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Sociologie des médias de masse

Article · January 2009


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Sylvain Parasie
Sciences Po Paris
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Sociologie des médias de masse

Jean-Samuel Beuscart
Chercheur en sociologie
Orange Labs

Sylvain Parasie
Maître de conférences en sociologie
Université Paris-Est

L’expression « mass media » apparaît aux Etats-Unis au début des années 1920 pour décrire
la diffusion de contenus auprès de larges audiences ou de larges franges de la population par
le biais de plusieurs procédés techniques : la presse grand public, la radiodiffusion et la
télévision. En France, l’expression « médias de masse » connaît un certain succès à partir des
années 1950. Cette expression fait alors son apparition dans les titres d’ouvrages, dans les
débats et même dans les intitulés des lieux de recherche académique. Georges Friedmann crée
ainsi en 1960 le « centre d’études des communications de masse » à l’intérieur de l’Ecole
pratique des hautes études.

En France, la diffusion de contenus médiatiques à de très larges audiences devient une réalité
dès l’apparition de la presse à bon marché dans la seconde moitié du 19e siècle. En 1890, Le
petit journal est ainsi tiré à un million d’exemplaires quotidiens alors que la population
française représente légèrement moins de 40 millions de personnes. Si les tous premiers
programmes radiodiffusés en France apparaissent en 1921, le public devient réellement
important dans les décennies suivantes : on compte 5,3 millions de postes en 1946, 10,5
millions en 1958. Et dans le cas de la télévision, si les premiers programmes français
apparaissent au milieu des années 1930, l’équipement se généralise durant les années 1960 :
alors qu’on compte un million de postes de télévision dans la France de 1958, ce nombre
atteint 10 millions en 19681.

La diffusion de contenus médiatiques à de très larges audiences constitue une réalité


historique caractéristique du 20e siècle. Les expressions « mass media » ou « média de
masse » ont ainsi été utilisées non seulement pour nommer ce phénomène mais aussi pour
relier celui-ci au développement contemporain de la société industrielle : en mettant l’accent,
comme dans la notion de « culture de masse », sur la production industrielle des contenus
« mass-médiatiques », ou encore en soulignant l'influence des contenus médiatiques sur les
masses en question.

Parler d’une « sociologie des médias de masse » ne s’est toutefois pas imposé comme une
évidence, tout particulièrement dans le contexte français, à la différence des Etats-Unis où se
développe dès les années 1930 une mass-communication research ancrée dans la sociologie.
D’abord parce qu’Emile Durkheim et les durkheimiens n’avaient pas (au contraire de Gabriel
Tarde) accordé de place particulière à l’étude des médias dans le projet sociologique. Et
ensuite parce que quand l’expression se popularise à la fin des années 1950, des sociologues
majeurs la rejettent violemment. Dans un article resté célèbre, intitulé « Sociologues des
mythologies et mythologies des sociologues » (1963), Pierre Bourdieu et Jean-Claude

1
Danielle Bahu-Leyser, « Histoire des équipements et des pratiques audiovisuels en France », Médiaspouvoirs,
n° 31-32, 4ème trimestre 1993, pp. 297-302.

1
Passeron repoussent l’idée que la sociologie puisse trouver un intérêt quelconque à utiliser des
concepts aussi vagues et homogénéisants que « mass media », « massification » ou « culture
de masse ». Ils reprochent ainsi à ceux qui utilisent le terme et qui se réclament de la
sociologie de n’effectuer aucune étude empirique et de postuler que les individus constituent
une « masse » vulnérable et passive2. Les analyses sociologiques consacrées aux médias de
masse ont ainsi été traversées, tout particulièrement dans le cas français, par des débats
récurrents sur l’ancrage disciplinaire des études sur le phénomène.

Les travaux sociologiques consacrés à la presse grand public, à la radio et à la télévision sont
à la fois nombreux et d’une grande diversité. Pour en parler de la manière la plus générale qui
soit, on pourrait dire qu’ils ont tous évoqué d’une certaine façon cette relation très particulière
qui met aux prises des professionnels, des contenus médiatiques et des lecteurs, des auditeurs
ou des téléspectateurs. Les recherches ont souvent choisi un point d’entrée principal parmi ces
trois éléments : l’étude des contenus médiatiques ; l’étude de la réception par les individus ;
ou l’étude des professionnels des médias de masse. C’est pourquoi ce chapitre aborde
successivement les travaux selon qu’ils privilégient l’un de ces trois angles d’attaque, qui
correspondent souvent à des approches méthodologiques distinctes. Précisons également que
ce chapitre porte en priorité sur le contexte sociologique français, et aborde les travaux
étrangers du point de vue de leur réception dans le contexte français.

1. L’entrée par le contenu des médias de masse

Les médias de masse offrent au sociologue la possibilité d’élaborer des corpus à partir
d’articles de presse ou de magazines, d’enregistrements d’émissions radiophoniques ou de
programmes télévisés. Si l’étude du contenu peut prendre des formes différentes, la posture
sociologique vise à interpréter ces corpus en refusant de considérer ces programmes
uniquement comme « le produit idiosyncratique des fantasmes, des rêves et des talents de
leurs auteurs », selon l’expression de Sabine Chalvon-Demersay. Il s’agit plutôt de qualifier la
relation entre les contenus, d’une part, et le social, d’autre part. Une proposition, dont
l’origine remonte partiellement aux analyses marxistes, consiste à dire que les contenus des
médias de masse reflètent un certain état « réel » de la société dans laquelle ils sont diffusés.
Cette « théorie du reflet » – qui est moins une théorie constituée qu’une proposition tenue à la
fois par les spécialistes et que l’on retrouve dans les conversations de la vie quotidienne –
cherche à mettre en correspondance les contenus avec un certain état de la société. C’est parce
que le contenu reflète, d’une manière ou d’une autre, le social, que le sociologue trouve un
intérêt à étudier les contenus mass-médiatiques.

Que ce soit en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, les chercheurs ont pu utiliser


certains outils de l’analyse littéraire, qui était rompue à l’étude des romans, récits, essais et
autres pièces de théâtre. En l’appliquant à des contenus nettement moins légitimes – des jeux
radiophoniques, des fictions télévisées, des faits divers de presse, etc. –, ils ont ainsi cherché à
explorer les liens entre ces contenus et la société.

1 – 1 - A la recherche des mythologies contemporaines

2
P. Bourdieu et J.-C. Passeron, « Sociologues des mythologies et mythologies des sociologues », Les Temps
Modernes, n°211, 1963, pp. 998-1021.

2
En considérant la littérature comme partie intégrante de l’idéologie, les analyses de Marx ont
constitué un point de référence très important. Les théoriciens de l’école de Francfort, et tout
particulièrement Theodor Adorno et Max Horkheimer, ont été les premiers à étudier les
contenus produits par ce qu’ils nommèrent les « industries culturelles » du point de vue de la
domination sociale. Dans leur ouvrage intitulé La dialectique de la raison, publié en 1944, ils
déploient une analyse globale qui aboutit à l’idée selon laquelle les médias de masse diffusent
des contenus qui assurent et renouvellent la domination capitaliste à l’époque contemporaine.
Ce faisant, ils analysent d’un point de vue critique les contenus des médias de masse.
Soulignant l’omniprésence des stéréotypes, pointant le caractère standardisé des chansons, des
mises en scène, des dialogues ou des intrigues, montrant la place faite au rire et à
l’amusement, ils en concluent que les médias diffusent des contenus qui viennent confirmer
l’ordre social existant.

Dans les années 1950 et 1960, plusieurs auteurs ont cherché à analyser la société française en
s’appuyant aussi sur l’étude des contenus médiatiques. Bien qu’elles ne s’inscrivent pas dans
une perspective sociologique mais sémiologique, les analyses que Roland Barthes publie dans
les années 1950 ont exercé une influence importante sur les manières de mener, dans les
sciences sociales françaises, des analyses de contenus. Dans Mythologies (1957), Barthes
s’appuie sur les travaux du linguiste Ferdinand de Saussure pour mettre au jour les « mythes »
de la société bourgeoise qu’il débusque dans des publicités de presse ou des couvertures de
magazines. Ces mythes sont identifiés comme des significations, fonctionnant au second
degré, qui renforcent la société bourgeoise en la présentant comme un fait naturel et
nécessaire.

Les travaux d’Edgar Morin ont joué un rôle important dans l’étude sociologique des contenus.
Dans L’esprit du temps. Essai sur la culture de masse (1962), il cherche à définir la
« mythologie moderne » qui se dessine au début des années 1960 dans les médias de masse, et
plus largement dans la culture de masse. Selon lui, cette mythologie met l’accent sur
l’accomplissement privé de l’individu, faisant passer au second plan les anciennes normes du
conformisme social. Cette transformation s’expliquerait par le passage, au début des années
1960, d’une société industrielle marquée par le puritanisme à une société post-industrielle
marquée par la séparation entre capitalisme et hédonisme culturel.

1 – 2 - Etudier les contenus à la lumière des conditions sociales de leur production

En pointant les « mass-médiologues » d’un doigt accusateur au début des années 1960,
Bourdieu et Passeron entendent préciser ce qui serait une véritable sociologie des médias de
masse. Ils stigmatisent une tendance marquée, selon eux, par la prédominance des analyses
qui autonomisent le contenu par rapport à ses conditions sociales de production et par rapport
aux perceptions socialement très différenciées auxquelles il donne lieu. Cette position a eu
pour effet de délégitimer en sociologie ce type d’approches centrée sur les contenus.

Les analyses sociologiques qui portent sur les médias de masse mettent alors davantage en
perspective les études de contenu avec les conditions sociales de leur production et de leur
réception. Patrick Champagne publie ainsi en 1971 un article important sur le langage de la
télévision3. S’appuyant sur l’analyse des programmes de la télévision des années 1960 et sur
des données sociologiques de la France de l’époque, il établit que le langage télévisuel repose
sur des stéréotypes qui correspondent exactement à l’usage domestique de la télévision, qui

3
P. Champagne, « La télévision et son langage », Revue française de sociologie, XII, 1971, pp. 406-430.

3
est celui des classes populaires et des franges inférieures des classes moyennes. Cette « pré-
domestication » de la télévision s’incarne notamment dans la speakerine, dont la fonction
n’est pas uniquement de présenter les programmes, mais de jouer un rôle de « maîtresse de
maison » qui correspond aux valeurs des classes moyennes de l’époque.

Depuis les années 1990, les analyses d’Erik Neveu ont également accordé une place
importante à l’analyse de corpus, tout en prêtant une attention simultanée aux conditions de
production de ces contenus. Ses recherches sur la place de la politique dans les émissions
télévisées tentent notamment de saisir les transformations, depuis les années 1980, de la mise
en scène de la parole politique et des hommes politiques à la télévision française4. Neveu a
ainsi analysé les types de questions posées aux hommes politiques dans les émissions à
l’occasion de la campagne présidentielles de 1995, montrant des différences significatives
dans la manière dont les chaînes sollicitent les hommes politiques : alors que les journalistes
politiques de TF1 mettent en avant leur connaissance technique du monde politique, France 2
innove en redistribuant plus largement la parole politique à travers l’intervention d’experts et
de « citoyens ordinaires »5. Si elles portent encore sur les contenus médiatiques, ces analyses
font preuve d’une grande prudence interprétative, et ne cherchent plus à explorer en termes
aussi généraux que les travaux des années 1960 les liens entre les programmes et la société.

1 – 3 - Explorer les imaginaires contemporains

Depuis les années 1990, plusieurs travaux importants ont renoué avec l’analyse sociologique
des contenus médiatiques. Renouant partiellement avec l’ambition de Barthes ou de Morin
d’enquêter sur les imaginaires contemporains par le biais des contenus médiatiques, et
contestant en même temps certains aspects de la critique bourdieusienne, ces travaux ont dans
le même temps cherché à faire preuve d’une grande rigueur dans l’étude des programmes.
C’est le cas des recherches de Sabine Chalvon et d’Eric Macé.

Depuis les années 1990, Sabine Chavon-Demersay explore des corpus de scénarios et de
programmes télévisés enregistrés pour dessiner, de façon très fine, les contours d’un
imaginaire contemporain traversé par de nombreuses tensions. Dans l’un de ses travaux qui
portait sur 70 « téléfilms de société » diffusés en 1995 sur les chaînes du service public, elle
montre que ces fictions reposent sur des intrigues très différentes (le sida, le handicap, l’échec
scolaire, le racisme, le divorce, les familles recomposées, etc.), mais qu’elles ont en commun
d’explorer les conséquences d’une « société élective », autrement dit d’une société dans
laquelle l’ensemble des liens entre les individus sont choisis, et non pas imposés. C’est
pourquoi, explique-t-elle, ces fictions conservent toujours un ton amer, même quand l’histoire
d’amour dépeinte est heureuse : le fonctionnement du couple intègre en lui-même l’idée de sa
propre précarité, puisque le partage de sentiments authentiques est le seul ciment du couple.
La sociologue montre finalement que ces récits sont dans un rapport spécifique avec la
société : loin d’être de simples reflets, ils explorent les tensions nées des bouleversements
relationnels qu’a connu la société française dans les dernières décennies.6

4
E. Neveu, « De l’art (et du coût) d’éviter la politique. La démocratie du talk-show version française », Réseaux,
n°118, 2003.
5
E. Neveu, « Des questions « jamais entendues ». Crise et renouvellements du journalisme politique à la
télévision », Politix, 1997, vol. 10, n°57, pp. 25-56.
6
S. Chalvon-Demersay, « Une société élective. Scénarios pour un monde de relations choisies », Terrain, 1996,
n° 27, p. 81-100.

4
Dans La société et son double. Une journée ordinaire de télévision, paru en 2006, Eric Macé
choisit d’étudier un corpus constitué d’une journée entière de télévision sur cinq chaînes
françaises. Faisant l’hypothèse que ce corpus constitue un « double télévisuel » de la société
française, il étudie les rapports hégémoniques et contre-hégémoniques qui s’y exprime, de
façon à révéler une « forme typique d’imaginaire national ». Macé montre d’abord que les
groupes sociaux subalternes (femmes, classes populaires, arabes) sont très faiblement
représentés. Pointant une vision du monde très conservatrice des rapports sociaux et des
relations de pouvoir (exaltation de l’esprit d’entreprise, travaux domestiques présentés comme
l’affaire exclusive des femmes), il souligne que des remises en cause parfois radicales de
l’ordre établi se manifestent (dénonciation du sexisme, du racisme, des excès du libéralisme),
souvent de façon menaçantes et donc disqualifiées.

L’étude sociologique des médias de masse par leurs contenus a donc connu trois moments
différents dans lesquels s’est joué le positionnement d’une approche spécifiquement
sociologique, distincte notamment de la perspective sémiologique.

2. Du côté de la « masse » : effets et réception des médias

Si les études sur les contenus ont été plutôt structurées par des questions sociologiques (que
nous disent les contenus des médias sur nos sociétés), les études de la réception des médias
sont fortement nourries par les inquiétudes sociales. Tout comme les réflexions de Le Bon et
Tarde répondaient aux inquiétudes des élites sur l'influence de la presse de masse, les études
sociologiques sur l'influence s'efforcent de mettre en place des méthodologies permettant de
corroborer, nuancer ou contredire les observations et intuitions des contemporains quant à
l'influence de la radio puis de la télévision sur les individus, leurs comportements et leurs
représentations.

Cette tradition de recherche a été particulièrement forte et dominante aux Etats-Unis, des
années 1930 au années 1960 ; en France, elle est assez marginale. A partir des années 70, dans
la recherche anglo-saxonne, la question des effets est progressivement reformulée par les
Cultural Studies, la notion de réception élargie au-delà du simple fait d'être influencé ou non
par le message ; ces études ont inspiré des recherches françaises originales sur la réception.

2-1 – La tradition américaine de l'étude des effets

2-1-1 – L'école de Columbia

Les fondements de la recherche sociologique sur les effets ont été posés par l'école de
Columbia, du nom de l'université américaine qui accueillait les chercheurs. Autour de P.
Lazarsfeld7, E. Katz et R.K. Merton, les sociologues de Columbia ont développé des
méthodologies permettant de saisir certains effets des médias. Les résultats de leurs

7
Pour une analyse de la trajectoire de P.Lazarsfeld comme entrepreneur scientifique, voir Mickaël Pollack, "Paul
Lazarsfeld, fondateur d'une multinationale scientifique", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°25, 1979,
pp. 45-59.

5
recherches s'organisent autour de deux notions : les "effets limités" des médias, et la
"communication à deux étages"8.

Dans une enquête fondatrice9, les chercheurs s'efforcent de mesurer les effets de la campagne
électorale américaine de 1940. Pour ce faire, ils interrogent à intervalles réguliers un
échantillon représentatif d'électeurs d'un comté ; les entretiens visent à déterminer dans quelle
mesure l'exposition aux médias transforme le vote des individus. Au cours de l'enquête, les
chercheurs découvrent que les médias ne font, au mieux, que renforcer les opinions pré-
existantes des individus. En revanche, lorsqu'ils mentionnent leurs influences, les individus
évoquent très fréquemment les discussions avec leurs proches : les individus votent en
fonction de leurs groupes sociaux d'appartenance. Les chercheurs concluent que les médias
n'ont que des effets limités par rapport aux relations interpersonnelles et aux appartenances
sociales. Partis à la recherche d'effets des médias sur des individus conçus comme atomisés
par le dispositif d'enquête, les chercheurs de Columbia redécouvrent l'existence de la
société10.

Au cours de l'analyse, les chercheurs identifient des individus qu'ils qualifient de "leader
d'opinion", soit des personnes qui déclarent plus souvent donner des conseils qu'en recevoir.
Ils se caractérisent par un plus grand intérêt pour la chose politique, et par une plus grande
consommation médiatique. Les chercheurs en déduisent un schéma de communication de
masse à deux étages (two-step flow of communication) : les médias influencent les leaders
d'opinion (de façon sélective, les individus se tournant essentiellement vers des médias
conformes à leurs points de vue), qui influencent à leur tour leur entourage. Ces constats,
notamment la notion de two-step flow of communication, ont été réinterprétés par la théorie
fonctionnaliste (notamment R. Lasswell, R. Merton, et C. Wright), dans leur analyse des
fonctions que remplissent les médias dans la société11. Les leaders d'opinion jouent ainsi un
rôle crucial dans la surveillance de l'environnement, en assurant la circulation des énoncés
médiatiques dans l'ensemble du corps social.

Au cours de nombreuses études ultérieures, les chercheurs de Columbia se sont efforcés de


préciser la notion de leader d'opinion, d'identifier ses caractéristiques12 ; ils ont également
multiplié les enquêtes afin d'identifier les circonstances dans lesquelles les effets des médias
sont plus prégnants13.

2-1-2- Le retour des effets forts

Ces résultats sont contestés à partir des années 1960, alors que se développe l'offre de
télévision, et qu'une nouvelle génération de chercheurs peine à croire que le nouveau média,
qui prend vite une place centrale dans les foyers, n'ait que des effets limités sur les

8
Pour une présentation détaillée de ces enquêtes, voir par exemple Judith Lazar, Sociologie de la
Communication de masse, Armand Colin, 1990.
9
Paul Lazarsfeld, Bernard Berelson, Hazel Gaudet, The People's Choice: How the Voter Makes Up His Choice
in a Presidential Campaign, New York, Duell, Sloan and Pearce, 1944.
10
Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le métier de Sociologue, Paris, Mouton,
1968.
11
Lasswell puis Wright attribuent à la communication de masse quatre fonctions : la surveillance de
l'environnement, la mise en relation des parties de la société dans leur réponse à l'environnement, la transmission
de l'héritage social d'une génération à l'autre, et le divertissement (Wright, Analyse fonctionnaliste et
communication de masse, 1960). L'école de Columbia est ainsi parfois appelée école structuro-fonctionnaliste.
12
Merton, Patterns of Influence, 1949 ; Katz et Lazarsfeld, Personal Influence, 1955.
13
Pour un bilan nuancé de ces recherches, voir J. Klapper, "The effectiveness of Mass Communications", 1960.

6
comportements et représentations des individus (Maigret, 2003). Les nombreuses approches
théoriques qui se développent dans les années 1970 afin de montrer l'influence des médias ont
en commun une critique de la méthodologie et de l'objet des études de Columbia : les études
d'influence, qui portent sur des comportements précis telles que le vote ou la consommation,
se donnent des objets trop restrictifs. Les médias n'influencent sans doute pas directement nos
actes, mais modèlent plus profondément notre vision du monde. Ces études, aux ancrages
théoriques divers, ont en commun un effort méthodologique visant à comparer la vision du
monde créée par les médias avec celle des individus qui les consomment.

La théorie de la mise sur agenda (agenda-setting) énonce ainsi, selon la formule consacrée,
que "les médias ne nous disent pas ce qu'il faut penser, mais nous disent à quoi il faut penser".
L'intuition de McCombs et Shaw, les chercheurs américains à l'origine de la théorie, est que
les médias opèrent comme un filtre en mettant certains évènements et individus
particulièrement en lumière (ils les "mettent à l'agenda"), et que ce filtre déformant influe sur
les représentations de l'importance respective des phénomènes14. Ils montrent ainsi, en
analysant les sondages sur les enjeux de la campagne présidentielle de 1968 jugés prioritaires
par les électeurs, qu'ils suivent fortement les thématiques traitées de façon la plus importante
par les médias. Funkhauser (1973) a prolongé cette analyse en montrant, sur une période de
dix ans, la corrélation forte entre le nombre d'articles consacrés à un sujet par les grands
hebdomadaires nationaux, et la réponse à la question "Quels sont les sujets les plus importants
auxquels les Etats-Unis doivent faire face ?"15.

D'autres approches théoriques et méthodologiques visent, à la même époque, à montrer que


les médias de masse façonnent (déforment) la vision du monde des individus. E. Noëlle-
Neumann, s'inscrivant dans la filiation de l'école de Francfort, développe l'idée que les
individus sont d'autant plus incités à proférer une opinion qu'ils pensent qu'elle est dominante,
et qu'inversement ils sont d'autant plus enclins à se taire qu'ils estiment leur opinion dominée.
Les médias jouent alors un rôle décisif dans l'espace public en ce qu'ils présentent certaines
opinions comme dominantes ; ce faisant, ils incitent les tenants de positions adverses à se
taire, créant ainsi une "spirale du silence", et les opinions présentées – souvent à tort – comme
dominantes le deviennent effectivement16.

Aux Etats-Unis, Gerbner, dans une approche dite de "cultivation analysis", s'efforce de
montrer que la télévision influence l'image que les individus se font de la société. Il
commence par analyser le contenu d'un grand nombre d'émissions télévisées, afin de montrer
qu'elle propose un miroir très déformant de la réalité : plus blanc, plus masculin, plus proche
des classes supérieures, plus violent. Il montre ensuite, à partir de sondages auprès des
téléspectateurs, que les gros consommateurs de télévision adhèrent plus fortement à cette
vision déformée : par exemple, les gros consommateurs de télévision s'estiment beaucoup
plus susceptibles d'être victime d'un acte violent à New York que les faibles consommateurs

14
M. McCombs, D.Shaw, "The Agenda-Setting Function of Mass Media", Public Opinion Quarterly 36, 1972,
pp. 176-185.
15
G. R. Funkhauser, "The Issues of the Sixties. An exploratory Study on the Dynamics of Public Opinion",
Public Opinion Quarterly 37, 1973, pp. 62-75. En revanche, lorsqu'on examine les réponses à la question "quels
sont les sujets qui vous préoccupent personnellement ?", les réponses divergent fortement, ce qui limite
l'influence des représentations médiatiques et souligne les limites de cette méthodologie.
16
"The Spiral of Silence", Journal of Communication 24, pp.43-54, 1974 ; traduit dans Hermès 4, pp. 181-189,
1989.

7
de télévision17 La méthodologie des ces analyses a par la suite été fortement contestée, mais
l'intuition et la démarche de recherche n'en restent pas moins éclairantes.

En France, les recherches sur les effets de médias sont restées relativement marginales et
ponctuelles, peut-être du fait du contrôle longtemps exercé par l'Etat sur la radio et la
télévision et de l'objectif affiché de démocratisation culturelle, qui neutralise a priori une
partie des inquiétudes des élites intellectuelles. Les études portent surtout sur la jeunesse.
Michel Souchon a étudié "la télévision des adolescents", montrant notamment que les
émissions éducatives bénéficient avant tout aux jeunes les mieux dotés culturellement18 ; il
défend plus généralement les apports des méthodes quantitatives pour l'étude des audiences19.
Dans une autre perspective, Marie-José Chombart de Lauwe et Claude Bellan ont étudié
finement la façon dont les personnages médiatiques pénètrent l'imaginaire des enfants.20 Dans
les deux cas, les méthodes quantitatives sont combinées à des approches qualitatives, et le
questionnement n'est pas limité à l'existence ou non d'effets des médias.

2 – 2 – Des Cultural Studies au paradigme de la réception

2 – 2 – 1 – La tradition anglaise et les concepts fondateurs

L'autre grand paradigme d'étude de la réception des médias est issu du développement des
Cultural Studies, en Grande Bretagne puis aux Etats-Unis (et en France) [cf chapitre xx]. Il ne
s'agit pas d'identifier les effets sur les individus d'un message ou d'une représentation
médiatique, mais d'étudier la façon dont les acteurs sociaux utilisent et intègrent, dans leur vie
quotidienne, les contenus médiatiques. Ces recherches ont en commun de mettre en avant
l'autonomie et la créativité des individus dans leurs rapports aux contenus médiatiques,
l'importance des situations dans lesquelles les messages sont reçus, sélectionnées et répétés.
Corrélativement, elles privilégient souvent des approches qualitatives et ethnographiques, qui
permettent de restituer la richesse des interprétations21.

Richard Hoggart, dans une étude pionnière sur La Culture du pauvre22, s'intéresse à la façon
dont les classes populaires appréhendent la culture des médias de masse. Il montre que les
membres des classes populaires font preuve d'une "attention oblique" vis-à-vis des médias de
masse ; c'est-à-dire qu'ils les lisent, écoutent, regardent, tout en maintenant leur "quant à soi",
une distance entre un "nous" populaires et le "eux" des classes dirigeantes s'exprimant dans
les médias. Cette autonomie des classes populaires vis-à-vis des médias a été particulièrement
souligné par Bourdieu et Passeron dans leur traduction française de l'ouvrage ; pour autant,
l'ouvrage d'Hoggart souligne aussi l'ambivalence des classes populaires vis-à-vis des médias
de masse, la fragilité de leurs résistances, et la capacité des médias à instrumenter les traits
traditionnels de la culture populaire au profit d'une culture moyenne tournée vers la
consommation de masse (Macé, 2007, pp.45-50).

17
G. Gerbner, L. Gross, "Living with Television. The Violence Profile", Journal of Communication 26, pp. 172-
199.
18
Michel Souchon, La télévision des adolescents, Paris, Ed. Ouvrières, 1969 ; il rejoint les résultats de Tichenor,
P., Donohue G., "Mass Media and différential growth of knowledge", Sage Annual Reviews of Communication
Research, pp. 43-79 et de leur théorie de "l'écart de connaissance".
19
Michel Souchon, "Le Vieux canon de 1975", Hermès 11-12, 1992.
20
M.J. Chombart de Lauwe, Claude Bellan, Enfants de l'image, Paris, Payot, 1979.
21
Pour une présentation du courant, voir A. Mattelart et E. Neveu, Introduction aux Cultural Studies, La
Découverte, 2003.
22
Richard Hoggart, La Culture du pauvre, Minuit, 1970 (1957).

8
Le cadre théorique de l'étude de la réception a été par la suite développé par Stuart Hall,
figure majeure des cultural studies anglaises. Hall souligne le fait que la réception est un
processus actif, au cours duquel le public met en œuvre un "code" pour interpréter le message,
et ce code n'est pas nécessairement convergent avec celui de l'émetteur ; les messages peuvent
ainsi être retravaillés par des codes différents voire opposés de ceux de l'émetteur23. David
Morley s'est inspiré de ce cadre analytique pour étudier la réception d'une émission d'actualité
politique, intitulée Nationwide. Interrogeant des groupes de téléspectateurs, il montre qu'une
même émission peut être interprétée de façons très différentes, selon les caractéristiques
sociales des individus (age, sexe, classe sociale), et selon leur capacité à mettre en œuvre des
grilles d'interprétations alternatives (le décodage mis en œuvre par les syndicalistes, par
exemple, est nettement plus oppositionnel que les autres)24.

La tradition britannique des cultural studies détourne l'attention du résultat (les effets) vers le
processus (le décodage) ; elle ouvre ainsi un champ d'analyse fine de la réception, qui
souligne à la fois l'autonomie et la créativité du récepteur, et les enjeux de pouvoir et de
domination qui se jouent dans cette autonomie. Le très fort développement des cultural
Studies au cours des années 1980-90, aux Etats-Unis en particulier, impulsent une double
évolution. D'une part, les études se dégagent définitivement de l'idée qu'il existe un moment
unique de la réception, pour préférer l'étude plus fine de la présence des contenus médiatiques
dans la vie quotidienne des individus. D'autre part, les auteurs radicalisent le modèle
codage/décodage pour insister sur l'autonomie des individus, leur créativité y compris dans la
consommation des contenus médiatiques les plus dévalorisés. James Lull a ainsi observé la
façon dont les familles regardent la télévision dans différents pays du monde25, tandis que Ien
Ang s'est intéressée aux sentiments et à la nature du plaisir pris par les téléspectateurs de
Dallas26.

2 – 2 - 2 – Les études de réception en France

En France, les études de réception se développent de manière à la fois tardive et originale.


Elles s'alimentent d'une part aux Cultural Studies, d'autre part à la relecture des travaux de
Michel de Certeau sur la consommation culturelle. La notion de "braconnage culturel",
notamment, désigne le fait que les lecteurs résistent aux stratégies des concepteurs de textes
médiatiques en les braconnant, c'est-à-dire en opérant une sélection, un zapping, une ré-
interprétation, de ces textes ; ces micro-libertés sont des actes de résistance face aux pouvoirs
qui conçoivent l'essentiel des textes.

Les études françaises se caractérisent aussi par une réflexion approfondie sur ce que signifie
être un public, autrement dit sur la dimension collective de la réception et sur les liens entre
producteurs et récepteurs. En combinant l'étude du courrier des lecteurs, l'observation et le
questionnaire, Dominique Pasquier montre que les jeunes spectatrices et spectateurs du
feuilleton Helène et les garçons sont très conscients des logiques de production de l'intrigue,
sans que cette connaissance ne nuise à leur adhésion au feuilleton. En connaissance de cause,
ils recherchent avant tout dans le feuilleton, individuellement et collectivement, des éléments
pour apprendre les mots et les gestes de l'amour.

23
Stuart Hall, "Codage / Décodage", Réseaux, 68, 1994 (1973).
24
David Morley, The Nationwide Audience. Structure and Decoding, Londres, BFI, 1980.
25
J. Lull (dir.), World Families Watching télévision, London, Sage, 1988.
26
I. Ang, Watching Dallas: Soap Operas and the Melodramatic Imagination, 1985.

9
De manière générale, les travaux français, tout en permettant la compréhension des logiques
de réception des émissions, portent une attention particulière à la façon dont le dispositif
médiatique construit un sens du public entre les auditeurs ou les spectateurs. S'inspirant des
travaux de Luc Boltanski, Dominique Cardon montre, à partir d'une analyse du courrier des
auditeurs, que les auditeurs l'émission radiophonique de Ménie Grégoire se répartissent selon
différents registres d'engagement et d'écoute, depuis l'attendrissement jusqu'à l'indignation.
Dominique Mehl, dans ses études sur la "télévision de l'intimité", décrit avec finesse la façon
dont les émissions comme les "reality show" établissent avec le téléspectateur un "pacte
compassionnel" qui structure la réception des programmes27.

Cette tradition de recherche vivace a contribué à approfondir la connaissance des pratiques


médiatiques ordinaires des Français, et à comprendre autrement que par la passivité ou la
bêtise des publics le succès d'émissions et de pratiques décriées, depuis les Mangas à la télé-
réalité ou l'Eurovision et plus généralement toutes les productions médiatiques peu légitimes
et néanmoins objets de culte28.

3. Au cœur de la production des médias de masse

De quelle manière se fabrique un journal télévisé ? Comment travaille un scénariste de fiction


télévisée ? Quel est le quotidien d’un producteur d’émission de radio ? Comment s’organise la
profession journalistique ? Toutes ces questions ont fait l’objet d’un investissement
sociologique assez récent en France. Si de nombreux travaux américains et britanniques
portent, depuis les années 1960, sur la production de l’information journalistique, il faut
attendre la décennie 1990 pour voir progressivement apparaître une littérature française
consistante sur la production des médias de masse. Ceci s’explique sans doute par le fait que
les courants dominants de la sociologie française (notamment bourdieusiens) ont longtemps
privilégié l’exploration du travail et des professions artistiques au détriment des médias de
masse implicitement jugés moins légitimes culturellement. Tout change dans les années 1990
sous l’effet d’un double mouvement : d’une part, l’arrivée de la question de la production de
l’information journalistique au coeur du débat sociologique, notamment sous l’impulsion de
Pierre Bourdieu ; d’autre part, l’affirmation progressive d’une sociologie spécialisée des
médias, qui explore les professions et le travail des professionnels.

3 – 1 - Une tradition nord-américaine centrée sur le travail de l’information

Depuis les années 1960 et 1970, de nombreux travaux nord-américains ont directement porté
sur la production des contenus médiatiques, en concentrant leur attention sur les journalistes
et la production de l’information. Dans le sillage des analyses fonctionnalistes sur les
professions, une des premières analyses souligne, de façon normative, les limites de
l’organisation du groupe social des journalistes29. Dans la décennie suivante, les travaux
pionniers se multiplient qui portent plus spécifiquement sur le travail de l’information. A
partir de recherches empiriques portant sur des organisations de presse, ces travaux montrent

27
Dominique Cardon, "'Chère Ménie….' Emotion et engagement de l'auditeur de Ménie Grégoire", Réseaux 70,
1995 ; Dominique Mehl, La télévision de l'intimité, Paris, Seuil, 1997.
28
E. Maigret, "Le jeu de l'âge et des générations. Culture BD et esprit manga", Réseaux 92/93, 1999 ; P. Le
Guern, "Aimer l'eurovision, une faute de goût ?", Réseaux 141/142, 2007 ; P. Le Guern, Les Cultes Médiatiques,
Le sens social, 2002.
29
Jack McLeod et Searl Hawley, « Professionalization Among Newsmen », Journalism Quaterly, vol. 41, 1964.

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que la production de l’information repose sur une division du travail et sur un ensemble de
routines qui président à la sélection de l’information. Dans Deciding What’s News (1979),
Herbert Gans montre de quelle manière les journalistes résolvent les problèmes pratiques qui
entourent l’élaboration du flux quotidien des événements sous la forme d’un produit qui
convienne à des publics30. Dans Making news : a study in the construction of reality (1978),
Gaye Tuchman montre que le travail de l’information repose sur un ensemble de routines qui
permettent de produire des informations à partir d’événements inattendus. Au même moment,
d’autres travaux ont élargi la perspective en étudiant la construction sociale d’un
« événement public » à partir de l’interaction mettant aux prises des journalistes, des sources
et des consommateurs qui ont chacun des intérêts spécifiques31.

Le débat académique nord-américain sur le travail de l’information se structure donc autour


d’un ensemble de travaux pionniers, qui privilégient des approches microsociologiques. En
revanche, les recherches portant sur les autres secteurs des médias de masse (scénaristes de
fiction, animateurs de télévision, professionnels de la radio, etc.) sont moins nombreuses et
occupent une place plus réduite au sein des courants majeurs de la sociologie américaine de
cette époque32.

La production de l’information au coeur de la sociologie française

Le petit nombre de travaux français qui portent, dès les années 1980, sur les journalistes et la
production de l’information, proviennent des marges de la sociologie dans un contexte où la
sociologie ne porte pas un grand intérêt à la question du travail de l’information, ni à celle de
la production des médias de masse. Parmi ces travaux pionniers figurent les analyses du
politiste J.-G. Padioleau, qui publie en 1985 un ouvrage intitulé Le Monde et le Washington
Post. On peut aussi citer le travail de Rémy Rieffel qui publie en 1984 une étude sur une
centaine de journalistes qui se situent au sommet de la hiérarchie professionnelle française33.
S’inspirant en partie des analyses de P. Bourdieu et de la littérature anglo-saxonne sur le
travail de l’information, il dépeint une élite journalistique relativement homogène socialement
et proche des classes dirigeantes, qui se compose d’individus en concurrence qui suivent un
ensemble de règles non écrites dans la production de l’information.

La production de l’information prend une place nettement plus importante au cours de la


décennie 1990, suite à la publication par Pierre Bourdieu d’un article intitulé « L’emprise du
journalisme »34 en 1994 et d’un essai intitulé Sur la télévision35 en 1996. Poursuivant le but de
« dévoiler les contraintes cachées qui pèsent sur les journalistes et qu’ils font peser à leur tour
sur les producteurs culturels », P. Bourdieu applique sa théorie des champs à l’activité
journalistique, réservant une place centrale à la télévision. S’il ne s’appuie pas sur des
matériaux de première main, Bourdieu affirme que le champ journalistique est traversé par
une tension spécifique – entre la consécration par les pairs et la reconnaissance par le grand

30
Herbert J. Gans, Deciding What's News. A study of CBS Evening News, NBC Nightly News, Newsweek and
Time, New York, Vintage, 1980.
31
Harvey Molotch et Marilyn Lester, « Informer : une conduite délibérée de l’usage stratégique des
évènements », Réseaux, n°75, 1996 (1974).
32
On peut citer en exemple les travaux de l’ethnologue américaine Hortense Powdermaker qui étudie dans les
années 1950 les professionnels à Hollywood. Voir H. Powdermaker, « Hollywood, l’usine à rêves », Réseaux,
1997, n°86.
33
R. Rieffel, L’élite des journalistes, Paris, PUF, 1984.
34
P. Bourdieu, « L’emprise du journalisme », Actes de la recherche en sciences sociales, n°101-102, 1994.
35
P. Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir, 1996.

11
public – qui marque sa faible autonomie. De tous les champs de la production culturelle, le
champ journalistique serait celui qui oppose le moins de résistance aux forces marchandes, ce
qui aurait des effets néfastes non seulement sur la presse dans son ensemble, mais aussi sur le
monde intellectuel. Cette analyse critique s’est accompagnée de recherches consacrées aux
précaires de l’information36 ainsi qu’aux connivences entre les journalistes et leurs sources,
parfois sur un mode pamphlétaire37.

Plus ou moins directement en réponse à l’analyse bourdieusienne, un certain nombre de


travaux importants ont alors porté sur le travail journalistique à partir d’ancrages
sociologiques différents. S’appuyant sur la sociologie du travail, Jacques Syracusa a ainsi
étudié l’activité des reporters à la télévision38. Dans une perspective aussi attentive aux
pratiques concrètes des journalistes, Cyril Lemieux a lui développé une analyse travail
journalistique qui rompt avec la perspective bourdieusienne en identifiant la pluralité des
normes sur lesquelles les journalistes prennent appui dans leur travail39.

L’attention de la sociologie du journalisme à l’activité journalistique et aux professionnels de


l’information s’est donc surtout développée dans la décennie 1990. Cette attention pour
l’activité des professionnels a alors rencontré l’intérêt de sociologues des médias pour la
production des contenus médiatiques.

3 – 3 - L’affirmation d’une sociologie des professionnels des médias

Une première série de travaux, s'inspirant de la sociologie des journalistes, étudie dans quelle
mesure l'organisation du travail, les normes professionnelles, les contraintes économiques et
les outils de travail influencent le contenu des émissions diffusés à la télévision ; on peut
parler d'une sociologie de la programmation. Aux Etats-Unis, Todd Gitlin décrit en 1983, à
partir d'une d'interviews et d'analyse des organisations, la télévision américaine comme un
"art de la photocopie" : l'essentiel de la programmation est guidée par l'imitation ; l'innovation
est une anomalie qui, en cas de succès, sera immédiatement copiée40. En France, la sociologie
de la programmation fait également le portrait de professionnels devant opérer, dans un
contexte d'incertitudes, la conciliation entre des contraintes hétérogènes ; elle montre aussi
qu'avec la libéralisation du secteur, les dirigeants apprennent progressivement à "écouter"
l'audience41. Une partie importante des débats s'est focalisée sur la construction, la fiabilité et
l'usage des mesures d'audience, notamment sur la question de savoir si elles sont des
instruments réductionnistes et marchands conduisant à l'appauvrissement de la
programmation42, ou s'il s'agit de conventions permettant l'organisation d'un marché de la
télévision sans pour autant gouverner l'ensemble des choix de diffusion43.

36
Alain Accardo (dir.), Journalistes au quotidien. Outils pour une socioanalyse des pratiques journalistiques, Le
Mascaret, 1995.
37
Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Paris, Raisons d’Agir, 2005.
38
J. Syracusa, Le JT, machine à décrire. Sociologie du travail des reporters à la télévision, De Boeck
Université/INA, Paris, 2001.
39
C. Lemieux, Mauvaise presse. Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques,
Paris, Métailié, 2000.
40
Todd Gitlin, Inside the News, New York, Pantheon Books, 1983.
41
Michel Souchon, "Les Programmateurs et leurs représentations du public", Réseaux 8/39, 1990.
42
P. Champagne, "La loi des grands nombres. Mesures de l'audience et représentations politiques du public",
Actes de la recherche en Sciences Sociales, 101-102, 1994/3.
43
R. Chaniac, "Télévision: l'adoption laborieuse d'une référence unique", Hermes 37, 2003.

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Un second ensemble de recherches, alimentée par la sociologie du travail et des professions,
s'intéresse plus directement aux professionnels de la production médiatique autres que les
journalistes, ceux de la production télévisée en particulier. En France, Dominique Pasquier et
Sabine Chalvon Demersay ont ainsi étudié la transformation du métier de scénariste qui
accompagne le développement de la télévision commerciale. Le développement de nouveaux
produits télévisuels (émissions courtes, séries au long cours…) augmente la division du travail
d'écriture, en séparant par exemple la définition des personnages, l'écriture de l'intrigue et
celle des dialogues, et accroît les contraintes qui pèsent sur l'écriture (délais, nombre de
décors, de personnages, …). En résultent des tensions très fortes au sein de la population
croissante des scénaristes : les anciens refusent d'abandonner le statut d'auteur que leurs
conférait l'ORTF et ses ambitions artistiques et pédagogiques, tandis que les plus jeunes sont
à la recherche d'une définition professionnelle inspirée du modèle américain, qui leur
permettrait de regagner du pouvoir par rapport aux producteurs44. Les autres grands perdants
de cette évolution sont les réalisateurs de télévision, qui voient leur autonomie et leur prestige
d'auteur, acquis au temps de l'ORTF, menacés par la montée des producteurs et des
animateurs, et insuffisamment protégée par un processus de professionnalisation inachevé45.

D'autres travaux s'intéressent d'ailleurs à la montée de ces nouveaux groupes professionnels,


et à la nature de leur travail. S. Chalvon-Demersay et D. Pasquier ont étudié le travail des
l'animateurs de télévision américains et français, et montré notamment les ressorts de leur
pouvoir dans leurs rapports avec les dirigeants de chaîne46. En Angleterre, Tunstall a montré
que si les producteurs de deviennent des acteurs centraux de la télévision, les changements de
l'organisation du travail font qu'ils sont à la fois plus autonomes, plus responsables – des
succès comme des échecs – et plus précaires47. D'autres groupes professionnels, depuis les
dirigeants de chaîne jusqu'aux producteurs de radio, ont également fait l'objet d'études
approfondies48. Ces recherches ont en commun de combiner l'étude de la morphologie sociale
du groupe professionnel, celle du travail collectif de définition du groupe, et l'observation de
la nature du travail.

Ces travaux sont complétés par quelques (rares) études des interactions ordinaires entre ces
groupes autour de l'activité de création. Dominique Mehl a montré la forte séparation, dans le
secteur de la télévision française, entre les dirigeants et les professionnels ; elle analyse les
jeux et les conflits entre ces acteurs dans les processus décisionnels. Dans une étude précieuse
par la finesse de son terrain, S. Chalvon-Demersay et D. Pasquier suivent, depuis la décision
de lancement jusqu'aux premières diffusions, la création d'un feuilleton français. Elles
montrent la façon dont les acteurs (décideurs, scénaristes, réalisateurs) s'affrontent et
s'entendent progressivement sur la définition du produit, puis des personnages et de l'intrigue,
et plus généralement comment le processus décisionnel et la division du travail expliquent la
nature du produit final49. Ce type d'étude reste néanmoins rare, du fait de l'inaccessibilité des
terrains.

44
Dominique Pasquier, Sabine Chalvon-Demersay, "Les mines de sel. Auteurs et scénaristes de télévision",
Sociologie du Travail, 4/93, 1993.
45
J. Bourdon, "Les réalisateurs de télévision : le déclin d'un groupe professionnel", Sociologie du travail 4//93,
1993.
46
S. Chalvon-Demersay, D. Pasquier, "Les animateurs de télévision", Réseaux 6/28, 1988 ; "Le Pouvoir des
animateurs", Pouvoir 51, 1989.
47
J. Tunstall, Télévision Producers, Londres, Routledge, 1993.
48
Monique Dagnaud, Domnique Mehl, "Les Patrons de chaîne", Réseaux 8/3, 1990 ; Hervé Glévarec, "Les
producteurs de radio à France Culture: "journalistes", "intellectuels" ou "créateurs" ? De la définition de soi à
l'interaction radiophonique", Réseaux 15/86, 1997.
49
S. Chalvon-Demersay, D. Pasquier, "la naissance d'un feuilleton français", Réseaux 11/2, 1990.

13
Conclusion

Parce que le terme postule l’indifférenciation des récepteurs des contenus médiatiques,
la sociologie a longtemps éprouvé de grandes difficultés à assumer le terme « masse » dans
« médias de masse ». C’est une des raisons pour lesquelles les deux sociologues E. Macé et E.
Maigret ont proposé d’utiliser l’expression « médiacultures »50. Par ailleurs, plusieurs voix se
sont régulièrement élevées pour sonner le glas des médias de masse, et par-là même, de leur
sociologie. Dès les années 1970, le sociologue américain Richard Maisel affirmait que les
mass medias s’étaient fortement développés avec l’industrialisation, mais que l’avènement
d’une société de services favorisait l’essor de médias spécialisés destinés à des publics
restreints et homogènes51. Dans la même décennie et dans celle qui a suivi, d’autres analystes
ont souligné que l’accroissement du nombre de stations de radio et de chaînes de télévision
remettait en cause le modèle des médias de masse en faisant correspondre à chaque média des
publics à la fois plus restreints et plus homogènes. L’apparition des radios libres a également
été considéré comme remettant en cause la rigidité des frontières entre émetteurs et
récepteurs. Ces analyses ont rencontré un écho bien plus important à l’occasion des
développements du web depuis le milieu des années 1990. On peut néanmoins penser que
certains phénomènes mis en lumière par la sociologie des médias de masse ainsi que les
concepts forgés dans ce cadre demeurent largement pertinents pour l’étude d’internet et des
« nouveaux médias ».

50
E. Macé et E. Maigret, Penser les médiacultures, Paris, Armand Colin, 2005.
51
R. Maisel, « The Decline of Mass Media », The Public Opinion Quarterly, Vol. 37, n°2, 1973, pp. 159-170.

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