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PierreBayard, voyageur casanier Avec «Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?», l’écrivain

PierreBayard, voyageur casanier

Avec «Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?», l’écrivain réaffirme la puissance de la description littéraire

réaffirme la puissance de la description littéraire Enrique Vila-Matas écrivain J e suis dans un vieux

Enrique Vila-Matas

écrivain

J e suis dans un vieux ballon qui se dirige vers Königsberg, rebaptisée parlesRussesKaliningrad. Silence absolu, calme complet, unique- ment perturbé par les craque-

ments de l’osier qui m’emporte. Le vol est si tranquille que je me remé- more une aventure intellectuelle d’autrefois. Peut-être avez-vous pensé que c’est celle d’Emmanuel Kant qui passa sa vie à Königsberg, sa ville na- tale, et refusa de voyager par, disait-il, manque de temps. Non, l’anecdote que je me remémo-

re est liée à André Gide, au tout jeune Gide qui venait d’écrire Le Voyage d’Urien (1893), dont la dernière partie avait fait l’objet d’un tiré à part au titre séduisant, Voyage au Spitzberg. On raconte qu’un jour il alla voir son pro-

tecteuradmiré,Mallarmé,etluiendon-

naun exemplaire.Mallarméle regarda d’un air désarçonné. Comme le titre le suggérait, il avait cru qu’il s’agissait d’un voyage réel. Quand, quelques

jours plus tard, il revit le jeune Gide, il lui dit: «Ah, comme vous m’avez fait peur! Jecraignaisque vousne soyezallé là-bas pour de vrai! » Aujourd’hui, cette anecdote risque de ne pas être comprise dans toute sa subtilité, car nous nous sommes habi- tués à réduire les différences entre fic- tion et réalité. Avons-nous raison ? Je ne veux pas inventer ici des catégories, moins encore dégrader la « réalité », maisje tiens à préciser quema sympa-

thiepenchetoujourspluspourl’imagi-

nation quepourle document.Afinque les choses soient plus claires, je vais prendre un exemple, le récit d’un ins- tant pour lequel j’ai de la sympathie:

unjour,lepoèteW.H.Auden traversait les Alpes avec des amis et lisait attenti- vementunlivre, tandis que sescompa- gnons n’arrêtaient pas de pousser des cris d’extase tant le paysage était majestueux; il détacha pendant un dixième de seconde ses yeux des pages, regarda par la fenêtre du wagon et reprit sa lecture en disant : « Un regard suffit largement. » Cet épisode me rappelle don Qui- chotte qui saisit des éclats de la réalité etlaissel’imagination fairele reste. Ou

Lao-tseu, spécialiste des voyages inté- rieurs : « On connaît le monde sans pousser la porte./ On voit les chemins du ciel sans regarder par la fenêtre./ Plus on va loin, moins on apprend.» Je reviens à l’imagination du chas- seur d’éclats, celle qui se trouve au cen- tre du nouveau livre de Pierre Bayard, Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?, où apparaît l’hypothèse qu’il est plus facile de parler savamment et avec de pluslarges connaissances d’un lieu où l’on n’est pas allé que de parler delui après avoir faitlabêtise dele visi- ter.Malgré tout,jecontinue à glisser en ballon vers Kaliningrad. Je ne m’at- tends pas à voir grand-chose, mais je ne peux pas arrêterle ballon. Quant à ma manière préférée de voyager, je dirai simplement que, très

MILES HYMAN
MILES HYMAN

souvent, sans bouger de chez moi, j’écris au préalable ce que je vais vivre dans le voyage le plus immédiat que j’ai en vue et que, arrivé àmonpoint de chute, j’essaie – en général avec suc- cès – de vivre ce que j’ai écrit. Cela dit, je crois que je dois ajouter que ma tendance à lire tout ce qu’écrit Bayard (y compris Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?) m’amène maintenant à me poser une question:

pourquoi n’ai-je à aucunmoment don- nélapreuvequej’avaislucelivre?Sij’ai agi ainsijusqu’àmaintenant,c’est sûre- ment parce que, depuis que j’ai com- mencé à parler de ce livre, je n’ai pas arrêtédesentirquemonimagination,à la différence du ballon dans lequel je

dre rapidementmon objectif, à cheval entrelesdeux tendances entrelesquel-

les je crois me débattre: ne pas voya- ger ou ne pas voyager. Le dilemme semble une double négation redon- dante,mais cen’est qu’une apparence. Il y a ceux qui ne voyagent simple- ment pas et ceux qui ne voyagent pas du tout et savent cependant tout sur les lieux où ils ne vont pas. Parmi les cas évoqués par Bayard,

JulesVerneestpeut-êtreleplusparadig-

matique. Mais il en est d’autres qui ne

sontpasànégliger:lestechniquesvoya-

geuses de Chateaubriand ou celles du grand Emmanuel Carrère, les cas extra- vagants de Cendrars ou de Karl May… J’aisurtout été émuparlecasd’Edouard Glissant qui montre à quel

point est fragile la frontière

quiséparevoyageetnon-voya-

ge. Voulant écrire un livre minutieux sur l’île de Pâques,

mais ne pouvant s’y rendre en raison de problèmes de santé,

Glissant avait trouvé un moyen astucieux d’y aller: y envoyer sa femme, Sylvie Séma, pour qu’elle lui rapporte des informations sur tout, et lui, bon voyageur casanier, était resté dansle fauteuil de samaison. Aumoment d’écrirelelivre, grâce à une compénétration admirable entre eux, Glissant arriva avec son écriture à une extrémité impressionnante: en savoir plus sur n’importe quel coin de l’île de Pâquesqueleplussavantdesesnatifs. p

Techniques voyageuses de Chateaubriand, cas extravagants de Cendrars ou de KarlMay

suis, ne pouvait pas voler très haut car unpoidspesait surmoi:avoirlulelivre quej’avaisl’intention de commenter. Tout eût été plus facile si je m’étais mis à parler de ce nouveau livre de Bayard sans connaître aussi à fond, comme je les connais, ses remarqua- bles trouvailles. C’est pourquoi j’ai essayé de ne pas prodiguer les éloges que le livre mérite, parce que j’avais l’intuition que je pourrais ainsi écrire et voyager plus légèrement, mais maintenantje ne sais plus oùmemet- tre et je me demande s’il ne vaudrait pas mieux arriver le plus vite possible à Kaliningrad et considérer ces lignes comme terminées. J’essaierai d’attein-

Traduit de l’espagnol par André Gabastou

Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?

de Pierre Bayard, Minuit, «Paradoxe », 158p., 15 ¤.

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Dossier Transsibérien

a Parcours Maylis de Kerangal, comme sur des rails

a Parcours Maylis de Kerangal, comme sur des rails a Traversée Les « retours de Russie

a Traversée Les « retours de Russie » de Dominique Fernandez et Danièle Sallenave

4

a Littérature

française

Richard

Morgiève,

polar intime

5

a Littérature étrangère Rana Dasgupta et la chimie de la vie

6

a Histoire d’un livre Les Passagers de l’Anna C., de Laura Alcoba

livre Les Passagers de l’ Anna C ., de Laura Alcoba 7 a Essais Alain Badiou

7

a Essais

Alain Badiou

tente un

remake de

La République

de Platon

8

a Le feuilleton Eric Chevillard embarque sur la gondole de Schopenhauer

9 10

Spécial Festival d’Angoulème

a Critique Brecht Evens, bravo l’artiste !

a Rencontre Art Spiegelman revient sur les origines de Maus

Rencontre Art Spiegelman revient sur les origines de Maus prière d’insérer Jean Birnbaum Comment fairelire

prière d’insérer

Jean Birnbaum

Comment fairelire unparanoïaque?

E n 1996, le psychanalyste François Roustang

publiait un essai consacré à la relation entre le thé-

rapeute et son patient. Jean-Luc Fidel, son éditeur

chez Odile Jacob, suggéra d’intituler ce volume Comment faire rire un paranoïaque ? Idée géniale, qui résume à

merveille la pratique de Roustang. S’inscrivant dans le sillage de Freud, qui se félicitait d’avoir « réussi là où le paranoïaque avait échoué », le clinicien part du principe que nous sommes tous des paranos en herbe: habités par un fantasme de maîtrise et de vérité, nous voilà prêts à détester quiconque chamboule nos idées fixes. Pour conjurer cette haine de l’incertitude, qui est une haine de la vie même, François Roustang mise sur l’expérience du rire. S’il veut déstabiliser le système défensif du para-

noïaque, le thérapeute doit adopter, à son égard comme vis-à-vis de lui-même, «une incroyance allègre ». On retrouve cette thérapie désopilante dans la démar- che de Pierre Bayard, écrivain et psychanalyste marqué

par l’influence de Roustang. L’objet du travail clinique, cette fois, n’est pas la relation du patient avec son théra- peute mais celle du lecteur avec la littérature. Afin de dis-

loquer les cadres figés et rassurants qui nous préservent de toute aventure textuelle (« roman » ou «essai », « fic- tion » ou « théorie »…), Bayard écrit des livres drôles, peu- plés de narrateurs délirants. « Je dirais que ce sont tous des paranoïaques », déclare-t-il à la revue Vacarme, toujours aussi belle, dont le numéro d’hiver vient de paraître (256p., 12 ¤). Après Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?,

Bayard signe Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? Encore un écrit provocateur, libérateur aussi. « Je ne sais plus où me mettre », confesse aujourd’hui Enrique Vila-Matas, qui l’a lu pour nous. Telle est la méthode du bon docteur Bayard: faire divaguer le texte pour mettre son lecteur hors de lui. Mais, s’il mine nos remparts nar- cissiques, c’est pour mieux nous rendre à la vie. p

nar- cissiques, c’est pour mieux nous rendre à la vie. p Régis JAUFFRET « Régis Jauffret
Régis JAUFFRET « Régis Jauffret sait sonder les psychés au bord du gouffre. Il atteint
Régis
JAUFFRET
« Régis Jauffret sait sonder les psychés au
bord du gouffre. Il atteint ici des sommets
de maîtrise. »
Nathalie Crom, Télérama
roman

Cahier du « Monde » N˚ 20845 daté Vendredi 27 janvier 2012 - Ne peut être vendu séparément

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Dossier

Parcours

0123

Vendredi 27 janvier 2012

MaylisdeKerangal, globe-trotteusedans l’âme,a faitle voyageduTranssibérien,

en2010,encompagniedesespairs

réunislàdanslecadredel’année France-Russie.Elleena rapportéun beau romanenmouvement

Par une fenêtre du Transsibérien. FRANÇOIS FONTAINE/ AGENCE VU
Par une fenêtre
du Transsibérien.
FRANÇOIS FONTAINE/
AGENCE VU
fenêtre du Transsibérien. FRANÇOIS FONTAINE/ AGENCE VU d’une cartographie très affirmée, à la fois vigoureuse

d’une cartographie très affirmée, à la fois vigoureuse et poétique. Nonobstant ce penchant pour l’espace, et même pour les grands espaces, Maylis de Kerangal a

très vite décidé de s’orienter vers l’intérieur du

train plutôt que vers l’extérieur. Est-ce la « perte des repè- res spatio-temporels » qui accompagnait le mouvement des wagons ? Quoi qu’il en soit, elle renonça au carnet de voyage,

Tangente vers l’Est,

de Maylis de Kerangal, Verticales, 134p., 11,50¤.

contrairement à certains de ses compa-

gnons de route: « Pas suffisamment d’ex- périence », jugeait-elle. Et pas envie de ris- quer le fantasme, ou le cliché. Au bout de trois jours, en revanche, un « désir de fic- tion » lui est venu. Le caractère mythique du Transsibérien, qui a créé des villes sur son passage, faisait le lit de l’imagination. Mais ce n’était pas tout. Il y avait aussi le frémissement de la vie à bord, les vibra- tions de ces corps embarqués le long des rails, àla vitessemajestueuse et impertur- bable de 60 km/h. « Le train est une machine à fiction »,

notel’auteur.AyantremarquéqueleTrans-

sibérien faisait aussi du transport de trou- pes, Maylis de Kerangal s’est intéressée aux conscrits qu’elle voyait sur les quais, lors des arrêts en gare. De très jeunes gens, qui avaient l’air continuellement saouls. C’est d’eux que lui est venue l’amorce de son roman, dont elle a rédigé les dix pre- miers feuillets dans son compartiment. De retour en France, elle a très vite écrit le res- te, pour France Culture qui lui avait com- mandé une série en cinq épisodes. La fièvre qui brûle ce récit, son aspect haletant et ses échappéeslyriquesnel’em- pêchent pas d’être remarquablement pré- cis et charnel. «C’est le quotidien qui m’in- téresse », explique Maylis de Kerangal. Entendez: la vie elle-même, prise dans son épaisseur et ses aspérités les plus concrètes. Jamaispourtant, son texten’est ramené à un récit purement prosaïque. Et jamais non plus cette observation du réel ne détermine une écriture que l’on pour- rait appeler intimiste, repliée. Ce que pro- pose au contraire Tangente vers l’Est, c’est une oscillation permanente entre l’inté- rieur et l’extérieur – un voyage idéal. p

l’inté- rieur et l’extérieur – un voyage idéal. p Extrait «A l’approche de la gare, ils

Extrait

«A l’approche de la gare, ils se lèvent et viennent se coller aux fenêtres, s’y écraser la face, ou foncent se masser aux portières, alors se bouscu- lent, se penchent, cherchent à voir quelque chose au dehors, membres entremêlés et cous tendus, comme si l’air leur manquait, des pieuvres,mais, c’est bizarre, s’ils descendent fumer sur le quai ou se dégourdir les jambes, ils ne s’éloignent jamais très loin, s’agglutinent devant lesmar- chepieds, grégaires, et haus- sent les épaules quand on leur demande où ils vont: on leur a dit Krasnoïarsk et Bar- naoul, on leur a dit Tchita, mais c’est toujours lamême chose, on ne leur dit rien, le général Smirnov a beau assu- rer lors des conférences de presse télévisées que les cho- ses évoluent, que les conscrits connaîtront désormais le lieu de leur affectation, par égard pour les familles, il semble qu’au-delà de Novossibirsk la Sibérie demeure ce qu’elle a toujours été: une expérience limite. Une zone floue. Ici ou là, donc, ce serait pareil; ici ou là, qu’est-ce que ça change ? »

Tangente vers l’est, page 10

«Le trainest unemachine à fiction»

vers l’est, page 10 «Le trainest unemachine à fiction» Raphaëlle Rérolle A partir de quel moment

Raphaëlle Rérolle

A partir de quel moment répondre « écrivain », lorsqu’un curieux vous demande ce que vous faites

très

vite, et sans doute même trop, si l’on considère ce qu’ils écrivent effective- ment. Pour d’autres, le réflexe est plus lent à venir, vaguement teinté de scrupu- les ou de timidité – question de probité sans doute, et demodestienaturelle.May- lis de Kerangal appartient à la seconde espèce, celle des auteurs qui ne sont pas nés avec les huit lettres du mot « écri- vain » tamponnées surle front. Il aura fal- lu attendre Corniche Kennedy, son sixiè- me livre (Verticales, 2008), pour que sa vie « bascule » franchement du côté de l’écriture. Pour qu’enfin le mot se glisse en elle, balayant les états d’âme. « J’incarne, note-t-elle avec un sérieux plein de grâce, un devenir plutôt qu’un être écrivain. » Aussi l’expérience du Transsibérien représentait-elle une nou- veauté radicale pour cette romancière née en 1967, qui n’avait jamais mis les pieds en Russie: non seulement partir pendant quinze jours du printemps 2010 à bord d’un train de légende, un train dontle seul nom porte au rêve,maisle fai- re en compagnie d’une dizaine d’autres du même métier, tous enfermés là com- me un seul et même produit d’export. De ce dernier aspect du voyage, elle conclut avec circonspection que non, la traversée ne lui a pas donné l’impression d’appartenir à un milieu homogène. Même si, confirme-t-elle, « tout contri- buait à nous inclure dans un groupe pres- que indistinct d’écrivains ». Le circuit fut fatigant, un peu compliqué pour des gens habitués à travailler seuls – et surtout, à regarder seuls – très officiel, très encadré, mais «extraordinairement riche », se sou- vient-elle. Les pronostics pessimistes de certains de ses amis, quilui avaient brossé un sombre tableau du périple à venir (un concentrédenarcissisme etdemégaloma- nie, prédisaient-ils, une horreur !) se sont révélés complètement faux. « Les écri- vains ne sont ni meilleurs ni pires que les autres. Et là, tout le monde travaillait. Cha- cun était totalement absorbé par ce tiers objet qu’était la Russie. Tous étaient concentrés, à l’affût. » Fini les conversa- tions récurrentes sur les méfaits des édi- teurs, le manque de jugement des lec- teurs, la médiocrité des journalistes. Oubliée, toute cette « sociabilité de l’écri-

dans la vie ? Pour certains,

vain qui peut virer au cauchemar, remar-

que-t-elle. La Russie prenait tout ». La Russie, justement. Et même mieux:

la Sibérie, traversée de part en part jusqu’à Vladivostok. « Le pays interdit », pour les enfants de la guerre froide. «La terre de la déportation, du goulag, l’autre côté du rideau de fer, observe-t-elle. Pour moi, ren- contrer un Russe était plus exotique que tout. » Dieu sait pourtant que la géogra- phie ne lui est pas étrangère – on peut même dire qu’elle lui court après depuis l’enfance. Fille d’un capitaine au long cours, qui devint ensuite pilote de port,

auHavre,MaylisdeKerangalaimaitlemys-

tère des départs et des retours de son père.

Un penchant pour l’espace

Plus tard, diplômée d’histoire et d’eth- nologie, elle a travaillé pendant quelques années comme éditrice chez Gallimard, dans la collection des guides. Et encore après, vécu deux ans aux Etats-Unis, où elle écrivit son premier roman au titre emblématique: Je marche sous un ciel de traîne (Verticales, 2000). Le deuxième livre publié s’appelait La Vie voyageuse (Verticales, 2003). Toujours les itinérai- res, l’orientation – le déplacement. Nais- sance d’un pont, le très beau roman qui lui valut le prix Médicis, en 2010, est lui aussi imprégné de géographie. Le chan- tier du fameux pont se situe dans une contrée sans nom, que l’on devine loin de la France. Les travailleurs qui s’y retrou- vent sont originaires de plusieurs pays différents et les lieux décrits font l’objet

Parcoursparallèles en attented’aiguillage

LE GRAND ART, c’est cela: nous faire croire, sur toute sa longueur, aux péripéties d’une rencontre improbable. Et même mieux que croire, vibrer. Frémir. Tourner les pages un peu plus vite, le cœur serré, dans l’attente du dénouement. Voilà ce qu’a réussi Maylis de Kerangal avec ce formida- ble petit roman. En quelques brefs chapi- tres, le récit d’une double fuite et d’une curieuse alliance, le long des rails du Trans- sibérien. A priori, les personnages n’avaient rien pour se croiser, encore moins pour sceller un pacte muet. Elle, Hélène, une Française trentenaire montée dans le premier train pour s’éloigner de son amant russe, qui dirige un barrage en Sibérie. Lui, Aliocha, un appelé trop blanc, trop maigre, pris de force dans les filets d’une armée qui coince de préférence les plus faibles, ceux qui n’ont «plus de mère et pas d’argent » – autant dire personne pour les défendre ou leur offrir des planques.

Elle fuit en première classe, lui en troi- sième. A partir de ces deux trajectoires, dis- tantes de quelques wagons et de milliers d’années-lumière, la romancière a construit un scénario extrêmement effica- ce. Non seulement l’histoire est pleine de suspense, mais elle possède une atmo- sphère particulièrement prenante. D’abord, Maylis de Kerangal a le sens du détail, qu’il s’agisse de paysages, d’inté- rieurs ou de personnages. Ensuite, elle nous fait entrer dans la tête de chacun de ses deux héros de manière fragmentaire, mais très convaincante. Enfin et surtout, sa langue possède un effet d’entraîne- ment incroyable. Comme une pierre com- posée de plusieurs sortes de cristaux diffé- rents, elle mêle les registres avec souples- se, faisant cohabiter mots précieux et mots d’argot, poétique et trivial. Le tout à un rythme très particulier, légèrement haletant: une sorte d’éboulis gracieux qui n’appartient qu’à elle. p R.R.

gracieux qui n’appartient qu’à elle. p R.R. Moscou 150m Krasnoïarsk Iekaterinbourg 259m 237m Perm
Moscou
Moscou

150m

Krasnoïarsk Iekaterinbourg 259m 237m Perm Kirov 171m Novossibirsk 150m Tatarsk 150m 105m Omsk Nijni-Novgorod
Krasnoïarsk
Iekaterinbourg
259m
237m
Perm
Kirov
171m
Novossibirsk
150m
Tatarsk
150m
105m
Omsk
Nijni-Novgorod
Tioumen
87m
Iénisseï
78m
70m
Ob
Volga
Oural
Sibérie
Steppe de la Baraba
Sibérie

0 km

400 km

956 km

1 434 km

1 814 km

2 138 km

2 711 km

2 880 km

3 336 km

4 098 km

0123 Dossier Traversée 3 Vendredi 27 janvier 2012 Transsibérien Cousude fil rouge. de Dominique Fernandez,
0123
Dossier
Traversée
3
Vendredi 27 janvier 2012
Transsibérien
Cousude fil rouge.
de Dominique Fernandez,
photographies de Ferrante Ferranti,
Grasset, 304p., 21,50¤.
Impressions joyeuses, critiques ou pro-
fondes des maisons mortes et vivantes
de Sibérie, ce texte apparemment sim-
ple fourmille de beaux détails et d’anec-
dotes enchâssés avec un art de ne pas y
toucher qui le rend fascinant. A l’exer-
cice de style du carnet de voyage, l’écri-
vain oppose une voix et un regard, déta-
chés, personnels et sans complaisance.
Un voyage intérieur avant tout.
Sibir. Moscou-Vladivostok
mai-juin2010, de Danièle Sallenave,
Gallimard, 318 p., 19,50¤.
Au gré d’un récit au jour le jour, la pensée
et les digressions semblent passer d’une
époque à une autre, d’un sujet à un autre
– et pourtant. Si le texte s’évade, il revient
toujours à son sujet, une certaine histoire
européenne. Car à mesure que le train
progresse vers la mer du Japon, la fron-
tière de l’Europe, la nôtre, celle d’une his-
toire commune, recule. Et s’ouvre à des
espaces et des temps différents: un itiné-
raire comme un labyrinthe.
Voyages des intellectuels français
en Union soviétique, sous la direction
de Sophie Cœuré et Rachel Mazuy,
CNRS éd., «Mondes russes et
est-européens», 380p., 25¤.
Des années 1920 aux années 1980, les
échanges planifiés et voyages organisés
d’intellectuels français en URSS vus à tra-
vers des archives inédites, notamment
celles de la VOKS, la société panrusse
pour les relations culturelles avec l’étran-
ger. Le matériau documentaire révèle des
« techniques d’hospitalité » bien rodées.

Soixante-quinzeansaprèsle«Retourd’URSS»d’AndréGide,deux récits ressuscitentlemythelittéraire duvoyageenRussie.Aumêmemoment,unessaihistorique remetenperspectivecescircuitsorganisés

Laprose tranquilledu Transsibérien

Laprose tranquilledu Transsibérien Nils C.Ahl C e 28mai 2010, à Moscou, un petit groupe

Nils C.Ahl

C e 28mai 2010, à Moscou, un petit groupe d’écrivains fran- çais (et deux photographes) montent à bord du Transsibé-

rien,dansdeuxwagonsdepre-

mière classe fraîchement re-

peints aux couleursdel’année France-Rus- sie. Direction Vladivostok, à marche lente, au gré d’un programme de rencontres et de visites supposées promouvoir l’amitié franco-russe et les échanges littéraires entre les deux pays. Sylvie Germain, Mathias Enard et Olivier Rolin ont évoqué ce voyage sans en témoigner vraiment, dans des livres parus en 2011. Aujourd’hui, si Maylis de Kerangal choisit la fiction, les deuxlivresdeDanièle SallenaveetDomini- que Fernandez se présentent comme des comptes rendus: jour après jour, kilomè- tre après kilomètre. Pour les lecteurs les plus curieux, les deux récits disent très exactement ce qui s’est passé du 28mai au 14juin 2010. A lire Sibir d’une main, Transsibérien de l’autre, on a parfois l’impression d’un bégaie- ment. Le programme a été scrupuleuse- ment respecté. Dominique Fernandez s’en amuse avec une pointe d’agacement: la «discipline » de l’un des deux « représen- tants russes » lui fait penser qu’il est proba- blement « passé par l’école du KGB » (sa nage impeccable dans les eaux du lac Baï- kal y contribue aussi). A peine quelques pas de côté. Si exotique soit-il, le périple a le goût des voyages organisés, la diploma- tie culturelle est souvent rigide. Et, quand on lit que « la mentalité, le décor, l’in- confort, la brutalité soviétiques n’ont pas complètement disparu » (Transsibérien), on pense à la préparation minutieuse et inflexible des séjours en URSS évoqués par SophieCœuré etRachelMazuydans Cousu de fil rouge. Voyages des intellectuels fran- çais en Union soviétique. Ouplutôt: en feuilletantles documents inédits, présentés par les deux histo- riennes, qui retracent les trente premières années de coulisses touristiques un peu particulières, on ne peut s’empêcher de penseràDanièleSallenave,Dominique Fer- nandez etleurs compagnons de voyage. La Sibérie de 2010 n’a que peu à voir avec l’URSS de 1936 ? Certes. Pourtant, l’un et

Dans le Transsibérien. CLAUDINE DOURY/AGENCE VU
Dans le Transsibérien.
CLAUDINE DOURY/AGENCE VU

France, poème « assez banal, voire médio- cre », n’est d’ailleurs pas du goût de Domi- niqueFernandez.Appelerle train«Alexan- dre Dumas » ou « Jules Verne » aurait été plus «judicieux ». Le coursier du tsar, Michel Strogoff, l’accompagne plus sûre- ment que l’auteur de Pâques à New York. De même Tchekhov, Tolstoï et Dos- toïevski, Vassili Grossman et Varlam Cha- lamov – mais aussi Maxime Gorki (qui donna son nom à Nijni Novgorod, de 1932 à 1991) et, à l’occasion, donc, André Gide.

Feuille de route

Des deux académiciens français, c’est sans aucun doute Dominique Fernandez qui voyage le mieux ainsi, c’est-à-dire assis. Lesté de souvenirs de lecture, de musique et de peinture. Transsibérien est unepromenade etune rêverie, dontcertai- nespagessont trèsbelles,d’autres trèsdrô- les, et qui néglige à desseinle reportage ou l’analyse. Quelques scènes insistent cependant sur l’état consternant des échanges culturels entre la France et la Russie. La description des conférences et des rencontres au programme le dit bien. Mais Dominique Fernandez prendle parti de sa feuille de route – à peine s’en écar- te-t-il. Ildemeure en équilibre, entrele visi- ble et le perceptible, l’évident et ce qui ne l’est pas, à l’appui d’un certain regard, d’une sensibilité, d’une culture. L’écrivain s’empare de détails tremblés, points de départ d’une digression ou d’une anec-

dote. Ilne cherchepas à éviterle folklore, il en joue pour mieux surprendre les beau- tés des visages et des paysages, saisies par les photographies de Ferrante Ferranti. Le vrai voyage est intérieur, même à la sur- face des choses. Dès la première page, Danièle Salle- nave, elle,l’avoue: «A causede sonhistoire, de mon histoire, la Russie n’a jamais été et ne sera jamais pour moi une destination ordinaire. » Sesprécédents séjours,le grou- pe France-URSS, ses sentiments sur la fin

de

tout à fait la même chose que la fin d’une dictatureordinaire ») esquissentuneconti- nuité – toute personnelle – avec la période précédente. Comme chez Dominique Fer- nandez,maispourd’autres raisons,lemou- vement, le paysage est intérieur, tourné vers le passé. La Russie de Brejnev, celle de Gorbatchev, celle d’Eltsine, et maintenant celle du couple Medvedev-Poutine qu’elle évite de citer. A maintes reprises, au pré- texte de considérations historiques, socio- logiques ou politiques, l’actualité s’invite au gré du voyage. «Ordinaire » : le mot ne l’est pas, et Danièle Sallenave l’emploie (et lerépète) àdessein. Il est typiqued’une épo- que propice aux pérégrinations fabri- quées et àladiplomatieculturelle, qui sup-

l’utopie communiste (qui n’est « pas

pose qu’on revienne rassuré et content. Les archives, présentées par Sophie Cœuré et Rachel Mazuy, remettent celle-ci en perspective. Car cette «mode des voya- ges en Union soviétique » est à l’origine d’un «mythe politique et littéraire dura- ble », auquel Danièle Sallenave se mesure presque malgré elle. En flânant dans leurs

Extrait L’émergence du « touriste intellectuel » « Tous ceux qui décidaient d’alimenter par leur

Extrait

L’émergence du « touriste intellectuel » « Tous ceux qui décidaient d’alimenter par leur prose le flux continu des “retours d’URSS” contribuaient à l’élabo- ration d’un genre politico-litté- raire inédit. Le récit de voyage en Union soviétique s’inscrivit certes au croisement des tradi- tions anciennes du récit utopi- que ou de pèlerinage, du voyage littéraire, du regard autobiographique porté par l’écrivain sur des événements politiques vécus. Il puisa aussi dans les formes plus récentes proposées depuis le XIX e siècle par l’enquête sociale, par le grand reportage plus ou moins romancé sur l’actualité étrangère, par le témoignage de guerre. (…) Ce flot de publica- tions devenu “vénérable archi- ve” [Jacques Derrida] joua un rôle-clé dans l’élaboration du mythe soviétique en France. Il permet également de s’interro- ger sur l’émergence du touriste intellectuel, ce témoin qui rap- porte un récit, et postule ainsi qu’un système politique et social peut se “phénomé- naliser” dans quelques visites et quelques rencontres. »

Cousu de fil rouge, page 33

coulisses (lettres, comptes rendus, instruc- tions), on est justement frappé par leur caractère «ordinaire ».Mêmeobsessiondu détail, des visites et de l’horaire. Les voya- ges organisés se ressemblent, ce sont les temps qui changent. Ces quelques « retours» de Sibérien’auront paslemême retentissement que le Retour d’URSS d’An- dré Gide. Ils ne sont en rienmilitants d’une cause – ou d’une autre. Néanmoins, le malaiseoul’inconfort,la fuiteoularêverie, en disent long sur les rails du train, quelle que soitlalargeur deleur écartement. C’est àce titrequelesdeuxrécitsdeDanièleSalle- nave et Dominique Fernandez sont pas- sionnants: dans les questions sans répon- sedelapremière etdansla distancechoisie du second. Qu’avez-vous vu, du Transsibé- rien? –… Qu’on ne peut pas tout voir. p

l’autre, Transsibérien comme Sibir, évo- quent le Retour d’URSS d’André Gide (1936), icile temps d’une page,là au détour d’unecitation.Adéfautd’être des « retours d’URSS » (si l’on peut dire), les deux livres sont bel et bien des « retours du Transsibé- rien ». Ils tiennent de la tradition diploma- tique culturelle qui espère un « retour » sur invitation.Autres temps,autres idéolo- gies: la contrainte originelle de ce voyage est un défi supplémentaire qui s’offre aux deux récits. Car, dèsles premières pages,la question qui se pose en creux n’aurait pas déplu àMargueriteDuras etAlain Resnais:

« Qu’avez-vous vu, du Transsibérien ? – Vous n’avez rien vu, du Transsibérien ? » Des évidences, comme la place Rouge, la veille du départ: «Un mixte de Champs- Elysées, de Galeries Lafayette à la veille de Noël et de Las Vegas. » (Transsibérien) « Elle n’existe tout simplement plus. » (Sibir) D’autres villes, puis de grands espaces, des gares qui succèdent à d’autres gares. On y mange, on y discute: rien de remarquable, ici. Car en fait ce sont les souvenirs de lec- ture et d’histoire qui constituent la vraie matière première des deux textes. Bien plus que ce train bleu et rouge, baptisé «Blaise Cendrars » – une ironie involon- taire, sans doute, le poète n’ayant jamais emprunté la fameuse ligne. Sa Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de

Petrovsk 800m Tchita Mogotcha 683m Cheremkhovo Oulan-Oude 625m 583m 610m Tulun Irkoutsk Skovorodino 453m
Petrovsk
800m
Tchita
Mogotcha
683m
Cheremkhovo
Oulan-Oude
625m
583m
610m
Tulun
Irkoutsk
Skovorodino
453m
440m
398m
Shimanovsk
Vladivostok
271m
14m
Lac
Baïkal
Birobidjan
Khabarovsk
72m
72m
Amour
Monts Saïan
Sibérie orientale
Monts Iablonovy

4 795 km 5 055 km 5 185 km

5 641 km

5 784 km

6 198 km

6 500 km

7 306 km

7 723 km

8 351 km

8523 km

9 289 km

4

4

Littérature

Littérature

0123

Vendredi 27 janvier 2012

Critiques

Sans oublier Métaphoresetmétamorphoses mant. Ou bien il la déguise, la promène dans un carnaval grotesque
Sans oublier
Métaphoresetmétamorphoses
mant. Ou bien il la déguise, la promène
dans un carnaval grotesque et grimaçant.
Xavier Houssin
L es souvenirs douloureux ne
meurent pas. Ils sont juste
endormis. Ils hibernent dans
nos vies fatiguées, dans nos
cœurs refroidis. Un presque
rienles réveille.Un gestemalha-
bile, un simple pas de côté. Ces souvenirs-
là sont venimeux comme des serpents. Et
pas. Il l’a volé à un cadavre, en mai 1944,
pendant la bataille de Monte Cassino, où
il combattait avec les soldats du 2 e corps
polonais. L’autre gisait décapité dans un
trou d’obus. Il a échangé leurs plaques
d’identité. Une manière définitive de
tourner le dos au malheur. Aux nazis,
aux salauds, à la guerre. Sa mère a été
noyée après avoir été violée. Son père
s’est suicidé. Son frère Stefan a disparu.
Jamais il n’est retourné en Pologne. Com-
ment s’appelait-il déjà avant ? Il arrive
presque à l’oublier. Ryszard Morgiewicz
est mort et enterré.
ce genre de serpents, il s’en trouve lovés
pas mal entre les pages du dernier roman
de Richard Morgiève. Des serpents et des
scorpions aussi qui se faufilent entre les
pierresdescimetières. Lepersonnageprin-
cipal de United Colors of Crime est
d’ailleurs surnommé «Gravedigger »: fos-
soyeur. On comprendra vite que ce n’est
pas uniquement parce qu’il est un tueur.
Nous sommes en 1951 dans le sud du
Texas. Paysage de désert et de pompes à
pétrole. L’homme qui file en Buick Road-
master noire avec, dans la malle arrière,
plus de 200 000 dollars volés est un
mafieux en cavale. Ancien porte-flingue
de Lucky Luciano, il vient de supprimer à
New York un autremembre del’Organisa-
tion qui lui avait mis un mauvais contrat
sur le dos. Légitime défense. L’argent ?
Juste une opportunité. Il ira craquer le
magot au Mexique où il espère bien, une
fois encore, se faire une nouvelle vie.
Chaim Chlebek n’en est pas à une près.
Déjà le nom qu’il porte ne lui appartient
Ce qui commence ici
à la manière
d’un polar va basculer
très vite dans
un roman profond
Cela fait trente et un ans et des poussières
qu’il a publié son premier livre, un polar
(Allez les verts, Sanguine, 1980). Or trente
et un an et des poussières, c’est l’âge de
Morgiewicz/Chlebek dans United Colors
of Crime. On arrange comme on veut la
concordance des temps.
Ce qui commence ici à la manière d’un
polar va basculer très vite dans un roman
profond, un roman des métaphores et des
métamorphoses. Une bande de hors-la-loi
texans tentedebraquerChaimChlebekqui
est laissé pour mort à côté de sa voiture en
flammes. Lesosbrisés,le visage abîmé, il va
rouvrirlespaupièresdansun ranch impro-
bableoùviventensembleDirk,unvieilAlle-
Aux toutes premières lignes de cette
histoire singulière, on comprend que Uni-
ted Colors of Crime est un texte essentiel
dansl’œuvre de RichardMorgiève.Depuis
Un petit homme de dos (Ramsay, 1988.
Joëlle Losfeld 1995, 2006), Morgiève est
dans l’incessant grattage de ses plaies. Le
passé doit saigner jusqu’au blanc. Il est
tout petit quand sa mère succombe à un
sale cancer. A peine plus âgé lorsque son
père, malade et désespéré, met fin à ses
jours. On n’est pas prêts de finir de lire,
livre après livre, sa solitude d’orphelin.
Tantôt il l’écrit dans la plainte et le cha-
grin, tantôt il la fait briller comme un dia-
mand, réfugié en 1933 aux Etats-Unis, et
Dallas, une Indienne de 20 ans, mi-Navajo,
mi-Apache. Ilslui ont sauvé la vie.
C’est dans le récit d’une rédemption
compliquée que nous entraîne Richard
Morgiève. Rien ne peut s’effacer. Il faut
tout reprendre là où on l’a laissé. A la
guerre par exemple. Mais qui l’a gagnée ?
Les rives du Bien et du Mal sont étrange-
ment les mêmes. « L’Allemagne avait suc-
combé à ses mensonges et à ses crimes. Les
USA avaient pris la relève. (…) Chaim avait
quitté l’Europe détruite pour une prison,
ouplutôtun asilepsychiatrique. » L’Améri-
que est peuplée de rednecks, de racistes, de
massacreursdePeaux-Rouges,d’anticom-
munistes fanatiques, de politiciens
véreux, d’illuminés du dieu dollar et du
« In GodWe Trust ».Qui peut croire encore
qu’elle est la terre de la liberté ? Revenu
Extrait
« Il taperait bien sur une tête. Il cherche-
rait bien des ennuis à un mec s’il n’était
pas en stand-by pour passer au Mexi-
que. Derrière une vitre, il voit un coque-
licot improbable. Fragile, il s’incline
vers la nuit. Ils sont revenus vers lui les
coquelicots du mont Cassin. Il était allé
se recueillir sur sa tombe, voir ce que
c’est d’être mort. C’était au début de
l’été 48. Des coquelicots il y en avait.
Partout poussés sur les os. Il avait eu du
mal à trouver sa tombe. Il avait eu un
sacré choc. En la découvrant. En lisant
son nom: Ryszard Morgiewicz,
1920-1944. Il ne pouvait plus la quitter.
C’était un spectacle qui le dévorait.
Une veuve pleurait son mari, ou c’était
peut-être son frère. Un garçonnet blanc
comme de l’argent l’attendait en fai-
sant rouler sa voiture sur la cuisse.
Chaim portait des lunettes de soleil
pour que les morts ne le reconnaissent
pas. Il était enterré vivant et il jubilait
dans sa honte. Pauvre type quand
même. Un car est arrivé. Des Polacks,
un curé et ses enfants de chœur. Ils se
sont mis à chanter. (…) Chaim s’en était
allé d’un autre côté. »
des absences et des illusions, Chaim saura
trouver son échappée belle.
Cela se lit sans pause. United Colors of
Crime est comme un comic strip : des ima-
ges, des séquences etle plein d’émotions.
On sent, on sait même, à quel point pour
l’écrire, Richard Morgiève est allé
fouiller loin dans l’intime. Il a passé ce
qui lui reste de souvenirs de famille, les
douloureux et les méchants, ceux qu’il
croit connaître, ceux qu’il a inventés, à la
grille d’un drôle de loto-fiction. Et ça son-
ne vrai, dans la narration folle et dans la
démesure. Parce que c’est vrai. Ou plutôt
parce que c’est sincère. p
United Colors of Crime,
United Colors of Crime, page 170-171
de Richard Morgiève,
Carnet nord/Montparnasse,
320p., 18 ¤.
Mauvaissang
CécileCoulonconfirmesontalentaveccetroisièmeroman,undramesocialprécisetâpre
Christine Rousseau
R ares sont les écrivains qui s’impo-
sent comme tels dès leurs pre-
miers livres. Cécile Coulon est
assurément de ceux-là. Outre son
étonnantematurité, en effet,lajeune Cler-
montoise de 21 ans possède pour elle une
maîtrise dansl’écriture qui impressionne,
comme en atteste encoreune fois sonnou-
veau livre, Le roi n’a pas sommeil.
Cela n’étonnera guère ceux qui l’ont
découverte avec Le Voleur de vie (éd. du
Revoir, 2007,) son premier roman com-
posé à 16 ans, puis l’ont suivie avec
Méfiez-vous des enfants sages (Viviane
Hamy, 2010), beau texte arachnéen sur
l’adolescence, quilorgnait du côté de Car-
son McCullers et d’Armistead Maupin.
Car, de livre en livre, s’affirme un sens de
la description lié à un style minutieux et
économe qui sait jouer autant de l’ellip-
se que delamétaphore.Mais aussi et sur-
tout un univers singulier. Peuplés de
paumés, d’êtres fêlés, ses textes se
situent bien loin des bluettes à l’écriture
approximative ou des gros romans pré-
tentieux et égocentrés. Nourrie de sour-
ces littéraires, cinématographiques et
musicales (pour une bonne part améri-
contours ne sont pas sans rappeler
l’Amérique,même si celle-ci n’est jamais
nommée.
A l’ambiance très seventies et eighties
de Méfiez-vous des enfants sages, succède
aujourd’hui celle – un peu moins identi-
fiable – du New Deal cher à Steinbeck,
sousl’égide duquel est placé Le roi n’a pas
sommeil : un roman aux accents bibli-
ques, finement ciselé dans la beauté
d’une nature ensorcelante de mystères,
de légendes et de sourdes tragédies. Ainsi
celle de Thomas Hogan, l’« enfant mau-
dit » dont la sombre destinée allait mar-
quer pour longtemps les habitants d’Ha-
ven, une bourgade perdue entre champs
et pins. C’est là, comme d’autres hommes
aux pognes larges et rugueuses, durs au
mal et au travail, qu’est né William, son
père. Peu après la mort de ses propres
parents, celui-ci place sa fortune dans une
vaste propriété bordée de framboisiers
sauvages, de fougères et d’une forêt pro-
fonde, peuplée de cerfs, de biches et de
renards.
d’oublier dans l’alcool. En vain. Peu à peu
Williams s’isole des siens, dela belleMary,
son épouse,modèle de douceur et d’abné-
gation, et de son fils unique, Thomas, petit
garçon frêle et silencieux, à qui il prédit
amèrement une carrière de gratte-papier.
Mais William n’aura guère le temps de
vérifier son présage. A la suite d’une vi-
laine blessure àlamain, etmalgré tous les
soins apportés par O’Brien, son ami d’en-
fance etmédecin,la gangrène se répand et
l’emporte.
Au jour des obsèques, tout Haven est là
autour de Mary, et de Thomas, dont cer-
tains pressentent déjà, par « sa façon de se
tenir en retrait, son
Le roi n’a pas sommeil,
regard quand une gami-
de Cécile Coulon,
Viviane Hamy, 152 p., 17¤.
necriaittropfort,lemou-
vement de ses lèvres
Gangrène
caines), Cécile Coulon aime à projeter ses
romans dans un ailleurs dont les
Reste que, pour l’entretenir, William se
voit contraint de travailler la semaine à la
scierie et le week-end à la caserne de poli-
ce, où il doit classer les « fiches vertes »
composant le « répertoire macabre » des
affaires du comté. A la pénibilité de son
travail s’ajoute donc la fréquentation de
l’horreurqui, insidieusement, va s’immis-
cer en lui, le contaminer d’une « humeur
noire » , parfois violente, qu’il tente
sans que le moindre son
s’enéchappe », qu’«il y avait quelque chose
de sonpèreenlui,unmauvais sang qui rou-
lait dans ses veines: l’écume avant l’ora-
ge ».
Annoncé comme déjà joué, dès les pre-
mièreslignes,ledrame estlà, grave et énig-
matique. Circulant entre les cris d’une
mère folle de douleur, les chuchotements
et bavardages d’une ville à la mémoire
infaillible, il avance masqué. Au détour de
bonheurs fugitifs, il serpente à travers les
plis et replis d’une conscience tourmen-
tée, il tressaille dans un corps qui s’endur-
cit et s’émancipe. Le roi n’a pas sommeil
est un récit âpre et tendu par une écriture
incisive qui sait percer le mystère des
âmes et leur nature sauvage. p

Mafieux,juifsetTexanssebousculentdans«UnitedColorsofCrime». OùRichardMorgièvejoueavecsonhistoireet trouvela rédemption

L’une à l’autre

Histoire d’un deuil. Le plus subtil puisque invisible, le deuil d’une amitié. Alice et Cécile se sont connues à la maternelle. Ont été séparées le temps du primaire et se sont retrouvées à l’entrée au collège. Et la fusion n’a cessé d’opérer. Jusqu’à ce qu’un jour tout bascule. L’amour changé en haine, les souvenirs voués à l’abîme, les pensées retenues, captives, pour interdire tout retour. Le 10mai 2011, Alice, en terrasse au soleil se souvient mal- gré tout d’un autre 10mai, trente ans plus tôt, et le fantôme de Cécile revient la hanter. Cécile qui, du reste, n’est pas loin de n’être qu’un esprit, clouée sur un lit d’hôpital, plongée dans un coma d’où elle adresse à Alice les mots qu’elle n’est plus capable de lui dire. « Je cherche un sens à notre lien, un tissu, rare, déchiré au centre. Irrécupérable. Une quête dérisoire. » Le venin d’une passion formidable agit encore. Et tout ce qui a pu les séparer, la perte d’un frère, la mort d’un père, la révélation d’un secret enfoui, n’a pas rompu le lien. «Nous ne riions plus des mêmes choses. Pourtant nos vies ne parvenaient pas à se dénouer. Le fil était lâche, nous encombrait. » C’est ce fil, incassable, que Kéthévane Davrichewy, révélée par ses livres pour la jeunesse et auteur d’un premier opus « adulte » très réussi (La Mer noire, 2010), a su tisser. Avec virtuosité et délicatesse. p Philippe-Jean Catinchi

a Les Séparées, de Kéthévane Davrichewy,

Sabine Wespieser, 192p., 18¤.

Papa dans le lave-vaisselle

Gilles Paris qui, faisantmétier de défendreles livres des autres, publie peu, a un talent particulier pour donner la parole aux enfants, pour faire voir l’univers à traversleur regard. C’était le cas dans Papa etmaman sont morts (Seuil, 1991) et Autobiographie d’une courgette (Plon, 2002). Simon, le narrateur d’Au pays des kangourous, a 9 ans et vit à Paris dans un immeuble cossu. Sa mère, femme d’affaires, part souvent pourl’Australie. Unmatin, Simon trouve son père recroquevillé dans lelave-vaisselle. Dépres- sion grave. Comment un enfant, même aidé par une grand-mère fantasque, peut-il comprendre ce qui arrive à ce père, parlant désormais comme «avec une patate dans la bouche » ? Pour qu’il soit si précis sur cette étrange maladie, on se doute que Gilles Paris sait de quoi elle est faite, comment on sombre, avant de remonter doucement –ou parfois de se perdre. On n’apprendra qu’à la toute finle secret quiminait le père, sans qu’il parvienne àle révéler au petit Simon. Entre-temps, grâce à lamerveilleuse grand-mère, à ses amies et amours, et à la singulière Lily, enfant autiste qui en sait long sur la vie, on est embarqué, avec Simon, dans cette histoire dont, certainement, il porterala blessure àjamais. p Josyane Savigneau

a Au pays des kangourous, de Gilles Paris,

Don Quichotte, 250 p., 18¤.

Un manuel de sagesse

L’adresse pouvait être suppliante. Elle n’est que narquoise, plus encore que désabusée. Apostrophant l’ordonnateur de toutes choses, le Créateur, Jacques A.Bertrand livre un précis de l’inépui- sable capacité de l’homme à gâcher ses chances de bonheur. Pis, à se déchirer. Rien n’y fait. Partout on s’entre-tue, onmassacre, on torture. La raisonmême échoue à tempérer cette fièvre autodes- tructrice. Il faut s’y résigner. «Dans l’état actuel des choses, il n’est pas raisonnable de prétendre connaître le sens de la vie. Par consé- quent, il ne serait pas davantage raisonnable de prétendre que la vie n’a pas de sens. » Et la sentence de tomber: «Nous vivons. Sans trop savoir comment. Nous avons pour le moins un problème de mode d’emploi. » Que vaut une vie humaine ? Au hasard des réflexions simples et percutantes, Bertrand rapporte trois exemples: le supplice d’un ouvrier italien tortu- ré par une communauté déchaînée, les exactions d’un « résistant » à l’heure de l’épuration, une fres- queminiature et magistrale sur la fin du monde indien des Grands Lacs. Et, comme «l’imagination est un mode de connaissance comme un autre », Ber- trand compose, petit parent de Vialatte, un livre de sagesse, un refuge face aux intempéries. p Ph.-J.C.

a

Commandeur des incroyables &autres honorables

correspondants, de Jacques A.Bertrand, Julliard, 140 p., 15 ¤.

Tourments pétrarquiens

On ne sait si les chercheurs en littérature finissent par faire corps avec leur objet d’étude à force de fréquenter les œuvres de leur auteur fétiche, ou s’ils choisissent justement ce sujet ou cet auteur parce qu’ils y devinent d’emblée leur double, leur idéal ou le seul écho possible à ce qu’ils croient être leur singularité. Alain Monnier joue subtilement de cette ambiguïté, et nous propose avec Place de laTrinité un roman tout à la fois charmant et grin- çant. Adrien Delorme est un spécialiste de Pétrarque. Seul ce chantre de l’amour platonique du XIV e siècle trouve grâce à ses yeux et, par un hasard fort à propos, le chercheur connaît dans sa propre vie les affres d’un amour condamné à se relancer sans ces- se dans l’attente des faveurs d’une femme mariée qui se refuse à lui. Le roman alterne élégamment les chapitres dans lesquels le narrateur imagine les pensées et les tourments du poète italien, et ceux dans lesquels, de nos jours, Adrien Delorme se consume. L’identification est telle que le chercheur en vient à renouveler la lecture de Pétrarque pour se comprendre lui-même, saisissant que si la femme «le comblait, ne fût-ce qu’une fois, il n’y avait plus d’attente possible, (…) que seules les pre- mières fois nous attirent et nous troublent vrai- ment». p Florence Bouchy

a Place de laTrinité, d’Alain Monnier,

Flammarion, 284 p., 19¤.

0123

Vendredi 27 janvier 2012

Littérature

Littérature

5

5

Critiques

Rana Dasgupta. WITI DE TERA/OPALE
Rana Dasgupta.
WITI DE TERA/OPALE

visions poétiques du vieillard. «La vie se déroule en un certain lieu, pendant un certain temps », pense Ulrich.Mais il y a dans nos têtes un « surplus » d’existence inutilisé.

« Et ce surplus, où le déposons-nous si ce n’est dans nos rêveries ? » En situant ce roman en Bulgarie, où il n’a

jamais vécu, l’auteur a voulu « narrer une His- toire de l’Europe vue de la périphérie ». Rendre palpable une «histoire invisible», cellequi,dit- il, n’a « aucune trace dans l’histoire officielle des grandes puissan-

ces ». Depuis Sofia, Ulrich est persuadé que c’est ailleurs – à Berlin, à Vienne – que les choses se passent. «Mainte- nant que je vis en Inde, je com- prends ce complexe des petits pays ou des anciens pays colonisés. L’In- de a beau se vouloir un “centre”,

Solo,

de Rana Dasgupta, traduit de l’anglais par Francesca Gee, Gallimard, «Du monde entier», 450p., 25 ¤.

elle souffre, encore aujourd’hui, de cette fragilité psychologique.Nous ne sommes pas maîtres de notre histoire, ce sont les autres qui l’ont faite. » (Pour remédier à cela, sans doute, Rana Dasgupta confie qu’il travaille en ce moment à un essai sur Delhi, ses langues et sa culture). L’une des prouesses de Solo consiste, tout en nous parlant de science et demusique, à nous faire accéder aux préoccupations et aux rêveries d’un vieillard. Nous nous faufilons dans le cerveau d’Ulrich. Et soudain nous avons 100 ans. Nous traversons l’épais- seur des temps. Nous faisons les comptes avec lui. « Sommes-nous plus que la somme de ce qui nous arrive ? » Oui, c’est une drôle de chimie ou d’alchimie qui opère dans ce roman inventif et plein de grâce. Nous avons « un goût de terre dans la bouche » et, surprise, ce n’est pas du tout désagréable. p

L’étonnantBritanniqueRana Dasgupta raconteunedestinée àlapériphériedel’Histoire

Lachimie d’une vie

Sans oublier

 

Le dernier Tolstoï

A côté de ses grands romans, Tolstoï est aussi l’auteur d’une multitude d’essais sur l’art, la guerre, la reli- gion… On a occulté cette partie de son œuvre, souvent choquante et excessive, parfois fanatique. Ce court texte, inédit en français, offre un condensé des indi- gnations du Tolstoï essayiste. Rédigé en 1910, quelquesmois avant sa mort, en réponse aux lettres de correspondants désespérés que l’écrivain reçoit chaque jour, Du suicide revient sur la question qui a hanté son œuvre, celle de l’absurdité de la vie, cette «plaisanterie dont les hommes sont le jouet ». La modernité du propos tient à la façon dont Tolstoï fait du suicide une question politique et sociale. Il accuse tous les pouvoirs, l’Etat, l’Eglise et les institu- tions, qui imposent à l’homme «une angoisse fébrile, une précipitation, une tension dans un travail ayant pour but ce qui est absolument inutile ». Une dénoncia- tion de la folie et de la brutalité de la société ô combien contemporaine. p Stephanie Dupays

a Du suicide (O Bezumii), de Léon Tolstoï, traduit du russe par Bernard Kreise, L’Herne, 80 p., 9,50 ¤.

Un homme en déroute

Matus aura passé toute sa vie à rêver avec rage. En 1924, n’ayant pas pu faire partie de la pauvre déléga-

tion mexicaine aux JO de Paris, il a décidé, à Monter- rey, de courir seul le marathon, chronomètre au cou.

A

l’annonce des résultats, ses comptes le donnent

vainqueur de 24 secondes sur le coureur américain arrivé troisième. La médaille de bronze lui revient donc de droit. Depuis, Matus n’aime pas beaucoup les

gringos. Au point, pendant toute sa carrière d’institu- teur, de trafiquer l’histoire du Mexique pour la rendre toujours plus glorieuse. Ce qui lui vaut la porte aux abords de la retraite. Qui s’étonnera, du coup, qu’il veuille embarquer une poignée d’adolescents un peu simplets dans une nouvelle guerre américano-mexi- caine? Il s’agit de reprendre le Texas et Fort Alamo. Sauf que nous sommes au tout début d’octobre 1968

et

que l’histoire se fait de tragiques croche-pieds.

Avant que ne débutent d’autres olympiades, l’armée vient de tirer sur les étudiants à Mexico.

Sous son humour grinçant, cet envoûtant roman de David Toscana (le troisième tra- duit en français) est d’un terrible désespoir. Il parle avec une fascinante justesse de l’in- justice. Des sacrifices inutiles. Et des illusions perdues. p X. H.

sacrifices inutiles. Et des illusions perdues. p X. H . a L’Armée illuminée (El ejército iluminado),

a L’Armée illuminée (El ejército iluminado), de David Toscana, traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, Zulma, 320p., 21 ¤.

Petit conte démoniaque

Qu’abrite la maison des Diviline, « vieille, grise, écaillée » ? Quelle énigme terrible recèle ce lieu ? Le vieux, «le noyé », est mort de chagrin quand son fils a soudain été enlevé; la mère, qui avait gagné son amour par un rituel magique, a laissé sa bru régenter

la

maisonnée, accueillant ce décafardiseur, adepte de

la

Vieille Foi, au pouvoir aussi sombre que l’humeur.

Et les deux petits qui ignorent ce qui se passe sous leur propre toit d’espionner ce trio inquiétant avec une gourmandise polissonne. Ce petit conte démonia- que dit bien l’art d’Alexeï Remizov (1877-1957). Echo d’une Russie ancestrale où la fantasmagorie s’accom- mode des sortilèges comme des rituels sacrés et la rai- son mène à l’impasse, ce texte valut à son auteur de remporter le prix de la revue moscovite La Toison d’or en 1906, inaugurant une œuvre inspirée par les légen- des et croyances populaires et écrite dans une langue délectable. p Ph.-J. C.

a Le Décafardiseur (Tchortik), d’Alexeï Remizov, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton, Interférences, 80 p., 12¤.

par Anne-Marie Tatsis-Botton, Interférences, 80 p., 12¤. Florence Noiville C ’est un Britannique

Florence Noiville

C ’est un Britannique

quiparlefrançaiscom-

me vous et moi, vit à Delhi et se passionne pour la Bulgarie ! Un surdoué qui a étudié

la littérature à Oxford, la musique au conservatoire d’Aix-en-Pro-

vence,l’économiedesmédiasdans

le Wisconsin et qui semble incolla- ble en histoire des sciences…

Cejour-là,RanaDasguptadéam-

bule nonchalamment dans le salon des éditions Gallimard, à Paris. Appareil photo en bandou- lière, il mitraille ce qui lui plaît, un détail du tapis, une moulure sur le mur… Lauréat du prestigieux prix du Commonwealth, Dasgupta est né en Angleterre en 1971. Père indien, mère britannique. Milieu modeste, enfance choyée. « Lors- qu’il était enfant, à Calcutta, pen- dant l’époque coloniale, mon père étudiait le soir grâce à la lampe de la cage d’escalier, raconte-t-il. Pour lui qui a quitté l’Inde dans l’espoir d’une vie meilleure, mon entrée à Oxford a été une fierté. » Après Oxford, la France et un passage par la Malaisie, Dasgupta s’exile à New York. Bientôt, il perce dans le marketing, gagne grasse- ment sa vie, mais envoie finale- ment tout promener. Il décide de mettre le cap sur l’Inde pour renouer avec l’héritage paternel, rejoindre la femme qu’il aime et… écrire. « Je ne voulais pas mourir sans avoir terminé un roman! » Ce roman, le voici. Après Tokyo, vol annulé, un recueil de nouvelles

paru chez Buchet-Chastel en 2005, Dasgupta se glisse dans la peau d’un très vieil homme. Un Bulgare centenaire dontle prénom, Ulrich, estun clin d’œil au héros de Robert Musil. Un homme sans qualité, cet Ulrich ? Un vieillard qui a raté sa vie ? Il a d’abord voulu être violo- niste. Puis chimiste. Et s’est pas- sionné pour la nature des molé- cules. Musique et chimie avaient à ses yeux un point commun – « grâce à un nombre fini d’élé- ments, on pouvait créer une infi- nité de formes d’expression ». Dans la première partie du roman, Ulrich quitte Sofia pour Berlin, capitale de la chimie avant la seconde guerre mondiale. Il est habité par les sagas industrielles de BASF, Bayer ou Hoechst. Dans des chapitres qui portent des noms d’éléments chimiques – radium, baryum… –, Dasgupta fait toucher du doigt la beauté de ses recherches. Ilmontreparexem- ple l’excitation d’Ulrich lors- qu’Hermann Staudinger découvre les polymères: « Jusqu’alors, les êtres humains avaient vécu entou- rés des mêmes matériaux: le bois, la pierre, le fer, le verre. Et voici qu’apparaissaient une foule de substances extraordinaires (les matières plastiques) capables de produire des sensations corporelles que nul n’avait encore connues. »

Soudain, nous avons 100 ans

Las, la guerre et le communis- me auront raison des passions d’Ulrich. Dans la seconde partie, l’homme, revenu à Sofia, aveugle et seul aumilieu des décombres de l’ère postcommuniste, n’a plus qu’une chose à quoi se raccrocher, ses « rêves éveillés ». Les chapitres nous emmènent alors très loin dans la fantasmagorie et les

Acache-cache avecle réel

Un recueildenouvellesdu SuissePeter Stamm,quioscillententremystère,désiretsolitude

SuissePeter Stamm,quioscillententremystère,désiretsolitude Pierre Deshusses U n paysage fait de monta- gnes et de

Pierre Deshusses

U n paysage fait de monta- gnes et de collines. Des pentes qui s’inclinent vers le côté suisse du lac

de Constance… Avec ces dix récits presque tous ancrés dansla région du Seerücken –le titre original en allemand –, Peter Stamm, écrivain suisse allemand né en 1963, renoue avec le genre de la nou- velle, après son dernier roman, Sept ans, paru en France en 2010. Toujours au bord de la rupture, longeant des failles dont les silen- ces sonores attirent autantles per- sonnages que le lecteur, ces histoi- res s’inscrivent dans le triangle du mystère, du désir et de la solitude. Un universitaire arrive dans un hôtel des Alpes, immense navire échoué au bord d’un torrent au milieu des sapins. En cette fin de saison, il estle seul client decet éta- blissement gardé par une femme qui marche nus pieds et annonce d’emblée qu’il n’y a là ni gaz, ni électricité, ni eau. Un jeu de cache- cache s’instaure entre méfiance et

fantasme, jusqu’à l’arrivée de deux hommes venus de la vallée

qui brisent cette ébauche d’idylle digne d’Adalbert Stifter… Un jeune couple passe ses vacances en Italie dans une mai- son de location où le calme est bientôt rompu par l’arrivée d’une famille avec deux enfants. Cette promiscuité inattendue, mi-aga-

çante mi-attirante, renforce enco- re l’incompréhension à l’intérieur du couple qui s’évade aussi sou- vent que possible pour donner le change à son mal-être. Jusqu’à ce qu’une catastrophe dans la mai- son voisine les

qu’au bout une part d’indéfini:

«C’est une façon de faire confiance au lecteur. Je n’écris pas parce que je saismais parce que je cherche ou simplement parce que je ne com- prends pas. » On trouve la figure d’un écrivain qui pourrait être son double dans la nouvelle intitulée « Sweet dreams », où une jeune femme se rend compte que l’auteur qu’elle voit ce soir-là à la télévision n’est autre que l’incon- nu qui l’a fixée dans le bus quand elle rentrait peu avant chez elle

Au-delà

rapproche sou-

avec son ami – et que cet homme est en train de raconter son histoi-

du lac

dainavecunebru-

re à venir comme une fiction.

(Seerücken), de Peter Stamm, traduit de l’allemand (Suisse) par Nicole Roethel, Christian Bourgois, 178 p., 13 ¤.

talité sauvage… Peter Stamm dit trouver son

inspiration dans

Je n’explique pas, je regarde…

De passage à Strasbourg en jan- vier, Stamm se dit plus confiant dans son écriture au fil du temps:

des situations

vécuesousimple-

« J’ose davantage, note-t-il. Il m’ar- rivemême de dire “je”. Je n’écris pas pour avoir raison. Alors qu’au tout début j’essayais encore d’expliquer la vie, maintenant je la regarde. » Commeun photographe qui s’abs- traitdela réalitépourmieuxla res- tituer. Le regard de Peter Stamm est aussi subjectif que peut l’être l’objectif d’un appareil photo. On sent que tout est vrai et que tout s’échappe, jusqu’à cette dernière histoire où l’écrivain se met en scène à New York, sur la plage de Coney Island, décrivant chacun de

ment observées dans la rue et qu’il prolonge par l’écriture. Ou dans des faits

divers de jour- naux, comme le récit de cette fem- me qui a passé trois ans dans la forêt et a contacté l’auteur, quand le livre est sorti, pour lui dire que tout ce qu’il avait écrit était juste, même s’il ne pouvait pasle savoir. Stamm est un écrivain qui inventela réalité enluilaissantjus-

ses gestes avec minutie, comme pour s’assurer que celui qui écrit a bien une réalité face àl’appareil de cette inconnue qui veut soudainle prendre en photo. « Non, ne sou- riez pas », dit-ellep

en photo. « Non, ne sou- riez pas », dit-elle … p « Les beautés déchirantes
« Les beautés déchirantes d’une Espagne entrant dans la nuit de la dictature. Un chef-d’œuvre.
« Les beautés déchirantes d’une Espagne entrant dans
la nuit de la dictature. Un chef-d’œuvre. »
Kathleen Evin, France Inter
roman
© Ricardo Martin

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Histoire d’un livre

Histoire d’un livre

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Vendredi 27 janvier 2012

La Havane, 1959. GILBERTO ANTE/ ROGER-VIOLLET
La Havane, 1959.
GILBERTO ANTE/
ROGER-VIOLLET

revient pas que Leopoldo Brizuela, l’auteur argentin du très beau roman Angleterre, une fable (José Corti, 2004), ait voulut traduire ses livres pour la maison d’édition Edhasa, en Argentine. Originaire de La Plata, il se souvenait si bien de l’attaque de la maison en 1976 que, dans le journal de bord de sa traduction, il raconte la scène de l’assaut de son propre point de

vue. Un peu comme si ces livres interpellaientleurslecteurs, àl’ins- tar du cadavre d’Eva Peron, pré- sentdansun autre roman de Laura Alcoba, Jardin blanc, publié en 2009. Le corps embaumé y prend la parole, depuis la tombe ita- lienne où l’ont scellé les militaires de la dictature pour le faire dispa- raître. Il reste intarissable, même en exil. p

d’un demi-siècle plus tard, ainsi que par les désillusions des acteurs et la mort vio- lente de la plupart d’entre eux, rappelée à la fin de l’ouvrage. Non sans dérision mais avec la fascination qu’appelle cette ferveur naïve, Laura Alcoba fait perce- voir l’enjeu à la fois historique et roma- nesque de cette quasi-épopée, notam- ment pour ses parents, dont ce premier rendez-vous manqué avec l’Histoire engagera la vie; son père, dénoncé à son retour à La Plata, sera emprisonné sous la dictature argentine pour ce séjour en terre révolutionnaire. p F. Dt

Les Passagers de l’« Anna C. »,

de Laura Alcoba, Gallimard, 220p., 17,50¤.

Anna C. », de Laura Alcoba, Gallimard, 220p., 17,50¤. Extrait (Avec Camilo, professeur de tactique théorique)

Extrait

(Avec Camilo, professeur de tactique théorique) « Il y avait aussi cette his- toire de menuet. D’après Camilo, c’était une image qu’aimait à utiliser le Che:

la guerrilla devait encercler l’ennemi et l’attaquer depuis des points différents – depuis quatre points diffé- rents très exactement, mais alternativement – de ma- nière à l’obliger à danser une sorte de menuet. (Sole- dad) s’efforça de se repré- senter le Che dansant le menuet, faisant des petits pas autour d’un partenaire à qui il finissait par donner le tournis avant de l’abattre, sautant autour de lui, s’ap- prochant et s’éloignant, esquissant de subtils entre- chats. Elle ne cessait de l’ima- giner, de tenter du moins, se disant pourtant que quel- que chose ne collait pas. »

Les Passagers de l’«AnnaC. », pages 73-74

Au serviceduChe

Pourécrireleromandesesparents,apprentis

guérillerosàCubadanslesannées1960,LauraAlcoba

aretrouvétouslestémoinspossiblesdeleurerrance

aretrouvétouslestémoinspossiblesdeleurerrance Fabienne Dumontet L a plus jeune clandestine de la

Fabienne Dumontet

L a plus jeune clandestine de la littérature, du

moinsl’unedespluspré-

coces: aussi dérisoire soit-il, ce titre revien-

drait de droit à Laura

Alcoba, cette mince femme brune d’origine argentine aux yeux noirs gracieusement soulignés de khôl. La voici aujourd’hui écrivain, traductrice et universitaire, après des études sans faute à l’Ecole nor- male supérieure. Mais avant cela ? A-t-elle vrai- ment été ce bébé bourlinguant sous un faux nom avec ses jeunes parents apprentis guérilleros, entre LaHavane et Buenos Aires ? C’étaitquelquesmois aprèslamort de Che Guevara, en 1968. Etait-ce bien elle, encore, cette fillette re- cluse en 1975 dans une maison de La Plata, en Argentine, pour échap- per aux tueries des escadrons de l’extrêmedroite argentine?Elle frô- le la mort en fuyant cette cache avec sa mère, trois mois avant sa destruction par l’armée, qui en éli- minera tousles occupants. Samère se réfugie alors en France jusqu’à cequeLaura, restéeavecsesgrands- parents en Argentine, vienne l’y rejoindre définitivement en 1978. Son père, enfermé dans les prisons argentines depuis 1974, ne les retrouvera à Paris que dans les années 1980, à sa libération. Laura Alcoba elle-même aurait pu parfois douter de tout cela. Car rien, ou presque, ne subsiste de son enfance: pas une photo, pas une lettre, peu de documents offi- ciels, sinon, peut-être, dans les archivesdesservices secrets argen- tins ou cubains, et presque pas de témoins survivants: « On ne pou- vait pas prendre de photos, tous les documents étaient détruits; mes parents avaient des noms d’em- prunt, des vies inventées, expli- que-t-elle. Tout est confus mainte- nant, comme s’ils s’étaient pris au piège de cette clandestinité. » Sans compter qu’à cause de la dictature argentine, on trouvait jusqu’à récemment peu de travaux d’his- toriens sur cesmilieuxpro-révolu- tionnaires. Malgréces impasses, LauraAlco- ba a écrit deux ouvrages capti- vants sur ce passé, l’un paru en 2007, Manèges, et l’autre ce mois-

ci, Les Passagers de l’Anna C. (tous deux chez Gallimard). Le premier s’inspirait des neuf mois qu’elle vécut cachée à La Plata. Les «mon- toneros », opposés au gouverne- ment, y abritaient derrière des cages à lapins leur imprimerie clandestine. Ecrit selon le point de vue d’une fillette de 7 ans, Manè- ges est né du choc que causa en 2003 à Laura Alcoba la visite des ruines de cette maison, qu’elle croyait totalement détruite. C’est

« Chicha » Chorobik de Mariani,

fondatrice de l’association des Grands-mères de la place de Mai, qui la lui signala; car Chicha elle- même est toujours à la recherche de sa petite-fille, disparue lors de l’assaut donné contre cette mai- son. Mais faire remonter des évé- nements aussi douloureux n’alla pas de soi pour Laura Alcoba, sur- tout vis-à-vis de sa propre mère:

« J’ai moi-même écrit ce livre dans une sorte de clandestinité, racon- te-t-elle, en le cachant dès qu’elle me rendait visite et ne lui faisant lire que lorsque sa publication fut pressentie chez Gallimard. »

samère, qui vit toujours à Paris. En cours de route, deux entretiens avec Régis Debray, héraut de la révolution cubaine à l’époque, lui permirent de revenir vers eux avec des questions précises: «C’est l’un des seuls à parler, dans son autobiographie Loués soient nos Seigneurs (Gallimard, 1996), des campsd’entraînement àla guérilla dans la jungle cubaine. » Elle rechercha parallèlement d’autres témoins de cette aventure, dont

beaucoupmoururent danslalutte armée, quitte à faire ensuite des choix dans leurs récits et à laisser apparaître leurs contradictions dans son livre. Elle retrouva ainsi

qu’elle nomme «Antonio »,

le plus distancié face aux événe- ments, et un Argentin surnommé « El Loco » (« Le Fou »), le « recru- teur» de ses parents, tombé en dis- grâce à leur arrivée à Cuba. Après des décennies de silence, il rêvait de raconter comment «il allaitalors dénoncer auprès de Cas- tro un traître dans l’entourage du Che ; quelqu’un toujours en vie. Mais cela ne coïncidait pas avec d’autres versions, et l’historien que j’ai consulté, Gustavo Rodriguez Ostria, a jugé ce fait douteux, ex-

celui

plique-t-elle. Dans mon roman, “El Loco” reste donc entouré de mystè- re. Mais la publication du livre sera peut-êtrel’occasionpourluide s’ex- primer comme il le souhaite. » Car Laura Alcoba a beau écrire en français,pour «prendredeladis- tance avec ce chaos », dit-elle, et elle a beau avoir été prise dès son

arrivée en France, petite,

« d’une

rage d’assimilation », elle

touche

directement à la mémoire collec- tive argentine. Elle-même n’en

Confronter les souvenirs

Cette fois, avec Les Passagers de l’AnnaC., LauraAlcoba est sortiede

la clandestinité pour aller interro- ger ses parents, aujourd’hui sépa- rés, sur leur propre histoire. Elle a choisi de remonter plus loin dans le temps et de raconter leur fugue de lycéens quittant l’Argentine pour LaHavane en 1966, avec l’es- poir de servir le Che. Pour écrire ce

« roman »,différentdel’«histoire »

qu’était Manèges, Laura Alcoba a confronté les souvenirs de son père, installé àBarcelone, à ceuxde

les souvenirs de son père, installé àBarcelone, à ceuxde FabriceDelDongo à LaHavane prendre la mort du

FabriceDelDongo à LaHavane

prendre la mort du Che et de repartir dépités en Argentine par air, par terre puis par mer, à bord du transatlantique Anna C. Tout cela à la manière du Fabrice Del Dongo de La Chartreuse de Parme qu’on aurait dépaysé à La Havane et mis, comme à Waterloo, « au cœur de la bataille, par hasard. Mais n’y comprenant rien ». Aventure, amour, rites initiatiques, et même «légendes »: tout y est, décrit en quelques scènes-clés, recomposées, à par- tir des souvenirs des protagonistes eux- mêmes, par la narratrice, leur fille née pendant ce séjour à Cuba. Mais ce roma- nesque est largement grevé par les la- cunes et les contradictions de ces témoi- gnages, que la narratrice interroge plus

LIRE Les Passagers de l’Anna C., c’est d’abord sentir qu’on se tient à la proue du romanesque: c’est recevoir de plein fouet les illusions chevaleresques, guévaresques en l’occur- rence, de deux très jeunes amoureux argentins, Manuel et Soledad, partis de La Plata en 1966 avec quelques compa- gnons, leur foi révolutionnaire chevillée au corps, pour rejoindre LaHavane. Venus sur un quiproquo, ils resteront un an et demi à Cuba, le temps de s’ini- tier à la révolution dans les camps d’en- traînement au cœur de la jungle, de concevoir un enfant sans y penser, d’ap-

La vie littéraire

Pierre Assouline

Rendez-vousavec PatrickModiano

L e jeudi 12janvier, la centaine de journalistes, critiques, universitai- res, écrivains et admirateurs de l’œuvre de Patrick Modiano qui

s’étaient donné rendez-vous au siège des éditions de l’Herne, à Paris, acquirent une conviction commune entre 18h01 et 20h05: ils se tenaient là où ils avaient le plus de chances de le trouver absent. Le carton d’invitation avait pourtant annon- cé sa venue au cocktail offert en son hon- neur par la maison qui publie un numéro des Cahiers de l’Herne (280p., 39¤) à lui consacré à la suite d’autres classiques modernes. Mais il en fut ainsi: Patrick Modiano qui était attendu ne vint pas, mais Frédéric Mitterrand qui n’était pas attendu vint à la rencontre du plus fameux fantôme de Saint-Germain-des- Prés qui ne s’y trouvait pas. Du moins pas tout à fait. Le bruit courut d’une appari- tion éphémère du romancier dans la cour de l’immeuble; il est vrai que l’on peut entrer aux éditions de l’Herne par la rue Mazarine et en ressortir par la rue de

Seine, double issue modianesque à sou- hait. Puis la rumeur le signala attablé dans un bistro proche, mais des chevau- légers de la brigade littéraire d’arrondisse- ment, aussitôt dépêchés sur les lieux, dis- suadèrent le ministre de la culture de s’y aventurer: ce n’était qu’une légende urbaine. « Il était bien présent parmi nous mais invisible. Son esprit était là, à défaut de son corps », conclut son éditrice, Lau- rence Tacou. Qu’importe puisque l’album dont on célébraitla sortie est bien palpable, et il est passionnant; on disait Modiano inquiet à la perspective de l’accueil critique, le voilà rassuré. Publié avec le soutien du CNL et tiré à 6000 exemplaires, codirigé par Maryline Heck et Raphaëlle Guidée, maî- tres de conférences l’une en littérature française à l’université de Tours, l’autre en littérature comparée à l’université de Poitiers, il relève tant du dossier et de l’in- ventaire d’une œuvre forte de vingt-cinq romans et récits que du rapport, ce qui n’est pas pour déplaire à l’infatigable

enquêteur qui sommeille en Modiano. Dominique Zehrfuss, à son côté depuis quarante ans, le qualifie d’ailleurs de «détectivemétaphysique », quand elle ne le surnomme pas «la Pythie de Delphes », pour sa capacité à s’imprégner du monde sans ciller ni parler pendant des heures.

De belles pépites

Ce numéro des Cahiers de l’Herne a été conçu et élaboré avec sa complicité; même si le choix des collaborateurs ne fut pas de son ressort. Il a surtout trans- mis aux deux maîtres d’œuvre une importante correspondance et des archi- ves personnelles, en leur laissant toute liberté de choix, et a écrit des textes spé- cialement pour l’occasion. Ce qui n’empê- che pas les regrets: «Des problèmes de droit nous ont empêchés de publier sa belle correspondance avec Julien Gracq, ainsi qu’une lettre très intéressante de Georges Pompidou. » Dans ce genre d’exercice, rares sont les contributeurs qui ne se condamnent pas à

la paraphrase de l’œuvre. Heureusement, il en est qui rendent justice à son sens de l’humour, à sa distance vis-à-vis de soi et dumonde, à sa curiosité et à sa culture, quelques-unes de ses qualités les moins soulignées d’ordinaire. Le recueil contient de belles pépites. Robert Gallimard, par exemple, révélant: « Il a fait partie briève- ment du comité de lecture de Gallimard, mais ça a été un désastre, parce qu’il ne voulait jamais se prononcer! Il disait:

“C’est bien, enfin c’est pas tout à fait bien… Mais c’est bien quand même.” Il a fini par dire de lui-même qu’il préférait quitter le comité.» Ou Modiano payant sa dette au Troisième Homme, écrit par Graham Greene, et réalisé par Carol Reed en 1949:

« Je sais ce que je dois au cinéma pour l’écriture de mes romans: une façon de les éclairer, une luminosité particulière. » Mais le chapitre consacré à la prépara- tion de Dora Bruder est le clou du dossier. L’échange de correspondances entre 1978 et 1997 avec Serge Klarsfeld est d’autant plus passionnant qu’il est inédit. Celui-ci

y dit son dépit de découvrir son absence

dans le récit alors qu’il en avait accompa-

gné la recherche de bout en bout. Effacé,

le guide ! «Comment avez-vous pu me fai-

re disparaître ?… » Non sur un ton plaintif

mais dans l’esprit d’un « constat irritant ».

Il se demande même si Modiano n’est pas

tombé amoureux de son héroïne au point de se la garder à lui seul alors qu’ils avaient fait équipe pour retrouver sa tra- ce. Sans le faire exprès, Klarsfeld définit parfaitement le romancier en prédateur:

celui qui s’approprie le vécu des autres, les morts et les vivants. Modiano le sait bien qui reconnaît au passage, non sans courage, avoir également piqué à Henri

Calet des inscriptions recopiées des murs de la prison de Fresnes, ou avoir emprun- té sans le savoir le titre La Place de l’Etoile

à Robert Desnos. Pour en faire du Modia-

no, il a eu besoin de tous les fondre dans une matière dont il est le démiurge exclu- sif. Décidément, cet écrivain gagne à être

connu; il y gagne en mystère. p

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Essais

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Vendredi 27 janvier 2012

Critiques

Se saisissantde « LaRépublique »,lephilosopheAlainBadiouen fait un romanpluspolitiquementcorrectqueledialogue socratique

Platon,le remake

socratique Platon,le remake Florence Dupont latiniste A lain Badiou publie sous son nom

Florence Dupont

latiniste

A lain Badiou publie sous son nom un livre au titre dérou- tant, La République de Pla- ton. Dialogue en un prolo- gue, seize chapitres et un épi- logue . Un texte et deux

auteurs ? Qu’a fait Badiou avec ce texte chaotique, bien connu des bacheliers, où Socrate affronte un sophiste sur la défini- tion de la justice et invente à l’occasion une utopie communiste, l’allégorie de la caverne et le mythe d’Er ? Est-ce une traduction ? L’auteur avertit en préface que, s’il a lu Platon en grec, sa République n’est pas une traduction, elle en est un écho contemporain. Certaines phrases « sentent » pourtant la version grecque. C’est donc un effet de trompe- l’œil. Aurions-nous affaire à un simplejeu culturel ?Voire àun canular ? Pour tousles normaliens qui ont traduit du grec jus- qu’àlalie,l’anachronisme rigolard etculti- vé est depuis Giraudoux une tradition:

« Je suis commele vieux Tolstoï », dit Socra- te chez Badiou. Maislamodernisation de cette Républi- que est aussi une affaire sérieuse bien que souriante. Lacan, Marx et Shakespeare, la biologie moléculaire et les iPod entrent dansle texte de Badiou à côté d’Homère et des éternels potiers de Socrate. Cette équi- valence des deux mondes, ancien et moderne, dans le propos philosophique, implique l’éternité et l’universalité d’une vérité immanente au texte dePlaton, indé- pendamment de son ancrage anthropolo- gique ethistorique etde samatérialité ver- bale. C’est une vieille histoire. La préten- due éternité de Platon a toujours reposé sur des anachronismes volontaires. Badiou écrit une République politique- ment correcte. Des filles de bonne famille accompagnent les amis de Socrate : la sœur de Platon, «la belle Amantha », est l’occasion de mettre une pincée de fémi- nisme dans le livre. Et Socrate se réjouit à l’idée de draguer les filles au bal que don- ne la municipalité du Pirée, ce soir de fête.

Juste drôle ? L’égalité sociale des hommes et des femmes qu’imagine Socrate dans sa cité utopique perd son sens, et devient chezAlain Badiou une affaire de sexe et de filles à poil dans les douches communes au sein d’une société majoritairement hétérosexuée: la nôtre. Il est impossible d’identifier ce livre en le lisant à partir du texte de Platon; c’est une pieuvre socratique qui vous glisse entre les doigts et se retourne comme un gant.Onpassedu rirepourun anachronis- me bien trouvé à l’exaspération pour une analogie abusive.

Pitreries et choses sérieuses

Une autre approche du livre est possi- ble. Dans La République –l’ancienne –, Pla- ton ne fait que transcrire les paroles de Socrate, seul narrateur. Tout le texte est à la première personne, les autres voix sont enclavées dans la voix de Socrate. Le coup de force – de génie, si l’on veut – d’Alain Badiou consiste à avoir suppriméle narra- teur et pris la place de l’auteur, désormais seul principe unificateur du texte. D’un dialogue platonicien dont l’unité était la voix de Socrate, Alain Badiou a fait un roman avec des personnages dont il est le seul maître, libre d’en faire les serviteurs de ses anachronismes. La première phrase du dialogue était:

« J’étais descendu hier au Pirée avec Glaucon, fils d’Ariston, pour prier la dées- se… » Le nom de Socrate apparaîtra quand

son ami Polémarque lui adresserala paro- le. La première phrase du roman est: «Le jour où toute cette immense affaire com- mença, Socrate revenait du quartier du port. » « Immense » est une intrusion de l’auteur qui évalue rétrospectivement ce qui est pour lui, aujourd’hui, un événe-

ment. « L’affaire », comme il dit.Mais il n’y

a d’affaire ou d’événement que par le récit

qui le définit et le clôture. Philosophe pro- fessionnel, Badiou confond le texte de La République, et son histoire postérieure, avec un événement qui en serait à l’origi- ne et qu’il crée par un récit fictif. Le romancier a éliminéla voix de Socra- te: il sera l’auteur de chaque pitrerie com- me de ses anachronismes philosophiques

On passe du rire pour un anachronisme bien trouvé à l’exaspération pour une analogie abusive

sérieux. Platon, qui a disparu avec la voix de Socrate, dont il étaitle transcripteur, ne peut pas lui servir d’alibi. Comment appeler cette démarche ? Pourquoi pas un remake ? Le terme vient du cinéma et désigne unnouveau film qui reprendlesprincipaux élémentsde scéna- rio, le récit et les personnages d’un autre plus ancien. En 1998, Psycho a été réalisé par Gus Van Sant à partir de Psychose , d’Hitchcock (1960). Personne n’imagine un remake de Psychose sans la scène de la douche, ni un remake de La République de Platon sans l’allégorie de la caverne ou le mythe d’Er. Le livre de Badiou s’appuie donc sur des séquences incontournables pour se livrer à tous les écarts que lui per- met son statut d’auteur. Un remake est un lieu de mémoire, s’y déposentl’histoire du premier film etles commentaires qui ont suivi. Psycho est destiné aux cinéphiles; pour bien lire

«

La-République-de-Platon » de Badiou,

il

faut non seulement avoir déjà lu celle

de Platon – en grec ? – mais avoir aussi son immense culture philosophique et

littéraire. p

La République de Platon,

d’Alain Badiou, Fayard, «Ouvertures », 600p., 25 ¤.

d’Alain Badiou, Fayard, «Ouvertures », 600p., 25 ¤. Extrait «On a pourtant revu ça dans les

Extrait

«On a pourtant revu ça dans les années soixante du XX e siècle, rappelle Amantha. Cer- tains groupes révolutionnaires prônaient une vie entièrement collective dans des appartements communautaires, avec une sexualité ouverte, publique, sans exclusive. Le désir avait par lui- même raison, y consentir était ce qu’il y avait de plus moral. (…) J’envie parfois cette époque. –Tu n’as pas raison, dit Socrate. Non. Tout ça est funeste, tout ça ne mène à rien. Chers amis, moi, Socrate, je ne paierai pas ce prix pour la nécessaire dissolution de la famille telle qu’elle est. Non et non. Profitant de l’occasion qui m’en est donnée par Badiou, je m’élève ici solennelle- ment contre l’interprétation de ma pensée par votre frère Platon. »

La République de Platon, page 278

Lespiedsd’argileducolosseNapoléon

1812:retraitedeRussie,tentativedecoupd’Etat.Deuxlivresmontrentlafragilitédel’Empire

Pierre Karila-Cohen I maginez: alors que Nicolas Sarkozy se

Pierre Karila-Cohen

I maginez: alors que Nicolas Sarkozy se trouve à l’étranger, un conspirateur, appuyé par une partie de l’armée, par- vientà fairearrêterleministredel’inté-

rieur, Claude Guéant, et le préfet de police

deParis,MichelGaudin… Impossible ? Sans doute dans notre démocratie enracinée où lapérennitédu régimene tientpas ausouf- fle d’un seul homme et où la sécurité des plus hautes autorités faitl’objet de précau- tions particulières, mais pas sous l’Empire où cette histoire a réellement eu lieu… avec, bien sûr, d’autres protagonistes. Le 23 octobre 1812, aumoment où Napo- léon quitte Moscou en flammes, un géné- ral républicain, Claude-François Malet, ennemi de longue date du régime, par- vient às’échapperdelamaisonde santéoù il étaitmaintenu comme prisonnier d’Etat etàmettre à exécution avecquelquescom- plices un plan longuement mûri: faisant croire que Napoléon estmort enRussie,les conspirateurs exhibent un faux sénatus- consulte qui abolit l’Empire et installe un gouvernement provisoire. Une partie de la garde nationale pari- sienne tombe dansle piège et participe àla mise sous les verrous de Pasquier, préfet depolice, et de Savary,ministredelapolice

générale. La supercherie dure trois heures avant que Malet lui-même ne soit arrêté. Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, livre dans son dernier ouvrage, La Conspiration du général Malet, un récit détaillé de cette aventure rocambolesque dont, assure-t-il, la portée profonde est bien plus importante que ses résultats immédiats dans la mesure où elle contri- bue à démontrerla vulnérabilité d’un régi- me qui s’écroulera deux ans plus tard.

Niveau exceptionnel de violence

Chute du régime dontles originesmili- taires se dessinent lors de la désastreuse campagne de Russie sur laquelle Marie- Pierre Rey livre une « nouvelle histoire ». Cette histoire se veut nouvelle parce que l’historienne, spécialiste bien connue de la Russie, cherche à rendre compte de tous les points de vue, non seulement français et russe,mais aussi des civils com- me des combattants et, parmi ces der- niers, des participants de tous grades aux diverses séquences de la confrontation. Nourri de nombreuses sources –mémoi- res, témoignages, affiches, dessins… – le récit, très informé, devient, par la force des choses, de plus en plus poignant. Moscou incendiée et pillée se transfor- me en cul-de-sac à partir duquel le repli commence. Dans cette seconde phase de la campagne, les soldats de la Grande Arméemeurent de faim et de froid davan- tage que des attaques de l’armée de Kou- touzov. Des actes d’anthropophagie sont

commis; des hommes, épuisés, cessent de marcher et se laissent mourir. Au-delà des épisodes les plus connus, notammentle fameux passage dela Bere-

zina, relaté dans toute son horreur,Marie- Pierre Rey insiste de

manière très convaincan- tesurleniveau exception- nel de violence atteint durant ces quelques mois, en particulier à l’égard des prisonniers, bien souvent torturés

puis mis à mort. Même si l’armée impériale n’est pas en reste, les cosaques, en particulier, inspirent une véritable terreur aux soldats de la Grande Armée: selon un militaire français, «ils

agissaient sur leur moral à la manière des spectres et des apparitions diaboliques ». Au total, la campagne de Russie a coûté la vie quelque 250000 sol-

dats de l’armée de Napo-

léon et à un nombre équi- valent du côté russe. Sans, peut-être, entrer suffisamment dans le

débatpopulariséparl’his-

torien américain David

Bell sur la « totalisation » dela guerre à l’époque napoléonienne (La Première Guerre totale. L’Europe de Napo- léon et la naissance de la guerre moderne, Champ Vallon, 2010), Marie-Pierre Rey offre matière à réflexion sur ce thème avec ce riche ouvrage. p

La Conspiration du général Malet. 23octobre 1812. Premier ébranlement du trône de Napoléon,

de Thierry Lentz, Perrin, 340p., 23 ¤.

L’Effroyable Tragédie. Une nouvelle histoire de la campagne de Russie,

de Marie-Pierre Rey, Flammarion, «Au fil de l’histoire », 390 p., 24 ¤.

Auteurs du «Monde »

Bienvenue au nouvel humain

Interdire le clonage humain ? Considérer sérieusement de stop- per la mort ? Autoriser la recherche sur l’embryon ? Peut-être, mais avec quels arguments ? Alors qu’un besoin pressant s’en fait sentir, le «propre de l’homme » semble s’être fait la malle… Qu’à cela ne tienne, les auteurs sont partis à sa poursuite dans une enquête foisonnante qui les a conduits du laboratoire de Ray Kurzweil, le très sérieux gourou des transhumanistes, dans le Massachusetts, à l’immeuble de Karlsruhe qu’habite le philosophe allemand Peter Sloterdijk. Chaque ren- contre est l’occasion d’une discussion acérée pour tenter de cerner les questions vives. Après tout, l’anthropologue Philippe Descola le soutient : «Une certaine figure de l’individu humain, qui a émergé à la Renaissance, est en voie d’extinction. » p

à la Renaissance, est en voie d’extinction. » p a Humain. Une enquête philosophique sur ces

a Humain. Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies, de Monique Atlan et Roger-Pol Droit, Flammarion, 560 p, 22,90¤.

Atlan et Roger-Pol Droit, Flammarion, 560 p, 22,90¤. Pour un néo-protectionnisme A l’approche de l’élection

Pour un néo-protectionnisme

A l’approche de l’élection présidentielle, les thèmes ressurgis- sent : désindustrialisation,manque de compétitivité et… protec- tionnisme. Pour les trois journalistes, le libre-échange est une naïveté coupable à l’heure où la Chine, ayant rejoint l’OMC, triche avec une monnaie sous-évaluée. Résultat, les citoyens des pays occidentaux deviennent schizophrènes, « tout-puis- sants dans les rayons des supermarchés », grâce aux produits made in China, et «ultra-vulnérables à l’usine ou au bureau », pour cause de délocalisation. Un protection- nisme « ciblé et intelligent» modulerait ses taxes à l’en- contre des pays qui ne respectent pas les normes socia- les ou environnementales. Et une partie de cet impôt pourrait même financer la mise à niveau de ces retar- dataires. Un chantier ambitieux. p

a Inévitable protectionnisme, de Franck Dedieu, Benjamin Masse-Stamberger et Adrien de Tricornot, Gallimard, « Le débat », 244 p.,17,90¤.

de Tricornot, Gallimard, « Le débat », 244 p.,17,90¤. Blog de papier L’Autofictif, le blog que
de Tricornot, Gallimard, « Le débat », 244 p.,17,90¤. Blog de papier L’Autofictif, le blog que

Blog de papier

L’Autofictif, le blog que tient Eric Chevillard depuis 2007, se décline en livres et à lamanière des albums de Babar. Après le premier recueil L’Autofictif (en 2009), puis L’Autofictif voit une loutre et L’Autofictif père et fils, voici L’Autofictif prend un coach. Un coach ? A quoi bon s’entraîner quand on prétend avoir sur son journal numérique «des pages et des pages d’avance et déjà des notes amusantes pour quand (on) sera cancéreux» ? Amusé, on l’est, à la lecture de cette collection réjouissante d’hy- pothèses poétiques, de saynètes réelles ou imaginaires, deméditations sages et de pointes vachardes. Hasard ou pas, on note que le 18août, le blogueur écrit: «Après quelques hésitations, j’accepte l’emploi de feuilletoniste qui m’est proposé au “Monde des livres”. Toutes les compromissions, toutes les collusionsme guettent ». Le 17 septembre, il se sépare de son coach… p

» . Le 17 septembre, il se sépare de son coach… p a L’Autofictif prend un

a L’Autofictif prend un coach, d’Eric Chevillard, L’Arbre vengeur, 304p., 15¤.

il se sépare de son coach… p a L’Autofictif prend un coach , d’Eric Chevillard, L’Arbre
il se sépare de son coach… p a L’Autofictif prend un coach , d’Eric Chevillard, L’Arbre

Chroniques

8

0123

Vendredi 27 janvier 2012

Lephilosophe gondolier

A titre particulier Sylvie Testud, comédienne JEAN-FRANCOIS MARTIN Le feuilleton Fantastiques d’Eric Chevillard
A titre particulier
Sylvie Testud, comédienne
JEAN-FRANCOIS MARTIN
Le feuilleton
Fantastiques
d’Eric Chevillard
Slaves!
T ropsouvent,lesromanshistori-
quesnousévoquentcesspecta-
cles sons et lumières financés
par les municipalités désireu-
ses de rentabiliser un rempart
LA QUATRIÈME DE COUVERTURE égrène ces mots: « rouble »,
« soviétique », «Spoutnik »… Avant même d’ouvrir Le Jardinier
d’Otchakov, d’Andreï Kourkov, ces noms slaves et l’évocation
de la terre ramènent à ma mémoire ma première année de
Conservatoire, et les fans du Nicolas Alexéevitch d’Ivanov. Ça
délabré ou la ruine moussue
d’undonjon abritantune familledeloirs et
une chouette effraie. Beaucoup de sons et
beaucoup de lumières sont alors nécessai-
res pour relever ce pâle vestige aux yeux
des spectateurs et y rejouer le siège et la
bataille. Le roman historique recourt ordi-
nairement à des accessoires et des effets
tout aussi factices, pour ne pas dire artifi-
cieux: un lexique suranné ridiculement
anachronique au regard de la syntaxe qui
l’articule (diantre ! Il s’agit tout de même
de resterlisible) etlamention inlassablede
vêtements, d’armes ou de mobilier qui
nous semblent camper dans leur profu-
sion, plutôt que l’époque considérée, un
récent salon des antiquaires au Palais des
congrès. Le lecteur se demande d’ailleurs
comment les personnages vont pouvoir
évolueraumilieude tantdebahuts,debuf-
fets et de girandoles, et encore moins lan-
cer au galop leur fringant destrier.
Puis les héros de la grande histoire ne
sont pas toujours très crédibles en héros
de roman.Quel’auteur ait choisiun traite-
ment trivial afin d’humaniser la légende
–passe-moi le sel, susurra Bonaparte en
palpant sous la table le mollet de Joséphi-
ne avec son gros orteil –, ou que son per-
sonnage, au contraire, soit constamment
aux prises avec son glorieux destin et
n’ouvre la bouche que pour énoncer de
graves considérations sur l’Europe ou les
vertus du système féodal, le roman a bien
du mal à digérer le manuel.
Or voici un livre qui évite tous les
écueils du genre et se réjouit même de
leur existence, laquelle favorise son cours
infiniment digressif. Avec Le monde est
dans la tête, Christoph Poschenrieder,
journaliste allemand né en 1964 qui signe
là son premier roman, brode allégrement
le fil de sa plume inventive sur une trame
historique qu’il eût été dommage de lais-
ser en plan comme un canevas de grand-
mère inachevé.
Dresde, 1818, Arthur Schopenhauer a
sent la bonne vodka chez les tsarévitchs désargentés, fiers, mais
déprimés parce qu’ils ne soupent plus à la lueur des imposants
lustres en cristal de Bohême; ça fleure le mauvais « alcool de
patate » chez les babouchkas qui entreront en scène, sous dix-
huit kilos de laine, la figure rougie.
J’ai été traumatisée par des années d’enseignement théâtral.
On jouait des scènes qui devaient faire naître en nous suffi-
samment d’émotions pour les vivre cinquante fois, cent fois,
sans jamais nous arrêter. Nul ne pouvait prétendre à la voca-
tion s’il ne s’était senti proche du Chalimov ou de la Varvara
Mikhaïlovna de Maxime Gorki. Nous pensions si bien incarner
le
désespoir slave… Les garçons entraient sur scène ivres par
souci de crédibilité et éructaient. Nous avons toutes tenté de
devenir Olga Sergueïvna dans Les Trois Sœurs. Rares sont celles
qui ont réussi à la nommer sans écorcher son nom…. J’ai moi-
même tenté de jouer l’Anna Pétrovna de Tchekhov. J’ai beuglé:
tée en diligence durant laquelle Schopen-
hauer selied’amitié avecun étudiant avide
d’aventures, Fidélis von Morgenrot, féru
tout comme lui des Upanishads et qui par-
vientàdéridersonombrageuxcompagnon
en partageant aveclui sa pipe de haschich.
Le voyage met à l’épreuve les théories
toujours inédites du philosophe et les
conforte décidément dans son esprit:
« Ivaaaaaanov! Non! Ne me laisse pas seule avec mon désir,
dans ce monde trop rude, donne-moi à boire. » Nous rêvions de
souffrir comme eux, comme elles. C’est ça, l’essence de la vie !
Vouloir vivre à tout prix, alors qu’on s’en rend compte: la vie
nous échappe peu à peu.
Que peut écrire aujourd’hui Andreï Kourkov (l’auteur du
célèbre Pingouin, Seuil, 2001) sur un jardinier sans faire ressur-
gir mon traumatisme tchékovien ? Igor, trentenaire oisif, habi-
te seul avec sa mère jusqu’au jour où Stepan entre à leur servi-
ce. Il s’occupera des pommes de terre… Il a été tatoué, enfant,
quand il est devenu orphelin. Presque effacé, ce tatouage ne lui
permet pas de retrouver ses racines. Le jeune Igor ne peut lais-
ser cette énigme non résolue. Il quitte sa banlieue et se retrouve
à
Kiev, en Ukraine, face à Kolia, un ami informaticien qui lui
«Vous ne connaissez ni un soleil ni une ter-
re, vous connaissez seulement un œil qui
voit un soleil, et une main qui touche une
terre. Tout ceci est seulement votre repré-
sentation. » Dansun style aussi enlevé que
apprend l’existence d’un logiciel capable de reconstituer le
tatouage. Après avoir résolu une partie de l’énigme, il se rend
sur les bords de la mer Noire, dans la ville d’Otchakov, pour
connaître le passé du jardinier. Andreï Kourkov nous entraîne
alors dans l’histoire non pas d’un homme, mais de l’URSS.
A l’américaine
Voici un livre
qui évite tous les écueils
du roman historique
et se réjouit
même de leur existence
32 ans et il est très en colère contre son édi-
teur qui, en dépit d’un contrat en bonne et
due forme, ne semble pas pressé de publier
Le Monde comme volonté et comme repré-
sentation etse demandemêmes’ilne serait
pasjudicieuxdebrûlerl’étapedel’imprime-
rie et d’envoyer directement ce livre inven-
dable et sans avenir au pilon. Serrant sous
sa chemise la lettre de recommandation
que Goethe, « tout à fait dans son rôle de
deus ex machina qu’il a toujours joué pour
notre famille », lui a remise à l’intention de
Byron, le jeune philosophe laisse derrière
lui sa mère, sa sœur et sa maîtresse et part
pour Venise, alors sous domination autri-
chienne. S’ensuit une équipéemouvemen-
le trot des attelages,Christoph Poschenrie-
der narre les rencontres, anecdotes et épi-
sodes souvent burlesques qui ponctuent
ce voyage. Nous verrons même Schopen-
hauer arracher le fouet des mains d’un
postillon acharné contre son cheval, dans
une anticipation foudroyante du geste de
Nietzsche, soixante et onze ans plus tard à
Turin. La figure altière dela philosophie se
dessine dans ces fiers lignages.
A Venise, Schopenhauer et Fidélis, qui
se sont par plaisanterie déclarés « brahma-
nes », sont surveillés par la police autri-
chienne perplexe qui redoute de les voir
affiliés aux redoutables carbonari. Le phi-
losophe tarde à se présenter chez Lord
Byron malgré sa lettre, cette petite carte
sur laquelle se trouvent reliés « par quel-
ques traits de plume, Goethe, Byron et un
philosophe inconnu nommé Arthur Scho-
penhauer ». Il souhaite apparaître devant
lui auréolé du prestige de son livre et non
comme «un écolier qui repart tout content
avec deux petits vers dans son album ». Il
craint aussi secrètement que le fameux
séducteur anglais nelui soufflela délicieu-
se Teresa dont il s’est épris. Byron pour-
tant, amoureux d’une autre Teresa, se sent
vieux et las, quoique du même âge que
Schopenhauer. Le temps des conquêtes
est derrière lui. Il écrit Don Juan mais ne se
croitpluslui-même assezde santépourles
vices, àmoins de se «mettre à l’avarice ».
Les deux hommes se rencontreront-ils ?
Vous ne le saurez pas avant la page274 de
cet excellent roman, et le doute renaîtra
dès la page277. Mais vous aurez vu Scho-
penhauer prendre des leçons de gondole
sur la lagune, précipiter un cicérone dans
un canal pour vengerla mort d’un chien et
se demander avec angoisse: «Dans quelle
mesure peut-on être heureux ? Est-ce une
ressource du corps (…) ? Est-ce un pot où il
faut aller puiser, ou est-ce distribué comme
delasoupeauxpauvres (…) ;etquidistribue,
et qu’en est-il si l’on n’est jamais appelé ?» p
Le monde est dans la tête
Nous frôlons le fantastique. Alors que le jardinier va s’empa-
rer d’un trésor, Igor enfile un costume de milicien qui va le
ramener dans les années 1950. L’écrivain nous propose deux
histoires parallèles entre la mafia dans l’URSS des années 1950
et celle d’aujourd’hui en Ukraine. Le Jardinier d’Otchakov est
une fresque morcelée. Toute une culture s’offre à nous, pour
peu que l’on accepte de sortir du réalisme. Le livre nous fait ce
don: pouvoir se promener dans le temps, regarder un peuple
vivre sous des régimes radicalement opposés mais qui se com-
portent pourtant presque de la même façon. L’écrivain pose un
regard critique sur la société postsoviétique et l’Ukraine moder-
ne. Alors qu’Igor vit au rythme de la pègre, Kolia, l’informati-
cien, va être confronté aux gangsters de la Bourse. Igor tombe
amoureux dans le passé. Une femme modeste, elle est poisson-
nière, rien à voir avec lui, jeune homme entretenu par sa mère.
Etonnamment, j’ai eu le sentiment d’un livre à l’américaine: la
mafia, la société engluée dans la débâcle politique, l’amour tou-
jours présent… On rit parfois de la maladresse de l’un. On est
ému par la faiblesse de l’autre. Andreï Kourkov se pose la ques-
tion: qui sont les Slaves ? Si l’écrivain n’y répond pas, il montre
combien ils ont traversé de tempêtes et combien leur passé
occupe leur présent. p
(Die Welt ist im Kopf),
de Christoph Poschenrieder,
traduit de l’allemand par Bernard
Lortholary, Flammarion, 320p., 21¤.
Le Jardinier d’Otchakov (Sadovnik iz Otchakova),
d’Andreï Kourkov,
traduit du russe par Paul Lequesne, Liana Lévi, 336p., 20 ¤.
Sans interdit
Agenda
Ceque traduire veutdire
Louis-Georges Tin
a Du 27 au 29 janvier : biographes au Carré d’art
MÉFIEZ-VOUS des traducteurs !
En 2003, je publiais un ouvrage
sur l’homophobie, et un éditeur
canadien exprima le désir de le
traduire l’ouvrage en anglais. Le
résultat fut à ce point désastreux
qu’il me vint à l’esprit de soupçon-
ner un usage massif de «Google
Translation ». C’était vrai ! De
nombreux paragraphes étaient
des traductions automatiques,
tout simplement copiées-collées.
L’éditeur canadien, qui pensait
que j’avais exagéré, dut se rendre
à l’évidence…
La traduction automatique est
l’un des sujets évoqués par Le Pois-
son et le Bananier. Son auteur,
David Bellos, professeur de littéra-
ture française à Princeton et bio-
graphe de Pérec, a publié au
moins trois versions du livre:
ge dans cette langue (se méfiait-il
comme moi de son traducteur ?).
Il existe dans lemonde environ
7000 langues, ce qui fait
24496500 paires de langues pour
lesquellesla traduction est donc
envisageable, dans un sens ou
dansl’autre, soit 49millions de tra-
ductions possibles au total. Bien
entendu,les choses ne se passent
pas ainsi. Au niveau international,
près de 80% des traductions se
font à partir de l’anglais, 8% seule-
ment versl’anglais. Bref, conclut
David Bellos, «les traductions de
l’anglais sont quasimentinévita-
bles; les traductions vers l’anglais
sont à peu près introuvables ». C’est
le signele plus évident dela domi-
nation culturelle anglo-saxonne.
Le livre fourmille d’anecdotes
amusantes et révélatrices à la
fois. L’auteur évoque par exem-
ple les fausses traductions, ainsi
l’histoire d’Ossian, ce fameux
barde gaélique qui fascina toute
l’Europe (et Napoléon lui-même)
par son poème épique, retrouvé
et traduit en 1762. En réalité, il
s’agissait d’une œuvre originale
de James Macpherson !
Pour sa 11 e édition, le Festival de la biographie de Nîmes reçoit
une centaine d’auteurs sous la direction du philosophe
Malek Chebel et de l’historien Jean-Christian Petifils.
Un thème: l’engagement.
www.festivaldelabiographie.com
x
a Les 2 et 3 février : hommage à Georges Balandier
Fidèles traducteurs
David Bellos analyse également
les problèmes concrets que
posent le sous-titrage, la post-
sonorisation, la BD ou encore la
poésie. Et il ne manque jamais de
défendre les traducteurs. « Intra-
duisible n’est pas français », affir-
me-t-il. Il s’insurge contre l’adage
célèbre: Traduttore, traditore
(«Traduction, trahison »). « Réser-
ve faite de certains cas tout à fait
exceptionnels, cette maxime est
fausse et l’a toujours été », affir-
me-t-il de manière un peu
péremptoire, avant de reconnaî-
tre plus loin que les nombreux
passages des textes grecs et latins
qui évoquaient l’homosexualité
furent très souvent censurés (et le
sont souvent encore aujourd’hui)
par les traducteurs et les éditeurs.
La trahison est plus fréquente
qu’il ne le dit…
Le plus frappant réside sans
doute dans les enjeux politiques
liés à la traduction. On ne saurait
ignorer son rôle majeur dans la
culture protestante, et les polémi-
ques suscitées par la Bible de
Luther. Rôle de la traduction dans
les guerres de religion, oui, mais
aussi dans l’expansion coloniale,
les colons voulant souvent impo-
ser leur langue, mais devant com-
prendre aussi celle des autres, à
défaut de la respecter.
« Il faut traduire, encore et tou-
jours plus, conclut David Bellos.
On ne le fera jamais assez! » p
Deux journées d’études sont consacrées au grand anthropolo-
gue français, né en 1920, pour cerner les échos de son œuvre
dans toutes les sciences sociales. Conclusion en sa présence. Au
Musée du quai Branly (Paris 7 e ) de 9h30 à 19h30.
www.quaibranly.fr
x
a Le 4février :
ne pas se prendre
au sérieux
Vous écrivez ?
A
Dijon, Ecrivains en scè-
ne organise une journée
Les EditionsAmalthée
de rencontres, de débats
et
de lectures, inspirée
recherchent
de nouveaux auteurs
Le Poisson et le Bananier.
Une fabuleuse histoire
de la traduction (Is That
par cette citation de
Michel Butor: «Celui qui
ne rit pas sera la proie des
Envoyer vos manuscrits :
l’une en anglais, l’autre en améri-
cain (ne sont-ce pas deux langues
différentes ?), et une troisième en
français, car il a beaucoup contri-
bué à la traduction de son ouvra-
a Fish in Your Ear ? Translation
and the Meaning of Everything),
de David Bellos, traduit
de l’anglais par Daniel Loayza,
Flammarion, 400 p., 22,90 ¤.
loups. » L’auteur russe
Andreï Kourkov dialogue-
ra avec Iegor Gran, et
Alain Guyard avec Philip-
pe Jaenada.
Editions Amalthée
2 rue Crucy
44005 Nantes cedex 1
Tél. 02 40 75 60 78
www.editions-amalthee.com
www.impulsions.org

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Vendredi 27 janvier 2012

Bande dessinée

Bande dessinée

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9

Critiques

Encompétitionau Festivald’Angoulème, «LesAmateurs »,duBelge BrechtEvens, renouvellelescodesdelaBD sansperdreen fluidité

L’aquarellequi révèle

sansperdreen fluidité L’aquarellequi révèle Frédéric Potet P lus de 5 000livres de bande dessinée en

Frédéric Potet

P lus de 5 000livres de bande dessinée en lan- gue française sont publiés chaque année. Faire son choix au cœur de ce foisonne-

ment éditorial est un exercice hasardeux, sauf à piocher dans la sélection des albums en lice au Festival d’Angoulême. En 2012, un bédéphile occasionnel et éclairé pourra par exemple opter pour Les Ignorants, le récit initiatique d’Etienne Davodeau sur le vin (Futuropolis), Habibi, la grande fresque orientale de l’Américain Craig Thompson (Casterman), ou encore Portugal, le périple éthéré de Cyril Pedrosa dansle pays de ses origines (Dupuis). Mais il ne devra surtout pas manquer de lire Les Amateurs, du Belge Brecht Evens, un ouvrage intrigant de 220 pages entière- ment réalisé à l’aquarelle et à la gouache, sans case ni phylactère. Typiquement le genre de livre qu’on feuillette debout en librairie sans pouvoir s’en arracher. Il y aun an, àAngoulême,Brecht Evens avait emporté le prix de l’audace pour son premier album, LesNoceurs. Tout à sajoie surla scè- ne du théâtre municipal, le jeune homme de 24 ans avait alors com- muniqué son numéro de télépho- ne au public et demandé qu’on le rappelle le soir même pour aller

Y aller

39 e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême

Du 26 au 29 janvier de 10heures à 19heures. Entrée de 6 ¤ à 30 ¤. www.bdangouleme.com

à 19heures. Entrée de 6 ¤ à 30 ¤. www.bdangouleme.com tres et plasticiens amateurs à qui

tres et plasticiens amateurs à qui il propose de construire une œuvre grotesque: un nain de jardin géant enpapiermâché.L’entrepriseneva pas être de tout repos, les péri- péties vont se succéder au gré des aléas de la vie de groupe, et les névroses personnelles mettre à malle désir d’utopie.Alternance de saynètes aux dialogues joliment calligraphiés et de pleines pages lumineuses où l’œil va et vient, l’ouvrage multiplie les prouesses. Non content de faire rire et sourire – notamment grâce à son casting d’artistes foireux – Evens utilise à profit la technique de l’aquarelle pour dire en transparence mille choses sur les relations humaines. L’auteur s’amuse également à jouer les peintres du dimanche. Certaines planches font penser à

boire un verre. Les connaisseurs avaient, eux, chaleureusement applaudi cet inconnu doté d’un accent à couper au couteau, auteur d’un ovni graphique ne témoi- gnant d’aucune influence connue et poussant assezloinla déstructu- ration des codes séquentiels, mais toujours au profit d’une grande fluidité narrative. Expérimental et intelligible à la fois : les mêmes caractéristiquespeuvent être acco- lées à ce deuxième album, situé dans le monde de l’art.

Les peintres du dimanche

L’histoire est celle de Pieterjan, un artiste en panne d’inspiration, qui est l’invité d’honneur d’une biennale organisée dans la campa- gneflamande.Surplace, ilseretrou- ve à cornaquer une troupe de pein-

Chagall, au Douanier Rousseau… – excusezdupeu. Jamais, toutefois, l’exercice n’apparaît maladroit ou prétentieux. Au milieu du récit, le personnage principal, Pieterjan, va même jusqu’à prendre la pose de Gustave Courbet dans son célèbre autoportrait dit Le Désespéré . Hasard ? En rencontrant Brecht Evens dans une brasserie parisien- ne, on se rend compte qu’il porte lesmêmes attributs que le Courbet de l’époque (cheveux en bataille, barbe et moustache désordon- nées). Le prodige est en transit entre Bruxelles et Angoulême. Café, thé, cigarettes: l’oiseau de nuit se remet d’une soirée arrosée. Brecht Evens a toujours rêvé de faire de la bande dessinée, expli- que-t-il. Il s’y est adonné pendant ses tendres années dans un style résolument comique, avant d’en- trer dans une école de graphisme à Gand. L’abandon de la BD pendant plusieurs années, l’apprentissage de la sérigraphie ou encore la découverte de Giotto (1266-1337) ont façonné son style unique, faus- sement naïf, résolument lumi-

neux et peu en phase avec les canons du 9 e art. En la matière, ses

connaissancessontd’ailleursrelati-

vementlimitées. Toutjuste cite-t-il Régis Loisel (le père de « La Quête de l’oiseau du temps », Dargaud, 1983-1987) et la série « Blacksad » (de Canales et Guardino, Dargaud, 2000-2010), avant d’avouer ne pas bien connaître ses classiques, ce qui est un comble en Belgique. Làest aussila particularitéd’une nouvelle génération d’auteurs bel- ges qui a tourné le dos à l’âge d’or de la BD franco-belge et se moque des tendances: «Notre regard est à 360˚ et il n’est plus dirigé unique- ment vers la France, souligne Brecht Evens. Notre culture est celle de l’Internet et de l’ouverture sur le monde. » Les ambitions narratives restent les mêmes cependant :

«Raconter des histoires qui ne sont racontables qu’enmêlant le texte et l’image. » Ce qui est exactement le cas des Amateurs. p

Les Amateurs (De Liefhebbers), de Brecht Evens, traduit du néerlandais par Vaidehi Nota et Boris Boublil, Actes Sud BD, 120p., 25 ¤.

Les Simpson,créatureshautement adaptatives

La séried’animationaméricaineconnaîtaussiun succès fouen France – sous formedeBD

succès fouen France – sous formedeBD Alain Beuve-Méry A prèsles Etats-Unis,la France estle

Alain Beuve-Méry

A prèsles Etats-Unis,la France estle deuxième marché pour l’adapta- tion en bande dessinée des « Simpson », la série culte d’ani-

mation créée il y a vingt-deux ans àla télé- vision par Matt Groening. En 2011, ces albums, publiés en français par Jungle!,

auraient même pu décrocher la première place du podium, avec 1million d’exem- plaires vendus. Mais c’était compter sans la montée en flèche des ventes de Tintin (1,5million d’exemplaires) après la sortie du film de Steven Spielberg. Aux Etats-Unis,les Simpson-sur-papier sont l’affaire d’un homme. Bill Morrison est le bras droit de Matt Groening au sein de Bongo Comics, la société chargée de l’adaptation des aventures satiriques de cette« famillemodèle»delaclassemoyen- ne américaine. Passionnéde BD dès sonplusjeune âge, Bill Morisson a été recruté en 1990 par la Fox pour dessinerles Simpson,mais aussi pour gérer les projets de livres, calen- driers et magazines dérivés des dessins

animés. C’estlà qu’il a rencon- tré Matt Groening. En 1993, quand ce dernier s’affranchit de la Fox pour les BD, Bill Morisson devient son direc- teur de la création, chargé des Simpson et de Futurama, une série de science-fiction, – éga- lement adaptée en français par Jungle!. Par ailleurs, il crée ses propres héros, Roswell et Little Green Man. Invité cette année au Festival d’Angou- lême, il y tiendra une confé- rence samedi 28janvier. Quelles sont les raisons d’une adaptation réussie ? Dans le cas des Simpson, Bill Morrison en retient deux. «Nous nous efforçons de rester le plus proche possible de l’es- prit de la série télévisée », dit-il. Ensuite, « Matt Groening contrôle la qualité des dessins et des scénarios. Aujourd’hui, la plupart des BD adaptées de dessins animés sont ache- tées sous forme de licence. Le créateur de la série n’a aucun droit sur l’adaptation, d’où, très rapidement, une perte de substance. » Pour la réalisation des Simpson, Matt et Bill se rencontrent très régulièrement et discutent de tousles projets ensemble.

régulièrement et discutent de tousles projets ensemble. En France pourtant, le succès des Simp- son en

En France pourtant, le succès des Simp- son en BD est tardif. Il remonte à 2008, quand Moïse Kissous, patron de Jungle!, – une maison d’édition détenue à parts égales par lui (Steinkis) et Casterman – achète les droits sur les personnages, exploités jusqu’alors par Panini.

Habitudes de lecture

Selon les termes de son contrat, il n’a pas touché au contenu des histoires. « Nous avons puisé dans le catalogue, en privilégiant toutefois certains héros, comme Bart », dit-il. Et surtout, «le choix a été de publier les histoires des Simpson en album cartonné de quarante-huit pages, selon les habitudes de lecture des Français, et pas sous forme de magazine, comme aux Etats-Unis ». En 2008, Camping en délire, le premier album de la série, avait été tiré à 15000 exemplaires. Aujourd’hui, on mesure le chemin parcouru: le tirage de Sans filet, le 17 e titre, sorti le 18janvier, est de 100000. Pour 2012, neuf albums sont program- més, en comprenant les collections « Simpson », « Futurama » et les hors- séries, qui vont aller rejoindre les vingt- quatre titres déjà parus. De fait, depuis 2008, près 3 millions d’exemplaires se sont écoulés sur le marché français. Un beau succès éditorial et commercial. p

Sans oublier

Un beau succès éditorial et commercial. p Sans oublier Les postiches imaginaires Au début des années
Un beau succès éditorial et commercial. p Sans oublier Les postiches imaginaires Au début des années
Un beau succès éditorial et commercial. p Sans oublier Les postiches imaginaires Au début des années
Un beau succès éditorial et commercial. p Sans oublier Les postiches imaginaires Au début des années
Un beau succès éditorial et commercial. p Sans oublier Les postiches imaginaires Au début des années
Un beau succès éditorial et commercial. p Sans oublier Les postiches imaginaires Au début des années
Un beau succès éditorial et commercial. p Sans oublier Les postiches imaginaires Au début des années

Les postiches imaginaires

Au début des années 1980, le « gang des postiches » a dévalisé une trentaine de banques. Grimés comme au théâtre – perruques et fausses barbes –, ils ont tenu en échec, cinq ans durant, la police parisienne. Les Faux Visages raconte presque leur histoire. Presque, car, dès le sous-titre, le lecteur est prévenu: ceci est une « vie imaginaire » du gang. L’album donne une version de l’existence de ces mauvais garçons telle qu’elle aurait pu être, à la manière d’un Marcel Schwob inventant, dans Vies imaginaires (1896), des biographies fantas- mées de Lucrèce ou de Paolo Uccello. Dans Le Capitaine écarlate (Dupuis, 2000, avec Emmanuel Guibert), David B. avait déjà salué Schwob, cet écrivain amoureux de Villon, père spiri- tuel de Borges. Il récidive avec ce polar bien mené, qui se lit comme un exercice de style. Le dessin expressif de Tanquerelle, souligné par une élégante bichromie, fait revivre un Belleville en pleine transformation. Et on s’amuse à trier le vrai, soigneusement documenté, du faux: noms et dates sont inventés – et jamais les postiches ne se sont déguisés en Professeur Tournesol ou en Dupont(d). p Anne Favalier

a Les Faux Visages, de David B. (scénario) et

Hervé Tanquerelle (dessin), Futuropolis, 152 p., 21 ¤.

Sale guerre en Tchétchénie

La voix d’Anna Politovskaïa, lajournaliste assassinée à Moscoule 7octobre 2006, hante Les Cahiers russes d’Igort. Le dessinateur italien a passé deux ans entre l’Ukraine,la Russie et la Sibérie. Son projet: «Essayer de comprendre» ce qu’a été l’URSS – et «ce qu’il en reste aujourd’hui ». Il en a rapporté deux « récits-témoi- gnages». Les Cahiers ukrainiens (Futuropolis, 2010) racontaientla famine organisée sur ordre de Staline qui tua, au début des années 1930, desmillions d’Ukrai- niens. C’est sur l’époque de Poutine que se penchent ces Cahiers russes, consacrés àla «guerre oubliée du Cau- case» qui a ravagéla Tchétchénie. Nourri des repor- tages d’Anna Politovskaïa, de conversations avec ses proches, de témoignages terribles d’anciens soldats ou demères tchétchènes, le récit ex- pose avec une colère froidel’horreur des «camps de filtrage» ou celle des «zatchistka », ces opérations de «nettoyage » où se déchaî- naitla violence gratuite contre les civils. En détaillant d’un trait rageur cette guerre sans images, Igort confirme toutela puissance d’évocation de la bande dessinée. p An. F.

a Les Cahiers russes, d’Igort, Futuropolis, 176p., 22 ¤.

Planches acidulées

« Je faisais quoi, déjà ? Je suis où, là ? » Assise sur un banc dans une rue parisienne, une jeune fille s’interroge. La nuit tombe et Elodie Pinson a tout oublié sur elle- même,jusqu’à son prénom. «Mais je suis qui, bon sang? » Pour répondre à cette question, elle va devoir menerla plus radicale des quêtes existentielles. Retrou- ver son deux-pièces ne lui apporte que peu d’indices. Tous lesmeubles viennent de chez Ikea. Dans sa biblio- thèque, que des trucs que tout lemonde lit. Elle a une boîte d’aquarelle,mais ne sait pas s’en servir, une gui- tare,maismassacre Paint it Black. Satire acidulée de la vacuité de l’époque, La Page blanche est la première col- laboration entre les auteurs de deux excellents blogs français de BD. Boulet (Bouletcorp.com) chan- ge de registre avec cette histoire bien ficelée, fine et rythmée –mais sans dragon ni dino- saure. Tandis que le dessin frais de Pénélope Bagieu («Ma vie est tout à fait fascinante», Penelope-jolicœur.com) traduit avec humour toutela palette des émotions que traverse l’hé- roïne et brosse un joli portrait de Paris. p An. F.

a La Page blanche, de Boulet (scénario) et Pénélope

Bagieu (dessin), Delcourt, «Mirage », 202p., 22,95 ¤.

Le petit oiseau va sortir !

Un oiseau grossièrement dessiné au milieu d’un gra- phisme soigné: c’est l’univers paradoxal de « Bonne nuit Punpun », nouvelle série du mangaka Asano Inio. Comme dans ses précédents ouvrages, l’auteur trentenaire – et déjà figure importante de la création manga au Japon – décrit le malaise de la société nip- ponne. Cette fois-ci, il raconte les aventures d’un gar- çon de 9-10 ans représenté, lui et sa famille, sous la forme de volatiles. Grâce à ce procédé, Asano Inio choisit de mettre en avant ses états d’âme plus que les traits d’un visage qui pourrait être le sien. Punpun est un écolier confronté aux questionne- ments du début de l’adolescence (amour, sexe…) mais aussi à la violence de ses parents, puis à leur absence. Asano Inio passe du registre poétique (on pense à L’Oiseau-Lyre de Jac- ques Prévert) à la tristesse, avec une dose d’humour ici et là, qui permet aux jeunes personnages de retrouver leur naïveté. p Brune Mauger

a Bonne nuit Punpun, d’Asano Inio,

Kana Editions, «Big Kana », tomes I et II, 208p., 7,45¤ chaque (en librairie le 3 février).

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Rencontre

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Vendredi 27 janvier 2012

STÉPHANE LAVOUÉ POUR « LE MONDE »
STÉPHANE LAVOUÉ
POUR « LE MONDE »

tiondes témoins, etde changer d’identité. » Plus sérieusement, il veut s’enfermer un an dans son studio pour se « réinventer ». Au moment de se séparer, Art Spiegel- man revient sur le rassemblement pro- turc dont il avait eu l’air de faire si peu de cas. « Fanatique du premier amende- ment » de la Constitution américaine, garantissant la liberté d’expression,

l’auteur de Maus pense qu’il estplus « effi-

cace »

émise que quand elle est tue. Il croit qu’il faut lutter contre les négationnistes, quels qu’ils soient, «pied à pied ». Mais en leur opposant, plutôt que le silence, la vérité, des faits et des traces. Dont partici- pent, se dit-on, des œuvres d’art comme les siennes. p

de combattre une idée si elle est

comme les siennes. p de combattre une idée si elle est présente 200 illustrations 23 €
présente 200 illustrations 23 € Régis Debray de l’Académie Goncourt Jeunesse du sacré « Au
présente
200 illustrations
23 €
Régis Debray
de l’Académie Goncourt
Jeunesse du sacré
« Au fond, la question est celle-ci : qu’y a-t-il
de sacré, aujourd’hui, en France ? Et dans le
monde ? »
Enlever au sacré sa majuscule et ses mystères pour lui
remettre les pieds sur terre : c’est le propos de cette enquête
où l’œil et l’esprit s’interpellent gaiement.
© collection privée, DR.
© Prénom Nom

Art Spiegelman

Dans«MetaMaus»,ledessinateur américainlivreles secrets de «Maus», sonchef-d’œuvrepublié il y a vingt-cinq ans. Tandisqu’une grandeexpositionluiestconsacrée, ilpréside le Festivald’Angoulême. Lorsde sonpassage àParis, ilconfieêtrelasde fouillersapropremémoire

«J’en aimarre demoi»

fouillersapropremémoire «J’en aimarre demoi» Raphaëlle Leyris A quelques mètres des édi- tions

Raphaëlle Leyris

A quelques mètres des édi- tions Flammarion, à Paris, des manifestants brandis- sent devant le Sénat dra- peaux turcs et cartes d’élec- teur françaises en réclamant

le droit àla «liberté d’expression » :les par- lementaires s’apprêtent à voter une loi

pénalisant la négation du génocide des Arméniens. Drôle de télescopage. Toute la rencontre avec Art Spiegelman sera ryth- mée par les slogans du rassemble- ment hostile à cette ratification. Lui ne semble pas spécialement frappé par la coïncidence. Surtout, le dessinateur américain ne voit pas ce quile qualifierait pour émet- tre un avis sur le devenir mémoriel d’un génocide. Cette attitude entre en cohérence, au fond, avec une phrase qu’il prononce souvent: « Je ne veux pas devenir l’Elie Wiesel de la bande dessinée » – manière pro- vocante de clamer son refus d’être tenu pour une conscience univer- selle. Oui, mais. Il y a Maus. Une BD en deux volumes parue, en France,

en 1987 et 1992 (un an plus tôt, pour cha- que opus, aux Etats-Unis), récit en noir et blanc de l’histoire de son père, Vladek, juif polonais ayant survécu à Auschwitz. Cette œuvre d’une sobriété ahurissante, où des souris figurent les juifs, et des chats les nazis, s’est imposée d’emblée comme un

au

point de figurer dansles programmes sco- laires au côté de Si c’est un homme, de Pri- mo Levi.Accouché dansla douleur, Maus a valu à son auteur, né à Stockholm en 1948, une célébrité mondiale, «l’ouverture, dit- il, de plusdeportesquejenepourraijamais enemprunter»…Etunequestionqui tarau- de tous les créateurs d’une œuvre impor- tante: comment ne pas selaisser réduire à elle – «piéger », même, par elle ? Vingt-cinq ans aprèsla parution du pre- mier tome, Art Spiegelman reste travaillé par la même interrogation. MetaMaus, le livre publié à l’occasion de cet anniversai- re, livre la genèse et les sources de Maus. Il s’ouvre sur une planche de deux pages où son avatar animalier expliquel’objectif de ce volume: répondre une bonne fois pour toutes aux immuables questions qui lui

sont posées depuis la sortie de Maus :

«PourquoilaBD?Pourquoilessouris?Pour-

quoi l’Holocauste ? ». Son personnage dit

classique du « devoir de mémoire »,

son espoir de pouvoir ensuite retirer « ce satané masque » de rongeur. Quand il s’en débarrasse, on découvre son crâne. Com- me si l’auteur, quoi qu’il en dise, avait fini par se confondre avec son grand œuvre. En face à face, Art Spiegelman, 64 ans, affiche pourtant un sourire juvénile. Lunettes rondes, longue mèche sur le front et bouc poivre et sel, il arbore la même panoplie que son double dessiné:

un gilet de costume et une cigarette à la main. Il dit qu’avant de s’attaquer enfin à MetaMaus, il a commencé par pratiquer une stratégie d’« évitement » . Qu’ilamême «travaillésurunpro- jet avec une compagnie de danse, sans rien y connaître », plutôt que de se lancer. Jusqu’à se retrouver au pied du mur, obligé de plonger dansles documents surlesquels il s’était appuyé au cours des quin- ze années quelui apris Maus. « J’ai passé trois semaines à pleurer », dit-il. Et puis il s’est refamiliarisé avec les enregistrements qu’il avait faits de son père à partir de 1978, avec les photos des siens et les rares archives de samère – Vla- dek a brûlé le journal de celle-ci après son suicide, en 1968. Après ces journées de douleur et de lar- mes,Art Spiegelman estdevenu, glisse-t-il avec son humour noir, « aussi insensible qu’unmédecin nazi ». Il a alors pu considé- rer ce matériau «d’un point de vue techni- que », pour en faire « une sorte de BD », dans la mesure où MetaMaus articule avec précision du texte (ses entretiens au long cours avec Hillary Chute, fine analys- te de son travail, des interviews de ses enfants et de sa femme…) et des images (documents historiques, photos, croquis préparatoires, lettres de rejet d’éditeurs). Il a consacré une année à l’élaboration decelivre etduprécieux DVDquil’accom- pagne, après avoir travaillélongtemps àla republication de Breakdowns , œuvre séminale de 1978, parue en France agré- mentée, en 2008, d’une «introduction explicative» qui lui permettait d’évoquer l’ensemble de son parcours. Au cours des derniers mois, l’artiste, passé de l’under- ground des années 1970 à la consécration, s’est concentré sur la préparation de la grande rétrospective qui débute le 26jan- vier à Angoulême (dont il préside le Festi- val) avantd’être accrochée auCentre Pom- pidou puis, dit-il, « d’infester le monde ». Le public y découvrira toutes les influen- ces de cet auteur qui a connula gloire avec son œuvre la plus « narrative », mais qui continue d’incarner une certaine avant- garde formelle, ainsi qu’en ont témoigné, entre 1993 et2001,lesnombreusescouver- tures réalisées pour The New Yorker, dont sa « superbe épouse française », Françoise Mouly, est encore la directrice artistique. Fatiguéde se fairele généalogistedelui- même, Art Spiegelman dit drôlement:

« J’en ai marre de moi: on dirait que je suis devenule représentant testamentaire d’un artiste mort. » Il ajoute: « Je me suis mis à détestermamanière de dessiner. » Souffri- rait-il d’une angoisse d’imposture ? « En quelque sorte. Il y a des années, j’ai réalisé une planche intitulée: “Mégalomane avec un complexe d’infériorité”. C’est de plus en plus un autoportrait. J’espère sortir de cet- te auto-aliénation quand ce cycle “commé- moratif” sera terminé. » Pour pouvoir pas- ser à autre chose, l’artiste assure avec un sourire: « Je vais demander au FBI de me faire intégrer un programme de protec-

au FBI de me faire intégrer un programme de protec- MetaMaus, d’Art Spiegelman, traduit de l’anglais

MetaMaus,

d’Art Spiegelman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, Flammarion, 300p. et un DVD, 30¤.

Métamonument

MetaMaus pourrait être défini comme un «making of », mais ce serait réducteur pour ce volume d’une richesse folle. Les propos d’Art Spiegelman y côtoient des esquisses, des planches, des photos et des archives intimes, comme la juxtaposition de l’arbre généalogique des Spiegelman avant et après la Shoah. Le DVD permet d’entendre la voix de Vladek Spiegelman tout en regardant la version numé- risée de Maus – émouvant hommage du fils au père, qu’il craint d’avoir transformé «en marionnette ». MetaMaus est, lui aussi, un monument mémoriel impressionnant.

Exposition «Art Spiegelman ». Bâtiment Castro, rue de Bordeaux, Angoulême. Du 26 au 29 janvier. Cette rétrospective sera visible à Paris, au Centre Pompidou, du 21mars au 21 mai. Exposition «Le musée privé d’Art Spiegelman ». Musée de la bande dessinée, Cité internationale de la bande dessinée, Angoulême. Du 26 janvier au 6 mai.