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Adramé Ndiaye

ß Master 2 réseaux et télécommunications

Etat des lieux de la régulation des télécommunications au Sénégal

La réforme des télécommunications lancée en 1996 au Sénégal a surtout bénéficié aux actionnaires de l opérateur historique privatisé. En dehors du développement de la téléphonie mobile, la téléphonie fixe, la téléphonie rurale et internet n ont guère progressés, le niveau de la concurrence est resté faible, une régulation crédible et impartiale n a pas su s imposer, les investissements directs étrangers n ont pas afflué et le secteur demeure sous le contrôle de l État même si la privatisation lui a fait perdre un instrument clé pour la mise en uvre de sa politique de développement.

Mots clés : Sénégal Libéralisation Privatisation Régulation Télécommunications

Le triomphe du libéralisme dans certains pays occidentaux ,au début des années 1980, a eu pour conséquence la mise en uvre de politiques visant à réduire le périmètre d intervention de l État, diminuer les budgets sociaux et déréglementer les secteurs de l économie fonctionnant sous contrôle étatique. Dans le cadre de la mondialisation, ces politiques ont été relayées par la Banque mondiale (BM), le Fonds monétaire international (FMI), l Organisation mondiale du commerce (OMC), l Union internationale des télécommunications (UIT), etc., à l échelle internationale (Do-Nascimento, 2005). Les pays, dont l économie était dépendante des prêts de la BM et du FMI furent contraints de s inscrire dans cette dynamique libérale. Les télécommunications n échappèrent pas à cette logique car, pour les institutions de Bretton Woods, l ouverture économique des pays en développement ne devait pas se limiter aux flux commerciaux, financiers et aux investissements mais s étendre aux technologies, à l information et aux services (Nayyar et Bhaduri, 1997). La modernisation des infrastructures de télécommunication, l accroissement de la couverture des réseaux, l augmentation de la télé densité, l accès universel, l amélioration de la qualité de service, la baisse des tarifs, etc., étaient autant d objectifs dont l atteinte était jugée difficile voire impossible par un opérateur public. Dès lors, la réforme du secteur des télécommunications était présentée, par les tenants du libéralisme, comme le gage d une meilleure efficacité économique et la condition sine qua non d une entrée réussie dans la société de l information (Chéneau-Loquay, 2001). C est dans ce contexte que le Sénégal, alors dirigé par le président Abdou Diouf, qui avait fait sienne la devise « Moins d État, mieux d État », entreprit la privatisation d une première série d entreprises publiques évoluant

à partir de 1987 (Samb, 2009) puis d entreprises concessionnaires de

services publics 2 (eau, électricité, etc.). Une loi spécifique fut votée afin de privatiser la Société nationale des

(Sonatel) et un nouveau code des télécommunications adopté pour libéraliser le

dans le secteur marchand de l économie 1

télécommunications du Sénégal

marché 4 . La première étape de la réforme survint en juillet 1997 avec la cession d un tiers du capital de la Sonatel à France Télécom. La seconde étape fut l attribution d une licence de téléphonie mobile à Sentel, filiale du groupe Millicom International Cellular (MIC), en juillet 1998. Enfin,

la troisième étape fut la création de l Agence de régulation des télécommunications (ART), en janvier 2002, parachevant ainsi la mise en uvre du triptyque « privatisation, libéralisation, régulation » induit par les engagements pris par le Sénégal en matière de télécommunications à valeur ajoutée dans le cadre de l Uruguay Round (1994-1995) ainsi que par la signature de l Accord sur les télécommunications de base inclus dans l Accord général sur le commerce des services (AGCS) de 1997 5 . Près de 15 ans après le lancement de ce processus, il nous a semblé opportun d en dresser le bilan afin d évaluer dans quelle mesure les fruits avaient tenu la promesse des f leurs.

3

1. Le secteur marchand regroupe

3.

Loi n° 95-25 du 29 août 1995

commerciaux et le dépérissement

les activités produisant des biens et

modifiant l annexe de la loi n° 87-23

du système des balances de trafic.

services marchands, par opposition

du 18 août 1987.

6. En novembre 2006, Orange s est

aux biens et services non marchands,

4.

Loi n° 96-03 du 26 février 1996

substitué à toutes les marques

la différence entre les deux

portant Code des

commerciales de la Sonatel.

s établissant sur l existence ou non

télécommunications.

7. Depuis novembre 2005,

d une rétribution pour le service

5.

Cet accord consacre

la marque commerciale Tigo, utilisée

rendu. 2. Loi n° 95-05 du 5 janvier 1995 complétant l annexe de la loi n° 87-23 du 18 août 1987.

la libéralisation des marchés des télécommunications, la transformation des services de télécommunications en des produits

par MIC à travers le monde, s est substituée à Sentel

Une concurrence limitée sur le marché de la téléphonie mobile. En matière de téléphonie mobile, le réseau Alizé 6 , lancé par la Sonatel en septembre 1996, est resté pendant plus de deux ans et demi sans concurrent direct, ce qui lui a permis d en tirer un avantage comparatif décisif. Durant cette période, la Sonatel s est contentée d offrir une formule post-payée qui limitait l accès de la téléphonie mobile aux plus nantis, compte tenu des tarifs pratiqués. À partir de juin 1998, dans la perspective de l arrivée d un second opérateur, elle a ciblé le grand public en investissant le créneau du prépayé qui a rapidement rencontré un vif succès. Un an après son lancement, cette formule comptait près de 22 000 abonnés dépassant la formule post-payée qui n en totalisait que 16 000 après six années d existence (Guèye, 2002). En avril 1999, le groupe Millicom International Cellular (MIC) démarra ses activités sous la marque Sentel 7 . Sa part de marché passa de 15 % à 26 % entre 1999 et 2001 pour atteindre plus de 30 % en 2009. En janvier 2009, le démarrage des activités d un troisième opérateur a apporté un regain de dynamisme sur le marché de la téléphonie mobile, mais il n a pas véritablement exacerbé la concurrence, Expresso ayant adopté un positionnement mettant l accent sur les qualités de son réseau 3G, qui exigent l utilisation de terminaux spécifiques incompatibles avec les réseaux de la Sonatel et de Sentel, tout en proposant des tarifs du même ordre que ses concurrents. De plus, la non-portabilité des numéros n incite pas les clients à changer d opérateur, ce qui constitue un frein à l exercice d une véritable concurrence sur ce segment de marché. Au final, si l instauration de la compétition a participé au succès de la téléphonie mobile (Chéneau-Loquay, 2001) et a contribué à une baisse des prix des cartes SIM comme des tarifs des télécommunications, la longue situation de duopole a fortement limité l intensité de la concurrence. Avec 67 % des parts de marché , l opérateur historique reste ultra-dominant, fort de sa position de premier entrant et quelque peu aidé par les conséquences du contentieux opposant l État à Sentel. Le monopole public est mort, vive le monopole privé ! Une autre conséquence du monopole de la Sonatel a été d étouffer le développement des services à valeur ajoutée 9 pourtant soumis à un régime de libre concurrence depuis 1996. Alors qu il existait près d une quinzaine de fournisseurs de services Internet (FSI) dans les années 1995-2000, ceux-ci ont peu à peu cessé leurs activités, compte tenu de la concurrence déloyale

exercée par Télécom-Plus 10 , filiale de la Sonatel chargée de commercialiser les services Internet. S appuyant sur son monopole en matière d accès à la bande passante Internet internationale, la Sonatel a pratiqué des prix de revente au détail sur les liaisons spécialisées qui n ont pas permis aux FSI d exercer rentablement leur activité. Par ailleurs, Télécom-Plus a joui pendant longtemps de l avantage comparatif constitué par le réseau commercial de l opérateur historique sur lequel elle a pu s appuyer à une époque où « services de télécommunications » rimait toujours avec Sonatel dans l esprit d une majorité de Sénégalais. Le régulateur n ayant pas joué son rôle en imposant une régulation asymétrique à l opérateur historique, il en a résulté la disparition de tous les FSI pour ne laisser subsister que deux revendeurs de services ADSL. Concomitamment au faible taux d alphabétisation numérique, à la cherté des ordinateurs, au développement lacunaire de la téléphonie fixe, à la cherté de l Internet mobile et au petit nombre de services répondant aux besoins des Sénégalais, l absence d une véritable concurrence sur ce segment de marché est un des facteurs expliquant le faible taux de pénétration d Internet (0,49 %) avec seulement 59 745 abonnés en 2009, même si par ailleurs le nombre d utilisateurs d Internet est

estimé à plus d un million soit un taux de pénétration de 7,2 %

Sur un autre plan, la plupart des entreprises qui se sont lancées dans la création de services innovants ont dû mettre fin à leurs activités soit du fait des tarifs pratiqués par la Sonatel soit du fait des contraintes légales et réglementaires. C est ainsi que les opérateurs de terminaison d appels ont fait faillite et que les fournisseurs de contenus à valeur ajoutée, comme les jeux par SMS proposés par les chaînes de télévision et de radios, ont dû renoncer à cette activité à cause du monopole sur les jeux de hasard accordé à la Loterie nationale sénégalaise

(LONASE) 12 . En dehors des centres d appels, seules quelques entreprises, telle Manobi, ont pu émerger tout en restant marginales en termes de volume d activités et de chiffre d affaires. La libéralisation n a donc guère favorisé l apparition de services répondant aux besoins des citoyens ni constitué un levier pour le développement d une économie de services basés sur les TIC. Elle a essentiellement profité au secteur des télécommunications dont la part dans le PIB a atteint 11,1 % en 2008 13 .

8

11

.

8. ARTP, Observatoire de la téléphonie mobile, décembre 2009. 9. L OMC définit les services à valeur ajoutée comme « des services dans le cadre desquels les fournisseurs ajoutent une valeur aux informations fournies par le client en améliorant leur forme ou leur contenu ou en prévoyant leur stockage et leur recherche » tels le courrier électronique, la messagerie vocale, les services d informations en

ligne, les services Internet, le transfert de fichiers, etc. 10. Créée en 1991 sous la forme d une filiale dont le capital était détenu à hauteur de 51 % par la Sonatel et de 49 % par France Câbles et Radio (FCR), Télécom-Plus est devenue une filiale à 100 % de la Sonatel sous l appellation de Sonatel Multimédia en 2001. 11. Africa Internet Usage and Population Statistics, www. internetworldstats.com

12. Le Soleil, 1er aout 2007.

13. ANSD, « Situation économique et

sociale du Sénégal », en 2008.

14. Tout opérateur de

télécommunications qui détient une part de marché supérieure à 25 % est considéré par le régulateur comme étant en position dominante.

15. OMC, « Sénégal. Liste

d engagements spécifiques », GATS/

SC/75/Suppl.1.

Dans le cadre de la convention signée avec l État en 1997, la Sonatel a bénéficié d un monopole de jure sur les services de base jusqu en juillet 2004. Malgré l arrivée d Expresso, dont les services ont été lancés en janvier 2009, elle continue néanmoins de jouir d un monopole de facto sur la téléphonie fixe, sans parler du contrôle qu elle exerce sur l accès au câble sous-marin SAT-3 dont elle est copropriétaire, le nouvel entrant ayant décidé de démarrer uniquement ses activités dans la téléphonie mobile. Conséquence de cette situation, la Sonatel exerce une position dominante sur neuf des dix segments du marché des télécommunications et partage cette position avec Sentel sur le segment de la téléphonie mobile 14 . Il est donc permis d affirmer que la privatisation de la Sonatel et la libéralisation du marché ont eu pour principal résultat de substituer un monopole privé étranger à un monopole public national. De plus, à l exception de la venue d un troisième opérateur et de la création de quelques entreprises de téléservices (centre d appels, saisie, traitement documentaire, etc.), la libéralisation n a pas entraîné un accroissement significatif du volume des investissements directs étrangers comme cela a également été constaté dans les pays du Maghreb où seul Wanadoo s est positionné sur le marché régional (Mezouaghi, 2005). Pour l essentiel, les lacunes observées dans l ouverture du marché s expliquent par la faiblesse de la régulation censée être le garant de la libre concurrence dans le secteur des télécommunications.

Régulation : impartialité et transparence aux abonnés absents. Malgré l adoption du Code des télécommunications de 1996 introduisant la séparation entre la fonction d exploitation et de réglementation en transférant la politique réglementaire au ministère des Télécommunications, la Sonatel a continué à gérer la régulation bien après sa privatisation (Kane, 2010). Dans le cadre de l AGCS, le Sénégal avait pourtant souscrit l engagement de créer un organe de régulation autonome avant le 31 décembre 1997 15 . Cependant, sa création attendra l adoption du Code des télécommunications de décembre 2001 pour être effectivement inscrite dans la loi 16 . Mise en place en janvier 2002, l Agence de régulation des télécommunications (ART) devra attendre plus d un an avant de voir signer les décrets

organisant son fonctionnement 17 , définissant les modalités de gestion des fréquences 18 et nommant les membres du Conseil de régulation 19 . Disposant de ressources humaines en nombre limité, provenant pour l essentiel de la Sonatel et ne possédant pas les équipements techniques nécessaires à l accomplissement de ses missions, notamment en matière de contrôle des fréquences, l ART commencera à exercer ses prérogatives dans des conditions difficiles. Alors qu elle commençait à prendre ses marques, son directeur général est limogé en mai

. Son remplaçant ne restera guère plus longtemps en poste puisque à

peine deux ans après sa nomination, il sera relevé de ses fonctions, suite à une mission de contrôle de l Inspection générale d État (IGE) ayant décelé des malversations portant sur plusieurs centaines de

millions de FCFA

mission. Ainsi, en août 2007, c est via un site d information en ligne que l opinion publique est informée que

l État procède à la consultation d un certain nombre d opérateurs en vue de l attribution d une troisième

licence

des postes (ARTP) 23 qui déclare dans un communiqué avoir demandé à tous les opérateurs qui se sont montrés

de remettre une offre avant le 31 août 2007. Le 7 septembre

2007, l ARTP annonce que la licence a été attribuée à la société soudanaise Sudatel, en raison de la qualité de son offre technique et financière 25 . L affaire fait grand bruit car Sudatel figure sur une liste du Bureau de contrôle des avoirs étrangers (OFAC) du ministère américain des Finances recensant les personnes, les institutions et les firmes étrangères dont les avoirs aux États-Unis sont bloqués en raison de leur implication supposée dans des persécutions et des violations des droits de l homme au Darfour (Soudan) 26 . Le Conseil national du patronat (CNP), à travers l Organisation des professionnels des TIC (OPTIC), critique l opération car n ayant obtenu que 15 % du capital de l opérateur alors qu il avait demandé à l ARTP de lui réserver 51 % des parts avant de limiter ses prétentions à 30 %. Alors, le plus haut niveau de l État est impliqué dans les négociations, ce qui met de facto l ARTP hors jeu. L autre affaire ayant hypothéqué la crédibilité de la

. Cela étant, l organe de régulation s est montré peu convaincant dans l exercice de sa

2003, sans aucune explication officielle

20

21

22

. D abord démentie, l information est confirmée par l Agence de régulation des télécommunications et

24

intéressés par l attribution de la licence globale

16. Loi n° 2001-15 du 27 décembre

l ART est nommé par décret, sans

les domaines de la téléphonie fixe, de

2001

portant Code des

préciser la durée de son mandat ni

l Internet et de la téléphonie mobile.

télécommunications.

donner un caractère irrévocable à

25.

Sudatel avait offert la somme de

17.

Décret n° 2003-63 du 17 février

sa nomination.

200

millions de dollars contre

2003

fixant les règles d organisation

21. Wal Fadjri, 9 juillet 2005.

152

millions de dollars et 105 millions

et de fonctionnement de l ART.

22. La décision de l État d attribuer

de dollars respectivement proposés

18. Décret n° 2003-64 du 17 février

2003 relatif aux fréquences et bandes

de fréquences radioélectriques et aux opérateurs de ces équipements.

19. Décret n° 2003-215 du 17 avril

2003 nommant les membres

du Conseil de régulation de l Agence

de régulation des télécommunications.

20. Le Code des télécommunications

indique que le directeur général de

une troisième licence avait été annoncée en janvier 2005 à l occasion de la publication de la lettre de politique sectorielle du

secteur des télécommunications.

23. Les compétences de l ART ont

été étendues à la poste par la loi n° 2006-02 du 4 janvier 2006.

24. Par licence globale, il faut

entendre l autorisation d opérer dans

par Bintel et Celtel.

26. United States Department of

Treasury, Office of Foreign Assests Control, www.ustreas.gov

27. www.millicom.com

28. Le Sénégal ne réclame pas moins

de 125 milliards de FCFA à Sentel, L Observateur, 4 novembre 2008.

29. ICSID (2008).

régulation a été le bras de fer opposant l État et Millicom International Cellular (MIC) autour de la question de la réévaluation du montant de sa licence. Attribuée en juillet 1998 pour une durée de 20 ans, au prix de 50 millions de FCFA, la licence accordée à Sentel

a été remise en question par le nouveau régime issu de l élection présidentielle de mai 2000. En octobre, un

communiqué du Conseil des ministres annonça le retrait de la licence de Sentel à compter du 29 septembre 2000

pour non-respect de ses engagements en matière de volume d investissements, défaillances en termes de qualité

et de couverture radioélectrique de son réseau, absence d information relative à la gestion financière et technique

de la licence et non-paiement d une dette de 579 millions de FCFA due à l État au titre de diverses redevances.

Récusant ces accusations, Sentel poursuivit néanmoins ses activités et des discussions s engagèrent pour aboutir

à un accord en août 2002. Les deux parties s accordèrent sur le principe de rouvrir des négociations après

l attribution de la troisième licence afin de définir de nouvelles conditions d exploitation mutuellement acceptables. À la surprise générale, le 30 octobre 2008, Millicom International Cellular publie un communiqué

. Selon la

presse, l État exigeait de Sentel la somme de 125 milliards de FCFA 28 . Faisant monter la pression, le 11 novembre 2008, l État initia une procédure en justice afin d obliger Sentel à cesser immédiatement l exploitation

de son réseau GSM, tandis que de son côté MIC saisissait le Centre international de règlement des différends liés

à l investissement (CIRDI) 29 . Cette affaire provoqua un certain malaise et nombreux furent ceux qui y virent un

mauvais signal adressé aux investisseurs étrangers pour qui la garantie de la sécurité juridique et judiciaire est un critère essentiel pour la domiciliation de leurs activités. Marginalisée dans l attribution de la troisième licence,

comme dans l affaire Sentel, et ayant connu quatre directeurs généraux en neuf années d existence 30 , l ARTP a vu sa crédibilité fortement entamée. Alors que sa création devait marquer la fin de l intervention de l État dans la régulation des télécommunications, la pratique a montré que celui-ci restait présent à travers des interventions répétées. De plus, dans de nombreux contentieux, l ARTP a été suspectée par les acteurs du secteur d un certain parti pris en faveur de la Sonatel bien que cette dernière ait été sanctionnée d une lourde amende en 2007 31 . Par ailleurs, l ARTP n a pas su imposer à l opérateur historique des mesures destinées à l empêcher de tuer la concurrence telle la colocalisation des équipements de sa filiale chargée de la commercialisation des services Internet avec ceux des autres FSI afin de les traiter sur un même pied d égalité. Elle n a pu contribuer à résoudre

la question de l accès universel 32 , l action d envergure à mettre à son crédit étant l adjudication d une licence de

. Enfin, l ARTP n a pas répondu aux attentes des acteurs du

service universel dans le cadre d un projet pilote

révélant que l État l a informé de son intention de révoquer sa licence à partir du 31 octobre 2008

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secteur qui attendent, depuis des années, la prise de toute une série de décisions concernant des questions cruciales pour accroître le champ de la concurrence, multiplier les niches d affaires et contribuer à faire baisser les prix des services telles que l autorisation de la téléphonie sur IP, le dégroupage de la boucle locale, l utilisation de la boucle locale radio, la portabilité du numéro, etc.

30. Le troisième directeur général de

l ARTP a été relevé de ses fonctions en septembre 2009 suite à une mission de contrôle de l IGE ayant décelé un détournement de deniers publics portant sur une somme de 1,6 milliard de FCFA.

31. En janvier 2007, l ARTP a

condamné la Sonatel à payer une amende équivalant à 1 % de son

bénéfice 2005, soit 3,169 milliards de FCFA « pour mauvaise qualité de service ».

32. Le Fonds de développement du

service universel des télécommunications (FDSUT) mis en

place en 2006 n est devenu

opérationnel qu en mars 2010 avec la nomination de son administrateur et du comité de direction.

33. Arrêté ministériel n° 06495 en

date du 23 juin 2009 portant

attribution d une licence de service

universel dans la région de Matam.

34. France Télécom possède 42 %

du capital de la Sonatel depuis que

l État lui a cédé 9 % de ses parts à l occasion de la visite de son PDG, Michel Bon, au Sénégal, en

janvier 1999.

35. En 1997, les managements fees

s élevaient à 1,3 % du chiffre

d affaires, avant d être revus à

la baisse en 2004 à la demande même des administrateurs de la Sonatel.

36. Dépêche de l Agence de presse

sénégalaise (APS), 24 avril 2006.

37. En dehors des dividendes

découlant des 27 % d actions qu il possède encore, l État a bien entendu perçu le montant des impôts et taxes découlant des activités de la Sonatel.

38. Les salariés et les retraités de

la Sonatel ne détiennent plus que 5 % du capital de l entreprise.

39. ARTP, Observatoire de

la téléphonie mobile, décembre 2009.

Conclusion

Dès 2003, des voix questionnaient la « réussite » de la privatisation de la Sonatel et montraient que l opération avait surtout profité à France Télécom (Jaffré, 2003). L examen des résultats financiers de la Sonatel sur la décennie 1998- 2009 confirme cette analyse. En effet, elle a réalisé un bénéfice cumulé de 1 082 milliards de

, sans compter les transferts internes liés au paiement de

prestations de services et autres frais de gestion facturés par France Télécom 35 ainsi que les 20 % de la croissance du résultat d activités prélevés sur le bénéfice avant même la rétribution des actionnaires. Si l on rapporte ces sommes aux 70 milliards de FCFA payés par France Télécom pour prendre le contrôle de la Sonatel, il est indubitable que ce fut une opération particulièrement rentable. Les dirigeants de France Télécom ont d ailleurs reconnu que les résultats 2004 de la Sonatel avaient dépassé de 25 fois les projections établies au moment des négociations en vue de son acquisition 36 . Dans une moindre mesure, l État 37 , les actionnaires privés

ont été les autres grands bénéficiaires de la privatisation grâce à l encaissement de dividendes

dont le montant s est fortement accru au fil des ans. S agissant des performances de l entreprise, en matière de la

téléphonie fixe, les résultats ont été plus que mitigés puisque le nombre d abonnés a faiblement progressé. Si le développement de l infrastructure de la téléphonie mobile a permis une quasi totale couverture du territoire, il n en reste pas moins qu elle n offre qu un accès potentiel aux services de télécommunications. Certes, la

téléphonie mobile affiche un taux de pénétration de 56,70 %

SMS et de l Internet mobile, elle fournit bien peu de services ayant une réelle utilité sociale. Par ailleurs, son développement s est fait aux dépens de l infrastructure fixe, ce qui hypothèque le déploiement de l Internet à haut débit, le haut débit mobile n étant guère envisageable à court voire à moyen terme compte tenu des tarifs pratiqués et des types de terminaux qu il implique. En revanche, le choix de privatiser avant de libéraliser s est avéré judicieux puisqu il a évité que la Sonatel éprouve les difficultés qu ont rencontrées les opérateurs historiques face aux nouveaux entrants dans des pays comme l Algérie, le Bénin ou encore le Mali. Pour ce qui est du volet libéralisation, l évolution des différents segments du marché montre que l instauration d un véritable régime de concurrence n a pas été au rendez-vous. Le monopole de la Sonatel sur l accès à l international a entraîné la disparition de tous les fournisseurs de services Internet et la position dominante de la Sonatel sur les divers segments du marché des télécommunications a eu pour résultat d entraver le développement des services à valeur ajoutée, et par contrecoup l émergence d applications et de contenus adaptés aux besoins des Sénégalais. Concernant le volet régulation, l inaction face à la position dominante de l opérateur historique, le traitement problématique des contentieux mettant en lice ce dernier, la lenteur à trancher les questions critiques intéressant le secteur, la confusion des pouvoirs de régulation et de réglementation et le peu de transparence noté dans l attribution des licences de télécommunications ont montré que le régulateur n avait pas été capable de mettre en place des procédures transparentes, fiables et impartiales sans parler de sa subordination vis-à-vis du pouvoir politique, même s il est compréhensible que l État ne reste pas indifférent à ce qui se passe dans un secteur aussi stratégique (Plane, 2002). Tous ces éléments ont entravé la mise en place d une régulation crédible acceptée par tous, de telle sorte qu à bien des égards, la situation n a guère changé par rapport à ce qu elle était à l époque du monopole public. Au final, le bilan de la réforme des télécommunications au Sénégal montre qu elle n a pas été le remède magique qui devait apporter des solutions à tous les maux du secteur. Tous ses effets n ont certes pas été négatifs mais ses bénéfices ont plus profité à quelques minorités (France Télécom, actionnaires, équipementiers, etc.) qu à la grande majorité des Sénégalais pour qui les opportunités offertes par la Société de l information restent inaccessibles. En revanche, elle a eu pour conséquence irrémédiable de déposséder l État d un instrument de politique susceptible de jouer un rôle clé dans sa stratégie de développement politique, économique, social et culturel à l échelle locale, nationale, sous-régionale et continentale.

, mais il faut souligner qu en dehors de la voix, des

et les salariés

FCFA dont l essentiel est allé à l actionnaire principal

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38

39

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