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© G. Mazet-Roux - CSeM

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Rupture

tsunami

dans l’océan Indien

Hélène Le Meur

est journaliste à la Recherche (sciences de la Terre).

est journaliste à la Recherche (sciences de la Terre). et modélisent ce séisme complexe des semaines

et modélisent ce séisme complexe des semaines de travail pour le préciser. Ils tenteront aussi de répondre à d’autres questions cruciales : comment ce gigantes­ que bouleversement et son cortège de répliques ont­ils modifié la distribution des tensions dans la région ? Une nouvelle zone à risque très élevé se dessine­t­elle ? Une chose est sûre, un tel événement peut se reproduire dans un, cent ou mille ans. Comment s’y préparer ? Mi­janvier, l’Unesco a annoncé la mise en œuvre d’un réseau d’alerte dans l’océan Indien en juin 2006. Les vues des satellites, qui ont photographié le phénomène comme jamais, donnent une idée des modifications topographiques du paysage et fourniront des données

pour mieux comprendre le phénomène.

Les répliques présentées sont celles analysées par le Centre sismologique euro-méditerranéen (CSEM) jusqu’au 16 janvier.

L a Terre a trem­ blé comme elle ne l’avait pas fait depuis quarante ans, provoquant,

le 26 décembre 2004, la catas­

trophe que l’on sait en Asie du Sud­Est. Un mois plus tard, le bilan est lourd, avec environ 280 000 morts. Au large de la pointe nord­ouest de l’île de Sumatra, c’est un séisme de magnitude 9 qui a rompu le plancher océanique et généré un tsunami d’une ampleur rare. Cette région, où la plaque océanique indo­ australienne s’enfonce sous la plaque continentale eura­ sienne à une vitesse d’environ 5 centimètres par an, est coutumière des séismes. Ils relâchent brutalement les tensions qui s’accumulent progressivement sur cette frontière de 4 000 kilomètres de long. C’est ce qui s’est passé à 7 h 58 à Sumatra le 26 décembre. Dans les heures suivantes, des centaines de répliques – les séismes consécutifs à la secousse principale – ont été

enregistrées sur une zone de plus de 1 000 kilomètres, jusqu’aux îles Andaman. Les premières estimations de la longueur de la faille qui

a cassé ont varié entre 400 et 1 000 kilomètres. Cette

longueur est encore très discutée, tout comme l’ampleur du glissement, estimé à une dizaine de mètres. À ce jour, le scénario précis de la rupture sismique, qui semble avoir duré au moins quatre minutes, n’est toujours

pas connu. Il faudra aux spécialistes qui décryptent

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portfolio tsunami 64 Gleebruk  t = 6 min Hauteur des vagues (en cm) -200 -20

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Gleebruk  t = 6 min Hauteur des vagues (en cm) -200 -20 -1 0
Gleebruk
t = 6 min
Hauteur des vagues (en cm)
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© hélène hébeRt/Cea

Gleebruk,

Sumatra

La modéLisation numérique de La propagation du tsunami, ci-contre, montre que la pointe nord- ouest de l’île de sumatra, en particulier le village de Gleebruk, a été la première touchée. seulement quelques minutes après le séisme. le mouvement de l’eau est calculé à partir de la déformation du fond

de la mer déduite du déplacement sismique initial. outre leur caractère spectaculaire, les images prises par le satellite américain Quickbird avant et après l’événement (les 12 avril 2004 et 2 janvier 2005) sont autant d’informations pour améliorer la modélisation du train de vagues à l’échelle du rivage, bien plus complexe à réaliser qu’en océan profond. Hélène Hébert, du CEa, à qui l’on doit ces simulations, travaille en particulier à prendre en compte la nature du sol. Celle-ci peut jouer un rôle important mais, faute de données, reste très difficile à appréhender. Dans le village de Gleebruk, seules les collines boisées ont été épargnées, tout le reste a été balayé. puis l’eau s’est engouffrée dans l’estuaire.

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© PhotoS diGitalGlobe

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© Choo youn-konG/aP/SiPa

d i G i t a l G l o b e © Choo youn-konG/aP/SiPa portfolio
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Banda Aceh, Sumatra

Banda aceh  t = 11 min Hauteur des vagues (en cm) -200 -20 -1
Banda aceh
t = 11 min
Hauteur des vagues (en cm)
-200
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queLques minu- tes pLus tard,

c’est au tour de la ville principale de la pointe nord de l’île de suma- tra, Banda aceh, d’essuyer l’arri-

vée des vagues. les images avant et après (23 juin et 28 décembre 2004) mon- trent un impressionnant gain de la mer sur la terre. Quelle en est la cause ? l’île, située à l’aplomb de la plaque plongeante, s’est-elle à ce point affaissée au moment du glissement de la faille, ou est-ce le tsunami qui a dégagé toute une partie du sol assez meuble ? les résultats des mesures Gps devraient nous éclairer. pour l’instant, il est difficile de faire la part des dom- mages liés au tremblement de terre de ceux liés au tsunami. De plus, ces images ne sont pas prises à la même saison. pour mieux compren- dre l’événement, des équipes de scientifiques sont parties sur le terrain repérer et mesurer la hauteur maximale atteinte par l’eau sur la côte. le premier ordre de grandeur évoqué est de 20 mètres.

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portfolio portfolio portfolio tsunami Kalutara, Sri lanka  Kalutara t = 2 h 17 min
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Kalutara,
Sri lanka
Kalutara
t = 2 h 17 min
Hauteur des vagues (en cm)
-200
-20
-1
0
1
20
200
Le sri Lanka est
touché pLus de
2 heures après.
la zone de Kalu-
tara, au sud de la ville de Colombo, est dévastée
par le train de vagues qui enrobe l’île pour remonter
sur la côte ouest. le cliché de gauche date du 12 avril
2004, celui de droite du 26 décembre 2004, à 10 h40,
heure locale. Cette image a été réalisée un peu plus
de 4 heures après le séisme. le gros du tsunami est
déjà passé. l’eau a tout envahi. mais les vagues
de flux et de reflux se poursuivent. En haut de la
photo la mer se retire encore de 400 mètres. C’est la
première fois que le phénomène est ainsi observé
par satellite. là encore, ces images vont être utiles
pour tester les modèles. tout comme les mesures
exceptionnelles réalisées par les satellites Jason et
topex-poséidon qui ont détecté les 50 centimètres
de hauteur de vague en plein océan.
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Alerte sur l’alerte

Que se passe­t­il en temps réel dans un centre opération­ nel d’alerte au tsunami, tels ceux qui surveillent l’océan Pacifique, sous la houlette du Pacific Tsunami Warning Center (PTWC) [2] dès qu’un séisme est détecté par leur réseau de capteurs sismiques ? Les signaux enregistrés sont analysés de manière à localiser la secousse et à déter­ miner sa magnitude qui reflète l’énergie libérée sous forme d’ondes sismiques. Celle­ci est directement reliée aux dimensions de la faille activée et à l’ampleur de son mouvement dont dépend l’occurrence d’un tsunami.

saturent. Le 26 décembre, la magnitude du séisme a ainsi d’abord été sous­estimée. Par exemple, cent minutes après la secousse, le Centre sismologique euro­méditerranéen, le centre opérationnel d’alertes sismiques européen basé en France, annonçait un séisme de magnitude de 8,2. Et la première estimation du PTWC était une magnitude de 8. Mais les solutions existent pour parer ce problème. Un dispositif local, utilisant une méthode de calcul de magni­ tude adaptée à ces fortes secousses, dénommé «Tremors» a été développé pour l’alerte au tsunami et a fait ses preu­ ves dans le Pacifique depuis des années [3]. Pour améliorer la prévision fondée sur les données sis­ miques, une deuxième étape consiste à vérifier qu’un tsu­ nami est bien détecté par les marégraphes ou des capteurs de pression sous­marins. Le réseau américain « Dart », un dispositif de 6 capteurs sur le fond marin reliés à des bouées qui transmettent les données en temps réel par satellite, a ainsi été déve­ loppé dans le Pacifique [4]. Cette vérification est parti­ culièrement précieuse pour

lever les fausses alertes. Enfin, dernier volet, la diffu­ sion de l’alerte nécessite une infrastructure et des procé­ dures bien huilées… qui ont cruellement manqué quand, deux heures après le séisme,

le PTWC à Hawaï a tenté d’avertir les pays à qui l’alerte aurait encore été utile. Le système d’alerte dans l’océan Indien annoncé mi­jan­ vier par l’Unesco pour juin 2006 vise principalement à transférer les connaissances et les expériences acquises dans le Pacifique. Ce dispositif dit « régional » était déjà en discussion. La catastrophe a accéléré la décision. Le coût de l’infrastructure scientifique (sismomètres, capteurs de pression sous­marins, marégraphes, centre régional d’alerte) est estimé à 30 millions de dollars, et le coût annuel d’entretien à 1 à 2 millions de dollars. Celui des centres nationaux n’est pas comptabilisé [5]. L’un des pères du dispositif Tremors, Jacques Talandier, est surpris de la part accordée au réseau très coûteux de balises d’eau profondes. « L’urgence est d’installer un réseau de stations sismiques adéquates, peu onéreuses (un sismographe performant et un calculateur PC sus- ceptible de diffuser une alarme) – largement éprouvé et rapide à mettre en œuvre », réagit­il.

F ace à l’ampleur du sinistre se pose toujours l’inévitable question : pouvait­on prévoir ? Qu’un séisme de cette ampleur dans cette zone

provoquerait une catastrophe n’était pas très difficile à prédire. En revanche, prévoir le séisme lui­même demeure impossi­ ble. Bien sûr la région est propice à ce type d’événements, un article récent décrivait cette zone comme parti­ culièrement sous tension [1]. Mais casserait­elle en petits segments pro­ voquant des séismes de magnitude 6 ou 7, ou sur de plus grandes sections donnant lieu à des secousses de magnitude 7,5 ou 8 capables de géné­ rer un tsunami* dangereux ? Ce n’est malheureusement qu’au moment de la secousse qu’on peut le savoir. C’est tout le problème du système d’alerte opérationnel qui n’existait pas jusque­là pour les tsunamis dans l’océan Indien. Pour qu’un tremblement de terre déclenche un tsunami, la faille qui casse doit se situer sous l’océan ou proche de la côte, et son mouve­ ment provoquer un déplacement

vertical de la colonne d’eau. Elle peut être localisée à 30 kilomètres de profondeur, comme celle qui a cassé le 26 décembre. L’important est la déformation du fond de la mer qui se transmet intégralement à la colonne donnant naissance au tsunami, c’est­ à­dire à une série de vagues à peine perceptibles au large (quelques dizai­

nes de centimètres d’amplitude sur des dizaines de kilomètres). Ces vagues sont capables de se propager jusqu’à 800 kilomètres à l’heure par grands fonds. Mais, dès qu’il y a moins d’eau, la vitesse chute jusqu’à 30 kilomètres à l’heure en bord de côte, l’énergie se concentre dans un volume réduit, les vagues gagnent alors en amplitude. À l’approche du rivage, elles peuvent ainsi se dresser en murs de 10 mètres de haut. Le phénomène peut durer plusieurs heures – des vagues inondant les côtes toutes les dix à vingt minutes. La plus importante est en général l’une des cinq premières. Et la mer peut rester pertubée jusqu’à parfois une journée.

détaiL des vagues de refLux sur la côte de Kalutara au sri lanka. les terres
détaiL des vagues de
refLux sur la côte de
Kalutara au sri lanka.
les terres sont déjà com-
plètement inondées, et
la puissance du reflux
reste impressionnante.
© diGitalGlobe

Pour une même magnitude l’ordre de grandeur du tsunami peut varier de 1 à 5, selon, entre autres, la géométrie de la faille

Une fois ces paramètres déterminés, s’ils concor­ dent avec les critères de déclenchement de tsu­ nami, l’alerte est donnée. On l’aura compris, les

toutes premières estima­ tions sont cruciales. «Or, il n’y a pas forcément qu’une seule

solution. Pour une même magnitude, l’ordre de grandeur du tsunami peut varier de 1 à 5 en fonction du glissement, de la profondeur du tronçon de la faille et de sa position par rapport au rivage », explique François Schindelé du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et président du groupe international de coordination du système d’alerte au tsunami de l’Unesco. L’analyse avant l’alerte nécessite donc des vérifications de la part d’un spécialiste. C’est particulièrement vrai en cas de forts séismes, car au­ dessus d’une magnitude de 8,5 à 8,8, les échelles habituelles

*un tsunami peut

aussi être provoqué par une éruption volcanique, un glissement de terrain, la chute d’une météorite, toute perturbation qui affecte la colonne d’eau dans son entier. Contrairement aux raz-de-marée qui sont des perturbations de la surface de l’océan dues à des causes météorologiques.

[1] M. Simoes et al., J. Geophys.Res., 109, B10402, doi:10.1029 /2003JB002958, 2004.

[2] www.prh.noaa.gov

/ptwc/

[3] Jacques Talandier, « Mesures des séismes :

une nouvelle approche », La Recherche, avril 1992, p. 486.

[4] pmel.noaa.gov

/tsunami/Dart/

[5] ioc.unesco.org/itsu/

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tsunami

François Schindelé, qui participe à la définition du sys­ tème d’alerte, défend pour le long terme un projet très ambitieux : « L’idée est de comparer les mesures faites en temps réel par les bouées à une base de données fournie par des modélisations réalisées au préalable pour diffé- rents scénarios. Et de réussir à le faire à l’échelle d’une baie ou d’un port en temps quasi réel .» C’est un moyen de s’affranchir de la modélisation complète de la propa­ gation du tsunami, trop gourmande en temps de calcul pour être faite en temps réel. Dans l’océan profond l’évolution étant relativement simple, la simulation n’exige pas une description très fine. Un modèle avec un maillage assez grossier, des carrés de quelques kilomètres de côté, suffit. « Mais le passage à l’échelle de la baie ou du port, où la géométrie

et la topographie précises des fonds marins sont décisives,

requiert un pas de grille de l’ordre de 20 à 30 mètres », précise Hélène Hébert, spécialiste de la modélisation des

tsunamis au CEA. De plus, il faudrait avoir auparavant

rassemblé toutes les données topographiques sous­mari­ nes et sur la côte. C’est un

travail de longue haleine, et, à l’échelle d’une baie,

les temps de calcul restent encore prohibitifs. Selon H. Hébert : « Le tsunami

a atteint le Sri Lanka un

peu plus de deux heures après le séisme. La modélisation fine sur une baie donnée prendrait peut-être trois jours. Cela dit, l’avènement de nouveaux calculateurs et l’amélioration des codes de calcul sont en train de réduire sérieusement ces heures de calcul.» Même sans atteindre ces objectifs, le système d’alerte ne peut fonctionner qu’avec un centre régional pour l’océan Indien relayant les informations à des cen­ tres nationaux. Ce qui signifie que chaque État concerné doit se doter des moyens de modélisation et acquérir les données nécessaires. Sans oublier l’infrastructure nécessaire à la diffusion de l’alerte. Pour expliquer tout cela aux autorités des différents pays, un projet va être présenté et discuté au printemps pour être mis en place d’ici à juin 2006. Mais il faut être clair, quand un séisme proche de côtes habitées déclenche un violent tsunami, aussi performant soit­il, un système d’alerte ne peut pas grand­chose pour les populations riveraines. Le délai est trop court. La côte de Sumatra a été dévastée en quelques minutes. Pour les populations riveraines, le seul mode de préven­ tion possible est l’éducation. On l’a vu, seule la bonne réaction immédiate est salutaire. Dans le Pacifique, les populations l’ont appris : lorsqu’un séisme est ressenti ou que la mer présente des signes anormaux, qu’elle se retire sur une distance inhabituelle par exemple, il faut fuir le rivage et gagner les hauteurs.  H. l. m.

Chaque État concerné doit se doter des moyens de modélisation et acquérir les données nécessaires

à l’efficacité du système d’alerte

nécessaires à l’efficacité du système d’alerte pour en savoir plus  www-dase.cea.fr/actu

pour en savoir plus

www-dase.cea.fr/actu /dossiers_scientifiques/

2004-12-26/index.html

www.ipgp.jussieu.fr/

www.insu.cnrs.fr/web

/article/index.php

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