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FLANNERY O’CONNOR

Les Braves gens ne courent pas les rues

§ 1. Le cosmos serait-il indifférent ? Les choses s’y


passent et seuls les humains, s’il leur en prend la fantaisie, y
cherchent laborieusement un sens, qu’un destin préside aux
événements ou Dieu. La première hypothèse exclut toute
référence à la liberté, au bien et au mal. La seconde la conçoit
nécessairement d’une manière ou d’une autre. La troisième
s’accorde le droit d’y recourir.
Le cadre général de la nouvelle Les Braves gens ne
courent pas les rues privilégie la catégorie de destin. La grand-
mère recommande à son fils (et à sa famille) de ne pas se
rendre en Floride où on risquerait de croiser un meurtrier
échappé de prison qui se fait appeler l’Inadapté (ou Marginal :
Misfit). Elle ne semble pas obtenir gain de cause. En traversant
la Géorgie, elle éprouve le désir de visiter une plantation que,
jeune fille, elle avait vue. Le caprice des enfants aidant, le fils
obtempère. Soudain la dame se souvient que la maison était
dans le Tennessee. Son émotion induit une série de gestes
brusques qui libère le chat qu’elle avait caché dans un panier.
Le félin saute sur le conducteur, ce qui provoque un accident
qui immobilise le véhicule. À ce moment a lieu la rencontre
avec l’Inadapté et deux acolytes qui massacrent la famille.
Première thèse : averti par l’oracle de Delphes, Œdipe
ne retourne pas à Corinthe où il craint d’assassiner son père et
d’épouser sa mère. Or c’est en suivant une autre voie qu’il tue
l’un et finit par épouser l’autre qui n’a jamais vécu ailleurs
qu’à Thèbes dont il est lui-même originaire sans le savoir.
Bien qu’elle veuille éviter la Floride où serait en train de sévir
l’Inadapté la grand-mère finit par tomber sur lui. Sans le
détour par la visite de la plantation, la sinistre rencontre
passerait pour un effet du hasard, malheureux certes, mais pas
tragique au vrai sens du mot. Il y a là une ironie, du sort, mais
un sort doté d’intention. Dans la mythologie grecque, une
lignée, celle d’Atrée, par exemple, est en général maudite
pour quelque forfait insigne. Y aurait-il faute en cette
occurrence ?
Deuxième thèse : L’ironie du sort est dans le rapport au
langage et non au réel. Il est légitime de soupçonner que la
grand-mère ne redoute pas véritablement le meurtrier en
cavale. Elle ne veut pas de la destination prévue par son fils
pour une raison qu’à cette occasion nous pouvons qualifier de

1
triviale et que révèle l’incipit : « La grand-mère ne voulait pas
aller en Floride. Elle voulait aller voir des parents dans l’est du
Tennessee et elle essayait par tous les moyens (she was seizing
at every chance) d’amener Bailey à changer d’avis » (p. 191)1.
Ironie : le prétexte donné s’avère réel. La parole est efficace
nonobstant l’intention. Y aurait-il faute en cette occurrence ?
Il résulte de cette première enquête que le cosmos n’est
pas indifférent et que le cadre de la nouvelle donne voix au
destin que nul ne saurait amadouer pour en modifier les arrêts.
« Je vous donnerai tout l’argent que j’ai ! », propose la dame.
Et l’Inadapté de répliquer : « Jamais vu un cadavre donner la
pièce au croque-mort » (p. 205). Dans le contexte : erreur a été
commise d’avoir reconnu et nommé le criminel, ce qui ne
pardonne pas. À l’étage supérieur : ce qui est écrit est écrit. Le
criminel prononce des sentences à double entente, comme
Œdipe qui déclare vouloir élucider le meurtre du précédent roi
(vers 132) et qui s’élucidera lui-même en réalité. Le destin a
parlé par sa bouche : aucun dieu ne sortira de la machine pour
sauver in extremis la vieille femme.
Qu’a vu en elle de répréhensible le destin ? La ruse (pour
arriver à ses fins), les flèches à l’endroit de sa bru (de son
temps, dit-elle, on élevait les enfants autrement mieux -
p. 193). la vanité (elle s’attife pour que « en cas d’accident,
quiconque la trouverait morte sur la grand-route saurait
immédiatement qu’elle était une lady » - p. 192), l’insensibilité
face à la misère (du petit noir sans culotte elle remarque
seulement qu’il est joli et à peindre – p. 193), la flatterie (« Je
sais bien que vous êtes un bon garçon, a good man at heart » -
p. 202 ; « …que vous venez d’une bonne famille » - p. 205),
l’hypocrisie, l’égoïsme enfin. Tout ceci accompagné par la
respectabilité dont elle a grand souci. Idéal d’une vie
« confortable » (p. 202). Mal social – sans parler du vouloir-
vivre à tout prix.
Pas de quoi émouvoir le destin, semble-t-il. Rien que de
la médiocrité. Pas même la franche méchanceté à l’instar de
l’Inadapté. Il n’en va toutefois pas de même au gré de Dieu. À
la remarque de l’Inadapté sur l’incertitude quant à la
résurrection des morts effectuée par Jésus, elle dit : « Il n’a
peut-être pas ressuscité les morts » (p. 205). Ce qui revient à
douter de la divinité du Christ, mal théologique.

1
. Flannery O’Connor, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. Quarto,
2009. Les traductions sont souvent modifiées.

2
§ 2. Il y a le bien et le mal, et partant la liberté.
L’Inadapté est l’anti-hypocrite. Il a parfaitement la notion du
mal, même s’il déclare que « le crime n’a aucune importance
(don’t matter) » (p. 204) : en première analyse, cela ne lui
vient pas d’une option nihiliste (suivant laquelle il n’y a ni
bien ni mal), car voici la raison fournie : « Vous pouvez faire
n’importe quoi, tuer un homme ou faucher un pneu à sa
voiture, tôt ou tard vous ne vous rappelez plus ce que vous
avez fait et vous êtes puni tout pareil » (p. 204). Si le crime
n’importe pas, ce n’est donc pas parce qu’il n’est rien : ce qui
a eu lieu est bien un crime jugé comme tel par celui qui l’a
perpétré. À la grand-mère qui, pour sauver sa peau, lui déclare
qu’il est bon, il réplique : « Non, je ne suis pas bon » pour
ajouter : « mais je ne suis pas non plus ce qu’il y a de pire sur
la terre », ce qui implique une parfaite conscience de soi
morale. C’est pour une autre raison, l’oubli, que le crime ne
compte pas. Même en prison, il ne se souvenait pas de ce qu’il
avait fait (p. 203). La vie est plus forte que l’avoir-fait. Nul
besoin de recourir au divertissement pour se détacher de sa
condition de criminel, car d’elle-même la chose s’efface.
Disons que le temps s’est écoulé. La culpabilité paraît d’un
autre temps et d’une réalité qualitativement différente, ce qui
rappelle, toutes proportions gardées, ce que Pascal disait de
l’injustice que l’on ressent face à l’imputation du péché
originel. L’oubli de l’Inadapté l’a rendu si éloigné de la source
qu’il lui paraît impossible d’y participer actuellement (voir Br.
434). Il y a apparence que l’homme mis derrière les barreaux
change au fil des ans.
Le problème du malfaiteur est de proportion entre l’acte
et le châtiment : il ne parvient pas à mettre en équation tout le
mal commis et toute la punition subie (« I can’t make what all
I done wrong fit what all I gone through in punishment »)
(p. 204). Non que le crime ait paru léger, mais parce qu’il l’est
devenu, si bien qu’une vérité cachée aux yeux de tous lui
apparaît en pleine lumière : crime et châtiment se situent sur
des échelles qualitativement différentes, un peu comme le
travail et le salaire, à quoi remédie le quantitatif : telle
indemnité ou tant d’années d’incarcération devraient égaliser
l’inégalisable, calculer l’incalculable, sanction ou réparation.
Œil pour œil ? Quelle disproportion ! même si la loi du talion2
est prise à la lettre. Calculables, à la limite, sont les
dommages, mais non le crime. Mais l’on sait aussi qu’il y a
2
. Voir Lévitique 24:17-21.

3
des dommages incalculables et irréparables. Le châtiment n’est
jamais là que l’effet objectivé d’un vague compromis, une
médiation sur fond de dissymétrie. La justice pratique
l’économique tout en se mettant sous la haute juridiction de
l’éthique.
Et puis il y a toujours le regard comparatif. Les crimes
sont diversement appréciés. Tel échappe à la justice qui pèse
avec toute sa rigueur sur son voisin : « Est-ce ça vous paraît
juste (right) à vous, madame, qu’un tas de punitions tombe sur
l’un, et rien sur un autre ? » (p. 205). Disproportion absolue
qui met en cause la société comme telle avec son système
normatif. Mais pour peser le juste et l’injuste, il faut encore
que soient encore vivaces, même si faiblement, les normes de
la loi naturelle gravée dans l’âme et telles que précisées par
l’Église catholique, lumière de l’intellect ordonnant au bien.

§ 3. Il y a le bien et le mal et surtout la liberté, celle


notamment de suspendre l’effet de la loi naturelle. Pour être
inamissible, cette dernière n’en est pas moins suspensible : on
la connaît ou la reconnaît sans l’appliquer. Transvalue-t-on les
valeurs, on ne laisse pas cependant de les identifier.
L’Inadapté est philosophe avant d’être théologien, lui
qui jeune encore voulait toujours savoir le pourquoi et le
comment à l’encontre de ceux qui passent leur vie sans jamais
se poser de questions (p. 202). Il a fini par trouver que la vérité
religieuse était la seule digne de considération, car plutôt que
de se définir par les erreurs qu’elle redresse, elle envisage la
réalité du point de vue de l’éternité. On sait qu’il fut chanteur
de cantiques (p. 203) et que son père est enterré dans un
cimetière baptiste (p. 203). De mon point de vue, la sentence
essentielle de la nouvelle est prononcée par lui : « Personne
n’avait ce que je voulais » (Nobody had nothing I wanted)
(p. 203). Et de fait, il voulait l’absolu et ne se contentait pas du
relatif dont pourtant il avait la certitude. La grand-mère en
revanche semble n’avoir jamais voulu que du relatif, cela dont
elle eut certitude.
Il pourrait répéter après Ivan Karamazov que si Dieu
n’existait pas tout serait permis et il le fait à sa manière, encore
plus profonde que celle du Russe !
Notons que les paroles suivantes sont prononcées par lui
pendant que le fils, la bru et les petits enfants (un garçon, une
fille et un nourrisson) sont assassinés : « Jésus est le Seul à
avoir ressuscité les morts et Il n’aurait pas dû le faire. Il a tout

4
désaxé (ou déséquilibré : He thown3 everything off balance).
S’Il a vraiment fait ce qu’Il a dit, il n’y a plus qu’à tout
envoyer promener et Le suivre. S’Il ne l’a pas fait, il n’y a plus
qu’à jouir de la meilleure façon des quelques minutes qui vous
restent – tuer quelqu’un, incendier sa maison, ou lui infliger
une autre méchanceté. Pas de plaisir à part la méchanceté
(meanness) » (p. 205). Remarquons qu’entre la divinité du
Christ et l’athéisme, il n’y a pas de milieu, le déisme ou le
judaïsme par exemple. Telle est la supposition : si le Christ
n’est pas Dieu le pire est permis, non pas permis : requis, car
rien n’est plus voluptueux que la méchanceté. L’alternative est
brutale : ou Jésus ou Sade4. C’est la résurrection qui pose la
possibilité d’un renversement du pour au contre. Le pour Sade
qui va de soi (puisqu’il assure immédiatement le plaisir) au
contre (qui oblige à suivre Jésus dans la voie qu’il prescrit). Il
est reproché à Jésus d’avoir ébranlé l’ordre naturel suivant
lequel s’il y a le bien et le mal comme termes relatifs et
antagonistes, le plaisir relevant de l’évidence (« il rend
actuellement heureux celui qui le goûte, dans l’instant qu’il le
goûte et autant qu’il le goûte »5), le plaisir de méchanceté est
du côté de la certitude. Or c’est précisément cette certitude qui
s’éteint dès lors qu’on découvre que l’âme survit au corps et
au règne entier des satisfactions temporelles.
« Il importe à toute la vie, dit Pascal, si l’âme est
mortelle ou immortelle » (Br. 218). On ne reprochera pas au
criminel de n’avoir pas mesuré la justesse de cette proposition.
Il ne s’est pas montré négligent en une affaire où il s’agit de
lui-même et de son éternité comme dirait Pascal (cf. Br. 194),
à ceci près qu’il préciserait : son éventuelle éternité. Il est vrai
que notre homme ne s’engage pas dans le pari, comme il aurait
pu. Rien d’autre que la certitude ne saurait le satisfaire. De la
vérité il a une idée ferme. Il précise, en réponse à la dame
apeurée suggérant que peut-être Jésus n’a pas ressuscité les
morts : « Je n’y étais pas, alors je ne peux pas dire qu’Il ne l’a
pas fait. J’aurais bien voulu y être. Il n’est pas juste que je n’y
sois pas été, parce que si j’y avais été, j’aurais su, et je ne
serais pas comme je suis maintenant » (p. 205).
Terrible besoin de certitude qui ne laisse aucune place à

3
. Sic, pour thrown.
4
. Dans la nouvelle Le Fleuve : Dieu ou Satan (p. 216). De même Et ce
sont les violents qui l’emportent, p. 393. Sinon, c’est « Jésus ou toi »
(Ibid.), le démon figurant, en cette occurrence, un principe d’émancipation.
5
. Malebranche, La Recherche de la vérité, IV, ch. x, 1.

5
la foi (en ce qu’elle a d’avatageux) et pour lequel le pari
passerait pour un vain jeu. Confiance excessive dans l’option
de la certitude empirique elle-même en dépit de la parole de
l’Évangile : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, ils
ne se laisseraient pas persuader quand même l’un des morts
ressusciterait » (Luc 16:31). Ne s’en est-il pas trouvé, parmi
les témoins du prodige, pour aller dénoncer Jésus et comploter
contre sa vie (Luc 16 :46-53) ? Paradoxe : l’Inadapté veut
avoir été un témoin oculaire et donc un contemporain du
Christ, ce qui ne va pas sans ambiguïté, le Ressuscité étant un
paradoxe vivant. Le malheur veut qu’il exclut la foi, qui seule
pourtant lui eût accordé la contemporanéité, d’après Les
Miettes philosophiques de Kierkegaard.
Il s’en faut que pourtant rien ne reste de la deuxième
branche de l’alternative. L’idée même d’immortalité est propre
à vider le plaisir terrestre de toute consistance. La dernière
parole de l’Inadapté (et de la nouvelle) s’énonce : « Y a pas de
plaisir réel dans la vie » (p. 206). Proposition qui annule une
précédente en prenant l’apparence d’une affirmation nihiliste.
Rien qui plaise, la méchanceté y compris. Malebranche
paraîtrait réfuté n’était que la comparaison est implicitement
faite entre le plaisir et la béatitude, l’immédiateté des délices
terrestres et l’éternité du sens. Ce qui est reconnaître la rupture
d’ordre entre la concupiscence et la grâce.

§ 4. Dans la nature humaine, la grâce advient comme


transmutation. À la liberté humaine, elle s’offre comme le
salut.
Combien têtue la nature de la grand-mère et
particulièrement dans son inébranlable attachement à la vie, et
pourtant, à l’écoute de la remarque de l’Inadapté sur son regret
de n’avoir pas été témoin des résurrections, mais aussi en
voyant son visage tordu (twisted) comme s’il allait pleurer
(torsion qui laisse espérer une conversion), la grâce lui advient
qui lui fait s’écrier : « Mais vous êtes un de mes petits
(babies) ! Vous êtes un de mes propres enfants ! » (p. 205).
D’un seul coup, elle se trouve arrachée à son égoïsme, y
compris familial, quasiment identifiée à l’Église, corps
mystique du Christ en lequel s’unissent les élus, « membres les
uns des autres » (Romains 12:5).
Cette grâce qui lui advient n’est pas compassion comme
si l’autre lui demeurerait extérieur. Elle est participation au
même sacrifice de la Croix. S’est subitement dessiné à ses

6
yeux son propre pouvoir christique capable de démarginaliser
le Misfit et de l’ordonner (ou adapter) au sens absolu.
Transmutée par la grâce, elle en devient le véhicule offert pour
le salut de l’homme. « Elle tendit le bras et lui toucha
l’épaule » (p. 205) comme si, désespérant de le convertir par la
parole, elle pouvait opérer par le geste (encore un trait
catholique).
Mais le non-ressuscité réagit brutalement à ce contact :
« L’Inadapté recula d’un bond comme si un serpent l’eût
mordu, et lui tira trois balles dans la poitrine » (p. 205). Il ne
veut pas entendre parler d’une certitude sacramentelle, lui qui
s’est âme et corps dédié à la nécessité d’une certitude
empirique (ou résurrection ou plaisir). Son noli me tangere est
implicite et relève du démoniaque. Non pas du satanique
lequel eût accueilli le contact pour infecter de sa perversion la
personne désireuse de lui venir en aide. « Le démoniaque, dit
Kierkegaard, est une servitude où l’on n’est pas affranchi du
bien »6. À son encontre, le satanique est parfaitement affranchi
du bien devant lequel il ne souffre pas d’angoisse, ce qu’on
observe à l’occasion de la tentation de Jésus au désert.
Qui est angoissé devant le mal espère le salut, non celui
qui est angoissé devant le bien – affect qui « apparaît, précise
Kierkegaard, au moment du contact », comme lorsque le
Christ aborde le possédé (Luc 8:27-28). C’est que « le
démoniaque est la servitude où l’on veut s’enfermer »7. Le
bien ne fait jamais que l’agresser, comme l’allusion au serpent
le signale avec force. Formidable renversement des signes que
justifie d’ailleurs l’ambivalence du reptile : poison et remède
(pharmakon).
Moins manifestement violent car d’emblée enfermé dans
le mutisme8 est le jeune Tarwater dans Et ce sont les violents
qui l’emportent. Son visage exprime pour la personne venue
l’aider, d’une part, le refus de communiquer, d’autre part,
« toute la profondeur de la perversité humaine, le péché mortel
de rejeter avec défi ce qui est d’évidence votre bien » (p. 478).

§ 5. La grand-mère recommande à l’assassin d’opter


pour une vie bien rangée au lieu d’avoir tout le temps
quelqu’un qui le pourchasse (somebody chasing you all the
6
. Le Concept d’angoisse, tr. Tisseau, Paris, Orante, 1973, p. 216.
7
. Ibid., p. 220.
8
. « Ce mutisme est propre à la nature renfermée, et l’on est délivré de sa
vaine abstraction par le langage, la parole » (Ibid., p. 221).

7
time). À quoi il fait dans un murmure : « Oui, madame, on a
toujours quelqu’un qui vous traque » (Yes'm, somebody is
always after you) (p. 202). Le prodigieux dans cette réponse
tient d’abord à la généralisation : tout le monde est poursuivi
et pas seulement le criminel. Ensuite à l’insinuation que ce
n’est pas, à tous les coups, de la police qu’il s’agit ou de la
conscience morale. Enfin, que ce quelqu’un puisse être Dieu
en personne, comme juge, mais aussi comme donateur de la
grâce. Il nous talonne par amour et nous le fuyons par esprit de
rébellion, par dépit ou ignorance9.

§ 6. Le cosmos serait-il indifférent ? Bien des choses s’y


passent qui ne le concernent en rien et dont l’humanité ne
perçoit pas la finalité. Mais peut-être poursuit-il des desseins
autrement élevés : « Par-derrière [le ciel noir], à des
profondeurs insondables, des milliers d’étoiles semblaient se
mouvoir très lentement comme si elles se livraient à quelque
vaste entreprise de construction qui engloberait tout le système
de l’univers et demanderait l’éternité avant d’être finie »10.

NOTE COMPLÉMENTAIRE

Hazel Motes, personnage de La Sagesse dans le sang,


ressemble en ceci à l’Inadapté qu’il ne veut rien d’autre que la
vérité (p. 164) et ne supporte pas les menteurs (p. 172).
Nihiliste, il en arrive à ne plus croire en quoi que ce soit
(p. 77). Jésus n’existe pas (p. 89), n’a pas été crucifié (p. 89) et
d’ailleurs n’était qu’un homme (p. 127, 138). Il n’y a ni chute
ni rédemption (p. 117) et donc pas de péché.
Mais au lieu de s’adonner librement au plaisir criminel,
il cherche à fonder l’Église Sans Christ chargée d’affranchir
les gens de la culpabilité. De là l’axiome : « Je suis propre ».
Avec son corollaire : « Si Jésus existait, je ne le serais pas »
(p. 110), ce qui sous-entend qu’il n’y a de morale que
théologique. Or à la fin du roman, il se crève les yeux comme
un autre Œdipe et s’adonne à l’ascèse doloriste « pour payer »
(p. 182) en clamant qu’il n’est pas propre (p. 184), ce qui est
sa façon de reconnaître ou que Jésus existe ou que la
conscience morale possède son autonomie et sa persistance, en

9
. « Qu’est-ce que le pécheur espérait donc gagner ? Il finirait toujours par
être la proie de Jésus » (La Sagesse dans le sang, p. 71) ; « Vous ne pouvez
échapper à Jésus » (Ibid., p. 87).
10
. La Sagesse dans le sang, p. 79.

8
quoi il se situe aux antipodes de l’Inadapté dont la conscience
morale est théonomique ou n’est pas. Des deux personnages se
distingue encore le vendeur de bibles de la nouvelle Braves
gens de la campagne, dont le maléfice cynique est
parfaitement fondé en nihilisme, car dès sa naissance il ne
croit en rien (p. 325).

JH