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La femme apprivoisée

ISBN : 2-9515739-8-7
Editions de l’Eau Régale
Chapitre 1

— Qu’est-ce que t’as à


me regarder, toi ? Tu veux
ma photo ?
Le jeune homme ne répond
pas. Depuis quelques ins-
tants, sa tête est tournée vers
cette jeune femme qui l’apos-
trophe. Accoudé à la balustre
du pont enjambant un fleuve,
à la périphérie de la ville, il
s’en est fait une idée : il se
sait confronté à une écorchée
vive, une sauvageonne, une
fille mal dégrossie comme il
s’en produit à l’écart des

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familles, dans les familles
décomposées.
La jeune femme est fringuée
comme un zonard noyé dans
l’Herbe : elle porte des botti-
nes de cuir noir qui n’ont de
doctorales que leur nom de
commerce… retournés vers
l’extérieur du trop large pan-
talon kaki, les larges ourlets
traînent au sol… les mains
se perdent dans le bas fond
des grandes poches ballan-
tes… la veste ressemble au
pantalon avec une forme de
veste… et au-dessus de tout
ça, une tignasse brune aux
racines un peu grasses cache

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un visage mat au regard
méchant, à l’âme ravagée.
— Arrête de me regarder
conard ! Qu’est-ce que tu
veux ? Me baiser ? !
Elle tourne la tête, un peu le
corps. Elle fait deux pas et
s’immobilise avec noncha-
lance. Elle n’a pas l’air de
savoir où aller… Elle toise le
jeune homme impassible et
lui fait à nouveau face :
— Casse-toi où je te crève
les yeux ! Pédé va !
Le faciès imperturbable, le
jeune homme se redresse
mécaniquement et s’avance
d’un pas décidé en tirant sa

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ceinture de cuir que la jeune
femme suit du regard.
Loin de frémir, la jeune
femme entend faire front :
dans ses yeux et dans son
linéament, sa hargne redou-
ble à mesure que le jeune
homme s’approche. Son vi-
sage se crispe et sa bouche
s’ouvre :
— Quoi ? Tu vas me
frapper ? ! Sale enculé va !
Con de tes morts ! Casse-
toi bâtard, ou je te coupe les
couilles ! Je te jure, je te
crève !
Vociférant ces mots, la jeune
femme projette ses mains

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crochues pour entraver le
jeune homme qui, ayant
formé une boucle avec sa
ceinture, cherche à la passer
autour de la gorge raclée. La
jeune femme agite les bras,
donne des coups de pieds,
se débat en crachant des
insanités :
— Putain de ta mère ! Nique
ton père ! Lache-moi, tu
pues ! Lache-moi je te dis !
Lache-moi, putain de con !
Il est trop tard pour elle :
autour du cou, la boucle est
bouclée. D’un coup sec, le
jeune homme serre la
ceinture. Aussitôt, il tire une

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nouvelle fois, déséquilibrant
la jeune femme qui s’échoue
en hurlant ; des larmes aux
yeux, de la bave aux lèvres.
— Aaarrrhhh !
D’un pied lourd, le jeune
homme appuie fortement sur
la poitrine de la jeune femme,
sur le visage de laquelle une
douleur transparaît : celle des
seins et de la cage thoracique
écrasés. D’un phrasé franc,
il laisse tomber un jugement
premier :
— Toi, tu as trop traîné avec
les Arabes.

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Quel bourdon l’a piqué ?
Le jeune homme ne se
demande pas ce qui, en lui,
bourdonne ; il a eu un flash :
il lui fallait mater cette furie,
cette enragée, cette endia-
blée ; avec la plus impitoya-
ble fermeté. Une bête féroce
s’est immiscée de lui, en un
instant, l’a transformé.
Il fait nuit, assez froid pour
limiter le goût des promena-
des nocturnes, et les rues
sont désertes, assez déser-
tes pour qu’un crime puisse
se commettre en toute impu-
nité.

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La jeune femme se rebelle,
elle tente de se relever. C’est
là que le jeune homme com-
prend, c’est à ce moment
qu’il sait…
D’un coup de pied dans la
mâchoire il assomme la
jeune femme ; il n’en espé-
rait pas tant, mais il voulait
bien la neutraliser. La tour-
nure des événements lui est
favorable : il soulève la jeune
femme, aisément, et la trans-
porte rapidement sous le
pont, à quelques mètres de
là. Après quoi, il se presse
jusqu’à son véhicule qu’il
vient stationner au pied du

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pont ; quelques minutes plus
tard. Il sort de la voiture et
met le corps atone dans le
coffre préalablement ouvert.
Il remonte dans la voiture et
démarre en vitesse, brûle
plusieurs feux, avant de
s’enfoncer dans la nuit hu-
mide et désolée d’une cam-
pagne sans éclairage.
Il songe à la fille…
Pourquoi s’était-elle appro-
chée de lui, dans cet endroit
sans âme ? C’était son droit,
comme elle pouvait l’affir-
mer, avec arrogance et mor-
dant ; son fameux « droit de
ce que je veux, quand je

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veux, comme je veux, où je
veux » si bien ancré dans les
mentalités.
On évoque ce que l’on veut,
si les gens savent ce qu’ils
veulent, pourquoi les choses
sont-elles compliquées ? La
notion de droit est avancée à
défaut de pouvoir avancer
une notion de liberté, de
volonté, de libre arbitre : il
est plus évident de faire
appel au droit qu’à la ré-
flexion, à la raison profonde,
à l’origine des choses.
Que fallait-il faire de cette
fille ; cette moitié de femme ?
Le jeune homme ne le sait

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pas vraiment ; la société gé-
nère tellement de contradic-
tions, de refoulements, de
frustrations, quand les lois
s’imposent à tous sans dis-
cernement, quand le citoyen
en vient à voir comme un défi
aventureux ou initiatique de
se fier à lui, à son jugement,
à sa conscience, à son intime
conviction. Il sait seulement
qu’en se jetant sur elle il
avait répondu à un besoin :
le sien et le sien. En la frap-
pant du pied, une évidence
lui était apparue : il devait
agir en homme face à celle
qui devait se comporter en

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femme ; car aussi vrai que
nul ne doit oublier son ori-
gine pour être en accord avec
lui-même, nul ne doit oublier
son sexe…
Une voiture vient de croiser
le jeune homme ; les phrases
l’ont ébloui, achoppant la
marche de l’esprit, le
réduisant à ses automatis-
mes, à ses lubies, ramenant
l’homme à ses élans primi-
tifs, à ses instincts. Pris
dans le feu de remords
soudains, le jeune homme se
sent prisonnier : prisonnier
de son acte, prisonnier de
son destin, prisonnier de ce

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corps de femme dont il ne
sait que faire. Il pourrait
abandonner la femme là, sur
le bas-côté, comme un élec-
troménager dans une dé-
charge sauvage. Il pourrait la
violer, évidemment, mais sa
sexualité est suffisamment
maîtrisée pour ne pas l’y en-
gager ; qu’aurait-il à gagner
d’une ivresse expédiée ? lui
qui, de l’alpinisme, connaît la
longue jouissance des as-
censions et le vertige infini
des sommets. Il pourrait la
tuer… La tuer ! ? Ça va pas !
Tu débloques ou quoi ? !

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Là, à la lueur d’une station
d’essence automatique, il a
trouvé ! Il s’arrête. Devant
lui… rien. Dans le rétrovi-
seur… rien. Il regarde à gau-
che, à droite… Hormis la
pompe d’à-côté, il y a, faisant
office de caisse, un cube pré-
fabriqué figé dans l’absence.
A ce moment il entend…
provenant du coffre, la jeune
femme qui s’est réveillée et
qui tape des mains et des
pieds. D’un bond, le jeune
homme quitte l’habitacle et
jette un regard félin aux alen-
tours.

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Poum, poum ! Il vient de
taper du poing sur le coffre.
Il lève la voix :
— Si tu te fais encore remar-
quer, conasse, je te sors de
là et je t’écrase !
Le silence se fait, le silence
de l’attentisme.
Le jeune homme sort un
portefeuille d’une poche
intérieure, puis une carte de
paiement… qu’il introduit
dans la pompe à essence
après s’être saisi du pistolet.
Il fait le plein avec impatience
et repart aussitôt… direction
le centre du monde, le retour

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aux sources, l’ordre immua-
ble, l’ordre nouveau…

Au bout de la nuit, au
terme de deux heures pas-
sées sur les routes sinueu-
ses des montagnes du sud-
ouest, le jeune homme est
prêt à poser les premières
pierres du nouveau monde ;
la clé de voûte de son monde
à lui.
Dans la nuit noire et ven-
teuse des moyennes altitu-
des, les phares du véhicule
tracent un chemin de lumière

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jusqu’à un pont de cordes ;
lequel, long d’environ dix
mètres, se jette de part et
d’autre d’une crevasse pour
offrir un accès unique à un
plateau rocheux et boisé.
Le jeune homme sort de la
voiture, étire un peu son
corps, et va ouvrir le coffre :
une odeur âcre attaque ses
narines ; la jeune femme a
vomi.
— Putain, tu as vomi !
La jeune femme bouge à
peine ; elle est engourdie.
Elle cherche un instant des
repères et n’en trouve point ;
la silhouette qui se tient

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devant elle est son seul re-
père. Elle est ombrageuse :
— C’est de ta faute, conard !
Tu conduis comme une
pédale !
Le jeune homme agrippe la
jeune femme par les cheveux
pour la tirer ; il sent dans ses
mains des gerbes de vomis-
sure. Sous la contrainte, la
jeune femme enjambe le
bord du coffre et se redresse
en envoyant un large et las
coup de bras pour se déga-
ger et tenter de s’enfuir. Elle
pousse un cri :
— Lâche-moi !

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La main gauche du jeune
homme cède, mais son
poing droit vient s’abattre sur
la mâchoire de la jeune
femme… puis son poing
gauche… avant qu’une droite
dans l’estomac ne fasse plier
la rebelle qui se met à râler :
— Aaahhh… Qu’est-ce que
vous voulez ?… Où est-ce
qu’on est ?… Laissez-moi
tranquille….
Le jeune homme la saisit par
le col et la pousse en direc-
tion du pont, faisant ainsi les
premiers pas de l’homme
sur la femme.

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L’homme et la femme
traversent le pont auquel la
femme s’agrippe en refusant
d’avancer. Paf ! Elle vient de
recevoir un coup de poing
sur la nuque ; elle lâche
prise.
— Avance !
Sentant sous ses pieds le
vide entre deux planches, la
jeune femme marche à tâtons
sous la pression du jeune
homme qui insiste. La nuit
avance avec eux, les enve-
loppent sous leurs yeux dila-
tés qui s’adaptent en vain à
l’obscurité.

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Dans la nuit qui les envahit,
les esprits changent d’état :
la relation à l’autre sexe se
fait plus animale, la présence
de l’autre sexe se fait plus
impériale.
Parvenus assez loin dans la
nuit, la main du jeune
homme se détend. Il se
retourne et se dirige vers les
deux points lumineux.
— Qu’est-ce que vous
faites ? Vous allez pas me
laisser là ! ?… Vous êtes pas
bien ! Arrêtez !
La jeune femme fait deux pas
en avant. Elle voudrait
s’élancer et fuir, devancer la

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silhouette imposante… mais
ce serait quitter la nuit pour
rejoindre la nuit. Le jeune
homme s’arrête et se tourne
vers elle pour lancer :
— Ta place est ici.
— Quoi ? Vous êtes fou ! ?
La jeune femme s’élance
jusqu’au jeune homme qui la
stoppe et la frappe : un coup
dans la tête, un coup dans le
sternum, un balayage du pied
qui chavire la jeune femme.
Elle s’effondre et crie d’im-
puissance, avant d’éclater en
sanglots :
— Nooonnn-aaahhh !

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Le jeune homme traverse le
pont et marche jusqu’au
coffre du véhicule avant de
revenir sur ses pas, une
pince à la main… pour com-
mencer à défaire les attaches
du pont. A quelques dizaines
de mètres, la jeune femme le
regarde, désespérée, et
hurle, éplorée :
— Qu’est-ce que je vous ai
fait ? !
Son appel restera sans ré-
ponse. De longues minutes
seront nécessaires pour dé-
boulonner péniblement les
attaches rouillées, et déjà la
nuit, légèrement, s’éclaircit.

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Le jeune homme a fini. Il
pose les étrésillons, les bou-
lons, et défait les attaches.
Les cordes glissent et le pont
lâche prise pour aller s’écra-
ser contre le flanc opposé de
la crevasse.
La jeune femme se relève,
frigorifiée, et implore une
réponse :
— Pourquoi vous avez fait
ça ? !
Le jeune homme a déjà rega-
gné son véhicule. A présent
il démarre, recule, et s’éloi-
gne lentement…
La jeune femme fait quelques
pas en titubant sur le terrain

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rocheux, les bras croisés sur
la poitrine, les doigts, les
oreilles et le nez congestion-
nés. Elle crie :
— Me laissez pas là ! Je
veux pas mourir !
Dans le rétroviseur central,
de vagues ombres se dessi-
nent. A l’horizon, l’aube
commence à poindre.

Pris de somnolence
après trois heures de route,
le jeune homme s’est arrêté
dans un motel. Il s’est
affalé dans un lit monoplace

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duquel il vient de se
réveiller ; c’est Samedi, en
fin d’après-midi.
Il se débarbouille et se met à
son aise dans les toilettes. Il
sort de la chambre et prend
un café dans un distributeur,
avec des petits cakes, puis
s’installe à proximité d’une
fenêtre. Dehors, la lumière
est falote. Au loin, une per-
turbation se forme au-dessus
des monts. Le jeune homme
se dit que ce n’est rien, rien
que le temps variable de
l’altitude. Il pense à lui et
souffle d’un souffle las. Il
pense à la fille, à la nuit,

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mais tout cela lui semble
lointain. Il sait pourtant qu’il
a à faire avec elle, cette fille,
celle qui n’est pas encore
une femme, une vraie ; une
femme qui connaît la valeur
de la vie et de la mort. Dans
sa tête s’élabore par touches
successives la trame de son
dessein. Il ne sait pas vrai-
ment quel est son destin,
mais il sait devoir réaliser
une œuvre, se réaliser. Il est
temps pour lui de devenir ; et
pour elle aussi, cette fille.
Le jeune homme se lève et
sort ; il regagne son véhi-
cule. Une heure et demi plus

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tard, il est de retour chez lui.
C’est maintenant que tout
commence.

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Chapitre 2

Dimanche, 7 heures 30.


Au bout de la rue, une
épreuve de vérité attend ; une
épreuve de volonté, une
épreuve d’endurance — tant
psychologique que physique,
tant du jeune homme que de
la jeune femme —, une
épreuve de ténacité.
En cette saison, nul ne
devrait se risquer « là-bas »,
« en haut », mais si le temps
est clément… L’hiver n’est
pas rude mais cette année
s’annonce pluvieuse ; boule-
versement climatique en ligne

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de mire. Une saison s’offre
au jeune homme pour
remettre les choses en place,
et pas question de faire
l’aller-retour plus d’une fois
par semaine ; il faudra élabo-
rer un modèle de survie en
conséquence.
Dans son véhicule, le jeune
homme a chargé quelques
vivres et de l’équipement
alpin. Il est presque midi
lorsqu’il remet les pieds
dans son milieu naturel :
l’endroit est rocheux mais,
en sa basse altitude de la
terre couvre son plateau, et
avec elle de la végétation ; de

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petits animaux habitent là et
des oiseaux y nichent.
Lorsqu’il pleut, des mares se
forment dans l’humus et de
petites cavités rocheuses se
transforment en réservoirs
d’eau comme des baignoires
pour bébés. Les parois
rocheuses sont minées par
endroits, plus ou moins pro-
fondément, formant ici une
petite niche et là la rigole
d’un écoulement d’eau plu-
viale.
Toute la journée d’hier, la
jeune femme a exploré le
plateau en cassant ses cor-
des vocales par d’épuisants

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et désespérés appels à
l’aide ; il s’est avéré que le
plateau est enclavé dans des
flancs de montagne abrupts.
Elle a terminé son paquet de
cigarette dans ses fréquentes
pauses en luttant, famélique,
contre le début d’hiver. Avec
ses allumettes, elle a tenté
d’incendier des brindilles qui
ne se sont consumées que
pour s’éteindre : le petit bois
brisé est trop vert et le petit
bois mort n’est pas assez
sec. A la mi-journée, gagnée
par le découragement et le
besoin impérieux, elle s’est
résolue à faire ce à quoi elle

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se refusait ici, ainsi :
déféquer ; pour ensuite se
torcher avec des feuilles ver-
tes, trop petites, trop lisses
ou trop fines qui, entre les
doigts et l’anus, se sont
déchirées, jetant, bien davan-
tage encore, la jeune femme
dans la peine, la misère et le
désarroi, l’obligeant à se
rouler par la main dans la
terre gelée, dans le besoin
élémentaire de ne pas être en
proie à une odeur fangeuse
qui serait la sienne. Cette
nuit, elle s’est endormie au
pied d’un flanc de montagne,
entre humus et roche érodée.

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Elle s’est couverte de bran-
chages feuillus trop rigides
pour envelopper le corps à
côté duquel ils glissaient
fatalement quand les mains
glacées lâchaient leur prise
pour se réfugier entre les
jambes et se réchauffer un
peu, découvrant le corps
pétri d’angoisse et de froid.
Se nourrir d’une cueillette,
elle ne s’y est pas risquée,
mais la faim commence à
rendre ragoûtant un semblant
de vie animale, une feuille
d’allure légumineuse, une
baie de couleur fruitée.

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Le ciel est pâle, l’atmo-
sphère livide. Sac au dos, le
jeune homme gravit le mont
jusqu’à la paroi verticale de
la prison naturelle : le plateau
qu’il surplombe se présente
à lui ; sédentaire dans la per-
manence. Le jeune homme
cherche la jeune femme et se
sent pris à contre-pied tel un
chat sans souris à chasser. Il
fixe une corde et descend en
rappel. D’un pas calme et
avisé il arpente le plateau tel
un félin dans son territoire…
jusqu’au pont de cordes à la

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base duquel il dépose
quelques vivres : un sachet
d’oranges, un sachet de
pommes, une bouteille
d’eau. Il scrute le terrain et
débroussaille la végétation
du regard, à la recherche de
celle, la sauvage, qu’il veut
prévenir. Il revient sur ses
pas et escalade l’abrupte
paroi. Il reprend son souffle
et siffle ; d’un siffle continu.
Il marque une pause avec
attentisme et recommence ;
une fois… deux fois… Enfin
la jeune femme paraît, à
grandes enjambées, cher-
chant la provenance du siffle

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qui, avec elle, a cessé. Elle
s’immobilise pour écouter et,
dans ce qui, vu d’en haut,
semble l’énergie de la pré-
puberté, se met à crier à
l’aide en déplorant sa condi-
tion de captive…
A la réponse minérale de la
montagne inerte, ses jambes
flanchent sous le corps
abattu, l’échine courbée, la
tête tombante que les mains
retiennent pour la noyer dans
un éclat de sanglots.
Au bout de quelques courtes
minutes, la jeune femme se
relève et, dégageant de ses
mains les cheveux emmêlés

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qui envahissent sa face, se
traîne en direction du vide…
vers la seule issue de
secours… jusqu’au pont où
elle découvre les vivres…
vers lesquelles elle se préci-
pite pour les saisir et, tout
incrédule, rendre compte de
leur présence à leur proprié-
taire inconnu. Elle amorce un
nouvel appel et soudain, elle
semble comprendre… Elle
se retourne, sonde l’horizon,
se retourne à nouveau, et
lève la tête. Son regard
semble perdu lorsque, là !
elle perçoit une forme… qui
se détache dans le ciel en

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même temps qu’elle se fond
dans la roche : c’est le jeune
homme.
Sur l’instant, la jeune femme
est prise de panique. Elle
s’engage dans un mouve-
ment de recul farouche et
puis, devant l’immobilisme
persistant de la forme incer-
taine, se prend de doute, de
curiosité. Dans un sursaut
vital elle fait un pas en avant,
et puis un autre, le regard
figé sur celui qu’elle ne veut
pas, ne peut pas reconnaî-
tre… celui qui tourne le talon
et disparaît derrière l’amas
rocheux. Là, elle hésite un

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peu, entre crainte et espoir,
puis enserre les vivres pour
courir se camoufler et atten-
dre, guettant durant un temps
indéfini une éventuelle appa-
rition… avant de se résoudre
à son sort aussi certain
qu’incertain.

Le temps passe, la
lumière du jour s’atténue. La
jeune femme s’enfonce dans
la végétation, animée par
l’épouvantable sentiment
qu’elle est là, livrée à elle-
même, toute seule, sans

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avoir conscience qu’elle est
livrée à sa nature sauvage et
que son ombre la précède en
la suivant.
La jeune femme est parvenue
au niveau d’un gros rocher
qu’elle gravit. Elle s’assied
dessus et ouvre le sachet
d’oranges pour se revigorer
de la saveur chaleureuse et
de l’essence vivifiante de
l’une d’elle. Tiraillée par la
faim, elle ouvre le sachet de
pommes pour en saisir une.
Elle la croque prudemment
et, la nausée du ventre vide
prenant allure d’appétence, la
dévore à pleines dents… Elle

41
puise à nouveau dans le
sachet pour calmer sa faim
tout en pestant contre celui à
qui elle dévore mentalement
les fruits pleins de jus viril.
Vidés de trois fruits, les
sachets semblent déjà moins
remplis, mais c’est avec
l’assurance de recevoir bien-
tôt de nouvelles vivres que la
jeune femme rassasie sa
faim du moment ; elle se dit
que laisser mourir une jeune
femme ferait de son ravis-
seur un assassin qui s’expo-
serait à la vindicte, ce qui
constitue un cap à franchir
aussi peu aisé à franchir que

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le franchissement du
précipice. A ce moment, elle
est encore aveuglée par la
société, par ses privilèges et
ses facilités qui corrompent
le comportement, la pensée,
la moralité : elle croit encore
que tout lui est possible
parce qu’un mouvement de
femmes l’en a persuadée, et
qu’il suffit d’abuser son
monde pour faire sa place au
soleil parce que le monde est
pleins de poires qu’il suffit
de cueillir, de naïfs qu’il suffit
de leurrer, d’ignorants qu’il
suffit d’abuser. Cette sauva-
ge a survécu des assistances

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sociales — et pour tout dire,
d’herbes illicites —, alors
elle attend de voir venir.
On se demandera ce qu’elle
attend pour faire usage de
son téléphone portable…
parce que, quand bien même
en aurait-elle un, les ondes
électromagnétiques ne dépla-
cent pas les montagnes. Elle
devra attendre que les satel-
lites prennent le relais des
belles et bêtes technologies
pour pouvoir se plaindre,
voire s’indigner : « Ce n’est
pas trop tôt ! N’est-il pas
honteux d’en être encore là ?
au XXIème siècle ! » comme si

44
les choses advenaient
d’elles-mêmes.
La jeune femme se pelotonne
et se déteste de ne pas sentir
le savon, la lessive, le sham-
pooing ; elle s’arracherait le
nez pour ne plus percevoir le
relent excrémentiel du péri-
née insalubre. La situation
est horripilante, révoltante,
aliénante ! C’est dingue !
N’est-il pas incroyable de se
retrouver dans une telle
situation ? Jusqu’à ce jour, la
chose lui aurait paru absolu-
ment impossible — tant l’In-
connu semble connu, tant
l’imprévisible semble

45
prévisible — ; elle lui paraît
aujourd’hui invraisemblable :
tout est possible, effective-
ment, mais chacun limite le
possible à ce qu’il conçoit
comme possible, sans ima-
giner un instant que le possi-
ble échappe à tout contrôle et
qu’il n’est pas tel que chacun
le conçoit ; le possible peut
s’emballer et dépasser les
désirs les plus fous, les am-
bitions les plus débridées, et
rendre le tout pour le tout.

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Les jours se suivent
dans l’attente d’une mani-
festation humaine salvatrice
et se ressemblent dans une
déception qui prend des
allures de déception amou-
reuse : pour la jeune femme,
c’est une vie qui est en jeu,
et celui qu’elle attend est
l’homme de sa vie.
La jeune femme passe ses
journées recroquevillée dans
l’attente, en bute au froid qui
fige ses pensées torrentueu-
ses et bouleversées ; des
jours passés à guetter un
improbable et espéré ravitail-
lement. Elle est à l’affût du

47
moindre bruit, du moindre
mouvement, son acuité
sensorielle se développe et
bientôt la présence de petits
animaux lui devient criante,
comme dans le ciel le ballet
incessant des rapaces
chassant la pitance de leurs
progénitures. Durant un ins-
tant, une vérité lui apparaît :
si la vie est immortelle, évo-
lutive, ambitieuse, la vie de
chacun se réduit à bien peu
de choses !
Quatre jours ont passé ; des
jours et des nuits que la
jeune femme a comptés. En
revanche, elle n’a pas compté

48
les fruits qui vidaient les
sachets pour remplir son
estomac : il reste en tout et
pour tout une pomme et une
orange, ainsi que le quart de
la bouteille d’eau. Maintenant
la jeune femme s’inquiète,
maintenant que la faim du
jour devient une arme contre
elle-même, une arme qui
menace de la faire faillir, de
la mener à sa perte. Entre la
faim et le froid viennent
s’ajouter une gène intestinale
et des démangeaisons péri-
néales que la jeune femme
calme à travers son pantalon
tout en essayant d’en faire

49
abstraction. Les mains pur-
purines s’ankylosent et leur
forme légère devient gros-
sière. La peau est à présent
asséchée et les ongles sont
noircis.
Comment survivre à de telles
conditions ? Comment survi-
vaient les antiques popula-
tions ? Comment survivent
celles des terres arides ou
inondées ? Comment survi-
vent les exilés, les romani-
chels, les laissés-pour-
compte, les désœuvrés ?
Pour la jeune femme, ces
questions ne se posent pas
avec des mots, elles

50
s’imposent désormais dans
la recherche instinctive de
leur solution. C’est main-
tenant que la jeune femme
commence à devenir, à
devenir La Femme autonome
qui ne s’appuie plus sur
personne. Ici, ce n’est pas
de la fatuité qu’il faut arborer
pour être réputé adulte, pour
s’imposer comme celui qui a
la raison et la vérité de son
côté, ici il n’y a personne à
impressionner. Les droits
sociaux de la femme cèdent
la place à la pulsion de vie, la
vanité cède la place à l’humi-
lité, les revendications cèdent

51
la place à l’autonomie,
l’éthique médicale cède la
place à l’acharnement théra-
peutique. Ici, tout se résume
à un mot : vivre. Vivre sans
esprit, sans caprices, sans
fioritures, sans exigences…
vivre, tout simplement.
Sous la menace du ciel se
couvrant d’une cape funèbre
de nuages sombres, la jeune
femme entreprend de cons-
truire un logement : avec ses
bras menus et ses mains aux
articulations rompues, elle
brise des branches, gauche-
ment au début, et puis
franchement — en s’aidant

52
des genoux, des pieds, et de
tout son corps —, des bran-
ches tordues qu’elle aligne
en les plantant en position
inclinée pour les appuyer
contre le flanc de montagne à
l’endroit qui offre une niche,
mettant ainsi en place les
chevrons d’une toiture
qu’elle peaufine en faufilant
des feuillages. Le résultat est
pitoyable, mais il remplit la
jeune femme d’une certaine
réjouissance : avec le dos de
sa main gonflée et doulou-
reuse, elle essuie son nez
enrhumé en mirant son
œuvre, et pénètre avec un

53
certain ravissement dans son
habitat que pluie ou vent
démonterait en un rien de
temps. D’un trait, elle achève
de vider la bouteille d’eau ;
cette bouteille qu’elle fendra
avec la pointe d’une branche
brisée pour en confectionner
un godet.

Au cinquième jour, une


ondée s’abat au milieu de la
nuit. Elle écrase le modeste
habitat sous des gerbes
glacées et réveille la jeune
femme qui, dans la nuit

54
noire, ne sait pas trop si elle
rêve ou si elle est éveillée.
Elle entend ployer les feuilla-
ges et les branchages se fra-
casser, laissant ainsi le vent
des cimes balayer la conca-
vité dans laquelle elle s’est
réfugiée. Elle se blottit sous
la roche gorgée d’humidité et
demeure, lasse, entre une
veille fragile et une somno-
lence éthylique, bercée par
les grains d’eau qui s’écra-
sent au sol en résonnant
mollement.
Si, durant un furtif instant,
l’idée lui est venu de recueil-
lir la pluie avec le récipient

55
qu’elle a confectionné, la trop
abondante eau a plongé son
idée dans l’eau comme la
tête de celui à qui ont veut
faire cracher « le morceau ».
Bloup ! Bloup !… Le jour est
levé, l’averse a cessé, et
résonne le silence de la vie
tenue en haleine. Les arbres
s’égouttent dans les flaques
boueuses et la montagne
dans les trous rocheux que
la pluie a transformés en
petits bains de pieds. Après
s’être attardée toute la mati-
née, blottie dans son logis
d’infortune en attendant que
les premiers rayons solaires

56
réchauffent un tant soit peu
l’atmosphère, la jeune femme
sautille de rocher en herbe
grasse pour éviter la boue,
jusqu’à un petit trou que la
pluie a transformé en réser-
voir d’eau claire.
Là, d’une main rapide, elle
envoie de l’eau sur sa dextre
pour se laver les mains ;
mains qui, au contact de
l’eau glacée, se changent en
« glaçons de main ». En-
suite, elle s’asperge le visage
qui, instantanément, semble
se figer dans une glace
comme le reflet aplati d’un
miroir. N’en pouvant plus de

57
mariner dans le jus desséché
de ses chaussettes grasses
et raidies, elle retire ses
bottines pour se laver les
pieds : une odeur ammonia-
cale jaillit avec agressivité ;
une odeur animale qui se dé-
tache violemment des odeurs
végétales du site. D’un geste
précipité et malaisé, elle
enlève son blouson, son
pantalon, et sa petite culotte :
une odeur de femelle se
dégage pour emplir l’atmo-
sphère, une odeur de beurre
rance et de bois vermoulu
qui incite la jeune femme à
inspecter les environs, d’une

58
crainte instinctive d’attirer
des bêtes, plus que des
hommes. Pour autant que sa
résistance au froid le lui
permet, la jeune femme, pour
un instant, sort son corps de
l’état animal dans lequel,
depuis quelques jours, elle
se trouve plongée : entre les
jambes, la chair molle et
velouteuse est devenue ter-
reuse et rocheuse, mais le
voilà, le corps, qui retrouve
un peu, en quelques ablu-
tions, de sa sérénité. Là,
vaincue par la froidure, la
jeune femme s’interrompt et
s’abrite prestement dans son

59
pantalon glacé qu’elle frotte
vigoureusement pour le
réchauffer ; abandonnant sa
culotte au sol qu’elle jonche,
abandonnant ainsi une partie
d’elle-même, de son huma-
nité. A l’aide de son godet,
rapidement, la jeune femme
lave ses pieds qu’elle
éponge succinctement avec
ses chaussettes sales avant
de se chausser du cuir dur et
froid. Elle sautille et se fric-
tionne le corps, car déjà, de
froid ses mains et ses pieds
lui échappent.

60
C’est horrible ! l’enfer existe
donc bien ! et il a une tem-
pérature : elle est négative.
Après avoir plongé ses
sous-vêtements dans un
reste d’eau, la jeune femme
consacrera la journée à se
maintenir à température vitale
et à lutter contre la faim qui
l’a prend en tenaille. Enfin,
n’en pouvant plus de mourir
de faim, elle plante ses
dents, à regret, dans la chair
gelée de la pomme, puis, de
l’orange, dans la pulpe en
sorbet, se morfondant par
avance de la faim qui, dès
demain, la tourmentera.

61
Les deux jours suivants
s’écoulent péniblement, entre
faim, soif, froid, lassitude ; et
des sanglots qui peinent à
éclater parce qu’ils devien-
nent vains à ne pas trouver
d’écho. La jeune femme se
demande si son calvaire
finira bientôt, car elle se sent
sombrer dans un état
inconnu, angoissant,
embrouillé et aliénant : elle
mute. La voilà en proie à des
idées sombres, morbides ;
suicidaires, meurtrières. Ses
nuits sont hantées par des

62
rêves de corps éviscérés, de
sexes mutilés, d’insectes
répugnants qui la parcourent,
l’habitent, la dévorent, la
régurgitent. Elle ne perçoit
plus son corps à travers sa
plastique, mais à travers ses
entrailles : son vagin est une
membrane sanguinolente,
son clitoris un serpent veni-
meux, ses membres des
chaînes qui la maintiennent
captive et qui l’entravent dans
son inertie, l’obligeant inces-
samment, par la douleur des
mauvaises postures, à se
remuer. L’idée même de son
corps lui devient

63
insupportable. Il devient si
pesant, si encombrant !
A présent, elle prend con-
science de ce que ses yeux
ont vu ; de l’amaigrissement
de son corps. La mort lui
semble son seul avenir et
elle rage sans force de ne
pouvoir se plaindre, accuser
quelqu’un, accabler un sys-
tème, rageusement revendi-
quer ; ici les montagnes sont
sourdes et la justice est
expéditive…
Et quel sort enviable lui
paraît soudain celui de la
femme au foyer qui n’a pas à
souffrir du froid, de la faim,

64
et de toutes ces choses qui
font le lot quotidien d’une
personne livrée à elle-même.
Quel lourd tribu que fait
payer l’indépendance… mais
quel lourd tribu que fait payer
la subordination. La liberté,
c’est bon un temps, un ins-
tant, durant le temps que
durent les vingt ans, et la
dépendance est bonne un
temps, un instant, durant le
temps que durent les dix
ans. Ensuite, il faut vivre en
terme de droits et de de-
voirs, et à la fin, se retrouver
comme ça, entre solitude,
angoisse, détresse, abandon,

65
et puis c’est tout : il ne reste
plus qu’à mourir.

66
Chapitre 3

Il fait nuit d’horreur et la


jeune femme se sent frôlée.
Avec velléité elle s’éveille
péniblement de son sommeil
quotidiennement perturbé, et
elle prête une falote atten-
tion…
— Aaahhh !
Voilà que ça recommence !
La jeune femme sursaute et
se cogne. Elle dévie la tête,
le corps, et perd l’équilibre.
Sa cheville glisse et son pied
trébuche, son corps tombe
sur la roche, roule un mètre
plus bas, pour finalement

67
échouer sur la terre jonchée
de débris végétaux, groggy.
— Aïe-euh !
La jeune femme s’est bles-
sée ; à la tête, au dos, à la
cheville. Elle se redresse en
vitesse et recule. Bloquée
dans sa marche par le mur
de ténèbres, elle cherche
hâtivement sa petite boîte
d’allumettes…
Avec ses mains gantées de
froid, elle saisit une allumette
— en tombe plusieurs — et
la gratte. Frfff ! La lueur
soudaine porte à ses yeux un
gros coup de poing qui
l’assomme. Elle

68
recommence, plisse les yeux
et voit : long d’une vingtaine
de centimètres, une espèce
de rongeur qui, de la niche,
s’échappe précipitamment.
— Hhha ! J’en ai marre…
J’en peux plus !
L’allumette s’éteint et la jeune
femme soupire de sommeil,
de lassitude. Pétrifiée par la
présence brusque de ce ron-
geur violeur de sommeil, elle
n’a qu’une seule envie : fuir
cet endroit qu’elle maudit.
La jeune femme gratte une
allumette, une autre, et une
autre… jusqu’à trouver un
petit coin de roche pour s’y

69
assoupir dans l’hébétude du
traumatisme.
Le jour fait surface et la jeune
femme s’enfonce dans le
sommeil persistant entre-
coupé par les éveils furtifs de
l’animal aux aguets…
— Fssiii !… Fssiii !
Ouvre un œil…
— Fssiii !… Fssiii !
… tend l’oreille… et, oui !
pas de doute : quelqu’un
siffle.
La jeune femme déplie son
corps avec mollesse et se
relève pour faire quelques
pas grippés en direction de
ce qu’elle reconnaît comme

70
un signal de ralliement ; un
courant d’air glacé frappe
son front et creuse sa tête.
Elle frictionne sa chevelure
au sein de laquelle ses mains
semblent se réchauffer. Elle
masse son visage aux lèvres
gercées, au nez conges-
tionné et aux paupières
bouffies, tout en avançant à
petits pas fragiles, déliant
progressivement ses mem-
bres en crampes.
— Fssiii ! Fssiii !
— Je viens… purée ! je
viens… Espèce de !…
La jeune femme n’a pas crié,
elle n’a pas même parlé :

71
c’est sa gorge qui a vibré, sa
bouche qui a résonné, son
corps qui a grogné. Elle est
usée par le manque de
sommeil réparateur et sa
volonté est laminée par son
ingrate et désespérée condi-
tion de vie : le mental s’est
effacé au profit de l’éhonté
instinct animal, du trivial
instinct de survie.
Dans la lumière du jour,
c’est l‘ombre de la jeune
femme qui se déplace, le
corps, l’identité féminine et la
pensée ne font que suivre.
L’ombre dirige la jeune fem-
me vers le pont où, de l’autre

72
côté, attend le jeune homme,
de loin ; retenu par le souci
évident de l’anonymat, par la
volonté de ne pas établir de
contact, par le dessein de
priver la jeune femme de
tous rapports humains, de
tous repères sociaux, ceux-là
même qui, en elle, étaient de
toute évidence dénaturés,
pervertis, asociaux.
Quand il voit paraître la jeune
femme, le jeune homme se
tourne et s’éloigne. Elle,
serait presque heureuse de
sa présence, et même prête à
oublier, tout oublier, mais de
grâce !…

73
— Ne me laissez pas ici !
S’il vous plaît ! Je vais
mourir !
Elle n’a pas hurlé, mais
lancé un appel.
Le jeune homme ne semble
pas entendre. Face à la réac-
tion de fuite, le plus impor-
tant pour la jeune femme
n’est pas tant d’avoir une
réponse que de pouvoir
s’adresser à quelqu’un, à
quelqu’un d’autre qu’elle-
même, à quelqu’un d’autre
que son ombre envahissante
et possessive :

74
— Pourquoi vous faites
ça ? ! Qu’est-ce que je vous
ai fait ! ?
Le jeune homme disparaît à
l’horizon et la jeune femme
se jette sur lui d’une voix
crochue :
— Enculé ! hurle-t-elle…
culé, ajoute-t-elle d’une voix
basse et lasse.
A ses pieds se trouvent
deux sacs de fruits, une
bouteille d’eau et un objet :
c’est un couteau ; un vieux
couteau de table usagé du
genre de ceux recyclés en
outils de bricolage ou de
jardinage.

75
La seule vision de cette ra-
tion alimentaire standardisée
aurait plongé la captive dans
la profonde détresse d’une
révolte vaine si ce couteau
n’avait été là pour redonner à
la jeune femme un regain de
vitalité ; cet objet noirci par le
temps est porteur d’une
certaine énergie virile, c’est
un objet qui donne à l’être
humain des capacités et des
attributions que la nature de
lui a pas données. La jeune
femme prend le couteau dans
sa main et le serre ferme-
ment pour compenser la
perte de sensibilité cutanée et

76
pouvoir intensément le sen-
tir. Avec lui, elle se sent plus
forte ; en sécurité. Lui avec
elle, c’est comme un homme
à ses côtés ; et si une femme
serait mieux que rien, pour
une femme, un homme à ses
côtés a quelque chose d’ir-
remplaçable… c’est mainte-
nant qu’elle le réalise.
La jeune femme porte un
regard rapide en direction du
jeune homme, de son
fantôme, en une sorte de
remerciement. Elle prend les
vivres et va se réfugier au
sein de la végétation.

77
De ce couteau avec le-
quel elle s’entretient comme
avec un compagnon, débat-
tant avec lui de ses plans, de
ses intentions, la jeune
femme entreprend de cons-
truire une hutte en prenant
pour pilier les troncs de
quatre arbres sur les bran-
ches desquels elle pose de
jeunes branches qu’elle atta-
che avec les écorces souples
de jeunes arbres qu’elle a
dénudés. Elle fixe ensuite
des branchages de façon à
confectionner la toiture… et

78
répétant ces gestes, elle
construit bientôt les murs
qu’elle scelle au sol avec de
la terre.
Ces semelles qui tassent les
mottes de terre, c’est pour la
jeune femme une victoire
heureuse de même enver-
gure que l’escalade d’un
mont vertigineux.
A fatigue saine l’appétence
vient : la jeune femme a faim
mais, désormais elle sait de-
voir se rationner. C’est alors
avec mesure qu’elle croque
une pomme, une pomme qui,
maintenant, lui semble por-
teuse de tout une vie, de tout

79
une Nature, de tout un
univers. Son organisme
s’adapte, la faim change
d’allure ; elle devient une
compagne légère qui accom-
pagne le corps. Le corps
physique affaibli par la dénu-
trition, un second corps
prend le relais — un corps
second comme un état se-
cond de conscience —, alors
la jeune femme commence à
se détacher d’elle-même et à
se rapprocher du Tout : son
regard se pose sur les
fourmis pour lesquelles elle
éprouve soudain de la sym-
pathie… Elle réalise soudain

80
qu’elle n’est pas seule : les
fourmis sont là, le soleil est
là, la montagne est là, et les
arbres, et les oiseaux, et
aussi cet effrayant rongeur
qui n’est plus aussi effrayant
à son esprit, et qu’elle vou-
drait même avoir en sa com-
pagnie.
— Sfsfs !
Une douleur aiguë foudroie
son abdomen. Elle sent un
besoin urgent…
— C’est pas vrai ! Pas ça !
De la diarrhée…
Une pestilence émane de ses
selles qui, en quelques
slaves, trahissent une

81
infection. Ça, c’est pire que
tout ; c’est sans échappa-
toire : être pourri de l’inté-
rieur, avoir sa propre mort
en soi.
Le nauséabond badigeon
s’accroche à la peau qu’il
enduit et pénètre en s’agrip-
pant aux poils comme des
poux, s’incrustant dans les
aspérités avec des élans
d’aspics. Ce maudit enduit
est désormais indissociable
de ce corps destitué réduit à
lui-même, à pas même une
si ingrate et si méprisée
fonction génitrice.

82
Pour cette jeune femme ayant
pour usage d’uriner debout,
que la terre est bien basse,
soudain ! et la vexation sui-
cidaire. Cette sauvage jeune
femme, que des hommes
convoiteraient avidement
ainsi mal lotie, frotterait son
derrière comme une chienne
pour se défaire du si pesant
fardeau… ce que son anato-
mie ne lui permet même
pas ; la voilà bien moindre-
ment disposée qu’une
chienne.
Après deux jours de ce
régime, étant acculée à la
plus basse bassesse — à se

83
frotter le derrière avec des
touffes d’herbe et des mottes
de terre —, la jeune femme
déprime, et pire, elle se dé-
double : elle n’est plus elle,
et elle le sait. La voilà assail-
lies de pensées suicidaires
que, jamais de sa vie, elle
n’aurait imaginé endurer un
jour… sauf, peut-être, en ce
jour d’hiver fatal où elle a
croisé celui par qui elle se
trouve aujourd’hui là, bannie,
pourchassée par le mauvais
sort de la vie même.
Elle voit alors la possession
du couteau comme un ca-
deau empoisonné, et elle se

84
damne d’avoir remercié celui
par qui son malheur est ar-
rivé. Ce couteau lui a-t-il été
donné pour l’aider à survivre
ou pour la mettre à l’épreuve
de la mort ?
— Salopard ! Tu veux que je
me tue moi-même !
A cette seule pensée, sa
rage redouble et sa person-
nalité se dédouble, et elle se
met à guetter la venue de
celui avec qui elle se promet
d’en finir… une bonne fois
pour toutes. Elle veille, elle
scrute, elle s’impatiente.
Que ses yeux sont devenus
noirs ! et que son regard est

85
bestial ! L’ondée du jour n’y
change rien, même si elle
vient à offrir les moyens d’un
assainissement corporel. La
jeune femme est en train de
perdre ses repères tempo-
rels, et les jours et les nuits
se succèdent indistinctement.

Vient enfin le jour tant


attendu : c’est un jour bru-
meux et, comme tous les
autres maintenant, mécon-
naissable. L’attente s’est
poursuivie dans l‘expectative,
et enfin une silhouette se

86
détache de l’horizon, se
détachant de la vapeur glacée
avec une franche progres-
sion : c’est le jeune homme,
tout de mousquetons et d’un
harnais vêtu, qui, au lieu
tacitement convenu, dépose à
même le sol un petit sachet
de la taille d’une main, vide
par terre un sac de fruits qui
roulent et s’éparpillent, et
pose une bouteille d’eau.
La seule vue de ces fruits
provoque en la jeune femme
une poussée d’adrénaline ;
car elle voit ses prochains
jours pareils à ceux qu’elle a
déjà que trop connus : elle

87
bondit de la broussaille en
rugissant couteau levé.
— Je vais te crever, sale fils
de pute ! Sale conard !
Putain de ta mère !
Sa rage peut bien être infi-
nie, son corps affaibli ne suit
pas ce que son esprit pro-
jette : son ardeur moribonde
est impuissante à défier celui
qui, de la main, stoppe net la
gestuelle déchaînée, et du
poing terrasse la jeune fem-
me désarmée qui s’écroule
sur les fruits en s’entendant
dire :
— T’approche pas. Tu pues
la merde.

88
Elle, affalée en colère sur de
la purée de pomme, donne
des coups de pieds anémiés
et, au dos du jeune homme
qui se recule et s’éloigne en
la surveillant obliquement,
lance, offensée, des mor-
ceaux de fruits éclatés.
— C’est ta faute ! Salaud !
La brume, comme une
domestique, recouvre main-
tenant le jeune homme d’une
cape de maître. La jeune
femme s’empare du couteau,
se dresse de révolte et se
jette sur son kidnappeur avec
férocité, lequel se retourne et
esquive le coup mortel pour

89
porter à son tour un violent
coup de pied frontal dans
l’estomac de la jeune femme
interloquée qui ploie en
lâchant sa prise, grimace, se
tort de douleur, et vomit une
bouchée d’une sorte de
sorbet. Le jeune homme se
penche et se saisit de l’arme
blanche qu’il vient plaquer
contre le cou de celle à qui il
tire les cheveux en arrière,
prêt à l’égorger. Il menace :
— Tu veux que je te saigne ?
Dans les yeux de la jeune
femme s’élabore un mélange
de terreur et de résignation,
de révolte et d’affliction. Elle

90
ne dit rien : la rupture affec-
tive est consommée, le dialo-
gue rompu. Le jeune homme
lâche sa proie et décoche :
— Sale bête que tu es !
D’un geste négligé, il jette
l’arme blanche qui tombe
dans la crevasse comme une
colombe morte.
La jeune femme souffre de
tout son corps, et maintenant
de tout son être. Elle est
seule en elle. Elle ne crie
pas, elle ne pleure pas. Le
corps cassé sur le côté, elle
laisse ses yeux se charger de
la forme mobile qui s’éloigne
et disparaît en gravissant le

91
flanc de la montagne. Elle
attend que son ravisseur ait
disparu… pour enfin pouvoir
se libérer dans la douleur et
les sanglots de sa solitude
retrouvée.

92
Chapitre 4

La jeune femme n’a pas


daigné considérer le nouveau
ravitaillement. Elle ne voulait
qu’une seule chose : que sa
mésaventure prenne fin ; elle
voulait fuir tout ce qui la rap-
prochait de son ravisseur.
L’échine brisée par l’estomac
meurtri, elle a alors regagné
son habitat d’infortune pour
s’allonger sur son lit de
feuillage et laisser passer
son malheur.
Dans le corps en peine l’es-
prit n’a pas loisir de ruminer,
de pester, de s’emporter ; il

93
s’efface. Quand le corps est
sans peine, l’esprit revient à
la charge et fait les comptes ;
le fiel coule à flot et la soif de
vengeance précipite le corps
dans de nouveaux malheurs.
C’est la bête histoire de
l’animal humain.
Pour lors, la jeune femme
est assagie. Si elle veut
toujours fuir, elle ne peut fuir
sa faim, sa soif, et ce froid
qui la tenaille et réduit son
corps à une manifestation
rocheuse. Au prix d’un péni-
ble effort, elle relève son
corps et le pousse vers le
bord du précipice où des

94
fruits jonchent le sol, certains
écrasés, près d’une bouteille
d’eau renversée, et d’un petit
sachet contenant un mode
d’emploi.
— Qu’est-ce que c’est,
ça ?… « Couverture super
isolante ; de survie…
Conseillée par la prévention
routière… Ne pas utiliser par
temps d’orage… Surface ar-
gentée à l’intérieur : isole de
l’humidité, du froid et de la
pluie. » C’est maintenant que
tu me l’apportes ? Gros
conard va !
La jeune femme ouvre le
sachet et déplie le film en

95
polyester. Ouah ! C’est
grand ! Un sourire de
contentement égaye le visage
de la jeune femme qui s’en-
veloppe prestement dans la
couverture ; et déjà une sen-
sation de chaleur l’envahit.
C’est une bénédiction.
— Salopard ! tu veux
m’avoir à petit feu. Et ben tu
m’auras pas, enfoiré !
La jeune femme rassemble
les fruits et, se désolant d’en
avoir perdus dans la bagarre,
se résout à devoir également
se satisfaire de ceux écrasés.
Faisant un sac d’un coin de
couverture, elle retourne

96
dans sa hutte et se sustente
modérément.

A présent, cela va
mieux, bien que cela aille
aussi mal : les oreilles sont
irritées d’être encombrées, la
peau est poisseuse, les
aisselles humides, et l’entre-
jambe… Pouah ! Quel animal
voudrait y mettre le nez ;
quel animal doit être
l’homme pour avoir envie d’y
mettre son sexe ? La jeune
femme se désole de son si
vilain état, maugréant de ces

97
jambes qui, maigres et
poilues, ne ressemblent plus
qu’à des lianes, et à
présent… c’est pas vrai !…
d’un écoulement menstruel…
Cette fois c’en est trop ! Il
faut tenter le tout pour le
tout.
Maintenant, la jeune femme
est prête à déplacer une
montagne, et c’est sur la
trace du jeune homme qu’elle
entend s’exécuter. La voilà
donc au pied de cette face
rocheuse qui lui fait la nique
en la défiant de la gravir. Il
s’en faudrait de peu pour
atteindre le sommet, et enfin,

98
peut-être, trouver une issue
de secours, mais… et si la
jeune femme se retrouvait
coincée là-haut, sans plus
pouvoir redescendre ? Tant
pis ! Plutôt la mort que
l’indignité.
Une main s’agrippe, un pied
s’appuie, et encore, encore,
encore… Entre les jambes,
du sang menstruel coagulé
colle les poils vulvaires au
pantalon, des poils arrachés
au moindre grand écart. La
pulpe des doigts souffre :
entre la chair et le froid, la
roche rugueuse lacère. La
jeune femme tourne la tête

99
et regarde vers le bas où, à
quatre ou cinq mètres, le
mont attend sa chute. Une
main lâche prise, et un pied
glisse : c’est la dégringo-
lade !
— A-ï-euh ! Mmmh…
Oh oui ! elle voudrait bien
appeler sa mère ; mais sa
mère, comme la plupart, l’a
déféquée — sa mère, pour
se réaliser en tant que telle, a
craché son petit caca, couvé
son petit canard, choyé son
petit caillou, croqué son petit
cachou, avant de se torcher
et de l’envoyer balader —.
C’est une entorse de la

100
cheville. La douleur dit :
« Stop ! pas bouger. » La
jeune femme est assise,
jambes étendues, et souffre
avec pour seul réconfort le
sourire imperturbable et
acidulé du soleil d’altitude.
De ses doigts boursouflés
elle défait le long lacet d’une
bottine, qu’elle retire doulou-
reusement : déjà, la cheville
est enflée, et… bon sang !
un hématome s’est formé. La
jeune femme sent son sang
s’échauffer et son cœur
s’emballer. D’émotion, ses
joues rougissent et son
esprit est perturbé.

101
Que faire ? Geindre dans le
giron de maman. Appeler un
médecin. Aller chez un phar-
macien. Faire un bandage.
Traîner la montagne devant
les tribunaux. Damner la vie.
Il n’y a rien à faire ! La fragile
machine humaine s’est cas-
sée et, tant bien que mal, elle
va tenter de se réparer.
La jeune femme se lève et se
dirige vers sa hutte en boi-
tant ; ramassant au passage
une branche morte qu’elle
utilise comme une béquille.
L’urgence de mettre un terme
à la captivité se fait impéra-
tive : nul ne peut survivre à

102
de telles conditions de vie,
même si des ermites y par-
viennent lamentablement, si
des peuples survivent dans
les déserts de sable ou de
neige, et même si…
La vie se conjugue au condi-
tionnel, parfois au présent, le
plus souvent au passé ;
quant au futur, tel est, géné-
ralement, son plus grand
défi. Et le vivant, lui se
conjugue au pluriel, pas au
singulier ; et quand il se
conjugue au singulier, il le
fait en se dédoublant pour
être au pluriel.

103
Il faut, au plus vite, trouver
de l’herbe sèche, des brin-
dilles sèches, et des bran-
ches sèches. Il faut, faire un
feu, un grand feu, ne serait-
ce que pour se réchauffer, et
quitte à tout incendier… un
grand feu pour faire beau-
coup de fumée, de la fumée
visible de loin, de très loin,
visible par des personnes qui
ne seraient pas indifférentes,
droguées, endormies, mal-
intentionnées, des personnes
alertes capables de distin-
guer un feu de détresse d’un
feu de joie ou d’une faute
d’inattention…

104
Malheureusement, ce n’est
pas la saison des amours, et
si telle avait été la saison,
peut-être la jeune femme
aurait-elle été violée plutôt
que rabrouée.
Comment mettre le feu ici ?
Ce qui paraît simple quand
on y pense est tellement
complexe à bien y penser. Il
y a tant de conditions à
émettre avant d’espérer
mener à terme un projet.
Tout est si difficile à se réali-
ser ! Comment les choses
peuvent-elles être si faciles
en société, même si elles
sont difficiles ? coulant de

105
sources inconnues qui sem-
blent aussi impérissables
que profondes, quand les
choses s’enchaînent d’elles-
mêmes jusqu’à former une
ronde infernale. Ici ne coule
aucune source, ici il n’y a
rien. Ici règne l’absence de
tout ; la prison, c’est le vide.
Ici il y a la liberté, mais la
liberté de rien ; ce n’est pas
une liberté d’avoir ou de ne
pas avoir, une liberté de faire
ou de ne pas faire : c’est une
liberté qui se réduit à soi-
même.
« Si je reviens à la vie,
maman, si je reviens à la

106
société… je ne demande que
ça, et je n’en demande pas
tant… je me contenterais de
ce que j’aurais ; du peu et
même du rien. Je me satis-
ferais de tout, je me conten-
terais de rien, pourvu que
cela soit ailleurs que nulle
part. Je me contenterais de
rien, mais pas sans rien, pas
sans ces choses qui mettent
l’humain hors de lui-même,
de sa tête, de son corps…
parce que l’humain est sa
propre peine, sa propre
prison, sa propre torture, sa
propre aliénation. Si tu sais
ce que je souffre d’être face à

107
moi, encore et toujours face
à moi, jour et nuit avec moi
pour seule compagnie. C’est
l’enfer ! maman, l’enfer !
Je voudrais juste dormir au
chaud. Dormir d’un vrai
somme ; juste dormir pour
m’oublier. Je voudrais aussi
un peu d’eau, même pas
courante, même de l’eau à
puiser dans un puits, à des
kilomètres d’un habitat,
même pas à moi — juste un
toit avec des murs —. Je
voudrais du savon pour
enlever de moi ce qui n’est
pas de moi, et tout ce qui de
moi ne me va pas… un

108
parfum parfumé pour me
plaire un peu, pour ne pas
trop me déplaire, et un peu
pour me faire plaisir, aussi…
pour plaire à un homme que
je voudrais auprès de moi, et
qui me défendra… parce que
je ne veux pas, je ne veux
plus lutter, me battre,
mordre, cogner, je veux juste
vivre en paix.
Mon plus grand rêve serait
de posséder un flacon de
parfum — que je garderais
précieusement —, pour m’en
couvrir de quelques gouttes,
afin de me sentir un peu
fleur… plus proche de la

109
nature, pour ne pas m’en
sentir exclue, pour croire un
peu que je vis d’eau et de
soleil… parce que la condi-
tion animale me rebute, me
révulse, me terrifie.
Rien que ça. Je ne demande
que ça, et même, je n’en
demande pas tant. Je ne de-
mande qu’une seule chose :
en finir ; en finir avec tout ça.
Je ne veux qu’une seule
chose ; me retrouver : moi.
Maman ! »

110
Chapitre 5

Aujourd’hui il pleut
d’une pluie qui s’intronise
dans tout le royaume sonore
de la montagne majestueuse.
C’est une pluie comme elle
ne s’entend pas au cœur les
villes qui cassent la grandeur
de l’horizon, la pureté de
l’air, le bruit du silence et le
pas de charge de l’averse. Ici
la pluie retentit, tonitrue,
force au respect, à l’humili-
té ; ici, face à la pluie on
baisse la tête, face au vent on
courbe l‘échine, face au soleil
on tourne le chef, face au

111
silence on se réfugie en soi.
De sous la hutte, la jeune
femme ne la voit pas ; cette
pluie des grandeurs. La
dense végétation protège la
hutte et la hutte protège la
jeune femme. Régulièrement
néanmoins, quelques gouttes
traversent le toit de feuillage
avec l’énergie d’une neige
fondue pour tirer la jeune
femme de sa léthargie ; pluie
salvatrice que la jeune femme
accueille alors dans sa bou-
che volontaire pour recevoir
les baisers du ciel, pluie
horlogère et asynchrone qui
égrène le temps perdu

112
comme sème des graines qui
ne germeront jamais.
Le jour est sombre et long ;
un interminable et insondable
cours d’eau s’enfonçant dans
les méandres mythologiques
de la croûte terrestre. Jour
aspiré par le temps interdi-
sant le moindre mouvement à
toute âme qui vive. Le jour
manque comme l’air d’une
dépression atmosphérique.
Toute la nuit, la jeune femme
a subi les assauts lancinants
de sa cheville froissée. Ce
matin, la cheville est doulou-
reuse et obscurcie par une
poche de sang. La jeune

113
femme est là, enveloppée
dans sa couverture de survie,
et elle attend, le ventre vide,
la tête vide, et le cœur…
dans la cheville.
C’est une blessure d’amour-
propre que de se reconnaître
impuissant à vivre de soi-
même qui, sans les Autres,
n’est rien ; rien qu’un tas de
viande qui a tôt fait de pourrir
sur le bord du chemin plein
d’embûches qu’arpente fata-
lement l’humanité ; le chemin
d’une exode sans fin, chemin
d’une humanité chassée de
nulle part par ses soins, à la
recherche d’un futur

114
improbable dont elle connaît
la fin, une lamentable fin.

Combien de temps
durera cette pluie ? Ici le jour
ressemble à la nuit, et l’âme
ressemble au corps, et l’es-
prit à la bête. Combien de
temps a duré la pluie ? Elle a
enfin cessé son vacarme,
chassée par un vent léger qui
efface les traces de son
passage ravageur en laissant
derrière elle l’eau de la vie,
l’eau palpable, l’eau qui
hydrate, l’eau qui lave. Le

115
soleil, à son tour, revient.
Où étais-tu ? vilain ! Enfin !
te voilà enfin. Déjà là, lui
aussi ?
Le jeune homme est là, au
point de ralliement. Il a pris
son temps et des précau-
tions. Il a posé un pain de
campagne, une bouteille de
lait, et un sac de pommes. Il
s’éloigne lentement, siffle
plusieurs fois, et attend un
moment : l’absence de mani-
festation vitale le laisse dubi-
tatif ; il devient suspicieux.
« Elle est morte ou quoi ?
l’Autre ; c’est un traque-
nard ? »

116
Dans sa hutte, la jeune
femme est à l’affût. Elle a
perçu les sifflements mais
elle attend davantage ; elle
attend que son désir de-
vienne réalité : que quelqu’un
vienne la chercher, la trouver,
la soigner, et qu’il la prenne
dans ses bras pour la
ramener dans un lieu plein
de chaleur humaine, juste
pour oublier l’abjection de
cette chaleur ; juste quel-
qu’un, et même lui, son
ravisseur. La jeune femme se
sent humiliée d’avouer son
impotence, de crier sa
détresse :

117
— Je peux pas bouger !…
J’ai la cheville cassée !…
Mais si, elle peut :
s’appuyant sur un tronc, elle
déplie son corps et le traîne
hors de son caveau de morte
en sursis. Avec sa canne
tordue, elle se dresse et se
prosterne en clopinant.
Le jeune homme ne l’a pas
entendue. Dans sa tête la
jeune femme a bien crié,
mais d’une voix lasse qui n’a
émis qu’une faible plainte de
mésange blessée. Cependant
elle entend un bruissement,
et un craquement… c’est le

118
jeune homme qui la
cherche…
— Je suis là ! crie la jeune
femme. Je me suis blessée à
la cheville !
Le frémissement de la végé-
tation cesse, reprend et
bientôt s’atténue. Le jeune
homme s’est éloigné. Pas
question de le supplier. Et
puis quoi encore ? !
La jeune femme progresse
dans le sous-bois avec la
volonté d’identifier son ravis-
seur ; celui qu’elle réalise
n’avoir jamais réellement vu :
privée d’une image de soi,
elle éprouve maintenant le

119
besoin de justifier ses dé-
boires par une image tangi-
ble, comme une raison de sa
présence sur Terre qui se
réduit désormais à sa més-
aventure ; en ayant perdu le
contact avec elle-même, le
besoin se fait sentir de se
rattacher à un Autre. Voir
son ravisseur, c’est voir
l’origine de son destin. Il
reviendra ; c’est maintenant
certain. La vision fugitive de
la forme fuyante la rassure
un instant sur son sort : ce
qui arrive est lié à ce qui
prend fin.

120
La jeune femme fera trois
voyages pour rapatrier le ra-
vitaillement ; elle a du temps
à perdre et de la difficulté à
se déplacer chargée.

Les jours passent,


ensoleillés. Parfois nuageux,
voire menaçant, le temps est
néanmoins clément. Le froid
est sec ; vivifiant. Un vent
constant s’est levé. La jeune
femme trouve un peu de
campagne dans la miche de
pain et dans le lait la main
maternelle idéalisée à tort et

121
à travers. Aujourd’hui la
jeune femme croit compren-
dre la démarche du ravis-
seur, mais sans pouvoir la
justifier : il n’avait pas à faire
ça… la séquestrer, la bannir
de la société… il n’avait pas
le droit, mais c’est une
bonne leçon qu’il lui donne,
une terrible leçon de vie et
d’humilité.
C’est ce jour qu’ont choisi
des randonneurs pour faire
une excursion en montagne,
deux hommes et une femme
qui découvrent le pont de
cordes démantelé avec sur-
prise d’abord, interrogation

122
ensuite : rupture accidentelle,
vandalisme ou quoi d’autre ?
L’idée ne leur vient pas
qu’une personne pourrait
être en ce lieu, en cette
saison, qui plus est séques-
trée en plein air et immobili-
sée par une blessure récla-
mant des soins urgents ; et
cette personne n’a pas l’idée
de guetter la venue espérée
d’improbables randonneurs.
Les voilà donc qui rebrous-
sent chemin en ayant dans
l’idée la nécessité de pré-
venir l’autorité compétente.
Trois jours s’écouleront
avant que des agents

123
d’entretien ne se rendent sur
les lieux pour constater sans
intervenir, sous une pluie
battante qui étouffera la
manifestation de leur pré-
sence. Une équipe reviendra
cinq jours après, avec la per-
mission du Temps. Entre-
temps, le jeune homme aura
effectué un nouvel approvi-
sionnement.
Le jeune homme s’est arrêté
dans un snack, agité par un
dilemme : laisser mourir la
captive ou lui permettre de
s’échapper ? car la prison
spatiale de la jeune femme
est devenue l’aliénation

124
mentale du jeune homme.
Cette fille a concentré en son
attitude toute la répugnante
arrogante des femmes qui se
veulent libérées, la prétention
de celles qui s’approprient le
mérite des réalisations mas-
culines, la vanité de celles
qui prétendent diriger le
monde… Elle n’est qu’une
pommée qui a eu le malheur
de s’aventurer un peu loin
dans les travers de l’émanci-
pation féminine qui, visible-
ment, la dépasse ; balançant
sa cervelle nonchalante entre
l’indépendance morale et la
dépendance affective.

125
Voilà, l’équipe est arrivée au
petit matin. Elle s’est avan-
cée au bruit d’un vieux 4 x 4
qui tire la jeune femme de
son sommeil.
— Y’a quelqu’un ? demande
la jeune femme, enrouée.
Qui est-là ? essaie-t-elle, en
vain, de réclamer à haute
voix.
Elle sort de son abri et tend
l’oreille… Elle croit percevoir
ce qui lui semble de lointains
cris sporadiques. La jeune
femme avance en direction
de ses fantômes auditifs…
Pendant ce temps, deux
hommes traversent le préci-

126
pice en escaladant la monta-
gne. Ils inspectent le pont.
Pour la jeune femme, il n’y a
plus de doute. Elle se préci-
pite en clopinant à travers la
végétation qui lacère son vi-
sage et ses mains, la fouette
par deux fois, entrave ses
pas. Les voix ne font enten-
dre, un moteur se met en
marche et vrombit. D’une
voix déchirée la jeune femme
crie :
— Non ! Ne partez pas !
Et la voilà qui surgit du
sous-bois en se jetant du
regard dans les bras des
hommes qui restent pantois,

127
et se précipitent enfin vers la
masse crasseuse brillant
d’une cape d’or, ce tas de
chair boursouflée, cramoisie
et égratignée, cette forme
humaine qui flotte dans ses
habits, cette personne de
sexe féminin qui vacille et
s’effondre, épuisée en
exultant d’émotion, de soula-
gement, de joie, cette jeune
femme mal en point.
— Que faites-vous là ? !
Que vous est-il arrivé ? !
demandent les hommes em-
pressés, l’un s’agenouillant
pour prendre la fille dans ses
bras en l’enveloppant dans la

128
couverture de survie déchirée
dont elle s’était couverte,
l'autre recouvrant la fille de
sa veste dont il vient de se
défaire.
La jeune femme peine à
parler. Sa voix est cassée et
ses pleurs ne lui laissent pas
un instant de répit. L’homme
qui l’a prise dans son giron
la frictionne, les narines
colmatées par l’immonde
puanteur émanant de la fille,
notamment de sa chevelure
grasse, épaisse, agglutinée.
L’autre homme a commencé
à gravir la montagne afin de
rapporter le Thermos plein

129
de café chaud que lui apporte
un troisième homme, tandis
que le quatrième s’est hâté
dans le véhicule pour appeler
une assistance médicale.
La jeune femme bafouille :
« elle dit qu’elle a été enlevée
par un homme qu’elle ne
connaît pas et qui l’a aban-
donnée ici depuis… »
— Depuis combien de temps
êtes-vous ici, mademoi-
selle ?
D’une voix gutturale, elle
prononce :
— Ché pas… Ché plus.
— Tenez… Buvez…

130
De ses mains maladives, la
jeune femme essaie de se
saisir de la tasse en plastique
que l’homme porte à sa bou-
che. La vision de ce corps
meurtri par les intempéries
soulève un vent d’indignation
chez les hommes qui pro-
mettent, l’un de retrouver le
ravisseur, l’autre de le mas-
sacrer.
— Une équipe médicale
arrive ! crie un homme.
— Ça va aller, dit l’homme
paternel à celle qu’il love
comme sa propre fille.
— Bon, allez ! Il faut remet-
tre le pont en place ! Tout de

131
suite ! lance le troisième
homme qui, s’équipant d’un
harnais, vient rejoindre le
groupe et assister celui qui
s’apprête à descendre le long
du pont afin d’attacher une
corde à son extrémité ; un
grappin est lancé, au bout
d’une corde et d’un câble
attaché au treuil du 4 x 4.
L’homme descend une
dizaine de mètres plus bas
sous la surveillance de son
collège, et accomplie sa
tâche.
— Nous sommes venus il y
a cinq jours. Vous ne nous
avez pas entendus ?

132
demande le père adoptif à sa
fille d’un instant, qui hoche la
tête en s’émouvant : cinq
jours de misère qui auraient
pu lui être épargnés…
— Il pleuvait des cordes ce
jour-là, rappelle le collègue.
— La pauvre, elle s’était réfu-
giée dans son abri, reprend
le père adoptif en s’adres-
sant à son collègue, qui voit
son autre collège remonter,
et annonce :
— C’est bon, tu peux
tracter !
Le treuil est activé… Lente-
ment le pont de cordes se
tend, remonte le long du

133
précipice et, après quelques
entraves et raclements, est
tiré jusqu’à ses attaches. Le
treuil est arrêté, le moteur
baisse en régime. C’est
alors que l’on peut entendre
le battement des pales d’un
hélicoptère rouge qui paraît à
l’horizon.
— L’hélico est là ! prévient
un homme.
Le troisième homme revient
diligemment vers le véhicule
pour aider à fixer les
attaches. La jeune femme
regarde l’avancée des travaux
avec consolation.

134
— Vous voyez ? c’est bientôt
fini, dit l’homme qui récon-
forte. Vous êtes une brave
fille. Vous vous êtes admira-
blement bien débrouillée.
L’hélicoptère sur pose sur la
roche grise du plateau dé-
charné, à quelques dizaines
de mètres du véhicule. Deux
hommes et une femme en
descendent, échine courbée,
en accourant. Ils portent une
civière et une valise. Ils
regardent en direction de la
fille, palabrent un instant et
s’avancent en s’enquérant de
son état. Elle souffre d’hypo-

135
thermie, de dénutrition ; elle
est très affaiblie.
Quelques minutes encore et
ça y est : le pont est remis en
état. Tout le monde se rue
pour secourir la jeune femme
que l’on ausculte, allonge,
perfuse, couvre de couvertu-
res… avant de la transporter
dans l’hélicoptère qui dé-
colle, laissant au sol les
hommes effarés qui com-
mencent à ratisser le plateau
pour comprendre dans
quelles conditions la jeune
femme a survécu.

136
Chapitre 6

A l’hôpital où elle a été


admise, Nina se remet rapi-
dement de sa mésaventure ;
son jeune âge y contribue. Il
y a un gros bouquet de fleurs
dans sa chambre ; offert par
ses sauveurs. Auprès d’elle
se trouve sa mère, avec
laquelle elle entretient une
relation cordialement tendue.
Des gendarmes sont pré-
sents : ils veulent connaître
les éléments qui pourront
leur permettre d’appréhender
le ravisseur.

137
Nina ne se souvient de rien :
— Tout s’est passé très vite.
Ce jour-là, j’étais pas bien,
tout était flou autour de moi.
J’ai pas fait attention à Lui.
Je voulais pas le regarder, je
voulais juste qu’il arrête de
me regarder. Je lui ai de-
mandé de ne pas me regar-
der, et il a pas apprécié je
crois. Il était assez grand,
par rapport à moi, les
cheveux foncés, habillé tout
en noir. Il m’a frappé et je
me suis évanouie… Quand
je me suis réveillée, j’étais
dans le coffre d’une voiture.

138
— Avez-vous entendu des
sons particuliers provenant
de l’extérieur ?
— Non, y’avait que les bruits
de la route. A un moment, Il
s’est arrêté et Il a mis de
l’essence. Il a dit qu’il
m’écraserait si je me faisais
remarquer… Il m’a trimbalée
très longtemps ; à la fin, la
route montait et il y avait
plein de virages. J’ai vomi
dans la voiture et ça la mis
en rogne. Il m’a frappée
plusieurs fois — on aurait dit
qu’il me frappait avec un
marteau —, parce que je
voulais pas me laisser faire,

139
et il m’a abandonnée je sais
pas où, en pleine montagne :
c’était tout noir, plus noir que
la nuit, plus noir que tout. Il
m’a parlé plusieurs fois, très
sèchement. Sa façon de
parler, c’était comme des
coups de massue tran-
chants ; ça ne donnait pas
envie de l’entendre…
— De quoi vous êtes-vous
nourri ?
— Des fois, Il venait
m’apporter des fruits et une
bouteille d’eau.
— En journée ?
— Oui. C’était toujours la
même chose : des pommes,

140
des oranges et de l’eau. Au
début, c’était une fois dans la
semaine, et ensuite je sais
plus. Une fois, il m’a laissé
un couteau, mais quand j’ai
essayé de le tuer avec… Je
voulais vraiment le tuer, j’en
pouvais plus de tout ça !
Vous comprenez ?…
— Parfaitement. Que s’est-il
passé ?
— … Il m’a donné un coup
de pied dans le ventre. Sur
le coup, j’ai cru mourir… Il y
a quelques temps… je sais
pas, il y a quelques jours… il
m’a apporté une couverture
en plastique ; elle me tenait

141
chaud mais c’était pas assez.
Il fait très froid là-haut, vous
savez ? surtout la nuit.
— Nous savons.
— Et puis c’est tout.
— Vous avez une blessure à
la cheville…
— J’ai essayé de m’échapper
en passant par là où il était
passé, et je suis tombée.
— Il a escaladé la monta-
gne ?
— Oui. A le voir, ça avait
l’air facile.
— Il escaladait facilement ?
— Oui. Il avait un harnais,
comme les hommes qui
m’ont aidée, et une corde…

142
— Cette patiente a besoin de
se reposer, dit une infir-
mière.
— Très bien. Je vous
remercie. Ce sera tout pour
aujourd’hui.

Au troisième jour, le
jeune homme s’est mis en
route… Comme à son habi-
tude, c’est obligatoire, il a
laissé son véhicule dans un
village situé à environ quatre
kilomètres de l’accès princi-
pal au plateau ; celui que les
randonneurs empruntent

143
avec délice quand viennent
les beaux jours — se délec-
tant des interminables kilo-
mètres de grimpée sableuse,
boueuse, et rocheuse —,
celui que lui-même a em-
prunté le premier soir, celui
qu’il n’emprunte plus depuis.
A la sortie du village, il a
observé la montagne avec
des jumelles ; tant pour aus-
culter le ciel que pour s’as-
surer de l’absence de ran-
donneurs, ou… D’ici on ne
voit pas grand chose.
Depuis qu’il est en affaire
avec la jeune femme, le jeune
homme n’accède pas direc-

144
tement au plateau, il con-
tourne le site. Tout au long
de son ascension, à chaque
changement d’angle de vue,
il s’arrête pour observer…
Aucuns indices alarmants,
mais le jeune homme doit
être prudent ; ici un faux pas
peut coûter la vie, et dans sa
situation, un demi faux pas
peut suffire à cela.
Le jeune homme est déjà
engagé sur le mont lorsqu’il
se met à scruter le terrain
pour remarquer, rehaussées
par l’orientation du flux so-
laire, des traces sur le sol,
des filets d’ombres et de

145
lumières, des sillons dans la
boue sèche, comme des em-
preintes de pneus colinéaires
à la direction du plateau. Là,
il stoppe net. Instinctivement,
il se camoufle derrière la
broussaille piquante dont la
plus haute ne dépasse pas le
mètre.
Sont-ce là les traces qu’il a
lui-même laissées ? D’ici
c’est indéterminable. En arri-
vant à l’entrée du village, il a
aperçu un véhicule de gen-
darmerie dissimulé, pensant
sur l’instant à un contrôle
radar, et maintenant ces
traces…

146
Il faut penser au pire, parce
que dans la vie, il n’y a ja-
mais que le pire, avec la mort
au bout du pire ; le meilleur,
qui ne tient jamais qu’à des
petites choses toutes bêtes,
on ne peut que se demander
comment diable il arrive là,
sur la terre de l’infamie.
Bon. Pas trop le temps de
réfléchir, là ! Surtout ne pas
relativiser. Une chose à faire,
et sans tarder : déguerpir
sans air fuyant, se replier et
aviser… Il faut aussi se
débarrasser des objets com-
promettants, effacer sur les
vêtements les traces de son

147
passage ici… Les oranges
répandues dans un buisson,
le pain dans un autre, et la
bouteille de lait déversée par-
dessus ; sur le sachet des
oranges et sur le papier du
pain, un coup de briquet en
dispersant la fumée. Pas très
futé, mais rien d’autre à faire.
Le jeune homme redescend
hâtivement et cache son
équipement près de la route
qu’il doit suivre avant de
regagner le village à travers
bois et colline. Sans réel
motif d’inquiétude, il quitte
naturellement le village et va
récupérer son équipement.

148
Enfin, il rentre chez lui où il
s’enferme en faisant le plein
de questions existentielles.
Et s’il s’était trompé ? La fille
en mourrait sûrement. Tant
pis ! C’est elle ou lui ; et
elle, c’est quoi ? juste un
animal, juste une semblable,
juste un reflet qu’il suffit de
balayer du regard. Voilà ce
que la fille aurait dû faire :
chasser son reflet du regard
sans ouvrir sa gueule ; parce
qu’on ne détourne pas un
faisceau de lumière avec du
son. Voilà ce que le jeune
homme doit faire pour
chasser de sa tête l’image de

149
cette fille en se donnant
bonne conscience : appeler
les services concernés et
simuler une réclamation :
« Bonjour. Je vous appelle
pour vous signaler que le
pont de cordes du plateau
des Arches est démonté.
Est-ce normal ? »

Les semaines ont passé,


sans aucunes nouvelles de
Nina…
Peut-être est-elle morte,
peut-être pas. Peut-être les
journaux ont-ils relaté sa

150
mésaventure, peut-être pas.
Peut-être une enquête est-
elle ouverte, peut-être pas.
Tout n’est pas systématique-
ment mis à jour, les médias
ne relatent pas toutes les
disparitions, tous les enlève-
ments, toutes les séques-
trations, toutes les morts
suspectes, toutes les affaires
classées ; sans initiative
individuelle, sans curiosité
personnelle, sans désir de
vérité particulier, il n’y a
qu’une masse fongible, in-
forme, droguée, béate, qui
se rassure en étouffant tout
ce qui étouffe, une grosse

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bête avec une tête plus
grosse que son gros cul
cellulitique dans lequel elle
est fièrement enfoncée.
… et puis un jour, en
traversant Le pont, le jeune
homme croise une jeune
femme : ses cheveux bruns
sont tirés en arrière, propre-
ment plaqués en formant une
queue de cheval… elle porte
des gants de soie noirs, un
fin tricot noir et moulant
duquel se détachent des
seins généreux, et un
pantalon blanc seyant, ainsi
que de fines chaussures de
ville noires… du visage

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légèrement maquillé trans-
paraît la retenue, la réserve,
l’humilité, une expression du
souhait de se fondre dans
l’invisible et la nuit… le
regard fuit les regards tout
en cherchant à les accrocher.
Inconsciemment le jeune
homme ralentit sa marche, et
la jeune femme semble en
faire autant. Durant un court
instant les regards se croi-
sent, les âmes se mêlent, les
esprits se figent, les corps
se crispent : il apparaît à
chacun…
Pourquoi ? Nina l’ignore,
mais elle s’en doute, elle le

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sait, elle l’a reconnu… à son
regard, pour elle singulier ; Il
semble l’avoir également re-
connue. Sur le moment, un
lien invisible lie l’homme et
la femme : il sait qu’elle sait
qu’il sait. Nina baisse douce-
ment les yeux et, dans son
esprit, d’une manière fémi-
nine laisse planer le doute ;
comme pour ne pas alarmer
les sens de celui qu’elle feint
de ne pas avoir reconnu.
Ni l’une ni l’autre ne se
retournera.

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Première édition
Dépôt légal : Juin 2001
ISBN : 2-9515739-8-7
Editions de l'Eau Régale (c)) 2001