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Université Jean Moulin - Lyon III

Faculté de droit

L'ADOPTION D'ENFANTS BRESILIENS

Une recherche évaluative sur la trajectoire des enfants adoptés par des familles européennes par

l'intermédiaire du tribunal de Porto Alegre entre 1980 et

1985

Thèse pour le doctorat de droit privé soutenue publiquement

par Sylvia BALDINO NABINGER le 14 Décembre 1994

PRESIDENCE Madame J. Rubellin - Devichi Professeur à l'Université Jean Moulin - Lyon III Directeur du Centre de droit de la famille

SUFFRAGANTS Mme S. Ferré-André, Maître de conférences à l'Université Jean Moulin Lyon III Mme F. Granet, Professeur à l'Université Robert Schuman Strasbourg III Dr J. Noël, Pedopsychiatre M. J.F. Renucci, Maître de conférences à l'Université de Nice

L'Université Jean Moulin - Lyon III n'entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans cette thèse; celles-ci doivent être considérées comme propres à leur auteur.

L'ADOPTION D'ENFANTS BRESILIENS

Une recherche évaluative sur la trajectoire des enfants adoptés par des familles européennes par l'intermédiaire du tribunal de Porto Alegre entre 1980 et 1985

SOMMAIRE

SOMMAIRE

1

INTRODUCTION

1

PREMIERE PARTIE: L'ENFANT ABANDONNE ET L'INTERVENTION DE L'ETAT

6

TITRE I: L'ABANDON : LES SOLUTIONS INSTITUTIONNELLES ET FAMILIALES EN DROIT INTERNE

8

Chapitre I: La rupture entre l'enfant et la famille d'origine

8

Section 1 : Les facteurs économiques de la rupture

10

Section 2 : La carence de soins maternels et les formes de la séparation

19

Section 3 : Le placement en institution

28

Chapitre II : L'adoption en droit interne

34

Section 1 : L'évolution socio-juridique de l'adoption au Brésil

34

Section 2 : L'organisation de l'adoption au tribunal de Porto Alegre

45

Section 3 : Les enfants adoptables

51

TITRE II : L'ADOPTION PAR DES ETRANGERS

 

59

Chapitre

I

:

Les

caractéristiques

de

l'adoption

par

des

étrangers

59

Section 1 : Le développement de l'adoption internationale

60

Section 2 : Les motivations des adoptants étrangers

67

Section 3 : L'importance du trafic d'enfants et le rôle des intermédiaires

73

Section 4 Les conditions d’adoptabilité en France, Belgique, Italie et Luxembourg

88

Chapitre II : La pratique de l'adoption par des étrangers au tribunal de Porto Alegre

99

Section 1: "L'apparentement" ou le "matching"

 

101

Section 2 : La mise en relation et le suivi de l'adoption

113

Section 3 : Le coût de l'adoption

124

Conclusion

128

DEUXIEME PARTIE : L'INTEGRATION DES ENFANTS BRESILIENS ADOPTES PAR DES FAMILLES EUROPEENNES

129

TITRE I : LA RECHERCHE ET SES FONDEMENTS

 

130

Chapitre I : Révision des études antérieures

 

130

Chapitre

II :

La

problématique

et

la

méthodologie

de

la

recherche

135

Section 1 : L'objet, les finalités et les hypothèses directrices

135

Section 2 : Les instruments utilisés et les problèmes méthodologiques

138

TITRE II : LES RESULTATS DE LA RECHERCHE

151

Chapitre I : La présentation des résultats

151

Section 1 : Le profil des enfants et des parents

151

§2. Le profil des adoptants au moment de l'adoption

159

Section 2 : Le vécu de l'adoption par les parents et les enfants

166

§1. La période préadoptive et l'adoption proprement dite

166

§ 2. La période post-adoptive

183

Chapitre II : L'analyse des résultats

227

Section 1 - Comment vont les enfants ?

228

Section 2 : Comment sont-ils intégrés ?

229

Conclusion de la deuxième partie

241

CONCLUSION

246

BIBLIOGRAPHIE

248

ANNEXES

262

I. QUESTIONNAIRE TYPE UTILISE POUR L'ENQUETE

263

II. TABLEAU D'EQUIVALENCE DES ENSEIGNEMENTS

288

III. TABLEAU DE CLASSIFICATION PROFESSIONNELLE

290

IV. ACTE FINAL DE LA CONFERENCE DE LA HAYE 26 MAI 1993

292

V. LOI D'ADOPTION. EXTRAIT DU STATUT DE L'ENFANT ET DE L'ADOLESCENT, DIARIO OFICIAL DE LA REPUBLIQUE FEDERATIVE DU BRESIL, SECTION I, DU 16 JUILLET 1990

302

SOMMAIRE

308

INTRODUCTION

L'adoption est une institution universelle. En effet, le désir de procréation et de perpétuation est l'essence même de l'être humain et de toute communauté. Aussi toutes les sociétés ont cherché à résoudre l'absence de compagnes ou de descendants. Le rapt, l'envoi de femmes pour peupler des régions récemment conquises ou le don , l'achat d'enfants constituent des réponses qui s'inscrivent dans un mouvement général de circulation des richesses humaines.

La diversité des cultures et des histoires particulières des pays sont à l'origine des différentes formes que présente cette filiation sociale. Ainsi, l'histoire de l'adoption et sa réalité contemporaine au Brésil sont étroitement liées à l'histoire de la construction du Nouveau Monde et à sa situation économique actuelle. En effet, la population indienne indigène augmenta de façon considérable à la suite de vagues migratoires successives. Les conquérants portugais et hollandais arrivés sans épouse au XVIIème siècle "importèrent" des esclaves africains jusqu'au XIXème siècle pour remplacer la main d'oeuvre indienne décimée par la maladie et le travail dans les mines. Au siècle dernier, plusieurs millions d'européens pauvres ou persécutés en raison de leurs convictions religieuses arrivèrent en famille dans ce qu'ils considéraient être un Eldorado. Ils furent suivis au début du XXème siècle par des japonais et dans l'entre-deux guerres par des réfugiés politiques et une population ruinée à la suite de la crise de 1929. Cette multiplicité raciale s'accrut encore d'une population quittant le Moyen-Orient après la seconde guerre mondiale, essentiellement des syriens et des libanais.

1

Ce gigantesque brassage et métissage de population jeune, dans un territoire immense, ne connut ni les crises économiques qui frappèrent le Vieux continent au XVIIIème siècle, ni l'exode rural de la révolution industrielle qui générèrent des centaines de milliers d'abandons d'enfants. Mais le système esclavagiste et la spécificité des plantations de monocultures dirigées par des colons portugais, qui vivaient le plus souvent avec une femme indigène ou une esclave noire, fut à l'origine de pratiques particulières d'abandons d'enfants. Dans la culture africaine, les naissances multiples représentent un don du ciel et une valorisation de la féminité; elles sont une source de considération pour l'époux et de reconnaissance par la communauté. Réduites à l'esclavage sur le territoire brésilien, les africaines préféraient le suicide, l'avortement ou l'infanticide " comme des fomes de résistance, déchirantes et conscientes" 1 . Ainsi leur progéniture, et dans le cas le plus extrême leur personne même, échappaient à cette condition infra-humaine. "L'esclave qui refusait d'accoucher causait un dommage patrimonial à son maître et libérait de l'esclavage une descendance qu'elle n'aurait jamais". 2

Ces petits propriétaires terriens ne voulaient pas entretenir de nourrissons dans les premiers mois de leur vie car ces derniers mobilisaient une partie de l'énergie de leur mère-esclave. Les abandons étaient dès lors fréquents, quoique bien moindres qu'en Europe. Cette attitude des colons portugais était radicalement opposée à celle qui prévalait à la même époque dans les Etats du Sud des Etats-Unis. En effet, devant l'arrêt progressif d'arrivées d'esclaves en provenance d'Afrique, les propriétaires se lancèrent dans une politique de reproduction de leur main d'oeuvre. A Rio de Janeiro, au début du XIXème, en neuf ans, dix mille enfants furent abandonnés, et, de 1830 à 1840, le tour aurait fonctionné 3640 fois 3 . Certains enfants étaient abandonnés parce qu'ils étaient le fruit d'unions illégitimes avec des esclaves ou de "petits mariages" entre des colons portugais, mariés par ailleurs dans leur pays et des indiennes indigènes 4 . Parmi ces nouveau-nés exposés à l'hôpital, le taux de mortalité était extrêmement élevé, atteignant jusqu'à 90% 5 .

1 M. Maestri, L'esclavage au Brésil, Karthala, 1991, P.127

2 M. Maestri, L'esclavage au Brésil, P.128

3 Par ex., de 1830 à 1840, 50153 abandons in: A. Dupoux, Sur les pas de Monsieur Vincent, Revue de l'Assistance Publique, 1958, p. 416, graphique A.

4 V.

5 A. Moncorvo Filho, Historico da Proteçao a Infancia no

Brasil, 1500-1922, Empresa Grafica Editora (Rio), 1926, p.

38

2

Toute personne en exprimant l'intention pouvait emmener un de ces enfants, moyennant la signature d'un document de prise en charge; elle recevait alors de l'hôpital un trousseau complet pour l'enfant.

A la suite de l'abolition de l'esclavage en 1888, les anciens esclaves noirs, quoique libérés de leur condition, restèrent sur les latifundia. Les femmes, le plus souvent, nourrissaient et gardaient les enfants de leurs patrons. Elles abandonnaient alors leurs propres enfants ou même, lorsqu'ils restaient dans le domaine pour réaliser de menus travaux, elles ne pouvaient s'en occuper. On assiste ainsi à l'émergence d'un phénomène d'abandon qui se répète depuis lors et que l'on peut qualifier de transgénérationnel. En effet plusieurs études ont démontré que dans les familles descendantes d'esclaves où les femmes n'ont pas été élevées par leur propre mère et ont été abandonnées par des compagnons successifs dont elles ont eu des enfants, ce geste de rupture est répété par les mères 6 . Cette attitude de rejet ou de simple délaissement est accentué par divers facteurs: la migration des zones rurales vers les zones urbaines, la disparition du soutien de la famille élargie, l'obligation d'accepter des emplois non qualifiés très éloignés du lieu d'habitation, etc.

Durant toute cette période, jusqu'à la fin du XIXème siècle, c'est l'Eglise seule qui prend en charge les pauvres, les laissés pour compte, parmi lesquels se trouvent les enfants abandonnés. En d'autres termes, le pauvre était "la propriété exclusive de l'Eglise catholique et un de ses instruments de

pouvoir" 7 . A la fin du XIXème siècle, ce modèle caritatif d'aide aux démunis se double d'un modèle philanthropique qui, à l'initiative de

personnalités du monde laïc (médecins, juges

la charité critiquée pour sa désorganisation et sa défaillance. Au début du XXèmè siècle, l'Etat reprend à son compte les théories philanthropiques et organise l'espace social par le biais de diverses lois, institutions et projets, et ce d'autant plus qu'il apparaît alors clairement que, par manque d'éducation, "l'enfance moralement abandonnée est potentiellement dangereuse" 8 .

) prend le relais de

6 Celà contrairement à une recherche française qui démontre que le taux de reproduction d'abandon est très faible (autour de cinq pour cent). V.J. Assailly et M. Corbillon "La reproduction?" Abandon, Adoption, Revue Autrement, dirigée par B. Trillat, 1988, n°96, p. 74 7 I. Rizzini, "A assistencia a Infancia na passagem para seculo XX - da repressao a reeducaçao", Revista Forum Educacional 2/90 da Fondaçao Getulio Vargas, p. 80 8 I Rizzini, op. cit., p.62

3

Au cours de ce siècle, le contexte socio-économique ne va que se désagrégeant; les gouvernements successifs s'avèrent incapables d'apporter des réponses appropriées et d'assurer des conditions de vie décentes à la majorité des familles. La situation de grande précarité, voire de misère, dans laquelle elles vivent affecte en premier lieu la population infantile: "abandonnée" par les pouvoirs publics, la famille à son tour abandonne l'enfant. Les formes prises par cette séparation, cette rupture entre enfant et famille sont multiples et s’étendent sur différents registres allant de l'équilibre psychoaffectif au lien juridique constitutif de l'entité famille. La Fundaçao Estadual do Bem Estar do Menor (FEBEM) a été instituée pour prendre le relais des familles en difficulté mais le placement de l'enfant en institution s'avère lui-même lourd de conséquences sur son développement.

Depuis les débuts de la colonie portugaise, l'adoption par des familles brésiliennes est apparue comme une ressource individuelle pour quelques-uns de ces enfants. Au cours du XXème siècle, elle a été peu à peu codifiée, organisée et s'est adaptée aux courants philosophiques successifs; de la conception napoléonienne, où elle visait à procurer un héritier à une famille sans descendance, elle est progressivement passée à mettre en avant la notion de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans la pratique, les services organisant les adoptions constatent qu'un certain groupe d'enfants bénéficient rarement de l'adoption interne. C'est par ce biais qu’apparaît l'adoption internationale, comme une sorte de solution "magique" pour ces enfants en manque de famille.

Par ailleurs, dans les pays industrialisés, une situation inverse s'est progressivement installée. Dans un contexte de société essentiellement caractérisé par un faible taux de natalité, émerge à partir des années soixante une importante demande d'enfants qui s'articule selon deux axes fondamentaux: d'une part un désir d'enfant et d'autre part une préoccupation humanitaire pour l'enfance démunie du Tiers-Monde. Relayée par des intermédiaires peu qualifiés ou peu scrupuleux, amplifiée par les médias, cette demande souvent disproportionnée débouche sur des pratiques abusives non conformes à l'intérêt de l'enfant, voire sur des trafics avérés.

Le tribunal pour enfants de Porto Alegre a, depuis trente ans, développé un service d'adoption qui s'est peu à peu structuré autour du travail d'une équipe pluridisciplinaire. Le programme d'adoption internationale existe depuis 1980 et fonctionne sur la base

4

de convention de coopération bilatérale avec les différents organismes ou agences d'adoption européens agréés. La sélection et la préparation des parents candidats adoptants est confiée aux soins de ces organismes; l'équipe du tribunal de Porto Alegre participe activement au processus d'apparentement famille-enfant ou 'matching'.

S'il n'existe à ce jour aucune recherche sur le devenir des enfants brésiliens adoptés à l'étranger, en revanche, de nombreux fantasmes et a priori circulent à ce sujet, tant dans le public brésilien que parmi les milieux professionnels de la protection de l'enfance. Sont-ils vivants? Sont-ils bien traités ou, au contraire, employés comme domestiques? Au vu de rumeurs persistantes concernant l'utilisation de l'adoption internationale à des fins d'alimentation de réseaux de prostitution, de pédophilie et de trafic d'organes, comment être sûr que les enfants sont confiés en de bonnes mains?

Sans aller aussi loin, après de nombreuses années de travail sur le terrain, un moment d'arrêt s'imposait afin de prendre du recul par rapport à la pratique élaborée, de réfléchir sur cette réalité complexe qu'est l'adoption internationale et d'évaluer les méthodes de travail utilisées. Cette évaluation fondée sur les nombreuses données recueillies jusqu'alors avait comme objectif à moyen terme l'affinement des stratégies à mettre en place et l'amélioration de la qualité du travail. Cette étude vise à aider les professionnels de l'enfance et les autorités compétentes, au Brésil ou ailleurs, à prendre des décisions plus pertinentes en matière d'adoption internationale, à éviter les écueils inhérents à ce processus.

5

PREMIERE PARTIE: L'enfant abandonné et l'intervention de l'état.

Confronté à la défaillance de la famille nucléaire et du tissu de solidarité constitué par l'ensemble de la parentèle, l'Etat, dans la majorité des pays, intervient pour prendre en charge l'enfant, être immature, objet et sujet de droits à la fois, comme s'y est d'ailleurs engagé l'Etat brésilien en signant et ratifiant parmi les premiers la Convention internationale des droits de l'enfant.

Les raisons de cette rupture, immédiate ou progressive, puisent leur origine dans un contexte historique, culturel, politique et socio-économique tant national que mondial.

Pour pallier les conséquences les plus néfastes de la carence de soins familiaux, les pouvoirs publics ont généralement recours au placement du mineur dans une structure institutionnelle.

Le recueil d'enfants abandonnés, comme dans bien d'autres pays, est une démarche séculaire, d'ordre privé; elle a été légitimée a posteriori par l'instauration de la filiation adoptive. Dans l'intérêt de l'enfant, le processus adoptif a été récemment "canalisé" dans certains Etats brésiliens, par des services sociaux rattachés à une juridiction.

Depuis presque deux décennies, sous la pression de la demande venant des pays occidentaux riches, le législateur brésilien

6

a réformé et codifié les règles légales en matière d'adoption par des étrangers.

7

Titre I: L'abandon : les solutions institutionnelles et familiales en droit interne

Quels que soient les facteurs de rupture entre l'enfant et sa famille d'origine (ch. 1) les solutions d'ordre étatique et privé qui se sont succédées dans l'histoire, coexistent aujourd'hui et, dans la vie d'un enfant, le passage en institution (ch.1) précède souvent son intégration dans une famille adoptive (ch. 2).

Chapitre I: La rupture entre l'enfant et la famille d'origine

Parmi les images et clichés communément véhiculés sur le Brésil, celui de sa population enfantine est un des plus répandus. De fait, sur ce point, la comparaison avec d'autres parties du monde est éloquente 9 . Dans le monde entier, la population infantile représente 34% de la population globale. En Europe et en Amérique du Nord, elle tourne autour de 20% seulement. En Afrique, elle s'élève à 45%. Pour ce qui est de l'Amérique Latine, la proportion est pratiquement équivalente pour le Brésil, l'Argentine et Cuba, soit 41% environ, c'est-à-dire, 59 millions d'enfants et d'adolescents entre 0 et 17 ans. Au cours des vingt dernières années, a régné l'illusion que la croissance économique du pays allait s'accompagner d'un développement de l'ensemble de la société brésilienne. Mais la plupart des Brésiliens n'ont tiré que peu d'avantages de la croissance économique et sont écartés du partage des richesses nationales. On assiste depuis une dizaine d'années à une recrudescence du processus de marginalisation et d'exclusion sociale. "En sorte que 1983 fut l'année où la situation fut la pire en matière de revenus des familles : la proportion d'enfants et d'adolescents vivant dans la misère y atteint 63,4%, le revenu mensuel familial per capita étant inférieur à un demi salaire minimum 10 " 11 . Dans leur majorité, les familles ne sont pas en mesure de satisfaire leurs besoins de logement, de nutrition et de santé, d'hygiène et d'instruction. Et ces conditions de vie se retrouvent dans l'ensemble du pays, tant dans les villes que dans les campagnes.

9 Statistiques de l'ONU pour l'année 1987 citées dans Crianças e Adolescentes, Indicadores Sociais, IBGE (Instituto Brasileiro de Geografia e Estatisticas), Rio de Janeiro, 1989, vol.3.

10 On peut évaluer le salaire minimum à 300 FF environ; ces familles vivent donc avec moins de 150 FF/mois.

11 Crianças e Adolescentes, ibid., p.21.

8

Ce phénomène de marginalisation touche sévèrement la tranche la plus fragile de la population : les enfants qui sont donc les premières victimes du modèle de développement brésilien.

9

Section 1 : Les facteurs économiques de la rupture

§1 . L'inadéquation du modèle de développement économique.

Après une période de croissance rapide dans les années 1970, l'économie du Brésil connaît une grave crise depuis le début des années 1980. En trente ans, la société brésilienne et son économie ont changé de physionomie: des investissements considérables ont été effectués, tant dans l'industrie que dans l'agriculture. L'objectif consistait à doter le pays d'un solide appareil de production de biens de base et de consommation. En conséquence, le PIB a pratiquement doublé entre 1973 et 1988, propulsant le pays au huitième rang mondial.

La politique de développement appliquée au secteur agricole a privilégié les grandes exploitations rurales aux dépens des petits propriétaires. L'exode rural, qui n'est pas un phénomène nouveau dans l'histoire brésilienne, s'est de ce fait beaucoup amplifié, en particulier au Sud et au Sud-Est du pays. C'est donc une variable très importante pour l'objet de notre étude car l'urbanisation fut telle que ni les infrastructures, ni les équipements et services publics n'ont pu suivre.

Cette politique, dont le seul but était la croissance de la production, n'a pas été accompagnée de mesures susceptibles d'améliorer l'éducation et la santé des populations et de développer les transports pas plus que l'infrastructure sanitaire et la production d'énergie. Ce modèle de développement a amplifié les inégalités qui existaient dans la société brésilienne : d'un côté, un petit groupe de gens jouissent des biens et des privilèges propres à une économie industrialisée, bénéficient des progrès scientifiques et technologiques ; et de l'autre côté, une immense masse d'exclus reste à l'écart des avantages offerts par la croissance et le développement 12 . Dans les grandes villes surtout, une majorité de Brésiliens sont passés de la pauvreté à la misère, tant dans leurs revenus que dans leurs conditions de vie. On a ainsi créé des "ilôts

12 Selon les statistiques de l'IBGE, en 1980, 1% de la population possédait 16,9% du revenu national et 50% (les plus démunis) se partageaient 12,6% du revenu national total.

10

de richesse dans un océan de pauvreté" 13 . Sur le plan économique, ce modèle de développement a également conduit à de graves impasses : l'endettement du pays, la baisse du pouvoir d'achat, la concentration des richesses, l'inflation et l'hyperinflation, la dépression et la dévaluation de la monnaie nationale, sans parler de la corruption.

A tout cela, il faut encore ajouter les effets de vingt-et-un ans de régime militaire et le retour délicat à la démocratie en 1985. Pour la classe politique qui avait survécu jusqu'alors en faisant le jeu des gouvernements militaires et avait été complètement privée de l'exercice de la démocratie, l'héritage était trop lourd à porter, à savoir une économie rongée par l'inflation et l'énorme dette extérieure 14 , gangrenée par des déficits budgétaires à la mesure d'une administration tentaculaire. L'économie brésilienne se débattait encore entre deux impératifs apparemment inconciliables : d'une part, promouvoir les exportations, afin d'honorer des échéances annuelles d'environ 11 milliards de dollars auprès de quelque 700 banques créancières et d'autre part, donner la priorité à la croissance et à l'amélioration du niveau de vie, quitte à limiter unilatéralement le montant des remboursements de la dette. Comme d'autres pays d'Amérique Latine, le Brésil s'est imposé des cures d'austérité, volontairement, ou sous la pression de ses créanciers ou d'organismes tels que le Fonds Monétaire International (F.M.I.) et la Banque Mondiale. Les dépenses sociales ont souvent été les premières touchées. Quant aux investissements industriels, gages de la prospérité future d'un pays, ils se sont énormément réduits. A l'insuffisance de l'épargne intérieure, nécessaire à leur financement, s'est conjugué le tarissement des flux de capitaux extérieurs. On est donc actuellement face à un parc industriel vieillissant et qui doit écouler ses produits dans un marché international de plus en plus compétitif et soucieux de produits de qualité, puisque le marché intérieur ne dispose d’aucun pouvoir d'achat. Par conséquent, le chômage augmente et la situation sociale s'aggrave.

§2 . Les facteurs socioculturels

13 Dicton populaire. 14 De tous les pays du Tiers-Monde, la dette extérieure du Brésil est la plus importante.

11

A - La santé et l'infrastructure sanitaire

L'attraction exercée par les villes repose sur l'espoir de meilleures conditions de vie dont rêvent les migrants. Les grandes agglomérations absorbent des groupes de population peu instruite, même analphabète le plus souvent. Les débouchés sur le marché de l'emploi sont réduits. Le travail est donc toujours temporaire, saisonnier et non qualifié. Rejoignant les citadins les plus démunis, ces migrants se sont installés à la périphérie ou dans des zones vides des agglomérations, donnant naissance aux quartiers appelés "favelas". Par manque de ressources, la plupart de ces migrants vivent dans des conditions précaires : les maisons sont très petites, leurs occupants peuvent rarement les acheter et déménagent fréquemment; certaines de ces "favelas" n'ont ni eau courante, ni électricité, ni égoûts. Ces mauvaises conditions d'hygiène sont à la source des principales maladies et de la mortalité, surtout chez les jeunes enfants.

En 1989, 60% des enfants brésiliens de moins d'un an ne bénéficient pas de conditions sanitaires adéquates, et ce, surtout dans les régions rurales. Toutefois, les problèmes de santé des enfants s'avèrent plus importants dans les villes que dans les campagnes.

Le faible niveau d'instruction des mères associé à la fragilité des conditions socio-économiques exerce une influence négative sur l'état de nutrition des enfants et le taux de mortalité infantile. Bien qu'il ait diminué de 40% en 10 ans, le taux de mortalité infantile (45 ‰ en 1989) du Brésil est resté de loin supérieur à celui des pays développés (qui est, lui, de 8 ‰) et même supérieur à celui d'autres pays d'Amérique du Sud (Panama, Chili, Uruguay, Costa Rica et Cuba) dont la croissance économique est cependant beaucoup inférieure 15 . Il est important de nuancer cette observation en fonction des différentes régions du pays : en effet, le Nord-Est présente un taux de mortalité infantile de 75 ‰ alors qu'à Rio Grande do Sul, il est de 21 ‰ 16 .

C'est au niveau de la santé publique que les résultats des politiques sociales d'un pays sont les plus évidents, parce que

15 Crianças e Adolescentes, ibid., vol.4, p.38-39

16 A criança no Rio Grande do Sul : Indicadores de Saude, Secretaria de Saude e Meio Ambiente do Rio Grande do Sul, 1990, p.101-102.

12

celle-ci est le résultat direct des actions préventives et curatives des organismes publics responsables de la santé, mais aussi le résultat indirect des conditions de vie (nutrition, logement, infrastructure sanitaire, conditions de travail, éducation, etc.) 17 .

Les chiffres de l'OMS révèlent une situation catastrophique. Plus des deux tiers de la population du pays souffrent de maladies endémiques. Les maladies parasitaires affectent 110 millions de personnes, dont 10 millions pour la seule "maladie de Chagas" 18 , 13 millions pour la schistosomiase et 50 millions pour l'ascaridiose. Certaines maladies transmissibles se sont propagées, en particulier la tuberculose, dont l'indice, qui était de 45,7 cas pour 100.000 habitants en 1973, a atteint 48,5 en 1986. La lèpre a évolué de 6,8 cas à 17,0 cas pour 100.000 habitants, pendant la même période. Le paludisme a augmenté de façon notable, passant de 76,2 cas à 320 cas pour 100.000 habitants (72.112 cas recensés en 1973 et 443.600 en 1986). Les méningites de 16,6 à 17,7 cas et la leishmaniose de 2,8 cas à 11,4 cas pour 100.000 habitants recensés pendant la période considérée. Il faut ajouter l'épidémie de dengue, qui a touché la population brésilienne en 1989 et l'épidémie de choléra qui progresse actuellement de l'Amazonie vers les grandes agglomérations du Sud du pays.

B - L'éducation

L'alphabétisation, la nutrition et les revenus sont en corrélation étroite avec l'espérance de vie et les taux de mortalité infantile et maternelle. Condition indispensable à tout développement social, culturel et économique, l'instruction contribue à réduire les inégalités sociales.

Or le pourcentage d'analphabétisation est énorme dans la population étudiée. Il s'élève à 18% des Brésiliens âgés de plus de 15 ans. Mais il varie, comme d'autres indicateurs déjà rencontrés, en fonction de différents paramètres : ainsi, il est plus élevé dans les zones rurales que dans les agglomérations, dans les régions du Nord que dans le Sud. Il fluctue également en fonction de l'âge et du sexe (il est légèrement plus important chez les femmes que chez les hommes et cette différence s'accroît avec l'âge) et, bien sûr, de la

17 Crianças e adolescentes, ibid., vol.3, p.31. 18 Nom local de la trypanosomiase américaine.

13

couleur de peau.

En 1990, dans le groupe d'âge 7-9 ans, les enfants blancs sont scolarisés à 91%, tandis que seuls 75% des enfants noirs et 79% des métis suivent un enseignement scolaire. Il en va de même dans d'autres tranches d'âge (10-14 ans et 15-17 ans). "Ces données semblent indiquer que le système scolaire reproduit de façon suffisamment claire les mécanismes discriminatoires existant dans la société brésilienne" 19 .

L'échec scolaire peut être mesuré par les données du tableau suivant. Il indique le nombre d'élèves inscrits aux cours primaire, secondaire et supérieur pendant l'année 1986. La population du pays était alors estimée à 135 millions d'habitants.

Tableau 1. Population scolaire au Brésil par niveau de scolarité, en

1986 20

Niveau de scolarité

Nombre d'élèves

Préparatoire

2.651.179

Primaire

 

1ère année

7.150.215

2ème année

4.399.574

3ème année

3.637.491

4ème année

3.054.671

5ème année

1.454.200

6ème année

1.944.090

7ème année

1.687.048

8ème année

1.629.311

Secondaire

3.290.908

Universitaire

1.438.929

Le taux d'abandon de la scolarité le plus élevé se situe entre la première et la deuxième année du cycle primaire ; parmi les enfants inscrits en première année, seul un quart termine les huit années du cycle primaire. En d'autres termes, un Brésilien sur deux est condamné à l'analphabétisme ou à l'illettrisme.

19 Crianças e Adolescentes, ibid., vol.4, p.126-127.

20

Chiffres

brésilien.

du

Ministère

14

de

l'Education

Nationale

La détérioration du système scolaire du Brésil résulte de la réduction constante des investissements dans ce secteur, notamment depuis 1980. Une étude du ministère de l'Education (1986) illustre bien ce problème : sur un échantillon de 2.700 municipalités, 1.530 rémunéraient les enseignants en dessous du salaire minimum (environ 300 FF). Ceci concernait 350.000 instituteurs municipaux du cycle primaire 21 .

C - La désorganisation du milieu familial

Au Brésil, une minorité d'enfants bénéficient de l'affection et l'attention constantes de leurs parents, depuis leur conception jusqu'au moment où ils acquièrent la capacité de gérer leur existence. La famille est le groupe social qui fournit les principaux modèles grâce auxquels l'enfant peut se construire une personnalité équilibrée ; le processus de désintégration familiale commence lorsqu'un des membres n'assume pas le rôle qui lui est attribué. En fait, dans le milieu analysé, se dessine un véritable culture de femmes. C'est le plus souvent la femme qui est la seule dépositaire des responsabilités familiales. Des compagnons se succèdent. Des enfants naîtront de ses multiples unions libres. Elle joue le rôle de mère et de père à la fois. Celà ne peut empêcher que chez les enfants une véritable carence paternelle, caractérisée par l'insuffisance et la discontinuité de la figure masculine. L'incapacité des parents à subvenir aux besoins fondamentaux des enfants (affection, alimentation, logement, habillement et éducation) est enracinée dans le terrain social du chômage, des bas salaires et des problèmes de santé. Cette incapacité de faire face à leurs responsabilités provoque chez ces parents une angoisse telle qu'elle les amène à adopter des attitudes qui vont détruire l'unité familiale. Alcoolisme, usage de drogues, vol, sévices physiques, y compris sur le conjoint féminin, sont des exemples des manifestations de cette angoisse qui, bien sûr, ne font qu'aggraver une situation difficile dès le départ 22 .

21 Crianças e Adolescentes, ibid., vol.4, pp.116-133. 22 La violence physique exercée envers les enfants et les adolescents a connu une très forte augmentation au cours des dernières années au Brésil; certaines situations extrêmes ont fait l'objet de scandales dans les médias tant au Brésil qu'à l'étranger. Des cas d'agression répertoriés, il ressort que dans 52% des situations, l'agresseur appartenait à l'entourage de l'enfant. Dans 27%, il s'agissait d'un inconnu, dans 18% des cas, l'agresseur était un membre de la famille et dans 3% enfin, l'agresseur

15

"Au Brésil, dans les familles défavorisées, le père n'arrive pas à assurer les conditions matérielles, et parfois même éducatives et affectives ; l'alcoolisme et les autres problèmes de santé - physique et/ou mentale - touchent une grande partie de cette population. Dans de nombreux cas, on peut observer également que la figure maternelle est fragile, déprimée, aliénée (par les conditions de vie) ou réfugiée dans l'alcool. De telles déviations touchent aussi des membres d'autres classes sociales, mais ici, elles sont aggravées par l'absence d'alternatives de prise en charge par la société des pauvres en général, et des marginaux en particulier" 23 .

La perpétuation de ce véritable cercle vicieux s'appuie sur une série de paradoxes. Le plus important de ceux-ci réside dans le décalage existant entre les valeurs dominantes véhiculées par le système social et les conditions de vie des classes défavorisées.

Ces valeurs sont essentiellement les biens matériels, l'instruction, la santé et la beauté physique - associée à la peau blanche! L'enfant, à

qui sont refusés les droits fondamentaux (nourriture, scolarité,

par ailleurs, bombardé par ces valeurs dominantes et, "comme si cela ne suffisait pas, il est rendu responsable d'être pauvre, noir, laid, édenté, mal élevé, analphabète, non-qualifié. Toute attitude quelle qu'elle soit devient chez lui automatiquement suspecte. Vu l'impossibilité où il se trouve en dernière analyse, de correspondre au modèle blanc, l'enfant est amené à se dévaloriser, à nier son existence en tant que personne, et en fin de compte, il est acculé à l'autodestruction physique et/ou mentale" 24 .

) est,

En général, les difficultés, tant sur le plan économique, qu'en ce qui concerne la cohésion de la cellule familiale, sont proportionnelles à la dimension de la famille : plus celle-ci est grande, plus elle se voit dans l'obligation d'inventer des stratégies de survie : ainsi, un des fils ira habiter chez sa marraine, un autre sera élevé par la grand-mère, l'aînée travaillera comme "baba" 25 dans une famille et, les plus jeunes iront à la FEBEM, utilisée dans ce cas

était un policier. Il apparaît que les filles subissent plus d'agressions de la part de leur entourage que les garçons. (Crianças e Adolescentes, ibid., vol.4, pp. 28-

29).

23 M.L. Violante, "O perfil psicosocial da criança e do jovem marginalizados",in Cadernos fundap, Sao Paolo, n°18, 1990, p.47 24 M.L. Violante, op.cit., p.47 25 Nourrice, personne engagée pour s'occuper de l'enfant. Ce mode de garde est le plus habituel au Brésil.

16

comme une crèche 26 .

La mère n'a pas pour autant l'intention d'abandonner ses enfants, mais, au fil du temps, le juge finira dans de nombreux cas, par décréter la déchéance de l'autorité parentale. Dans ces familles brésiliennes pauvres où la femme est le chef de famille et le seul adulte présent, elle doit faire face à un alourdissement exagéré des tâches et des responsabilités et à un double horaire de travail. Depuis 1980, le nombre de mères de moins de 19 ans a augmenté. Leur entrée sur le marché du travail se fait très tôt, par nécessité, et les enfants de 0 à 6 ans souffrent de plus en plus de cette absence complète de soins élémentaires 27 . Ces jeunes mamans peuvent rarement allaiter leur bébé. Et ce, malgré toutes les recommandations faites depuis 1982 par le Secrétariat d'Etat à la Santé. Nourrir son bébé est une protection efficace contre les maladies infectieuses et la malnutrition pendant les six premiers mois de la vie. Les femmes, dans leur grande majorité, travaillent comme salariées, mais elles sont moins payées que les hommes et, très fréquemment embauchées sur le marché du travail parallèle, ce qui leur interdit l'accès à toute couverture sociale 28 .

La désorganisation familiale est donc à la source du problème de l'abandon, en passant d'abord par une distorsion des rôles parentaux, en raison de causes extérieures à la cellule familiale. Il est cependant évident que d'autres phénomènes doivent contribuer à cette situation, comme cela sera mis en évidence par la suite.

D - Le phénomène transgénérationnel de l'abandon.

Le Brésil est le pays sud-américain qui a le plus développé le système esclavagiste ; quarante pour cent du trafic transatlantique d'esclaves lui ont été destinés. Pendant trois siècles, c'est pratiquement tout le système économique brésilien qui a reposé sur la main-d'oeuvre des esclaves noirs. Dans l'esclavage colonial, "la paternité n'existait souvent qu'en tant que donnée biologique, (et)

26 "La misère conduit souvent les responsables à rechercher dans l'institutionnalisation de leurs enfants et adolescents, une alternative à leurs conditions de vie précaires. Beaucoup pensent qu'au moins, dans l'institution, leurs enfants recevront de la nourriture, des vêtements, un lit et une instruction" ; M.L. Violante, op.cit., p.48

27 Secretaria da Saude. Boletin. Rio de Janeiro 1989.

28 Agregas, IBGE, vol.3., p.24.

17

la mère avait tendance à être le fragile pivot des relations de

parenté" 29 . Un dicton brésilien actuel ne dit-il pas qu'"un noir n'a pas

de nom", parce que son père est le plus souvent inconnu

?

Après l'abolition de l'esclavage, les femmes, esclaves affranchies, restées au service de leur ancien maître pour s'occuper des enfants de celui-ci, confiaient leurs propres enfants, dont elles ne pouvaient prendre soin, à des personnes sans lien de parenté avec elle au titre de filho de criaçao 30 . Ce système se perpétua durant plusieurs générations jusqu'à ce que, récemment, après la seconde guerre mondiale, commence l'exode vers les grandes villes. Dans le contexte de celles-ci, le mode de vie basé sur la famille élargie n'étant plus adapté, le modèle est devenu celui de la famille nucléaire.

Ceci ne vaut bien sûr que pour la classe des ex-propriétaires terriens, relativement aisée. Pour les familles qui antérieurement étaient simplement employées à la campagne, la situation est devenue tout simplement impossible dans les villes. La jeune fille pauvre, sans qualification professionnelle ni emploi, sans domicile fixe, lorsqu'elle se retrouve enceinte, ne trouve d'appui matériel et affectif, ni auprès de son compagnon, ni auprès de sa famille d'origine. Dans ces conditions, elle en vient parfois à décider de donner son enfant plutôt que de l'abandonner, dans une logique qui fait penser à celle qui guidait déjà ses aïeules. Cependant, dans l'esprit de la mère, le recours au don d'enfant, est considéré comme un moyen de briser le cercle vicieux de la pauvreté et de l'abandon. Elle veut par là éviter que son enfant ne répète son histoire de difficultés de vivre et connaisse de meilleures conditions. Ce comportement, qui semble profondément enraciné dans l'histoire brésilienne, n'est sans doute pas le seul hérité de l'époque esclavagiste, car "la société brésilienne d'aujourd'hui, en termes réels et pour l'essentiel de sa structure, ne s'est pas beaucoup éloignée de la société esclavagiste où elle a pris naissance." 31

Dans la majorité des cas, les mères, avant d'être en quelque sorte acculées à abandonner leur enfant, recourent à une multitude de stratégies consistant à confier momentanément celui-ci

29 M. Maestri, L'esclavage au Brésil, Paris, Ed. Karthala, 1991, p.136

30 Ce terme désigne tout enfant élevé par des personnes qui n'ont avec lui aucune relation de parenté biologique.

31 A. Fontaine, Le Brésil, un géant en panne d'ambition, in Le Monde, 29/10/1987.

18

à plusieurs personnes et/ou institutions. Entrent alors en scène les

voisines, tantes, grand-mères, marraines, etc institutions comme la FEBEM.

ainsi que les

En conclusion, il apparaît clairement que si l'abandon d'enfants est un phénomène décrit dans toutes les sociétés, dans tous les systèmes politiques et à toutes les époques, il a pris ces dernières années au Brésil une proportion telle qu'on ne peut le comprendre qu'en le considérant comme le produit d'un pays vivant une crise socio-politique et économique profonde.

Si nous en venons maintenant à considérer de plus près l'objet précis de notre étude, à savoir un ensemble d'enfants, donc d'individus, il apparait que ce type d'analyse de société ne suffit plus. Pour aborder l'étude de personnes, il semble bien que le modèle le plus opérationnel soit celui qui prend en considération des éléments de trois ordres : biologiques, psychologiques et sociaux. Certes, ces différents facteurs sont liés entre eux : pour les personnes vivant dans les couches défavorisées de la société, confrontées au manque de ressources matérielles et structurelles, la probabilité est plus forte qu'ils présentent des problèmes de santé physique et/ou mentale qui, à leur tour, ne feront qu'aggraver leur situation précaire. Toutefois, ce n'est pas tant la recherche des "causes" du problème dans son ensemble qui nous mobilise, mais plutôt l'analyse de la façon dont ces divers éléments jouent dans certains cas, pour certains enfants et dans certaines conditions, pour constituer une alternative de vie limitée et ponctuelle, sous la forme d'une adoption par une famille et une culture différentes.

Avant de considérer les processus particuliers et les situations individuelles de ces enfants, il faut envisager globalement quels sont les effets classiquement répertoriés des abandons et carences précoces.

Section 2 : La carence de soins maternels et les formes de la séparation

Le concept de carence de soins maternels a été défini comme "une insuffisance dans l'interaction mère-enfant soit en quantité, soit en qualité, soit en continuité" 32 . Les études réalisées sur la question tendent à assimiler le concept de carence de soins maternels et celui

32 N. Loutre-Du Pasquier, Le devenir d'enfants abandonnés. Le tissage et le lien., P.U.F., Paris, 1981, p.19.

19

de séparation d'avec la mère. Or, il existe des cas de carence de soins sans séparation et, par ailleurs, toute séparation n'entraîne pas forcément une carence.

§1 - Les conditions et les conséquences de la carence

Les enfants placés en adoption internationale viennent de familles du type antérieurement décrit, à savoir le plus souvent "monoparentales" et où l’on peut supposer que, dans une majorité de cas, il y a séparation avec la mère, obligée de sortir pour travailler et maintenir la famille. Les mères en viennent fréquemment à placer leur enfant momentanément chez une voisine ou parente, voire en dernier recours dans l'institution utilisée dans ce cas comme une crèche.

A - Les conditions

Les conditions dans lesquelles se produit la séparation jouent à cet égard un rôle essentiel. En premier lieu, il importe de s'interroger sur le substitut maternel auquel est confié l'enfant, sur sa qualité et sur celle des soins qu'il va fournir à ce dernier en l'absence de sa mère.

Outre la personne du substitut, les conditions de la séparation à prendre en considération sont les suivantes :

L'âge de l'enfant au moment de la séparation.

Les études réalisées par de nombreux chercheurs incitent à penser qu'il existe une fourchette d'âge pendant laquelle l'enfant est particulièrement vulnérable à l'éloignement de la mère ou de son substitut. Selon les auteurs, cette période s'étend de 5-6 mois à 4-5 ans. 33

La durée de l'éloignement.

33 "Il semble (

mère-enfant que s'il y a interruption d'une relation déjà

préférable de ne parler de séparation

)

formée c'est-à-dire à partir de la seconde moitié de la

première année." S. Lebovici et M. Soulé, La connaissance

psychanalyse, P.U.F., coll. Le fil

de l'enfant

rouge, Paris, 1970, p. 424.

par

la

20

Cette variable est intimement liée à la précédente. Certains enfants de deux ans supportent mal une séparation de quelques jours seulement. Et "il faut attendre 4-5 ans pour que le lien soit conservé relativement intact pendant une absence de quelques semaines" 34 .

Les conditions avant et après la séparation.

Il s'agit ici de l'aspect qualitatif de l'interaction mère- enfant et/ou substitut maternel-enfant. Si la plupart des chercheurs s'accordent à considérer que la séparation en soi est traumatisante, et l'institution généralement peu apte à proposer des substituts satisfaisants à l'enfant, ils s'opposent parfois sur les conditions nécessaires au développement harmonieux de celui-ci. Pour plusieurs auteurs, la qualité des interactions dont l'enfant a pu faire l'expérience avant la séparation, et, plus encore, celle des relations qu'il vivra par la suite, seraient essentielles dans le pronostic de récupération du traumatisme causé par la séparation 35 .

Cette considération s'avère capitale dans le contexte qui nous intéresse : en effet, c'est la confiance dans cette assertion qui justifie le placement des enfants "abandonnés" dans des familles adoptives sélectionnées et préparées dans le but de leur assurer des conditions optimales de stimulation et d'affection.

La vulnérabilité différentielle des enfants.

appelle

l'"équipement de base" de l'enfant, donc à une composante biologique, contrairement aux trois variables précédentes, qui, elles, sont de type environnemental. Cette vulnérabilité est actuellement peu étudiée, mais elle apparaît clairement chez certains enfants qui, malgré une expérience de carence précoce, évoluent, paradoxalement, pourrait-on presque dire, de façon satisfaisante.

renvoie

Cette

variable

à

ce

que

l'on

Le nombre et la fréquence des changements de milieu de vie.

Il est fréquent que l'enfant, avant son entrée à l'institution, ait déjà vécu, pendant des périodes plus ou moins longues, dans des milieux différents (voisine, grand-mère, tante,

34 N. Loutre-Du Pasquier, op. cit., p. 35. 35 N. Loutre-Du Pasquier, op. cit., p. 36.

21

Une fois placé sous la tutelle de l'Etat, il peut à nouveau être confié à différentes familles (placement familial). S'il reste en institution, la rotation du personnel agit une fois de plus dans le même sens et ne fait qu'aggraver l'instabilité initiale.

On en a conclu que "la rupture répétée de ces ébauches de liens peut conduire certains enfants à une sorte de détachement vis-à-vis de toutes les personnes de leur entourage" 36 . Cette difficulté à établir des liens n'est qu'un des effets répertoriés des carences et/ou séparations précoces, effets que nous nous proposons maintenant d'examiner un peu plus en détail.

B - Les effets des carences et séparations précoces.

Dans les études qui ont été réalisées sur la question, il est d'usage de distinguer les effets à court et à long terme. Les premiers ont été classiquement décrits sous le nom de dépression anaclitique :

"Premier mois : les enfants deviennent pleurnichards, exigeants et s'accrochent à l'observateur qui prend contact avec eux. Deuxième

mois : les pleurs se transforment en glapissements. Il y a perte de poids. Arrêt du développement. Troisième mois : refus de contact.

Insomnie. La perte de poids

continue. Tendance à contracter des maladies intercurrentes. Généralisation du retard moteur. Rigidité de l'expression faciale. Après le troisième mois : la rigidité du visage est établie et persiste. Les pleurs cessent et sont remplacés par de rares geignements. Le retard augmente et devient léthargie. Si, avant qu'une période critique, qui se place entre la fin du troisième et la fin du cinquième mois, soit écoulée, on restitue la mère à l'enfant ou si l'on réussit à trouver un substitut acceptable pour le bébé, le trouble disparaît avec une rapidité surprenante." 37

Position pathognomonique (

).

Les effets à long terme se manifesteraient dans toutes les sphères du développement de l'enfant, à savoir :

retard dans le développement physique

36 N. Loutre-Du Pasquier, op. cit., p. 20 37 R. Spitz, "Anaclitic depression",in P.A.S. of the child, 1946, n°2, cité dans S. Lebovici et M. Soulé, La connaissance de l'enfant par la psychanalyse, P.U.F., coll. Le fil rouge, Paris, 1970, p. 419-420.

22

perturbations du développement cognitif, essentiellement au niveau du langage.

"Certains travaux tendent à prouver qu'il y a non seulement difficulté de langage, c'est-à-dire difficulté à conceptualiser à partir d'un matériel verbal, mais aussi fragilité touchant toutes les activités de conceptualisation, qu'elles portent ou non sur un matériel verbal. Il y aurait une limitation des capacités d'abstraction. Des difficultés de repérage dans le temps, dans l'espace ont aussi été signalées." 38

Différentes recherches citées par M. Duyme "sembleraient montrer

que ce sont les privations (

sont cause de retard intellectuel, d'autre part, que ces privations n'agiraient à long terme que si les enfants sont maintenus dans des milieux peu riches en afférences" 39 .

plutôt que les ruptures de liens qui

)

vulnérabilité au niveau de la personnalité.

Les signes les plus souvent relevés concernent l'instabilité, les difficultés de concentration et de contrôle et "l'inaptitude à nouer et entretenir des relations interpersonnelles profondes et à maîtriser ses impulsions au profit d'objectifs à long terme". 40

Bowlby est arrivé à la conclusion qu'"il y aurait de très fortes raisons de croire que la séparation prolongée d'un enfant d'avec sa mère (ou d'avec le substitut maternel), au cours des cinq premières années de sa vie, est le principal facteur étiologique de la délinquance" 41 . Mais M. Duyme rapporte que "des études plus récentes ont abouti à des conclusions moins catégoriques en ce qui concerne ce déterminisme." 42

Certaines études soulignent l'importance de facteurs tels que les relations conflictuelles existant dans le milieu de substitution et particulièrement les relations père-enfant, dans la genèse des

38 N. Loutre-Dupasquier, op. cit., p. 24

39 M. Duyme, Les enfants abandonnés : rôle des familles adoptives et des assistantes maternelles, Ed. du C.N.R.S., Monographies françaises de psychologie, n° 56, Paris, 1981, p. 31

40 M. Duyme, op. cit. p. 24

41 J. Bowlby, Soins maternels et santé mentale, O.M.S., 1954, 2, cité par M. Duyme., op.cit., p. 27

42 M. Duyme, op. cit., p. 27

23

troubles d'ordre psychoaffectif 43 .

§2. Les différentes formes de séparation entre la mère et l'enfant

Plusieurs formes ont pu être relevées :

le consentement à l'adoption donné par la mère à la naissance

du bébé ; disparition de la mère après la naissance du bébé ;

les "cas sociaux";

le retrait des enfants par le juge .

Nous les analyserons successivement.

A - Le consentement à l'adoption donné par la mère à la naissance du bébé

Quelques jours, voire quelques heures avant l'accouchement, la mère appelle l'assistante sociale de la maternité pour l'informer qu'elle "désire donner son bébé". L'assistante sociale, au cours d'entretiens, va tenter d'examiner avec la mère quels sont les motifs réels de ce désir et les solutions possibles. Tous les services qui travaillent en relation avec ce problème ont pour but d'aider la mère dans ce moment conflictuel de sa vie ; ils essaient de lui faire prendre conscience de l'acte qu'elle va effectuer, et d'éviter l'abandon. Si la mère persiste dans son intention de donner définitivement son bébé, on lui expliquera que l'acte de "donation" d'un enfant est un acte juridique et que, dès lors, il est important qu'elle expose devant le juge des mineurs les motifs qui l'ont conduite à prendre cette décision, puisque c'est ce juge qui, par la suite, sera responsable du placement de son bébé dans un foyer adoptif.

43 Sans prétendre clore ce chapitre fondamental de la psychopathologie infantile, signalons que la diversité de conclusions obtenues par les différents chercheurs et leur aspect parfois nettement contradictoire est vraisemblablement en grande partie due à des problèmes méthodologiques. Ainsi, comme le fait remarquer M DUYME, on a pu démontrer que les études réalisées en base à la méthode rétrospective présentaient peu de validité.

24

L'accord donné par la mère devant le juge évite au bébé d'être recueilli par les institutions de protection des enfants et rend possibles des contacts précoces avec des parents adoptifs.

B - Disparition de la mère après la naissance du bébé

Une situation fréquente dans les maternités est que, pour des raisons inconnues, la mère "s'enfuit de l'hôpital" ou abandonne son bébé dans des endroits divers : sur le seuil d'une maison, sur la voie publique, sur un banc d'église, dans des toilettes publiques, voire dans une poubelle. Cet enfant sera placé dans une institution et il incombera au juge de convoquer la mère par la publication d'avis, dans des délais fixés par lui. Cette démarche prendra entre trois et six mois, voire plus.

En France, Soulé, Launay et Veil 44 font à ce sujet la réflexion suivante : "à côté des cas où la décision d'un abandon précoce est formelle et inéluctable (ces mots ne pouvant de toute façon être prononcés avant qu'il se soit écoulé trois mois au minimum depuis l'accouchement), dans bien des circonstances, l'abandon est pour la mère une décision qu'elle ne peut prendre sans mûre réflexion, vers laquelle nul ne doit pouvoir la pousser, mais dont on ne doit pas non plus la dissuader en lui faisant apparaître l'avenir sous un aspect irréel. Il est dangereux pour l'enfant de servir d'enjeu au relèvement moral de la mère. En aucune circonstance peut-être, le rôle du service social n'apparaît plus délicat. Incontestablement ces deux problèmes : abandon précoce et adoption, sont liés ; il ne peut cependant être question de faire dépendre l'un de l'autre : ni de pousser à l'abandon pour favoriser l'adoption, ni de pousser malgré elle l'enfant dans les bras de sa mère, par le souci de son relèvement moral."

C - Les "cas sociaux"

Le grand nombre d'enfants qui sont sous la tutelle de l'Etat, provient des cas dits "sociaux". Mère, parents ou responsables placent l'enfant "provisoirement" dans une institution, parce qu'ils éprouvent, à ce moment-là, un certain type de problème (abandon du

44 C. Launay, M. Soulé et S. Veil, L'adoption : données médicales psycohologiques et sociales. Les Editions ESP, Paris, 1980. p. 41.

25

foyer par un des conjoints, problème de logement, chômage,

problème de santé,

recevra là une éducation plus adéquate que celle qu'elles-mêmes sont en mesure de lui fournir. On assiste fréquemment au placement, dans de semblables circonstances, de fratries de deux à cinq enfants. Les mères ou autres responsables viennent les voir avec une certaine régularité durant les six premiers mois. Mais, à mesure que le temps passe, ils s'en désintéressent, et le juge finit par décréter la déchéance de l'autorité parentale. Beaucoup de ces enfants sont déjà en âge scolaire (6,7 ans) et, dès lors, n'ont plus de chances d'être adoptés par des familles brésiliennes.

La plupart des familles pensent que l'enfant

).

Il est aussi fréquent que les mères confient leurs enfants au tribunal, en alléguant comme motif le manque des conditions socio- économiques nécessaires à leur éducation 45 . Jusqu'en juillet 1990, le Code des mineurs considérait qu'un enfant pouvait être déclaré en "situation irrégulière" et de ce fait, devenir adoptable, s'il était privé des conditions essentielles à sa subsistance, à sa santé et à son instruction obligatoire, même si éventuellement cela était dû à :

l'absence ou l'omission des parents l'impossibilité manifeste des parents ou du responsable de prouver qu'ils possédaient ces conditions" 46

L'expérience a montré que dans de nombreux cas, cette partie du texte de loi avait donné lieu à des interprétations "abusives" de la part des pouvoirs publics qui, sous la pression de la demande d'adoption, ont décrété la situation irrégulière de nombreux enfants sur la seule base des difficultés économiques de leurs familles d'origine .

La nouvelle loi sur le Statut de l'Enfant et de l'Adolescent 47 a voulu remédier à cette lacune en précisant dans son article 23 que "l'absence ou le manque de ressources matérielles ne constitue pas un motif suffisant pour justifier le retrait ou la suspension de l'autorité parentale".

A la veille du vote du nouveau texte législatif, le quotidien brésilien

"O estado de Sao Paulo" rappelait : "il faut se rappeler que 44 % de

la population brésilienne vit dans la misère la plus totale (données de

45 A rapprocher de l’art. 350, code civil en France

46 Code des Mineurs, art. 2, I, b. (1979).

47 Loi fédérale 8.069 du 13.07.1990.

26

l'I.B.G.E. 48 ) et de même, que la santé et l'instruction obligatoire représentent des droits de tous les citoyens et une obligation de l'Etat. Le point de vue (du Code des mineurs) est tout-à-fait erroné, car celui qui devrait être tenu pour responsable dans ce cas est l'Etat et l'insuffisance de sa politique sociale de base. Sur ce point, le Statut de l'Enfant et de l'Adolescent marque un progrès significatif en préconisant que tout enfant et tout adolescent a le droit d'être élevé et éduqué au sein de sa famille naturelle, et exceptionnellement seulement, dans une famille de substitution, mettant en outre l'accent sur le fait que le manque de ressources matérielles ne constitue pas en soi un motif de suspension ou de déchéance de l'autorité parentale." 49

D - Le retrait des enfants par le juge

Statut de l'Enfant et de

l'Adolescent ne mentionne plus la "situation irrégulière" et conditionne les cas de perte et de suspension de l'autorité parentale à ceux prévus à l'article 395 du Code civil, section IV, chapitre VI :

La

loi

8.069

qui

régit

le

"Perdra l'autorité parentale par action judiciaire le père et/ou la mère

:

1) qui maltraite immodérément son enfant 2) qui l'abandonne 3) qui se livre à des actes contraires à la morale et aux bonnes moeurs".

Un auteur remarquait que " (la nouvelle loi) établit que la perte de l'autorité parentale, qui n'est possible que dans une procédure contradictoire, avec toutes les garanties de défense, pourra être décrétée dans le cas où les obligations paternelles concernant le maintien, la garde et l'éducation des enfants ne sont pas remplies (art. 22 du statut de l'enfant et de l'adolescent) 50 ". 51

48 Instituto Brasileiro de Geografia e Estatistica

49 Cette citation est extraite d'un article de M. Cury et J. Marcura, membres du Ministère Public de l'Etat de Sao Paulo, travaillant auprès du Procureur de l'Etat pour les mineurs,in O estado de Sao Paulo, du 13 août 1989

50 Estatuto

do Adolescente (E.C.A), nom

portugais de la loi 8.069, cf. annexe 1 et 2ème partie, ch.

da

Criança e

1, 1.2.

51 P.A. De Paula, "A criança e o adolescente : perspectivas da legislaçao ordinaria",in Cadernos FUNDAP, Sao Paulo, n° 18, août 1990, p.42.

27

Si la nouvelle loi a disposé avec prudence de la déchéance de l'autorité parentale, et, d'autre part, a essayé de freiner l'intervention de l'Etat dans les situations problématiques des familles démunies (cf. art. 22 du statut de l'enfant et de l'adolescent), elle laisse néanmoins un flou, un décalage entre les obligations de l'Etat et celles de la famille. En d'autres mots, abandonnée par l'Etat, la famille a peu de chances de pouvoir remplir ses obligations envers l'enfant.

Section 3 : Le placement en institution

Nous partons toujours du postulat que le meilleur environnement pour l'enfant est celui d'un foyer harmonieux 52 . Il existe néanmoins des enfants qui, de façon définitive ou temporaire, se retrouvent privés de familles. Pour ceux-là, la société a prévu le recours de l'"institutionalisation" ou placement en institution. Dans le contexte de notre travail au tribunal des mineurs, nous entendons par institution l'organisation qui est destinée à héberger les enfants et devient donc leur résidence. Le terme "institution" recouvre donc les différentes structures de placement d'enfants telles que les orphelinats, homes, maisons d'enfants, pouponnières, foyers ou centres d'accueil

Selon un auteur éminent 53 ,"l'enfant abandonné doit trouver dans l'institution un support, un appui, un élément générateur de sécurité, d'identité et d'adaptation à la vie dans la société". Le milieu social de l'institution doit être organisé de façon à rendre possibles l'expérience de relations humaines constructives, la satisfaction des besoins fondamentaux, physiques et émotionnels, et à essayer de diminuer les conflits psychologiques et les carences préexistant chez l'enfant.

Pour assumer de telles fonctions, l'institution va recourir à une équipe pluridisciplinaire de psychiatres, assistants sociaux, médecins, psychologues, éducateurs et autres fonctionnaires pour assurer les activités auxiliaires. En Amérique Latine, la réalité de

52 La Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant prévoit que tout enfant a le droit de grandir dans une famille, idéalement la sienne, et à défaut une famille de substitution. 53 I. Andrade, "O cuidado ao menor abandonado institucionalizado",in Psico, Porto Alegre, vol. 4, n° 1, 1982, p. 49.

28

l'enfant abandonné placé en institution est très problématique, compte tenu de l'existence de nombreux facteurs qui empêchent l'institution d'accomplir adéquatement son rôle de substitut de la famille. Elle est ainsi limitée dans son action et est difficilement en mesure de permettre à l'enfant un développement efficace de sa personnalité. 54

§1. Les conditions matérielles et le personnel.

Le type de bâtiment et de construction est fondamentalement variable et toujours dépendant des ressources financières dont dispose la communauté à cette fin. Bon nombre d'institutions brésiliennes n'ont pas été construites dans le but d'héberger des enfants et ne sont dès lors pas appropriées à cet effet ; ce sont des bâtiments anciens, restaurés, dont l'équipement est inadéquat. Il n'existe bien souvent aucun matériel récréatif ou didactique prévu pour les enfants.

Dans son ouvrage sur l'enfant et la FEBEM, M. Guirado analyse les conditions matérielles des lieux destinés au fonctionnement des institutions s'occupant d'enfants, de la manière suivante :

"On dirait que l'enfant est identifié sur la base de sa couleur, de l'état de ses vêtements et de sa peau ; on le traite comme s'il devait être maintenu au milieu de rebuts. Les locaux où il passe le plus clair de son temps sont ceux qui sont entretenus de la façon la plus rudimentaire, ceux qui dégagent une odeur désagréable, regorgent d'insectes, et ainsi de suite. Ces locaux ne sont pas toujours des plus grands, et, comme ils ne permettent pas

la réalisation d'activités, les enfants restent là, comme s'ils étaient prisonniers, attendant que le temps passe et que s'accomplisse une étape de plus de la routine quotidienne : le déjeuner, l'"appel", ou le

dîner,

La configuration de la cour, les hautes murailles, le sol

cimenté, l'absence totale d'objets et de jouets" 55 . La FEBEM ressemble, sans aucun doute, à une prison, à cette seule différence que ce sont des enfants qui y demeurent. A la pouponnière, les

(

)

54 Cf. A. Knijnik, "O assistente social no programa de colocaçao familiar da Fundaçao Estadual do Bem Estar do Menor", mémoire présenté pour l'obtention du titre d'assistante sociale, PUC, Porto Alegre, 1977, p. 50.

55

M.

Guirado, A

criança e

a FEBEM, Ed. Perspectiva,

Debates, Psicologia, Sao Paulo, 1980, p. 163.

29

problèmes sont plus aigus encore, étant donné le manque d'infrastructure adéquate, les fonctionnaires se voient dans l'impossibilité de mener à bien le travail avec les enfants.

Alors qu'antérieurement, on insistait sur l'aspect de la surveillance des enfants en institution, on cherche actuellement à créer un milieu propice à leur développement. Dès lors, les personnes qui travaillent avec les enfants devraient posséder un type déterminé de formation socio-professionelle. Or les institutions brésiliennes, pour divers motifs, ne disposent pas de personnel spécialisé possédant les instruments nécessaires à l'exécution d'une tâche aussi ardue.

"La faible qualification des professionnels impliqués dans le secteur social est source de préoccupation, vu qu'elle a une influence directe sur la qualité des soins prêtés à la population enfantine concernée. On peut voir là le reflet, non seulement du niveau d'éducation national, mais aussi du peu d'intérêt traditionnellement accordé à ce problème par l'Administration Publique. Sauf dans certaines sections spéciales, il n'existe pas de directives claires spécifiant les pré- requis en vigueur ni pour la sélection du personnel, ni pour la réalisation de programmes de formation continue." 56

Ces personnes, qui sont en relation quotidienne avec les mineurs, servent à ceux-ci de modèles d'identification ; d'où leur importance et la gravité du danger qui apparaît au cas où il ne s'agit pas de fonctionnaires compétents. Souvent, le problème est encore aggravé par le fait que les effectifs du personnel travaillant dans l'institution sont insuffisants par rapport à ceux des mineurs dont ils ont la charge.

§2. Une population fluctuante

Un autre facteur qu'il est facile de vérifier dans les institutions, est le problème que représente la fluctuation de la population, tant des enfants que de la direction de l'organisation. Tout cela est très préjudiciable au mineur abandonné qui, peut-être plus que d'autres, a besoin d'avoir autour de soi une certaine stabilité et un certain équilibre entre les personnes et les fonctions qu'elles

56 S. Faria Et S. Stanisci, "A formaçao de recursos humanos

jovens

marginalizados",in Cadernos FUNDAP, Sao Paulo, n° 18, août 1990, p. 63.

na politica

de

atençao

à

crianças

e

30

remplissent. Les enfants vivent quotidiennement les arrivées et départs de certains des leurs. Ces allées et venues ont pour conséquences l'insatisfaction, l'insécurité dans leur monde de relations et l'angoisse quant à leur avenir. On assiste à un problème similaire du côté du staff chargé de la direction de l'organisation : au cours du mandat de chaque nouveau président de la FEBEM, se succèdent différents directeurs administratifs et exécutifs, ayant chacun une vision personnelle et une philosophie d'action différente de celle de ses prédécesseurs. Ceci amène une série de changements et de contradictions qui se répercutent sur l'enfant. L'institution reproduit chez l'enfant la problématique dont il a souffert dans sa famille d'origine. Il arrive que dans l'institution, il n'y ait aucune unité dans le travail ; l'enfant reçoit des messages contradictoires de personnes qui, à ses yeux, font figures d'autorité. Ceci compromet son identification aux figures adultes qui devraient se substituer à celles des parents 57 .

Parlant des enfants placés en institution, J. Bowlby a conclu qu’à l'inverse des enfants qui vivent en famille et qui ont à leur disposition des figures d'attachement, ainsi qu'un monde stable et prévisible, ceux-ci n'ont qu'un monde imprévisible, instable et des figures d'attachement peu disponibles 58 .

Dans la quasi-totalité des institutions, l'enfant a un certain nombre de tâches et de routines à accomplir, comme par exemple, l'entretien de

Il arrive parfois que ces activités soient les

seules que l'enfant ait l'occasion de réaliser durant la journée. Bien souvent, les institutions ne disposent pas de l'équipement nécessaire à une quelconque scolarisation ou qualification professionnelle des enfants dont elles ont la charge. A fortiori, le souci de donner à

la cour, du jardin,

l'enfant une formation professionnelle qui soit à la fois compatible avec les capacités de l'enfant et avec le marché du travail, est

57 S. Faria et S. Stanisci, dans leur article susmentionné, citent les conclusions du 1er congrès de l'administration de la politique sociale en 1987, où le système institutionnel lié à la politique sociale a été qualifié, entre autres, de la façon suivante : inefficace dans ses actions, centralisé et autoritaire, fragmenté et sans coordination, bureaucratisé à l'extrême, privatisé et mercantilisé, mal géré, disposant de ressources humaines peu qualifiées, dépourvu de planification du développement des ressources humaines, pourvoyeur de mauvais salaires, disposant de subsides insuffisants, inadéquat pour répondre aux demandes existantes, paternaliste, à bas rendement ! 58 J. Bowlby, Formaçao e rompimento dos laços afetivos, Livr. Martins Fontes, Sao Paulo, 1982, pp 7-14.

31

pratiquement inexistant 59 . La réalité nous montre que les jeunes sortent de l'institution à demi analphabètes et avec pour seule qualification professionnelle, la pratique d'un quelconque type d'artisanat.

Dans plusieurs institutions, on a pu noter le grave problème que cause le fait de rassembler de façon non discriminée des mineurs de divers groupes d'âge, placés pour des raisons très différentes, qui n'ont en commun que leur sexe et le fait d'avoir été abandonnés.

La situation est plus grave encore si viennent s'incorporer des mineurs souffrant de maladies mentales prononcées qui sont ballottés d'une institution à l'autre, faute d'autres ressources. Les enfants abandonnés handicapés représentent un des drames humains du Brésil, pour lequel il apparaît très difficile de trouver une solution.

§3. Quelques conséquences sur le développement psychomoteur de l'enfant

Plusieurs auteurs affirment que la séparation du petit enfant d'avec sa mère ne produit de dommages catastrophiques qu'en cas d'absence d'un substitut maternel 60 adéquat. En général, l'institution d'enfants est considérée comme un milieu inapte à permettre le développement d'une relation susceptible de remplacer le lien avec la mère. J. Falk 61 , qui s'est penchée sur la situation et le développement des enfants élevés en pouponnière, considère les changements répétés de personnes soignantes, et par conséquent les soins impersonnels, comme les premiers responsables de la pauvreté des réactions émotionnelles des enfants et du retard de leur développement affectif et intellectuel, ainsi que des troubles tardifs de leur personnalité. Au Brésil, les bébés placés en institution, même s'ils reçoivent une alimentation raisonnable, présentent un niveau important de malnutrition.

Une étude a été réalisée à Porto Alegre en 1986, dans une institution

59 I. Andrade, op. cit., p. 61. 60 J. Bowlby, op. cit., p. 72. 61 J. Falk, Importance et conditions fondamentales du caractère individuel des relations enfant-adulte, rapport non publié d'une expérience de pédopsychiatrie dans une pouponnière de Budapest.

32

gouvernementale qui héberge des enfants entre 0 et 3 ans. Cette recherche 62 a mis en évidence que 70 % de la population concernée souffrait de malnutrition, contre 66 % dans un bidonville, et ce en dépit du fait que le régime alimentaire du second groupe était plus pauvre que celui des enfants placés en institution. Les faits sont éloquents ; il apparaît que, dans les institutions où les enfants sont nourris de façon adéquate, ils n'assimilent cependant pas comme il le faudrait tous les aliments .

Des auteurs remarquent que la signification des aliments prend place dans le subconscient de l'individu et, qu'en relation avec eux, peut surgir une tension émotionnelle ou une maladie psychophysique. "L'enfant tend à considérer les aliments qui lui sont administrés par la mère de la même manière que la mère elle- même; ce qui signifie que toute espèce de perturbations capable d'altérer ces relations, se transforme rapidement en troubles digestifs" 63 .

En 1945, un autre auteur a mis en évidence les conséquences qu'une hospitalisation peut avoir sur un enfant 64 . Ces recherches ont montré que, dans un hôpital parfaitement équipé, appliquant les techniques les plus rigoureuses, les enfants persistaient dans leur état pathologique. L'hôpital prolongeait vraisemblablement cet état des enfants, non par ce dont il disposait, mais bien par ce qui lui faisait défaut. Ce que R. Spitz a mal dénommé hospitalisme est le résultat d'une carence affective. L'hospitalisme est dès lors une expression clinique de l'institutionnalisme.

Le nourrisson abandonné placé en institution présente un cadre clinique vérifiable, caractérisé par :

le refus de s'alimenter la perte progressive de poids l'insomnie des pleurs qui peuvent persister durant des jours sans interruption et qu'aucune caresse n'arrive à les calmer

62 FEBEM, Pesquisa sobre os menores internos: infratores, abandonados e em situaçao de abandono, FEBEM, Porto Alegre, dez. 1986, p. 8-41. 63 A. Freud et D. Burlingham, Meninos sem lar, Ed. Cultura, Col. A criança e nos, 3a Ed., 1954, p. 38. 64 R. Spitz, "La perte de la mère par le nourrisson",in Enfance, 1948, n° 5.

33

le retard psychomoteur (arrêt de la croissance en général:

poids, taille, périmètre crânien, langage et adaptation sociale)

Les institutions de ce type souffrent de la même aliénation que les enfants dans la famille. Ceux-ci sont traités comme des individus isolés de leur contexte, et privés presque totalement de leur identité. La communication de l'enfant avec le monde qui l'entoure diminue au point d'aboutir parfois à une totale désintégration d'avec le milieu.

En conclusion, au Brésil, le placement d'enfants en institution est apparu comme une tentative de résolution des problèmes causés à la société par ceux de ses membres qu'elle considère comme importuns ou pernicieux. Dès lors, cette résolution constitue une mise à l'écart du problème en vue de la défense de la communauté qui isole ainsi ses membres-problèmes, plutôt qu'une solution apportée au problème de ces membres. 65

Chapitre II : L'adoption en droit interne

Pour mener une recherche sur l'évolution de l'institution de la filiation adoptive, il faut considérer les différentes fonctions qu'elle a remplies au cours du temps, et les facteurs qui sous-tendent cette évolution.

Section 1 : L'évolution socio-juridique de l'adoption au Brésil

Il importe en premier lieu de s'arrêter un moment sur la définition du terme "adoption" car, "la définition même du terme pose problème et il est impossible d'en proposer une qui soit satisfaisante en tout temps et en tout lieu." 66 Autrement dit, il faut veiller à ne pas

65 A l'heure actuelle, la FEBEM de Porto Alegre est en complète restructuration, particulièrement l'établissement qui héberge les enfants de 0 à 6 ans. Ce changement se fonde sur une conception pédagogique qui se veut avant tout centrée sur l'enfant en tant qu'individu. Des unités résidentielles de 8 à 10 enfants ont été créées dans le but de permettre une prise en charge plus individualisée et permettant aux enfants de vivre avec leur(s) frères(s) et soeur(s). Deux unités accueillent des enfants porteurs du virus du SIDA. 66 M. Corbillon et M. Duyme, Indications sociologiques et historiques sur l'adoption, in L'adoption : une famille

34

prendre pour "naturel" un phénomène que nous connaissons de façon en fait très ponctuelle, ici et maintenant. Nous avons spontanément tendance à ériger en principe universel notre conception ethnocentrique de la prédominance des liens du sang sur les liens sociaux, de la filiation biologique sur la filiation sociale, conception qui fait donc de l'adoption un "second choix" par rapport à la procréation. Il faut donc revoir le concept et l'institution "adoption" en y introduisant une relativité historique d'une part, et culturelle d'autre part.

Au niveau historique, l'exemple le plus frappant de l'évolution des conceptions en matière de filiation est donné par le droit romain. "L'adoption sera d'autant mieux admise chez les Romains que les liens juridiques (agnotio) priment les liens de sang (cognatio)" 67 . Dans ce modèle de société, l'adoption constitue donc un mode d'intégration sociale aussi "naturel" en quelque sorte que la naissance, un acte qui s'applique d'ailleurs également à l'enfant biologique de la famille.

Sur le plan socioculturel, dans beaucoup de sociétés traditionnelles africaines par exemple, on observe que "les liens du sang sont considérés comme secondaires ou pratiquement niés : les liens

sociaux se fondent sur la notion de clan ou de tribu (

) (

sont pris en charge par telle ou telle famille en fonction des

règles du système de parenté, non en fonction de purs mécanismes génétiques. Tout enfant fait d'une certaine façon l'objet d'une adoption." 68

)

Les enfants

§1. L'évolution de la société brésilienne

La société brésilienne, quant à elle, apparaît comme un creuset d'influences extrêmement nombreuses et variées où au fil des siècles, se sont entremêlées les cultures et traditions indiennes, européennes et africaines. Des traces de ce métissage culturel sont aujourd'hui encore très vives dans diverses institutions et coutumes et notamment, dans les conceptions et les pratiques liées à l'adoption. Ainsi, par exemple, les pratiques de circulation des

pour un enfant, Institut de l'Enfance et de la Famille, Paris, 1989, p. 15

67

P.

Verdier,

L'adoption

aujourd'hui.

Aspects

psychologiques, problèmes pratiques, Le Centurion, coll. L'homme et la femme, Paris, 1975, p.39

68 M. Corbillon et M. Duyme, op.cit., p.15

35

enfants, courantes dans la société brésilienne, principalement dans les classes sociales défavorisées, attestent des influences africaines, auxquelles une forme légale a été donnée par le biais des instruments juridiques de la garde et de la tutelle. Dans ces pratiques, l'autorité parentale est exercée sur l'enfant par le groupe familial élargi, mais aussi par le voisinage. Une trace particulièrement visible de cette tradition est la coutume répandue dans l'ensemble de la société brésilienne, d'appeler "tio" et "tia" (littéralement oncle et tante) toute personne qui, de près ou de loin, a un rapport affectif avec l'enfant, et ce, indépendamment de toute relation de parenté.

Une conséquence importante pour notre propos concerne la notion d'abandon. Dans le contexte socioculturel brésilien, la notion d'abandon est chargée de connotations tout-à-fait particulières. Dans la première partie de ce travail, nous avons parlé de la différence existant entre enfant "carente" et "abandonado". Si nous appliquons à la réalité brésilienne la conception européenne de la famille nucléaire (père-mère-enfant(s)), nous aurons tendance à considérer relativement rapidement qu'un enfant est "abandonné". Mais il faut prendre en considération que la majorité des enfants des classes défavorisées ont des liens affectifs étroits avec un ensemble de

Le risque d'un hiatus est parfois grand

"tios", parrains, voisins,

entre ces coutumes, ces situations de fait et la lecture qu'en fait la Justice dans un pays où les lois et ceux qui les appliquent s'inspirent du modèle européen.

A - Les fonctions de l'adoption.

La législation de l'adoption a évolué avec chaque

époque pour répondre aux besoins qui lui étaient propres et suivant la prééminence accordée aux besoins économiques, sociaux ou affectifs." 69 . L'adoption a eu, pendant longtemps, une fonction économique : elle vise au maintien et au développement d'un nom, à la pérennité d'un culte, à la transmission de biens. Les deux guerres et le nombre d'enfants sans parents et de parents sans enfants qu'elles entraînent, donnent à l'adoption une fonction sociale qui se traduit dans la législation qui, au début du XXème siècle, permet l'adoption de mineurs. Les U.S.A. connaissaient déjà cette dimension sociale depuis la fin du XIXème siècle. Apogée de cette évolution,

l'adoption revêt à partir des années 60 (guerres du Viêt-nam, de

"(

)

69 P. Verdier, op.cit., pp.43-44

36

Corée) une dimension "affective" 70 . Les législations modernes et les conventions internationales en la matière, contribuent à délimiter cette optique humanitaire 71 . Parallèlement - et paradoxalement ! -, dans le monde occidental, l'adoption s'inscrit aujourd'hui parmi les techniques de procréation assistée 72 .

B - Les facteurs de l'évolution historique.

Parmi les facteurs les plus importants qui contribuent à l'évolution historique de l'adoption figurent:

l'élargissement du regard porté sur l'enfant et la modification concomitante de l'image de l'enfant abandonné

l'évolution des moeurs et des idées sur la famille

les progrès de la médecine

les circonstances socio-politiques (guerres mondiales et nombre d'orphelins qu'elles ont généré).

Ainsi, au Moyen-Age, sous l'influence de l'Eglise catholique, on ne voyait dans l'enfant illégitime que le fruit du péché. Peu à peu, cette conception a évolué pour devenir actuellement celle d'un enfant sujet de droits, qu'il soit légitime ou non, que la société se doit de protéger en cas de défaillance familiale.

Un auteur a bien mis en évidence que l'on est passé de la notion de "l'enfant-capital économique" à celle de "l'enfant-capital affectif et

70 P. Verdier, op.cit., p. 44

adoptions

internationales étaient animées par le désir d'aller

71

"Par

tiers-mondisme

et

humanisme,

ces

"sauver"

un

enfant

de

la guerre

ou

de

la

famine" B.

Trillat, Enfant joyau, enfant fardeau, in Abandon et Adoption, liens du sang, liens d'amour, sous la dir. de B. Trillat, Autrement, n° 96, février 1988, p. 10. 72 Comme l'affirme J. Rubellin-Devichi, "l'adoption n'est plus aujourd'hui un contrat né d'une décision individuelle, c'est une institution dont le but est de donner une famille à un enfant et d'éviter l'abandon différé. Mais, face à cette distorsion entre la demande des familles adoptives et le faible nombre d'enfants à adopter, n'est-elle pas aussi devenue une affaire de pouvoirs ?" J. Rubellin-Devichi, Une filiation élective, in B. Trillat, op.cit., p. 104.

37

narcissique" 73 . Dans le cadre des progrès médicaux de ces dernières années, l'enfant est, presque forcément le fruit d'un désir, notion en fait récente au sujet de laquelle un auteur remarque que "les grossesses advenaient autrefois avant même qu'on ait eu le temps de les désirer" 74 . L'évolution des rapports homme-femme dans le couple, des valeurs sociales accordées à la famille et à l'enfant et l'avancement des technologies médicales ont, entre autres conséquences, conduit certaines personnes à désirer des enfants au-delà de l'exercice de la sexualité.

Plus on se penche sur l'histoire de l'adoption, plus il apparaît qu'elle consiste en un mouvement dialectique entre deux tendances : l'une est centrée sur la société d'adultes et vise à la continuation du groupe, tandis que l'autre est centrée sur la personne, et plus particulièrement sur l'enfant. Dans la première, la fonction de l'adoption serait, globalement de procurer un enfant à une famille, et dans la seconde, une famille à un enfant. Selon les époques et les idéologies prédominantes, l'une ou l'autre l'emporte, mais il semble que quelque part, subsistent des traces de la tendance minoritaire. La situation telle qu'elle se présente de nos jours résume parfaitement la dualité, l'ambivalence précédemment mentionnée. Car si, d'une part, sous l'effet des changements sociaux et le développement des sciences psychosociales, l'intérêt supérieur de l'enfant est désormais proclamé comme finalité essentielle de l'adoption, on assiste parallèlement à l'éclosion d'un courant extrêmement puissant de revendication d'un "droit à l'enfant" dans lequel l'adoption se trouve amalgamée dans l'ensemble des moyens de procréation assistée.

Au moment même où il acquiert la qualité de sujet de droit, l'enfant, devient un "must", selon une expression devenue célèbre 75 , objet parmi d'autres du désir de l'adulte. Le "droit de l'enfant" et le "droit à l'enfant" ont chacun leurs défenseurs, leurs militants et leurs détracteurs 76 . Et, en dernière analyse, la coexistence de ces deux

73 G. Delaisi De Parseval et A. Janaud, L'enfant à tout prix. Essai sur la médicalisation du lien de filiation, Seuil, Paris, 1983, p.22

74 J. Noel, Adoption et insémination artificielle avec

des

donneur,

questions, Actes de la journée du 12 juin 1987, Centre de

Droit de la Famille, CNRS, Lyon, 1989, p.98 75 G. Delaisi De Parseval, op.cit., p.22

au désir

d'enfant", in "Enfants désirés, enfants demandés. Adoption,

in

:

Les

de

procréations assistées :

P.

Murat,

"Le droit

face

état

76 Cf.

l'article

38

courants apparemment contradictoires renvoie sans doute à la contradiction inhérente au psychisme humain. Car "tout enfant est d'abord objet du désir de ses parents, bien avant que d'être sujet. Et c'est là une nécessité." 77 C'est porté par ce désir que l'enfant va se construire et progressivement passer du statut d'objet du désir à celui de sujet désirant, se démarquer du désir de ses parents pour devenir sujet de son propre désir.

§2. L'évolution de l'adoption en droit brésilien

L'adoption, avant le Code civil, a été réglementée selon les dispositions de l'ordonnance du royaume de Portugal. Elle avait comme unique objectif de donner des descendants aux familles sans héritiers.

C'est le Code civil qui postérieurement a régi la matière. Dans sa rédaction originelle, on perçoit l'influence du Code Napoléon. L'adoption était permise aux couples adoptants âgés de plus de 50 ans et la différence d'âge entre l'adopté et l'adoptant devait être de 18 ans au moins. L'adoption était alors un acte bilatéral requérant l'accord de l'adopté ou de son représentant légal. Elle pouvait être révoquée par accord entre les parties ou dans le cas d’exhérédation. Son but était toujours l'intérêt des adoptants.

La loi 3.133/57

Plus tard, la loi 3.133 du 8 mai 1957 a apporté des modifications qui ont facilité l'adoption, telles l'abaissement de l'âge requis pour les adoptants à 30 ans, et celui de la différence d'âge entre adopté et adoptants à 16 ans. L'adoption était exclusivement permise à des couples mariés depuis 5 ans minimum et sans enfants. Pour la première fois est introduite l'idée d'un objectif humanitaire ou d'assistance : un secours à porter aux enfants démunis ou abandonnés. Il importe de remarquer que ni le Code civil, ni la loi 3.133 du 8 mai 1957 n'ont réglementé ni interdit l'adoption d'enfants brésiliens par des étrangers. Ainsi, ce type d'adoptions était considérée comme admissible, l'intérêt étant de

procréation médicalement assistée", Informations sociales, n° 12, Paris, juin-juillet 1991, pp. 24-31. 77 L. Cassiers, La déclaration des droits de l'enfant. Commentaires psychologiques, in Journée sur la Convention des Droits de l'Enfant et la Belgique, Centre de Droit de la Famille, Louvain-la-Neuve, Belgique, 30 nov. 1990.

39

donner une famille à un enfant, fût-elle étrangère.

La loi 4.655/65 : la légitimation adoptive.

La légitimation adoptive a été introduite dans le Code civil par la loi 4.655 du 2 juin 1965, sous l'influence partielle de la loi française. Cette procédure établissait un lien définitif entre l'adopté et l'adoptant, et même avec la famille de ce dernier. Ainsi, l'enfant adopté est désormais assimilé à l'enfant légitime. Définitivement rattaché à la famille de l'adoptant, l'enfant perd son lien avec sa famille biologique. La légitimation adoptive est destinée aux enfants abandonnés, à risques, ou dont les parents d'origine ont été déchus de leur autorité parentale.

La loi 6.697/79 : le Code des mineurs.

La loi 6.697 du 10 octobre 1979, dénommée "Code des mineurs" a apporté des changements importants à cette matière. Parmi eux, la suppression de la notion d'enfant abandonné ou "à risques", à laquelle on substitue celle d'enfant "en situation irrégulière", définie par l'article 2 de ce Code. Par effet de ce Code, on considère que se trouve en situation irrégulière le mineur 78 .

1. Privé des conditions essentielles à sa subsistance, à sa santé et à son instruction obligatoire, même si éventuellement cela est dû à:

l'absence ou l'omission des parents l'impossibilité manifeste des parents ou de la personne

responsable de subvenir à ces conditions

2. Victime de mauvais traitements ou de sévices immodérés infligés par les parents ou par la personne responsable.

3. En danger moral, du fait que :

il se trouve de manière habituelle dans un milieu contraire aux bonnes moeurs il se trouve engagé dans des activités contraires aux bonnes moeurs.

4. Privé de représentation ou d'assistance légale par le manque éventuel de parents ou de responsable.

Chaves, Adoçao, adoçao

Revista dos tribunais, Sao Paulo, 1980.

78

A.

simples

40

e adoçao

plena,

5.

Qui présente des comportements déviants, conséquences d'une inadaptation grave à la famille ou à la communauté.

6. Auteur d'une infraction pénale.

Ce n'est que lorsque le juge pour enfants a prononcé la "situation irrégulière" que l'enfant peut être adopté. En effet, après la promulgation du Code des mineurs, il a existé trois types d'adoption, chacune ayant ses caractéristiques propres:

· l'adoption simple régie par le Code civil

· l'adoption simple du mineur en situation irrégulière, régie par le Code des mineurs, avec application subsidiaire du Code civil

· l'adoption plénière, créée et réglementée par le Code des mineurs, qui a révoqué la loi 4.655/65 sur la légitimation adoptive

Les différences existant entre l'adoption simple, selon le Code civil, et l'adoption simple, selon le Code des mineurs, portaient sur la forme et non sur le contenu. En fait, la première était constituée sur base d'un acte notarié, alors qu'au contraire celle du Code des mineurs exigeait l'intervention judiciaire et était permise aux adoptants étrangers. Le mineur en situation irrégulière jusqu'à 18 ans, pouvait faire l'objet d'une adoption simple, en vertu des dispositions 368 à 378 du Code civil. Ceci ne pouvait être réalisé qu'avec l'autorisation préalable de l'autorité judiciaire. L'enfant de moins de sept ans en situation irrégulière pouvait faire l'objet d'une adoption plénière. Dans ce cas, l'enfant perdait tous les liens avec sa famille d'origine. Pour que l'adoption plénière se concrétise, il fallait passer par une période probatoire d'un an dans la famille adoptive. Cette loi a même autorisé l'adoption par le veuf et la veuve, à la condition qu'il (elle) ait passé une période probatoire de trois ans avec l'enfant avant la mort du conjoint. La même solution a été appliquée dans les cas de séparation judiciaire du couple. Si, avant leur séparation, les conjoints avaient entamé la procédure d'adoption et commencé la période probatoire, l'adoption pouvait être déclarée dès que les époux s'étaient mis d'accord sur la garde de l'enfant lors de la procédure de séparation. L'adoption plénière, irrévocable, garantissait les mêmes droits aux enfants biologiques et aux adoptés.

La loi 8.069/90 : le Statut de l'enfant et de l'adolescent.

41

Le statut de l'Enfant et de l'Adolescent déclare clairement que le manque de ressources matérielles ne peut à lui seul constituer un motif suffisant pour que le juge prononce la déchéance de l'autorité parentale. Il doit laisser l'enfant dans sa famille et s'assurer qu'un service social prenne celle-ci en charge (art. 23).

La nouvelle loi interdit l'adoption par procuration (art. 39). Elle interdit également de confier l'enfant ou l'adolescent à toute personne physique ou juridique sans autorisation judiciaire.

Les conditions à remplir sont les suivantes :

1) conditions relatives aux adoptants

L'adoption est accessible à toute personne âgée au minimum de 21 ans indépendamment de son état civil (art. 42). Une nouveauté introduite par cette loi est l'adoption "post mortem". En effet, l'adoption peut être accordée au candidat qui, de son vivant, aurait manifesté la volonté d'adopter un enfant et viendrait à décéder pendant la procédure, avant que le jugement soit prononcé (art. 42

5).

2) conditions relatives aux adoptés

Les conditions par rapport à l'âge concernent la différence d'âge entre l'adopté et l'adoptant, qui doit être de 16 ans au moins (art. 42 3).

L'adopté aura au plus 18 ans en date de la requête, sauf dans le cas où il était auparavant confié à la garde ou sous la tutelle des candidats (art. 40).

Les conditions relatives au consentement à l'adoption stipulent que les parents ou, à défaut, le représentant légal de l'enfant doivent exprimer leur consentement sauf dans les cas où ils sont inconnus ou déchus de l'autorité parentale (art. 45 1). Si l'adopté est âgé de plus de 12 ans, son consentement est également requis (art. 45 1° et 2°).

3) période probatoire

L'article 46 fixe une période probatoire qui doit précéder l'adoption et dont la durée est déterminée par l'autorité judiciaire. Il

42

s'agit là encore d'une mesure de protection des intérêts de l'enfant dans la mesure où elle vise de prévoir et éviter des problèmes ultérieurs dans la nouvelle famille.

4) effets de l'adoption

L'adopté prend le nom des adoptants; quant au prénom, il peut être modifié sur demande des adoptants (art. 47 5). L'adoption est irrévocable (art. 48) et la coupure des liens avec la famille d'origine est définitive, même en cas de décès des adoptants (art. 49).

Le législateur a voulu donner à l'adoption les garanties qui faisaient défaut dans la loi précédente. Il a veillé également, conformément à la philosophie qui sous-tend la Convention des Nations Unies relative aux Droits de l'Enfant, à garantir la subsidiarité de l'adoption par des étrangers. Désormais, celle-ci devient une mesure exceptionnelle car on veille à ce que les candidats brésiliens puissent adopter de façon prioritaire. Les exigences de la nouvelle loi visent à éviter les abus commis jusqu'alors, et surtout la sortie d'enfants brésiliens vers l'étranger, sans que les garanties nécessaires ne soient prises dans tous les cas en ce qui concerne la légalité et le respect des intérêts de l'enfant 79 .

5) Les particularités de l'adoption internationale

L'adoptant étranger domicilié à l'extérieur devra passer la période probatoire sur le territoire brésilien; cette période sera de 15 jours minimum pour les enfants jusqu'à deux ans et de 30 jours minimum pour les enfants de plus de deux ans. L'adoptant étranger doit satisfaire aux conditions fixées par l'article 51 du Statut de l'Enfant et de l'Adolescent.

Dans le contexte socio-juridique de la fin des années 80 où les droits et la parole de l'enfant constituent un objet de préoccupation central pour les responsables de la politique sociale des pays occidentaux, le Brésil a entrepris la modernisation de sa législation dans ce domaine, dans un souci double de prévention et de protection. Cette législation nouvelle marque donc un réel progrès

79 voir tableau relatif à "l'Evolution des adoptions d'enfants brésiliens dans différents pays".

43

dans le domaine de la protection infantile. Toutefois, quelques remarques s'imposent.

L'abaissement de l'âge requis pour adopter est excessif, cela pour plusieurs raisons.

En effet, il est extrêmement rare que des couples de cet âge se présentent comme candidats adoptants. Des couples très jeunes risquent de ne pas être à même de bien mesurer ce que signifie vraiment le fait d'être parent, d'avoir des enfants, et la responsabilité que cela implique. Enfin, le nouveau texte de loi, en voulant faciliter les choses, risque de créer finalement plus de problèmes qu'il n'apporte de solutions en ouvrant la porte à des adoptions peu mûries, mal préparées et qui comportent de ce fait un plus grand risque d'échec.

En ce qui concerne l'adoption internationale, l'obligation imposée aux adoptants de se rendre personnellement au Brésil pour concrétiser l'adoption sera très bénéfique. Mais il n'en ira peut-être pas de même pour ce qui est de la durée déterminée pour la période probatoire.

Les délais fixés de quinze à trente jours selon le cas, sont arbitraires et d'une efficacité relative. Car s'il est indispensable que les parents se déplacent sur le lieu de vie de leur enfant, il est utopique de penser qu'une observation, même de trente jours, dans un contexte de vie artificiel pour tous les protagonistes permette d'évaluer leur adaptation réciproque. Dans un premier temps, l'accent devrait être mis sur la sélection et la préparation des adoptants. Dans un deuxième temps, un matching fin et approprié devrait être réalisé, enfin, qu'un accompagnement devrait être effectué dans le pays d'acccueil pendant les mois qui suivent l'arrivée de l'enfant, par les organismes de l'adoption.

Tout ceci suppose une coopération constante entre services de professionnels compétents des pays d'accueil et brésiliens à chaque étape du processus.

La nouvelle Constitution brésilienne promulguée le 5 octobre 1988, dans son article 227, VII, 6°, supprime toute distinction discriminatoire relative à la filiation. Elle reconnaît les mêmes droits à tous les enfants, sans distinction de filiation. Cette disposition assimile tous les enfants adoptés sans distinguer entre adoption simple et adoption plénière.

44

La loi 8.069 du 13 juillet 1990, le Statut de l'Enfant et de l'Adolescent, régit désormais la protection intégrale de l'enfant et de l'adolescent 80 . Dans son article 39, elle maintient le principe établi par la constitution de 1988 d'assimilation des filiations avec les mêmes droits et devoirs. Cette compilation des lois de protection de l'enfance a en effet réorganisé toutes les dispositions concernant l'enfant et l'adolescent.

Pour ce qui est de l'adoption, la loi 8.069 a spécifié toutes les conditions formelles pour l'adoption. Néanmoins, elle a laissé au juge (des enfants et adolescents) un large pouvoir d'appréciation quant aux circonstances exceptionnelles qui doivent être réunies pour qu'une adoption soit considérée comme répondant à l'intérêt de l'enfant.

Section 2 : L'organisation de l'adoption au tribunal de Porto Alegre

Le tribunal pour enfants est une branche spécialisée du pouvoir judiciaire instaurée par le décret n° 5307 du 1 juillet 1933 relatif à la protection des mineurs jusqu'à 18 ans, abandonnés ou délinquants. Lui incombe également la direction de la politique d'assistance aux dits mineurs, en coordination avec d'autres organes de l'administration. Le juge des enfants, en tant qu'autorité suprême, est chargé de l'application de la loi, de l'administration de la justice et il est responsable de la sentence définitive qui clôture chaque dossier.

C’est à l'organisation du service d'adoption, ses structures et ses procédures, que nous nous attacherons dans les prochaines lignes.

§1. Le service d'adoption

L'équipe responsable des adoptions fonctionne depuis plus de 30 ans. Au fil des années et des changements de lois et de juges, le service s'est organisé de façon différente, en fonction des ressources matérielles et humaines disponibles. Depuis la fin des années 70, le service responsable des adoptions fonctionne avec

80 cf. L.E. Labanca, Estatuto da criança e do adolescente. Anotado, Ed. Forense, Rio, 1991, p.50-51

45

une équipe pluridisciplinaire. Il est responsable de la sélection des candidats adoptants brésiliens, du placement adoptif d'enfants dans des familles brésiliennes et, depuis 1980, dans des familles étrangères. Il est également chargé du suivi des enfants placés dans les familles de la région. Parallèlement, les intervenants de ce service maintiennent des contacts systématiques avec les différentes maternités, les hôpitaux pédiatriques, les foyers d'accueil, etc.

Les professionnels attachés au service d'adoption ont des attibutions différentes. Il incombe aux assistants sociaux de réaliser les études psycho-sociales de l'enfant et de la famille, dans le but d'émettre un avis technique sur le projet le plus adéquat qui devra être réalisé pour chaque enfant dans le but de son rétablissement et de sa réintégration familiale et sociale. Les psychologues ont pour tâche de procéder aux psychodiagnostics nécessaires à l'évaluation de la personnalité de l'enfant et à l'indication de mesures thérapeutiques appropriées. Ils sont également chargés de la préparation à l'adoption des enfants. Le neuro-pédiatre, quant à lui, procède à des examens cliniques et neurologiques permettant un diagnostic ainsi qu'une orientation de la thérapeutique adaptée à chaque cas. Sont du ressort des aides administratifs le travail de localisation des procès, la dactylographie des demandes, la gestion des différents documents, etc.

§2. La sélection des candidats adoptants

A- Les pratiques antérieures

Initialement, les couples qui se dirigeaient vers le tribunal pour enfants en vue d'adopter, étaient considérés comme des "saints" dans la mesure où ils emmenaient avec eux un enfant considéré par la société comme un bâtard, donc un exclu. Ainsi, les critères de sélection des candidats adoptants se sont modifiés au fil du temps, passant d'une inscription de type socio-économique à une évaluation psychosociale. L'adoption était toujours cachée, tant à l'enfant qu'à la société. Il était très mal vu de révéler au fils qu'il était adopté. La pratique la plus courante consistait à inscrire un enfant dans le registre public "comme s'il était enfant légitime" 81 . Suite à ce

existant entre la

situation brésilienne et celle que l'on connaît en France, par exemple. Décrivant la situation française, J. Noel

81 Notons

à

ce

sujet la différence

46

type d'adoption, de nombreux enfants ont été ramenés au tribunal par la suite, parce qu'ils présentaient des problèmes de santé physique ou mentale avec le commentaire suivant : "ce n'est pas mon fils, et je ne suis pas en mesure de l'élever".

Au début des années 1980, le nombre d'enfants disponibles pour l'adoption était très important, comparativement à la demande. Au cours de l'année 1986, dans la seule ville de Porto Alegre (1.500.000 habitants), la demande se montait à 400 candidatures, sur lesquelles plus de 100 ont été refusées. Environ 120 adoptions ont été réalisées par des candidats brésiliens, 60 par des étrangers. Parmi les candidats restants, une partie a maintenu sa demande à Porto Alegre même, et les autres se sont dirigés vers différents services brésiliens. Certains ont renoncé à leur projet.

Certains candidats adoptants sont hostiles à la sélection, alléguant comme raisons que "les enfants abandonnés sont nombreux au Brésil" et que "le tribunal complique et bloque le processus" 82 . A cet égard, la situation observée aujourd'hui au Brésil reproduit quelque peu celle qui prévalait en France, il y a une trentaine d'années. Mais l'expérience a prouvé qu'une sélection bien menée des candidatures augmente les chances de succès de l'adoption 83 . Au cours des dix

écrit : "Il est devenu si évident aujourd'hui que tout

enfant adopté doit être, et sera, informé de son mode de filiation qu'il pourrait paraître superflu de s'atterder encore à ce sujet. C'est pourtant une évidence récente

de trente ans, l'adoption était

certains parents

ne

l'apprennent." J. Noel, "Parler l'adoption", L'adoption :

une famille pour un enfant, Institut de l'enfance et de la

famille,

rapidement à ce niveau, mais cette question doit encore

être

brésiliens.

82 Même s'il ne fait pour nous aucun doute que la sélection des candidats adoptants est un processus nécessaire et justifié du point de vue de la protection des intérêts de l'enfant, cela n'empêche pas "l'irritation des familles obligées de s'y soumettre, c'est-à-dire de faire contrôler un désir d'enfant qu'elles perçoivent pur et légitime. Nous ne voulons pas chercher réponse à tout, pas plus que nier l'amertume des familles, qui, naturellement, se déchargent sur nous dans un premier temps." J.Y. Hayez, Un jour,

Les

l'adoption, Fleurus,

déménageaient pour réduire

généralement

(

)

Il

y

a

moins

cachée aux enfants

1971,

en

p.

105.

le

et

risque

qu'ils

Paris,

Les

mentalités évoluent

les adoptants

travaillée

profondeur

avec

Paris,

1988,

p.

180.

professionnels de l'adoption doivent apprendre à gérer ce transfert. 83 Au sujet des objectifs, mais aussi des limites de la sélection, M. Soulé et J. Noel écrivent qu'"une sélection

47

dernières années, en effet, le nombre d'enfants qui ont été ramenés au tribunal a fortement diminué.

B - La pratique actuelle

La sélection des candidats est réalisée par l'équipe de placement familial au moyen d'une étude pré-adoptive 84 .

L'entretien est l'instrument le plus adéquat dont dispose l'assistante sociale et, en tout cas, l'instrument de base du service social de cas.

Il relève à la fois de l'art et de techniques rigoureuses, et est utilisé par plusieurs types de professionnels (psychologues, médecins,

psychiatres,

type applicable dans tous les cas, il existe néanmoins des techniques expérimentées et qui ont fait leurs preuves, qu'il importe de connaître. Ces techniques, entre autres, sont l'observation, l'écoute et le questionnement liés à une attitude non-directive. Un autre instrument particulièrement riche est la visite à domicile sur laquelle nous reviendrons de façon plus détaillée.

S'il s'avère impossible de déterminer un schéma-

).

Le rapport final de chaque étude pré-adoptive doit prendre en considération les aspects suivants :

(paraît)

possible

pour

empêcher,

dans

l'intérêt

de

l'enfant,

certaines expérimentations hasardeuses,

l'adoption

étant

un

acte prévisible,

déterminé

et

volontaire. Néanmoins, nous savons qu'elle

est

bien

difficile. (

candidats, à un moment de leur vie qui n'est pas le plus

propice à cet examen, ceux qui seront aptes à devenir les

Pas plus que Freud, nous ne savons

aujourd'hui s'il est possible d'être de bons parents." M.

la relation

éducative : l'adoption d'un enfant. Les difficultés de la

sélection, in S. Lebovici et M. Soulé, La Connaissance de l'enfant par la psychanalyse, P.U.F., coll. Le fil rouge, Paris, 1970, p. 599

adoptants repose

essentiellement sur le travail des assistantes sociales. Celles-ci ont comme référent théorique la méthode dite d'étude de cas (case-work). A ce sujet, on peut utilement consulter les ouvrages de F. Hollis, Social case work in psycho-social therapy, Columbia University, School Social Work, 4ème Ed., 1963 et M. Richmond, Les méthodes nouvelles d'assistance, le service social des cas individuels, Ed. Alcan, Paris, 1926.

meilleurs parents. (

on nous demande de désigner parmi les

)

)

Soulé

et

J.

Noel, Un exemple clinique

de

84

La

sélection

des

candidats

48

motivation des adoptants types de problèmes médicaux présentés par les candidats et investigations préalables de leur fertilité personnalité des adoptants composition de la famille des candidats et histoire de leur famille d'origine relations conjugales et familiales (parents-enfants) choix du partenaire éducation des enfants éventuels profession et vie professionnelle situation financière religion type d'habitation temps libre observations générales des candidats type d'enfant souhaité façon dont les candidats se positionnent face à l'adoption et leur maturité pour aborder l'adoption avis des professionnels qui ont élaboré cette étude.

L'étude pré-adoptive doit décrire quelque chose de plus que l'histoire d'une personne insérée dans un milieu social ; elle ne peut en aucun cas se résumer à une énumération de toutes les circonstances qui ont marqué la vie des candidats. L'essentiel est d'appréhender la façon dont la personne réagit face à une situation déterminée, car c'est en cela que se révèle sa personnalité. Cette démarche est plus riche en informations que la connaissance des faits en tant que telle. L'étude pré-adoptive devra donc comporter des éléments subjectifs, sur la base desquels pourront être émises des conclusions plus fructueuses.

a) L'étude psychosociale est réalisée par le tribunal sur

la base d'entretiens avec le couple, et éventuellement la famille élargie, des visites à domicile, et, quand cela s'avère nécessaire, au moyen de contacts avec des sources d'informations extra-familiales. Le nombre des entretiens est variable. On en réalise autant qu'il s'avère nécessaire, le minimum étant quatre. Le premier entretien se fait obligatoirement avec le couple candidat

b) La visite à domicile est un instrument important qui

nous permet de nous rendre compte du milieu de vie de la famille, et d'observer l'intégration de ses différents membres. Dans le cas de sélection de candidats adoptants, la visite à domicile revêt une importance toute particulière : elle permet de découvrir l'espace

49

physique qui va être réservé à l'enfant 85 . L'aménagement des lieux et des objets en dit souvent long sur la "place" que l'enfant pourra occuper dans cette famille. D'autre part, le moment de la visite à domicile est un moment privilégié dans la mesure où les candidats, dans leur milieu de vie, révèlent d'autres facettes de leur

personnalité très utiles à la compréhension de leur situation. La visite

à domicile est réalisée par le travailleur social de façon informelle,

non-directive, et sans prise de notes. Une attitude plus formelle pourrait inhiber les personnes et de ce fait, aller à l'encontre des buts poursuivis. Cet instrument est un des éléments essentiels sur lesquels se base la sélection des candidats adoptants.

c) Une des tâches fondamentales, et condition sine qua

non du travail de l'équipe de placement familial, est de définir et de standardiser les critères de base de la sélection des adoptants. Ces critères ont varié dans le temps, en fonction de la législation en

vigueur, des professionnels concernés, des circonstances,

par exemple, les lois de l'"offre et la demande" s'appliquant aussi au sujet qui nous intéresse, lorsque le nombre d'enfants en institution venait à diminuer (sous l'influence de l'adoption internationale, par exemple), les critères de sélection devenaient ipso facto plus

nombreux et restrictifs 86 .

Ainsi,

d) La décision collective quant à l'acceptation des candidats adoptants est réalisée au cours de discussions de cas (avec une fréquence moyenne d'une réunion par semaine) en équipe (assistantes sociales, psychologue, neuro-pédiatre et aide

administrative), ce afin de diminuer au maximum l'arbitraire inhérent

à ce travail.

Parallèlement, l'équipe est en contact constant avec les professionnels de la FEBEM, afin d'élaborer avec eux un projet spécifique pour chaque enfant dont la situation d'abandon a été préalablement décrétée. Diverses possibilités se présentent à

85 L'espace physique prévu pour l'enfant nous paraît être un indicateur de l'espace psychique réservé pour lui par les futurs parents. 86 J. Rubellin-Devichi s'interroge à juste tire sur la pertinence des critères retenus pour la sélection des candidats adoptants. "Comme il y a pénurie d'enfants, pléthore de parents, quels critères socioprofessionnels pourraient être retenus sans une large part d'arbitraire ?" J. Rubellin-Devichi, Une filiation élective, in B. Trillat, op.cit., p.104.

50

l'équipe en fonction des caractéristiques de ces enfants.

Section 3 : Les enfants adoptables

§1. Les enfants "conformes" aux attentes des adoptants brésiliens

La majorité des candidats brésiliens qui se dirigent vers les services d'adoption, tout comme les candidats des pays occidentaux riches, désirent des enfants nouveaux-nés (âgés de 12 mois comme extrême limite), préférentiellement de sexe féminin, sans problème de santé et qui, idéalement, leur ressemblent.

Dans la société brésilienne, ce désir est tout-à-fait réalisable vu la fréquence des abandons de nouveaux-nés et les circonstances dans lesquelles ces abandons sont réalisés. La sévérité de loi en vigueur 87 autorise la mère, lors d'une audience devant le juge, à signer un acte d'abandon par lequel elle renonce à son autorité parentale, quelques heures seulement après l'accouchement et, contrairement à ce qui est prévu par la loi française par exemple, cette décision prend effet immédiatement et est irrévocable 88 . L'enfant est donc susceptible d'être confié le jour même à des adoptants 89 préalablement sélectionnés par l'équipe de placement familial du tribunal et qui se trouvent en liste d'attente.

87 La loi 8.069/90 A

son ouvrage sur

l'accouchement sous X., arrive à la conclusion que "le délai de rétractation de trois mois, institué depuis la loi sur la légitimation plénière en 1966, semble mal adapté. Ces femmes souhaitent se séparer définitivement de l'enfant, dès l'expulsion, pour ne pas vivre un attachement sensoriel. La longueur de ce délai ne fait qu'augmenter leur souffrance, puisqu'elles savent que leur enfant sera soumis à un vide affectif pendant au moins trois mois" C.

Bonnet, Geste d'amour. L'accouchement sous X., Ed. Odile Jacob, Paris, 1990, pp.221-222. 89 Cela signifie concrètement qu'un enfant âgé de 48 heures peut être confié à des parents adoptifs. En effet, les maternités sont perpétuellement surpeuplées et le risque d'infection hospitalière y est tel que les parturientes ne séjournent que 48 heures. Il est très fréquent que ces jeunes mères sortent de la maternité et se dirigent immédiatement vers le tribunal pour y signer l'abandon.

88

ce

propos,

C.

Bonnet, dans

51

Toutefois, avant d'être proposé à un couple brésilien, le nourrisson va devoir passer par une évaluation qui prend en considération des éléments autres que la seule adoptabilité juridique, touchant à :

a) son état de santé : poids à la naissance, temps de

gestation, apgar, circonstances de l'accouchement, réactions à l'examen du néonatologue, observation pendant les premières heures de vie.

b) ses caractéristiques ethniques : couleur de la peau,

mais aussi couleur des ongles, des organes

génitaux et présence ou non d'une tache mongoloïde 90 . Car il est fréquent que des nouveaux-nés blancs se révèlent six mois plus tard être en fait des métisses parfois foncés.

type de cheveux

c) l'histoire de la famille d'origine de l'enfant et les raisons invoquées pour son abandon. Ces éléments sont mis en évidence lors d'entretiens entre les assistantes sociales de la maternité et du tribunal pour enfants et la mère.

Dans le contexte actuel, ce travail prend place dans l'urgence et l'insuffisance de moyens d'action par rapport à la quantité de cas qui se présentent quotidiennement, et ce, particulièrement dans les grandes villes. Les services pédiatriques souffrent, tout comme les maternités, d'un perpétuel manque de lits pour nourrissons et se voient donc dans l'obligation de placer les nouveaux-nés à deux par lit, ce qui entraîne bien sûr de graves risques de contamination. Chaque jour passé dans un hôpital de ce type représente donc un risque important pour un nouveau-né sain et abandonné, obligé de rester indûment en contact avec des enfants hospitalisés pour cause de maladie.

Une deuxième remarque nous semble ici importante : étant donné que la même équipe s'occupe à la fois de ces situations d'abandon et de la sélection des adoptants, il est inévitable que les professionnels gèrent ces situations d'abandon avec des projets de placement des enfants concernés dans des familles précises 91 .

90 Tache de couleur violacée, généralement située au niveau des reins. Bien que ce fait ne soit pas scientifiquement démontré, sa présence est utilisée dans notre pratique afin de pronostiquer un métissage possible chez un nourrisson.

manière de fonctionner n'est sans doute pas

optimale. L'idéal serait vraisemblablement que le moment

91 Cette

52

Plusieurs problèmes se posent lorsque la mère hésite à prendre cette décision capitale. Plusieurs formules d'aide sont prévues, telles un soutien financier à la mère, un hébergement de celle-ci avec l'enfant dans un foyer. Mais, dans la pratique, ces moyens sont dérisoires : l'aide financière représente plus une aumône qu'un apport véritable, et l'hébergement n'est généralement autorisé que pour une durée de trois jours. Dès lors, la solution de secours reste dans la grande majorité des cas le placement de l'enfant à la FEBEM. De même, sont envoyés à la FEBEM tous les nouveaux-nés pour lesquels, en raison de problèmes médicaux - diagnostiqués ou pronostiqués - ou souvent, de caractéristiques ethniques - enfants métissés ou noirs, a fortiori s'ils sont jumeaux - le tribunal pour enfants ne trouve pas de candidats adoptants nationaux.

Mais, pour un certain nombre de catégories d'enfants pour lesquelles le tribunal de Porto Alegre trouve difficilement des familles brésiliennes.

§2. Les enfants difficiles à placer en adoption

A - Les enfants souffrant de problèmes de santé et de handicap

malformations congénitales (fente palatine, problèmes orthopédiques, cardiopathies, séquelles de syphilis,

hermaphrodisme,

)

retard psychomoteur important séquelles de mauvais traitements (brûlures et autres cicatrices) problèmes psychoaffectifs (balancement, marasme, apathie, agressivité, hyperkinésie, autisme, )

de l'abandon et celui de l'adoption soient dissociés, tant au niveau temporel, qu'au niveau du personnel qui les encadre. L'expérience d'une équipe travaillant uniquement les abandons a été réalisée, mais ce travail est peu à peu devenu "insupportable" pour le personnel concerné, vu le nombre et la gravité des situations affrontées quotidiennement. Nous pensons qu'une formation et un encadrement spécifiques sous forme de supervisions devraient être proposés à ces professionnels afin qu'ils puissent au mieux encadrer à leur tour les femmes qu'ils rencontrent dans des situations si difficiles.

53

problèmes physiques divers (malnutrition, infections

hospitalières et autres,

)

Au Brésil, le problème constitué par les enfants handicapés abandonnés est particulièrement dramatique. Rares sont les Etats qui disposent d'institutions spécialisées pour ce type d'enfants, et en conséquence, chaque fois qu'il s'en ouvre une

nouvelle, elle affiche complet dans les quelques jours qui suivent. Des enfants présentant des pathologies très diverses s'y trouvent mélangés sans aucun critère spécifique, ce qui aboutit à aggraver leur handicap. Des cas de surdité, cécité, épilepsie, séquelles de

poliomyélite,

transforment en véritables problèmes de santé publique. Ce n'est

qu'à travers l'adoption internationale que certains de ces enfants "auront une chance" de connaître enfin une famille, la majorité d'entre eux ayant été abandonnés au cours de leur première année, en raison des difficultés que leur prise en charge causait à leurs

parents. "(

précautions dans l'intérêt de tous. Les futurs parents ne doivent pas s'abuser sur leurs capacités physiques ou mentales. Il faut qu'ils connaissent bien les tâches et les efforts qu'ils devront maintenir. Il est souhaitable qu'ils aient pu y réfléchir et qu'ils soient accompagnés dans cette démarche." 92

La réussite d'une telle entreprise exige certaines

qui pourraient être traités, et même résolus, se

)

B - Les enfants plus âgés.

La plupart des candidats adoptants qui n'ont pas d'enfant désirent adopter un tout-petit afin de pouvoir suivre pas à pas toutes les étapes de son développement. Ce souhait qui semble si évident

aujourd'hui, est loin d'être "naturel". En effet, il y a quelques dizaines d'années, les adoptants souhaitaient accueillir des enfants un peu plus âgés, qui devaient, préalablement à leur adoption, s'en montrer "dignes" en quelque sorte. "A cette époque, les notions de transmission du nom et du patrimoine pouvaient encore prévaloir sur

les sentiments affectueux. (

L'adoption d'un nourrisson

apparaissait donc comme une entreprise à risques éventuellement graves, imprévisibles et inévaluables" 93 . Les parents disent à ce propos que "l'enfant de plus d'un an a déjà toute une histoire de vie à

)

92 M. Soulé, Les particularités des enfants proposés à l'adoption, article non publié. 93 M. Soulé et J. Noel, "L'adoption d'un nourrisson", in Précis de psychopathologie du nourrisson, INSERM, P.U.F., Paris, 1989

54

laquelle ils n'ont pas participé". D'autres pensent que "un enfant plus âgé aura des difficultés à s'adapter à une nouvelle famille". Nombre d'enfants plus âgés ont changé à plusieurs reprises de familles d'accueil, ce qui perturbe leur équilibre affectif tout comme le va-et- vient entre famille d'origine et institution.

Il semble effectivement que l'on fasse valoir toute une série d'arguments face à ce désir d'adoption de tout-petits. On a souligné 94 à ce propos que l'attachement, tant de la mère que de l'enfant, est

d'autant plus profitable qu'il a lieu plus précocement ; "on évite ainsi la période plus ou moins pénible d'adaptation" avec l'enfant âgé de

quelques années 95 . "(

mieux assurée s'il est adopté peu après sa naissance." 96 Ces auteurs concluent que l'âge "idéal" pour l'adoption se situe entre 3 et 6 mois.

)

la "santé mentale" de l'enfant est beaucoup

C - Les enfants de type ethnique différent

Le problème du type ethnique est un thème délicat à aborder de par sa grande subjectivité et parce qu'il est étroitement

lié à l'histoire de chacun à l'intérieur de sa propre culture. Au Brésil, le mélange des races est un fait établi ; il existe ainsi des types humains très variés. Ainsi, par exemple, on peut rencontrer des personnes à la peau foncée ayant des yeux clairs et des cheveux crépus. D'autres sont de couleur claire, mais avec des traits de type

Les circonstances dans

lesquelles des contingents d'africains ont été amenés au Brésil, au XVIIème siècle, pour en faire des esclaves ont déjà été exposées. Depuis le XVIème siècle, les européens (portugais, espagnols, hollandais) étaient présents au Brésil; mais le gros de l'immigration européenne a eu lieu depuis la fin du XIXème siècle jusqu'après la seconde guerre mondiale. Il s'agit d'allemands, d'italiens, d'européens de l'Est, d'anglais, etc., particulièrement nombreux dans le sud du Brésil. Le nombre d'enfants adoptables noirs est proportionnellement plus important que celui des enfants blancs, alors que le nombre des candidats adoptants est inversement proportionnel.

africain, et des cheveux clairs, etc

Un couple brésilien adoptera difficilement un enfant d'une race différente de la sienne. De façon générale, l'opinion publique confond

94 C. Launay, M. Soulé et S. Veil, op. cit., pp.99-100.

95 C. Launay, M. Soulé et S. Veil, op.cit., p.99

96 C. Launay, M. Soulé et S. Veil, op.cit., p.100

55

race et couleur. Dans la pratique, ceci amène une série de confusions et de malentendus. On a souligné à ce sujet que

"nombreux sont les stéréotypes ou préjugés (jugements a priori non- fondés sur une expérience) associés aux races. Inconsciemment, nous avons tous certaines attentes - positives ou négatives - à

Par exemple : les

Asiatiques sont intelligents, les Indiens sont lents, etc Dans l'adoption d'enfants d'origine ethnique différente, ceci a des retentissements particuliers dans la mesure où intervient le processus dit "d'auto-réalisation de la prédiction" 97 . Il existe en effet chez chacun une tendance, généralement inconsciente, à se conformer aux attentes - en grande partie inconscientes, elles aussi - de l'entourage à son égard 98 . Ainsi, lorsqu'un adopté d'origine indienne vient à présenter des problèmes d'apprentissage scolaire, il sera presque impossible de savoir dans quelle mesure ce fait résulte d'un problème intellectuel précis et/ou de l'attente que pouvaient avoir tant ses parents que ses professeurs. Ce genre de mécanisme joue non seulement avec la race, mais avec toute autre caractéristique liée à l'enfant, et en définitive, avec le fait de sa qualité même d'adopté. Dans la pratique, le problème lié à la race dans l'adoption est plus difficilement contournable que celui lié à l'âge. Ainsi, il sera sans aucun doute plus difficile de trouver une famille pour un enfant noir de 5 ans, que pour un enfant blanc de 9 ans. En d'autres termes, plus un enfant grandit plus la couleur de sa peau fonce, plus ses chances d'être adopté diminuent.

l'égard des Noirs, des Indiens, des Asiatiques,

Sans pouvoir clore la question du type ethnique de l'enfant adopté, citons un phénomène qui nous a marqué au cours de notre expérience au tribunal pour enfants. Alors que les candidats adoptants brésiliens n'ont aucun scrupule à manifester très clairement leurs souhaits et exigences quant au type ethnique de l'enfant qu'ils demandent en adoption, cela n'est pas du tout systématique chez les candidats étrangers. Mis à part les postulants à l'adoption de nationalité italienne, parmi lesquels une majorité exprime clairement un désir d'accueillir des enfants blancs, les autres candidats européens témoignent généralement d'une gêne à aborder ce thème. "Cette gêne trouve une manifestation dans les positions idéologiques et humanitaires qui accompagnent le choix -

97 A.M. Crine, Notes non publiées d'une conférence sur l'adoption interraciale, Liège, 1986. 98 J. Costa-Lascoux, "Du fantasme à la réalité", in Abandon et Adoption, Autrement, Paris, 1988, p. 172-177.

56

ou l'acceptation - des enfants d'une autre race" 99 . Et c'est ici que se rejoignent les craintes des futurs parents concernant l'origine ethnique de l'enfant et son hérédité. "Jusqu'à il y a une vingtaine d'années environ, régnait la crainte d'une mauvaise hérédité : alors qu'actuellement, il est unanimement proclamé que l'éducation fait tout. Cet aphorisme est -paradoxalement- assorti du suivant : nous- mêmes, pouvons transmettre une hérédité néfaste que nous ignorons", et les auteurs de conclure que "le déni actuel de la crainte d'une mauvaise hérédité coexiste cependant avec une inquiétude latente liée au fait d'introduire dans la lignée des ancêtres et des descendants un élément hétérogène qui va, plus ou moins, adultérer la famille, pour ne pas dire la race."

D - Les fratries

Fréquents sont les cas de fratries placées dans les institutions brésiliennes. Ce qui est en revanche rare, c'est que des candidats adoptants locaux se présentent pour les adopter. L'équipe du tribunal pour enfants de Porto Alegre a pour principe de ne pas séparer frères et soeurs, considérant que ce serait là une perte supplémentaire inutile pour l'enfant. Toutefois, l'expérience a montré que même les familles étrangères acceptent difficilement plus de trois enfants en même temps. Pour ce qui est des fratries de quatre enfants, l'équipe les a placés par groupes de deux dans le même pays, et, quand c'était possible, dans des régions proches géographiquement. Les familles adoptives sont informées de la situation afin de pouvoir y réfléchir avant de prendre leur décision d'adopter. Il faut remarquer que l'aîné(e) d'une fratrie abandonnée possède des caractéristiques tout-à-fait particulières : c'est généralement lui/elle qui, depuis son plus jeune âge, s'occupe de ses cadets et de la maison, jouant ainsi un rôle de parent. Au moment de l'adoption, cet enfant est complètement perdu, parce qu'il ne sait pas ce que signifie être pris totalement en charge par quelqu'un. De leur côté, les nouveaux parents ont de la peine à comprendre ce type de situation si peu familière pour eux. 100

99 M. Soulé et J. Noel, "L'adoption", in S. Lebovici, R. Diatkine et M. Soulé, Traité de Psychiatrie de l'enfant, PUF, Paris, 1985 100 cf. A.M. Crine et S. Nabinger, "Le roman familial des fratries dans l'adoption internationale", in Moi mon frère, moi ma soeur, Dialogue n° 114, Recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille, Paris, 4ème trim. 1991, p.36.

57

Sont courants aussi les abandons de jumeaux ; une grande partie d'entre eux sera confiée à des familles étrangères, faute de candidats locaux disponibles. Malgré tout cela, dans certains cas, frères et soeurs seront inévitablement séparés et la famille dispersée. Un exemple, tiré de notre expérience : d'une fratrie de cinq enfants, un a été adopté par un couple français, une soeur par un couple belge, deux autres frères sont restés dans l'institution au Brésil et l'aîné, lui, a simplement disparu. Des situations comme celle-ci sont fréquentes dans notre milieu !

Il importe de relever que les organismes responsables de la sélection des candidats adoptants doivent prendre des précautions spéciales dans les cas d'adoption de fratries. Si celles-ci sont amenées à devoir s'intégrer à des familles qui en comprennent déjà (enfants biologiques ou adoptés antérieurement), il existe le risque de voir se constituer deux blocs antagonistes, mettant en danger l'équilibre familial 101 et l’équilibre psycho-affectif de tous les enfants.

101 A.M. Crine et S. Nabinger, op. cit., pp. 39-41.

58

Titre II : l'adoption par des étrangers

Chapitre I : Les caractéristiques de l'adoption par des étrangers

La question première est celle de la dénomination même de ce phénomène: adoption internationale, transnationale,

interraciale, "intercountry", adoption par des étrangers, adoption

d'enfants étrangers, nomenclature.

102 aucun standard n'existe dans la

En fait, la principale difficulté en la matière semble être que ce phénomène de passage d'enfants d'un pays à un autre par le biais de l'institution adoptive, s'il concerne de nombreux pays, fonctionne en réalité à sens unique. Car le passage se fait toujours de pays "pauvres" vers des pays "riches" ou, en d'autres termes, il suit un axe Sud-Nord, et plus récemment Est-Ouest 103 .

Comment traduire ce mouvement dans le langage, d'une façon qui soit satisfaisante pour tous les partenaires en présence ?

un des premiers

rencontrés par la Conférence de La Haye de droit international privé dans l'élaboration de la "Convention concernant la coopération internationale et la protection des enfants en matière d'adoption d'enfants d'un Etat à l'autre" 103 Les pays du Tiers-Monde dont provenaient traditionnellement la grande majorité des enfants adoptés en Europe et en Amérique du Nord ont, au fil du temps, freiné la sortie des enfants en raison de diverses contingences socio-politiques. Lorsque le rideau de fer est tombé, les pays de l'Est ont rapidement pris la relève en quelque sorte. "La Roumanie est devenue en une année un point focal international pour l'adoption. Près de 2000 adoptions internationales auraient été prononcées durant les trois premiers mois de 1991. Or on estime que, dans le monde entier, le chiffre annuel d'adoptions internationales oscille entre 18000 et 22000. On peut en déduire que, à ce rythme, l'adoption internationale d'enfants roumains représenterait sur une année plus d'un tiers des adoptions mondiales." Roumanie. L'adoption d'enfants roumains par des étrangers, Rapport d'un groupe d'experts sur la mise en oeuvre de la Convention relative aux droits de l'enfant dans le domaine de l'adoption internationale, élaboré sous l'égide de Défense des Enfants International et le Service Social International, Genève, avril 1991, p.15.

102

Ce

problème

linguistique a été

59

Section 1 : Le développement de l'adoption internationale

Les mouvements massifs d'enfants d'un pays à un autre sont apparus récemment dans l'histoire.

§1. Considérations générales

Les premières adoptions internationales semblent avoir eu lieu en Europe au XVIIème siècle 104 . Aux alentours de 1627, 1500 enfants, orphelins et abandonnés, ont été emmenés d'Angleterre vers les colonies du Sud des Etats-Unis et ont été intégrés dans des familles de colons au titre d'apprentis. C'est au XXème siècle que la pratique de l'adoption internationale s'est développée, suite aux guerres, notamment celle du Viêt-nam. Faut-il s'étonner que ce soit aux Etats Unis que l'on ait adopté le plus d'enfants vietnamiens à l'époque ? Quelques années plus tard, des centaines d'enfants ont quitté le Biafra et l'Inde en raison de la famine et de la surpopulation.

"Deux raisons, à notre avis, sont à l'origine de ce développement très rapide : les nouvelles générations des pays industrialisés, qui n'ont connu ni le colonialisme ni cette xénophobie orchestrée de la Seconde guerre mondiale, sont ouvertes à l'idée de l'étranger grâce aux voyages; et toutes les techniques de communication se sont développées avec une grande rapidité : avion, téléphone, télex,

Dans les pays riches, le phénomène de ciseaux entre le

nombre de postulants à l'adoption et le nombre d'enfants adoptables n'ira que s'accentuant et cela pour des raisons connues : légalisation de la contraception et de l'interruption volontaire de grossesse, acceptation de la monoparentalité maternelle, aides financières et suivi des familles confrontées à des difficultés économiques et psychologiques. Devant la pénurie d'enfants à adopter, se tourner vers des pays à forte démographie mais faible développement - car la contraception y est inconnue et l'avortement condamné par l'Eglise ou illégal - est apparu comme la réponse évidente à ce double désir :

désir d'enfants et désir humanitaire" 105 .

télécopie,

104 F. Pilotti, Las adopciones internacionales en America Latina, Instituto Interamericano del Nino, O.E.A., Montevideo, 1987, p.10

105 B. Trillat et S. Nabinger, "Adoption internationale et trafic d'enfants : mythes et réalités",in Revue

60

La grande impulsion de la "politique" de l'adoption internationale en Europe vient d'un seul homme, Edmond Kaiser, fondateur de Terre des Hommes. A la suite d'un décès familial (enfant mort dans des circonstances dramatiques), il décida de consacrer sa vie à "nourrir

l'enfant qui a faim, soigner celui qui est malade, donner une famille à

En cherchant des familles pour placer les

enfants, Edmond Kaiser découvre ceux qu'il appelle : "les couples orphelins d'enfants" 106 . Le modèle de Terre des Hommes, fondé en Suisse en 1960, s'est exporté dans de nombreux pays européens où, suite à des dissidences et des scissions, il a donné naissance à de nouvelles associations, le plus souvent animées par des couples d'adoptants.

celui qui n'en a pas." (

).

Pendant de nombreuses années, il semble que pour tout un ensemble de raisons, l'adoption internationale se soit essentiellement réalisée en provenance de l'Asie (Inde, Corée, Philippines, Thaïlande) d'où les enfants arrivent vers l'Europe et les USA par milliers chaque année. Progressivement, ces pays ont pris conscience de la nécessité de gérer et contrôler ce processus qui avait pris une ampleur énorme. L'autogestion de la problématique liée à l'enfance abandonnée s'est orientée dans le sens d'une stimulation et d'une priorité aux adoptions nationales (internes) 107 .

Le tableau n°5 met en évidence le résultat de cette politique, à travers l'exemple de l'évolution du nombre de visas délivrés en France à des enfants provenant de deux pays de l'Asie et de deux pays de l'Amerique Latine.

PAYS:

1979

1980

1981

1982

1983

1984

1985

1986

1987

1988

1989

1990

1991

1992

1993

Corée

639

531

478

815

889

822

944

736

242

398

220

167

93

89

89

Sri-Lanka

1

 

7

20

72

126

193

297

153

1

88

198

154

16

86

Bré sil

   

10

23

50

129

225

289

312

539

488

683

54

449

476

Colombie

118

151

171

175

166

231

173

137

107

280

339

332

288

386

334

Tableau n°5

internationale de police criminelle (Interpol), Lyon, janvier/février 1991, p.18 106 D. Spring-Duvoisin, L'adoption internationale. Que sont-ils devenus ?, Ed. Advimark, Lausanne, 1986, p.18. 107 Tel est le sens de l'article 21 de la Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant.

61

C'est à peu près à cette époque en revanche que les adoptions internationales planifiées par le biais d'organismes intermédiaires ont pris un essor marqué en Amérique Latine et, plus particulièrement, au Chili, en Colombie et au Brésil 108 . Tout semble donc fonctionner comme si, sous le poids constant de la demande, certaines portes s'ouvraient pour compenser celles qui se ferment.

En prenant encore le Brésil comme exemple, on constate (tableau 6) l'augmentation impressionnante du nombre d'enfants adoptés dans différents pays au cours de la dernière décennie.

Tableau 6 . Evolution des adoptions d'enfants brésiliens dans différents pays 109

 

Année

1980

1981

1982

1983

1984

1985

1986

1987

1988

1989

Total

Suisse

26

18

21

57

61

60

68

92

83

67

553

U.S.A.

 

62

72

55

117

242

193

148

164

180

1233

France

 

10

23

50

129

225

289

312

539

488

2065

Belgique

       

49

26

25

16

21

44

181

Pays-Bas

       

25

78

56

63

68

70

360

Suède

       

18

25

13

21

23

33

133

Canada

         

8

       

8

Italie

           

507

626

786

950

2869

Allemagne

               

50

75

125

Cumul Pays

26

90

116

162

399

664

1151

1278

1734

1907

7527

Ce tableau ne présente que des chiffres officiels. Dans une majorité des cas, ils sont inférieurs aux nombres réels d'adoptions d'enfants brésiliens réalisées par les pays concernés.

108 V.M. Galaïnena, L'adoption, voyage au bout d'un désir, La découverte, 1988, chapitres V et VI.

109 Informations obtenues par S. Kane (non publié), auprès des institutions suivantes : Suisse - Office Fédéral des Etrangers; U.S.A. - Department of Justice, Immigration and Naturalization Service, Statistics Division; France - Ministère des Affaires Etrangers; Belgique - Ministère de la Justice, Administration de la Sureté Publique, Office

des Etrangers; Pays-bas - Ministerie Van Justitie ; Suède -

NIA

Internationella

Adoptionsfragor; Canada (Quebec) - Ministère de la Santé et

des

l'adoption

internationale; Italie - Ministerio di Grazzia e Giustizia; -

Allemagne

Herkunftsstaaten der Kinder, b) Terre des Hommes, Germany, "statistik".

Sweden,

Satens

namnd

for

Services

a)

Sociaux,

Meldurgen

Secretariat

gam.

11

à

2

Abs.

Ad VermiG,

62

L'exemple de la Belgique est particulièrement éloquent à cet égard. Dans ce pays, il est pratiquement impossible de recenser les adoptions internationales. En effet, le nombre de visas émis pour l'accueil d'enfants adoptés n'est plus guère fiable depuis 1985, année où est entré en vigueur un nouveau Code de la nationalité, accordant d'office la nationalité belge à tout enfant adopté légalement hors du territoire, ce qui a rendu la demande d'un visa superflue pour les enfants brésiliens. De plus, certaines sentences d'adoption rendues au Brésil peuvent être directement transcrites dans le registre d'Etat civil de la localité du domicile des adoptants, sans que le passage par un juge belge soit nécessaire. Tout ceci sans parler des cas où l'enfant adopté a été enregistré comme enfant biologique des adoptants sur base de l'acte de naissance établi à leurs noms par les autorités brésiliennes.

Ce pays n'a instauré aucune procédure d'agrément des personnes préalablement à l'adoption. Dans ces conditions, il n'existe pas de contrôle réel, ni administratif, ni judiciaire, du volume des adoptions internationales réalisées par les ressortissants belges. Les chiffres cités, fournis par le service ministériel chargé de l'octroi des visas d'entrée, sont donc largement sous-estimés. On rencontre une situation similaire au Luxembourg où les données sont également difficiles à rassembler. Malgré ces réserves, ces statistiques mettent en évidence le fait que le nombre d'enfants brésiliens adoptés double pratiquement d'une année à l'autre pour atteindre un total de 7527 adoptions réalisées entre 1980 et 1989.

Les adoptions internationales réalisées par l'Italie entre 1980 et 1985 furent comptabilisées en bloc par le ministère de la justice, sans précision du pays d'origine des enfants. Ce n'est qu'à partir de 1986 qu'un programme statistique plus fin a été mis en place, permettant de faire ces distinctions. On a dès lors pu mettre en évidence les pourcentages suivants qui représentent la proportion d'enfants adoptés du Brésil par des familles italiennes par rapport au total des adoptions internationales réalisées annuellement par ce pays (1ère colonne); les pourcentages calculés de façon similaire pour la France figurent dans la 2ème colonne :

 

Italie

France

1986 32.6

%

13.0

%

1987 39.0

%

18.0

%

1988 37.8

%

22.1

%

1989 40.7

%

20.2

%

1990 34.7

%

24.5

%

63

En 1990, 840 enfants ont été adoptés en Italie et 683 en

France.

Ces dernières années, suite à l'ouverture des pays de l'Est, le flux des adoptions internationales tend à suivre l'axe Est- Ouest plutôt que Sud-Nord. Les pays baltes, quelques semaines à peine après leur prise d'autonomie, signaient déjà des accords d'adoption internationale avec des pays scandinaves.

"A la base même du problème juridique de l'adoption internationale et par-delà tout diagnostic spécifiquement sociologique, on bute sur la diversité législative des Etats, tant sur la forme que sur le fond de l'institution" 110 . La prise de conscience de ce problème au niveau international a commencé il y a presque trente ans déjà. Différentes réunions ont été organisées dans le but de faire se rencontrer les partenaires du processus : représentants des pays d'origine des enfants d'une part, et délégués des pays d'accueil d'autre part.

§2. L'impact des instruments internationaux

Les principales réunions qui font date dans l'histoire de la construction de solutions internationales au problème de l'adoption internationale sont :

1. La convention sur la compétence de la loi applicable et la reconnaissance des décisions en matière d'adoption - La Haye, 15 novembre 1965.

Cette convention n'a été ratifiée que par trois Etats (Suisse, Royaume-Uni, Autriche). Son champ d'application est limité. Elle constitue le premier pas d'une prise de conscience de la nécessité d'organiser les choses à l'échelle internationale.

2. La convention européenne sur l'adoption de mineurs - Strasbourg, 24 avril 1967.

110 D. Badan, Comentarios a la convencion interamericana sobre conflictos de leyes en materia de adopcion de menores, Instituto Interamericano del Nino, O.E.A., Montevideo, 1986, p.14.

64

Ratifiée par 12 Etats, cette convention a pour objet l'harmonisation des législations en vigueur dans les Etats membres du Conseil de l'Europe, par la recommandation de l'introduction de l'adoption plénière dans les diverses lois nationales, sur base du modèle français.

3. La convention interaméricaine sur les conflits de lois concernant l'adoption des mineurs - La Paz, 24 mai 1984.

A cette conférence ont assisté les USA et les Etats d'Amérique Latine; elle constitue une déclaration des revendications des pays d'origine des enfants adoptés.

4. La déclaration de l'Assemblée générale des Nations Unies sur les principes sociaux et juridiques applicables à la protection et au bien-être des enfants envisagés surtout sous l'angle des pratiques en matière d'adoption et de placement familial sur le plan national et international - New York, 3 décembre 1986.

de

recommandations pratiques à l'intention des professionnels et des responsables politiques impliqués dans les différentes formes de placement des enfants dans des familles de substitution.

Cette

déclaration

constitue

une

série

5. La convention de l'Organisation des Nations Unies relative aux droits de l'enfant - New York, 20 novembre 1989.

Dans son article 21, cette convention affirme le principe fondamental de la subsidiarité de l'adoption nationale et internationale, par rapport aux autres solutions de protection sociale de l'enfance.

6. La convention concernant la coopération internationale et la protection des enfants en matière d'adoption d'enfants d'un Etat à l'autre, Conférence de La Haye de Droit International Privé, 29 mai 1993.

Les travaux de cette conférence ont été fondamentaux dans la mesure où ils se veulent adaptés au maximum à la caractéristique essentielle du phénomène que constitue l'adoption internationale, à savoir sa mondialisation. Plus de soixante Etats y ont été représentés.

65

La nouvelle Convention de la Haye, préparée en trois ans sous la direction de M. J.H.A. Van Loon, complète ou remplace celle de 1965, répond à la nécessité pratique d'un instrument nouveau multilatéral et vraiment mondial pour la coopération entre pays d'origine et pays d'accueil en matière d'adoption transnationale et la protection effective des enfants, pas seulement un instrument dédié à l'unification des règles de droit international privé 111 . Le nouveau texte s'applique lorsqu'un enfant résidant habituellement dans un Etat contractant a été , est ou doit être déplacé vers un autre Etat, soit après son adoption dans l'Etat d'origine par des époux ou une personne résidant habituellement dans l'état d'accueil, soit en vue d'une telle adoption dans l'Etat d'accueil ou celui d'origine. La convention ne vise que les adoptions établissant un lien de filiation (article 2).

La convention signée en mai 1993 a pour objet :

d'établir des garanties pour que les adoptions internationales aient lieu dans l'interêt supérieur de l'enfant et dans le respect des droits fondamentaux qui lui sont reconnus en droit international d'instaurer un système de coopération entre les états contractants pour assurer le respect de ces garanties et prévenir ainsi l'enlèvement, la vente ou la traite d'enfants

d'assurer la reconnaissance dans les états

contractants des adoptions réalisées selon la convention (article premier).

Parmi les pays représentés à la conférence diplomatique qui a donné lieu au texte définitif, figurait le Brésil avec une des plus grandes délégations 112 . Ce pays a signé la Conférence le 29 mai 1993 avec le Mexique, la Roumanie et le Costa-Rica. Jusqu'à

111 M.G. Parra-Araguren, Rapport sur l'avant-projet de convention adopté par la commission spéciale, doc. prélim. N.7, conférence de la Haye de droit international privé, bureau permanent de la Conférence, Septembre 1992, pg. 39

112 La délégation brésilienne était représentée par M. l'Ambassadeur A. Arinos de Mello-Franco, accompagné des représentants du ministère des relations étrangères, D. Flusser et H. Povoas, d'un représentant du ministère de la Justice, R. de Mello Ramos, d'un représentant de la Fondation d'Etat du Bien-Etre des mineurs (FCBIA), H. Lewin, du représentant de la Police Fédérale, J. Adauto Duarte et de l'assessuer juridique ad hoc, représentant le ministère public, J.R. Figueiredo Santoro.

66

maintenant, aucun de ces pays n'a ratifié la Convention. Cependant, l'importance de cette convention se situe dans la portée d'un débat international. M. Van Loon a eu le mérite de réussir à faire asseoir à la même table les représentants des pays d'origine et des pays d'accueil, unis dans l'intérêt supérieur des droits de l'enfant, considérant l'enfant comme un sujet de droit et non pas seulement comme un "objet". Cette convention représente certainement le début d'un long chemin pour l'établissement de vraies coopérations entre les autorités centrales de chaque pays et l'établissement de la supériorité des intérêts de l'enfant sur les intérêts immédiats des parents adoptifs.

Pour la partie brésilienne, la centralisation proposée par la convention aux autorités requiert un effort pour adapter les exigences de la convention aux réalités locales et fédérales d'un pays de contrastes et de dimensions continentales 113 . Il est temps d’examiner maintenant ce qui conduit les candidats étrangers à adopter.

Section 2 : Les motivations des adoptants étrangers

Les motifs qui conduisent des étrangers à l’adoption sont des plus variés.

§1. Les motivations habituelles

La première raison d'être de l'adoption internationale est conjoncturelle, elle résulte de la pénurie dans les pays riches (Europe occidentale, Amérique du Nord, Australie) d'enfants adoptables répondant au désir de la majorité des candidats à savoir :

de très jeunes enfants !

"Il y a en France peu d'enfants adoptables. Ils sont grands, handicapés, et eux aussi bien souvent "étrangers"" 114 .

113 selon C.L. Marques, Consideraçoes sobre a nova Convençao de Haia relativa a Cooperaçao International e Proteçao de Crianças em matéria de Adopçao Transnacional, Rapport pour le ministère de la Justice brésilien, Brasilia, déc. 92, p.13 114 J. Noel, "Aspects psychologiques de l'adoption des enfants étrangers",in Revue de pédiatrie, t.XXI, sept 1985,

pp.299-305.

67

Ce motif est avancé par bon nombre de candidats adoptants. La pénurie de nouveaux-nés adoptables a plusieurs conséquences : la longueur des listes d'attente, les délais imposés (5 ans, 8 ans parfois) en cas de demande d'adoption d'un nouveau-né dans leur propre pays qui poussent de nombreux couples à se diriger vers l'étranger, là où "ça va plus vite". Il faut toutefois noter que ce type de motif n'est pas présenté par tous les candidats, certains désirant accueillir expressément un enfant étranger. De toutes façons, et dans les deux cas, un examen plus approfondi des demandes met en évidence une série d'autres motifs plus ou moins conscients qui poussent les couples à adopter un enfant hors de leur pays.

En première place figure bien sûr le souci humanitaire qui amène certaines personnes à ouvrir leur foyer à un enfant démuni.

"Le motif invoqué est généralement charitable et de bon sens : les enfants du Tiers-Monde, démunis de tout et en grand danger de famine ou de mort dans leur pays, se trouveraient mieux dans des familles occidentales aisées qui pourront leur fournir le cadre et l'affection d'une famille" 115 .

"Certains couples qui s'adressent directement au Tiers-Monde (et certains ont parfois volontairement renoncé à procréer eux-mêmes) avancent la nécessité morale de faire tomber les barrières raciales, d'arracher les enfants à un destin sordide : brigandage, prostitution, etc." 116 , en un mot de les sauver.

Le tribunal pour enfants de Porto Alegre a reçu quantité de lettres provenant de couples sans enfant précisant qu'ils n'étaient pas stériles et qu'ils préféraient adopter un enfant plutôt que de le faire, "parce qu'il y a tant d'enfants malheureux dans le monde". Dans un pays où les difficultés de la vie quotidienne sont si grandes, même dans la classe moyenne qui est celle du personnel de l'équipe de placement familial, ce type de motifs surprend et il est difficile à comprendre. Mais la question reste entière de savoir pourquoi l'enfant à sauver doit être celui "du bout du monde" ?

Encore une fois, la réponse est complexe, plusieurs éléments y concourent.

115 M. Soulé et J. Noel, "L'adoption", in S. Lebovici, R. Diatkine et M. Soulé, Traité de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, vol. III, P.U.F., Paris, 1985, p.321. 116 M. Soulé et J. Noel, op.cit., p.303.

68

Ce qui est le plus proche, le plus connu, fait peur. En d'autres termes, et sans que cela soit nécessairement conscient, de nombreux couples préfèrent aller chercher au loin des enfants du type de ceux qu'ils pourraient parfois trouver dans leur pays (comme c'est le cas des enfants âgés par exemple). Ce phénomène se rencontre tant parmi les adoptants brésiliens que parmi les

étrangers. Ainsi les candidats habitant des petites villes de l'intérieur viennent adopter à Porto Alegre, ceux habitant le Nordeste adoptent

Certains avouent leur peur de voir un jour leur

dans le Sud, etc

enfant retrouver sa mère biologique, menace qui leur semble inversement proportionnelle à la distance géographique séparant leur lieu de résidence de celui où l'enfant est né.

Ce motif est aussi présenté par de nombreux adoptants européens, mais chez ces derniers, il se double fréquemment d'une idéalisation excessive de l'enfant "venu d'ailleurs". La représentation de l'enfant abandonné dans leur pays que se font communément ces personnes est celle d'un enfant de mère prostituée, droguée ou débile, de père alcoolique, l'enfant étant de surcroît fruit d'un viol ou d'un inceste. L'enfant qu'on va chercher au loin, en revanche, est souvent imaginé comme donné en adoption par une mère bonne, mais trop pauvre pour pouvoir l'éduquer, sans que des caractéristiques négatives, voire de véritables tares, soient associées à cette pauvreté. Le Tiers- Monde effraie moins que le Quart-Monde, plus familier et donc plus menaçant ! 117

Une autre caractéristique favorisant le choix de tel ou tel enfant à l'étranger est la culture, la religion ou le régime politique de son pays d'origine, pays que, pour des raisons d'ordre personnel et essentiellement idéologique, certains candidats ont particulièrement investi. Il en est ainsi de nombreux petits Chiliens adoptés en Europe par des couples d'intellectuels de gauche ou encore les enfants indiens souvent accueillis par des personnes attirées par la philosophie orientale, adeptes de yoga, etc

117 "La proximité, en France, des enfants que l'on doit visiter et connaître avant de les prendre, donne un relief beaucoup plus impotant à leur passé, à leurs géniteurs

(mauvais parents), à leurs expériences et aux liens qu'ils

la

ont tissés

cigogne (l'emblème de la Corean Airlines est une cigogne)

un enfant qu'on sauve de la mort permet le refoulement de

avec

leur

entourage (

).

Recevoir

de

beaucoup d'angoisses et de craintes (

)",

J. NOEL,

"Aspects psychologiques de l'adoption

des

enfants

étrangers",in Revue de Péd., t.XXI, sept. 1985, p.303.

69

Ces motifs jouent parfois de façon fort confuse et, dans les cas extrêmes, c'est le caractère physiquement différent de l'enfant, son "type" racial, qui attire - consciemment ou non - les candidats. Car si la différence raciale constitue un obstacle pour certains, elle représente pour d'autres une source d'attraits. Il s'agit en quelque sorte de "la fascinante étrangeté de l'autre". Pour les uns, elle cristallise, à leurs yeux et/ou à ceux du monde extérieur, le fait de l'adoption, le fait que cet enfant, pour être à eux, n'est cependant pas né d'eux, et constitue un témoignage de leur ouverture au monde, de leur générosité quelquefois. "Certains adoptants tirent de la dissemblance la possibilité d'affirmer leur qualité d'adoptants, et l'enfant devient la preuve, non plus de leur stérilité mais de leur générosité et de leur valeur" 118 . Le caractère différent de l'enfant rejaillit en quelque sorte sur les adoptants, les distinguant ainsi du reste de leurs semblables.

Chez certains, le degré de visibilité de l'adoption induit par la différence raciale est parfois utilisé comme un moyen de faire l'économie d'une révélation qu'ils redoutent. "Le fait de prendre un enfant dissemblable est parfois plus ou moins sous-tendu par l'espoir de n'avoir pas de révélation à faire. Les parents prêtent aux enfants le pouvoir de faire eux-mêmes les déductions qui leur permettront de se savoir adoptés" 119 .

§2. Le cas particulier des familles "hypertrophiques"

Enfin, pour achever cette réflexion, deux cas particuliers et extrêmes méritent d'être étudiés de façon plus approfondie doivent être mentionnées. Il s'agit , d'une part, des familles hypernombreuses où le nombre d'enfants va de 7 à 24, que l'on peut rencontrer en France, Belgique, Allemagne et Luxembourg, et, d'autre part, celui des familles généralement très nombreuses elles aussi, d'enfants handicapés dont plusieurs sont adoptés à l'étranger.

Un trait particulièrement frappant a été relevé dans plusieurs de ces familles : certains de ces parents ont l'habitude de présenter leurs enfants non par leur prénom d'abord, mais par leur nationalité d'origine. "Voici notre Colombien, Benoît; ici, c'est la Coréenne, "

certaines mères à l'adresse de leurs enfants :"La Colombie et le

ou encore des remarques - humoristiques, certes - de

Amandine,

118 J. Noel, op.cit., p.303. 119 J. Noel, op.cit., p.303.

70

Brésil, arrêtez de vous battre !", ou "Les Blancs et les Noirs, ça suffit, maintenant !". Cette focalisation sur l'origine ethnique ou culturelle des enfants, amusante dans certains contextes, amène cependant certains parents à une véritable généralisation sans appel, autour de laquelle se construit le système relationnel familial. "Les Haïtiens, on n'arrive jamais à savoir ce qu'ils pensent vraiment; avec les "

Guatémaltèques, par contre,

Parlant de familles de ce type, il a été soutenu que "sans nier leur générosité, nous ne pouvons pas mettre leur démarche sur son seul compte. Des facteurs affectifs puissants jouent également : une certaine tendance à l'exhibition, même déniée, n'en est encore qu'un superficiel. Il doit exister souvent des forces affectives archaïques (par exemple besoin d'être comblé par beaucoup d'enfants, en réponse à de très anciennes insatisfactions, besoin de réparer des fautes imaginaires à travers le bonheur donné à ces malheureux, etc.) Une question importante, probablement la seule, est : chacun de ces enfants trouve-t-il encore son compte ? Est-il encore accueilli, écouté, traité comme un sujet ?" 120 . A ces questions, nous pensons pouvoir, au vu de l'expérience qui est la nôtre, répondre dans certains cas, affirmativement. Nous pensons plus particulièrement à un couple qui a trois enfants biologiques, trois adoptés et un en accueil familial. Ces enfants, différents les uns des autres, ont chacun leur place, leurs problèmes aussi, mais guère plus graves que ceux qu'on peut rencontrer habituellement dans les familles exclusivement biologiques. Les parents sont des personnes très idéalistes et ils démontrent par là une certaine contestation face à l'égoïsme de la société, "très riche, très organisée et peuplée de vieux", dans laquelle ils vivent. Ils mènent à la fois une vie personnelle, de couple et de famille - y compris, la famille élargie - heureuse et harmonieuse 121 .

A ce sujet, J.Y. Hayez signale les bons résultats obtenus par de nombreuses adoptions d'enfants handicapés, particulièrement bien encadrées par des équipes de professionnels compétents. Les

limites de l'adoptabilité ne sont pas, selon cet auteur, "liées au statut humain de l'enfant", mais bien aux "ressources humaines des

J. Y. Hayez pense toutefois que "par contre, il faudra

adoptants". (

dire non aux parents porteurs de conflits affectifs importants, en vertu desquels ils chercheront l'enfant à sauver, pour réparer les fautes

)

120 J.Y. Hayez et coll., Un jour, l'adoption, Fleurus, Paris, 1988, p.148. 121 Famille P, résidant au Luxembourg

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qu'ils s'attribuent, ou pour combler le vide d'amour dont ils ont souffert. Il faudra également se montrer très prudent face aux parents peu sûrs d'eux qui, à travers l'enfant handicapé, cherchent l'enfant "docile", qui ne les contredira probablement jamais : cette illusion et leur manque d'audace et de créativité peuvent conduire à trop d'affrontements et de stagnation" 122 .

En revanche, une autre famille de seize enfants, dont plusieurs sont lourdement handicapés, suscite de graves questions quant à l'avenir. En effet, cette famille, de par ses caractéristiques (nombre et type

d'enfants) vit par et pour elle-même, répudiée par la famille élargie et peu intégrée dans les milieux de vie proches (voisinage, collègues

S'il apparaît relativement simple d'entrer dans une

famille de ce type, est-il aussi aisé d'en sortir? C'est ce que nous nous demandons lorsque nous voyons le fils aîné, de personnalité effacée, pour qui la crise d'adolescence reste une notion complètement théorique, à la limite inimaginable, achevant des

Que reste-

t-il des individualités dans le contexte mystique qui garantit la soudure du groupe familial ? Les enfants nous semblent parfois plus "utilisés" comme instruments d'une démonstration permanente à faire au monde extérieur auquel on veut prouver que "c'est possible, ça marche et on est tous heureux !". "Avec ces enfants, c'est Dieu qui est entré dans notre famille", s'exclame cette mère. "Portez votre croix sur la terre, adoptez un handicapé", proclame un responsable d'une association d'adoption d'enfants handicapés. C'est là que réside le plus grand risque des adoptions d'enfants handicapés, souvent sous-tendues par un mysticisme exacerbé.

études d'éducateur spécialisé pour enfants handicapés

de travail,

).

En conclusion, en France, "les pupilles de l'Etat (22000 en 1980) étaient deux fois plus nombreux il y a dix ans (46000 en 1970) et trois fois plus nombreux il y a 20 ans (63000 en 1960)" 123 .

Parallèlement, et pour diverses raisons telles celles antérieurement mentionnées, le nombre des demandes d'adoption ne cesse d'augmenter. "Dans les pays riches, le phénomène de ciseaux entre le nombre de postulants à l'adoption et le nombre d'enfants

124 . Dès lors, rien ne

adoptables n'ira qu'en s'accentuant (

)"

122 J.Y.Hayez et coll., op.cit., p.149.

123 M. Soulé et P. Verdier, "L'adoption", in La santé de l'enfant, Ed. Doin, Paris, 1987.

124 B. Trillat et S. Nabinger, "Adoption internationale et trafic d'enfants : mythes et réalités",in Revue internationale de police criminelle (Interpol), Lyon, jan- fév. 91, p.19.

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semblant réellement faire obstacle au désir des couples en recherche d'enfant, le phénomène de l'adoption internationale devient un phénomène de société, obéissant aux règles de l'offre et de la demande. Aussi comment les diverses législations européennes ont tenté d'encadrer ce phénomène ?

Section 3 : L'importance du trafic d'enfants et le rôle des intermédiaires

§1. Les trafics d'enfants

Dans cette section, on examinera ce que l’on intitule « trafic d’enfants » et qui pose le problème des individus qui se trouvent entre les parents adoptifs et les enfants adoptés.

A - Le problème de la définition du trafic

Selon le Petit Robert, le sens moderne du terme "trafic" est péjoratif. Il se réfère à un "commerce plus ou moins clandestin, honteux et illicite." Au regard du droit français et du droit brésilien, par exemple, la notion de trafic d'enfants n'est pas définie. Le droit pénal mentionne le trafic d'armes, de stupéfiants, d'oeuvres d'art, mais pas celui d'enfants. A ce niveau, une observation nous apparaît essentielle: si le caractère "clandestin, honteux et illicite" d'un commerce d'armes ou d'oeuvres d'art le rend condamnable, il en va tout autrement lorsqu'il s'agit d'enfants.

Le corps humain, et plus encore la personne humaine qui se caractérise par son état indisponible, incessible et inaliénable, est hors commerce" 125 . "Il n'y a que les choses qui sont dans le commerce qui puissent être l'objet de conventions" 126 . En cette matière donc, la notion de commerce à elle seule fait problème. Or, qu'on le veuille ou non, cette dimension mercantile semble bien être inhérente à l'adoption car "l'adoption, c'est un marché, du coeur et de l'amour, mais un marché" 127 tout de même, avec une offre, une demande, des délais d'attente, des catalogues parfois et des tarifs

125 B. Trillat et S. Nabinger, op.cit., p.19. 126 Code civil, art. 1128 in B. Trillat et S. Nabinger, op.cit., p.19. 127 Le Point 3/3/80 in C. Goffaux, L'adoption, Dossier Presse-Ecole, Trim. Actualquarto, Gerpinnes, juillet 1982.

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variables en fonction de la taille (âge), de la couleur (race) et de la qualité (état de santé) ! En matière d'adoption, les pratiques illégales, quand bien même elles sont identifiées, ne sont pourtant pas toujours sanctionnées. Ainsi, un rapt d'enfant sera généralement sévèrement condamné. En revanche, la fausse déclaration de naissance, pratique courante dans de nombreux pays d'Amérique Latine, est rarement sanctionnée.

Mais les pratiques illégales sont minoritaires et la majorité des adoptions internationales sont réalisées par le biais de "filières" légales. Il faut s'inscrire en faux contre le point de vue de nombreuses agences d'adoption européennes qui considèrent que les trafics d'enfants sont toujours le fait de filières indépendantes. Pourtant, les choses sont-elles toujours aussi simples qu'il y paraît ?

Pour pouvoir se concrétiser, ces adoptions requièrent l'intervention de nombreuses personnes, tant dans les pays d'origine des enfants que dans ceux des adoptants. Les honoraires professionnels rétribuant les services de ces personnes ne sont pas fixes, mais le plus souvent laissés à la libre appréciation des intéressés. Jusqu'à quel point pouvons-nous considérer que ces tractations portant sur des êtres humains sont moralement acceptables et licites? A partir de quel moment peut-on parler de trafic?

Nous considérons que trafic d'enfant il y a dès qu'un acte illégal,

attentatoire à son état est commis en vue du transfert de l'enfant d'une personne ou d'une institution à une autre" 128 .

"(

)

Pour l'éminent juriste, J.H.A. Van Loon, "le trafic d'enfants se traduit par un bénéfice pour les intermédiaires, littéralement aux dépens des parents biologiques et des adoptants (dans la mesure où ceux-ci agissent de bonne foi) et, dans un sens plus large, de l'enfant également. Bien que le principe soit assez clair, il n'est pas toujours facile dans des cas concrets de faire le partage entre de telles pratiques et les services d'intermédiaires reconnus légaux et réguliers" 129 .

Les intervenants à l'adoption apparaissent comme de véritables équilibristes ou funambules, que le moindre faux pas peut transformer en "trafiquants". Le rapport de la conférence mondiale

128 B. Trillat et S. Nabinger, op.cit., p.19. 129 J.H.A. Van Loon, Rapport sur l'adoption d'enfants originaires de l'étranger, Conférence de La Haye, 1990.

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sur l'adoption internationale envisagée sous l'angle juridique et culturel qui s'est tenue à Milan en mars 1990 souligne que, "à côté du trafic illégal et puni par la loi, commence à apparaître un "trafic légal", difficile à appréhender et, en même temps, difficile à réprimer; il s'appuie sur les formules archaïques qui persistent dans les législations en matière d'adoption de certains pays en voie de développement" 130 .

B - Des formes de trafic.

Les formes de trafic sont nombreuses : certaines, occasionnelles, sont le fait d'individus isolés. A l'autre extrême, existent des groupes, des réseaux internationaux bien organisés qui travaillent sur une grande échelle.

Nombreux sont les trafics dénoncés par les médias, friands de ce genre de scandales. En voici quelques exemples:

- Une femme pauvre décide de donner son enfant; un couple emmène le bébé et laisse à la mère une somme d'argent "pour l'aider" - Une femme accouche; l'accoucheuse enlève le bébé et dit à la mère qu'il est mort. L'accoucheuse paie alors une autre femme qui fait une fausse déclaration de naissance, puis abandonne aussitôt l'enfant. Celui-ci est alors confié en adoption à un couple - Une petite fille récemment adoptée, dès qu'elle arrive à se faire comprendre dans la langue de son pays d'adoption, raconte que ses parents l'attendent là-bas dans son pays, une religieuse leur ayant dit que l'enfant allait faire des études en Europe - Des enfants sont volés dans la rue, les lieux publics, les maternités, et sont placés en adoption à l'étranger avec de faux documents d'identité

- Certains intermédiaires recherchent les femmes enceintes en fin de grossesse et les incitent à donner leur enfant qu'ils confient ensuite à des adoptants étrangers

- il existe des orphelinats-fantômes remplis d'orphelins-fantômes (en réalité des enfants d'un village voisin, photographiés pour la circonstance) promis en adoption dans quatre ou cinq familles de différents pays. Celles-ci envoient régulièrement de l'argent pour

130 Traffico di Bambini, in Adozione internazionale tra norma e cultura, conférence mondiale, Milano, mars 1990.

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les enfants. Le simulacre peut fonctionner plusieurs années, l'enfant "mourant" par hasard peu avant la date prévue pour son arrivée dans chaque famille adoptive.

"Il faut maintenant s'arrêter sur le rôle des avocats qui, pour certains, ont trouvé là un filon très lucratif", dit H. Rauline car, "il est clair que le métier d'avocat sert de couverture à des trafics d'enfants" 131 . Ces professionnels donnent aux candidats en quête d'enfant une image de sérieux et de fiabilité qui attire les clients. L'auteur cite plusieurs exemples pour appuyer ses dires : "un avocat du Paraguay téléphone à Terre des Hommes pour proposer des enfants de son pays pour 6000 $ "tout compris"; des cabinets de Los Angeles proposent leurs services pour un prix approximatif de 10000 $ et moyennant un délai d'un an selon l'âge et le sexe demandés". Ou encore cet avocat de Fortaleza (Brésil) qui après avoir évoqué un cas précis où l'un de ses confrères avait pris 7200 $ en garantissant la livraison d'un garçon dans un délai de deux mois, "la couleur des yeux et de la peau étant à discuter de vive voix", déclarait : "à ce prix-là, il ne faut pas signer." Cet avocat dit son intention de se retirer "de ce marché où quarante avocats se font concurrence à Fortaleza, alors qu'ils n'étaient que deux il y a à peine quatre ans" 132 . H. Rauline termine sa réflexion expliquant qu'au Brésil, soit l'enfant à adopter est réellement abandonné et vit en institution, auquel cas les services d'un avocat ne sont absolument pas nécessaires; soit l'origine de l'enfant est douteuse et le trafic est alors fort probable.

Au temps de la dictature militaire en Argentine, la technique des

"disparitions" aurait aussi été appliquée à des enfants. "Certains des

avoir été vendus en adoption à

l'étranger, notamment aux Etats-Unis." (

sentaient investis d'une mission sacrée, celle de les élever à l'écart d'une idéologie et d'un contexte familial qu'ils qualifiaient de subversif" 133 .

) Les répresseurs se

petits disparus (

)

)

pourraient (

Le rapport intitulé "Conclusions préliminaires d'une enquête conjointe sur les adoptions transnationales indépendantes", réalisée par Défense des Enfants-International, la Fédération internationale de Terre des Hommes et le Service Social International relève que des

131 H. Rauline, Le trafic d'enfants lié à l'adoption internationale : étude et propositions, étude réalisée pour Terre des Hommes, Lausanne, 1988, p.10. 132 H. Rauline, op.cit., p.11. 133 I. Barki, "Argentine : les criminels de l'adoption", in Abandon et Adoption, Autrement, Paris, 1988, p.120.

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"activités discutables et illicites peuvent être le fait des parents, des agences, des intermédiaires et des responsables officiels, dans les pays d'accueil comme dans les pays d'origine" et ce, "inconsciemment ou délibérément" 134 . Ces "activités" vont des simples manquements à l'esprit de la loi à la falsification de documents en passant par des pressions exercées sur les parents biologiques ou des profits matériels indus.

On voit ici que, à côté du mobile pécuniaire, existent des trafics "par idéologie". Dans le même ordre d'idées, il pourrait exister des trafics par charité, "par amour". En effet, certains prêtres en Amérique Latine proclament qu'un enfant "sera de toute façon plus heureux dans une famille européenne", quelle qu'elle soit, que dans sa famille du Tiers-Monde, alors que d'autre part ces mêmes personnes créent et gèrent des orphelinats grâce aux dons des adoptants européens. Ce mode de fonctionnement ne comporte-t-il pas le risque d'induire l'abandon, l'adoption de certains des enfants étant, en quelque sorte, la condition sine qua non de la survie des autres et, en définitive, de l'institution ? Comme on l'a fait remarquer, "il y a des pays qui ne font rien et ce n'est donc pas un hasard si on trouve la plupart des scandales en Amérique Latine" 135 .

La tendance est de confondre - et les médias jouent à ce égard un rôle capital - adoption internationale et trafic d'enfants. Et ce, tant dans les pays d'accueil que dans les pays d'origine des enfants. Derrière toute démarche d'adoption, se cache un fantasme de transgression, de vol d'enfant, et ce, tant chez les adoptants que chez les responsables des pays d'origine pour qui voir "leurs" enfants partir à l'étranger constitue un échec. Tout ceci se joue au niveau de fantasmes et non - heureusement - de la réalité 136 .

Toutefois, s'il est abusif d'assimiler purement et simplement adoption internationale et trafic, il n'en reste pas moins vrai qu'il existe un risque non négligeable de "dérapage" lorsque des processus aussi délicats et complexes sont pris en charge par des personnes peu qualifiées agissant en l'absence de contrôle. Comme on l'a écrit,

134 DEI, FITdH et SSI, op.cit., p.13. 135 H. Rauline, op.cit., p.18. 136 A ce propos, mentionnons encore un autre "fantasme" très répandu en matière d'adoption internationale : celui de son utilisation en vue de prétendus trafics d'organes. Une commission dépêchée par la Fédération Internationale des Droits de l'Homme en 1988 pour enquêter sur la réalité d'un tel trafic au Guatémala et au Honduras (1987) n'a pu réunir aucune preuve en ce sens.

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"l'adoption est en soi déjà une manière de lutter contre une

le droit doit encore compter

avec les pièges plus subtils que constituent les détournements de l'institution ou l'utilisation, en amont du contrôle judiciaire, de la détresse des couples et des mères qui abandonnent" 137 .

privatisation croissante de la filiation, (

)

Des personnes jouent un rôle capital dans le déroulement des adoptions : les intermédiaires.

§2. Les intermédiaires de l'adoption

L'adoption d'un enfant suppose qu'entre la(les) personne(s) désireuse(s) d'adopter et l'enfant, va obligatoirement prendre place un tiers. Il s'agit d'une, ou plus généralement, de plusieurs personnes, qui peuvent avoir des statuts et des compétences très différents selon le cas.

Le rapport de Défense des Enfants International, de la Fédération Internationale Terre des Hommes et du Service Social International sur les adoptions transnationales indépendantes définit l'intermédiaire comme "tout particulier ou organisation qui, sans être autorisé à placer des enfants en vue d'adoption, intervient néanmoins d'une manière ou d'une autre dans la procédure d'adoption" 138 . Ce rapport distingue les intermédiaires des pays d'origine - "toute une gamme de particuliers et d'organisations peuvent agir comme intermédiaires, y compris des non- professionnels, des professionnels (avocats, magistrats, médecins et assistantes sociales) et des institutions (hôpitaux, maternités, orphelinats)" - de ceux des pays d'accueil : avocats, le plus souvent, "personnes proches par leur métier des questions touchant à l'adoption (assistantes sociales, par exemple)" ou "personnes étrangères à ce domaine" 139 . Nous optons pour une conception plus large du terme. "Nous entendons par intermédiaire toute personne,

137 P. Murat, "Le droit face au désir d'enfant, Enfants

procréation

médicalement assistée",in Informations Sociales N° 12, Paris, juin-juillet 1991, p.28.

Fédération

Social

International, Conclusions préliminaires d'une enquête conjointe sur les adoptions transnationales indépendantes, Genève, mars 1991, p.4.

Internationale

désirés,

enfants

des

demandés;

adoption,

138

Défense

Enfants-International,

des

Hommes,

Terre

Service

139 D.E.I., FITdH et S.S.I., op.cit., p.5.

78

professionnelle ou non, qui intervient de façon directe, soit isolément, soit en équipe, dans la concrétisation du processus d'adoption internationale et ce, tant dans le pays des adoptants que dans celui des adoptés" 140 .

A - La voie privée et la voie institutionnelle 141

"Le domaine de l'adoption internationale est encore un "espace vide" où tous les cas de figure sont possibles : des contacts informels entre intermédiaires isolés, travaillant de façon purement privée, jusqu'à la collaboration planifiée entre institutions officiellement agréées et aux accords bilatéraux entre pays, en passant par les diverses combinaisons entre ces différents pôles" 142 . En Amérique latine, par exemple, dans la filière privée, on trouve des avocats, des médecins, sages-femmes, prêtres et religieuses, agents consulaires, associations privées (crèches, orphelinats, etc.). Ces personnes travaillent de façon occasionnelle ou systématique (bureau d'avocats). Dans la voie institutionnelle fonctionnent les services officiellement habilités à traiter de cette matière. Il s'agit d'organismes gouvernementaux ou para-gouvernementaux, comme les tribunaux, les organisations de protection de l'enfance, diverses fondations. Des combinaisons de ces deux modalités de fonctionnement sont fréquentes : ainsi, certaines crèches brésiliennes, co-subventionnées par l'Etat, ont recours aux services d'avocats locaux pour gérer les dossiers d'adoption de certains des enfants qu'elles hébergent par des couples étrangers.

Le Brésil n'a aucune politique d'adoption : à peine répertorie-t-on quelques recommandations au niveau de certains Etats. Dès lors, chaque administration examinera à sa façon les demandes qui lui sont adressées. Les services qui reçoivent les dossiers, qu'ils soient publics (tribunaux et FEBEM) ou privés (crèches et orphelinats) ont chacun une série de critères qui leur sont propres. Certains

140 S. Nabinger et A.M. Crine, Les intermédiaires, parents de l'ombre, Accueillir, Adoption internationale, Bulletin du S.S.A.E. N° 172-173, Paris, septembre-octobre 1990,

p.25.

141 Ce que nous dénommons "voie privée" correspond à l'appellation "adoption indépendante" utilisée par la Conférence de La Haye de Droit International Privé et les rapports de : Defense des Enfants International, Fédération International de Terre des Hommes et Service Social International. 142 S. Nabinger et A.M. Crine, op.cit., p.26.

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organismes brésiliens, par exemple, n'acceptent pas de considérer les demandes émanant de personnes célibataires, de couples ne disposant pas de certificat médical de stérilité ou encore, de familles ayant déjà des enfants biologiques, et ce, en dépit du fait que la loi permette l'adoption dans tous ces cas. Parfois, les critères utilisés dans la sélection des candidatures sont d'ordre philosophique : les oeuvres chrétiennes ne considèrent généralement que les demandes introduites par des familles de religion catholique. Certaines institutions, enfin, sont hostiles à l'adoption internationale et préfèrent que les enfants restent là où ils sont.

En Europe, dans une majorité de pays, une prise en charge au niveau de l'Etat sous la forme d'une procédure obligatoire de sélection des candidatures d'adoption (nationale ou internationale) connue sous le nom d'agrément (France), idoneita (Italie), B.P.K. (Pays-Bas), a été mise en place.

A côté de ces services d'Etat existent des organismes d'adoption dont le rôle est essentiellement d'aider les candidats à trouver l'enfant qu'ils souhaitent. Ces derniers sont organisés selon deux grands modèles : celui de l'agence, prédominant dans les pays nordiques, et celui de l'oeuvre que l'on rencontre essentiellement en France, Belgique, Suisse, Italie,

L'agence est un organisme de taille relativement grande, qui emploie de nombreux professionnels et travaille de façon structurée, avec des ressources financières importantes. L'oeuvre, au contraire, fonctionne essentiellement grâce à des bénévoles - bien qu'elle ait également recours, le plus souvent, aux services de quelques professionnels. L'oeuvre est en général dirigée par un couple d'adoptants. La "philosophie de travail" de ces deux types d'organismes tend à être très différente. Les premiers placent un nombre élevé d'enfants, principalement des bébés ou des enfants très jeunes. Les seconds placent généralement beaucoup moins d'enfants, mais ce sont souvent des enfants beaucoup plus difficiles à placer, enfants grands, "typés", et parfois même handicapés. Les oeuvres veulent, par l'adoption, "sauver les enfants du Tiers-Monde"; "le ton est humanitaire et souvent passionné. Un véritable militantisme existe" 143 . Dans la majorité des pays européens, une législation réglemente le fonctionnement des organismes intermédiaires d'adoption comme dans les pays scandinaves, en France, en Italie, etc. Néanmoins, la situation est relativement

143 S. Nabinger et A.M. Crine, op.cit., p.26.

80

différente dans chaque pays 144 . Dans le cas d'adoption internationale, les organismes doivent obtenir une autorisation à deux niveaux : d'abord dans leur propre pays, et ensuite dans le pays d'origine des enfants que ces organismes placent en adoption. Le plus souvent, la seconde autorisation est subordonnée à la première, les institutions des pays d'origine exigeant que leurs collaborateurs dans les pays d'accueil soient agréés par les autorités compétentes de leur Etat. Les services rendus par les organismes d'adoption sont différents d'un pays à l'autre et d'un organisme à l'autre. Il peut s'agir de l'information des candidats adoptants, de la sélection des candidatures, de la préparation à l'arrivée de l'enfant, de la participation au processus d'apparentement enfant/parents, l'escorte éventuelle de l'enfant depuis son pays d'origine jusqu'au pays d'accueil, de la surveillance du placement pendant un laps de temps variable et de l'envoi de rapports d'accompagnement aux autorités compétentes du pays d'origine.

B - L'importance des intermédiaires au niveau fantasmatique

Quels que soient la compétence et le statut des intermédiaires, ils occupent dans l'imaginaire des parents et, par la suite, dans celui de l'enfant, une place capitale. Leur rôle apparaît particulièrement important dans l'adoption internationale. En effet, face aux problèmes causés par la distance géographique, les différences de langue et de culture, etc., les adoptants étrangers éprouvent lors de leur séjour au Brésil, une très forte anxiété face à un monde qui leur est inconnu.

On a pu observer différentes manifestations de cette angoisse. La majorité des adoptants quittent rarement leur hôtel et ne s'éloignent pas d'un périmètre restreint délimité par le tribunal et l'hôtel. Certains ne défont pas leurs valises durant tout le séjour; d'autres portent deux montres, l'une indiquant l'heure locale et la seconde, celle de leur pays. L'angoisse est telle, chez certains, qu'ils en perdent parfois tout sens des réalités. Dans ces conditions, ils établissent des contacts privilégiés avec une ou deux personnes qui vont devenir les véritables dépositaires de leur angoisse. Un engagement affectif intense est presque toujours présent dans cette relation et, jusqu'à un certain point, il est nécessaire. C'est à travers les yeux et les paroles de l'intermédiaire que les parents vont appréhender la

14