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DOSSIER

H ÉRÉTIQUES

Pour une histoire


renouvelée
de l’hérésie médiévale
L’hérésie compte parmi les sujets non spécialisé des récentes Eckbert de Schönau affirme
les plus médiatisés de l’histoire recherches scientifiques qui ont découvrir en Rhénanie se voient
médiévale. Dans les librairies, remis en cause une partie des attribuer les croyances des
les rayons débordent d’ouvrages résultats de l’historiographie manichéens combattus par saint
sur les cathares et sur l’Inquisition, traditionnelle. Ce renouvellement Augustin au tournant des IVe et
et les films ou documentaires sur est le fait d’historiens de tous Ve siècles !
ces thèmes remportent le plus horizons suivant une méthode De cette démarche scientifique
souvent un succès populaire. d’approche rigoureuse des sources scrupuleuse, l’histoire de l’hérésie
La plupart du temps, l’émotion médiévales. Les hérétiques n’ayant sort complètement renouvelée.
imprègne le récit qui s’attarde sur pas laissé de témoignages directs La critique des sources permet
le drame des hérétiques : le lecteur/ sûrs, les seules sources dont de remettre en cause la prétendue
spectateur est invité à s’apitoyer nous disposons pour les connaître cohérence doctrinale des groupes
sur leur sort et à condamner émanent des milieux qui les et des individus désignés comme
leur persécution. Dans certains condamnent. Partiales par définition, « hérétiques » dans les manuscrits.
ouvrages romanesques inspirés elles ne peuvent être prises au pied Ceux-ci ne constituaient absolument
de l’historiographie traditionnelle, de la lettre, comme on l’a trop pas une contre-Église, comme on
les hérétiques (surtout cathares) souvent fait par le passé. l’a cru fréquemment. Une grande
apparaissent organisés selon une Dans le cadre d’une démarche partie des rites que les sources
hiérarchie bien définie, suivant des scientifique, la provenance de ces leur attribuent sont pareillement
croyances et des rites complexes, témoignages doit d’abord être fantaisistes. Le plus souvent,
aujourd’hui méconnus et presque systématiquement vérifiée. la condamnation des « hérétiques »
insaisissables… Ce mystère Beaucoup de doutes subsistent en ne relève pas d’une déviance
proclamé alimente les interrogations effet quant à la véridicité de certains doctrinale, mais plutôt d’une
du public et assure la fortune de documents, comme par exemple opposition politique et sociale.
ce filon éditorial. la « charte de Niquinta » relatant Ce n’est pas un hasard si le discours
Le présent dossier n’adopte aucune un prétendu concile cathare dans antihérétique s’est développé
de ces approches. Les textes réunis le Midi en 1167. Une fois leur parallèlement à la réorganisation
se proposent d’informer le public authenticité prouvée, l’historien et à la centralisation de l’Église,
essaie d’appréhender ces sources à partir du XIIe siècle, et s’il a connu
en tenant compte des grilles un crescendo jusqu’aux pontificats
La Délivrance des emmurés de Carcassone,
par Jean-Paul Laurens, 1879, Carcassone, d’écriture des polémistes médiévaux. d’Innocent III (1198-1216), qui vit
musée des Beaux-Arts. La plupart des croyances que ces la croisade albigeoise en 1209
La peinture montre, dans une mise en scène derniers prétendent décrire sont et le concile de Latran en 1215,
dramatique typique du XIXe siècle, l’Agitateur
copiées d’ouvrages antihérétiques et de Grégoire IX (1227-1241),
du Languedoc, Bernard Délicieux, emprisonné
avec d’autres hérétiques par l’Inquisition. anciens : ainsi, au XIIe siècle, les créateur de l’Inquisition pontificale
© Selva/Leemage « cathares » que le moine bénédictin dans les années 1230.

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Pour une histoire renouvelée de l’hérésie médiévale

L’hérésie médiévale apparaît comme L’hérésie a en fait continué À travers cinq articles thématiques
une conséquence de ce processus. d’être instrumentalisée bien après principaux ordonnés de manière
Les évêques et la papauté ont utilisé le Moyen Âge. Dans la France du chronologique et quelques mises
l’accusation d’hérésie contre leurs XIXe siècle par exemple, le Midi au point sur des sujets précis,
ennemis pour asseoir leur autorité, s’identifiait encore à la terre des ce dossier entreprend de dévoiler
et, à l’inverse, la montée en albigeois injustement envahie par les multiples facettes de l’hérésie
puissance de l’Église a parfois les Français du Nord. Aujourd’hui, telle qu’elle apparaît suite au
suscité des résistances que l’on dans le sud-ouest du pays, l’histoire renouveau historiographique.
a fort commodément qualifiées de l’hérésie est cultivée pour des Le premier article, écrit par nos
d’« hérétiques ». raisons économiques. Le tourisme soins, est consacré à la prétendue
L’hérésie médiévale semble donc, et la vente des produits régionaux résurgence de l’hérésie au XIe siècle.
en grande partie, une construction se fondent en effet sur l’image du Les cas majeurs de dénonciations
des clercs qui la combattaient. « Pays cathare », appellation d’autant d’hérétiques sont présentés dans
Mais alors, comment cette idée plus artificielle qu’aucune source leur contexte afin d’en dévoiler
de sectes bien structurées et médiévale sur l’hérésie produite les enjeux et les instrumentalisations.
organisées a-t-elle pu se transmettre en Languedoc n’emploie le mot Monique Zerner attire ensuite
jusqu’à nous ? « cathare » ! l’attention sur les années 1135-1145,
période charnière pour la construction
de l’hérésie. C’est alors en effet que
l’idée d’une hérésie répandue dans
le Midi de la France commence
à se faire jour et que la réputation
d’un « hérétique » emblématique,
Henri, est forgée.
Puis Uwe Brunn explique l’invention
des « cathares » par Eckbert de
Schönau. Cette appellation, que
le moine allemand emprunte à saint
Augustin, a connu une large fortune
dans l’historiographie alors même
qu’elle n’apparaît que rarement dans
les sources médiévales.
Le texte suivant, rédigé par Jean-Louis
Biget, envisage les différentes étapes
de la construction de l’image d’un
Midi hérétique à travers les conciles
de la seconde moitié du XIIe siècle
et les premiers traités antihérétiques ;
les enjeux politiques conduisant à la
croisade de 1209 se trouvent ainsi
parfaitement éclairés.
Enfin, Julien Théry décrit les
fondements juridiques de l’Inquisition
et les pratiques inquisitoriales en

L’affaire des hérétiques d’Orléans (1022),


gravure extraite de l’ Histoire nationale
illustrée de la France depuis les temps
les plus reculés jusqu’à nos jours, 1876,
collection privée.
Comme la précédente, cette image joue
sur le pathétique et le sensationnalisme
caractéristiques des représentations de
l’hérésie au XIXe siècle.
© Bianchetti/Leemage

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Languedoc. Bien que l’énorme et une attention particulière est La soumission de Toulouse, enluminure
travail de fichage de la population portée aux images médiévales, tirée de la Chanson de la croisade albigeoise,
France, fin du XIII e siècle, Paris, Bibliothèque
accompli dans la région par les souvent exploitées comme des nationale de France, ms. Français 25425,
inquisiteurs attende encore d’être documents à part entière, à côté fol. 74v. © Akg-images
pleinement exploité par les historiens, des textes. Le résultat est à contre-
l’écart entre l’hérésie décrite par les courant des publications sur l’hérésie
sources et la dissidence qui a pu habituellement destinées aux lecteurs l’attention d’un large public ? Nous
toucher une minorité de la population non spécialistes : loin de tout en sommes persuadés, tant il est
s’annonce et déjà considérable. ésotérisme, de tout sensationnalisme, vrai que la recherche des faits
Les contributions abordent différents l’hérésie est ancrée dans le contexte historiques est un exercice infiniment
espaces géographiques sur une religieux, social et politique de plus passionnant que la défense
durée de trois siècles. La critique l’Occident médiéval. Cette nouvelle d’un mythe.
des sources y est omniprésente, histoire sera-t-elle capable d’attirer Alessia TRIVELLONE

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DOSSIER
H ÉRÉTIQUES

Une résurgence
de l’hérésie
au XIe siècle ?
Tout au long du Moyen Âge, l’accusation d’hérésie fut strictement liée à la définition des
dogmes chrétiens : on qualifiait d’hérétiques des théologiens dont les positions étaient
réfutées lors des conciles. À partir du XIe siècle cependant, on observe un phénomène
nouveau : les sources accusent d’hérésie des hommes et des femmes qui ne sont
ni savants, ni même parfois identifiables, et dont les croyances restent fréquemment
impossibles à retracer. La condamnation de ces individus, que les sources désignent
quelquefois du nom de « manichéens » ou d’« ariens », peut s’accompagner d’une violence
extrême, inconnue jusqu’alors. Comment expliquer ce phénomène ? Faut-il penser à une
résurgence de l’hérésie antique, comme on l’a cru pendant longtemps ?
Alessia TRIVELLONE

La première moitié du XIe siècle a souvent été consi- qualifier d’hérétiques des personnes qui ne sont pas
dérée comme le moment de la réapparition de l’hérésie des théologiens. Le chroniqueur bourguignon Raoul
après des siècles de silence. En réalité, les condam- Glaber relate par exemple l’histoire de Leutard, un pay-
nations pour hérésie s’étaient bien sûr poursuivies tout san « hérétique » qui vécut aux alentours de l’an mille.
au long du haut Moyen Âge. L’œuvre de définition du Des « hérétiques » découverts et réfutés à Arras en
dogme chrétien par les théologiens carolingiens avait 1025 par l’évêque Gérard de Cambrai sont même
notamment engendré des querelles théologiques, illettrés : obligés de signer une abjuration, ils tracent
résolues lors de conciles. Une fois défini le dogme, une croix. Les erreurs de ces « nouveaux hérétiques »
toutes les doctrines qui se révélaient contraires à lui sont difficiles à comprendre en raison du caractère
étaient désignées, a posteriori, comme hérétiques. souvent contradictoire des sources qui prétendent les
Au XIe siècle, l’accusation d’hérésie continue à être réfuter. De manière générale, il semblerait qu’ils aient
proférée lors des débats doctrinaux, comme lors de la remis en cause l’autorité des clercs, allant jusqu’à
querelle eucharistique qui éclate autour de Bérenger refuser les sacrements et les édifices religieux.
de Tours, mais on observe aussi en parallèle un phéno- Autre nouveauté, le jugement d’hérésie ne provient
mène nouveau : les sources écrites commencent à plus des seuls conciles, mais aussi d’autorités locales,
ecclésiastiques et laïques. Le châtiment est parfois
brutal : des groupes de personnes accusées d’hérésie
Saint Augustin réfutant Faustus, enluminure tirée du traité
finissent sur le bûcher à Orléans en 1022 et à Monforte
Contra Faustum de saint Augustin, abbaye du Mont-Saint-Michel,
vers 1050-1065, Avranches, Scriptorial, ms. 90, fol. 1v. (Piémont) en 1028, tandis que d’autres sont pendues
© Scriptorial d’Avranches - musée des Manuscrits du Mont-Saint-Michel sur ordre de l’empereur Henri III à Goslar (Basse-Saxe)

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Une résurgence de l’hérésie au XIe siècle ?

Bérenger de Tours, une hérésie du XIe siècle


au miroir des controverses anciennes

Après avoir étudié les arts libéraux à Les monastères normands furent scriptorium du Mont-Saint-Michel,
l’école cathédrale de Chartres, Bérenger particulièrement hostiles à Bérenger, et dans un autre issu des ateliers de
(vers 1000 - 1088) fut écolâtre à Tours, peut-être pour des raisons politiques : l’abbaye de Fécamp ; une miniature en
puis archidiacre à Angers. Ses idées Lanfranc de Pavie, l’un de ses plus pleine page figurant Arius († 336) ouvre
sur l’Eucharistie le placèrent au centre grands adversaires, enseignait à un recueil de traités polémiques divers
d’une importante controverse : pour lui, Avranches vers 1040 alors que Bérenger copié dans la même abbaye ; enfin,
les espèces du pain et du vin signifiaient dispensait son enseignement dans Félicien, l’hérétique arien fictif réfuté
le corps et le sang du Christ sans pour le comté d’Anjou, ennemi du duché par Augustin dans un dialogue inventé
autant s’identifier à eux. Ses positions, de Normandie. Quoi qu’il en soit, des par Vigile de Thapse (Ve siècle), est
discutées au cours de quatorze conciles œuvres polémiques des Pères de représenté dans un autre manuscrit
entre 1049 et 1079, furent déclarées l’Église sont à cette époque copiées et du Mont-Saint-Michel.
hérétiques dès 1050. illustrées par des miniatures mettant On remarquera que dans les miniatures
Le retentissement de ces débats en scène des hérétiques antiques : montoises, Félicien et Faustus sont
semble être à l’origine d’un groupe Faustus († avant 400), chef d’une secte représentés face à leur réfutateur,
de miniatures mettant en scène des manichéenne, est représenté dans comme dans une docte disputatio.
hérétiques dans des manuscrits le frontispice d’un manuscrit du Contra Seuls quelques détails indiquent leur
monastiques normands du XIe siècle. Faustum d’Augustin produit dans le infériorité, comme la tonsure

Saint Augustin terrassant Faustus, Contra Faustum, scriptorium de Saint Athanase terrassant Arius, Traités polémiques divers, scriptorium
Fécamp, milieu du XI e siècle, Paris, Bibliothèque nationale de France, de Fécamp, milieu du XI e siècle, Paris, Bibliothèque nationale de France,
ms. Latin 2079, fol. 1v. © BnF ms. Latin 1684, fol. 1. © BnF

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en 1052. Les découvertes d’hérétiques, qui sont par-
fois désignés par les noms de leurs prédécesseurs
des premiers siècles du christianisme (ariens, mani-
chéens, etc.), se multiplient en Europe durant ce siècle.
Faut-il croire à une survivance des erreurs anciennes,
voire à une renaissance soudaine des déviances doc-
trinales partout en Occident ? Si l’on étudie de plus
près les cas les mieux documentés, des enjeux bien
différents semblent motiver les condamnations.

Quand les condamnations d’hérétiques


cachent des enjeux politiques
L’affaire d’Orléans
En 1975, Robert-Henri Bautier a enquêté sur les
coulisses de l’affaire d’Orléans (1022) qui vit des héré-
tiques, qualifiés de « manichéens » par le chroniqueur
Adémar de Chabannes, condamnés et brûlés devant
le roi Robert le Pieux (996-1031). L’historien a ainsi
pu montrer que la condamnation pour hérésie des
accusés orléanais trouvait probablement son origine
dans le contentieux qui avait opposé le roi des Francs
Robert le Pieux et le comte Eudes II de Blois († 1037).
Les motifs de la discorde concernaient, entre autres,
l’investiture de l’évêque d’Orléans : Thierry, appuyé
Saint Augustin réfutant Félicien, scriptorium par le roi, avait été élu au détriment d’Oury, le candidat
du Mont-Saint-Michel, vers 1040-1055, du comte de Blois. Or, à l’époque de l’affaire d’Orléans,
Avranches, Scriptorial, ms. 72, fol. 97. le roi et le comte venaient de signer une trêve. La
© Scriptorial d’Avranches - musée des manuscrits
du Mont-Saint-Michel
découverte des hérétiques dans le diocèse d’Orléans
entraîna la destitution de Thierry, coupable de ne pas
imparfaitement soignée de Faustus, veiller sur ses ouailles. Selon Robert-Henri Bautier,
signe de sa négligence envers la foi, sa chute serait le tribut payé par le roi à Eudes en
ou la position debout de Félicien quand échange de son alliance dans la conquête des terri-
Augustin est assis. Dans les images de toires limitrophes. Parmi les condamnés pour hérésie
Fécamp en revanche, la confrontation figuraient Lisoie, chantre de la cathédrale Sainte-Croix,
entre le Père de l’Église et l’hérétique et Étienne, ancien confesseur de la reine Constance,
est plus violente : Arius et Faustus sont épouse incommode du roi Robert. Pour Lisoie et
terrassés et transpercés par les crosses Étienne, qui étaient en odeur de sainteté auprès du
respectives d’Athanase et d’Augustin. peuple, le bûcher était le seul châtiment possible :
Cette violence accrue pourrait être l’action démonstrative s’unissait à la destruction des
justifiée par la plus grande implication corps qui, seule, pouvait empêcher la fabrication des
dans la controverse du monastère de reliques. Selon Raoul Glaber, le peuple essaya d’arra-
Fécamp, dont l’abbé Jean (1028-1078) cher les condamnés à mort au bûcher alors que le feu
rédigea la quatrième partie de sa était déjà allumé, mais la dissolution immédiate de leur
Confessio fidei à l’encontre de Bérenger. chair prouva leur consistance diabolique…
C’est ainsi qu’une controverse
contemporaine autour de l’Eucharistie Les hérétiques d’Arras
aboutissant à la condamnation comme En 1025, lors d’une visite à Arras, deuxième ville
hérétique d’un théologien semble avoir de son diocèse après Cambrai, le siège épiscopal,
renouvelé l’intérêt pour les écrits des l’évêque Gérard découvrit des « hérétiques » et les
Pères de l’Église et mené à la création réfuta publiquement en recourant à une dramaturgie
d’images originales mettant en scène puissante. L’épisode est mentionné par une source
des hérésiarques que ces derniers unique, connue sous le nom d’Actes du synode d’Arras,
avaient réfutés. copiée dans un seul manuscrit (Dijon, bibliothèque
A. T. muncipale, ms. 582). Ce dernier contient un dossier

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Une résurgence de l’hérésie au XIe siècle ?

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antihérétique composite qui fut assemblé à la fin du
XIIe siècle, sans doute à Cîteaux. L’abbaye était alors
fortement impliquée dans la lutte antihérétique. Ces
caractéristiques jettent un doute sur la véracité de la
source. Et quand bien même elle serait authentique,
elle n’est pas, ainsi qu’elle le prétend, un récit de
l’épisode rédigé sur-le-champ. Comme Guy Lobrichon
l’a démontré, il s’agit plus vraisemblablement d’un texte
mis au point vers 1029-1030 par un des secrétaires
du prélat, soucieux de mettre en valeur l’habileté rhéto-
rique de l’évêque. Comme pour Orléans, des raisons
politiques sont probablement à l’origine de l’affaire :
en découvrant fort opportunément les « hérétiques »,
l’évêque de Cambrai, qui est un puissant feudataire
impérial, vise à asseoir sa propre autorité et celle de
l’empereur à Arras, ville de son diocèse placée sous
l’autorité du comte de Flandres, lui-même vassal du
roi capétien.
Les enjeux de ces condamnations des années 1020,
qui sont parmi les mieux documentées du XIe siècle,
ne semblent donc pas doctrinaux. D’autres affaires
contemporaines mériteraient d’être analysées, car elles
sont susceptibles de dévoiler de semblables instru-
mentalisations politiques. Ainsi, les « hérétiques »
découverts à Monforte en Italie du Nord ne sont autres
que des châtelains dont la condamnation par Aribert
d’Intimiano († 1045), l’archevêque de Milan, sert la
rapide montée en puissance de ce prélat, issu d’une CI-DESSUS. Saint Jean foulant aux pieds Arius, enluminure
famille de nobles feudataires. d’Eadvius Basan, Canterbury (Christ Church), vers 1020,
Hanovre, Museum August Kestner, ms. WM XXI 36, fol. 147v.
© Kestner Museum, Hannover
Des hérétiques sans hérésie
S’il paraît évident que ces épisodes recouvrent des PAGE DE GAUCHE. Début des Actes du synode d’Arras (Acta
conflits politiques, comment expliquer le recours mas- synodi Atrebatensis), Cîteaux (?), fin du XII e siècle, Dijon,
bibliothèque municipale, ms. 582, fol. 2v.
sif au concept d’hérésie dans les sources à partir du © Bibliothèque municipale de Dijon, cliché E. Juvin
XIe siècle pour justifier ces condamnations ? Il semble
en fait que l’étude renouvelée des œuvres des Pères
ait été à l’origine d’une nouvelle réflexion sur l’hérésie clercs du XIe siècle est clairement démontré par deux
des premiers siècles du christianisme et de son actua- miniatures réalisées en Angleterre entre 1020 et 1035
lisation. Pour l’homme du Moyen Âge accoutumé à qui mettent en scène l’hérétique Arius, condamné lors
chercher dans l’Écriture et dans les œuvres des Pères du premier concile œcuménique de Nicée en 325. Ce
l’explication des phénomènes de son temps, des sont les plus anciennes images occidentales de ce
contestataires ou des adversaires politiques contem- personnage que l’on ait conservées. Il est de premier
porains étaient naturellement assimilés aux hérétiques abord surprenant qu’elles apparaissent en Angleterre,
de l’Antiquité. C’est ce recours aux œuvres patristiques région qui, mis à part un épisode isolé en 1158, reste
qui explique que les « hérétiques » soient désignés, étrangère à l’hérésie jusqu’au XIVe siècle ; l’analyse
notamment en ce XIe siècle, par les mêmes noms que attentive de ces témoignages iconographiques permet
ceux que réfutaient les Pères de l’Église au cours des toutefois de mieux saisir le sens de leur présence dans
premiers siècles du christianisme. ce contexte.
Le processus de récupération et d’actualisation de La première miniature fait face à l’incipit de Jean dans
l’hérésie des premiers temps du christianisme par les l’Évangéliaire écrit et enluminé par Eadvius Basan
aux alentours de 1020 dans le sciptorium de l’abbaye
de Christ Church, à Canterbury. Elle montre l’évangé-
On appelle FEUDATAIRE un vassal possédant un fief confié
liste assis, foulant aux pieds Arius nu, allongé par terre
par son seigneur suzerain.
et identifié par une inscription sur les fesses (Arrius).

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Une résurgence de l’hérésie au XIe siècle ?

Les deux personnages saisissent un rouleau. Celui assis sur la courbe du ciel à la droite du Père, il est
de saint Jean contient l’incipit de son Évangile : « In représenté dans sa nature divine ; enfant dans les bras
principio erat Verbum, et Verbum erat apud D[eu]m, de la Vierge, il est figuré dans sa nature humaine.
et D[eu]s erat Verbum. H[oc] erat in principio » (« Au Le point commun entre ces deux miniatures est l’insis-
commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès tance sur les rapports qui unissent les trois personnes
de Dieu, et le Verbe était Dieu. Ainsi était-ce au com- de la Trinité et sur la double nature du Christ. Ces
mencement »). En se déroulant, le rouleau pénètre caractéristiques ne sont pas l’apanage de ces deux
dans l’oreille d’Arius, comme si les mots écrits par Jean images. Plusieurs autres créations iconographiques
s’imposaient aux sens de l’hérétique par la force. La complexes et originales sur la Trinité se rencontrent
phrase du phylactère de l’hérétique s’oppose quant à dans des manuscrits issus de monastères anglo-
elle à celle de Jean : « Erat tempus quando non erat » saxons entre les Xe et XIe siècles. Elles sont le produit
(« Il y avait un temps pendant lequel Il [le Verbe] n’était d’une intense réflexion sur ce sujet qui prend une place
pas »). Les deux phylactères font subtilement réfé- très importante dans les œuvres des abbés anglais
rence au contenu doctrinal de l’hérésie arienne : en contemporains (comme Ælfric, abbé d’Eynsham de
affirmant que le Verbe, à savoir le Christ, était dès le 1005 à 1020) et qui se manifeste par la dédicace à la
début et qu’il était Dieu dès le commencement des Trinité de nombreuses églises et chapelles, ou encore
temps, l’incipit de l’Évangile selon Jean proclame l’éter- par l’insertion de nouvelles fêtes dans le calendrier
nité et la divinité du Fils. Ce verset était d’ailleurs utilisé liturgique et de prières dédiées à la Trinité. L’inclusion
comme autorité scripturaire par les Pères de l’Église d’Arius dans les deux miniatures s’explique dès lors
réfutant l’hérésie arienne, laquelle est parfaitement facilement : l’humiliation de l’hérétique qui a défendu
synthétisée dans la phrase du phylactère d’Arius : en une interprétation erronée de la Trinité est introduite
supposant qu’il y a eu une époque où le Verbe/Christ dans le but de souligner son erreur et d’exalter, par
n’existait pas, l’hérésiarque prétend que le Fils a été contraste, les positions orthodoxes.
créé dans un second temps par le Père, et donc qu’il Analysées dans leur contexte, ces deux images
n’est pas, comme ce dernier, éternel. Arius nie par démontrent que la récupération et l’actualisation de
conséquent la pleine divinité du Christ. Ce point de l’idée d’hérésie peuvent se produire partout, même là
divergence entre la doctrine catholique et le dogme où il n’y a pas d’hérétiques. Elles fonctionnent comme
arien est parfaitement illustré par l’enlumineur. une sorte d’exercice rhétorique contre l’hérésie, et se
La seconde miniature se trouve dans le livre de prières rapprochent dans cette mesure de la célèbre lettre
de l’abbé Ælfwine, réalisé dans l’abbaye de New
Minster à Winchester entre 1023 et 1035. Un cercle
superposé à un rectangle structure l’image. À l’inté-
rieur, cinq personnes constituent ce que l’on a coutume
d’appeler la Quinité de Winchester. Dieu le Père et, à
sa droite, le Fils sont assis sur la courbe du ciel. Les
deux personnages sont presque identiques. À la droite
de ce couple, la Vierge, debout, porte dans ses bras
l’Enfant, et la colombe figurant le Saint-Esprit est
posée sur sa tête. Mais c’est la partie inférieure du
dessin qui nous intéresse plus précisément. Un per-
sonnage pieds et poings liés s’apprête à être exclu
du cercle de la Quinité et à tomber dans la gueule
de l’enfer. Arius (Arrius), nu et accroupi, se trouve à
gauche de cette dernière, et Judas (Iudas), nu et les
chevilles entravées, est représenté à sa droite. Cette
image a fait l’objet de différentes interprétations. Selon
la lecture d’Ernst Kantorowicz, qui demeure la plus
convaincante, elle serait une savante représentation
de la Trinité, insistant sur la double nature du Christ :

Quinité de Winchester, livre de prières d’Ælfwine,


Winchester (New Minster), 1023-1035, Londres,
The British Library, ms. Cotton MS Titus D XXVI
et XXVII, fol. 75v. © The British Library, London

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L’évêque Cyrille, l’évêque hérétique Nestorius, Théodose et en marge de réflexions théologiques parfaitement
et Valentinien lors du concile d’Éphèse, Saint-Martin d’Albelda, orthodoxes, comme le montrent les deux enluminures
976, Madrid, Real monasterio de San Lorenzo de El Escorial,
ms. d. I. 2, fol. 86v. C’est lors du concile d’Éphèse que
anglaises. L’hypothèse d’une reviviscence générale
Nestorius fut condamné comme hérétique de l’hérésie ancienne au XIe siècle, encore soutenue
© Real monasterio de San Lorenzo de El Escorial, Madrid par certains historiens du XXe siècle, peut donc être
définitivement écartée : le seul élément qui donne une
cohérence apparente à la découverte de « nouveaux
du moine Héribert décrivant les erreurs d’un groupe hérétiques » n’est autre que l’usage généralisé d’un
d’hérétiques qui aurait été récemment découvert. concept emprunté au passé.
Cette lettre a longtemps été datée du XIIe siècle et
considérée comme une source fiable sur les hérésies
B IBLIOGRAPHIE
de l’époque, mais Guy Lobrichon en a retrouvé une BAUTIER Robert-Henri, « L’hérésie d’Orléans et le mouvement intellectuel
première version dans un manuscrit produit au début au début du XIe siècle », Actes du 95e Congrès national des sociétés
savantes (Reims 1970), section d’histoire médiévale et philologie,
du XIe siècle. Tout comme les images anglaises, la Paris, Bibliothèque nationale, 1975, p. 63-88.
lettre d’Héribert ne s’adressait à aucun hérétique réel ; LOBRICHON Guy, « Arras, 1025, ou le vrai procès d’une fausse
comme elles, elle signale que l’hérésie faisait partie de accusation », Inventer l’hérésie ? Discours polémiques et pouvoirs
avant l’Inquisition, sous la direction de Monique Zerner, Turnhout,
l’horizon d’attente du monde monastique. Brepols, 1998, p. 67-85.
L’accusation d’hérésie au cours de la première moitié LOBRICHON Guy, « The Chiaroscuro of Heresy: Early Eleventh-Century
du XIe siècle semble ainsi être une arme rhétorique. Aquitaine as Seen from Auxerre », The Peace of God. Social Violence
and Religious Response in France around the Year 1000, sous la
Elle peut être instrumentalisée à des fins politiques, direction de Thomas Head et Richard Landes, Ithaca (NY) - Londres,
comme dans les affaires d’Orléans et d’Arras, ou Cornell University Press, 1992, p. 80-103 et 347-350.
TRIVELLONE Alessia, L’hérétique imaginé. Hétérodoxie et iconographie
bien évoquée de manière totalement indépendante du dans l’Occident médiéval, de l’époque carolingienne à l’Inquisition,
contexte social, en l’absence de véritables adversaires Turnhout, Brepols, 2010.

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H ÉRÉTIQUES

Bérenger de Tours, une hérésie du XIe siècle


au miroir des controverses anciennes

Après avoir étudié les arts libéraux à Les monastères normands furent scriptorium du Mont-Saint-Michel,
l’école cathédrale de Chartres, Bérenger particulièrement hostiles à Bérenger, et dans un autre issu des ateliers de
(vers 1000 - 1088) fut écolâtre à Tours, peut-être pour des raisons politiques : l’abbaye de Fécamp ; une miniature en
puis archidiacre à Angers. Ses idées Lanfranc de Pavie, l’un de ses plus pleine page figurant Arius († 336) ouvre
sur l’Eucharistie le placèrent au centre grands adversaires, enseignait à un recueil de traités polémiques divers
d’une importante controverse. Pour lui, Avranches vers 1040 alors que Bérenger copié dans la même abbaye ; enfin,
les espèces du pain et du vin signifiaient dispensait son enseignement dans Félicien (début du Ve siècle), l’hérétique
le corps et le sang du Christ sans pour le comté d’Anjou, ennemi du duché réfuté par Augustin dans un dialogue
autant s’identifier à eux. Ses positions, de Normandie. Quoi qu’il en soit, des fictif de Vigile de Thapse (Ve siècle),
discutées au cours de quatorze conciles œuvres polémiques des Pères de est représenté dans un autre manuscrit
entre 1049 et 1079, furent déclarées l’Église sont à cette époque copiées et du Mont-Saint-Michel.
hérétiques dès 1050. illustrées par des miniatures mettant On remarquera que dans les miniatures
Le retentissement de ces débats en scène des hérétiques antiques : montoises, Félicien et Faustus sont
semble être à l’origine d’un groupe Faustus († avant 400), chef d’une secte représentés face à leur réfutateur,
de miniatures mettant en scène des manichéenne, est représenté dans comme dans une docte disputatio.
hérétiques dans des manuscrits le frontispice d’un manuscrit du Contra Seuls quelques détails indiquent leur
monastiques normands du XIe siècle. Faustum d’Augustin produit dans le infériorité, comme la tonsure

Saint Augustin terrassant Faustus, scriptorium de Fécamp, Saint Athanase terrassant Arius, scriptorium de Fécamp,
milieu du XI e siècle, Paris, Bibliothèque nationale de France, milieu du XI e siècle, Paris, Bibliothèque nationale de France,
ms. Latin 2079, fol. 1v. © BnF ms. Latin 1684, fol. 1. © BnF

2
Saint Augustin réfutant Félicien, scriptorium
du Mont-Saint-Michel, vers 1040-1055,
Avranches, Scriptorial, ms. 72, fol. 97.
© Scriptorial d’Avranches - musée des manuscrits
du Mont-Saint-Michel

imparfaitement soignée de Faustus,


signe de sa négligence envers la foi,
ou la position debout de Félicien quand
Augustin est assis. Dans les images de
Fécamp en revanche, la confrontation
entre le Père de l’Église et l’hérétique
est plus violente : Arius et Faustus sont
terrassés et transpercés par les crosses
respectives d’Athanase et d’Augustin.
Cette violence accrue pourrait être
justifiée par la plus grande implication
dans la controverse du monastère de
Fécamp, dont l’abbé Jean (1028-1078)
rédigea la quatrième partie de sa
Confessio fidei à l’encontre de Bérenger.
C’est ainsi qu’une controverse
contemporaine autour de l’Eucharistie
aboutissant à la condamnation comme
hérétique d’un théologien a pu
renouveler l’intérêt pour les écrits des
Pères de l’Église et mener à la création
d’images originales mettant en scène
des hérésiarques que ces derniers
avaient réfutés.
A. T.

3
H ÉRÉTIQUES

Saint-Gilles-du-Gard :
une façade antihérétique dans le Midi ?

La façade de l’église abbatiale de


Saint-Gilles-du-Gard (seconde moitié
du XIIe siècle) présente des scènes
sculptées illustrant la passion du Christ
jusqu’alors peu ou très rarement
représentées dans l’art monumental.
En 1922, Émile Mâle a proposé de lire
les épisodes de la Crucifixion et de la
Cène comme une réponse aux théories
du prédicateur « hérétique » Pierre de
Bruis accusé, entre autres, de refuser
l’adoration de la Croix et de remettre en
cause la validité de l’Eucharistie. Selon
l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable,
Pierre de Bruis aurait en effet trouvé la
mort devant cette église, probablement
vers 1120 : une foule indignée l’aurait
saisi et jeté dans les flammes alors qu’il
brûlait des crucifix, qu’il considérait
comme de honteux instruments de
torture indignes d’être vénérés.

L’hypothèse d’Émile Mâle a rencontré


un large écho auprès des chercheurs
du XXe siècle. Mais cette lecture, fondée
sur l’interprétation de quelques scènes
de la façade, ne résiste pas à une
analyse globale de celle-ci. De savants
renvois et correspondances entre les
éléments sculptés sont présents.
Les sculptures du portail gauche, qui
comprennent l’adoration des Rois
mages sur le tympan et l’Entrée à
Jérusalem sur le linteau, soulignent
tout particulièrement l’idée de voyage.
Le deuxième portail, qui présente des
scènes axées sur la Passion, insiste sur

CI-CONTRE. Détail du portail latéral gauche.


Au centre, la Vierge à l’Enfant ; à gauche,
les Rois mages présentant leurs dons ;
à droite, l’ange révélant à Joseph la nature
divine de l’Incarnation. Sur le linteau, l’Entrée
à Jérusalem. © D.R.

EN HAUT. Vue générale de la façade romane


de l’église abbatiale Saint-Gilles. © D.R.

2
le moment où le Christ est trahi par
Judas et capturé par ses ennemis.
Les nombreuses scènes d’apparition
sculptées sur le troisième portail
exaltent enfin la divinité du Christ.
La Crucifixion représentée sur le
tympan de ce troisième portail a un
caractère triomphal. Elle intègre les
personnifications de l’Église, richement
vêtue et portant un étendard, et de la
Synagogue (le judaïsme), violemment
abattue par un ange.
Deux frises placées entre les portails
représentent des scènes diverses,
comme Jésus vendu par Judas, la
purification du Temple, la Flagellation
et le portement de Croix par le Christ
ou par Simon de Cyrène.
Ce récit en trois temps sculpté sur la
façade, qui offre aux regards le voyage, Détail du portail central. Le Christ en majesté de Saint-Gilles-du-Gard. La lutte contre
les offenses contre le Christ et le entouré des symboles des quatre Évangélistes les hérétiques, les musulmans ou les
(époque moderne). Sur le linteau (XIIe siècle),
triomphe final de l’Église, semble une juifs, qui sont autant de facettes de
la Cène. © D.R.
allusion directe à l’idée de croisade. l’Autre, participe de la construction
La forme du chapeau qui tombe de la identitaire chrétienne dans cette ville
tête de la Synagogue sur le tympan du incitant à « prendre la croix et à suivre frontalière, port commercial rival des
portail droit renverrait, pour Carra le Seigneur » (Évangile selon Matthieu, autres puissances de la Méditerranée,
Ferguson, à la coupole du Dôme du 16,24), faisant référence au portement station importante sur la route des
Rocher de Jérusalem, mosquée de la Croix, étaient par exemple cités pèlerinages vers l’Orient et point de
conquise par l’armée des chrétiens en par les prédicateurs exhortant au départ pout les croisades.
1099. D’autres scènes peuvent aussi pèlerinage en armes. Alessia TRIVELLONE
se lire comme une évocation de la Ainsi, la façade acquiert pleinement son
croisade : l’épisode de la purification sens une fois qu’elle est replacée dans
du Temple et le verset de Matthieu le contexte géographique et historique

Détail du portail latéral droit. Au centre, la


Crucifixion ; à gauche, une allégorie de l’Église ;
à droite, la Synagogue renversée par un ange
(détail reproduit ci-dessus). © D.R.

3
Politique et hérésie
dans l’Italie communale du XIIe siècle

En 1162, lors d’un conflit qui l’opposait qui ont opposé Ambroise, évêque Saint Ambroise chassant les ariens,
à la commune de Milan, l’empereur de Milan de 374 à 397, aux ariens, bas-relief de la Porta Romana, 1171,
Milan, Castello Sforzesco.
Frédéric Barberousse fit détruire la soutenus par l’empereur Valentinien II © De Agostini Picture Library / Scala, Florence
ville et en chassa les habitants, qui ne (375-392) et par sa mère Justine.
rentrèrent qu’en 1167. Dans les années Mais cette évocation historique L’appui que Frédéric Barberousse
qui suivirent, l’enceinte fut reconstruite est mise au service d’un évènement avait donné aux antipapes Victor IV
et, en 1171, alors que la guerre contre contemporain, à savoir l’exil des (1159-1164), Pascal III (1164-1168) et
l’empereur n’avait pas encore pris fin, partisans de l’empereur Frédéric Calixte III (1168-1178) justifiait sans
la Porta Romana fut décorée de quatre Barberousse, chassés au retour des doute cette accusation. Toutefois,
linteaux sculptés destinés à célébrer Milanais. Le fait que saint Ambroise l’empereur lui-même se fit par la suite
le retour des Milanais. L’un de ces soit représenté dans la scène ne le garant de l’orthodoxie ; il s’engagea
bas-reliefs a disparu. Sur deux autres, s’oppose nullement à une lecture personnellement dans la lutte
les troupes militaires et la population contemporaine de l’image. Par leur antihérétique en 1184, quand il lança à
défilent en direction de la ville. Sur le nature même, les saints sont des Vérone, de concert avec le pape
dernier, saint Ambroise, désigné par personnages hors du temps et leur Lucius III, un programme répressif qui
l’inscription « S[an]c[tu]s Ambrosius », action se manifeste non seulement aboutit à la promulgation de la
chasse un cortège de personnages pendant leur vie, mais aussi et surtout décrétale Ad abolendam (1184).
qualifiés d’ariens (« Arriani »). après leur mort. Au XIIe siècle, les Quant à la ville de Milan, qui avait
La mise en scène d’origine de ces bas- Milanais pouvaient donc bien imaginer stigmatisé l’empereur, elle fut à
reliefs était soignée : tandis que les que la victoire contre Frédéric son tour qualifiée d’erroris sentina
cortèges de l’armée et de la population Barberousse était due à l’intervention (« cloaque de l’erreur ») par Innocent III
s’avançaient vers l’intérieur de la ville, de saint Ambroise, protecteur de la ville. en 1212. Une fois de plus, l’accusation
les ariens défilaient en sens inverse, Par cette assimilation des partisans d’hérésie était motivée par une raison
vers l’extérieur. de Barberousse à des ariens, le bas- politique : la commune de Milan avait
La scène d’Ambroise chassant les relief de la Porta Romana constitue un appuyé Otton de Brunswick, prétendant
ariens peut se lire selon plusieurs exemple particulièrement remarquable à l’empire contre Frédéric II, soutenu
niveaux d’interprétation. Elle puise de l’utilisation médiévale de l’accusation par le pape.
d’abord dans l’histoire des luttes d’hérésie contre un adversaire politique. Alessia TRIVELLONE

2
Des cathares et des chats : histoire d’une légende

Avant qu’Uwe Brunn ne reconstruise et s’adonnent ensuite à


exactement le parcours du nom des accouplements sexuels
« cathares », plusieurs théories effrénés. Toutefois, dans
fantaisistes sur l’origine de ce mot ont ce récit, le chat est appelé
été proposées : ainsi, si la dérivation murilegus et non catus,
de l’adjectif grec katharós (« purs ») et les hérétiques ne sont
est évidente, on en a souvent tiré la pas des cathares. L’auteur
conclusion arbitraire qu’il s’agissait écrit en effet : « Leurs chefs
de sectes venues d’Orient. proclament même et
Les hommes du Moyen Âge, toujours enseignent aux novices
attentifs aux étymologies, ont eux aussi que la charité parfaite
cherché à retrouver l’origine du nom consiste à faire et à subir
« cathare ». Le théologien Alain de Lille ce qu’un frère ou une sœur
(† 1202) rapproche pour sa part aurait désiré ou demandé
« cathare » de « chat », ce qu’il explique pour assouvir leurs passions
ainsi : « L’appellation ‘cathares’ vient mutuelles. C’est cette patience qui leur Mais dans aucun des deux manuscrits
de ‘chat’ puisque, à ce que l’on dit, vaut le nom de Patarins. » le mot « cathare » n’est employé.
ils embrassent le derrière du chat ; Le rite du baiser sur le derrière du chat La légende de l’adoration du chat
sous cet aspect, disent-ils, leur est représenté pour la première fois et le nom « cathares » sont donc
apparaît Lucifer. » dans les Bibles moralisées, ces riches indépendants. Ils semblent ne se
La première description du rite manuscrits illustrés contenant des croiser qu’accidentellement sous
d’adoration du chat remonte à Gautier extraits bibliques accompagnés de la plume d’Alain de Lille.
Map († vers 1209). Dans son De nugis leur moralisation dont les premiers La première Bible moralisée témoigne
curialium, écrit probablement dans exemplaires sont réalisés à Paris entre par ailleurs d’une autre variante du rite,
les années 1180, Gautier relate que, 1220 et 1230 pour les rois de France. non relatée par les sources écrites.
lors de conventicula (conventicules, Dans certaines enluminures de la Elle représente en effet des
petites assemblées secrètes première de ces Bibles (Codex « mécréants » et des « hérétiques »
généralement illicites) nocturnes, Vindobonensis 2554), un chat apparaît en train d’embrasser un bouc sous
des hérétiques adorent le chat par dans les bras des hérétiques ; dans la la queue.
le baiser sur l’arrière-train (pattes deuxième (Codex Vindobonensis 1179), Quel que soit l’animal figuré, il est
arrières, anus ou parties génitales) c’est le baiser qui est représenté. clair que le récit et les images visent
à manifester une perversion du rite
de l’eucharistie : les bons chrétiens
se nourrissent du corps du Christ, les
mécréants des excréments d’un animal.
Le chat, qui avait mauvaise réputation
au Moyen Âge, se prêtait bien à être
l’attribut des hérétiques.
CI-CONTRE. Le baiser Le baiser donné au bouc connut quant
sur le derrière du chat, à lui une large diffusion au cours des
1220-1230, Vienne,
siècles. Il fut notamment employé dans
Österreichische
Nationalbibliothek, Codex la représentation des sorciers et
Vindobonensis 1179, sorcières du frontispice du traité sur
méd. 203rb. © D.R. la sorcellerie (appelée ici « vauderie »)
de Jean Taincture. La formule a ensuite
EN HAUT. Le baiser
sur le cul du diable, évolué et au XVIIe siècle, des sorcières
gravure tirée du sont représentées en train d’embrasser
Compendium maleficarum le derrière du diable, ce dernier ayant
de Francesco Maria Guazzo,
pris la forme d’un homme.
Milan, 1608, collection
particulière. © D.R. Alessia TRIVELLONE