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- Ce qui importe c’est le chemin par lequel l’homme peut affirmer sa puissance,

exprimer ses aptitudes quelles qu’elles soient. Le salut par le corps vaut donc le salut
par l’esprit, l’un ayant toujours l’autre pour corrélat. Ils sont deux expressions d’une
seule et même réalité. Ne serait-ce pas amputer l’homme d’une partie de sa puissance
que de le guérir de toute souffrance pour n’en faire qu’un réceptacle de jouissance ?
Bannir toute souffrance ne serait-il pas finalement aussi criminel et mortifère que de
condamner toute jouissance ?
- Si la souffrance est nécessaire à la création de soi, ne faut-il pas parfois la laisser nous
envahir pour qu’en résulte une nouvelle manière d’appréhender la vie ? N’est-ce pas
ainsi que naissent les grandes œuvres, sources d’une grande joie, d’un accroissement
de la perfection humaine qui pour s’actualiser passe par son contraire, une pénible
gestation où souffrance et jouissance se mêlent inextricablement ?
- le terme de souffrance désigne le comble même de la passivité et de la servitude et
qu’il ne peut être opposé à la jouissance de façon parfaitement symétrique
- L’expérience de la souffrance semble donc relever d’une certaine nécessité dans le
parcours vers la sagesse et la béatitude, non pas en tant qu’elle serait le prix à payer
pour y parvenir, mais en tant qu’elle est la condition qui rend possible le retour de
l’esprit sur lui-même par lequel s’initie la démarche réflexive qui ouvre le chemin vers
le souverain
- Il s’agit plutôt de montrer ici, en quoi la souffrance peut, dans certaines conditions,
susciter la réflexion et permettre le passage du pâtir à l’agir.
- Quant à la souffrance, elle peut également être à l’origine d’un sursaut salvateur.
Lorsque l’homme se perçoit et perçoit le monde dans un rapport de disconvenance, il
peut en arriver à s’interroger sur les causes de cette souffrance et trouver par là le
chemin de la sagesse
- le plaisir que procure la main qui caresse celui qui souffre peut redonner à ce dernier
la force de lutter contre sa souffrance et de s’affirmer, ne serait-ce que par la
production de quelques mots qui échappent au registre de la plainte.
- Peut-être même faut-il y voir une certaine haine de la vie, vouloir guérir toute
souffrance n’est-ce pas finalement vouloir guérir les hommes de la vie, comme si
celle-ci n’était qu’une maladie
- la puissance de l’homme ne peut-elle s’accroître par la guérison de la souffrance ou la
condamnation de la jouissance, c’est plutôt la capacité de l’homme à affronter l’une et
l’autre qui construit l’amour de la vie, d’une vie que l’on doit pouvoir revivre un
nombre infini de fois, selon le thème de l’éternel retour « Je reviendrai avec ce soleil,
avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent — non pas dans une vie nouvelle, dans
une vie meilleure, ni dans une vie semblable : je reviendrai éternelle pour cette même
et identique vie, avec toutes ses grandeurs et toutes ses misères, pour enseigner de
nouveau le retour éternel de toute chose. », Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra,
troisième partie, « Le convalescent », trad. Geneviève Bianquis, Garnier-Flammarion,
1969, p. 275-276.
- Nietzsche, Le Gai savoir, op. cit., § 382, p. 355. « celle qu’il ne suffit pas d’avoir,
celle qu’on acquiert, qu’il faut acquérir constamment, parce qu’on la sacrifie sans
cesse, parce que sans cesse il faut la sacrifier !...
- Définir la souffrance
«L’humanité est ligotée par une affliction insidieuse. C’est la maladie la plus
intangible, dévastatrice et répandue qui soit. C’est un état physiologique et biologique
qui ne peut être éliminé par les régimes, l’exercice, la méditation, un comportement
vertueux, des drogues ou la chirurgie. Elle n’a aucune localisation particulière. C’est
en effet la seule maladie qu’il soit possible de retrouver partout dans le corps et le
cerveau. Pourtant, personne n’en est vraiment conscient. Les médecins qui la
combattent ne s’accordent même pas sur son existence. Il en émane tant de symptômes
qu’on croirait être en présence d’une centaine de maladies alors qu’il n’y en a qu’une
(1)».Arthur Janov, Prisonniers de la souffrance, Paris, Laffont,1980, p.9.

- Dans ce combat de l’être avec lui-même, Dieu est tantôt créateur de la souffrance,
tantôt consolateur de toutes les peines. Mais l’homme trouve rarement en lui la force
de dépasser la souffrance par la prise de conscience que celle-ci naît et meurt en lui et
qu’il peut en être à son gré le maître ou l’esclave. Le dépassement de cette figure
hégélienne est ce qui permet à la raison de laisser le champ libre au jaillissement de
l’épanouissement de l’homme, qui l’oblige à devenir responsable de son destin et de
celui de la civilisation. À la fois libre de toute contrainte et responsable de son devenir,
l’homme ne peut alors compter que sur lui-même ; la souffrance est l’expression de
cette incapacité de l’homme de gérer sa liberté.

- Pour Nietzsche, cela correspond à un symptôme de faiblesse et est le signe d’une


attitude défensive. D’une part, l’abolition de toute souffrance, malaise et inconfort est
impossible165. D’autre part, s’ils doivent être évités, il est douteux que le
dépassement de soi et la création soient possibles. Or, pour Nietzsche, il s’agit bien de
justifier la souffrance pour croître et créer. Nietzsche ne veut pas penser la santé et la
maladie sur un mode dualiste, c’est-à-dire par une exclusion des contraires entre
eux166. Il refuse aussi ce dualisme en ce qui a trait à la souffrance et au plaisir en
affirmant que le plus haut bonheur nécessite de la souffrance. Dans l’épreuve de la
souffrance, il y aurait des ressources insoupçonnées. La richesse de l’expérience
humaine et la capacité d’éprouver les jouissances les plus grandes sont
proportionnelles à la capacité de souffrir
- Il va sans dire que tout le monde peut ressentir des moments de faiblesse, mais pour
Nietzsche, seuls les faibles valorisent la tentative d’éliminer la souffrance. Chez ceux
qu’il qualifie de « décadents », la souffrance correspond à l’impuissance. Cette
souffrance se manifeste dans leur incapacité persistante à surmonter les épreuves, ce
qui les force à éviter les obstacles. La faiblesse provoque une volonté de rétrécir le
champ de l’expérience, de se rétracter et de supprimer les activités vitales qui causent
de la souffrance : « dès que la douleur lance son signal d’alarme, il est temps de la
restreindre […] et nous faisons bien de nous “gonfler” le moins possible
- Pour résumer, il y a deux réponses distinctes face à la souffrance : « Soit nous
apprenons à lui opposer notre fierté, notre ironie, notre force de volonté […]; soit que,
face à la douleur nous nous retirions dans ce néant oriental ̶ on l’appelle nirvana ̶ , dans
cet abandon de soi, cet oubli de soi, cette extinction de soi muets, figés, sourds (GS, «
Préface à la 2e édition », §3)
- Certes, la domination de soi de toute personne qui agit comme le stoïcien permet une
certaine jouissance, mais cette manière de vivre occasionne un autre défaut : « à savoir
une excitabilité permanente à toutes les émotions et inclinations naturelles et pour
ainsi dire une démangeaison ». GS, livre 4, §305, p. 283.
- La douleur est justifiable en tant qu’elle n’a qu’une existence relative par rapport à la
volonté de jouir d’un bonheur supérieur355. La vie jaillissante ne veut pas se préserver
de la souffrance, mais plutôt la surmonter : nous devons constamment enfanter nos
pensées à partir de notre douleur et leur transmettre maternellement tout ce qu’il y a en
nous de sang, de cœur, de feu, de plaisir, de passion, de torture, de conscience, de
destin, de fatalité. Vivre ̶ cela veut dire pour nous métamorphoser constamment tout ce
que nous sommes en lumière et en flamme, et également tout ce qui nous concerne
GS, Préface à la seconde édition, §3