e non
économiciste.
Il m e t e n a v a n t l ' e n c h a î n e m e n t d e t r o i s r a i s o n s p o u r expli-
q u e r le p h é n o m è n e . Primo, le financement d e la « c o n s o m m a t i o n
d e m a s s e », s'il n'entrave e n rien l'activité e n t r e p r e n e u r i a l e mais la
s t i m u l e p l u t ô t , s a p e à la b a s e l ' é t h i q u e du c a p i t a l qui o r d o n n e de
g a g n e r « son pain q u o t i d i e n à la s u e u r d e son f r o n t ». Secundo, dans
les c o n d i t i o n s d e plein e m p l o i , le l i c e n c i e m e n t ne f o n c t i o n n e r a i t
plus c o m m e m e s u r e disciplinaire à la seule discrétion du capitaliste
t e n a n t e n t r e s e s mains le d e s t i n du travailleur. E t c h a c u n sait que
lorsque les travailleurs deviennent « récalcitrants », les industriels se
d o i v e n t de leur « d o n n e r une b o n n e leçon ». Tertio, « la discipline de
l'usine e t la stabilité politique s o n t plus i m p o r t a n t s p o u r les capita-
listes q u e les profits courants. L'instinct d e classe leur suggère que la
situation de plein emploi n'est pas "saine", car le c h ô m a g e doit rester
un é l é m e n t central dans l'organisation c a p i t a l i s t e , 2 ' . » K a l e c k i était
d o n c franchement pessimiste sur les capacités du s y s t è m e capitaliste
à engager durablement une politique démocratique d e plein emploi

129. Michal Kalecki, «Political Aspects of Full Employment» (1943), art. cité, p. 78.
Kalecki fait suivre cette première intervention de trois articles sur la même question:
« Three Ways to Full Employment » (1944), « Full Employment by Stimulating Private
Investment? » (1945), « Le maintien du plein emploi après la période de transition. Etude
comparée du problème aux Etats-Unis et au Royaume-Uni » (1945).
Les guerres totales 245

« par une expérimentation raisonnée dans le cadre du système actuel »


(selon les t e r m e s d ' u n e lettre d e K e y n e s à R o o s e v e l t d e d é c e m b r e
1933)- C ' e s t à l ' A l l e m a g n e n a z i e q u ' i l r e v i e n t e n e f f e t d ' a v o i r , la
première, levé t o u t e s c e s o b j e c t i o n s au plein emploi en constituant
une m a n i è r e d e m o d è l e p o u r le grand capital. L e r e j e t du finance-
ment d e la c o n s o m m a t i o n est c o n t o u r n é du fait d e la c o n c e n t r a t i o n
- jusque-là inégalée en t e m p s d e paix - d e s d é p e n s e s p u b l i q u e s sur
l'armement, qui v a f a i r e d é c o l l e r la p r o d u c t i o n industrielle t o u t en
maîtrisant la hausse d e la c o n s o m m a t i o n p a r la hausse d e s prix. L a
discipline d'usine e t la stabilité politique sont quant à elles totalement
garanties p a r le n o u v e a u r é g i m e f a s c i s t e (la p a n o p l i e d e s i n t e r v e n -
tions v a d e la d i s s o l u t i o n d e s s y n d i c a t s a u x c a m p s d e c o n c e n t r a -
tion), tandis q u e l'appareil d ' E t a t e s t mis s o u s le c o n t r ô l e d i r e c t d e
la nouvelle alliance du grand capital avec le parti nazi , J ° . C ' e s t bien
la nouvelle m a c h i n e d e g u e r r e nazie s e s u b o r d o n n a n t l ' E t a t p a r d e
nouvelles t e c h n i q u e s d e p o u v o i r ( o ù la pression politique remplace
la pression é c o n o m i q u e du c h ô m a g e ) qui est à l'œuvre.
L e régime nazi est le premier à pratiquer avec s u c c è s un « keyné-
sianisme d e g u e r r e » stricto sensu (bien ayante litteram). L e réarme-
ment j o u e un rôle politique e t é c o n o m i q u e central p o u r atteindre le
plein emploi e t stimuler un cycle qui n'a d'autre « d é b o u c h é » q u e la
guerre. R é a m é n a g é dans le s e c o n d N e w D e a l (en 1 9 3 7 - 1 9 3 8 ) par les
Américains qui en reprennent l'échelle « totale », théorisé en 1 9 4 0 par
K e y n e s lui-même dans How toPay for the War131 alors q u e les É t a t s -
Unis v o n t s'engager dans la guerre, le keynésianisme militaro-indus-
triel, loin d'être abandonné, sera largement mis à profit pendant t o u t e
la G u e r r e f r o i d e ( a v e c r é f é r e n c e e x p l i c i t e à l'Allemagne d e s a n n é e s

130. Michal Kalecki, « Stimulating the Business Upswing in Nazi Germany » (1935), in
The Last Phase in tbe Transformation ofCapitalism, op. cit. On trouve dans le grand livre de
Franz Neumann sur le national-socialisme (1™ édition, 1942) des considérations éton-
namment proches, cf. Franz Neumann, Bebemotb. Tbe Structure andRegime ofNational-
Socialism, 1933-1944, Chicago, Irvan R. Dee Publisher, 2009, p. 359.
131. Epargne obligatoire (forcedsaving), rationnement, contrôle des prix et des salaires
sont au programme.
ioo Guerres et Capital

1 9 3 0 d e la part d e c e r t a i n s é c o n o m i s t e s liés au stalinisme, comm


E u g e n Varga). M a i s en réalité, la politique d e réarmement avait dé à
p e r m i s d e sortir d e la d é p r e s s i o n qui m e n a ç a i t l'économie-monde
après la crise financière d e 1 9 0 7 , d o n t l'origine devait déjà être cher
c h é e dans le t r o p grand « laissez-faire » du s y s t è m e financier améri
cain. L a r e p r i s e é c o n o m i q u e p a r le r é a r m e m e n t avait conduit tout
droit à la Première G u e r r e mondiale.
Parallèlement à l'économie p e r m a n e n t e d'armement qu'elle met
en place - é c o n o m i e qui ne cessera d e croître jusqu'en 1945, et qu'il
f a u t c o m p r e n d r e avec Franz N e u m a n n c o m m e une véritable « révo-
lution industrielle » ( b a s é e sur l'industrie c h i m i q u e ) financée par
l ' E t a t n a t i o n a l - s o c i a l i s t e au p r o f i t d ' u n e monopolisation/cartelli-
sation/oligarchisation sans p r é c é d e n t ' 3 2 - , l'Allemagne nazie, tout
en réduisant les d r o i t s d u travailleur à r i e n ' 3 3 , d é v e l o p p e le welfare
c o m m e a u c u n e a u t r e n a t i o n au m o n d e . E t c ' e s t d e loin sa meil-
leure arme d e p r o p a g a n d e à u s a g e i n t e r n e , J 4 . « P e n d a n t la Seconde
G u e r r e m o n d i a l e , le R e i c h c o n s a c r a a u x a i d e s familiales la somme
totale c o n s i d é r a b l e p o u r l ' é p o q u e d e 27,5 milliards. L e s allocations
v e r s é e s aux familles allemandes r e p r é s e n t a i e n t en moyenne 72,8 %
des revenus d'avant guerre, soit près d e d e u x fois plus que ce qui reve-
nait aux familles des soldats américains (37,6 % ) et anglais (38,1 %). »
L e s p o s t e s b u d g é t a i r e s intitulés « m e s u r e s d e p o l i t i q u e démogra-
p h i q u e » d o u b l è r e n t é g a l e m e n t e n t r e 1 9 3 9 e t 1 9 4 1 . E n 1 9 4 1 , « les
pensions connurent une hausse m o y e n n e d e 15 % ». L'enseignement

132. Franz Neumann, op. cit., p. 277-292. Neumann insiste sur le fait qu'elle obéit à une
logique strictement capitalistique (IIe partie, chap. IV : « The Command Economy »)•
133. Ibid., p. 337 : « Le travailleur n'a aucun droit. » Voir toute la discussion qui s'en-
suit sur la réalité du « marché du travail libre » supposé définir le capitalisme. Cette
absence de droits du travailleur explique aussi la généralisation du salaire au rende-
ment (Leistungslobn) et une augmentation des revenus, qui, pour substantielle qu'elle
soit, couvre seulement la moitié des gains de production (à commencer par le nombre
d'heures travaillées) entre 1932 et 1938 (ibid., p. 434-436).
134. Ce qui est encore relevé par Franz Neumann: « La sécurité sociale est le seul
slogan de propagande fondé sur la vérité, et peut-être la seule arme puissante de toute
cette machine à propagande » (op. cit., p. 432).
Les guerres totales 247

supérieur était gratuit, c o m m e l'accès aux soins. O n pourra citer ici


les p r o p o s h a u t e m e n t s u r p r e n a n t s d ' u n o f f i c i e r b r i t a n n i q u e qui, à
s0n arrivée en A l l e m a g n e , en avril 1 9 4 5 , r e m a r q u e q u e « les g e n s ne
reflétaient pas la d e s t r u c t i o n . Ils avaient b o n n e mine, a v a i e n t d e s
c o uleurs, étaient plein d'entrain e t plutôt bien habillés. U n s y s t è m e
économique s o u t e n u jusqu'au b o u t p a r d e s millions d e reichsmarks
provenant d e mains étrangères e t par le pillage d e t o u t le c o n t i n e n t
montrait ici ses résultats , 3 S . »
E n c o r e f a u t - i l s o u l i g n e r la n o n - d u r a b i l i t é s u i c i d a i r e du c a p i -
talisme de g u e r r e t o t a l e nazi e t le m e t t r e en regard d e l'échelle d e
dévastation d e la plupart d e s villes allemandes o ù n'errent plus q u e
des f e m m e s - f a n t ô m e s e t des silhouettes noires chargées d e ballots...
Il y a aussi c e s r e p o r t a g e s d e V i c t o r G o l l a n c z à l'automne 1 9 4 6 dans
la zone d'occupation anglaise 1 3 6 , qui cadrent mal avec la description
de notre officier, tant s'y reflète la destruction d e tout un c o n t i n e n t
soumis à c e s f o r m e s e x t r ê m e s d ' « a c c u m u l a t i o n primitive » qu'au-
ront été - insiste Franz N e u m a n n - la germanisation et l'aryanisation
dont les démocraties occidentales se sont rendues c o m p l i c e s (avant
d'écraser le p a y s e n t i e r s o u s un tapis d e b o m b e s , « p o u r détruire le
moral de la population civile ennemie, en particulier d e s travailleurs
civils », selon l'explication de Churchill en février 1942). Raison p o u r
laquelle le p e u p l e allemand ne croit plus en la d é m o c r a t i e libérale du
statu quo. E n appelant simultanément à « l'action politique consciente
des masses opprimées », à une théorie politique non liberticide « aussi
efficace q u e le n a t i o n a l - s o c i a l i s m e » e t aux « p o t e n t i a l i t é s d ' u n e
Europe unifiée » qui saurait a p p o r t e r le welfare à t o u s ses habitants,
la conclusion du Behemotb de N e u m a n n ne laisse pas d ' ê t r e p r o f o n -
dement inquiétante , 3 7 . C ' e s t aussi que nous savons que le warfare aura

<35- Gôtz Aly, Comment Hitler a acheté les Allemands, Paris, Flammarion, 2005, p. 60,
305.
'36. Victor Gollancz, In tbe Dorkest Germany: A Recordof a Visit, Hinsdale, Henry
RegneryCo., 1947.
•37- Franz Neumann, op. cit., p. 475-476.
ioo Guerres et Capital

é t é e t c o n t i n u e r a d ' ê t r e la c o n d i t i o n f o n d a m e n t a l e d e la c o n s o m m a -
tion d e masse, à laquelle auront f o r t e m e n t c o n t r i b u é les programmes
d e d é v e l o p p e m e n t d u R e i c h en f a v e u r d e s a p o p u l a t i o n automobi-
lisêe (tbe Nazi landscapè). C e qui n e c o n t r e d i t e n rien l ' a f f i r m a t i o n
d e K a l e c k i , au d é b u t d e s a n n é e s i 9 6 0 , s e l o n laquelle « l ' e x p é r i e n c e a
m o n t r é q u e le f a s c i s m e n'est p a s un s y s t è m e i n d i s p e n s a b l e p o u r que
l'industrie d e l ' a r m e m e n t j o u e s o n rôle d e r é d u c t i o n du c h ô m a g e de
m a s s e ».
IO.

Lesjeux de stratégie
de la Guerre froide
11'batever bappens, tbesboimustgo un.
And the United States must run the show.
— Anonyme
L a G u e r r e f r o i d e est souvent définie par « la course aux armements »,
c o m m e si c'était là une spécificité de la p é r i o d e e t d e c e t t e phase du
d é v e l o p p e m e n t capitaliste. C e à quoi on o b j e c t e r a q u e le keynésia-
nisme militaire est, sous une f o r m e ou une autre, condition continuée
de l'essor du capitalisme. O u p o u r le dire a u t r e m e n t : « L A » g u e r r e
a une f o n c t i o n s t r a t é g i q u e d i r e c t e m e n t é c o n o m i q u e q u e la G u e r r e
f r o i d e r e n d s e u l e m e n t plus é v i d e n t e en a j o u t a n t à sa f o n c t i o n d e
contrôle social.
F o r t d'une é t u d e prolongée d e la conjoncture é c o n o m i q u e améri-
caine avant e t après la g u e r r e , M i c h a l K a l e c k i a f f i r m e q u e la « mili-
t a r i s a t i o n d e l ' é c o n o m i e » e s t u n e c o m p o s a n t e e s s e n t i e l l e d e la
« d e m a n d e e f f e c t i v e » keynésienne Suivant l'enseignement d e R o s a
L u x e m b u r g , les investissements militaires s o n t à ses y e u x le moyen le
plus e f f i c a c e p o u r résoudre la contradiction r e p r é s e n t é e par la réali-
sation d e la plus-value en réglant le p r o b l è m e d e la d i v e r g e n c e entre
le d é v e l o p p e m e n t des f o r c e s p r o d u c t i v e s e t la capacité du marché à
l'absorber. L e réarmement p e r m e t d e résoudre la contradiction en la

i- Cf. Michal Kalecki, « The Economie Situation in the United States as Compared
with the Pre-War Period » (1956) ; « The Fascism ofOur Times » (1964); « Vietnam and
U.S. Big Business » (1967), in TbeLastPhaseof the TransformationofCapitalism,op. cit.
ioo Guerres et Capital

contrôlant p o l i t i q u e m e n t par la guerre. T o u t au long du Golden Age


du capitalisme, les investissements militaires o n t en e f f e t permis de
ne pas traduire au prorata d e l'augmentation de la p r o d u c t i v i t é 2 l'ex-
plosion d e l'accumulation industrielle d e l'après-guerre en consom-
m a t i o n d e m a s s e , e t d o n c en a u g m e n t a t i o n d u niveau d e v i e des
travailleurs e t d e la p o p u l a t i o n - mais au c o n t r a i r e d'en contrôler
l'expansion et, le cas é c h é a n t , d e la réduire au p r o f i t d e la «part» du
BigBusiness. L e « plein emploi », insiste Kalecki, a é t é atteint grâce à
l'emploi massifdes militaires et des salariés des industries de guerre. Sans
la « guerre », chaude ou froide, pas de plein emploi. K e y n e s confirme
sur c e point l'analyse du marxiste Kalecki, qui y inclut le soubassement
militaire du plan Marshall (et plus généralement de toutes les espèces
d ' « aide é c o n o m i q u e e x t é r i e u r e » : la base et son c o n t i n g e n t ne sont
jamais bien loin). L e « keynésianisme » et la militarisation « libérale »
d e la s o c i é t é qui le s o u t i e n t s e r o n t d o n c a p p l i q u é s en A l l e m a g n e et
au J a p o n , les d e u x puissances vaincues (et o f f i c i e l l e m e n t « démilita-
risées ») de la S e c o n d e G u e r r e mondiale, avec les m ê m e s objectifs et
les m ê m e s résultats. Pendant t o u t e la G u e r r e froide, selon cette pers-
pective globale, la croissance du revenu national est avant tout le fait
d e l'augmentation d e s d é p e n s e s militaires, tandis q u e la répartition
des profits j o u e en faveur de l'intensification tous azimuts de l'indus-
trie de l'armement. L e grand récit d e s T r e n t e G l o r i e u s e s relève donc
d'une chronique de guerre. C a r il faut encore considérer que la « mili-
tarisation » d e la G u e r r e f r o i d e est le v e c t e u r majeur du développe-
ment e t du contrôle de la « recherche scientifique ». C o m m e nous le
verrons, la Big Science fait trait d'union entre le militaire e t l'industriel.
Ils c o m p o s e n t un seul complexe de recherche opérationnelle p o u r tous les
systèmes « hommes-machines » du capitalisme mondial qui atteint à
son intégration dans la G u e r r e froide. C r é a t i o n d e la G u e r r e froide, le
« GeneralIntellect » n'est pas le fruit du d é v e l o p p e m e n t générique de la
communication, de la science et d e la technologie, mais d e s énormes

2. Près de 6o% entre 1937 et 1955.


Les jeux de stratégie de la Guerre froide 253

investissements militaires qui le f a ç o n n e n t en tant q u e c e r v e a u du


Capitalisme M o n d i a l Intégré/Intégrant.
G i o v a n n i Arrighi tire d e s c o n c l u s i o n s plus g é n é r a l e s e n c o r e d e
la c o u r s e a u x a r m e m e n t s q u a n d il r e p r o c h e au m a r x i s m e e t à M a r x
lui-même d ' a v o i r n é g l i g é la f o n c t i o n « é c o n o m i q u e » e t « t e c h n o -
logique » d e la guerre. L a d o u b l e limite « é c o n o m i c i s t e » e t « t e c h -
nologiste » grevant l'appréhension du capitalisme se reproduirait
en e f f e t dans la plus l o n g u e d u r é e d e l'histoire du marxisme, j u s q u e
dans ses m é t a m o r p h o s e s les plus a c é r é e s ( o p é r a ï s m e ) . L'insistance
de M a r x sur la « s u p é r i o r i t é c o n c u r r e n t i e l l e d e la p r o d u c t i o n capi-
taliste » vis-à-vis des autres é c o n o m i e s lui fait écrire la f o r m u l e c h o c
- la p h r a s e e s t s o u v e n t c i t é e - s e l o n l a q u e l l e « le b a s p r i x d e s e s
marchandises e s t la g r o s s e artillerie a v e c laquelle [la b o u r g e o i s i e ]
d é m o l i t t o u t e les murailles d e C h i n e ». S a u f q u e , o b j e c t e A r r i g h i ,
« dans le c a s d e la C h i n e , c'est plus la f o r c e militaire q u e l'artillerie
m é t a p h o r i q u e d e s m a r c h a n d i s e s à b a s prix qui f u t e s s e n t i e l l e p o u r
assujettir l'Orient à l ' O c c i d e n t ». E t d e c o n c l u r e : « A s e c o n c e n t r e r
e x c l u s i v e m e n t s u r le r a p p o r t e n t r e c a p i t a l i s m e e t i n d u s t r i a l i s m e ,
Marx finit par n'accorder aucune attention au lien étroit q u e c e s d e u x
p h é n o m è n e s entretiennent avec le militarisme 3 . »
L a course aux armements caractérise depuis ses origines le d é v e -
loppement du Capital. « L e "keynésianisme militaire" - qui consiste
en une politique d e d é p e n s e s militaires d é b o u c h a n t sur une augmen-
tation d e revenus d e s c i t o y e n s d e l ' É t a t qui e f f e c t u e c e s d é p e n s e s ,
a c c r o i s s a n t ainsi s e s r e c e t t e s f i s c a l e s e t sa c a p a c i t é à f i n a n c e r d e
n o u v e l l e s p h a s e s d e d é p e n s e s militaires - n'est pas plus né au x x £
siècle q u e le capital financier ou l'entreprise t r a n s n a t i o n a l e 4 . » L e s
villes-États italiennes pratiquaient déjà une e s p è c e de keynésianisme
de guerre à échelle réduite.
L e m ê m e k e y n é s i a n i s m e d e g u e r r e e s t é g a l e m e n t au f o n d e -
ment du f o n c t i o n n e m e n t à l'équilibre d e s puissances entre les É t a t s

3- Giovanni Arrighi, AdamSmitbaPékin,op. r//.,p. 114-115.


4- Ibid., p. 337.
ioo Guerres et Capital

e u r o p é e n s faisant suite au traité d e W e s t p h a l i e ( c e q u e S c h m i t t n'a


pas su v o i r dans son analyse d e l'« équilibre e u r o p é e n »). Poussant
à la c o n c u r r e n c e militaire, il a o b l i g é les E t a t s à améliorer constam-
m e n t le r e n d e m e n t d e leurs entreprises e t d e leurs techniques guer-
rières en creusant le différentiel de puissance avec les autres parties
du monde. Il constitue ainsi une des clefs essentielles p o u r la compré-
hension d e l'accumulation coloniale, d o n t la c o n d i t i o n sinequa non
a é t é l'accumulation d e la f o r c e militaire. C a p i t a l i s m e et militarisme
se r e n f o r c e n t m u t u e l l e m e n t aux d é p e n s d e s autres é c o n o m i e s . « L a
s y n e r g i e e n t r e c a p i t a l i s m e , i n d u s t r i a l i s m e e t m i l i t a r i s m e , animée
p a r la c o n c u r r e n c e i n t e r é t a t i q u e , a bel e t bien e n g e n d r é un cercle
v e r t u e u x d e l'enrichissement e t d e l'acquisition de puissance pour les
p e u p l e s d'origine e u r o p é e n n e et, corrélativement, un cercle vicieux
d ' a p p a u v r i s s e m e n t e t d'assujettissement p o u r la plupart d e s autres
peupless. »
A r r i g h i e s t d o n c f o n d é à c o n c e v o i r la g u e r r e c o m m e la source
d e s innovations t e c h n o l o g i q u e s qui v o n t s e r é p a n d r e e t innerver la
« p r o d u c t i o n » e t le c o m m e r c e . L a guerre n'est-elle pas la première
m a c h i n e r i e s o c i a l e , b i e n a v a n t l ' u s i n e , à f a i r e un l a r g e u s a g e des
g r a n d e s m a c h i n e s t e c h n o l o g i q u e s ? L ' a r m é e e s t aussi la première
i n s t i t u t i o n à i n t r o d u i r e , d è s le d é b u t d u x v n e s i è c l e , la « gestion
s c i e n t i f i q u e » en standardisant les g e s t e s d e s soldats, d e la marche,
du chargement et d e l'utilisation des armes (ce qui n'avait pas échappé
à Foucault). L a « destruction créatrice », n'en déplaise à Schumpeter,
n ' e s t p a s s e u l e m e n t m u e p a r l ' i n n o v a t i o n e n t r e p r e n e u r i a l e , mais
d ' a b o r d , e t a v e c d e s c o n s é q u e n c e s b i e n p l u s d r a m a t i q u e s , par la
guerre.
L'innovation technologique et scientifique d é p e n d de la machine
sociale et, au premier rang, de la machine de guerre. Elle p e u t éclore
s u i v a n t la l o g i q u e « a u t o n o m e » d u p h y l u m m a c h i n i q u e , mais sa
sélection, son i m p l é m e n t a t i o n , son p e r f e c t i o n n e m e n t e t son appli-
c a t i o n à g r a n d e é c h e l l e à la p r o d u c t i o n e t à la c o n s o m m a t i o n sont

5. Ibid., p. 134. Arrighi renvoie l'ensemble de ce raisonnement vers Adam Smith.


Les jeux de stratégie de la Guerre froide 255

largement le f a i t d e la m a c h i n e d e g u e r r e . N o t r e a n a l y s e d e s d e u x
guerres totales, e t de c e qui v a s e poursuivre par d e nouveaux moyens
dans la G u e r r e f r o i d e , c o r r o b o r e le sens des o b s e r v a t i o n s d'Arrighi à
p r o p o s d e la révolution industrielle : « L a d e m a n d e militaire e u t , au
cours d e s g u e r r e s n a p o l é o n i e n n e s , une influence d é t e r m i n a n t e s u r
l'économie britannique : c'est à c e t t e d y n a m i q u e guerrière, e t à elle
seule, q u ' e s t d û le p e r f e c t i o n n e m e n t d e s m a c h i n e s à v a p e u r e t d e s
inventions historiques c o m m e la v o i e f e r r é e ou le navire cuirassé. E n
ce sens, la révolution industrielle qui s'opéra dans les secteurs les plus
importants - les industries d e biens d'équipement - f u t dans une large
mesure le produit d e la c o u r s e e u r o p é e n n e à l'armement 6 . »
L a course aux armements caractérisant t o u t le XXe siècle se révèle
être l ' i n s c r i p t i o n i r r é v e r s i b l e d e la g u e r r e industrielle au c œ u r du
m o d e d e p r o d u c t i o n qui s e m a n i f e s t e d é s o r m a i s , d e m a n i è r e t o u t
aussi i r r é v e r s i b l e , c o m m e « m o d e d e d e s t r u c t i o n ». L e s g u e r r e s
« industrielles » ne s o n t en a u c u n e f a ç o n une p a r e n t h è s e sanglante
dans le d é v e l o p p e m e n t é c o n o m i q u e 7 ; industrielles, elles sont c o m m e
son précipité et l'aboutissement le plus c o h é r e n t du m o d e d e p r o d u c -
tion capitaliste. E n c e sens, la G u e r r e f r o i d e ne fait q u e c o n t i n u e r e t
intensifier c e t t e inscription d e la guerre dans le C a p i t a l sous la f o r m e
ultime du libéral-keynésianisme. « D a n s le nouveau système, les capa-
cités militaires mondiales devinrent le " d u o p o l e " des États-Unis et de
l ' U R S S , mais la course aux armements s e poursuivit, e m m e n é e , cette
fois, non plus par un équilibre d e s puissances, mais p a r un équilibre
de la t e r r e u r 8 . » L a p u i s s a n c e d e s t r u c t r i c e d e l'humanité a t o m i q u e
ne s ' a r r ê t e p a s à H i r o s h i m a , H i r o s h i m a d e v i e n t le technological

6. Ibid., p. 339.
7. C'était la vision entretenue par l'administration Roosevelt pendant la guerre. Elle
est résumée de façon particulièrement acide par Philip Wylie dans son bestseller des
années 1940, Génération ofVtpers (1942) : « Beaucoup ne veulent pas se donner la peine
de se battre pour vivre tant qu'on ne les a pas convaincus que leur percolateur vivra aussi,
ainsi que leur voiture, leur toiture synthétique et leurs couches jetables » (Philip Wylie,
Génération ofVtpers, éd. augmentée, New York, Rinehart, 1955, p. 236).
8. G iovanni Arrighi, Adam Smitb à Pékin, op. cit., p. 344.
ioo Guerres et Capital

breakthrough d e la G u e r r e f r o i d e c o n d u i s a n t à l'installation, dans les


a n n é e s i 9 6 0 , d e c e n t a i n e s d e missiles n u c l é a i r e s à l o n g u e p o r t é e ,
p o i n t é s c o n t r e les m é t r o p o l e s les plus i m p o r t a n t e s d e s U S A e t de
l ' U R S S . L o i n d e mettre fin à la course bipolaire, les accords S A L T de
limitation d e s a r m e m e n t s s t r a t é g i q u e s signés en 1972 ne firent que
la r e p o r t e r « sur d'autres a r m e s qui n'étaient pas m e n t i o n n é e s dans
le traité, p o u r la b o n n e raison qu'elles n'existaient p a s 9 » encore. L e
principe d'existence de la G u e r r e f r o i d e ne sera définitivement mis à
mal qu'avec la banqueroute d e l ' U R S S , qui vient c o u r o n n e r la centra-
lisation d e s ressources militaro-industrialo-scientifiques mondiales
aux seules mains d e s É t a t s - U n i s .
L'histoire d e la G u e r r e f r o i d e est une histoire américaine écrite de
b o u t en b o u t par la superpuissance sortie vainqueur d e d e u x guerres
mondiales. Suralimentés par le plein emploi e t l'innovation techno-
l o g i q u e d e l ' é c o n o m i e d e g u e r r e qui a fait c r o i t r e la p r o d u c t i v i t é et
la c o n s o m m a t i o n d e masse avec la militarisation logistique d e l'en-
semble d e la s o c i é t é (subsomption militaire), les États-Unis s'affirment
c o m m e puissance créditrice du nouvel o r d r e global issu d e la sociali-
sation e t d e la capitalisation d e la guerre totale. E l l e p r e n d la forme
d'un impérialisme sidéterritorialiséqu'on ne p e u t q u e le dire « anti-
impérialiste » au sens où il accélère la désagrégation d e l'impérialisme
classique Il y a déterritorialisation d e l ' e x p a n s i o n , qui n'est plus
t e r r i t o r i a l e , et déterritorialisation de la guerre qui s o u t i e n t la d é c o -
lonisation n é o c o l o n i a l e e t la g é o p o l i t i q u e d e l'aide é c o n o m i q u e :
l ' u n e e t l ' a u t r e r e l è v e n t d e l ' i n v e s t i s s e m e n t du c a p i t a l e x c é d e n -
taire d a n s la p r o t e c t i o n m o n d i a l e d u m a r c h é d e la P a x A m e r i c a n a .
M a i s la G u e r r e f r o i d e n'est pas s e u l e m e n t déterritorialisation de la
g u e r r e i n t e r é t a t i q u e dirigée c o n t r e l'« impérialisme s o v i é t i q u e » et
P« e s c l a v a g e c o m m u n i s t e » ; elle est, at borne e t abroad, un nouveau

9. William McNeill, cité par Giovanni Arrighi, ibid.


10. Cf. Giovanni Arrighi, Tbe Long Twentietb Century. Money, Power and tbe Origins of
our Times, op. cit., p. 71: « Si l'on qualifie ^"impérialiste" la dynamique propre à l'hégé-
monie britannique, on est obligé de qualifier d""anti-impérialiste" l'orientation principale
de l'hégémonie états-unienne. »
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 257

régime b i o p o l i t i q u e d'endocolonisation d e l ' e n s e m b l e d e la p o p u l a -


tion soumise à XAmerican way oflife qu'il f a u t d é c i d é m e n t inscrire au
c œ u r d e la machine d e guerre du c a p i t a l R é s u m o n s avec Kissinger :
« L e mot globalisation n'est en réalité qu'un autre nom p o u r dire le rôle
dominant j o u é par les É t a t s - U n i s . »
C ' e s t d o n c aux É t a t s - U n i s que va se j o u e r le destin historial d e la
« lutte d e s classes ». É c o n o m i q u e m e n t e t p o l i t i q u e m e n t r e n f o r c é e
par le « plein e m p l o i » d e la d e u x i è m e g u e r r e industrielle, la classe
o u v r i è r e va p o u r t a n t ê t r e d é f a i t e au p o i n t d e r e n c o n t r e d u s u j e t
ouvrier avec un nouveau f o n d a m e n t a l i s m e politique, qui renouvelle
les règles du jeu d e la guerre é c o n o m i q u e en s'attaquant à l'idée même
du communisme d o n t était p o r t e u s e la R é v o l u t i o n russe. N i M a r x , ni
L é n i n e , d o n t la p r é s e n c e e s t signalée à D é t r o i t durant les g r a n d e s
grèves d e 1 9 4 6 , ne p o u r r o n t contrarier c e d é n o u e m e n t en f o r m e d e
première victoire d e la G u e r r e f r o i d e dans l'immédiat après-guerre.
Mais c'est aussi le cycle d e luttes d o n t 1 9 6 8 est le c h i f f r e mondial, e t
qui se d é p l o i e depuis la fin d e s années 1 9 5 0 aux U S A , qui s o n n e r a le
glas d e la f o r c e politique d e la « classe ». S o u s l'affrontement Capital-
Travail, à m ê m e le d é v e l o p p e m e n t d e la c o n s o m m a t i o n d e m a s s e ,
c o n t r e l ' i n s t i t u t i o n n a l i s a t i o n m a n a g é r i a l e du General Intellect, o n
trouve les luttes des colonisés d e l'intérieur, d e s N o i r s , d e s f e m m e s ,
des p r o l é t a i r e s n o n garantis par le « s y s t è m e d e l ' e n t r e p r i s e », d e s
étudiants, des nouvelles subjectivités. C e s luttes sans contradiction
centrale ni médiation générale sont les premières à explorer les condi-
tions de réalité d'une nouvelle machine de guerre anticapitaliste d o n t
les modalités présentes ne s o n t d e t o u t e é v i d e n c e plus d é t e r m i n é e s
par l'affrontement entre « m o u v e m e n t » et « organisation » qui c o u r t
tout au long des années i 9 6 0 " .

11. Voir par exemple Frances Fox Piven, Richard A. Cloward, Poor Peopk'sMovements.
Why Tbey Succeed, How Tbey Fait, New York, Vintage Book, 1979. Activistes engagés
dans le Welfare Rights Movement, les auteurs retracent dans leur livre l'importance de
ce conflit entre « organisation » et « mouvement » durant toute la période des années
i960, et au-delà.
ioo Guerres et Capital

10.1/ Cybernétique
de la Guerre froide
L a G u e r r e froide ne marque pas seulement l'entrée dans l'âge cyborg
d e la c o m m u n i c a t i o n e t du c o n t r ô l e c y b e r n é t i q u e s , e l l e e s t elle-
m ê m e une manière d e c y b o r g en c e s e n s qu'elle abrite dans sa zone
grise la G r a n d e T r a n s f o r m a t i o n d e la machine d e g u e r r e du capital
parfeedback de t o u t e s les « informations » de la g u e r r e totale indus-
triellement et scientifiquement organisée, qui devient ainsi le modèle
d e d é v e l o p p e m e n t d e l ' é c o n o m i e d e (non-)paix. D e s é t u d e s sur la
c o n d u i t e d e tir du canon anti-aérien et son automation conduisant à
l'idée d e rétroaction ( e t de s e r v o m é c a n i s m e ) jusqu'aux simulations
n u m é r i q u e s n é c e s s a i r e s à la c o n s t r u c t i o n d e la b o m b e atomique, la
p e n s é e c y b e r n é t i q u e n'est pas s e u l e m e n t n é e d e la g u e r r e - elle la
prolonge par tous/es moyens dans la gestion d ' u n e g u e r r e planétaire
virtuelle-réelle valant pour mobilisation et modélisation permanentes
de l'ensemble d e la s o c i é t é soumise au calcul d'optimisation (en bon
américain : toget numbers oui). N u l l e s c i e n c e - f i c t i o n ici I 2 , puisque
l'usine a u t o m a t i s é e est, avec l'ordinateur qui « calcule » la meilleure
stratégie p o u r gagner une guerre atomique, l'autre entité du scénario
c y b e r n é t i q u e . C ' e s t c e t t e relation c o n s t i t u a n t e entre la machine-à-
faire-la-guerre e t la machine-à-produire qui pourvoit la cybernétique
d e son sens le plus m o d e r n e (construit à partir du g r e c kubernêtikê)
de machine-à-gouverner et de machination capitalistique du gouverne-
ment des hommes. Elle c o m m a n d e à la gestion de la guerre c o m m e à la
gestion industrielle d e la s o c i é t é t o u t e entière ( j u s q u ' a u x systèmes
de santé public, d e d é v e l o p p e m e n t urbain, d'organisation de l'espace
domestique, etc.), d o n t « on pense c o m p r e n d r e e t contrôler la dyna-
mique par d e n o u v e a u x instruments dérivés des sciences formalisées
de l'ingénieur » et des techniques d e management (entendues au sens

12. On pensera à l'avertissement de Norbert Wiener : « Si les notions [de la cyber-


nétique] vous plaisent à cause de leur nom romantique et de leur atmosphère de
science-fiction, restez-en éloigné » (Norbert Wiener, « Automatization », Collected
Works, vol. IV, Cambridge et Londres, MIT Press, 1985, p. 683).
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 259

logistique le plus large, car il n'y a plus d e d i f f é r e n c e « réelle » e n t r e


t e c h n i q u e e t l o g i s t i q u e , hardware e t m a n a g e m e n t ) ' 3 . L a m a c h i n e
de g u e r r e du capital e s t le m o t e u r d e c e t t e science de l'organisation
et d e s recherches opérationnelles t e n d a n t à abolir les frontières disci-
plinaires en produisant d e s hybrides entre m a t h é m a t i q u e s « pures »
(qui s e fondamentalisent), s c i e n c e s d u r e s ( a v e c leurs é q u i p e m e n t s
m o n u m e n t a u x qui n e p e u v e n t ê t r e q u e p a r t a g é s : n a i s s a n c e d e la
Big Science), engineering et s c i e n c e s s o c i a l e s ( p a s s a n t s o u s la c o u p e
des « s c i e n c e s du c o m p o r t e m e n t » e t d e la p s y c h o l o g i e c o g n i t i v e :
béhaviourismé). P r o m u e p a r la g u e r r e d e s s c i e n c e s a p p l i q u é e s q u e
l'on vient d e g a g n e r ' 4 , c'est maintenant l'ingénierie d e la c o m p l e x i t é
qui p a s s e e n t r e ( s c i e n c e s d e la) N a t u r e e t ( d e la) S o c i é t é avec l'in-
vention d'outils p o l y m o r p h e s c o n s t r u i t s sur les m a t h é m a t i q u e s , la
logique e t les o r d i n a t e u r s ' s . L e u r s a p p r o c h e s m o d a l i s é e s e t haute-
ment f o r m a l i s é e s p o r t e n t les n o m s d e « r e c h e r c h e o p é r a t i o n n e l l e ,
théorie générale des systèmes, programmation linéaire et non
linéaire, analyse séquentielle, mathématiques de la décision, théorie
des j e u x , théorie mathématique d e l'optimisation, analyse c o û t s - b é -
n é f i c e s ' 6 ». S'ensuit une première f o r m e d e transdisciplinarité(entre

13. Dominique Pestre, « Le nouvel univers des sciences et des techniques : une propo-
sition générale », in A. Dahan et D. Pestre (dir.), Les Sciences pour la guerre (1940-1960),
Paris, Editions de l'EHESS, 2004.
14. Cf. Vannevar Bush, Modem Arms ondFreeMen. A Discussion on tbe Rote ofScience in
PreservingDemocraey, New York, Simon and Schuster, 1949, p. 27 : « La Seconde Guerre
mondiale fut [...] une guerre de la science appliquée. » Vannevar Bush était pendant la
guerre le directeur de l'Office of Scientific Research and Development (OSRD) qui
avait mis sous contrat militaire, sans les intégrer dans l'armée, la « classe scientifique »
américaine et les laboratoires de recherches universitaires les plus prestigieux (MIT,
Princeton, Columbia, etc.). Ils connaissent de la sorte un essor sans précédent.
15. Cf. Warren Weaver, « Science and Complexity », American Scientist, vol. 36,1947.
Mathématicien, science manager et directeur depuis sa fondation en 1942 de l'Applied
Mathematical Pannel (AMP) qui était un département du National Defense Research
Committee (NDRC), Warren Weaver sera étroitement associé à la création de la RAND
Corporation. RAND est l'acronyme de « Research ANd Development ». Ce premier
tbink tank de l'après-guerre a été fondé par l'US Air Force. John Von Neumann y joue
un rôle central.
16. Dominique Pestre, art. cité, p. 30.
iOo Guerres et Capital

logiciens, mathématiciens, statisticiens, physiciens, chimistes, ingé-


nieurs, é c o n o m i s t e s , sociologues, anthropologues, biologistes,
p h y s i o l o g i s t e s , g é n é t i c i e n s , p s y c h o l o g u e s , t h é o r i c i e n s d e s j e u x et
c h e r c h e u r s o p é r a t i o n n e l s d i r e c t e m e n t issus du d o m a i n e militaire)
qui s e r a f a v o r i s é e e t f i n a n c é e p a r l ' a r m é e a m é r i c a i n e (think tanks
c o m m e la R A N D C o r p o r a t i o n , a j u s t e titre c o n s i d é r é e c o m m e « la
p i e r r e d e t o u c h e i n s t i t u t i o n n e l l e d e la G u e r r e f r o i d e a u x États-
U n i s 1 ' », Summer Studies, universités) en conjonction constante avec
les grandes entreprises qu'elle contractualise en orientant leur déve-
l o p p e m e n t ( é c o n o m i e d e l'innovation). Il s'agit d o n c d'une transdis-
ciplinaritéentrepreneuriale o ù les c h e r c h e u r s , bien q u e d i r e c t e m e n t
s u b v e n t i o n n é s p a r l'appareil militaire' 8 , s o n t a m e n é s à a g e n c e r des
« réseaux d e t e c h n o l o g u e s , d e financeurs e t d'administrateurs pour
mener à bien leurs projets ' 9 ». Il s'ensuit également un nouveau mode
d e gouvernementalitétransversale à l'ensemble de la société, qui ne fait
pas « c o m m u n i q u e r » la p r o d u c t i o n d e la s c i e n c e e t la s c i e n c e de la
p r o d u c t i o n dans l'usine sans usiner d e s c i t o y e n s - c o n s o m m a t e u r s ,
selon le m ê m e principe procédural d'optimisation du c o n t r ô l e (par
régulation d'un s y s t è m e o u v e r t tenant c o m p t e du f a c t e u r d'incerti-
t u d e ) et d'extension du d o m a i n e d e circulation d e s « informations ».
E n sorte qu'à c e d o u b l e niveau, qui engage la constitution du General
Intellect du C a p i t a l i m p o s a n t la « c y b e r n é t i q u e » c o m m e la méta-
physique d ' u n e « Theory of Everything » ( A n d y P i c k e r i n g ) informée
par l'ordinateur, la G u e r r e f r o i d e ne d o n n e pas s e u l e m e n t lieu à son
expérimentation à échelle planétaire dans une épistémologie globale

17. Robert Léonard, « Théorie des jeux et psychologie sociale à la RAND », in Les
Sciences pour la guerre, op. cit., p. 85. Sur la fonction matricielle de la RAND eu égard
au montage et à la manutention de la guerre froide, voir encore Alex Abella, Soldiers of
Reason. Tbe RAND Corporation and tbe Rise of American Empire, Boston et New York,
Mariner Books, 2009.
18. L'Office of Naval Research (ONR) était rapidement devenu dans l'immédiat après-
guerre le plus important organe definancementde la recherche aux Etats-Unis.
19. Fred Tumer, From Counterculture to Cyberculture. Stewart Brant, tbe Wbole Eartb
Network, and tbe Rise ofDigital Utopianism, Chicago et Londres, Chicago University
Press, 2006, p. 19.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 261

de l'ennemi soviétique basée sur lasimulation : elle est la stratégie taplus


intensive qui soit de continuation rationnelle de la guerre totale définie par
l'indivision du « produit intérieur total » entre les domaines militaires
et civils, et par son incompatibilité avec t o u t e e s p è c e d e laissez-faire.
C e qui revient à dire q u e la G u e r r e f r o i d e e s t un projet américain d e
globalisation du c o n t r ô l e social a n i m é p a r une c y b e r n é t i q u e d e la
population.
C a r c e t t e « p r o d u c t i o n intérieure », c e t « intérieur » qui a fait la
preuve d e sa capacité de projection mondiale est celui d e la puissance
sortie v i c t o r i e u s e d e la g u e r r e à un niveau si inégalé aux plans mili-
taire, industriel, t e c h n o l o g i q u e , financier, etc., qu'il signe la fin d e la
suprématie e u r o p é e n n e e t d e ses f o r m e s c l a s s i q u e m e n t e x t e n s i v e s
d ' i m p é r i a l i s m e . L e m o n d e d ' a v a n t - g u e r r e e s t en ruine. Si la v a g u e
de d é c o l o n i s a t i o n qui t o u c h e d e plein f o u e t une E u r o p e en p l e i n e
ébullition sociale (« L a propriété, c'est la collaboration ») stimule les
nouvelles f o r m e s q u e d o i t e m p r u n t e r la f o n c t i o n globale d e la puis-
sance américaine, celle-ci d o i t faire f a c e atborne, avec la question d e
la d é m o b i l i s a t i o n e t d e la r e c o n v e r s i o n d e l ' é c o n o m i e , au p o u v o i r
ouvrier issu du « plein emploi » d e la guerre. C o ï n c i d a n t avec l'émer-
g e n c e d e la q u e s t i o n « n o i r e » e t d e s « m i n o r i t é s » (guerres raciales
de la décolonisation interné), e t a v e c le « p r o b l è m e » d e la p l a c e d e s
f e m m e s dans la s o c i é t é après leur p r é s e n c e massive à l'usine (guerre
des sexes p o u r l'égalité d e salaire m e n a ç a n t d e s e r e p o r t e r sur l'éco-
n o m i e d o m e s t i q u e 2 0 ) , la m u l t i p l i c a t i o n d e s g r è v e s p o s e d e f a ç o n
aiguë la q u e s t i o n d e la t r a n s d u c t i o n du warfare en un welfare anti-
communiste. P o u r o p é r e r la reconversion d e s « f o r c e s destructives »
m o b i l i s é e s p a r les s c i e n c e s e t les i n d u s t r i e s d e m o r t e n « f o r c e s
productives » de XAmerican way oflife (le welfare-monde de la consom-
mation d e masse d é r o u l a n t le cercle v e r t u e u x d e la richesse e t d e la
puissance), il faudra d o n c intégrer au welfare la conversion subjective

20. « Womendemandmucbmoretbantbeyusedtodo»,écritSelmaJames.«A Woman's


Place » (1952), in Sex, Race and Class. A Selection ofWritings (1952-2011), Oakland, PM
Press, 2012.
ioo Guerres et Capital

d e la population militarisée e t socialisée par l'expérience d e la guerre


totale en travailleurs individualistes s u p p o s é s c o n d u i r e la maximisa-
tion égoïste d e l'bomo œconomicus au point d e tangence optimal pour
le s y s t è m e entre les c o n s o m m a t e u r s et les producteurs. L a question
d e la p r o d u c t i o n sociale e t du travail de reproduction du travailleur
lui-même est installée au c œ u r des nouvelles stratégies cybernétiques
de la machine d e guerre du capital. Elle devra investir c o m m e jamais
auparavant la « cellule familiale » et la « condition féminine », qui n'est
pas pour rien le sujet m ê m e du f a m e u x « Kitchen Debate » entre Richard
N i x o n e t N i k i t a K h r o u c h t c h e v , en 1 9 5 9 . Il a lieu à M o s c o u , dans le
cadre d'une foire internationale où le pavillon américain consistait en
une maison-modèle d e six pièces entièrement é q u i p é e e t sur laquelle
était s u p p o s é e r é g n e r u n e f e m m e au f o y e r particulièrement « fémi-
nine »... L a g u e r r e d e s missiles (« tbe missilegap ») s e d o u b l e d'une
g u e r r e « g e n r é e » d e s m a r c h a n d i s e s (« the commodity gap ») q u e la
rhétorique nixonienne fait passer au t o u t premier plan : « Pour nous,
la d i v e r s i t é , le d r o i t d e c h o i s i r [...] e s t la c h o s e la plus importante.
C h e z nous, il n'y a pas une décision unique prise t o u t en haut par un
fonctionnaire. [...] N o u s avons d e n o m b r e u s e s usines d i f f é r e n t e s et
d e n o m b r e u s e s s o r t e s d i f f é r e n t e s d e machines à laver, si bien que les
ménagères ont le choix [...] N e serait-il pas m i e u x q u e la concurrence
p o r t e sur les m é r i t e s relatifs d e s m a c h i n e s à laver p l u t ô t q u e sur la
p u i s s a n c e d e s m i s s i l e s 1 1 ? » L a t h é o r i e du « c h o i x rationnel » passe
d o n c par la c o n s o m m a t i o n , qui n'est plus la f r o n t i è r e d ' u n f u t u r de
paix e t d e p r o s p é r i t é , mais limes du p r é s e n t d e s s i n é , designé, sur le
f r o n t d o m e s t i q u e d e la G u e r r e / P a i x f r o i d e , par la ligne blanche des
produits électroménagers.
L ' i m p o r t a n c e d e la c o m m u n i c a t i o n t i e n d r a au f a i t q u ' i l f a u t
« vendre » c e projet characteristically American - selon le titre du best-
seller p u b l i é e n 1 9 4 9 p a r un p r o f e s s e u r d e p h i l o s o p h i e à H a r v a r d ,

11. New York Times, 25 juillet 1959 (nous soulignons) ; cité et commenté par Elaine
Tyier May, HomewardSound: American Families in tbe Cold WarEra, New York, Basic
Books, 2008 (1988), p. 20 sq.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 263

Ralph B a r t o n P e r r y - c o m m e une e n t r e p r i s e c o n s o l i d a n t , à partir


du c o u p l e , un « a g r é g a t d e s p o n t a n é i t é s » dans un « individualisme
collectif» (deux expressions du m ê m e ) dont la vérité est d'un « huma-
nisme scientifique » valant p o u r ingénierie sociale de la liberté elle-même
(Lyman B r y s o n , d a n s un a u t r e o u v r a g e a c a d é m i q u e à s u c c è s é d i t é
deux ans auparavant et s o b r e m e n t intitulé Science and Freedoni) La
course aux armements qui p e r m e t d'entretenir un keynésianisme de
guerre c o n t r e l ' U R S S r e c o n f i g u r e le welfare en guerre de communica-
tion contribuant à son tour à p o s e r l'Intellect c o m m e un « instrument
de la cause nationale, une c o m p o s a n t e du " c o m p l e x e militaro-indus-
triel" 2 3 », dont la puissance se mesure aussi à la qualité de ses machines
à laver.
L e d é v e l o p p e m e n t du capital humain y p r e n d sa s o u r c e par inté-
gration des ressources civiles e t militaires dans un c o m p l e x e militaro-
industriel s c i e n t i f i c o - u n i v e r s i t a i r e p r o j e t a n t L A S c i e n c e au rang
d'endlessfrontier, s e l o n le t i t r e - m a n i f e s t e du r a p p o r t d e V a n n e v a r
Bush en 1 9 4 5 (Science; the Endless Frontier). Il sera aussitôt repris par
le général E i s e n h o w e r dans un m é m o r a n d u m d e 1 9 4 6 :

Les forces armées n'auraient pu gagner la guerre à elles seules.


Scientifiques et hommes d'affaires ont apporté des techniques et des
armes qui nous ont permis de surpasser l'ennemi en intelligence et de
l'écraser. [...] Ce schéma d'intégration doit se traduire dans un équiva-
lent adapté au temps de paix, qui non seulement permettra à l'armée
de se familiariser avec les progrès des sciences et de l'industrie, mais
absorbera dans notre planification en matière de sécurité nationale toutes
tes ressources civiles susceptibles de contribuer à la défense du pays. La réus-
site de cette entreprise dépend dans une large mesure de la volonté
de coopération de l'ensemble de la nation. Toutefois, l'Armée, en tant
qu'elle est l'une des principales instances responsables de la défense de

22. Cf. Fred Tlimer, The Démocratie Surround. Multimedia and American Liberatism
from World Warllto tbe Psycbedelic Sixties, Chicago et Londres, University of Chicago
Press, 2013, p. 157-159.
23. Clark Kerr, Tbe Uses of University, Cambridge, Harvard University Press, 1963,
p. 124.
ioo Guerres et Capital

la nation, a le devoir de prendre l'initiative de promouvoir le renforce-


ment des liens entre intérêts civils et intérêts militaires. Elle doit mettre en
place des politiques précises et un leadership administratif qui permettront à la
science, à la technologie et au management d'apporter une contribution encore
plus importante que pendant la dernière guerre1*.

M i l i t a r o - c i v i l e e t civilo-militaire, la g u e r r e t e c h n o l o g i q u e perma-
nente ne pouvait d o n c q u e f a v o r i s e r une a p p r o c h e globale e t systé-
mique intégrant les nouvelles techniques d e gestion managériale du
social dans le software du public welfare c o m m a n d é par un E t a t moins
administratif que «pro-ministratif» («pro-ministrativestate», selon le
c o n c e p t d e Brian Balogh).
L e c o u p d e g é n i e s y s t é m i q u e d e la G u e r r e f r o i d e qui commande
à sa rationalité OI (commandcontrol, communications, and informa-
tion) passant par la « fission d e l'atome social 2 5 » f u t l'invention d'une
« é t r a n g e z o n e g r i s e qui n'est ni la p a i x ni t o t a l e m e n t la g u e r r e 2 6 »
c o m m e c e t t e situation e x t r ê m e o ù t o u t e s les f o r m e s d'assujettisse-
m e n t social v o n t s e m e t t r e à d é p e n d r e directement d'un asservisse-
m e n t m a c h i n i q u e au s y s t è m e c o m m e tel, alors q u e celui-ci affirme
son immanence dans l'axiomatisation d e tous ses m o d è l e s d e réalisa-
tion selon d e s r a p p o r t s p u r e m e n t f o n c t i o n n e l s les rendant en droit
infinis. O u p o u r le dire avec D e l e u z e e t G u a t t a r i : l'axiomatique est
i m m a n e n t e e n c e s e n s q u ' e l l e « t r o u v e d a n s les d o m a i n e s qu'elle
traverse autant d e modèles dits de réalisation11 ». Il n'y a d o n c à notre
s e n s a u c u n e « t e n s i o n » e n t r e la v o l o n t é d ' a x i o m a t i s a t i o n caracté-
ristique d e la G u e r r e f r o i d e e t « c e s pratiques d ' a b o r d d é v e l o p p é e s
d a n s l ' u r g e n c e , t r è s m u l t i p l e s , b e a u c o u p plus p r a g m a t i q u e s , qu'il

24. Général Dwight D. Eisenhower, Mémorandum for Directors and Cbiefs of War
Department, General and Spécial Staff Divisions andBureaus and tbe Commanding Générais
of tbe Major Commands (1946). Subject: Scientific and Tecbnological Resources as Military
Assets.
25. Selon l'expression de Talcott Parsons.
26. Lettre de W. D. Hamilton à Georges Price, 21 mars 1968.
27. Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, op. cit., p. 567.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 265

faut e n s u i t e prolonger, élargir, formaliser, t h é o r i s e r 2 8 ». O n t o u c h e


là, au c o n t r a i r e , au moteur axiomatique d e s p r a t i q u e s transdiscipli-
naires mises en œ u v r e dans les laboratoires d e la G u e r r e f r o i d e (une
transdisciplinarité froide). L a m a c h i n e d e g u e r r e du c a p i t a l v a ainsi
pouvoir d é v e l o p p e r dans la G u e r r e f r o i d e l'axiomatique immanente
d'un nouveau capitalisme, celui d e s « systèmes h o m m e s - m a c h i n e s »,
qui impose un système d'asservissement généralisé prenant en charge
l'assujettissement dans « des procès d e normalisation, d e modulation,
de modélisation, d'information, qui p o r t e n t sur le langage, la p e r c e p -
tion, le désir, le m o u v e m e n t , etc., e t qui passent par d e s micro-agen-
cements 2 9 ». L a G u e r r e froide est en c e sens d'abord et avant tout une
guerre de subjectivation, p o r t e u s e d e c e qu'on a f o r t j u s t e m e n t a p p e l é
une véritable « révolution c o m p o r t e m e n t a l e ». Elle sera s y n o n y m e
d'une intervention étatique sans p r é c é d e n t - une déterritorialisation
d'État qui déterritorialise, médiatise e t a x i o m a t i s e l ' É t a t lui-même
en le mettant en réseau dans l'ensemble du socius - par laquelle/km;
et guerre s'identifient d a n s la « r é t r o a c t i o n » d e l ' é p i s t é m o l o g i e d e
l'ennemi extérieur sur l'ontologie de l'ennemi intérieur, qui é t e n d le
champ imaginaire d e la proposition globale d e la G u e r r e froide.
C ' e s t ainsi q u e « le " s i t c o m " [situation comedy\ t é l é v i s é investit
les f o y e r s a m é r i c a i n s à u n e é p o q u e o ù u n e s é r i e d e salles d ' o p é -
r a t i o n s [situation rooms] t o u j o u r s p l u s p e r f e c t i o n n é e s é t a i e n t
c o n s t r u i t e s d a n s les s o u s - s o l s d e la M a i s o n B l a n c h e . L a s i t u a t i o n
s'enracina dans les s c i e n c e s c o m p o r t e m e n t a l e s a m é r i c a i n e s é m e r -
gentes liées à la rationalité d e la G u e r r e f r o i d e 3 0 » et à son e x p l o s i o n
d'experts. Elle fera aussi c o m m u n i q u e r sous un t e r m e unique - celui
de containment - la p s y c h o l o g i e d e s classes m o y e n n e s (« c o n t e n i r »
ses é m o t i o n s , « s é c u r i s e r » s o n f o y e r : domestic containment) e t la

28. Cf. Amy Dahan, « Axiomatiser, modéliser, calculer : les mathématiques, instrument
universel et polymorphe d'action », in Les Sciences pour la guerre, op. cit., p. 51.
29. Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, op. cit., p. 572-573.
30. Judy L. Klein, Rebecca Lemov, Michael D. Gordin, Lorraine Daston, Paul
Erickson, Thomas Sturm, Quand ta Raison faillit perdre l'esprit. La rationalité mise à
l'épreuve de la Guerre froide, Bruxelles, Zones sensibles, 2015, p. 148.
ioo Guerres et Capital

stratégie d'« e n d i g u e m e n t » d e la puissance s o v i é t i q u e 3 ' . L e s tenants


et a b o u t i s s a n t s d e la situation r a m è n e n t à l'anticipation d e Warren
Weaver, l'éminence grise des R e c h e r c h e s opérationnelles ( O R ) ,
« Grandmaster C y b o r g » et « créateur des réseaux de recherche
transdisciplinaire » : « L a distinction entre le militaire e t le civil dans
la guerre m o d e r n e est [...] négligeable [...]. Il s e pourrait m ê m e , par
exemple, que la distinction entre guerre et paix soit passée par-dessus
bord32.»

10.2/ L e montage
de la Guerre froide
« O n peut traduire les problèmes des États-Unis en deux mots : Russia
abroad, labor at borne™ », déclare en 1 9 4 6 C h a r l e s E . W i l s o n . Ancien
E x e c u t i v e V i c e C h a i r m a n du W a r P r o d u c t i o n B o a r d , c o u r a m m e n t
en charge du W a r D e p a r t m e n t C o m m i t t e e on P o s t w a r R e s e a r c h et
f u t u r directeur d e l ' O f f i c e o f D e f e n s e Mobilization durant la guerre
d e C o r é e 3 4 , W i l s o n e s t le p r é s i d e n t d e G e n e r a l E l e c t r i c q u a n d il
livre c e t t e f o r m u l e d o n t la concision t o u t e stratégique tient sans nul
d o u t e a u x multiples qualités du sujet qui l ' é n o n c e , e t qui d e toute
é v i d e n c e sait d e u x fois d e quoi il parle. A u point q u e l'on pourrait se
risquer à é v o q u e r un « G é n é r a l E l e c t r i c 3 5 » p o u r p o i n t e r le montage
militaro-industriel du s u j e t d e l ' é n o n c i a t i o n , tel q u e celui-ci s'ap-
p r ê t e à déclarer une guerre s y m é t r i q u e sur le d o u b l e f r o n t extérieur

31. Cf. Elaine Tyler May, op. cit., chap. 1.


32. Warren Weaver, cité par Philip Mirowski, Economies Become a Cyborg Science,
Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 210, et p. 169 sq., sur « Warren Weaver,
Grandmaster Cyborg ».
33. Cf. David F. Noble, Forces of Production. A Social History ofIndustrialAutomation,
Oxford et New York, Oxford University Press, 1984, p. 3.
34. Ce qui lui donnera la main sur toute la politique économique fédérale.
35. « Electric Charlie » avait immédiatement recruté comme vice-présidents de GE
deux autres hauts responsables du War Production Board : Ralph Cordiner qui lui succé-
dera à la tête de GE, et Lemuel Boulware. La plus prestigieuse publication de GE s'inti-
tule le General Electric Forum, Defense Quarterly, et est sous-titrée « For National Security
andFree World Progress ».
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 267

et intérieur à l'horizon d e la G u e r r e f r o i d e qui la programme c o m m e


telle. P o r t é e par l'une d e s entreprises leaders d e la r e c h e r c h e scien-
tifique industrielle dans un s e c t e u r h a u t e m e n t s t r a t é g i q u e p o u r les
forces armées, c'est l'économie d e la G u e r r e froide dans son ensemble
qui d e m a n d e à être redéfinie en c o n s é q u e n c e : « Russia abroad, labor
athome. » A d é f a u t , e t selon une perspective p o s t c o m m u n i s t e autant
que postcybernétique, il paraît difficile de ne pas partager l'idée selon
laquelle le rôle de la G u e r r e froide fut, « d'un point d e v u e actuel, [...]
réellement secondaire » eu égard au « N e w D e a l p o u r le m o n d e » qui
déploiera son pouvoir, jusque dans la transformation postcoloniale du
tiers-monde, « moins par la f o r c e militaire q u e par le dollar 3 6 ».
M a i s l ' u n e e s t - e l l e si d i s s o c i a b l e d e l ' a u t r e d a n s l e s f o r m e s
nouvelles d'affirmation d e la puissance américaine e t d e c e t t e révolu-
tion managériale q u ' O r w e l l associe à une « cold war », selon l'expres-
sion qu'il f o r g e en 1 9 4 5 ? L ' a r g u m e n t a i r e s e lit c o m m e suit : « Il e s t
plus vraisemblable q u e la fin d e s g u e r r e s à g r a n d e échelle s e fera au
prix du prolongement indéfini d'une "paix qui n'estpas la paix [peace
thatisnopeacé\" [...] en privant les c l a s s e s e t les p e u p l e s e x p l o i t é s
de t o u t e c a p a c i t é d e s e r é v o l t e r e t e n r e n d a n t en m ê m e t e m p s les
p o s s e s s e u r s d e la b o m b e é g a u x sur le plan militaire »... Il y a là une
double dissuasion interne/externe d o n t l'articulation c o m m a n d e à la
G u e r r e froide c o m m e nouveau m o d e global d e gestion du « conflit »
constitutif d e la « p é r i o d e ». L a G u e r r e froide ne lui e s t pas coexten-
sive, elle est constitutive de h globalisation de la guerre civile qui tendait
à prendre son autonomie (car les classes exploitées et les peuples que
l'on v o u d r a i t priver d e t o u t p o u v o i r se révoltent bel e t bien partout
dans le m o n d e ) e t d e son « management » dans une f o r m e inédite d e
sécurité militaire produite par « un accord tacite sur le fait d e ne jamais
utiliser la b o m b e a t o m i q u e les uns c o n t r e les a u t r e s 3 7 ». C ' e s t c e t
e n t e n d e m e n t écologistique qui a charge du c o n t r ô l e d e la « m o n t é e
aux e x t r ê m e s », o ù l ' e x t r é m i t é n'est plus limite (au s e n s p o l i t i q u e

36. Michael Hardt, Antonio Negri, Empire, Paris, Exils, 2000, p. 299 sq.
37- George Orwell, « You and the Atomic Bomb », Tribune, 19 octobre 1945.
ioo Guerres et Capital

clausewitzien) mais délimitation d'une aire d e jeu impériale e t plané-


taire dont la tendance est au duel et à l'invention d'un nouveau type de
g o u v e r n e m e n t d e s populations (1984^). L a clairvoyance d e l'analyse
(n'y a-t-il pas q u e l q u e c h o s e d e très orwellien c h e z Virilio ?) pourrait
p r e s q u e f a i r e o u b l i e r q u e la p r e m i è r e b o m b e a t o m i q u e soviétique
( b o m b e A ) f u t t e s t é e en 1 9 4 9 , soit quatre ans après la publication de
l'article d ' O r w e l l , e t d e u x ans après q u e la « d o c t r i n e T r u m a n » du
containment finit d ' i m p o s e r l'expression cold war. C e qui contribue à
relativiser l'imminence e t la réalité du danger soviétique ( p o u r le dire
vite : l ' h é g é m o n i e é c o n o m i c o - m i l i t a i r e américaine ne faisait aucun
d o u t e pour Staline, qui c o m p r i t le « message » d ' H i r o s h i m a et adopta
après la g u e r r e une position défensive), du moins selon les éléments
d e langage d é v e l o p p é s p a r le p r é s i d e n t T r u m a n d a n s son discours
au C o n g r è s d e mars 1 9 4 7 : « M a c o n v i c t i o n e s t q u e la politique des
É t a t s - U n i s doit consister à soutenir les p e u p l e s libres qui résistent à
l'assujettissement que tentent d e leur i m p o s e r des minorités armées
ou des pressions extérieures. » L a disjonction (« minorités armées ou
pressions extérieures », « agression directe o u indirecte », etc.) joue
ici le rôle d ' u n e véritable s y n t h è s e inclusive : elle ne s e f e r m e pas sur
ses t e r m e s , elle a n n o n c e e t é n o n c e le caractère illimitatif de la stra-
t é g i e d e la G u e r r e f r o i d e c o m m e p r i n c i p e d e t r a n s f o r m a t i o n e t de
(re )production de l'ennemi par transfert totalisant e t totalitaire. C ' e s t
la t h è s e du c o m m u n i s m e c o m m e n o u v e a u f a s c i s m e : « L e s régimes
totalitaires, i m p o s é s a u x p e u p l e s libres au m o y e n d ' u n e agression
directe ou indirecte, minent les f o n d e m e n t s d e la paix internationale,
et partant, la sécurité d e s É t a t s - U n i s 3 9 . » Hot Hitler ci Cold Staline.
D a n s u n e s é r i e d'articles intitulée « T h e C o l d W a r » e t publiée
la m ê m e a n n é e , W a l t e r L i p p m a n n v e u t d o n n e r un t o u t a u t r e sens à
la politique d e l ' e n d i g u e m e n t II c o m m e n c e par s'étonner du renvoi

38. Publié en 1948,1984 (1948 « inversé ») télescope de façon si violente américanisme


et socialisme que le livre aura le rare privilège d'être à la fois dénoncé aux USA et interdit
en Union soviétique.
39. « Président Harry S. Truman's Adress befbre a Joint Session of Congress », 12 mais
1947 (URL : trumanlibrary.org/publicpapers/index.php?pid=2i89&st=&sti=).
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 269

exclusif à la « révolution c o m m u n i s t e » e t à l'« i d é o l o g i e m a r x i s t e »


p o u r e x p l i q u e r la s u p p o s é e c o n d u i t e e x p a n s i o n n i s t e du « g o u v e r -
n e m e n t s o v i é t i q u e » d a n s l ' a p r è s - g u e r r e , alors m ê m e q u e celui-ci
r e s p e c t e l'esprit d e s a c c o r d s d e Y a l t a , f o n d é s s u r les p o s i t i o n s d e
l'Armée r o u g e e t sur l ' i m p o r t a n c e d e sa c o n t r i b u t i o n à la d é f a i t e d e
l'Allemagne et du J a p o n : « C ' e s t l'extraordinaire puissance de l'Armée
rouge, et non l'idéologie d e Karl M a r x , qui a permis au gouvernement
russe d'élargir ses frontières » ; e t ceci, observe-t-il, dans un sens essen-
tiellement limité à la restauration de la sphère d'influence « tsariste » e t
à la « compensation » des pertes territoriales d e 1 9 1 7 - 1 9 2 1 4 ° . L ' U R S S
se c o m p o r t e d o n c c o m m e le f e r a i t t o u t e a u t r e g r a n d e p u i s s a n c e
c o n t i n e n t a l e , tandis q u e les U S A d é v e l o p p e n t une s t r a t é g i e si p e u
o r t h o d o x e (« une m o n s t r u o s i t é s t r a t é g i q u e ») q u e les v o i e s d i p l o -
m a t i q u e s m e n a n t à u n e p a x v e r a s e m b l e n t par a v a n c e minées. D ' o ù
la solution p r o p o s é e par le « c é l è b r e publiciste américain 4 1 » p o u r en
revenir à un équilibre des puissances (balance ofpower) plus classique :
réorienter « la l o g i q u e e t la r h é t o r i q u e d e la puissance américaine »
dans le s e n s du retrait d e toutes les f o r c e s a r m é e s non e u r o p é e n n e s
hors d ' E u r o p e afin d e f a i r e r e s p e c t e r l ' e n g a g e m e n t pris p a r Staline
quant à la n o n - i n t é g r a t i o n d e s p a y s d e l ' E s t dans l ' U R S S . . . B r e f , c e
que L i p p m a n n m e t en avant, c'est le déphasage d e la stratégie améri-
caine de la G u e r r e froide si l'on prend en considération le seulproblème
« Russia abroad». D ' a u t a n t q u ' a v e c la dissolution du K o m i n t e r n en
1943, la dissolution du Parti communiste américain en 1 9 4 4 (après que
les m e m b r e s du C P - U S A f u r e n t passés d e positions p r o - g r è v e à d e s

40. Cf. Walter Lippmann, Tbe Coid War. A Study in U. S. Foreign Poiicy, New York et
Londres, Harper & Brothers, 1947. La démonstration pouvait s'appuyer sur le fameux
« câble de Moscou » envoyé par George Kennan. Le chargé d'affaires américain mettait
en effet en avant le « sentiment d'insécurité » du Kremlin et l'importance du « nationa-
lisme russe ».
4>- Selon la présentation de Léon Rougier en ouverture du colloque Walter Lippmann,
qui s'était tenu à Paris du 28 au 30 août 1938. On a souvent présenté ce colloque comme
la scène primitive du « néo-libéralisme » (le terme est employé par Rougier sans faire
l'unanimité).
ioo Guerres et Capital

p o s i t i o n s anti-grève p o u r s o u t e n i r l ' e f f o r t d e g u e r r e 4 2 ) , la pression


d e Staline sur les c o m m u n i s t e s g r e c s et y o u g o s l a v e s p o u r conserver
la monarchie, ou les protestations des c o m m u n i s t e s anglais contre la
dissolution du g o u v e r n e m e n t d e coalition au lendemain d e la guerre,
nul ne p o u v a i t plus ignorer q u e Staline avait, selon les m o t s d ' E r i c
H o b s b a w m , « fait des adieux définitifs à la révolution mondiale 4 3 ».
M a l g r é la rhétorique guerrière p a r t a g é e e t le ton apocalyptique
a d o p t é p a r les s e u l s E t a t s - U n i s , la p r e m i è r e c a r a c t é r i s t i q u e de la
G u e r r e f r o i d e , rappelle e n c o r e l'historien britannique, se laisse para-
d o x a l e m e n t définir p a r l ' a b s e n c e o b j e c t i v e d e d a n g e r imminent de
g u e r r e m o n d i a l e e t la r a p i d i t é d e la r e c o n n a i s s a n c e m u t u e l l e d'un
certain « équilibre d e s p u i s s a n c e s » s e l o n , grosso modo, les lignes de
d é m a r c a t i o n d e 1 9 4 3 - 1 9 4 5 . D e 1 9 5 1 , d a t e à laquelle T r u m a n relève
d e ses f o n c t i o n s le général M a c A r t h u r qui souhaite, quitte à utiliser
l'arme nucléaire, é t e n d r e la guerre de C o r é e sur le territoire chinois
( d e v e n u R é p u b l i q u e populaire d e C h i n e en 1 9 4 9 ) , aux années 1970,
en passant par l'écrasement d e l'insurrection ouvrière d e Berlin-Est
(en 1 9 5 3 , l'année où l ' U R S S se d o t e - neuf mois après les Américains
- d e la b o m b e à h y d r o g è n e ) , puis les r é v o l t e s h o n g r o i s e ( 1 9 5 6 ) et
t c h è q u e ( 1 9 6 8 ) , é g a l e m e n t d é f a i t e s p a r les c h a r s s o v i é t i q u e s , la
G u e r r e f r o i d e entre les d e u x superpuissances p r e n d d e plus en plus
l'allure d ' u n e Paix froide4* e n t r e t e n u e p a r l'équilibre ( t o u t r e l a t i f )
d e la terreur nucléaire 4 5 sur les p o p u l a t i o n s contraintes d e « choisir
leur c a m p » (« two worldcamps », bipolarisme). O n p e n s e r a bien sûr
ici a u x a n a t h è m e s s o v i é t i q u e s c o n t r e le « titisme » e t aux avantages

42. « L e communisme est l'américanisme du x x c siècle », avait lancé le président du


Parti communiste américain, Earl Browder.
43. Eric Hobsbawm, Ages of Extremes. Tbe Sbort Twentietb Century (1914-1991),
Londres, Abacus, 1 9 9 4 , p. 1 6 8 . L a révolution socialiste mondiale est abandonnée au
profit de l'indépendance nationale.
44. Ibid., p. 226-228 (« Jusqu'aux années 1970, cet accord tacite consistant à traiter la
Guerre froide comme une Paix froide a tenu bon »). L e terme de coldpeace a été employé
dès 1950.
45. C e n'est qu'au milieu des années i 9 6 0 que l'arsenal nucléaire soviétique peut repré-
senter une menace technologiquement crédible pour le territoire américain.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 271

réciproques pris à la répression d e t o u t e e s p è c e d e « d é m o c r a t i e par


le bas » dans les pays d e l ' E s t 4 6 , mais aussi à la stratégie d e la G u e r r e
f r o i d e c o m m e m o y e n d ' i m p o s i t i o n d e l ' h é g é m o n i e a m é r i c a i n e sur
ses alliés par le biais d ' u n e réorganisation d e l ' é c o n o m i e - m o n d e vers
unc globalisation qui ne pouvait plus se satisfaire d e la restauration des
formes politico-militaires « classiques » d e la balance ofpower. A p r è s la
faillite d e la « politique f a n t ô m e » d'après laquelle l'Union soviétique,
s t r a t é g i q u e m e n t e n c e r c l é e , d e v a i t s ' e f f o n d r e r , la c o u r s e a u x arme-
ments les plus higb-tech ( b o m b e H , Stratégie A i r C o m m a n d ) s'oriente
vers u n e s t r a t é g i e d e « r e p r é s a i l l e s m a s s i v e s [massive retaliation] »
( 1 9 5 3 - 1 9 6 0 ) . S u p p o s é e éliminer la possibilité d ' u n e a t t a q u e limitée
avec des moyens conventionnels, elle vise surtout à limiter les risques
afférents aux expéditions militaires néocoloniales américaines dans la
zone la plus c h a u d e d e la première guerre froide : « C e n'est pas une
b o n n e stratégie militaire q u e d'avoir d e s f o r c e s terrestres e n g a g é e s
de f a ç o n p e r m a n e n t e en A s i e car c e l a n o u s prive d e t o u t e r é s e r v e
s t r a t é g i q u e [...]. A f i n d e g a g n e r le dynamisme \stamina\ n é c e s s a i r e
p o u r a s s u r e r la sécurité permanente, il était i m p é r a t i f d e p r o c é d e r à
des c h a n g e m e n t s 4 7 . » L a reterritorialisation s o v i é t i q u e e t la déterri-
torialisation américaine. L'administration américaine prétend ici tran-
cher d e façon « permanente » entre ses intérêts (et ses c o m p o s a n t e s )
« nationalistes », i.e. é t r o i t e m e n t géopolitiques, t o u r n é e s vers l'Asie,
et ses ambitions « internationalistes » globales dirigées vers l ' E u r o p e
p o u r a s s e o i r la l o g i q u e d e la G u e r r e froide sur une base (exclusive-
m e n t ) stratégique. B i e n q u e l'administration américaine ait é t é inca-
pable de se tenir à c e « choix », la direction est bel e t bien d o n n é e : il
revient au great-power management d e p r e n d r e en charge la g é o p o l i -
tique du nouvel impérialisme.

46. C o m m e l'écrivait Castoriadis en 1 9 7 6 , il Faisait « peu de doute que Reagan et


Brejnev tomberaient d'accord sur la Hongrie » (Cornélius Castoriadis, « L a source
hongroise », Libre, n° 1,1977).
47. Discours du secrétaire d ' E t a t John Foster Dulles devant le Council on Foreign
Relations (12 janvier 1954). N o u s soulignons.
ioo Guerres et Capital

D a n s c e p a s s a g e d e la « D é f e n s e », sur laquelle p o u v a i t encore


faire f o n d la d o c t r i n e originale du containment, à la « S é c u r i t é perma-
nente », on touche au changement d e paradigme d o n t est porteuse la
G u e r r e / P a i x f r o i d e : soit la prorogation indéfinie d'une paix qui n'est
pas la paix du f a i t d e la menace stratégique d ' u n e g u e r r e si ontologi-
q u e m e n t absolue (la destruction totale, la mort universelle) p o u r l'en-
s e m b l e des populations civiles que l'économie d e guerre permanente
q u ' e l l e p r o m e u t e s t s y n o n y m e (à l ' O u e s t , le m e n e u r d e j e u ) d'un
travail d e reprogrammation d e la v i e s o c i a l e dans son e n s e m b l e . C e
q u e Paul Virilio qualifie d'endocolonisationet qu'il f a u t rapporter à
l'obsession de la question du contrôle dans une séquence historique où
la suprématie capitalistique américaine est au départ moins menacée
abroad par le risque d'une globalisation de la menace soviétique, qu'a/
home, au c œ u r du « système international du capital », avec l'explosion
des luttes ouvrières et d e la guerre raciale attisées par la tumultueuse
démobilisation d e l'automne 1 9 4 5 49 .

10.3/ Le Détroit
de la Guerre froide
En c e t t e année 1 9 4 6 d e premières reconversions d e s industries d'ar-
m e m e n t en industries d e paix et d e bien-être ( d o n t les f e m m e s sont
l a r g e m e n t e x c l u e s 5 0 ) , e t d e s a b o r d a g e d e la p o l i t i q u e d e c o n t r ô l e
des prix (par l'administration T r u m a n ) , les luttes ouvrières viennent
couronner d e la façon la plus inquiétante le crescendo impressionnant
du n o m b r e d e grèves, d e débrayages sauvages (auxquels prirent part
plus d e 8 millions d ' A m é r i c a i n - e - s ) e t d ' é m e u t e s raciales ( D é t r o i t ,

48. Paul Virilio, Sylvère Lotringer, Pure War, nouvelle éd. augmentée, L o s Angeles,
Semiotext(e), 2 0 0 8 , p. 68.
49. C'est la menace de mutineries qui accélère la démobilisation. L e s 1 0 millions de
soldats démobilisés représentent 2 0 % de la force de travail américaine en 1945.
50. Plus de 2 millions d'ouvrières sont renvoyées dans leur foyer entre 1 9 4 5 et 1947-
Durant ces mêmes années, les femmes qui restent à l'usine, dans les bureaux ou dans
les emplois commerciaux voient leurs salaires baisser de plus de 25 % par rapport aux
années de guerte.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 273

H a r l e m , B a l t i m o r e , L o s A n g e l e s , S a i n t L o u i s . . . ) d u r a n t le « N e w
Deal de g u e r r e ». P o u r r e p r e n d r e les c h i f f r e s d e M a r i o T r o n t i , qui
n'aura pas é t é le seul à d é t e c t e r la p r é s e n c e d e Marx à Détroit : en
1 9 4 6 , 4 9 8 5 g r è v e s m o b i l i s e n t 4 6 0 0 0 0 0 o u v r i e r s , soit 1 6 , 5 % d e la
force d e travail 5 1 qui c o m p t e alors plus d e 15 millions d e s y n d i q u é s .
On c o m m e n c e à d i r e ( e t à lire) q u e le p h é n o m è n e e s t « aussi alar-
mant p o u r le m o n d e d e la finance q u e la m o n t é e d e l'influence sovié-
tique à l'étranger ». L e magazine Life titre : « A M a j o r U . S . P r o b l e m :
Labor 5 2 . » O n s ' a c c o r d e à p e n s e r q u e c'est la plus grave crise indus-
trielle d e l'histoire a m é r i c a i n e (la G r a n d e D é p r e s s i o n a p p a r t i e n t à
un tout autre registre) e t q u e la v a g u e des grèves d e 1946, qui d é f e r l e
aussi sur l ' E u r o p e e t le J a p o n , e s t la plus i m p o r t a n t e d e l ' h i s t o i r e
du capitalisme. L e c h r o n i q u e u r é c o n o m i q u e d'un bulletin patronal
é v o q u e la m o n t é e d ' u n e « g u e r r e civile c a t a s t r o p h i q u e 5 3 ». L ' a n n é e
p r é c é d e n t e , S c h u m p e t e r avait p r o n o s t i q u é le « déclin d e la s o c i é t é
capitaliste » et son incapacité à faire f a c e aux immenses nécessités d e
l'après-guerre. C ' e s t dans ce c o n t e x t e que General Electric connaît sa
première grève nationale (« Pour la première fois de l'histoire d e votre
entreprise, toutes ses usines du pays sont f e r m é e s par un m o u v e m e n t
de g r è v e »). E l l e s e c o n c l u t , après trois mois d e p i q u e t s d e g r è v e e t
d'occupations, d e meetings d e masse, d e n o m b r e u s e s grèves d e soli-
darité avec le soutien d e t o u t e s les collectivités locales d i r e c t e m e n t
ou indirectement impliquées, par la capitulation d e la direction sur
la q u e s t i o n d e s salaires qui avait lancé le m o u v e m e n t . E n c o u r a g é e
au niveau gouvernemental, la c o n t r e - o f f e n s i v e privilégiera une lutte

51. Mario Tronti, Ouvriers et capital, Paris, Christian Bourgois Editeur, 1977 (ire éd.,
1966), p. 348. Le Bureau of Labor Statistics comptabilise 116 millions de jours de grève
pour l'année 1946. La ville de Détroit symbolise la capitale mondiale de l'automobile,
c'est-à-dire la première industrie de l'après-guerre, et l'un des lieux de naissance du
« complexe militaro-industriel ». Détroit avait été qualifié pendant la guerre d'« arsenal
de la démocratie».
52- Les magazines Time (pour la précédente citation) et Life sont cités par David F.
Noble, op. cit., p. 22, p. 27.
53- Whiting Williams, « The Public is Fed Up with the Union Mess », Factory
Management and Maintenance, vol. 104, janvier 1946.
ioo Guerres et Capital

sans merci contre le syndicat et sa direction « communiste » (elle sera


a p p e l é e à t é m o i g n e r d e v a n t le House Commitee o n U n - A m e r i c a n
Activities54), e t l'« évolution » du système de négociations collectives
dans le s e n s d e la d é f e n s e d e s intérêts d e la « libre e n t r e p r i s e » : ce
premier volet est stimulé par la loi Taft-Hartley qui vient d'être votée
( j u i n 1 9 4 7 ) 5 5 e t en f a v e u r d e laquelle General Electric avait exercé
au Sénat un l o b b y i n g e f f i c a c e , d o u b l é d ' u n e c a m p a g n e d'opinion
sans p r é c é d e n t . Il y a aussi la reprise en main d e la discipline dans les
ateliers : a c c o m p a g n é e d'un très e f f i c a c e « Job Marketing» (le boulwa-
risms6), elle sera a x é e sur l'installation d e nouvelles machines-outils
e t un a m b i t i e u x p r o g r a m m e d ' a u t o m a t i o n au long c o u r s ( N o r b e r t
W i e n e r est a p p r o c h é par G E en 1 9 4 9 , il décline l'invitation). Si l'au-
t o m a t i o n e s t p a r e l l e - m ê m e l'agent d e la m o b i l i t é du capital et de
sa d é c e n t r a l i s a t i o n h o r s d e s b a s t i o n s o u v r i e r s ( s e l o n la stratégie
suivie par Ford e t General Motors p o u r maîtriser le c o û t du travail
e t a f f a i b l i r la p u i s s a n c e d e s s y n d i c a t s ) , c'est plus s p é c i f i q u e m e n t la
« commande numérique » (N/C: Numerical Controlsystem) qui est
privilégiée c h e z General Electric. Pourtant plus c o û t e u s e , complexe
e t d i f f i c i l e à maîtriser q u e la t e c h n i q u e d e p r o g r a m m a t i o n d i t e par
« Record - Play Back », elle présentait l'avantage sur celle-ci d e tota-
lement retirer la maîtrise de la machine-outil d e s mains d e s ouvriers
les plus qualifiés e t les plus organisés p o u r r e d o n n e r t o u t le pouvoir/

54. L e syndicat des « électriciens » - United Electrical, Radio and Machine Workers
o f America ( U E ) - avait de fait la direction communiste la plus forte des Etats-Unis.
C o m m e le dit Ronald W . Schwartz dans son analyse des auditions devant le House
C o m m i t e e on Un-American Activities, « si des gens étaient pris pour cible à cette
Tbe Electrical
époque, c'était assurément les leaders d ' U E » (cf. Ronald W. Schwartz,
Workers. A History of Labor at General Electric and Westingbouse (1923-60), Urbana et
Chicago, University o f Illinois Press, 1983, p. 175*?.).
55. N o u s avons déjà vu qu'outre sa clause « anticommuniste », la loi Taft-Hartley
mettait fin au système du close shop rendant obligatoire l'adhésion au syndicat. Elle
impose également un préavis de grève de 8 0 jours dans les secteurs « d'intérêt national ».
56. Forgé sur le nom de Lemuel Boulware. O u comment obtenir la loyauté des ouvriers
et lutter contre l'influence des syndicats (avant de les phagocyter) : une main de fer
(« take-it-or-leave-it », en traduction syndicale) dans un gant de velours (« The Silk Gbve
oftbe Company »). N o u s revenons plus loin sur ce boulwarisme.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 275

c o n t r ô l e du p r o c è s d e p r o d u c t i o n au m a n a g e m e n t - « e t p o u r q u o i
devrait-on s e priver d e le c o n t r ô l e r 5 7 ? » L e commanditaire c o n s t a n t
des travaux d e r e c h e r c h e s u r la machine-outil e t p r o m o t e u r infati-
gable d e l'usine a u t o m a t i s é e (computer-integratedautomaticfactory)
de la « s e c o n d e révolution industrielle» n'est autre que l ' U S Air Force,
qui avait p e s é de tout le poids de ses contrats avec G E pour imposer la
voie numérique. C o n f r o n t é à une lutte d e classes menaçant d e faire de
la révolution sociale la condition du welfare state, e t du « plein emploi »
s o u s c o n t r ô l e o u v r i e r 5 8 , la s e u l e r é p o n s e p o s s i b l e à sa d r a s t i q u e
maîtrise (loi T a f t - H a r t l e y ) , à sa libéralisation ( E m p l o y m e n t A c t ) 5 9
et à la menace de sa réorientation vers les vétérans (blancs) du warfare
state60, le c o n t r ô l e techno-managérial de la p r o d u c t i o n devenait, au
nom du m o n d e libre e t d e la libre entreprise, une première fin en soi
de la croisade anticommuniste du « G é n é r a l E l e c t r i c ».
Si l'année 1 9 4 6 se conclut avec la déclaration du président T r u m a n
selon laquelle la m u l t i p l i c a t i o n d e s g r è v e s « e m p ê c h e d e d é c l a r e r
que la g u e r r e e s t d é s o r m a i s f o r m e l l e m e n t t e r m i n é e 6 ' », c'est bien à
la G u e r r e froide qu'il reviendra d e d é f a i r e l'ennemi intérieur (warat
borné) p o u r associer les f o r c e s vives d e l ' é c o n o m i e américaine à une
guerre v i r t u e l l e - r é e l l e (un é t a t p e r m a n e n t d e virtualemergency) si

57. Cf. David F. Noble, op. cit., chap. 7, en part. p. 155-167,190-192.


58. Que signifiait d'autre en effet la demande des ouvriers américains A'ouverture
des livres de compte des entreprises, sinon le pouvoir ouvrier ? Ce que Tronti énonce d'une
formule : « lire Marx dans les choses ».
59. Le projet de loi sur le Full Employment de 1945, donnant droit à un « emploi utile,
rémunérateur, régulier et à temps plein », est devenu en 1946 l'Employment Act. On y
affirme qu'il est de la « responsabilité du gouvernement de [...] promouvoir la libre entre-
prise [...] sous le régime de laquelle tous ceux qui sont désireux de travailler pourront
se voir offrir un emploi ». Comme le dira un sénateur démocrate dénonçant la pression
des Républicains au Sénat pour vider de sa substance la loi de 1945, « à la fin, cela reve-
nait à dire que quelqu'un qui n'avait pas de travail avait le droit de se mettre en quête
d'un emploi ! »
60. Les chiffres du monde ouvrier sont pourtant ici encore assez éloquents : entre
1940 et 1945, on compte au titre des accidents du travail 88 000 morts et 11 millions
de blessés.
61. Allocution du 12 décembre 1946.
ioo Guerres et Capital

matériellement e t stratégiquement profitable. D'autant qu'elle n'in-


terdisait pas d e p r o s p é r e r e t d e capitaliser sur les « conflits locaux »,
selon les schémas les plus classiques du keynésianisme d e guerre. « La
g u e r r e d e C o r é e n o u s a s a u v é », c o n f i e r a l'un d e s a r c h i t e c t e s de la
G u e r r e froide, qui proposait (et o b t i n t ) une augmentation d e 3 0 0 %
des d é p e n s e s militaires ( p o u r atteindre 5 0 milliards d e dollars par an).
Il visait à c o u p sûr autant le risque d e «récession» que la m e n a c e d'un
isolationnisme p o u v a n t b r i s e r l'essor du l e a d e r s h i p américain sous
les auspices des accords d e B r e t t o n W o o d s ( 1 9 4 4 ) , d e l'Organisation
d e s N a t i o n s unies e t de l ' U n e s c o ( 1 9 4 5 ) , du plan Marshall ( 1 9 4 7 ) et
de l'Alliance atlantique ( 1 9 4 9 ) . L e président T r u m a n expliquait
dans sa déclaration du 12 mars 1947 : « Si nous vacillons dans notre
leadership, nous p o u v o n s mettre en péril la paix mondiale - mais ce
qui est certain, c'est que nous mettrons en péril le bien-être [welfare]
d e n o t r e nation. » C ' e s t au n o m d e c e m ê m e welfare américain qu'il
met en avant une affaire d'investissement - e t d e retour sur investis-
s e m e n t - p o u r justifier auprès du C o n g r è s l'octroi d ' u n e aide finan-
cière aux régimes grec et turc après que la G r a n d e - B r e t a g n e eut retiré
son soutien aux f o r c e s « anticommunistes » (aux prises avec c e qui est
qualifié dans le m ê m e discours d'« activités terroristes ») : « L e s États-
U n i s o n t d é p e n s é 3 4 1 milliards d e dollars p o u r g a g n e r la S e c o n d e
G u e r r e mondiale. C ' e s t là un investissement dans la liberté et la paix
mondiales [...] Il est parfaitement naturel que nous souhaitions sécu-
riser c e t investissement e t nous assurer qu'il n'a pas é t é vain 62 . »
Q u a n d les i n s t i t u t i o n s m i l i t a r o - s é c u r i t a i r e s e t financières du
nouvel o r d r e mondial d e v i e n n e n t « aussi c o m p l é m e n t a i r e s q u e les
l a m e s d ' u n e paire d e c i s e a u x 6 3 », la paire en q u e s t i o n t r a n c h e vite
avec la vision rooseveltienne du m o n d e unifié par un désir universel de
paix soutenu par les « nations pauvres aspirant à l'indépendance ainsi

62. Déclaration du président Truman du 12 mars 1947.


63. Selon un propos d'Henry Morgenthau, secrétaire américain au Trésor sous la prési-
dence de Franklin D. Roosevelt, en 1945.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 277

qu'à une égalité avec les pays riches64 ». P o r t é e par un idéal d e d é c o -


lonisation e t d e d é v e l o p p e m e n t , l'Organisation d e s N a t i o n s unies
n'imposait pas seulement le nouveau droit international c o m m e insti-
tutionnalisation c o n c r è t e d e l'idée d e g o u v e r n e m e n t mondial - elle
s'imposait à t o u s ses m e m b r e s c o m m e l'incarnation supranationale
de toutes les idées politiques américaines que R o o s e v e l t avait redéfi-
nies dans un premier « N e w Deal » p o u r le m o n d e , à l'occasion d e son
fameux FourFreedoms Speech d e janvier 1 9 4 1 qui préparait la nation à
l'entrée en guerre pour ta paix civile et la paix internationale6*. L a gouver-
nementalité du m o n d e serait ainsi unifiée (« one world») non c o n t r e
l ' U R S S , mais d a n s un d é p a s s e m e n t radical du m o d è l e impérialiste
et colonialiste anglais 6 6 par e x t e n s i o n du N e w D e a l qui, après avoir
apporté la sécurité sociale aux américains, serait le garant e f f e c t i f d e la
sécuritépolitique et commerciale p o u r les p e u p l e s du m o n d e . « L'aide à
la R u s s i e e t a u x autres p a y s p a u v r e s d e v a i t avoir le m ê m e e f f e t q u e
les programmes d'aide sociale aux Etats-Unis - leur a p p o r t e r la sécu-
rité nécessaire p o u r venir à b o u t du chaos e t les e m p ê c h e r d e t o m b e r
dans la v i o l e n c e r é v o l u t i o n n a i r e . D a n s le m ê m e t e m p s , c e s p a y s
seraient inextricablement aspirés dans le marché mondial renouvelé.
Ainsi intégrés au s y s t è m e général, ils d e v i e n d r a i e n t r e s p o n s a b l e s , à
l'instar d e s syndicats américains p e n d a n t la g u e r r e 6 7 . » Q u e c e n'ait

64. Dans lerésuméde la doctrine rooseveltienne proposé par Giovanni Arrighi, Adam
Smith à Pékin, op. cit., p. 320.
65. FourFreedoms Speech de Roosevelt, qui énonçait (avant Pearl Harbour) les prin-
cipes et les urgences d'un New Deal de guerre sur un plan intérieur comme extérieur
comptait avec cette phrase-pivot, autour de laquelle s'articulait tout le discours : « Il
ne s'agit pas là de la vision d'un lointain millenium. Il s'agit d'une base précise pour un
monde réalisable à notre époque et durant notre génération. »
66. Michael Howard insiste sur le fait que durant la guerre, « aux yeux de nombreux
libéraux américains, le véritable obstacle à la mise en œuvre du nouvel ordre mondial
se trouvait en Grande-Bretagne, avec sa zone économique de préférence impériale, sa
zone sterling, son habileté machiavélienne sur le terrain de power politics, son empire
colonial tenant sous son joug des millions de personnes de couleur » ( War and tbe Libérai
Conscience, London, Temple Smith, 1978, p. 118).
67. Franz Schurmann, Tbe Logic ofWorU Power: An Inquiryinto tbe Origins, Currents,
and Contradictions of World Politics, New York, Panthéon Books, 1974, p. 67.
ioo Guerres et Capital

pas é t é e x a c t e m e n t le cas (ou que c e s derniers aient eu le plus grand


mal à tenir c e rôle de « responsabilité », malgré l'alliance avec le Parti
d é m o c r a t e n o u é e durant la g u e r r e ) , et q u e c e ne le soit plus du tout
en 1 9 4 6 du point d e v u e m ê m e de T r u m a n , est d e t o u t e évidence un
f a c t e u r non négligeable p o u r la mutation de la mondialisation réfor-
miste r o o s e v e l t i e n n e en p o l i t i q u e t r u m a n i e n n e du « m o n d e libre».
C e t t e d e r n i è r e assimilera le c o m m u n i s m e à une f o r m e mondiale de
« terrorisme » afin d e mieux intégrer à la stratégie d e la G u e r r e froide
son ressort essentiel d'indétermination entre guerre e t paix, guerre
et politique, intérieur e t extérieur, endocolonisation et (contrôle de
la) d é c o l o n i s a t i o n ( o u n é o c o l o n i s a t i o n ) . . . L a t r a n s f o r m a t i o n de la
g u e r r e civile m o n d i a l e en guerre globale p o u r la s é c u r i t é du nouvel
impérialisme américain e x i g e d e faire p a s s e r au premier plan apoli-
tique intérieure, c'est-à-dire 1 e s guerres de classes, de races, et de sexes, dans
c e c o n s t a t d r e s s é par G i o v a n n i Arrighi selon lequel « le C o n g r è s et
les milieux d ' a f f a i r e s é t a i e n t bien t r o p " r a t i o n n e l s " dans leur calcul
du c o û t e t d e s b é n é f i c e s financiers d e la p o l i t i q u e e x t é r i e u r e du
pays p o u r a c c o r d e r les m o y e n s n é c e s s a i r e s à la mise en œ u v r e d'un
plan aussi p e u réaliste » q u e celui du N e w D e a l rooseveltien pour le
monde68.
L a p r e m i è r e o b j e c t i o n avait é t é p o r t é e par les s é n a t e u r s démo-
crates d e s E t a t s du S u d d e s E t a t s - U n i s (laBlack Belt) qui é t a i e n t à
la f o i s les meilleurs administrateurs d e s lois ségrégationnistes (« tbe
ruleofjim Crow ») e t les soutiens obligés du président R o o s e v e l t au
C o n g r è s 6 9 . E l l e se laisse r é s u m e r par c e t t e u n i q u e q u e s t i o n attisée
p a r la multiplication d e s é m e u t e s racistes/raciales d a n s plus d e 45
villes a m é r i c a i n e s ( d o n t D é t r o i t , o ù R o o s e v e l t avait dû e n v o y e r la

68. Giovanni Arrighi, Adam Smith à Pékin, op. cit., p. 322. Voir également TbeLong
Twentietb Century (op. cit., p. 286).
69. Dans des textes de 1939, C.L.R. James qualifiait déjà d'« escroquerie » la politique
du welfare, et plus généralement du Parti démocrate, vis-à-vis des Noirs : « C'est le Parti
démocrate, le parti de Franklin Roosevelt, rappelle-t-il à maintes reprises, qui contrôle
les gouvernements des États du Sud ».
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 279

t r o u p e 7 0 ) p o u r la seule a n n é e 1 9 4 3 , et p a r leur reprise dans l'immé-


diat a p r è s - g u e r r e 7 ' : « L e s habitants noirs du S u d d e s E t a t s - U n i s e t
d ' A f r i q u e méritaient-ils la " l i b e r t é d e v i v r e à l'abri d e la p e u r " 7 2 ? »
publiés en 1 9 4 4 - 1 9 4 5 , les l i v r e s - i n t e r v e n t i o n s d e W . E . B . D u B o i s
(Color and Democracy), W a l t e r W h i t e (A Rising Wind) e t R a y f o r d
W. Logan (Wbat tbeNegro Wants) ne m a n q u a i e n t pas d e m e t t r e e n
avant le c a r a c t è r e international, c ' e s t - à - d i r e à la f o i s impérialiste et
colonialiste, d e l'« inégalité d e s races » p o u r faire valoir q u e la q u e s -
tion d e politique intérieure/extérieure d o n t elle était p o r t e u s e était
loin d'être exclusivement « sudiste ». Elle impliquait en e f f e t \z double
délégitimation d e la c o n s t r u c t i o n raciale d e l'identité américaine e t
des puissances coloniales e u r o p é e n n e s . C o n f i r m a t i o n malheureuse
de l'argument afro-américain, la C h a r t e d e s N a t i o n s unies mariera le
principe d e non-discrimination (voté par une délégation américaine
divisée) avec le r e s p e c t d e la s o u v e r a i n e t é nationale, qui interdisait
de c o n d a m n e r le colonialisme c o m m e tel et réservait, dans les faits, à
la politique intérieure américaine (entre les mains d e s « É t a t s ») l'ap-
plication d e la légalité internationale e t d e la juridiction f é d é r a l e 7 3 .
Dans les faits toujours, la s é g r é g a t i o n raciale n'avait pas b e s o i n d e s
lois du « S u d » p o u r ê t r e p r a t i q u é e sur l ' e n s e m b l e du territoire (en
particulier quant à l'emploi et au logement, qui avaient é t é l'objet d e s

70. Voir l'article du même C.L.R. James écrit à la suite des émeutes de Détroit, « Le
pogrome racial et les Nègres » (1943), in Sur la question noire aux Etats-Unis (1935-1967),
Paris, Syllepse, 2012.
71. Après les « batestrikes » des années de guerre et la guerre raciale (race war) qu'elles
avaient déclenchée, il y eut la vague de « mort blanche » orchestrée par le Ku Klux KJan.
Elle avait touché en priorité les vétérans noirs de retour dans les Etats du Sud.
72. Thomas Borstelmann, Tbe Cold War and tbe Color Line. American Race Relations
in the GlobalArena, Cambridge et Londres, Harvard University Press, 2001, p. 29. La
« liberté de vivre à l'abri de la peur [freedomfromfear] » est la quatrième grande liberté
« rooseveltienne », aux côtés des libertés d'expression, religieuse, et de la « liberté de
vivre à l'abri du besoin \fireedomfrom want] ».
73- Seule organisation afro-américaine participant à la conférence fondatrice des
Nations unies, la délégation du Council on Afrïcan Affairs (CAA) n'avait pas manqué
de faire valoir que la seule représentation des Etats-nations à l'Assemblée générale reve-
nait à exclure les peuples colonisés ou tout groupe ethnique discriminé par son Etat.
ioo Guerres et Capital

luttes d e s ouvriers noirs syndicalisés durant la guerre). Inversement,


c ' e s t « J i m C r o w » qui fait é c h e c à l ' o p é r a t i o n D i x i e l a n c é e en 1946
par le C o n g r e s s Industrial O r g a n i z a t i o n ( C I O ) p o u r é t e n d r e à l'in-
dustrie textile d e s E t a t s du S u d les v i c t o i r e s syndicales o b t e n u e s au
N o r d . L a réalité d e la lutte du « m o n d e libre » c o n t r e l'« esclavage »
c o m m u n i s t e (freedom versus slavery d a n s le d i s c o u r s d e T r u m a n )
p r e n d ici d e s a c c e n t s d e p r o p a g a n d e f a c e à u n e s i t u a t i o n c o n n u e
d e t o u s o ù le « rideau d e f e r » trouvait à s'appliquer d a n s une nation
divisée du N o r d au S u d par la colorline. L e r a p p o r t final d u président
d u C o m m i t t e e o n C i v i l R i g h t s , r e n d u en o c t o b r e 1 9 4 7 , f a i t d'ail-
leurs r e p o s e r t o u t e s o n a r g u m e n t a t i o n sur le f a i t q u e les « manque-
m e n t s » en matière d e d r o i t s civils s o n t un « s é r i e u x o b s t a c l e » pour
le leadership américain dans le m o n d e . D a n s la reprise d e l'argument
p a r T r u m a n , la s u p r é m a t i e a m é r i c a i n e sur un m o n d e en v o i e accé-
lérée d e d é c o l o n i s a t i o n ( A s i e , M o y e n O r i e n t ) préside o u v e r t e m e n t ,
athome, au r e c o d a g e d e la g u e r r e d e s races en « d e r n i è r e s imperfec-
tions » à « c o r r i g e r 7 4 » d e la d é m o c r a t i e du capital, pour ne pas donner
des armes à l'adversaire communiste en fragilisant la position morale des
E t a t s - U n i s . M a i s , q u o i qu'il en c o û t e , et au r i s q u e d e d é s t a b i l i s e r le
p r i n c i p e m ê m e d ' u n e d é f e n s e libérale et a n t i c o m m u n i s t e d e s droits
c i v i q u e s (elle sera e m p r u n t é e par d e n o m b r e u x l e a d e r s d u mouve-
m e n t a f r o - a m é r i c a i n 7 S ) , l'axe E s t - O u e s t d o i t intégrer l'axe N o r d - S u d
d e s p u i s s a n c e s c o l o n i a l e s e u r o p é e n n e s ( e t d e l e u r s s a t e l l i t e s ) de
p l u s en plus r e s s e r r é e s sur... l ' A f r i q u e . O n c r a i n t d ' a u t a n t plus les
d a n g e r s d ' u n e « i n d é p e n d a n c e p r é m a t u r é e » q u e les intérêts é c o n o -
m i q u e s américains y s o n t e n g a g é s d e f a ç o n croissante. E n t r e autres
mérites, la guerre d e C o r é e p e r m e t t r a d e m e t t r e fin au timide et tout

74. « Nous devons corriger les dernières imperfections que présente encore notre
pratique de la démocratie », affirme Truman dans son discours sur les droits civils du i
février 1948. Truman n'avait pas trouvé mieux que Charles E. Watson, le président de
General Electric, pour... présider le comité en charge de la question des droits civils.
75. Y compris Walter White, secrétaire exécutif de la National Association for the
Advancement ofColored People (NAACP), dont nous avons mentionné plus haut le
livre. Du Bois démissionnera en conséquence de la NAACP en 1948.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 281

stratégique r é f o r m i s m e racial d e l ' a d m i n i s t r a t i o n a m é r i c a i n e 7 6 -


après q u e celle-ci e u t interdit la discrimination dans les f o r c e s a r m é e s
(juillet 1 9 4 8 7 I ) , q u e l'on v a d e v o i r r e m o b i l i s e r au n o m d e s i d é a u x d e
liberté d e la D é c l a r a t i o n u n i v e r s e l l e d e s d r o i t s d e l ' h o m m e . C ' e s t ,
au s e n s le plus a m é r i c a i n d u t e r m e , la r e p r é s e n t a t i o n « libérale » d e
Cypsélos. E l l e sera c o n t e m p o r a i n e d u t o u r n a n t a n t i c o m m u n i s t e d e
la plus g r a n d e partie du m o n d e syndical e t d e l'abandon d e son agenda
civique e t internationaliste au profit d e l'adhésion au plan Marshall 7 8 .
Dans le S u d , e t en particulier e n A l a b a m a , un an a p r è s avoir e n d o s s é
le plan Marshall, la C I O s'était c h a r g é e d e m e t t r e au p a s les a n t e n n e s
syndicales les plus radicales a v e c l'aide d ' é l é m e n t s p r o c h e s du K K K .
L e p r o b l è m e n'est alors plus celui d e la s é g r é g a t i o n raciale - mais d e s
m o u v e m e n t s d e c o n t e s t a t i o n noirs, qui d e v i e n n e n t u n e m e n a c e p o u r
la « s é c u r i t é nationale » 7 9 .
Relayée par des e f f o r t s de communication inlassables pour
modeler perception mondiale d e la q u e s t i o n raciale a u x É t a t s - U n i s
( V o i c e o f A m e r i c a , p r o g r a m m e s d e s « CulturalAffairs, Psychological
Warfare, andPropaganda » ) , la r e p r é s e n t a t i o n b i p o l a i r e n e s e r a
i n t e r r o m p u e q u e p a r la m o n t é e e n p u i s s a n c e e t e n r a d i c a l i t é d u
m o u v e m e n t d e s d r o i t s c i v i q u e s d e p u i s le m i l i e u d e s a n n é e s 1 9 5 0
(Montgomery Bus Boycott, 1 9 5 5 ) . C o ï n c i d a n t a v e c la n a i s s a n c e d u
mouvement d e s non-alignés (conférence d e B a n d u n g , 1955) et une
nouvelle vague anticolonialiste (Ghana, Algérie, C o n g o , G u i n é e ) ,

76. Truman s'était par exemple refusé à faire endosser par le gouvernement fédéral
une proposition de loi anti-lynchage.
77- « President's Committee on EqualityofTreatment and Opportunity in the Armed
Service ». Le processus se poursuit jusqu'au milieu des années 1950. L'armée dévient
alors le laboratoire d'intégration d'une société divisée par la ségrégation.
78. Lors de son discours à la Convention de la CIO en 1947, le Secrétaire d'État
Marshall avait explicitement lié le soutien au plan d'aide et l'expulsion des éléments
« subversifs » du syndicat. Ce qui sera chose faite avec les purges anticommunistes de
1949. L'anticolonialisme n'est toléré qu'à la condition de s'aligner sur la « politique étran-
gère » de la Guerre froide.
79' George Kennan, par exemple, intègre explicitement en 1952 la question raciale
dans la « sécurité nationale ».
ioo Guerres et Capital

il p r e n d la r e l è v e d e s l u t t e s o u v r i è r e s en p o u r s u i v a n t la g u e r r e de
classes sur le v e r s a n t d e Yunderclass d ' a b o r d au S u d , puis sur tout le
t e r r i t o i r e 8 0 . C ' e s t à N e w Y o r k en i 9 6 0 , à l'occasion d e l'assemblée
plénière des N a t i o n s unies, que C a s t r o noue alliance avec M a l c o m X
c o n t r e le « p o u v o i r blanc » en m e t t a n t l ' e n s e m b l e du t i e r s - m o n d e
dans la balance de l'insurrection noire-américaine. « A u x Etats-Unis,
les N o i r s e n t r e t i e n n e n t u n e r e l a t i o n c o l o n i a l e a v e c la s o c i é t é en
général », déclare q u e l q u e s années plus tard S t o k e l y C a r m i c h a e l , au
nom du S t u d e n t N o n - V i o l e n t C o o r d i n a t i n g C o m m i t t e e ( S N C C ) 8 '
et en guise d'explication d e la v a g u e d ' é m e u t e s qui ne r e t o m b e pas.
S t o k e l y r e p r e n d là, après Martin L u t h e r K i n g , le grand t h è m e de la
colonisation intérieure lancé par F r a n t z F a n o n ( c u r i e u s e m e n t jamais
c i t é p a r F o u c a u l t ) e t le d é c l i n e sur le v e r s a n t du Black Power. Pour
t o u t e la génération du b a b y b o o m , e t en particulier p o u r le mouve-
m e n t é t u d i a n t , la q u e s t i o n d e la c o l o n i s a t i o n i n t é r i e u r e e s t l'ins-
t r u m e n t majeur d e réhistoricisation e t d e repolitisation du racisme
qui, au-delà d e sa gestion en t e r m e s d e « p o l i c e », n'avait é t é pris en
considération par le « système » qu'à la marge d e l'analyse des compé-
t e n c e s individuelles du « capital humain », avant d'être soumis à une
a p p r o c h e purement é c o n o m i c i s t e en termes d e « c o û t s - b é n é f i c e » 8 î .
É l a b o r é s dans l'urgence d'un reformatage politique (et électoraliste)
d e cette dernière, les programmes anti-pauvreté des années Kennedy-
J o h n s o n (la « Great Society ») ne s'attaqueront qu'aux e f f e t s les plus
menaçants de la guerre contre lespauvres93. Sans toucher à la mécanique

80. En i960,41 % de la population noire de Détroit était sans emploi et bénéficiait


encore très peu d'un welfare dont les applications restrictives visaient surtout à entre-
tenir l'« armée de réserve » des underclass corvéables à merci.
81. Cité par Thomas Borstelmann, op. cit., p. 205. Voir le discours d'hommage à Stokely
Carmichael prononcé par C.L.R. James en 1967 en Grande Bretagne (où l'activiste a
été interdit de séjour), cf. « Black Power », in C. L. R. James, Sur la question noire aux
Etats-Unis, op. cit.
82. Gary Becker, Tbe Economies ofDiscrimination, Chicago, University of Chicago
Press, 1957.
83. Ce sont les programmes de lutte contre la « délinquance juvénile » et les gangs
élaborés au tout début des années i960 qui motivent l'essentiel des mesures associes
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 283

de la g h e t t o ï s a t i o n à laquelle s'alimente le r a c i s m e o r d i n a i r e inhé-


rent aux s u p p o s é e s « d é f i c i e n c e s morales » d e la c o m m u n a u t é noire
américaine, o n a m é l i o r e s e s c o n d i t i o n s d e s u r v i e ( A i d t o F a m i l i e s
with D é p e n d e n t Children [ A F D C ] ) tout en cherchant à d é s a m o r c e r
|'« action directe {directaction] » e t à bloquer la critique d e l'économie
(bio-)politique d e la puissance impérialiste américaine par d e s acti-
vistes q u e l'on « intègre » dans la machine d e distribution locale d e s
aides sociales (« community action » visant à obtenir la « participation »
sociétale des pauvres d o n t l'écrasante majorité est noire). D a n s l'im-
médiat a p r è s - g u e r r e , les p o r t e - p a r o l e d e la c a u s e a f r o - a m é r i c a i n e
n'avaient-ils p a s e u x - m ê m e s é t é d a n s l ' o b l i g a t i o n d ' a b a n d o n n e r
la c r i t i q u e du c a p i t a l i s m e au p r o f i t d ' u n d i s c o u r s gradualiste plus
« d o m e s t i q u é » e t plus en p h a s e a v e c la c r o i s a d e d e la libre e n t r e -
prise ? C a r il f a u t m e t t r e au passif d e la G u e r r e f r o i d e e t du maccar-
thysme d'avoir eu raison d e s g r a n d e s v o i x d e l'anticolonialisme d e s
années 1 9 4 0 ( D u B o i s , R o b e s o n , Hunton...). C e qui e x p l i q u e aussi
q u e le r e n o u v e a u i n t e r n a t i o n a l i s t e d e l ' a n t i c o l o n i a l i s m e c a r a c t é -
ristique d e s a n n é e s i 9 6 0 c o ï n c i d e r a avec le « r e t o u r » sur le d e v a n t
de la s c è n e d e s e x p u l s é s du welfare ( W e l f a r e R i g h t s M o v e m e n t ) e t
de t o u s les r e f o u l é s d e Y American way oflife. O n p e n s e r a au film d e
Stanley Kubrick, DocteurFolamour, qui faisait dérailler le principe d e
réalité masculin blanc d e la G u e r r e froide en s'attaquant au consensus
d o m e s t i q u e sur son versant le plus sexué.

R é s u m o n s en tentant de faire p o n t sur le détroit d e la G u e r r e froide.


L e « sujet » d e la G u e r r e froide n'est autre q u e le capitalisme g l o b a -
lisé qui, dans sa c o n s t i t u t i o n m i l i t a r o - f i n a n c i è r e , s e c o n f o n d a v e c
la machine d e g u e r r e du capital. C ' e s t elle qui, dans l'après-guerre,
fait du c o n t r ô l e sur la monnaie e t sur la puissance militaire les d e u x
instruments primordiaux d e la domination états-unienne, et qui inau-
gure c e qu'on va a p p e l e r l'Age d ' o r du capitalisme en c o m m e n ç a n t
par « ficher une trouille bleue au p e u p l e américain » (ainsi q u e le dit

à la « Great Society ».
ioo Guerres et Capital

l'entourage de Truman au sujet de la finalité réelle d e son intervention


sur la C o r é e ) . L'entreprise vise à une « restructuration systématique
e t d é l i b é r é e d e la s o c i é t é c i v i l e 8 4 » qui est e l l e - m ê m e indissociable
des nouvelles procédures d e régulation (de classe), de contrôle et de
division (raciale, s e x u e l l e ) du welfare. E n guise d e « N e w D e a l pour
le m o n d e », c ' e s t s o n containment p a r la G u e r r e f r o i d e qui déter-
mine un r é g i m e d e b i o p o u v o i r tel q u e le c o m p l e x e militaro-indus-
triel v a e m p r u n t e r un sens nucléaire q u e l'on pourrait dire, à la lettre,
« militaro-vitaPs ».
C e qui e s t d o u b l e m e n t c o n f i r m é par la réalité d e l'endiguement
de la guerre raciale dans la G u e r r e f r o i d e at borne (« domestication de
l'anticolonialisme ») and abroad (« les Noirs sont des Américains ») - et
par l'échec définitif d e l'entreprise à l'horizon d e la guerre du Vietnam
(« une g u e r r e s u r d e u x f r o n t s ») qui d o n n e lieu à u n e insurrection
c i v i l e o ù t o u t e s les f a c e t t e s d e la décolonisation intérieure s e r o n t
e x p l o r é e s . Q u e l q u e s années auparavant, en pleine è r e K e n n e d y , une
marche d e 5 0 0 0 0 f e m m e s devant le C a p i t o l e - Women StrikeforPeace
- venait b r i s e r le consensus de la reproduction d e s c l a s s e s m o y e n n e s
blanches en s'attaquant au « rude combattant de la G u e r r e f r o i d e qui
était aussi un chaleureux p è r e d e famille 8 6 ».
R e n o u a n t a v e c la p e r s p e c t i v e a n t i g u e r r e e t le r e f u s d e la disci-
pline familiale brisés par les premières o f f e n s i v e s d e la G u e r r e froide,
la position r é f o r m a t r i c e d e c e s f e m m e s était en p h a s e avec le best-
seller de Betty Friedan, La Femme mystifiée (The FeminineMystique,
! 9 6 3 ) , qui d o n n a i t le n o m d e « carrière » au « p r o b l è m e sans nom »

84. Paul N. Edwards, « Construire le monde clos : l'ordinateur, la bombe et le discours


politique de la guerre froide »,'mLes Sciences pour la guerre, op. cit., p. 224.
85. Cf. Michael Hardt, Antonio Negri, Multitude, Paris, La Découverte, 2004, p. 60.
Mais la Guerre froide est, aux yeux de Hardt et Negri, trop « statique » et « dialectique »
pour devenir « productive » en un sens « ontologique ».
86. Elaine Tyier May, op. cit., p. 208. Il s'agit de la marche des femmes du i " novembre
1961. Sur le phagocytage des mobilisations pour la paix des organisations de femmes par
le gouvernement américain (et la répression des militantes et des groupes récalcitrants),
cf. Helen Laville, ColdWar Women. Tbe Internationa! Activities ofAmerican Women's
Organization, Manchester, Manchester University Press, 2002.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 285

pour s'affranchir d e la fatalité du travail d o m e s t i q u e (bousework). Mais


ce r é f o r m i s m e d é m y s t i f i a n t ® 7 d e la c o n d i t i o n d e la f e m m e au f o y e r
allait rapidement s e trouver c o n f r o n t é à la réappropriation féministe
de la guerre d e classe sur son versant le plus noir. C ' e s t t o u t e l'impor-
tance d e la mobilisation d e s m è r e s allocataires d e l'aide sociale, qui
c o n f i r m e le f a i t q u e l ' e s s o r d e l'activisme f é m i n i s t e v a s e croiser, à
partir du milieu des années i 9 6 0 , avec celui d e s m o u v e m e n t s d e libé-
ration noirs e t leurs luttes sur le front é c o n o m i q u e 8 8 . E n e f f e t , « sous
l'impulsion d ' A f r i c a i n e s - A m é r i c a i n e s e l l e s - m ê m e s inspirées p a r le
mouvement des droits civiques, ces femmes réclamaient de l'Etat
qu'il leur v e r s e un salaire en c o n t r e p a r t i e du travail qui c o n s i s t e à
élever les e n f a n t s 8 9 ». « L e s f e m m e s , m ê m e lorsqu'elles ne travaillent
pas hors d e leur f o y e r , s o n t d e s productrices vitales », e x p l i q u a i e n t
Maria R o s a D é l i a C o s t a e t S e l m a J a m e s dans leur manifeste d e 1972.
« L a marchandise qu'elles produisent est, à la d i f f é r e n c e de toutes les
autres marchandises, p r o p r e au capitalisme : l'être humain vivant - le
"travailleur l u i - m ê m e " ( M a r x ) », d o n t le c o n d i t i o n n e m e n t c o n s o m -
mateur r e n f o r c e e n c o r e la production sociale d e la famille e t le pouvoir
social d e s f e m m e s 9 0 . P a r c e t o t a l r e n v e r s e m e n t d e la p h i l o s o p h i e
d o m e s t i q u e d e la G u e r r e f r o i d e , le t h è m e d e I'« u s i n e s o c i a l e » s e
voit singulièrement d é p l a c é dans la m e s u r e o ù les r a p p o r t s s o c i a u x
ne p e u v e n t s e t r a n s f o r m e r effectivement en r a p p o r t s d e p r o d u c t i o n

87. J. Edgar Hoover avait fait mine de s'adresser aux « careerwomen » en 1956 dans son
discours devant le National Council of Catholic Women. Et d'expliquer : « Je parle de
femmes "de carrière" parce qu'à mon sens, aucune carrière n'est aussi importante que
celle qui consiste à bâtir un foyer et à élever des enfants » (cité par Elaine Tyier May, op.
cit., p. 132). Le discours était intitulé « Crime and Communism ».
88. Cf. Frances Fox Piven, Richard A. Cloward, Poor People's Movements. Wby Tbey
Succeed, How TbeyFaU, op. aï., chap. 5. Le chapitre s'ouvre sur la « myopie » des histoires
du mouvement des droits civiques vis-à-vis de cette composante économique qui surdé-
termine pourtant les émeutes des années 1964-1968.
89. Silvia Federici, Point zéro :propagation de ta révolution. Travail ménager, reproduction
sociale, combat féministe, Donnemarie-Dontilly, Editions iXe, p. 16.
90. Selma James, Tbe Power of Women and tbe Subversion oftbe Community (1972),
repris dans Sex, Race and Class, op. cit., p. 50-51.
ioo Guerres et Capital

sans inscrire la question d e la reproduction sociale au c œ u r du système,


qui est ainsi visé au cœur... par d e s organisations f é m i n i s t e s c o m m e
W a g e s f o r H o u s e w o r k . Il e s t ici p a r t i c u l i è r e m e n t i n t é r e s s a n t que
S e l m a J a m e s insiste sur l'origine américaine du m o u v e m e n t e t de sa
stratégie d e g u e r r e d e classes inspirée d e s luttes d e s noirs qui redé-
finissent le sens même de la classe en se projetant dans la lutte des classe
«la plus avancée» (« the most advanced working-class struggle »), danset
surtout hors de l'usine. A u d é t r i m e n t , d o n c , d e la t r o p facile assimila-
tion du m o u v e m e n t à une version féministe d e l'autonomie italienne
e n c o u r a g é e par la co-signature du m a n i f e s t e avec M a r i a R o s a Délia
C o s t a et le d é m a r r a g e d e la c a m p a g n e internationale p o u r le salaire
ménager à P a d o u e durant l'été 1972 9 \

10.4/ Les dessous


de Y American way oflife
S y n o n y m e d e démocratie versus totalitarisme, la promotion de XAme-
rican way oflife est mise au cœur de la déclaration de Guerrefroide par
le président T r u m a n lorsque celui explicite les enjeux historico-mon-
d i a u x du n o u v e a u c o n f l i t : « D a n s le m o m e n t p r é s e n t d e l'histoire
mondiale, t o u t e nation o u p r e s q u e d o i t choisir e n t r e d e s m o d e s de
vie exclusifs l'un de l'autre 92 . » C e qui serait assez banal (et ressortirait
de la seule continuation d e la guerre totale) si cette « vie » n'engageait
pas la g u e r r e d e subjectivité dans une f o r m e nouvelle d e gouverne-
mentalité, inscrivant le social engineering de la p s y c h o l o g i e d e masse
d e la d é m o c r a t i e militaro-industrielle bien au-delà du containment
culturel du « c o m m u n i s m e » cher à la guerre d e p r o p a g a n d e de Voice

91. Voir les différentes mises au point de Selma James à l'occasion des rééditions de Tbe
Power of Women and tbe Subversion oftbe Community, op. cit., p. 43 sq. Ceci étant dit (et
rappelé), nous reconnaissons volontiers qu'il faut tenir les deux fers au feu pour rendre
compte de l'importance politique de la rencontre entre le mouvement américain et le
mouvement italien (sans contestation possible, la lutte des classes la plus « avancée »
en Europe).
92. Déclaration du président Hany S. Truman du 12 mars 1947.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 287

of A m e r i c a . At borne e t abroad, l'ingénierie p s y c h o s o c i a l e d e v i e n t le


vecteur d e l'économie d e c o n t r ô l e par la c o n s o m m a t i o n intégrée à la
révolution t e c h n o l o g i q u e p e r m a n e n t e du c o m p l e x e militaro-indus-
triel scientifico-universitaire e t au marché. Ils s o n t l'un e t l'autre les
garants d e la démocratie politique du C a p i t a l : « t o u t à la fois sécurité
et défi » d e c e qui ne p e u t s e p r é s e n t e r c o m m e un « c a p i t a l i s m e du
peuple » (ou capitalisme des gens : People's capitalism93) inévitable-
ment o p p o s é aux démocraties dites « populaires » (ou démocratie du
peuple : People'sdemocracy94) que parce que la première production de
la G u e r r e f r o i d e est celle d'un peuple du capitalisme. V i s a n t le c o m m u -
nisme « impérialiste » e t « totalitaire », le p r é s i d e n t T r u m a n pouvait
déclarer d è s avril 1 9 5 0 , à la veille d e la guerre d e C o r é e : « Par-dessus
tout, il s'agit d ' u n e lutte p o u r c o n q u é r i r l'esprit d e s h o m m e s 9 5 . » L a
partie la plus intéressante d e son discours est c e p e n d a n t le m o m e n t
où il f a i t a p p e l a u x s y n d i c a t s at home p o u r t é m o i g n e r abroad d e
la r é a l i t é d u travail salarié (= travail l i b r e ) a u x É t a t s - U n i s : « N o s
syndicats ouvriers ont déjà bien travaillé p o u r c o m m u n i q u e r avec les
travailleurs d ' E u r o p e , d ' A m é r i q u e latine e t d'ailleurs. L'histoire d e s

93. « People's Capitalism » est l'intitulé d'une « campagne de vérité » lancée en 1955-
1956 par un conseiller du président Eisenhower, Theodore S. Repplier, qui prendra
la forme d'une exposition internationale. Elle sera présentée en Amérique du Sud et
à Ceylan. Cf. Laura A. Belmonte, Sellingtbe American Woy. U.S. Propaganda and tbe
Cold War, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2008, p. 131-135. La cita-
tion « security and challenge in tbe same breatb » est extraite d'un article du magazine
Collier's, « "People's Capitalism" - This IS America ». Le thème (et l'expression) du
« People's Capitalism » est au cœur de la contribution nixonienne au KitcbenDebate avec
Khrouchtchev.
94. Le terme aurait lui-même été propagé comme un détournement et un retourne-
ment du rôle de peuple dans la « démocratie bourgeoise » promue par les « capitalistes
de Wall Street ». Côté américain, on explique qu'il faut se réapproprier le mot de peuple
(people) « kidnappé » par les Russes : n'est-ce pas le mot américain par excellence, qui
ouvre la Constitution des États-Unis (« We, tbe people ») et qui est au cœur de la défi-
nition de la démocratie fixée par Lincoln (« gosemment of tbe people, by tbe people and
for tbe people ») ? Voir le discours de T.S. Repplier, 27 octobre 1955, cité par Laura A.
Belmonte, op. cit., p. 131.
95- Harry S. Truman, « Address on Foreign Policy at a Luncheon of the American
Society of Newpapers Editors », 20 avril 1950.
ioo Guerres et Capital

travailleurs américains libres, r a c o n t é e p a r nos syndicalistes améri-


c a i n s , e s t u n e m e i l l e u r e a r m e c o n t r e la p r o p a g a n d e c o m m u n i s t e
parmi les travailleurs d e s autres pays que t o u s les discours que pour-
raient faire d e s responsables g o u v e r n e m e n t a u x . » M a i s p o u r que les
syndicats ouvriers puissent devenir les meilleurs agents d'un Peopte's
capitalism e t q u e le « labor » ne soit plus un p r o b l è m e atborne, il aura
fallu expulser M a r x d e D é t r o i t . C e f u t en principe c h o s e faite avec la
signature c h e z G e n e r a l M o t o r s du Treaty of Détroit ( 1 9 5 0 ) qui noua le
rapport « fordiste » entre production e t c o n s o m m a t i o n d e masse en
liant les négociations salariales aux augmentations d e productivité -
le syndicat renonçait par là à t o u t e mise en question d e la répartition
d e s salaires (ajustés en f o n c t i o n d'un indice du c o û t d e la vie) e t des
profits. L a « productivité » devint du m ê m e c o u p le « lubrifiant indis-
pensable pour atténuer les frictions entre classes et groupes », ainsi que
le proclamait d è s 1947 le C o m i t t e e f o r E c o n o m i e D e v e l o p m e n t par la
voix de son directeur 9 6 . L e magazine Fortune pouvait donc avec raison
célébrer l'accord c o m m e « j e t a n t par-dessus b o r d t o u t e s les théories
des salaires déterminés par le pouvoir politique e t des profits comme
"plus-value" ». L e syndicat acceptait é g a l e m e n t le c o n t r ô l e exclusif
d e s ateliers p a r la d i r e c t i o n (managements control) qu'il relayait en
é c h a n g e d e la c o n t r i b u t i o n d e l ' e n t r e p r i s e au welfare ( c o t i s a t i o n s
retraite, a s s u r a n c e m a l a d i e ) qui était ainsi en v o i e d e privatisation
accélérée (private welfareplans), non sans augmenter du même coup les
disparités sur le marché du travail 9 7 . D a n s le m ê m e t e m p s , le pouvoir
d e s s y n d i q u é s e t d e s militants ouvriers était t r a n s f é r é à la direction
nationale du syndicat, qui avait seule p o u v o i r d e négociation avec le
top management d e l'entreprise. L a n é g o c i a t i o n s e c o n c l u a i t le plus
s o u v e n t sur un e n g a g e m e n t contractuel d e non-grève ( c o m m e cela

96. Cité par Charles S. Maier, ln Searcb ofStability: Explorations in HistoricalPoliticol


Economy, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 65.
97. Voir Nelson Lichtenstein, « From Corporatism to Collective Bargaining:
Organized Labor and the Eclipse of Social Democracy in the Postwar Era », in S.
Fraser, G. Gerstle (dir.), Tbe Rise and Fait oftbe New Deal Order (1930-1980), Princeton,
Princeton University Press, 1989, p. 140-145.
Les jeux de stratégie delaGuerre froide 289

avait é t é le cas c h e z G e n e r a l M o t o r s , pour une d u r é e d e cinq ans).


Verrouillée p a r un tel p r o d u c t i v i s m e c o r p o r a t i s t e o ù les i n t é r ê t s
o b j e c t i f s d e la classe o u v r i è r e la plus « garantie » t e n d e n t à s'identi-
fier à la politique patronale (business unionism) 9 *, e t o ù les syndicats
reprennent à leur c o m p t e l'antienne de la « sécurité » au fil d'un keyné-
sianisme devenu «commercial» au détriment d e son volet redistributif
qui n'est plus pris en charge qu'à la marge d'un É t a t c o m p e n s a t o i r e ,
la paix sociale (laborpeacé) s'affirme c o m m e le m o d è l e d e syndication
athome et abroad. Il revient en e f f e t au plan Marshall d e « v e n d r e » le
traité d e D é t r o i t à l'exportation c o m m e m o d è l e d e relations sociales
(apaisées) e t m o d e d e transition d e la c o n f l i c t u e l l e austérité e u r o -
p é e n n e m e n a c é e p a r la révolution sociale à la société de (contrôle par
la) consommation à l'américaine. B r e f , « c e qui était bon p o u r G e n e r a l
M o t o r s était désormais bon p o u r le m o n d e 9 9 », dans un nouvel ordre
global qui faisait d é p e n d r e la « r e c o n s t r u c t i o n » du d é v e l o p p e m e n t
intensif sans f r o n t i è r e s d e l'accumulation c a p i t a l i s t e d é p l o y a n t la
consommation d e masse c o m m e son principe de régulation sociale.
U n e fois le p r o c è s d e production mis sous contrôle d e la p r o d u c -
tivité, c ' e s t la « m o d e r n i s a t i o n » par la c o n s o m m a t i o n en tant q u e
c o l o n i s a t i o n d e la v i e q u o t i d i e n n e qui e s t c e n s é e o r i e n t e r la p r e s -
sion sociale inflationniste d u « plein e m p l o i » vers l'accélération d e
la production e t d e la circulation marchande (par la planification d e
la d e m a n d e ) dans l'américanisation du monde. L e « N e w D e a l p o u r le
m o n d e » est d o n c contenu dans la marchandisation/privatisation d e
la « vie » qui devient le sujet des politiques expansives d e containment
de la G u e r r e froide, d o n t les syndicats (et n o t a b l e m e n t l ' A F L - C I O )
d e v i e n n e n t les m e i l l e u r s a g e n t s a p r è s q u e la loi T a f t - H a r t l e y e u t

98. Un an après la fusion des deux syndicats, le président de l'AFL-CIO peut déclarer
en 1956: «In tbefinalanatysis, tbere is no great deal ofdifférence between tbe tbings I stand for
and the things tbat tbe NationalAssociation of Manufacturer! standfor» (cité par Frances
Fox Piven, Richard A. Cloward, op. cit., p. 157).
99- Léo Panitch, Sam Gindin, TbeMakingof GlobalCapitalism. TbePoliticalEconomy
of American Empire, Londres et New York, Verso, 2013, p. 84.
ioo Guerres et Capital

10
fait son « travail » ° . E n quoi la G u e r r e f r o i d e f u t bien une « guerre
p s y c h o l o g i q u e » d o n t la m o d e r n i t é s e m e s u r e à l'anticommunisme
qui aura permis à la ( g u e r r e d e ) subjectivité d e supplanter la notion
d e (lutte d e ) classe. « L ' i m p o r t a n c e d e l'individu », qui e s t au prin-
c i p e d e s valeurs américaines e t q u e l'un d e s d o c u m e n t s majeurs de
la G u e r r e f r o i d e p o s e c o m m e « plus vital q u e l ' i d é o l o g i e , carburant
du d y n a m i s m e s o v i é t i q u e 1 0 1 », sera i d é o l o g i q u e m e n t traduit dans
les t e r m e s d ' u n welfare de propagande a s s o c i a n t « libre c o n c u r r e n c e
e n t r e e n t r e p r i s e s , syndicalisme libre e t limitation d e l'intervention
d e l ' E t a t » au « f a i t q u e les c l a s s e s s ' e f f a c e n t p e u à p e u d a n s notre
s o c i é t é [growing c/ass/essness ofour society]101 ». Par c e t t e hyperbole,
la s o c i é t é sans classes d e v i e n t la t e n d a n c e d ' u n e é c o n o m i e mise au
service, non d e l'Etat, mais du peuple, qui s'approprie les bénéfices du
capitalisme en s'appuyant sur les f o r c e s «militantes e t responsables»
d e s syndicats libres. « D a n s une d é m o c r a t i e , le capitalisme utilise ses
f o r c e s , non pas d e manière négative, p o u r rabaisser les masses ou les
exploiter, mais pour développer la production, pour créer de nouvelles
idées et d e nouvelles richesses '° 3 . » L e d i t communisme du capital prend
ici l'allure d ' u n e conduite auto-mobile faisant c o m m u n i q u e r (« T o u t
c o m m u n i q u e ! » e s t le l e i t m o t i v d e Mon Oncle d e J a c q u e s T a t i , 0 4 )
s p h è r e du travail, v i e d o m e s t i q u e e t d o m a i n e d e s loisirs, l'usine et

100. Dans son article de 1956, « The Economie Situation in the United States
as Compared with the Pre-War Period », Michal Kalecki considère que les syndi-
cats sont « part andparcel oftbe armament-imperialist set-up » (in Tbe Last Phase oftbe
Transformation of Capitatism, op. cit., p. 96).
101. NSC-68. Rapport n° 68 du Conseil de Sécurité nationale sous la présidence de
Harry S. Thiman (14 avril 1950, définitivement approuvé le 30 septembre 1950). Rédigé
par Paul H. Nitze, le rapport NSC-68 porte la marque de l'anticommunisme géostraté-
gique de la RAND Corporation.
102. United States Information Agency Basic Guidance and Planning Paper n° n,
« The American Economy », 16 juillet 1959, cité par Laura A. Belmonte, op. cit., p. 120.
103. United States Information Agency (USlÀ),AmericanLaborUnions: TbeirRotein
tbeFree World, cité par Laura A. Belmonte, op. cit., p. 124 (nos italiques).
104. Voir les belles analyses de Kristin Ross, Rouler plus vite, laver plus blanc.
Modernisation de la France et décolonisation au tournant des années i960 (1995), Paris,
Flammarion, 2006.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 291

la v i l l e - b a n l i e u e pavillonnaire reliées par c e « p r o d u i t e s s e n t i e l du


marché capitaliste » ( D e b o r d ) qu'est... l'automobile. L a n c é e sur un
réseau d ' a u t o r o u t e s ne connaissant plus d e c e n t r e q u e c o m m e r c i a l ,
l'automobile n'est pas seulement le produit phare d e la société-usine
fordiste (on en p r o d u i t a u x É t a t s - U n i s 6,5 millions d'unités en 1 9 5 0
- s o i t les 3/4 d e la p r o d u c t i o n m o n d i a l e ) . E l l e e s t aussi le véhicule
de la s o c i é t é d e c o n s o m m a t i o n , d e son a p p r e n t i s s a g e machinique-
mental e t du d r e s s a g e à son m o d e marchand d e socialisation. C a r la
c o n s o m m a t i o n , c'est c e t t e valeur privée par e x c e l l e n c e qui c o l o n i s e
le quotidien en taylorisant l'espace d o m e s t i q u e que l'on meuble d'in-
novations technologiques (elles sont autant d'applications civiles d e s
programmes d e recherches e t d é v e l o p p e m e n t du « c o m p l e x e milita-
ro-industriel») e t en privatisant/fînanciarisant l'habitation. C o m m e n t
en e f f e t se sentir « c h e z soi », athome, sans p o s s é d e r son chez-soi, sans
faire c e placement à vie r e d o u b l a n t la f o n c t i o n é c o n o m i q u e d ' u n e
« fonction sécurisante [et] d o n c identitaire 1 0 5 ».
L e s crédits hypothécaires de « Mr. and Mrs. A m e r i c a 1 0 6 »
prennent le relais du crédit à la consommation et du welfare d'entreprise
en i m p o s a n t t o u t e l ' é c o n o m i e d u c a p i t a l i s m e d o m e s t i q u e c o m m e
noyau a f f e c t i f (centré sur le c o u p l e , le mariage, les e n f a n t s , la Family
Life) de la démocratie capitaliste : Democracy Begins in tbe Home, Home
Is What You Make It, Building Community Tbrough Family Life101...
Sur l'air d e « 1*11 B u y T h a t D r e a m ' ° 8 », la f a m i l l e nucléaire d e v i e n t
en m ê m e t e m p s le r e f u g e c o n t r e l'anxiété liée à la m e n a c e nucléaire
soviétique (The Red Target Is YourHome, The SbelteredHoneymoonI09,
etc.) et le relais d o m e s t i q u e d e la fînanciarisation d e l'économie. L e s
banques d'investissement qui avaient massivement investi le marché

105. Ibid., p. 146-147.


106. Selon le titre d'un article publié dans VAir Bulletin du Département d'Etat (12
septembre 1947) qui va faire office de rubrique permanente pour les activités de l'USIA.
107. Ce sont quelques intitulés des bulletins conçus et distribués par l'USIA.
108. Chanson du film Sing Your WayHome, et grand bit tune en septembre 1945.
109. Avec quatorze jours d'intimité garantie par l'abri anti-atomique où se déroule la
lune de miel faisant l'objet d'un reportage du magazine Life (10 août 1959).
ioo Guerres et Capital

d e s assurances privées, d e s crédits hypothécaires et à la consomma-


tion n'avaient-elles pas fait la preuve d e leur rôle « vital » dans l'éco-
nomie réelle e t le d é v e l o p p e m e n t du welfare p o u r t o u s ?
L e « p o u r t o u s » e s t i m m é d i a t e m e n t c o n t r e d i t p a r le fait q u e ce
welfare est un welfare de guerre civile qui ne peut produire le système
majoritaire c o m m e m o t e u r d e son a x i o m a t i q u e qu'en reproduisant
sans c e s s e le s y s t è m e des discriminations que la multiplication de ses
a x i o m e s s ' e f f o r c e d e c o n t r ô l e r e t d e limiter dans une succession de
FairDealset d e mesures juridico-politiques. « C ' e s t d e cela qu'est née
une s o c i é t é tenant le d i s c o u r s d e l'abolition d e s classes, mais forte-
ment divisée par des frontières raciales 1 , 0 », qui se combinent étroite-
ment avec une guerre contre les pauvres q u e ne suffira pas à éteindre
la « g u e r r e c o n t r e la p a u v r e t é ». D é c l a r é e par L y n d o n J o h n s o n , elle
s e r a v i t e « g e l é e », puis c o m b a t t u e p a r l ' a d m i n i s t r a t i o n N i x o n en
raison d e ses e f f e t s p e r v e r s : « Workfare not Welfare ». I n c a r n é par
l ' E c o n o m i c O p p o r t u n i t y A c t ( 1 9 6 4 ) , le principe m ê m e d e l'American
Fairness n'est-il pas d e p r o m o u v o i r l'égalité d e s c h a n c e s (« equality
of opportunity ») au d é t r i m e n t d e t o u t e égalité d e s résultats111 ? Une
longue histoire c o m m e n c e ici, sur c e s rives américaines.
C a r la d i s c r i m i n a t i o n raciale c o m b i n e d e l o n g u e d a t e la ségré-
gation à l'emploi avec la s é g r é g a t i o n au l o g e m e n t . E t d ' u n e f a ç o n si
aiguë q u e l'on a p u p e r c e v o i r d è s 1 9 4 6 qu'elle c o n s t i t u a i t à D é t r o i t
une véritable « b o m b e à r e t a r d e m e n t », à laquelle les grandes migra-
t i o n s i n t é r i e u r e s ( d e s N o i r s du S u d v e r s le N o r d i n d u s t r i e l ) et
le d é v e l o p p e m e n t u r b a i n d e l ' a p r è s - g u e r r e v o n t d o n n e r un tour
e n c o r e plus e x p l o s i f . L e p r i n c i p e e s t celui d e la réaction en chaîne
de la pauvreté Tendant l'accès d e s N o i r s à l'habitation t o u j o u r s plus
d i f f i c i l e e t c o û t e u x dans d e s z o n e s t o u j o u r s plus g h e t t o ï s é e s dont
les c o n d i t i o n s d ' e x i s t e n c e s e r v e n t d e r e p o u s s o i r à t o u t e politique
d ' i n t é g r a t i o n . C ' e s t ainsi q u e plus d e d i x a p r è s le W a g n e r - S t e a g a l l

110. Elaine Tyler May, <#>. cit., p. 11.


m . Cf. Ira Katznelson, « Was the Great Society a Lost Opportunity? », in TbeRiseand
Fait ofthe New Dea/ Order, op. cit., p. 202-203.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 293

Housing A c t (renouvelé par T r u m a n en 1 9 4 9 ) , le N e w D e a l du loge-


ment social c o n t r i b u e f o r t e m e n t au containment racial en resserrant
en priorité ses moyens sur le d é p l a c e m e n t (nouveaux plans d'urbani-
sation) o u la fixation d e s N o i r s les plus pauvres (sur les centres-villes,
selon un principe d e d é v e l o p p e m e n t urbain c o n c e n t r i q u e s'élargis-
sant en f o n c t i o n du s t a t u t é c o n o m i q u e ) . F o r m a l i s é p a r l ' É c o l e d e
Chicago, le m o d è l e e s t e n c o u r a g é p a r le privilège d o n n é a u x a i d e s
publiques d ' a c c è s à la p r o p r i é t é qui, d ' u n c ô t é , d o u b l e le critère d e
race d'un critère d e classe (blacktransitionalneighborhoods réservés aux
ouvriers qualifiés e t à la p e t i t e bourgeoisie n o i r s 1 " ) et qui, d e l'autre,
devient condition sociale d'accès à une citoyenneté blanche-ou-
vrière-« middle-class » f o n d é e sur une ségrégation raciale d e proprié-
taires-consommateurs. C e t t e dernière est encouragée par l'ensemble
des a c t e u r s du m a r c h é i m m o b i l i e r . « THISIS YOUR PERSONAL
WAR TOSAVE YOURPROPERTYRIGHTS», e x p l i q u e - t - o n dans
un dépliant, en mêlant le « droit à la vie privée » à la mobilisation terri-
toriale c o n t r e l'open housing movement e t la législation f é d é r a l e asso-
ciée à une f o r m e insidieuse d'étatisation communiste d e la s o c i é t é " 3 .
L a migration noire e s t d é c r i t e en t e r m e s militaires d'invasion (« the
Negro Invasion ») c o n t r e laquelle les a s s e m b l é e s d e propriétaires e t
les associations d e voisinage v o n t mettre en place d e véritables stra-
tégies de « résistance » faisant des banlieues résidentielles le « c h a m p
de bataille » des affaires communales et familiales. C e sont les f e m m e s
de la classe ouvrière blanche qui seront les premières mobilisées dans
cette d é f e n s e d e l'« intégrité » du voisinage (the home front) associant
la c o m p o s a n t e raciale à la « sérénité » de la vie familiale qu'elles o n t
en c h a r g e " 4 . L e contrôle des frontières raciales e t sexuelles est aligné
sur c e t t e guerre de subjectivité qui ne peut assoir le nouveau m o d è l e

112. Cf. Thomas J. Sugrue, Tbe Origins oftbe UrbanCrisis. Race andInequaiity in Postwar
Détroit, Princeton et Woodstock, Princeton University Press, 2014, chap. 7.
113. Ibid., p. 226-227. Un sondage réalisé en 1964 montre que 89 % des habitants du
Nord des Etats-Unis et 96 % dans le Sud américain pensent qu'un propriétaire ne devrait
pas être contraint par la loi de vendre son bien à un Noir s'il ne le souhaite pas.
114- Ibid., p. 250 sq.
ioo Guerres et Capital

d o m e s t i q u e sur la d é m a r c a t i o n entre l'intérieur e t l'extérieur qu'en


intégrant le f o y e r en l'espèce d e s valeurs du self-containedhome (Elaine
T y l e r M a y ) dans la g r a n d e transformation du m o n d e du travail. C a r
c ' e s t la privatisation « g e n r é e » d e t o u t e s les v a l e u r s corporatistes
d e l'usine qui a p p e l l e e n r e t o u r la gestion domestique d ' u n e subjec-
t i v i t é n a t i o n a l e s u p p l a n t a n t d a n s sa l o g i q u e s p a t i a l e d'exclusion
raciale e t d e discrimination s e x u e l l e " 5 la notion d e lutte d e classes.
C e qui explique aussi q u e les E t a t s - U n i s soient à Pavant-garde de ce
m o u v e m e n t qui remplace l'image-paradigme d e la société-usine par la
« maison modèle » de la sociétésuburbaine dont la logique d e ségrégation
à l'endroit des noirs et desfemmes (« les confortables camps d e concen-
tration d e s banlieues résidentielles » p o i n t é s par B e t t y F r i e d a n ) se
c o n f o n d a v e c la « c o n s o m m a t i o n p r o d u c t i v e » et reproductive de la
modernisation capitaliste.

E n 1 9 5 4 , a n n é e d e l'arrêt d e la C o u r s u p r ê m e déclarant anticonsti-


tutionnelle la s é g r é g a t i o n raciale dans les é c o l e s publiques, Ronald
R e a g a n o b t i e n t son premier grand rôle c o m m e animateur à la télévi-
sion du General Electric Theater (le p r o g r a m m e national le plus suivi
du samedi s o i r ) e t A m b a s s a d e u r d e B o n n e V o l o n t é du boulwarisme
d a n s les u s i n e s d u g r o u p e " 6 . É l u p r é s i d e n t , R e a g a n q u a l i f i e r a ses
a n n é e s G E d e « cursus d e 3 e c y c l e en s c i e n c e politique », concédant
à d e m i - m o t q u e L e m u e l B o u l w a r e f u t son véritable mentor. Venu de

115. Les brochures de l'USLA concernant les activités des femmes aux États-Unis
tentent de justifier les différences de salaires (homme/femme) par le privilège donné
à la vie familiale : les femmes ne projettent pas leur éducation avec « un plan de carrière
en tête » et entrent sur le marché du travail « de façon périodique ». Au surplus, le mana-
gement de la vie domestique (la femme au foyer est supposée être « a good manager in
tbe borne», soit tout le contraire d'une travailleuse sans salaire) est présenté comme un
bardwork.
116. Abondante documentation dans Thomas E. Ewans, Tbe Education of Ronald
Reagan. Tbe General Electric Years, New York, Colombia University Press, 2006. Elaine
Tyler May reconnaît dans le General Electric Tbeaterde Reagan le prototype des valeurs
du « modelborne » promues par Nixon dans le KitcbenDebate (Elaine Tyler May, op. cit.,
p. 215).
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 295

la publicité e t d e s é t u d e s d e marché, B o u l w a r e e s t l ' h o m m e qui aura


sans d o u t e moins t r a n s f o r m é l'American Business q u e sa c o n s c i e n c e
de classe en y associant celle de l'ouvrier américain, qu'il avait redéfini
(dans c e t o r d r e ) en tant q u ' « investisseur, c o n s o m m a t e u r , e m p l o y é ,
f o u r n i s s e u r e t s o u t i e n d e f a m i l l e , voisin or more distant citizen ». Il
livre les t e n a n t s e t les a b o u t i s s a n t s d e s o n « Job Marketing» dans
un d i s c o u r s d e m o b i l i s a t i o n g é n é r a l e d o n n é à la H a r v a r d B u s i n e s s
School, le 1 1 juin 1 9 4 9 . A p r è s avoir repris l'antienne d e s d a n g e r s d e
l ' e s p è c e « s o c i a l i s t e », d o n t c o m m u n i s m e , f a s c i s m e e t n a z i s m e n e
s e r a i e n t q u e d e s v a r i é t é s , le p r o p o s s e r e s s e r r e sur l ' a u d i t o i r e d e
businessmen auquel il s'adresse alors en c e s t e r m e s :

Un peuple réellement libre ne peut bien vivre sur les plans matériel et
spirituel que là où il est incité au travail, à la création, à la concurrence,
à l'épargne, à l'intérêt et au profit. Mais il doit exister soit une force qui
pousse les hommes à travailler. Soit une incitation qui donne aux hommes
Xenvie As. travailler. [...] Que peut faire le management pour promouvoir
une bonne compréhension de l'économie et la bonne action publique
qui en découle? Nous devons simplement apprendre, prêcher et
pratiquer ce qui constitue la bonne alternative au socialisme. [...] [N] ous
allons donc jouer notre rôle et faire en sorte que la majorité des citoyens
comprennent les réalités économiques [economic facts of life - nous so
gnons]. Alors soyons audacieux, prenons - et ensuite, continuons à
développer - le leadership que l'on attend de gens comme nous dans ce
travail patriotique"7.

L ' e n s e i g n e m e n t d e c e s « réalités é c o n o m i q u e s » d o n n e r a matière à


une multitude d e p r o g r a m m e s d'éducation é c o n o m i q u e («Howour
Business System Operates », « In ourHands », etc.) destinés aux millions
d'employés d e s grandes (et p e t i t e s ) entreprises. D i r e c t e m e n t g é r é e
par la National Association o f Manufacturers et l'American E c o n o m i c
Foundation, relayée par de nombreuses universités qui contribuent à
f o r m e r en amont les intervenants et les superviseurs (tous managers),

117. Lemuel Boulware, « Salvacion Is Not Free », Harvard University, n juin 1949,
reproduit dans Thomas E. Ewans, op. cit.
ioo Guerres et Capital

c ' e s t la p o l i t i q u e d e v e n t e d e l'esprit d'entreprise qui s e laisse d e v i n e r


derrière c e t t e e n t r e p r i s e g l o b a l e d e subjectivation capitalistique d o n t
le maître m o t e s t celui d e « participation ». Si la participation visée est
d ' a b o r d c e l l e d e s o u v r i e r s e t e m p l o y é s ( q u e l'on r é t r i b u e r a p a r une
p a r t i c i p a t i o n a u x b é n é f i c e s d e l ' e n t r e p r i s e ) , c e l l e - c i ne s'arrête pas
aux murs d e l'usine e t a u x frontières d e la seule é c o n o m i e stricto sensu.
E l l e e s t e n e f f e t la p i è c e m a î t r e s s e d e la t h é o r i e d u m a n a g e m e n t d e s
«relations humaines» s'attachant à redéfinir c h a q u e ouvrier e t chaque
e m p l o y é c o m m e un « i n d i v i d u » e t un « ê t r e s o c i a l e n r e l a t i o n a v e c
d ' a u t r e s ê t r e s s o c i a u x d a n s u n e o r g a n i s a t i o n s o c i a l e c o m p l e x e » qui
d o i t ê t r e mobilisée p o u r a u g m e n t e r la p r o d u c t i v i t é t o u t en détendant
la p r e s s i o n o u v r i è r e sur le salaire e t sur le p o u v o i r au sein d e l'entre-
prise. L ' e n j e u d e c e q u ' o n a qualifié au t o u t d é b u t d e s a n n é e s 1 9 5 0 de
« s e c o n d e r é v o l u t i o n industrielle » - la r é v o l u t i o n d e s « buman rela-
tions in industry » - e s t d o n c d e s u b s t i t u e r la « c o n s c i e n c e d ' e n t r e -
p r i s e » à la c o n s c i e n c e d e c l a s s e e n habillant les lignes disciplinaires
d e division du p o u v o i r é c o n o m i q u e dans d e s dispositifs biopolitiques
d e r é g u l a t i o n s o c i a l e ( « thecorporatefamily togetber ») qui p o u r r o n t
s t i m u l e r e t d i r i g e r la m u t a t i o n c o n s o m m a t r i c e d e la r e p r o d u c t i o n
d a n s un welfare capitalism. L e s r é g i m e s d ' a v a n t a g e s s o c i a u x p r o p r e
à c h a q u e e n t r e p r i s e n e c o n c u r r e n c e n t p a s s e u l e m e n t le welfarestate
e n le v i d a n t d e sa s u b s t a n c e p o l i t i q u e e t d e s o n h i s t o i r e d e classe ;
ils s ' é t e n d e n t à t o u t e la s o c i é t é e n d o n n a n t lieu à la n o u v e l l e indus-
trie d e s « loisirs d ' e n t r e p r i s e » qui s ' a c c o m p a g n e d e n o u v e l l e s rela-
tions e n t r e le lieu d e travail, la famille e t le lieu d e r é s i d e n c e (activités
c u l t u r e l l e s e n d i r e c t i o n d e s f e m m e s au f o y e r , terrains d e s p o r t p o u r
les e n f a n t s e t les a d o l e s c e n t s , c r è c h e s , e t c . ) . Il s'agit d ' i n t é g r e r l'éco-
n o m i e d o m e s t i q u e / a f f e c t i v e d e la f a m i l l e d a n s l'usine e t d e p r o j e t e r
l ' e n t r e p r i s e d a n s l ' e n s e m b l e d e s « t e r r i t o i r e s » f a m i l i a u x e n inves-
t i s s a n t t o u t e s l e s c o l l e c t i v i t é s e t c o m m u n a u t é s a t t e n a n t e s (muni-
c i p a l i t é s , é c o l e s o ù un i m p o r t a n t p r o g r a m m e d ' e n s e i g n e m e n t d e
l ' é c o n o m i e est organisé, églises, associations e t clubs...). D a n s un seul
b u t : « v e n d r e les p r i n c i p e s d e la libre e n t r e p r i s e c o m m e f o r c e réelle
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 297

et vivante », « promouvoir la businessstory auprès du grand p u b l i c 1 , 8 ».


C ' e s t la G u e r r e froide c o m m e storytelling faisant d é p e n d r e la p r o t e c -
tion d e s libertés individuelles c o n t r e la m e n a c e « c o m m u n i s t e » d e
la d é f e n s e d e Y American Business, q u e l'on é r i g e en garant ultime d e
IV E m p i r e d e la liberté » (selon l'expression d e T h o m a s J e f f e r s o n ) .
« Job Marketing » e t « Patriot's job » v o n t ainsi p o u v o i r d e s s i n e r
les c o n t o u r s i n d i s t i n c t e m e n t m a c r o - e t m i c r o - p o l i t i q u e s d e la f a c e
managériale d e la G u e r r e froide en son e f f e t majeur d e d é p l a c e m e n t
radical d e la guerre d e classes des vaincus dans la guerre de civilisation
du p e u p l e du capitalisme c o n t r e l'esclavage du c o m m u n i s m e " 9 . L a
civilisation en question revient à interdire tout réformisme du capital
autre que celui délivré par la « participation » d e tous e t d e toutes à la
socialisation et à l'individualisation des gens (people) c o m m e f o r c e s de
consommation reproductrices du capitalisme d e la guerre totale, qui
avait d o t é les Etats-Unis d'un pouvoir entrepreneurial d e sécurisation
militaro-industrielle à v o c a t i o n illimitée.

10.5/ Le business
de la Guerre froide
C o n t r e la l é g e n d e d o r é e du néolibéralisme américain qui p r e n d
é g a l e m e n t sa s o u r c e à D é t r o i t (le « HayekProject ») le c a p i t a l
américain s'était engagé dans des programmes de reconversion
m a s s i v e e t i n t e n s i v e s o u t e n u s p a r la m u l t i p l i c a t i o n d e s a g e n c e s

118. Selon un document daté de 1946 des Associated Industries de Cleveland, cité
par Elizabeth A. Fones-Wolf, SellingFree Enterprise. Tbe Business Assault on Labor and
Liberalism (1945-1960), Urbana et Chicago, 1994, p. 160-161.
119. On notera au passage que si l'esclavage est l'antithèse absolue de la démocratie,
c'est l'existence même du peuple-ttômu qui est déniée aux « démocraties populaires ».
Du coup, elles portent si mal leur nom que l'on conçoit difficilement comment elles
pourraient se libérer par elles-mêmes. Ce qui fait l'affaire des deux « superpuissances ».
120. C'est en effet suite à une conférence de promotion de La Route de ta servitude
donnée à Détroit le 23 avril 1945 que Hayek rencontre Harold Luhnow, le président
du Volker Fund qui va généreusement financer et jumeler les deux start-up du néo-
libéralisme américain : la Chicago School of Economies et la Société du Mont-Pèlerin,
installée en Suisse en 1947.
ioo Guerres et Capital

f é d é r a l e s c o o r d o n n a n t l ' é c o n o m i e de guerre totale et le fantastique


e f f o r t l o g i s t i q u e qui lui était a s s o c i é . ( U n e guerre logistique qui fera
parler d e s G I américains c o m m e d e « s o l d a t s d e c o n f o r t » : comfort
soldiers.) L a m i l i t a r i s a t i o n t o t a l e d e l ' é c o n o m i e d é p e n d a i t d e la
révolution logistique (invention du container) rendue nécessaire par
une machine d e g u e r r e carburant à l'essence (au P . O . L . : Petroleum,
OU, Lubricants), qui m o t o r i s e la logistique du capital s o u t e n u par la
g é o - é c o n o m i e du productivisme d e guerre. Elle va se d é p l o y e r dans
l'après-guerre a v e c le plan M a r s h a l l en g é o p o l i t i q u e i n t é g r é e de la
production/circulation/distribution (« tbe whole process ofbusiness »
d e v i e n t une é c o n o m i e d e flux m a t é r i e l s e t d ' i n f o r m a t i o n ) . Il sera
relayé p a r un r é a r m e m e n t s a n s p r é c é d e n t en t e m p s d e « paix » et
par l'intégration é c o n o m i q u e e u r o p é e n n e , qui peut être considérée
c o m m e le s u c c è s m a j e u r d e « la plus g r a n d e o p é r a t i o n d e p r o p a -
g a n d e internationale jamais v u e en t e m p s de paix » ( D a v i d Ellwood,
à p r o p o s du plan Marshall). S o u s influence américaine, elle est menée
t a m b o u r battant c o m m e débouché d'un impérialisme qui n'opère plus
par c o n t r ô l e territorial mais par la régulation du marché placé sous
son contrôle et par un c o m m a n d e m e n t militaire intégré ( O T A N ) I M .
En E u r o p e , sa « base » (politico-militaire et logistique) sera la nouvelle
A l l e m a g n e o ù l'on j o u e à guichets f e r m é s Hayek contra Keynes après
une réforme monétaire (juin 1948) conditionnant le plan d'aide le plus
important de la G u e r r e froide à une « discipline sociale et financière ».
Per J a c o b s o n , directeur d e la B a n q u e d e s règlements internationaux
( e t f u t u r directeur du F M I ) , pouvait ainsi c o n s t a t e r d è s 1 9 4 8 que le
« néo-libéralisme a c o m m e n c é à gagner du terrain » en E u r o p e 1 1 1 , où
le rapport de forces politiques était en train de s'inverser avec l'aide de

121. Cf. Fred L. Block, Tbe Origins ofInternational Economie Disorder: Study of United
States InternationalMonetary Policy from World War II to tbe Present, University of
Califomia Press, 1977, p. 104 : « la forte intégration des forces militaires américaines
et européennes [...] constitue un moyen d'empêcher que l'Europe, en tant que région
économique, se ferme aux Etats-Unis ».
122. Cité par Léo Panitch, Sam Gindin, op. cit., p. 97-98.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 299

l'Agence européenne d e p r o d u c t i v i t é " 3 . L'Agence combine transferts


de technologies matérielles et sociales (elles c o m p t e n t avec la p r o m o -
tion de l ' é c o n o m é t r i e c o m m e t e c h n o l o g i e du c o n t r ô l e é c o n o m i q u e
statistiquement assisté114), administration d'entreprise et science
managériale p r o m u s par les grands g r o u p e s industriels américains en
voie de transnationalisation (multinational networks of production and
circulation). L e u r m o d e d'organisation est à l'origine du nouveau t y p e
d'entreprise capitaliste animant le cycle américain d'accumulation par
intégration verticale d e toutes leurs unités e t internalisation d e leurs
coûts d e transaction ( d e la p r o d u c t i o n à la c o n s o m m a t i o n : t o u t e
une é c o n o m i e d e la vitesse). Il v a précipiter la néo-militarisation d e
l'économie et la privatisation du warfare auxquelles d o n n e lieu l'éco-
nomie d e guerre à d u r é e indéfinie d e la G u e r r e froide. C ' e s t la clé d e
« L a puissance p o u r le long terme » : Private business must run tbe Cold

123. Le plan Marshall prévoit des « missions » de productivité aux États-Unis et


des interventions d'« experts » américains en Europe orchestrées par l'Organisation
européenne de Coopération économique (OECE). Elle a été instituée le 16 avril 1948
comme une condition du plan Marshall. La même année, est créé en France au sein
du Commissariat général au Plan un Groupe de travail sur la productivité présidé par
Jean Fourastié, qui établit le « programme (Tançais pour la productivité ». Il donne nais-
sance en 1953 au Commissariat général à la Productivité qui produit ainsi la synthèse
institutionnelle de la « dialectique du Marché et du Plan » (Giovanni Arrighi). L'aide
technique américaine prévoit pour l'année un montant de 30 millions de dollars pour
des prêts et garanties de prêts aux entreprises privées qui s'engageront à « améliorer
leur productivité » et « établiront les arrangements appropriés en vue du partage équi-
table des bénéfices résultant de l'augmentation de la production et de la productivité
entre les consommateurs, les travailleurs et tes patrons» (nous soulignons). Cette aide
doit permettre le «financementde projets susceptibles de stimuler une économie de
libre entreprise ». La création des premières écoles de management sera soutenue par
l'Agence européenne de productivité qui, à partir de 1956, organise l'envoi des futurs
professeurs pour des périodes de formation d'un an dans des universités américaines.
Cf. Luc Boltanski, « America, America... Le plan Marshall et l'importation du "manage-
ment" », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 38, mai 1981.
124. L'économétrie se développe en parallèle avec la recherche opérationnelle à
laquelle elle a été associée au début des années 1940 dans le cadre du Statistical Research
Group (SRG). Il dépendait de l'Applied Mathematical Pannel (AMP) mise en place par
Warren Weaver. A suivre Philip Mirowski, l'École de Chicago, qui y a fait ses classes, n'est
rien de plus que le feedback des Recherches opérationnelles dans l'économie.
ioo Guerres et Capital

War's business11*. E t p o u r parler e n c o r e la langue d e s vainqueurs quj


n'écrivent pas l'histoire sans donner aussi leurs intitulés à d e nouvelles
« s c i e n c e s » : pas d e logistique du business (business logistics) " 6 sans le
business de la logistique, d e la militarisation intensive d e la s o c i é t é de
(contrôle par la) c o n s o m m a t i o n " 7 .
L a G u e r r e f r o i d e e s t d o n c en plus d'un sens une affaire de calcul
( d e s c o û t s - b é n é f i c e s ) just-in-time ( J I T ) . S o u s sa f o r m u l e la plus
g é n é r a l e , elle s ' a f f i r m e c o m m e containerisation sociale d e t o u t e s les
g u e r r e s civiles qui la t r a v e r s e n t ( g u e r r e s d e c l a s s e s , d e r a c e s et de
s e x e s n o u é e s au g é o m é t r a l d e la g u e r r e c o n t r e les p a u v r e s ) par la
socialisation intensive d e la guerre totale q u e l'on reproduit e t élargit
par tous les n o u v e a u x m o y e n s d o n t s'est d o t é e la machine d e guerre
du capital dans la guerre d e subjectivation. L a fantastique opération
d e sémiotisation (signifiante, asignifiante e t s y m b o l i q u e ) à laquelle
d o n n e lieu le d r e s s a g e d o m e s t i q u e à la c o n s o m m a t i o n d e Y Ame-
rican way oflife c o m m e v e c t e u r d e la G u e r r e f r o i d e e s t le meilleur
signe d e la « centralité » d e la q u e s t i o n d e la r e p r o d u c t i o n sociale.
Elle n'est plus c o n c e n t r é e sur la « division du travail dans la produc-
tion » ( e t sur la seule g u e r r e d e c l a s s e ) mais sur la « division sociale
du travail » é l a r g i e à l ' e n s e m b l e d e la s o c i é t é , qui i m p l i q u e toutes
les c o m p o s a n t e s du c a p i t a l i s m e du welfare. E t c ' e s t p r é c i s é m e n t là
q u e ça va craquer, sur le f r o n t d ' u n e guerre d e subjectivation qui ne
p a s s e plus par l'usine ( o ù le m o u v e m e n t o u v r i e r a é t é d é f a i t comme
classe a v e c la c o m p l i c i t é d e s s y n d i c a t s " 8 ) q u e p o u r y a p p l i q u e r ,
en vain, la g o u v e r n e m e n t a l i t é d e l ' e n s e m b l e d e la p o p u l a t i o n . Car
cela se craquèle de toute part. C ' e s t le « crack-up » d e s a n n é e s i 9 6 0

125. « Strength for the Long Run » : intitulé d'un rapport de l'Office of Defense
Mobilisation, avril 1952.
126. La (nouvelle) discipline faitflorèsaux Etats Unis dans les années i960.
127. Voir Deborah Cowen, Tbe Deadly Life ofLogistics. Mapping Violence in Global
Trade, Minneapolis et Londres, University of Minnesota Press, 2014.
128. Organisée en i960 par l'International Union of Electrical Workers (IUE) qui a fait
sécession d'avec UE en faisant assaut d'anticommunisme, la deuxième grève nationale
(après celle de 1946) chez General Electric se solde par un échec cuisant.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 301

qui s ' a t t a q u e a u x g r a n d s e t a u x p e t i t s r é c i t s d e la G u e r r e f r o i d e e n
e n v o y a n t p a r le f o n d t o u s s e s containers : la f a m i l l e n u c l é a i r e , le
m a r i a g e e t la s e x u a l i t é , la f e m m e au f o y e r , l ' é d u c a t i o n d e s e n f a n t s ,
la c o n s o m m a t i o n , l ' é p a r g n e e t le c r é d i t , la middleclass, le « f a c t e u r
humain » e t l e s « m o t i v a t i o n s », la c u l t u r e d e l ' e n t r e p r i s e , la d i s c i -
pline d e l'usine e t du b u r e a u , les s y n d i c a t s , l ' a n t i c o m m u n i s m e e t le
s o c i a l i s m e r é a l i s é , la r é s o l u t i o n j u r i d i q u e o u / e t c o n s t i t u t i o n n e l l e
d e s g u e r r e s s o c i a l e s , le racisme, la g u e r r e impérialiste au V i e t n a m e t
t o u t e s les f o r m e s d e colonialisme... L ' é c o n o m i e réelle d e la G u e r r e
froide est atteinte en son principe global d'endocolonisation e t vacille
sur ses bases. Q u e l q u e s très c o u r t e s années v o n t s é p a r e r « Theanswer,
my friend, is blowin'in the wind» (TheFreewheetin'Bob Dylan, 1963) de
l ' h y m n e d e s é t u d i a n t s d e C o l u m b i a au p r i n t e m p s 1 9 6 8 : « We want
a révolution... NOW. » É c h a p p é d e la s c è n e finale du Marat/Sade de
P e t e r B r o o k , le c h a n t d ' é m e u t e d e s internés d e l'asile d e C h a r e n t o n
r e m p l a c e le c h a n t d e g r è v e d e s o u v r i e r s du g r a n d d r a m e r é v o l u t i o n -
naire américain d e s a n n é e s 1 9 3 0 , WaitingforLefty. L a N e w L e f t n'at-
t e n d plus - o u a t t e n d a u t r e c h o s e - «togivelife a chance». Il n'y a en
e f f e t q u ' u n e critique politique de la vie quotidienne qui p u i s s e « f a i r e
la s y n t h è s e » d e l'anti-impérialisme, d e l'antimilitarisme, d e l'antira-
cisme, du f é m i n i s m e e t d e s luttes h o m o s e x u e l l e s , d e l ' é c o l o g i e e t d e
Y underground... partagés par le prairie power des campus, les jeunes
prolétaires en rupture d e ban e t les Noir.e.s d e s g h e t t o s dans la mise
en variation d e leur c o m m u n a c c é l é r a t e u r : « bringingthe war home. »
« 68 » sera le c h i f f r e d e c e t t e révolution m o n d i a l e p o u r la g é n é r a -
tion n é e d e la g u e r r e e t é d u q u é e p a r la G u e r r e f r o i d e . C ' e s t au n o m
d e c e l l e - c i q u e Silvia F e d e r i c i p e u t é c r i r e d a n s l ' i n t r o d u c t i o n à s o n
recueil d'articles sur la q u e s t i o n d e la « r e p r o d u c t i o n » :

Après les deux conflits mondiaux qui, en l'espace de trente ans, avaient
décimé plus de soixante-dix millions de personnes, le miroir aux alouettes
de la vie de famille et la perspective de sacrifier notre existence à seule fin
de produire davantage de travailleurs et de soldats pour l'Etat, ne nous
faisaient plus rêver. En fait, plus encore que l'indépendance conférée
ioo Guerres et Capital

aux femmes par la guerre - et symbolisée aux Etats-Unis par l'image


iconique de Rosie la Riveteuse -, c'est le souvenir du carnage dans lequel
nous étions nées qui, dans la période de l'après-guerre et particulière-
ment en Europe, déterminait notre rapport à la reproduction " 9 .

L e s féministes marxistes du wagesforhousework/salarioallavorodomes-


tico f o n t d e s d e s t r u c t i o n s d e la S e c o n d e G u e r r e m o n d i a l e la raison
première d e leur rupture générationnelle, à savoir leur impossibilité
d ' « a d o p t e r une position réformatrice, à la d i f f é r e n c e d e s féministes
qui n o u s avaient p r é c é d é s e t qui critiquaient elles aussi la famille et
le travail d o m e s t i q u e , 3 ° . » C e qui o b l i g e à p r e n d r e la m e s u r e d e ce
qu'a dû et su produire, aux États-Unis etjust intime, le dispositif de la
G u e r r e froide - at home et abroad-pour s u s p e n d r e les perspectives
d'émancipation nourries par un demi-siècle d e guerre totale. Jusqu'à
c e q u e la g é n é r a t i o n du b a b y b o o m s e lève c o n t r e t o u t e s les condi-
tions d e v e n t e du supermarché d e l'American way of/ife.
L a c o n t r e - o f f e n s i v e n e t a r d e pas. N i x o n g a g n e les é l e c t i o n s
p r é s i d e n t i e l l e s e n d r e s s a n t c o n t r e les « m i n o r i t é s » la « m a j o r i t é
silencieuse » d e s « Américains oubliés » dans laquelle se recon-
naît m a s s i v e m e n t la classe o u v r i è r e garantie blanche. P o r t é e par un
p o p u l i s m e a n t i - N e w D e a l (le « white backlash ») s'emparant d e bon
n o m b r e de villes industrielles et d'anciens bastion d é m o c r a t e s (dont
N e w York, en pleine crise fiscale), la reprise d e l'initiative capitaliste
va une nouvelle f o i s p a s s e r par la monnaie c o m m e r é p o n s e à la crise
( a v e c p r e s s i o n à la hausse d e s salaires) e t à la g u e r r e civique/civile
qui ne d é s a r m e pas. L e s c é n a r i o est é g a l e m e n t critique sur la scène
internationale o ù , V i e t n a m o b l i g e , le t i e r s - m o n d e g a g n e une auto-
n o m i e d e moins en moins n é g o c i é e avec la puissance d o m i n a n t e du
c o n d o m i n i u m d e la G u e r r e f r o i d e , qui p e r d é g a l e m e n t du terrain
en E u r o p e . L ' a b a n d o n d e la c o n v e r t i b i l i t é d o l l a r - o r e t les mesures
d e dérégulation d e s m o u v e m e n t s d e c a p i t a u x qui lui s o n t associées
imposent alors la formule magique « I$=I$ ». Parfaite tautologie de la

129. Silvia Federici, Point zéro, op. cit., p. 14.


130. Ibid.
Les jeux de stratégie de la Guerre froide 303

m o n n a i e - m o n d e , la f o r m u l e a le p o u v o i r d e l a n c e r le m a r c h é ( l i b é r é
des taux d e change f i x e ) dans la financiarisation g l o b a l e d e l ' é c o n o m i e
sous contrôle transnational américain, à l a q u e l l e e s t h i s t o r i q u e m e n t
associé le néolibéralisme. R e a g a n pourra faire d e s E t a t s - U n i s la nation
d é b i t r i c e d u m o n d e , qui f i n a n c e sa d e t t e s t r a t o s p h é r i q u e en c o n t r i -
buant ainsi à la dernière escalade d e la G u e r r e f r o i d e ( m e n é e jusqu'aux
étoiles par l'Initiative d e D é f e n s e stratégique). L ' U R S S ne p o u r r a pas
suivre. F i n d e partie.
II.

Clausewitz
et lapensée 68
A p r è s la S e c o n d e G u e r r e m o n d i a l e e t l ' e f f a c e m e n t d e s f r o n t i è r e s
e n t r e t e m p s d e g u e r r e e t t e m p s d e paix, les m o u v e m e n t s r é v o l u -
tionnaires d e m e u r e n t tributaires d e la théorisation e t d e la pratique
léninistes p o u r saisir le n o u v e a u r a p p o r t e n t r e « g u e r r e e t capital ».
R e v e r s a n t dans c e t t e grammaire o b l i g é e le c y c l e d e luttes qui avait
traversé t o u t e la d é c e n n i e i 9 6 0 , l ' h y p o t h è s e r é v o l u t i o n n a i r e allait
é c h o u e r à p e n s e r la g u e r r e à hauteur d e l ' é v é n e m e n t « 68 » m e t t a n t
au c o n t a c t t o u t e s les parties du m o n d e dans c e qu'on a p u a p p e l e r
une « guerre civile f r o i d e 1 ».
Problématiser la guerre e t son rapport avec le capital a é t é un exer-
cice o b l i g é p o u r t o u s les révolutionnaires. O r , d e L é n i n e à M a o , d e
M a o au général G i a p et à la guerre du Vietnam, le rapport stratégique
et tactique à la guerre passe par l'œuvre de C l a u s e w i t z .
A u p r i n t e m p s 1 9 1 5 , L é n i n e a lu e t s o i g n e u s e m e n t a n n o t é le
grand œ u v r e du major-général p r u s s i e n , De la guerre (Vont Kriegé),
qu'il c o n s i d è r e c o m m e « l'un d e s plus grands historiens militaires ».
E x a g é r a n t q u e l q u e peu, C a r i S c h m i t t tient c e s n o t e s p o u r l'« un d e s

1. Cf. André Fontaine, La Guerre civilefroide, Paris, Fayard, 1969.


ioo Guerres et Capital

d o c u m e n t s les plus grandioses de l'histoire universelle et d e l'histoire


des idées1».
L é n i n e trouve confirmation de la théorie marxiste dans la fameuse
« Formule » de Clausewitz. « Rapprochement avec le marxisme », écrit-il
en m a r g e d e s o n e x e m p l a i r e : M a r x e t E n g e l s ne c o n s i d é r a i e n t - i l s
pas « t o u t e guerre c o m m e le p r o l o n g e m e n t d e la politique des puis-
sances » ? E n c o r e fallait-il q u e la lutte de classe devienne le véritable
r e s s o r t d e la g u e r r e . L a « p o l i t i q u e » ne p e u t d o n c pas ê t r e réduite
à la p o l i t i q u e d e l ' É t a t r e p r é s e n t a n t les intérêts d e t o u t e la s o c i é t é
( l ' i n t é r ê t g é n é r a l ) , c o m m e le c r o y a i t C l a u s e w i t z ( e t c e u x q u e l'on
va a p p e l e r les social-traîtres d e la I I e I n t e r n a t i o n a l e ) . M a i s dans la
mesure où la révolution se d é v e l o p p e à l'intérieur des « guerres impé-
rialistes », la fonction et le déroulement d e ces dernières peuvent être
reconduits dans le cadre tracé par C l a u s e w i t z . L a s y n t h è s e de Marx
et d e C l a u s e w i t z est également présente dans les o p u s c u l e s sur l'au-
todétermination des peuples : « U n e g u e r r e d e v i e n t nationale, même
à l ' é p o q u e d e l'impérialisme, d è s lors q u ' u n p e u p l e , p e t i t ou grand,
c o m b a t pour la liberté 3 . »
L e plus important aux y e u x d e Lénine, c'est qu'avec la guerre, « les
r a p p o r t s p o l i t i q u e s f o r m é s h i s t o r i q u e m e n t e n t r e les p e u p l e s et les
classes » ne s ' i n t e r r o m p e n t pas, ils s e p o u r s u i v e n t , ils se continuent
par d'autres moyens. L a guerre de 1 9 1 4 est donc bien une guerre impé-
rialiste. Q u a n t à la « guerre irrégulière » m e n é e par la classe ouvrière,
o n pourra la prolonger e t l'intensifier en m o u v e m e n t insurrectionnel
au moyen d e la théorie clausewitzienne d e la « petite guerre » (guerre
d e partisans, guérilla) e t d e s « m o y e n s d e d é f e n s e » qui s o n t autant
A'espèces de résistances. O n c o m p r e n d q u e les r é f é r e n c e s à C l a u s e w i t z
ne c e s s e n t pas j u s q u ' à la p r i s e d u p o u v o i r ( e t a u - d e l à , p e n d a n t la
guerre civile).

2. Cari Schmitt, Théorie du portisan,op. cit., p. 257.


3. Selon le résumé qu'en propose Raymond Aron, dans Penser ta guerre, Clausewitz,
t. II : L'âge planétaire, Paris, Gallimard, 1976, p. 75.
Clausewitz et la pensée 68 307

L e s é c r i t s « militaires » d e M a o T s é - t o u n g , e t n o t a m m e n t De la
guerre prolongée ( 1 9 3 8 ) d e v e n u un classique du « marxisme-léninisme »
sur la q u e s t i o n d e la g u e r r e , d o n n e n t lieu à d e n o m b r e u x d é v e l o p p e -
ments renvoyant à Clausewitz. Mais M a o renvoie aux brochures de
Lénine e t n e c i t e j a m a i s d i r e c t e m e n t De la guerre. L e c h a p i t r e « L a
guerre e t la politique » s'ouvre, au p o i n t 63, sur la F o r m u l e « L a g u e r r e
est la c o n t i n u a t i o n d e la p o l i t i q u e ». L a F o r m u l e e s t c o m p l é t é e au
point 6 4 : « L a g u e r r e e s t u n e s i m p l e c o n t i n u a t i o n d e la p o l i t i q u e p a r
d'autres m o y e n s . » C e n'est q u e t o u t r é c e m m e n t , a v e c la p u b l i c a t i o n
des cahiers où M a o prenait ses notes de lectures, qu'on a pu établir
avec c e r t i t u d e qu'il avait lu le traité en 1 9 3 8 e t avait m ê m e organisé un
séminaire a u t o u r du livre, auquel participèrent d e hauts dirigeants du
parti c o m m u n i s t e 4 . Il r e p r e n d p o u r t a n t p o u r l'essentiel l'interpréta-
tion léniniste d e C l a u s e w i t z , qu'il incurve d a n s un s e n s plus militant
ne s é p a r a n t j a m a i s a c t i o n p o l i t i q u e e t action militaire. L a g u e r r e e s t
strictement subordonnée à la politique (« Il n'estpaspossible de séparer
une seule minute la guerre de lapolitique»), la politique s'objective dans
une p o l i t i q u e révolutionnaire d e « classe » qui p e r m e t d e d i f f é r e n c i e r
« g u e r r e s j u s t e s » e t « g u e r r e s i n j u s t e s ». L e p r i n c i p e s u p r ê m e d e la
s t r a t é g i e m a o ï s t e r e p o s e sur la dialectique o f f e n s i v e / d é f e n s i v e privi-
légiant l'attaque d a n s la d é f e n s e ( e s s e n t i e l l e m e n t nationale e t p o p u -
laire) p o u r o b t e n i r d e s s u c c è s tactiques d'« anéantissement d e s f o r c e s
de l'ennemi ».
L e général G i a p r a c o n t e dans ses m é m o i r e s q u ' e n t r e la bataille d e
H a n o ï e t celle d e D i ê n B i ê n P h u , s o n é p o u s e e t s o n s e c r é t a i r e parti-
culier lui lisaient d e s p a s s a g e s du traité :

En les écoutant, j'avais souvent l'impression que Clausewitz était assis


devant moi pour disserter sur les événements en cours [...]. J'aimais
particulièrement le chapitre intitulé «L'armement du peuple». [...]
Sa théorie correspondait à ce que prônaient nos aïeux : affronter avec
ses propres moyens un adversaire supérieur en armes et en nombre.

4- Cf. T. Derbent, Clausewitz, « Mao et le maoïsme », 2013 (URL : www.agota.be/t


derbent/artides/MaoClaus.pdf).
ioo Guerres et Capital

Certains auteurs militaires ont discuté de la « petite guerre » utilisant de


petites fractions qui peuvent passer partout, s'approvisionner par elles-
mêmes, se déplacer promptement [...] Tout ce que nous faisions pour
l'instant ne ressemblait-il en partie à la « petite guerre » 5 ?

Confortés par les victoires vietnamiennes sur la France coloniale


(1954) et la machine de guerre états-unienne (1975), les mouve-
ments révolutionnaires des années 1960-1970 ne font que reprendre
les acquis des révolutions soviétique et chinoise quand ils incluent les
luttes d'indépendance nationale (« FLN vaincra ») dans la politique
révolutionnaire de la « guerre du peuple » (la Volkskrieg s'énonce : « la
guerre du peuple est invincible »). La guerre peut donc encore être
comprise dans le cadre de la pensée clausewitzienne traduite dans une
dialectique de classe qui avait d'abord trouvé à s'appliquer à la « guerre
impérialiste » en tant que guerre civile interétatique (Lénine), et qui
poursuivait son cours sur le Yangtsé (la pensée Mao Tsé-toung :
« L'impérialisme est un tigre de papier »).
Dans les années 1970, ce ne sont donc pas les « révolutionnaires
de profession » qui vont s'engager dans une problématisation renou-
velée de la guerre. Alors que fleurit le discours de la « crise » (à l'âge
thermonucléaire « l'heure de la vérité est à la crise, non à la guerre »)
auquel ne semble s'opposer qu'un discours de la « guerre prolongée »
reprenant l'antienne maoïste d'une « stratégie clausewitzienne géné-
ralisée6 », il revient à Foucault d'un côté, à Deleuze et Guattari de
l'autre, d'avoir produit une rupture radicale dans la façon de conce-
voir la guerre en son rapport constituant au capitalisme. Exemple
assez unique dans la pensée critique de l'époque, ils reprennent la
confrontation avec Clausewitz pour renverser la célèbre Formule :
la guerre n'est pas la continuation de la politique (qui fixe ses fins),
la politique est au contraire un élément, une modalité stratégique
de l'ensemble constitué par la guerre. L'ambition de la pensée 68

5. Cité par T. Derbent, Giap et Clausewitz, Bruxelles, Aden, 2006, p. 47.


6. Cf. André Glucksmann, Le Discours de ta guerre, Paris, UGE, 1974, p. 389 («Autour
d'une pensée de Mao Tsé-toung »).
Clausewitz et la pensée 68 309

s ' a f f i r m e d a n s le p r o j e t d e n e p a s f a i r e du r e n v e r s e m e n t u n e s i m p l e
p e r m u t a t i o n d e s t e r m e s . Il s'agit d ' é l a b o r e r u n e c r i t i q u e radicale d e s
c o n c e p t s d e « g u e r r e » e t d e « p o l i t i q u e » tels qu'ils s o n t p r é s u p p o s é s
par la F o r m u l e d e C l a u s e w i t z : la g u e r r e est/n'est que la c o n t i n u a t i o n
de la p o l i t i q u e par d'autres m o y e n s .
S e l o n sa p e r s p e c t i v e g é n é a l o g i q u e , F o u c a u l t c h e r c h e à f o n d e r les
raisons d e c e r e n v e r s e m e n t d a n s u n e r e c o n s t r u c t i o n s t r a t é g i q u e d e
c e q u e M a r x a p p e l l e l'accumulation primitive e t s'aventure très timi-
d e m e n t d a n s l ' é p o q u e d e s g u e r r e s d i t e s « t o t a l e s », au c o n t r a i r e d e
D e l e u z e e t G u a t t a r i q u i s ' a t t a q u e n t f r o n t a l e m e n t au r a p p o r t d e la
guerre e t du capitalisme au x x c siècle, e t d e f a ç o n privilégiée, a p r è s la
Seconde G u e r r e mondiale.

11.1/ Distinction et réversibilité


du pouvoir et de la guerre
L a p e n s é e 68 a d o n c p r o d u i t d e u x v e r s i o n s d i f f é r e n t e s mais c o m p l é -
mentaires du renversement d e la F o r m u l e qui d é p l a c e n t radicalement
le p o i n t d e v u e c l a u s e w i t z i e n , c e n t r é sur l ' E t a t . F o u c a u l t s ' a t t a q u e à
la F o r m u l e à partir d ' u n e p r o b l é m a t i s a t i o n a b s o l u m e n t n o u v e l l e d e
la q u e s t i o n du p o u v o i r , tandis q u e D e l e u z e e t G u a t t a r i réalisent s o n
r e n v e r s e m e n t à partir d ' u n e analyse d e la nature d e s m o u v e m e n t s du
capital.
F o u c a u l t e s t s a n s d o u t e c e l u i q u i s e r a allé le p l u s loin d a n s sa
c o n f r o n t a t i o n a v e c C l a u s e w i t z , mais il e s t aussi c e l u i q u i a le p l u s
d o u t é en multipliant, d e f a ç o n s o u v e n t contradictoire, les versions du
r e n v e r s e m e n t . A partir d e 1 9 7 1 , malgré, il est vrai, u n e é c l i p s e i m p o r -
tante, la g u e r r e r e v i e n t s y s t é m a t i q u e m e n t d a n s s o n travail, a v e c d e s
i n t e n s i t é s d i f f é r e n t e s , j u s q u ' à la fin d e la v i e C ' e s t laparrêsia mili-
tante e t g u e r r i è r e du C y n i q u e - le « p h i l o s o p h e en g u e r r e » - d a n s le
dernier c o u r s d e 1 9 8 4 , auquel le p h i l o s o p h e avait d o n n é p o u r titre Le
Courage de la vérité. L a critique f o u c a l d i e n n e e s t p o u r t a n t q u a s i m e n t
unanime : si M i c h e l F o u c a u l t a bien « e s s a y é » d e f a i r e d e la g u e r r e la
ioo Guerres et Capital

m a t r i c e d e s relations d e p o u v o i r e n t r e 1 9 7 2 (La sociétépunitive) et


1 9 7 6 (« Ilfaut défendre la société»), le p r o j e t serait par la suite défi-
n i t i v e m e n t « a b a n d o n n é » en f a v e u r d e l'exercice du p o u v o i r par la
« gouvernementalité ».
E n t r e 1971 et 1976, F o u c a u l t p r o b l é m a t i s e le renversement de la
f o r m u l e d e C l a u s e w i t z en restituant la réalité d e la « g u e r r e civile »
c o m m e la condition d'intelligibilité e f f e c t i v e des relations d e pouvoir.
L e renouvellement de la question du pouvoir auquel il se livre quand
il c o n ç o i t la politique c o m m e une continuation d e la guerre est ainsi
entrepris à partir de « la plus décriée des guerres, [...] la guerre civile ».
Elle e s t la matrice d e t o u t e s les stratégies du pouvoir, e t par consé-
quent également d e t o u t e s les luttes c o n t r e le pouvoir.
L e r e n v e r s e m e n t d e la f o r m u l e d e C l a u s e w i t z s ' a c c o m p a g n e
d ' u n e prise d e d i s t a n c e à l'endroit d e trois c o n c e p t i o n s classiques
de la guerre. « N i H o b b e s , ni C l a u s e w i t z , ni luttes d e classes », écrit
F o u c a u l t dans une lettre d e 1 9 7 2 7 . A la d i f f é r e n c e d e H o b b e s , chez
lequel il n'est jamais question de guerres réelles 8 , le p o u v o i r ne vient
pas après la guerre civile, il ne s u c c è d e pas au conflit c o m m e sa paci-
fication ; i n v e r s e m e n t , la g u e r r e civile n'est pas non plus le fruit de
la d i s s o l u t i o n du pouvoir. L a g u e r r e civile e s t « l'état p e r m a n e n t »
du c a p i t a l i s m e . L a g u e r r e civile n'a d o n c rien à v o i r a v e c la fiction
h o b b e s i e n n e d e l ' i n d i v i d u a l i s m e e x a c e r b é d e la « g u e r r e d e tous
c o n t r e t o u s » p r o j e t é e d a n s l ' é t a t d e n a t u r e . Il s'agit t o u j o u r s au
c o n t r a i r e d ' a f f r o n t e m e n t s e n t r e d e s e n t i t é s c o l l e c t i v e s qualifiées,
c o m p r e n d r e : « la g u e r r e d e s riches c o n t r e les pauvres, d e s proprié-
t a i r e s c o n t r e c e u x qui ne p o s s è d e n t rien, d e s p a t r o n s c o n t r e les
p r o l é t a i r e s 9 ». L o i n d ' ê t r e c e m o m e n t d e d é s a g r é g a t i o n a t o m i q u e

7. Citée par Daniel Defert, « Chronologie », in Michel Foucault, Dits et écrits, t. \,op.
cit., p. 57.
8. Avec la « guerre de tous contre tous », « on est sur le théâtre des représentations
échangées, on est dans un rapport de peur qui est un rapport temporellement indéfini ;
on n'est pas réellement dans la guerre », explique Foucault dans le cours au Collège de
France de 1976. Cf. Michel Foucault, «Hfaut défendre la société »,op. cit., p. 79-80.
9. Michel Foucault, La Société punitive, op. cit., p. 23.
Clausewitz et la pensée 68 311

nécessitant l'intervention d'une médiation constitutive et pacifi-


catrice (le souverain comme principe instituant du corps social), la
guerre civile est le processus même par lequel se construisent des
collectivités nouvelles et leurs institutions. Elle ne se limite pas à être
l'expression d'un pouvoir constituant temporellement limité, car elle
est sans cesse à l'œuvre. La division, le conflit, la guerre civile, la stasis
structurent et déstructurent le pouvoir, ils forment « une matrice à
l'intérieur de laquelle les éléments du pouvoir viennent jouer, se réac-
tiver, se dissocier10 ».
Monarchie absolue et libéralisme se rejoignent dans l'obliga-
tion de nier l'existence de la guerre civile pour affirmer le sujet juri-
dique ou/et le sujet économique. « L'affirmation que la guerre civile
n'existe pas est un des premiers axiomes de l'exercice du pouvoir". »
L'économie politique est la « science » par excellence de cette déné-
gation. Elle se veut double négation, négation de la guerre et néga-
tion de la souveraineté : l'intérêt économique et l'égoïsme individuel
remplacent les passions guerrières, tandis que l'autorégulation de la
main invisible rend inutile et superflu le souverain. Dans l'idéologie
libérale, le capitalisme n'a besoin ni de la guerre, ni de l'Etat.
La guerre civile foucaldienne ne saurait non plus trouver place
dans la guerre interétatique de Clausewitz puisqu'elle est irréduc-
tible à la guerre comme pur acte de souveraineté et instrument de
l'équilibre entre Etats européens. Elle est à la fois l'objet et le sujet
de la microphysique du pouvoir et de la macrophysique des popu-
lations : « L'exercice quotidien du pouvoir doit pouvoir être consi-
déré comme une guerre civile : exercer le pouvoir, c'est d'une certaine
manière mener la guerre civile et tous ces instruments, ces tactiques
qu'on peut repérer, ces alliances doivent être analysables en termes
de guerre civile » Alors que le point de vue de Clausewitz est celui
de l'Etat (d'où l'hégélianisation toujours possible du Traité), c'est

10. Ibid., p. 33.


n. Ibid., p. 14.
12. Ibid.,p. 33.
ioo Guerres et Capital

sa c r i t i q u e radicale q u e s e p r o p o s e d e p o u r s u i v r e F o u c a u l t dans le
r e n v e r s e m e n t d e la F o r m u l e : l ' E t a t n'est pas l'origine o u le vecteur
d e s relations d e pouvoir. C o n t o u r n e r l ' E t a t , désinstitutionaliser et
d é f o n c t i o n n a l i s e r les relations d e p o u v o i r en y substituant d e s stra-
tégies e t des tactiques est constitutif d e la m é t h o d e foucaldienne ' 3 .
C e qui se fera en d e u x temps. Foucault c o m m e n c e par faire valoir
les limites historiques d e la c o n c e p t u a l i s a t i o n clausewitzienne, qui
t r o u v e sa s o u r c e dans la tradition e u r o p é e n n e du « droit d e s gens »,
et son cadre historique dans « la guerre de l'Etat, d e la raison d'État ».
E n é n o n ç a n t sa f o r m u l e (« la guerre c'est la politique c o n t i n u é e par
d'autres moyens »), « il ne faisait rien d'autre q u e constater une muta-
tion qui avait é t é acquise dès le d é b u t du x v n e siècle, avec la constitu-
tion de la nouvelle raison diplomatique, de la nouvelle raison politique
au m o m e n t du traité d e W e s t p h a l i e ' 4 ». C l a u s e w i t z c o n c e p t u a l i s e
d o n c à sa m a n i è r e l'expropriation e t la c a p t u r e par l ' É t a t d e s diffé-
r e n t e s m a c h i n e s d e g u e r r e qui s é v i s s a i e n t à l ' é p o q u e f é o d a l e (la
« guerre privée ») par le moyen de leur centralisation e t d e leur profes-
sionnalisation dans une armée. L ' É t a t étatise la guerre, il mène la guerre
à l'extérieur d e ses f r o n t i è r e s p o u r a u g m e n t e r sa p u i s s a n c e d ' É t a t ,
dans un cadre réglé par la constitution du d r o i t international à l'ini-
tiative des États européens. « L à encore, on voit c o m m e n t ce principe
d e C l a u s e w i t z [...] a eu un s u p p o r t , un s u p p o r t institutionnel précis
qui a é t é l'institutionnalisation du militaire », c'est-à-dire l'existence
d ' u n « d i s p o s i t i f militaire p e r m a n e n t , c o û t e u x , i m p o r t a n t , savant à

13. L'explication qu'en donne à l'occasion Foucault est particulièrement intéressante


pour notre propos : « Exemple de l'armée : on peut dire que la disciplinarisation de
l'armée tient à son étatisation. On explique la transformation d'une structure du pouvoir
par l'intervention d'une autre institution du pouvoir. Le cercle sans extériorité. Alors que
cette disciplinarisation [mise (?) en relation], [non] avec la concentration étatique, mais
avec le problème des populationsflottantes,l'importance des réseaux commerciaux, les
inventions techniques, les modèles [plusieurs mots illisibles] gestion de communautés,
c'est tout ce réseau d'alliances, d'appui et de communication qui constitue la "généa-
logie" de la discipline militaire. Non la genèse :filiation.» Michel Foucault, Sécurité, terri-
toire, population, op. cit., p. 123, note.
14. Ibid., p.309.
Clausewitz et la pensée 68 313

l'intérieur du système de la p a i x 1 5 ». Mais dans cette paix où règne l'or-


ganisation d e s E t a t s e t la structure j u r i d i q u e du pouvoir, dans c e t t e
paix où « la guerre e s t e x p u l s é e aux limites d e l'Etat, à la f o i s centra-
lisée dans sa pratique e t r e f o u l é e à sa frontière », o n e n t e n d g r o n d e r
encore une guerre sourde qui fait l'objet, « au m o m e n t m ê m e d e cette
transformation (ou p e u t - ê t r e aussitôt a p r è s ) », d'un d i s c o u r s « très
différent du discours philosophico-juridique q u e l'on avait l'habitude
de tenir jusque-là. Et ce discours historico-politique [sur la s o c i é t é ] qui
apparaît à ce moment-là est [...] un discours sur la guerre entendue comme
relation permanente, commefond ineffaçable de tous les rapports et de tou
les institutions depouvoir16. » L e pouvoir politique ne c o m m e n c e d o n c
pas quand c e s s e la guerre à laquelle il m e t fin, c'est la guerre qui est le
moteur des institutions et d e l'ordre politiques et qui doit (re-)devenir
l'analyseur des rapports de force. D ' o ù le r e n v e r s e m e n t auquel d o n n e
lieu la q u e s t i o n du r e n v e r s e m e n t d e la F o r m u l e d e C l a u s e w i t z : le
p r o b l è m e n ' é t a n t plus d e r e t o u r n e r le p r i n c i p e d e C l a u s e w i t z qui
s u b o r d o n n e la guerre à la politique, mais d e c o m p r e n d r e le principe
que C l a u s e w i t z a lui-même retourné au profit d e l'Etat ''...
S'il est, au milieu de c e s années 1 9 7 0 , par bien des aspects « étran-
g e m e n t p r o c h e » du m a r x i s m e , F o u c a u l t n e m a n q u e pas d e relever
sa f a i b l e s s e s t r a t é g i q u e ' 8 . D a n s le c o n c e p t d e l u t t e d e c l a s s e , les
marxistes mettent l'accent sur la classe, plutôt q u e sur la lutte. C e qui

15. Ibid., p. 313.


16. Michel Foucault, « IIfaut défendre la société », op. cit., p. 42 (leçon du 21 janvier
1976) (nous soulignons). On aura relevé que ce premier discours sur la « société » dit le
contraire du discours libéral sur la « société civile » qui a complètement éclipsé le premier
dan s Naissance de la biopolitique.
17- Ibid., p. 41.
18. Selon la formule d'Étienne Balibar, « Foucault et Marx. L'enjeu du nominalisme »,
m Michel Foucaultphilosophe. Rencontre internationale (Paris, 9, to, 11janvier 1988), Paris,
Seuil, 1989, p. 68. Balibar relève parfaitement que « la "discipline", le "micropouvoir"
représentent [...] à la fois l'autre versant de l'exploitation économique et l'autre versant
de la domination juridico-politique de classe, dont ils permettent de penser l'unité :
c'est-à-dire qu'ils viennent s'insérer exactement au point de "court-circuit" opéré par
Marx entre l'économique et le politique, la société et l'Etat, dans son analyse du procès
de production (nous permettant ainsi de lui conférer la consistance d'une "pratique"). »
ioo Guerres et Capital

e x p l i q u e la p e n t e fatale m e n a ç a n t d'entrainer le marxisme dans une


sociologie d e s classes sociales ou dans l'économisme de « la produc-
tion e t du travail ». L a lutte d e classe n'est d o n c en aucune f a ç o n un
autre n o m p o u r la guerre civile foucaldienne. C e t t e dernière est une
« g u e r r e civile g é n é r a l i s é e » irréductible à la seule relation capital/
travail. E l l e c o n c e r n e la s o c i é t é d a n s s o n e n s e m b l e , elle implique
u n e m u l t i p l i c i t é d e « s u j e t s », d e d o m a i n e s , d e s a v o i r s . E l l e est
d'abord « guerres d e subjectivités » en son irréductibilité à la consti-
tution d i a l e c t i q u e , « à travers l'histoire, d ' u n sujet universel, d'une
v é r i t é r é c o n c i l i é e , d ' u n d r o i t o ù t o u t e s les p a r t i c u l a r i t é s auraient
enfin leur place o r d o n n é e » au t e r m e d ' u n e l o g i q u e plus totalisante
q u e c o n t r a d i c t o i r e . « L a d i a l e c t i q u e h é g é l i e n n e e t t o u t e s celles, je
p e n s e , qui l'ont suivie - c o n c l u t F o u c a u l t - d o i v e n t ê t r e comprises
c o m m e la colonisation e t la pacification autoritaire, par la philoso-
p h i e e t le droit, d ' u n d i s c o u r s h i s t o r i c o - p o l i t i q u e qui a é t é à la fois
un constat, une proclamation et une pratique d e la guerre sociale •*. »
L'irréductibilité d e la guerre sociale à la lutte des classes qui lapacifie
c o n d i t i o n n e l'analyse du pouvoir politique c o m m e guerre.
A suivre la d o x a foucaldienne, le cours d e 1977-1978 {Sécurité, terri-
toire, population) marquerait un d é p l a c e m e n t majeur dans la pensée
du p h i l o s o p h e ; il se caractériserait par l'abandon d e l ' h y p o t h è s e de
la g u e r r e au p r o f i t de la g o u v e r n e m e n t a l i t é . C e d é p l a c e m e n t enga-
g e a n t c e qu'« il voudrait faire maintenant » e t qui modifierait dans le
sens d ' u n e « histoire d e la " g o u v e r n e m e n t a l i t é " » le titre d e c e qu'il
entreprend cette a n n é e - l à 1 0 s'achèverait et prendrait f o r m e définitive
avec le cours au C o l l è g e d e France d o n n é en 1 9 7 8 - 1 9 7 9 : Naissance de
la biopolitique. C o m m e preuve de c e fait, on invoque un t e x t e publié
d e u x ans avant la mort d e Foucault, « L e sujet e t le pouvoir » (1982),
qui r e t r a c e t o u t le c h e m i n e m e n t d e son travail e t p e u t ê t r e consi-
d é r é c o m m e son t e s t a m e n t t h é o r i c o - p o l i t i q u e . L ' a r t i c l e contient
en e f f e t des affirmations qui s e m b l e n t ne pas laisser place à d'autres

19. Michel Vo\iczu\t,« Il faut défendre la société »,op. cit., p.50.


20. Cf. Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, op. cit., p. 11 •.
Clausewitz et la pensée 68 315

i n t e r p r é t a t i o n s q u e c e l l e d ' u n c h a n g e m e n t radical d e la « m a t r i c e
générale » du pouvoir. « L ' e x e r c i c e du p o u v o i r c o n s i s t e à " c o n d u i r e
des c o n d u i t e s " e t à a m é n a g e r la p r o b a b i l i t é . L e p o u v o i r , au f o n d ,
est moins d e l'ordre d e l ' a f f r o n t e m e n t entre d e u x adversaires, o u d e
l'engagement d e l'un à l'égard d e l'autre, q u e d e l'ordre d u " g o u v e r -
n e m e n t " 2 1 . » L a c é l è b r e définition d e la g o u v e r n e m e n t a l i t é c o m m e
action sur une action, c o m m e structuration « du c h a m p d'action d e s
autres » enchaîne sur le refus d e considérer les relations d e pouvoir à
partir du modèle guerrier (de l'affrontement) o u juridique (renvoyant
à la souveraineté d e l'Etat).
E n réalité, Foucault établit p o u r la première fois dans c e t e x t e une
distinction entre le pouvoir et la guerre, qui affleurait dans La Volonté
desavoir ( p u b l i é en 1 9 7 6 ) en c o n c l u s i o n d ' u n e a n a l y s e s t r a t é g i q u e
du p o u v o i r (« le p o u v o i r , [...] c ' e s t le n o m q u ' o n p r ê t e à u n e situa-
tion stratégique c o m p l e x e dans une situation d o n n é e ») o ù revenait
par c e biais la q u e s t i o n d e savoir s'il fallait r e t o u r n e r la F o r m u l e d e
C l a u s e w i t z e t dire q u e « la p o l i t i q u e , c'est la g u e r r e p o u r s u i v i e p a r
d'autres m o y e n s ». Il répondait alors : « Peut-être, si o n v e u t toujours
maintenir un écart entre guerre et politique, devrait-on avancer plutôt
que c e t t e m u l t i p l i c i t é d e s r a p p o r t s d e f o r c e p e u t ê t r e c o d é e - en
partie e t jamais t o t a l e m e n t - soit dans la f o r m e d e la "guerre", soit
dans la f o r m e d e la "politique", c e seraient là deux stratégies différentes
(maispromptes à basculer l'une dans l'autre) pour intégrer ces rapports
de f o r c e déséquilibrés, hétérogènes, instables, tendus 2 2 . » C ' e s t d o n c
c e t t e p i s t e qu'il v a r e p r e n d r e à n o u v e a u x frais p o u r é n o n c e r c e qui
était resté imbriqué dans les c o u r s d e 1 9 7 2 - 1 9 7 6 , e t qu'il p e n s e main-
tenant en l ' e s p è c e d ' u n e d i f f é r e n c e d e nature e n t r e les relations de
pouvoir (disciplinaires, d e s é c u r i t é e t d e g o u v e r n e m e n t a l i t é ) e t les
affrontements stratégiques. L a r g e m e n t ignorée p a r la c r i t i q u e f o u c a l -
dienne, la dernière partie d e l'article d e 1 9 8 2 s'intitule p r é c i s é m e n t :
« R e l a t i o n s d e p o u v o i r e t rapports stratégiques ». Or, aussitôt après

21. Michel Foucault, « Le sujet et le pouvoir », Dits et écrits, t. II ,op. cit., p. 1056.
22. Michel Foucault, La Volonté de savoir, op. cit., p. 123 (nous soulignons).
ioo Guerres et Capital

avoir p r o p o s é trois d i f f é r e n t e s d é f i n i t i o n s d e la s t r a t é g i e tendant à


m o n t r e r c o m m e n t on p e u t « d é c h i f f r e r en t e r m e s d e "stratégies" les
m é c a n i s m e s mis en œ u v r e dans les relations d e p o u v o i r », Foucault
affirme : « Mais le point le plus important, c'est évidemment le rapport
e n t r e relations d e p o u v o i r e t stratégies d ' a f f r o n t e m e n t . » B i e n que
Foucault ne la reprenne pas par la suite, la distinction o p é r é e dans ces
quelques pages nous semble de la plus haute importance. Elle montre
q u e g u e r r e e t p o u v o i r , t o u t en é t a n t distincts, se t r o u v e n t dans un
rapport de continuité et de réversibilité. L e s relations de pouvoir sont
d e t y p e gouvernants/gouvernés et désignent des relations entre parte-
naires, alors q u e les a f f r o n t e m e n t s stratégiques o p p o s e n t d e s adver-
saires. « Un rapport d'affrontement rencontre son terme, son moment
final (et la victoire d'un d e s d e u x adversaires) lorsqu'au j e u des réac-
tions antagonistes viennent se substituer les mécanismes stables par
lesquels l'un peut conduire d e manière assez constante e t avec suffi-
samment d e certitude la c o n d u i t e des a u t r e s J J . »
L a fixation d'un r a p p o r t d e p o u v o i r est à la fois l'objectif d e l'af-
f r o n t e m e n t s t r a t é g i q u e e t sa mise en s u s p e n s , p u i s q u ' a u x rapports
s t r a t é g i q u e s e n t r e adversaires s e s u b s t i t u e n t d e s relations d e type
g o u v e r n a n t s / g o u v e r n é s . L e s l i b é r a u x r ê v e n t d e v o i r les d i s p o s i -
tifs d e p o u v o i r f o n c t i o n n e r d e manière a u t o m a t i q u e , sur le modèle
d e la main invisible d ' A d a m Smith s ' i m p o s a n t aux individus comme
une nécessité dans le j e u d e la liberté e t du pouvoir. M a i s ces « auto-
matismes » s o n t d ' a b o r d les résultats d e la g u e r r e e t d e sa continua-
tion par d'autres moyens, en sorte que la guerre c o u v e toujours sous
les relations disciplinaires, g o u v e r n e m e n t a l e s e t d e s o u v e r a i n e t é .
U n e f o i s q u e les d i s p o s i t i f s de p o u v o i r assurent une certaine conti-
nuité, prévisibilité e t rationalité à la c o n d u i t e du c o m p o r t e m e n t des
gouvernés, il p e u t toujours s e produire le processus inverse qui trans-
f o r m e les gouvernés en adversaires, puisqu'il n'y a pas de pouvoir sans
d e s insoumissions qui lui é c h a p p e n t , sans luttes qui se j o u e n t de la
c o n t r a i n t e du p o u v o i r e t qui o u v r e n t à n o u v e a u la p o s s i b i l i t é d e la

23. Michel Foucault, « Le sujet et le pouvoir», in Dits et écrits, t. II, op. cit., p. 1061.
Clausewitz et la pensée 68 317

« guerre civile ». « E t en retour, souligne Foucault, p o u r une relation


de pouvoir, la stratégie d e lutte c o n s t i t u e elle aussi une frontière »,
un seuil qui p e u t ê t r e franchi v e r s la g u e r r e . L ' e x e r c i c e d u p o u v o i r
(disciplinaire, s é c u r i t a i r e , g o u v e r n e m e n t a l , e t c . ) p r é s u p p o s e 1 / la
liberté d e celui sur lequel il s ' e x e r c e , e t 2 / q u e c e d e r n i e r soit bien
« reconnu e t maintenu jusqu'au b o u t c o m m e sujet d'action », c'est-à-
dire c o m m e sujet d e lutte, d e résistance, d'insoumission. Si bien q u e
« toute extension du rapport de pouvoir p o u r soumettre », d'un côté,
la liberté et, de l'autre, la subjectivité, « ne p e u v e n t q u e conduire aux
limites d e l'exercice du pouvoir ; celui-ci rencontre alors sa b u t é e soit
dans un t y p e d'action qui réduit l'autre à l ' i m p u i s s a n c e t o t a l e ( u n e
" v i c t o i r e " sur l'adversaire se s u b s t i t u e à l'exercice du p o u v o i r ) , soit
dans un retournement de ceux qu'on gouverne et leur transformation en
adversaires. En s o m m e , t o u t e stratégie d'affrontement rêve d e devenir
rapport de pouvoir ; et tout rapport d e pouvoir penche, aussi bien s'il
suit sa p r o p r e ligne d e d é v e l o p p e m e n t q u e s'il s e h e u r t e à d e s résis-
tances frontales, à devenir stratégie gagnante. »
P e u t - ê t r e le plus i m p o r t a n t est-il d e saisir q u e le p o u v o i r e t la
guerre, les relations de pouvoir e t les relations stratégiques ne doivent
pas ê t r e p e n s é s c o m m e d e s m o m e n t s s u c c e s s i f s , mais c o m m e d e s
relations qui p e u v e n t c o n t i n u e l l e m e n t s e r e n v e r s e r e t qui, en f a i t ,
coexistent. «En fait, entre relation depouvoir et stratégie de lutte, ilya
appel réciproque, enchaînement indéfini et renversementperpétuel ». Ca
«à chaque instant le rapport depouvoirpeut devenir, et sur certainspoints
devient, un affrontement entre des adversaires. A chaque instant aussi
les relations d'adversité, dans une s o c i é t é , d o n n e n t lieu à la mise en
œ u v r e d e mécanismes de p o u v o i r 2 4 . »
O r , qui s'intéresse aujourd'hui à la « nouvelle é c o n o m i e des rela-
tions d e p o u v o i r » - selon l ' e x p r e s s i o n mise en avant par F o u c a u l t
d a n s c e t e x t e r e f o r m u l a n t la q u e s t i o n k a n t i e n n e « Was heisst
Aufklàrung? » en « Q u ' e s t - c e qui s e p a s s e en c e m o m e n t ? » - d e v r a
c o n s t a t e r q u e la réversibilité d é t e r m i n e une « instabilité » qui n'est

24. Ibid. (souligné par nous).


ioo Guerres et Capital

pas étrangère au capitalisme financier contemporain. L a « crise » ne


s u c c è d e pas à la « c r o i s s a n c e », elles c o e x i s t e n t ; la paix ne succède
pas à la g u e r r e , elles s o n t c o p r é s e n t e s ; l ' é c o n o m i e ne r e m p l a c e pas
la guerre, elle institue une autre f a ç o n de la conduire. L a « crise » est
infinie et la guerre ne connait de répit qu'en incorporant les dispositifs
d e pouvoir qu'elle sécurise.
Il n'est plus question en définitive d e renversement d e la Formule
(la politique c o m m e continuation d e la guerre par d'autres moyens)
mais d ' u n e imbrication d e la guerre dans le politique e t du politique
dans la g u e r r e qui é p o u s e t o u s les m o u v e m e n t s du capitalisme. La
p o l i t i q u e n'est plus, c o m m e c h e z C l a u s e w i t z , celle d e l ' E t a t , mais
p o l i t i q u e d e l ' é c o n o m i e f î n a n c i a r i s é e i m b r i q u é e d a n s la multipli-
cité d e s guerres qui s e d é p l a c e n t e t f o n t tenir e n s e m b l e la guerre de
destruction en acte avec les guerres d e classes, d e races, d e sexes, et
les g u e r r e s é c o l o g i q u e s qui f o u r n i s s e n t l'« e n v i r o n n e m e n t » global
d e toutes les autres.
B r e f , dans ses pratiques réelles, dans ses « pratiques concrètes »
(comme dit Foucault), la gouvernementalité ne remplace pas la guerre.
Elle organise, gouverne, contrôle la réversibilitédes guerres et du pouvoir
L a g o u v e r n e m e n t a l i t é est g o u v e r n e m e n t a l i t é d e s g u e r r e s , f a u t e de
quoi le n o u v e a u c o n c e p t , t r o p hâtivement mis au s e r v i c e d e l'élimi-
nation d e t o u t e s les « c o n d u i t e s » d e la guerre, entre inévitablement
en r é s o n a n c e a v e c le t o u t puissant e t très ( n é o - ) l i b é r a l c o n c e p t de
« g o u v e r n a n c e ».
Il f a u t c e p e n d a n t r e c o n n a î t r e q u e c e t t e t e n d a n c e en f o r m e de
m é s a v e n t u r e d o n t t é m o i g n e la plus g r a n d e part d e s governmentality
studies porte bel et bien un nom - Naissance de la biopolitique - et une
date - 1 9 7 8 - 1 9 7 9 - dans le c o r p u s foucaldien. L e marché y récupère
en e f f e t son statut d ' e n t r e p r i s e d e négation d e la g u e r r e civile au fil
d'une u t o p i e (néo-)libérale ( c o m m e telle é n o n c é e , e t explicitement

25. Capitalisant la totalisation de la guerre (la guerre totale), la Guerre/Paix froide


peut être tenue pour le moment de fondation de cette stratégie de réversibilité absolue,
« sans reste », des guerres et du pouvoir.
Clausewitz et la pensée 68 319

reprise d e H a y e k par F o u c a u l t ) « dans laquelle il y aurait o p t i m i s a -


tion des systèmes de d i f f é r e n c e s , dans laquelle le c h a m p serait laissé
libre aux processus oscillatoires, dans laquelle il y aurait une tolérance
accordée aux individus et aux pratiques minoritaires, [...] et enfin dans
laquelle il y aurait une intervention qui ne serait pas du t y p e de l'as-
sujettissement interne d e s individus, mais une intervention d e t y p e
e n v i r o n n e m e n t a l 1 6 ». F o u c a u l t aurait-il é t é tenté par le transport d e
Deleuze e t Guattari dans l'entreprise d e H a y e k ? A u v u d e l'épisode
« nouveau p h i l o s o p h e 2 7 » e t du b o u r g e o n n e m e n t du vocabulaire d e
la multiplicité e t d e la d i f f é r e n c e d a n s l'analyse du n é o l i b é r a l i s m e ,
la r é p o n s e pourrait bien ê t r e é t r a n g e m e n t positive. M a i s c'est aussi
ce qui rend d'autant plus i n t é r e s s a n t « L e sujet e t le p o u v o i r », qui
renoue en 1 9 8 2 avec la v e i n e la plus g a u c h i s t e d e la c a r a c t é r i s a t i o n
des luttes (« transversales » c o n t r e les e f f e t s du pouvoir-savoir, e t c . )
de l'après-68 d a n s la p r e m i è r e l e ç o n à'«Ilfaut défendre la société »,
pour leur d o n n e r c o m m e d é b o u c h é t h é o r i q u e l'analyse des relations
de pouvoirs à travers l'affrontement des stratégies.

11.2/ L a machine de guerre


de Deleuze et Guattari
L e r e n v e r s e m e n t d e la f o r m u l e c l a u s e w i t z i e n n e p a r D e l e u z e e t
Guattari s'inscrit dans un cadre qui est celui de l'histoire universelle
et d e l ' é c o n o m i e - m o n d e . L a stratégie suivie est d o n c très d i f f é r e n t e
de l'analyse f o u c a l d i e n n e qui, t o u t en produisant une critique radi-
cale de l'État, reste paradoxalement prisonnière d e sa territorialité (la
guerre civile généralisée de/dans l'État-nation européen). D e l e u z e e t
Guattari élaborent une théorie absolument originale en dissociant la
guerre e t l'État d e la « machine de guerre ».

26. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, op. cit.,p. 265 (leçon du 21 mars 1979).
Sur l'utopie libérale formulée par Hayek, voir la leçon du 14 mars 1979 (p. 224-225).
27. Cf. Michel Foucault, « La grande colère des faits » (sur André Glucksman, Les
Maîtres penseurs, Paris, Grasset, 1977), in Dits et écrits, t. II, n° 204.
ioo Guerres et Capital

L a machine de guerre n'a ni la même origine, ni la m ê m e logique, ni


les m ê m e s buts que l'appareil identitaire e t la f o r m e d e souveraineté
d e l'Etat. Invention des nomades liée à leur « expérience du dehors 1 ® »
et à leur « f o r m e d'extériorité » eu égard à la capture étatique des terri-
toires (la « p r i s e d e t e r r e », la territorialisation d ' E t a t ) , la machine
d e g u e r r e n'a p a s la g u e r r e p o u r objet. E l l e ne s e d é f i n i t pas par la
g u e r r e , sinon c o m m e guerre contre l'Etat. C a r si la g u e r r e (« disper-
sive », « p o l y m o r p h e », « c e n t r i p è t e ») e s t là p o u r conjurer d e l'inté-
rieur la f o r m a t i o n d ' u n É t a t , c ' e s t aussi q u e la m a c h i n e d e guerre a
toujours é t é en interaction guerrière avec les formations impériales et
étatiques auxquelles elle se heurte « à la périphérie ou dans des zones
mal c o n t r ô l é e s 2 9 » .
L ' É t a t a quant à lui besoin d'une bureaucratie et d'une police pour
a s s e o i r sa s o u v e r a i n e t é , e t ne c o m p t e pas la g u e r r e parmi ses fonc-
tions « régaliennes ». Il e s t c o n t r a i n t d e s ' a p p r o p r i e r la machine de
guerre d e s n o m a d e s p o u r la retourner contre e u x en la transformant
en quelque c h o s e d e très d i f f é r e n t , passant par l'institutionnalisation
d ' u n e a r m é e , à laquelle e s t e x c l u s i v e m e n t a s s o c i é e la f o n c t i o n , IV»-
stitution militaires. C ' e s t la capture par l'État d e la machine de guerre
qui fait de la guerre son o b j e t en la s u b o r d o n n a n t aux fins politiques
de l'État qui la m o n o p o l i s e . L ' É t a t est clausewitzien.
L'institutionnalisation d e la machine d e g u e r r e p a r l ' É t a t opère
une disciplinarisation et une professionnalisation amplement décrites
par F o u c a u l t c o m m e une d e s s o u r c e s les plus importantes des tech-
n i q u e s disciplinaires. C ' e s t t o u t e l ' i m p o r t a n c e d e l'armée comme
administration de la discipline sur les c o r p s p r o d u c t i f s et, avec la force
de travail territorialisée, ou sédentarisée par la f o r c e militaire, dans l'en-
s e m b l e du c h a m p social. M a i s le p r o c e s s u s d e c a p t u r e e t d'institu-
tionnalisation/professionnalisation d e la machine d e guerre par l'État

28. Selon l'expression de Michel Foucault dans « La pensée du dehors » (1966).


29. Cf. Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, op. cit., p. 441-446 et p. 535-536
pour la discussion critique des thèses « évolutionnistes » de Pierre Clastres : « Tout n'est
pas Etat justement parce qu'il y a eu des Etats toujours et partout. »
Clausewitz et la pensée 68 321

est loin d'être linéaire. L'institution militaire est une réalité sociale
traversée par des tensions et des renversements toujours possibles.
La capture de la machine de guerre n'est jamais donnée une fois pour
toute, elle peut toujours échapper à l'appareil d'État comme un corps
d'origine étrangère (un prolétariat militaire).
L e processus non linéaire d e « capture d e la machine d e guerre »
se révèle très utile p o u r historiciser le r a p p o r t entre g u e r r e , capital
et É t a t . E n e f f e t , si la d i s j o n c t i o n d e v e n u e inclusive e n t r e É t a t e t
machine d e g u e r r e e s t c o n d i t i o n d e possibilité d e la subordination
nazie du premier à la s e c o n d e dans la f o r m e - P a r t i alimentant l'auto-
nomie ( e t Vontonomié) d'un b u t d e g u e r r e sans t e r m e , le r e t o u r à la
disjonction exclusive entre É t a t e t machine d e guerre o u v r e la possi-
bilité d e l'appropriation d e c e t t e dernière par les f o r c e s révolution-
naires hors d e la f o r m e (léniniste) d u Parti. « L a guérilla, la g u e r r e
de minorités, la guerre populaire et révolutionnaire [...] ne p e u v e n t
faire la guerre qu'à condition d e créer autre chose en m ê m e temps 3 °. »
S'il était besoin d e le p r é c i s e r : faire autre c h o s e en m ê m e t e m p s ne
signifie pas d u t o u t i g n o r e r o u n é g l i g e r la g u e r r e réelle, mais bien
plutôt c r é e r c o l l e c t i v e m e n t la manière d e s'y o p p o s e r , d e la d é f a i r e ,
et de vaincre en la faisant autrement - car « toute création passepar une
machine de guerre*1 ».
D a n s les c o u r s d e 1 9 7 9 - 1 9 8 0 c o n t e m p o r a i n s d e la r é d a c t i o n
de Milleplateaux, G i l l e s D e l e u z e e n t r e p r e n d l'analyse d e la nature
de la g u e r r e e t d e ses t r a n s f o r m a t i o n s à partir d e la d y n a m i q u e du
C a p i t a l qui c o n d i t i o n n e s t r i c t e m e n t la q u e s t i o n du r e n v e r s e m e n t
de la f o r m u l e d e C l a u s e w i t z . L e p h i l o s o p h e s ' a t t a c h e à m o n t r e r
q u ' u n m ê m e m o u v e m e n t a n i m e le c a p i t a l e t la g u e r r e l o r s q u e
celle-ci d e v i e n t g u e r r e industrielle. L e s c o n t r a d i c t i o n s du c a p i t a l
et les c o n t r a d i c t i o n s d e la g u e r r e t e n d e n t alors à e n t r e r en o s m o s e .
La d é m o n s t r a t i o n s e d é p l o i e à partir d'un é t o n n a n t r a p p o r t M a r x /
Clausewitz. L e s d i f f é r e n t s m o m e n t s d e c e d é v e l o p p e m e n t ne seront

30. Ibid., p. 527.


3i- Ibid., p. 280.
ioo Guerres et Capital

p a s r e p r i s d a n s Mille Plateaux, d ' o ù l ' i n t é r ê t à r e c o n s t r u i r e ici leur


logique.
D e l e u z e c o m m e n c e p a r r e p r e n d r e la q u e s t i o n d e s l i m i t e s du
c a p i t a l en r e v e n a n t - c o m m e il l'avait d é j à f a i t d a n s L'Anti-Œdipe -
sur le c h a p i t r e sur la « baisse t e n d a n c i e l l e du t a u x d e p r o f i t » au Livre
I I I du Capital. O n r e c o n n a î t la t h è s e : le C a p i t a l a b i e n d e s limites,
m a i s c e l l e s - c i s o n t i m m a n e n t e s (immanenten Scbrankeii). Limite
i m m a n e n t e signifie qu'il ne la r e n c o n t r e pas c o m m e u n e extériorité,
elle n e v i e n t p a s d u d e h o r s , il la p r o d u i t e t la r e p r o d u i t s a n s cesse
l u i - m ê m e . A m e s u r e q u e le capital s e d é v e l o p p e , la p a r t i e du capital
c o n s t a n t (investi en m o y e n s d e p r o d u c t i o n , matières premières,
e t c . ) a u g m e n t e p r o p o r t i o n n e l l e m e n t plus r a p i d e m e n t q u e la partie
d u c a p i t a l v a r i a b l e ( i n v e s t i e n f o r c e d e travail), c e qui e n t r a î n e une
« baisse tendancielle du taux d e profit » ( p u i s q u e la plus-value dépend
d e l'activité d e la f o r c e d e travail). Il s'agit d ' u n e limite (au sens mathé-
matique e t d i f f é r e n t i e l ) d o n t on s'approche, mais d o n t o n est toujours
s é p a r é p a r u n e q u a n t i t é aussi « i n f i n i m e n t p e t i t e » s o i t - e l l e . B r e f , le
C a p i t a l ne s ' a p p r o c h e d e la limite q u e p o u r la reculer.
C e m o u v e m e n t vers la limite q u e le capitalisme p o s e e t repousse
s a n s fin e s t p r o f o n d é m e n t c o n t r a d i c t o i r e . L e c a p i t a l s e d é f i n i t
c o m m e u n e a c c u m u l a t i o n illimitée (le « p r o d u i r e p o u r le p r o d u i r e »)
e t , e n m ê m e t e m p s , c e p r o c e s s u s s a n s fin d o i t ê t r e p o u r le p r o f i t ,
p o u r la p r o p r i é t é p r i v é e ( « p r o d u c t i o n p o u r le C a p i t a l » ) , si bien
q u e le m o u v e m e n t illimité est s o u m i s à u n e r e s t r i c t i o n qui en fait un
m o u v e m e n t limité. L e s d e u x m o u v e m e n t s du capital s o n t inséparables
p u i s q u e c ' e s t le capital l u i - m ê m e qui lance la déterritorialisation du
p r o d u i r e p o u r le p r o d u i r e e t sa r e t e r r i t o r i a l i s a t i o n sur la p r o p r i é t é
p r i v é e e t le p r o f i t . C e d o u b l e m o u v e m e n t e s t à l'origine d e « crises »
p é r i o d i q u e s . T o u t e t e n t a t i v e d ' a c c é l é r e r le m o u v e m e n t illimité dans
l'espoir d e le c o u p e r d e sa territorialisation dans le profit est destinée
à é c h o u e r ( c ' e s t la f a u s s e s o l u t i o n « r é v o l u t i o n n a i r e » p r o p o s é e par
l'accélérationisme). C o m m e n t rendre c o m p t e d e cette contradic-
tion ? E t y a-t-il u n e m é c a n i q u e capitaliste c a p a b l e d e la r é s o u d r e ?
Clausewitz et la pensée 68 323

C'est à ce moment précis que Deleuze convoque Clausewitz.


C e qui lui p e r m e t à la f o i s d'établir le r a p p o r t qui n o u e la g u e r r e au
capital e t d e d é t e r m i n e r les impasses historiques sur l e s q u e l l e s b u t e
la t h é o r i e d e C l a u s e w i t z l o r s q u e la m a c h i n e d e g u e r r e e s t a p p r o -
priée par le C a p i t a l . D e l e u z e fait alors mine d e s e d e m a n d e r si c'est
« par hasard » qu'il é p r o u v e le besoin d'en revenir aux c o n c e p t s d e la
théorie clausewitzienne d e la guerre.
« R e p r e n o n s une t e r m i n o l o g i e d o n t n o u s avons eu besoin p o u r
t o u t e autre c h o s e , à savoir à p r o p o s du p r o b l è m e d e la g u e r r e [...].
Tout comme le capital, et c'est sans doute ça le lien le plus profond de la
guerre avec le capital, [...] la guerre a un but et un objectif. Et les deux ne
sont pas la m ê m e c h o s e 3 2 . » C l a u s e w i t z , rappelle-t-il, distingue le but
politique (Zweck) et {'objectifmilitaire (Ziel) de la guerre 33 . L'objectif
militaire d e la g u e r r e se définit par le r e n v e r s e m e n t o u l'anéantisse-
ment de l'adversaire. L e but politique de la guerre est tout à fait d i f f é -
rent, puisqu'il constitue la fin qu'un E t a t s e d o n n e lorsqu'il entre en
guerre ( p o u r produire, nous le savons, un rééquilibrage d e la « balance
e u r o p é e n n e »). D e l e u z e f a i t ici r e m a r q u e r q u e C l a u s e w i t z d é c r i t
encore une situation qui précède la Révolution française et les guerres
n a p o l é o n i e n n e s 3 4 . « A c e m o m e n t - l à , la machine d e g u e r r e e s t bien
prise dans l'Etat, en e f f e t , l'objectif militaire qui renvoie à la machine
de g u e r r e e s t s u b o r d o n n é au b u t p o l i t i q u e qui renvoie au b u t poli-
tique d e l ' E t a t qui fait la guerre. Q u ' e s t - c e qui s'est p a s s é l o r s q u e la
guerre a tendu à devenir totale ? »

32. Les citations qui suivent sont extraites des deux cours (séances 12-13) de l'année
universitaire 1979-1980 (« Deleuze : Appareils d'Etat et machines de guerre », URL :
www.youtube.com/watch?v=kgWaov-IUrA).
33- Comme plus haut (cf. 9.5), Deleuze s'écarte de la traduction courante (dont nous
avons fait usage) des deux termes clausewitziens qui oppose la «fin» politique (Zweck)
au « but » militaire (Ziel). Précisons qu'en allemand usuel (non « kantien »), Ziel est la
« cible », et Zweck, le « but ».
34- On se rappellera que le bouleversement napoléonien de l'équilibre interétatique
européen ne va pas sans une révolution de l'art de la guerre.
ioo Guerres et Capital

C ' e s t qu'à partir d e la fin du x i x e siècle, le capital ne s e b o r n e plus


à p a s s e r p a r la f o r m e - E t a t e t sa m a c h i n e d e g u e r r e p o u r les besoins
d e s o n p r o p r e d é v e l o p p e m e n t ; il v a e n t r e p r e n d r e un p r o c e s s u s de
c a p t u r e i n d i s s o c i a b l e d e la c o n s t r u c t i o n d e s a p r o p r e m a c h i n e de
g u e r r e d o n t l ' E t a t e t la g u e r r e n e v o n t c o n s t i t u e r q u e l e s c o m p o -
s a n t e s . C e p r o c e s s u s s ' a c c é l è r e a v e c la P r e m i è r e G u e r r e m o n d i a l e
qui r e p r é s e n t e u n e r u p t u r e radicale dans l'histoire d e la g u e r r e , dans
la m e s u r e o ù le C a p i t a l t r a n s m e t l'infini, à s a v o i r le m o u v e m e n t illi-
m i t é qui c a r a c t é r i s e l ' a c c u m u l a t i o n , à la g u e r r e en d é t e r m i n a n t ainsi
u n e « e s p è c e d e c o n t r a d i c t i o n » e n t r e l'objectif d e la g u e r r e e t le but
de l'État.

On peut assigner une tendance à la guerre totale du moment où le capi-


talisme s'empare de la machine de guerre et lui donne un développe-
ment, un développement matériel fondamental [...]. Lorsque la guerre
tend à devenir totale, l'objectif et le but tendent à rentrer dans une espèce
de contradiction. Il y a une tension entre l'objectif et le but. Parce qu'à
mesure que la guerre devient totale, l'objectif, à savoir selon le terme de
Clausewitz, le renversement de l'adversaire, ne connaît plus de limites.
L'adversaire ne peut plus être identifié, assimilé à la forteresse à prendre,
à l'armée ennemie à vaincre, c'est le peuple entier et l'habitat entier.
Autant dire que l'objectif devient illimité, et c'est ça la guerre totale.

E n d e v e n a n t illimité, l'objectif militaire n'est plus s u b o r d o n n é au but


politique d e l'État, il t e n d à s'autonomiser. L a machine d e guerre n'est
plus s o u s le c o n t r ô l e d e l ' É t a t , c e qui introduit c e t t e « contradiction »
qui v a p r e n d r e c o r p s d a n s les m a c h i n e s d e g u e r r e n a z i e e t f a s c i s t e :
elles v o n t p o r t e r j u s q u ' a u b o u t la ligne d ' a b o l i t i o n d e s m o u v e m e n t s
sans limites d e la g u e r r e . « D a n s le d é v e l o p p e m e n t du capital, o n va
r e t r o u v e r un p r o b l è m e qui e s t e n r é s o n a n c e a v e c la p o s s i b i l i t é de
c o n t r a d i c t i o n e n t r e le b u t p o l i t i q u e limité d e la g u e r r e e t l'objectif
illimité d e la g u e r r e t o t a l e . » L e b u t d u C a p i t a l ( p r o d u i r e p o u r le
C a p i t a l ) e s t limité, tandis q u e s o n o b j e c t i f ( p r o d u i r e p o u r produire)
e s t illimité. Il e s t d è s lors f o r c é q u e le b u t limité e t l ' o b j e c t i f illimité
e n t r e n t d a n s u n e c o n t r a d i c t i o n d o n t l ' e x p o s i t i o n e s t p r é s e n t é e par
Clausewitz et la pensée 68 325

M a r x dans le chapitre sur la baisse tendancielle du t a u x d e profit. « Ç a


fait partie d e la b e a u t é d u t e x t e d e M a r x d e nous m o n t r e r qu'il y a bien
dans le capitalisme un m é c a n i s m e qui travaille d e telle manière q u e la
c o n t r a d i c t i o n e n t r e l'objectif illimité e t le b u t limité, e n t r e p r o d u i r e
p o u r p r o d u i r e e t p r o d u i r e p o u r le C a p i t a l , t r o u v e sa résolution g r â c e
à un p r o c e s s u s t y p i q u e m e n t capitaliste. O r c e p r o c e s s u s , c'est c e q u e
M a r x r é s u m e d a n s la f o r m u l e " d é p r é c i a t i o n p é r i o d i q u e d u c a p i t a l
et c r é a t i o n d ' u n n o u v e a u capital". » P a r c e m é c a n i s m e , le C a p i t a l ne
c e s s e d e r é s o u d r e la c o n t r a d i c t i o n en m ê m e t e m p s qu'il la p r o - p o s e
de f a ç o n élargie.
L a g u e r r e r é s o u t la c o n t r a d i c t i o n e n t r e s o n b u t l i m i t é e t s o n
o b j e c t i f d e v e n u illimité d e f a ç o n s e m b l a b l e e t , c o m m e le C a p i t a l ,
elle n e la r é s o u t q u ' e n l'élargissant. A p r è s avoir risqué d ' é c h a p p e r au
capital e n t r e les d e u x g u e r r e s m o n d i a l e s ( f a s c i s m e s ) , la m a c h i n e d e
g u e r r e n e s e d o n n e p l u s c o m m e o b j e c t i f la g u e r r e , mais la « p a i x ».
L e s nazis avaient r e n d u a u t o n o m e la m a c h i n e d e g u e r r e par r a p p o r t
à l ' E t a t , « mais ils avaient e n c o r e b e s o i n q u e c e t t e m a c h i n e d e g u e r r e
s'effectue dans des guerres [...]. En d'autres termes ils gardaient quelque
chose de la vieilleformule, à savoir la guerre sera la matérialisation de la
machine de guerre. J e n e v e u x p a s d i r e q u ' a u j o u r d ' h u i c e n e s o i t p a s
c o m m e ça, la m a c h i n e d e g u e r r e p o u r s u i t d e s g u e r r e s , o n le v o i t t o u t
le temps, mais quelque chose a quand même changé, elle a aussi besoin de l
guerre, maispas de la même manière. On tend vers la situation suivante,
[...] la m a c h i n e d e g u e r r e m o d e r n e n ' a u r a i t m ê m e p l u s b e s o i n à la
limite d e s e m a t é r i a l i s e r d a n s d e s g u e r r e s r é e l l e s , c a r c e s e r a i t e l l e -
m ê m e qui serait g u e r r e matérialisée. E n d ' a u t r e s t e r m e s , la m a c h i n e
d e g u e r r e n ' a u r a i t m ê m e p l u s b e s o i n d ' a v o i r p o u r o b j e t la g u e r r e ,
p u i s q u ' e l l e d é c o u v r e s o n o b j e t d a n s u n e p a i x d e la t e r r e u r . E l l e a
conquis son o b j e t ultime adéquat à son caractère total, à savoir la paix. »
L a « p a i x » r é s o u t la c o n t r a d i c t i o n q u ' e l l e d é p l a c e e n l ' i m p o s a n t
s o u s u n e f o r m e é l a r g i e . M a i s q u e l l e e s t c e t t e f o r m e é l a r g i e ? C e ne
peut être que l'extension du domaine de la guerre à la paix. La machine
d e g u e r r e d e l ' É t a t qui a v a i t e x e r c é la g e s t i o n e t l ' o r g a n i s a t i o n d e
ioo Guerres et Capital

l ' e n s e m b l e d e s g u e r r e s c o e x t e n s i v e / c o - i n t e n s i v e à t o u t e l'histoire
du c a p i t a l i s m e ne d e v i e n t pas m a c h i n e d e g u e r r e du C a p i t a l sans
transformer « la » guerre en c e q u e C a r i Schmitt et Ernst Junger, dès
les a n n é e s 1 9 4 0 (ils savent la guerre du R e i c h p e r d u e ) , puis Hannah
A r e n d t et à nouveau C a r i Schmitt, au d é b u t des années i 9 6 0 , appel-
leront « guerre civile m o n d i a l e » o u « g l o b a l e 3 5 ». U n e guerre dont le
butpolitique est immédiatement économique, l'objectiféconomique immé
diatementpolitique.
P r e n a n t s o u r c e d a n s la « p a i x m e n a ç a n t e d e la d i s s u a s i o n
n u c l é a i r e » e t l'analyse q u ' e n a livrée V i r i l i o , le c o n c e p t d e « paix
totale » s'avère aujourd'hui ambigu. E n e f f e t , si la machine d e guerre
d e la paix t o t a l e n'est autre q u e l'illimitation a b s o l u e d e la mondia-
lisation capitaliste e l l e - m ê m e , la p r o p o s i t i o n selon laquelle paix et
guerre sont devenus indiscernables est e n c o r e tributaire d e l'opposi-
tion clausewitzienne d e la guerre e t d e la paix e t du cadre européen
qui la balance. (Si C l a u s e w i t z reconnaît q u e la signature d e la paix ne
signifie pas nécessairement la fin du conflit, « quoi qu'il en soit - à le
suivre - on doit toujours considérer qu'avec la paix, la fin e s t atteinte
et l'affaire d e la guerre t e r m i n é e 3 6 ».) L e renversement d e la Formule
doit bien plutôt affirmer la continuitésntre guerre et politique, guerre
et économie, guerre et welfare dans la multiplicité constituante de la
guerre et des guerres qui mobilise l'ensemble d e l'environnement social
planétaire en le soumettant à une guerre civile totale en acte. Toutes
les modalités d e s machines d e guerres q u e l ' É t a t s'était appropriées
à partir d e l'accumulation primitive e t qu'il avait capitalisées dans son
a r m é e e t son administration s o n t p o r t e u s e s dans l'après-guerre de
c e t t e « guerre civile g l o b a l e » d i r e c t e m e n t m e n é e par le capital, qui
va conduire à l'explosion d e 1968.

35. Cari Schmitt, « Changement de structure du droit international » (1943) ; Ernst


Junger, La Paix (1945); Hannah Arendt, Essai sur ta révolution (1961) ; Cari Schmitt,
Théorie du partisan (1963).
36. Cari Von Clausewitz, De la guerre, 1,2.
Clausewitz et la pensée 68 327

L a « p a i x » ne s e limite d o n c p a s à « l i b é r e r t e c h n i q u e m e n t le
processus matériel illimité d e la guerre totale 3 7 » (la c o u r s e e f f r é n é e
aux a r m e m e n t s , le c o m p l e x e m i l i t a r o - s c i e n t i f i c o - i n d u s t r i e l ) , e l l e
prend en charge la politique d'intégration à l'ordre mondial, c'est-à-
dire la guerre du travail, la guerre du welfare, la guerre d e la colonisa-
tion interne e t d e la néocolonisation externe, etc. L a paix d e v i e n t le
moyen par lequel la m a c h i n e d e g u e r r e d u capital « s ' e m p a r [ e ] d ' u n
m a x i m u m d e f o n c t i o n s c i v i l e s 3 ® » - si bien q u e la g u e r r e « d i s p a -
raît ». M a i s elle ne « disparaît » q u e parce qu'il y a eu « e x t e n s i o n d e
son d o m a i n e » dans la mise en continuité d e s « c o m p l e x e s militaires,
industriels et financiers39 ».
L e r e n v e r s e m e n t d e la F o r m u l e d e C l a u s e w i t z « apparaît seule-
ment à c e m o m e n t », affirment D e l e u z e et Guattari (en usant curieu-
s e m e n t d e la m ê m e e x p r e s s i o n q u e c e l l e e m p l o y é e p a r F o u c a u l t ,
c i t é e plus h a u t ) . C e qui s ' é n o n c e d u seul p o i n t d e v u e du p o u v o i r
et de l'État politique, de ces États qui ne s'approprientplus la machine
de la guerre, qui reconstituent une machine de guerre dont ils ne sont
plus eux-mêmes que les parties techniques4°. Car du point de vue des
« e x p l o i t é s », le r e n v e r s e m e n t d e la f o r m u l e a t o u j o u r s d é j à eu lieu
dans une manière de « doublet historico-transcendantal » (Foucault)
les définissant e t les assujettissant c o m m e tels.

L e d o u b l e r e n v e r s e m e n t d e la F o r m u l e o p é r é p a r F o u c a u l t e t
D e l e u z e - G u a t t a r i a p p a r a î t d a n s un c o n t e x t e d e c h a n g e m e n t d e
c o n j o n c t u r e qui signe le c o m m e n c e m e n t d ' u n e n o u v e l l e s é q u e n c e
p o l i t i q u e , o ù la machine d e g u e r r e du C a p i t a l d o m i n e sans p a r t a g e
l ' é p o q u e par sa « créativité ». C ' e s t aussi q u e la n o u v e l l e t h é o r i e d e
la g u e r r e e t du p o u v o i r n'a pas p u s e c o n f r o n t e r et s'alimenter à d e s
e x p é r i m e n t a t i o n s p o l i t i q u e s réelles, p u i s q u ' e n t r e les a n n é e s 1 9 7 0

37. Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, op. cit., p. 583.
38. Ibid., p. 584.
39. Ibid., p. 582.
40. Ibid., p. 583.
ioo Guerres et Capital

finissantes e t le d é b u t d e s a n n é e s 1 9 8 0 , la radicalisation qui avait suivi


68 (le « M a i rampant ») s'épuise, s e délite e t finalement a c h o p p e sur
l ' é c u e i l d e la r é p é t i t i o n d e s m o d a l i t é s d e la g u e r r e c i v i l e c o d i f i é e s
p a r les r é v o l u t i o n s d e la p r e m i è r e m o i t i é d u s i è c l e a u t o u r d e l ' O c -
t o b r e b o l c h é v i q u e . A p r è s la faillite d e s m o u v e m e n t s i n s u r r e c t i o n -
n e l s c o m m e n c e n t les « a n n é e s d ' h i v e r », d o n t o n n ' e s t p a s e n c o r e
sorti. L'élan d e c e s f o r m i d a b l e s i n t u i t i o n s e t d e « l ' i n s u r r e c t i o n des
savoirs » d o n t elles participent sera brisé net e t r e t o m b e r a dans le vide
politique de l'époque.
Depuis cette implosion (l'implosion du social, à l'ombre des majorités
silencieuses, e t c . ) , l'initiative d u capital n'a f a i t q u e s ' i n t e n s i f i e r en se
j o u a n t d e t o u t e limite d a n s un d e s t r u c t i v i s m e sans e x c e p t i o n d o n t
s e s o u t i e n t la loi d'airain d u p r o d u c t i v i s m e . S o r t i e v a i n q u e u r d e la
c o n f r o n t a t i o n a v e c la p e n s é e - m o u v e m e n t 6 8 , la m a c h i n e d e guerre
néolibérale ne c e s s e d e r e m p o r t e r victoires sur victoires. C e s victoires
s ' a c c o m p a g n e n t d ' u n e f f a c e m e n t d e la m é m o i r e d e s g u e r r e s , d e s
g u e r r e s civiles, d e s g u e r r e s d e classe, d e race, d e s e x e , d e subjectivité
d ' o ù l e s v a i n q u e u