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MISSION, remember

par Thomas Heller

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Premier opus – MISSION, remember – I -

ALPHA

Le monde n'est qu'un hoquètement cosmique, un accident, un murmure qui va se résorber à


présent dans la myriade d'essais et erreurs qui façonnent le cours de l'univers en expansion.
Cela finira. Non sans une catastrophe à la mesure de ce qui y fut entrepris. Mais cela finira.
Peut-être, - cette pensée me traverse l'esprit et je m'en réjouis alors - peut-être connaîtrai-je ce
temps de la fin. Il me semble qu'il ne doit pas être bien différent du mien.

Je suis dans l'attente de ce moment quand j'entreprends de me remémorer mon parcours,


jusqu'à ce qui est sans doute, plus modestement, ma fin.

Il fait froid. J'ai froid, que dis-je, je suis glacé. Cette sensation ne m'étreint plus seulement lors
d'un temps que l'on dit glacial, elle m'habite, et en moi trouve refuge. Je ne dirai pas avoir
d'opinion sur la séparation ou non de l'âme et du corps, mais il semblerait qu'en moi ne font
plus qu'un le corps gelé et l'âme glaciale. Je ne connais plus qu'un désespoir sans reflux. Il est
là, il m'étudie dans mes moindres réactions à ses avancées, sur chaque mouvement, chaque
idée, chaque perception. Tout est rejeté dans l'ennui désespéré d'un être qui compte les
secondes jusqu'à extinction de toute vie consciente, et se surprend encore à espérer, et croire
en l'existence de quelque chose comme le négatif de cette affection massive de l'être. D'où
naît cet équilibre que l'homme finit toujours par établir entre ce qui l'atteint lourdement et ce
qu'il espère, attend ou imagine avec une certaine tendresse ? Je ne sais, mais je ne veux plus y
voir là un simple saut dialectique - "d'une chose naît son contraire" disait un vieux sage, mais
toute sagesse fut un jour prohibée par les moeurs décadentes qui ont fait l'époque dans
laquelle je vis. Non, je veux que de ce désespoir terminal sorte une dernière impulsion, que

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celle-ci soit vitale ou mortifère. Je veux me sentir tel le kamikaze d'une obscure bataille se
jetant avec son avion en flammes sur ce qui aura su lui résister, et ceci trop longtemps pour
que les justes moyens lui semblent encore d'usage. Advienne que pourra.

Je me lève donc, ayant ruminé cette idée trois jours durant dans le cloaque qui me sert de
demeure, lové sur la paillasse immonde qui me sert de matelas. Il semble qu'elle soit arrivée à
maturité, prête à m'envoyer, moi et quelques autres compagnons ou ennemis de toujours, par
le fond. Le fait que je me lève, fasse quelques pas hésitants, me frictionne avec quelques
lotions que l'hygiène recommande, suffit à me prouver que le résidu de détermination que ma
volonté est encore capable de sécréter s'est tout entier logé dans cette idée. Je vais donc aller
chez mon dealer, y dégotter de cette mythique substance nommée, de façon très neutre mais
un brin grandiloquente par son minimalisme, "trip-alpha". Tout le monde en parle en ce
moment, ça fait "buzz", comme aime à le dire les érudits du proto-langage, proto-langage
ayant facilité les tendres épousailles de l'économie et de la société, du spectacle et de la vie -
pour le dire plus crûment, à l'incroyable mais réussie mise sur un pied d'égalité du camé et du
dealer. Et oui, qui aurait cru il y a encore trente ans que nos dealers se mettraient à prendre
uniment ce qu'ils nous refourguaient ? Que l'on finirait par partager cette même passion du
divertissement, cette même quête du "divertissement absolu" dont les slogans ne cessent de
nous vanter la réalisation et la mise à jour perpétuelle. J'appelle ça la communion dans le vide
existentiel - veuillez pardonner à votre hôte cette légère déviance face à l'opinion majoritaire...

Bref, j'allais certainement me retrouver avec un mixte de substances peu recommandables,


coupées à quelques déchets radioactifs. Et alors ? Belle affaire... Je me dirigeais au sein de la
mégalopole qui avait bien voulu de ma présence ces dernières années, empruntant les
quelques rues qu'avaient droit d'emprunter les derniers Parasites, c'est à dire mettrai sans
doute une bonne heure là où le dernier des Réguliers mettait une petite quinzaine de minutes.
Pas de quoi chialer, à part si vos jambes vous portent à peine tant elles sont atrophiées par
l'immobilité, due à la dépression, surnommée le "mal de l'époque" tant les autres maladies
sont quasi-éradiquées, et la vie pas encore assez artificielle pour qu'à nombre d'individus elle
ne paraisse devenue insipide.

Je passe un rapide coup de fil à Yan - artiste lubrique passé dealer, donc plutôt individu
lubrique, artiste à ses heures - tout en me projetant dans le cul une projection/reproduction de
la Tour Eiffel, chacun ses petites perversions. Celle-ci m'amuse en même temps qu'elle me
procure un plaisir certain, via mes capteurs sensoriels augmentés pour accueillir ce qu'on

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appelait autrefois "réalité virtuelle" - on avait encore un certain sens de l'humour et du
paradoxe à cette époque. Et oui; la ville est devenue il y a quelques décennies un parc à
thèmes de plus par le biais des passerelles ouvertes entre réalisations virtuelles et ce qu'on a
de plus en plus de mal à appeler des réalisations "physiques", ayant peur de passer pour un
nigaud en cette ère du tout-numérique et de l'expansion postiche du réel. Pourtant, il n'y a
guère que les apparences qui peuvent tromper un oeil non aguerri. Mais ça n'est évidemment
pas suffisant pour tromper l'oeil d'un Parasite, celui qui a déjà partiellement exploré l'autre
face du réel... Yan répond et je lui explique rapidement ma décision de parfaire ma formation
en la concluant sur le trip-alpha. Il me dit pouvoir me trouver ça, mais me fait une petite
recommandation éthique - marrant comme votre dealer arrive toujours à se faire passer pour
un saint. En effet, ce trip-alpha a conduit tous mes prédécesseurs au-delà d'eux-mêmes, dans
la folie, le coma ou la mort. Je n'ai pas besoin d'insister tant que ça pour qu'il me vire ce
couplet de bonne sœur, et nous convenons de nous retrouver à l'endroit habituel d'ici dix
minutes.

***

Tandis que Harry se fait tailler une modeste pipe, tout en sirotant un de ces délicieux calvas
d'un autre âge, il consulte les dernières nouvelles et s'assure du programme que sa journée
doit réaliser. C'est un battant et il le sait, ce ne sont pas ces petits morveux du département
recherche qui vont faire la loi. Et sa journée vise principalement à en découdre avec leurs
grandes aspirations, mais surtout à s'assurer les services de Gin Lailand, fraîchement sortie de
ce qu'on a encore coutume d'appeler l' "université"; d'ailleurs il ne se souvient pas avoir
jamais su d'où lui venait ce nom si pompeux, en parfaite inadéquation avec les branleurs qui
en sortent chaque année. M'enfin, brève contrition qui ne va pas gâcher cette belle journée. Il
plante son sexe bien au fond de la gorge de sa charmante secrétaire, et se prépare à s'activer.

Tout en se rendant au lieu du rendez-vous avec la nouvelle recrue, il répertorie les


emplacements publicitaires de ses concurrents, soupèse l'intelligence de fond de leurs slogans
et s'exclame "Bon Dieu, cela manque d'une petite touche d'espoir tout ça..." bien qu'alors ravi
par la projection/suggestion de l'un de ses concurrents directs d'essayer le trip permettant de
se démultiplier lors de l'acte sexuel avec sa moitié.

Oui, cette idée lumineuse qui vient de traverser l'esprit de Harry n'est autre que la meilleure
qu'il ait eu ces quatre dernières années. Années durant lesquelles il lui semble tout à coup

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s'être par trop laissé seconder par les publicistes de l'agence, ses collaborateurs, mais aussi, il
est si bon de se le rappeler, une partie de la branlée de sous-fifres qui forment l'équipe dont il
a l'entière direction. "Hmmm..." , encore une idée qui lui cause un souci fugace, la deuxième
de la journée. Toute direction implique responsabilité. "Ma journée s'annonce sous les
auspices d'un putain de supplice ou quoi ! Merde ! Ce job me rend nerveux, il va me falloir un
trip quelconque pour annihiler ce sentiment d'esclave... Ca n'est pas digne d'un Régulier B...
Bon vous branlez quoi !", s'exclame-t-il en s'adressant au chauffeur, " Vous attendez que je
meure dans cette caisse pour me trouver ce bouiboui ?!"

Il prend cependant note de cette grande idée et retrouve le sourire... "Espoir..." Ce terme qui
ne fait plus partie du jargon de l'époque pourrait être réhabilité à bon escient se dit-il... " Je
vais mûrir ça..." Il est certain que cela ne suffit pas, et qu'il faudra beaucoup de précaution
pour faire une OPA sur ce terme, sans quoi... qui sait ?.. cela pourrait aller à rebours des
intérêts de l'entreprise... Il a un sourire béat. "Toute idée géniale a ses deux versants, l'un
bénéfique, l'autre destructeur. C'est aux génies de savoir quel côté de la pièce présenter..." Il
crève d'envie de sodomiser violemment la jeune étudiante qui passe alors sur le côté, se
réfrène en se rappelant ce qui l'attend ce soir en rentrant... "Un viol de moins sur cette
planète... Je me sens l'humeur d'un justicier aujourd'hui..."

L'entrée de Gin fait craindre à Harry qu'à nouveau il ne lui faille recourir à son profond
sentiment de justice. De si jolies courbes, l'oeil vaillant, la démarche fière et dynamique, Gin
se présente à lui. Mais c'est à peine si elle le regarde. Elle ne semble pas avoir conscience de
la chance qu'il incarne. Cela la sauve d'une plutôt pénible partie de jambes en l'air, en même
temps que pose des bases pour le moins conflictuelles à leur future collaboration. Car elle va
collaborer, ça ne fait pas l'ombre d'un doute dans l'esprit de Harry. Elle n'a connu, comme
tous ses camarades, qu'une aspiration, celle de découvrir les divertissements de demain, de
produire les sensations les plus sophistiquées qu'un corps humain puisse connaître. Et elle a
été suffisamment brillante pour pouvoir assouvir sa curiosité et ses intérêts au sein de l'une
des agences les plus avant-gardistes dans ce domaine – Paradise Corp -, dans LE domaine.

Harry décide d'opérer un rapprochement dans la confrontation immédiate. "Saviez-vous qu'on


ne continue à faire des guerres que pour trouver plus vite ce qui éclate vraiment le quidam ?.."
Il est tout fier de son entrée en matière quand il se voit rétorquer "Je crois savoir qu'il reste un
certain nombre de paramètres géopolitiques que vous semblez omettre... sciemment (pas folle
la bourrique)... dans votre exposé". Harry est loin d'accuser le coup, prévoyant avec le temps

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plusieurs salves avant d'envoyer une boutade d'un goût douteux, et poursuit : "Blablabla... Ma
chère, laissez au placard ce simulacre de savoir géopolitique, nous savons vous et moi que
celle-ci est le dernier de nos soucis..."Rires, apparemment communicatifs puisque Gin
esquisse un sourire. "Le complexe militaro-industriel a largement perdu de son panache ces
trente dernières années, et n'est devenu à peine plus qu'une succursale au service de la
recherche, de LA recherche qui nous préoccupe, vous et moi... Non ?". Gin semble un peu
décontenancée par ces manoeuvres habiles; "A ce qu'il paraît, répond-elle benoîtement, nous
sommes très proches du "divertissement absolu" qui réunira les peuples, au-delà de toutes les
différences..." Cette apparente naïveté touche presque Harry.

Harry se targue d'être l'un des individus les plus lucides sur l'époque et sur sa propre
condition. Il répète à l'envie "Vous savez, ce qui fait de nous les êtres que nous sommes, c'est
qu'un beau jour la puissance du divertissement - dont l'étymologie est somme toute assez
limpide et ne devrait pas demander plus de développement..." Comme toujours il trouve un
auditeur qui, par zèle ou par bêtise, attend manifestement la suite de son propos pour
enchaîner avec un à-propos tout fait de calcul "... mais je vais éclairer votre lanterne... - cette
puissance du divertissement a émergé du fond de l'ennui qui gouvernait nos existences
jusqu'alors, ou, plus précisément, les conditions d'existence avaient partiellement rendues
l'émergence de celle-ci possible, et nous nous sommes jetés dans la brèche... et n'avons
toujours pas fini de téter cette bonne mère nourricière. Le divertissement n'est autre que la
fuite de notre impuissance personnelle dans une surpuissance collective, en d'autres termes
créée par les sociétés, un état d'apaisement, un nirvana que rien ne peut venir troubler... Une
pathétique fuite hors de soi, certes, mais c'est aussi la plus belle et parfaite réalisation de la
démocratie : on ne nous emmerde plus avec le génie, avec les valeurs, les aspirations qui
doivent nous guider, et j'en passe des conneries d'un autre âge." Il s'arrêtait généralement là,
mais certaines personnes qui l'ont côtoyé après trois ou quatre verres de ce calva qu'il
affectionne tant ont rapporté ces dernières phrases : "Et cela donne des individus médiocres
aux commandes, tel que moi... je crois... qui peuvent renvoyer tout un chacun dans les cordes,
particulièrement les plus doués, en leur rappelant simplement nos objectifs communs... qu'il
n'y a alors personne qui peut la ramener à partir du moment où tous ne visent qu'à vivre ce
nirvana postiche... Personne... je dis bien personne... n'a jamais trouvé à répliquer à cela..." Il
finissait par un rire forcé sur cette rengaine " C'est mon arme de destruction massive à moi !
Mon habileté à manier les intérêts de chacun, à les recentrer sur l'essentiel et à faire de vous
une équipe compétitive..."

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Il va de soi que cette nouvelle recrue ne lui semble pas prête à recevoir l'information, il passe
donc ça sous silence jusqu'à nouvel ordre.

***

"Salut Yan... - Ola Jäg, t'as l'air merdique mon vieux... - Merci mon pote, bon passons le
tralala et allons direct dans la cabane tester ce trip-alpha..."

J'entends parler de ce fameux trip depuis deux ans, n'allez pas croire qu'il s'agisse d'une lubie
développée par les seules dépressions protéiformes qui m'ont affectées ces derniers temps. En
fait... Il faut que je vous mette au parfum. Le monde se divise en deux catégories,
franchement inégales. L'une que je classerais sous le nom avenant de "trip festif" et l'autre que
je laisserais sans nom, tant elle est antinomique par rapport à sa superficielle soeurette - tiens
appelons la "soeurette", ça fera l'affaire. Vous vous rappelez sans doute ce vieux slogan... une
pub d’il y a quelque chose comme dix ou quinze ans... "Ce trip vous permettra de façonner
des rêves bien plus complexes que ceux connus par le seul fait de votre imagination
impotente". Et bien vous y êtes, tout y est. Le ressort marketing de la vente de ces substances
dont nous sommes aujourd'hui tous friands était alors l'impuissance de chacun. On prônait
insidieusement le trip solitaire... Rappelez-vous... Impuissance à laquelle on est finalement
renvoyé sorti du trip. On opérait ainsi une scission parfaite entre le trip et le réel. Et ça
arrangeait tout le monde, Papa, Maman, les élites, bref tout le monde. Ca a créé, en même
temps que légitimé, une société basée sur l'essor de méthodes jugées jusque-là douteuses et
par conséquent interdites pour la plupart, à savoir la suggestion, la quasi-hypnose, le recours
aux instincts (pardon d'être anachronique) les plus bas de l'humain. Comme l'un des grands
"avant-gardistes" - j'emploierai pour ma part un terme plus neutre, "précurseur" - d'il y a
quelques décennies le disait, on a mis à disposition des grandes firmes et des gouvernements
du "temps de cerveau disponible". Ce salopard ne savait sans doute pas qu'il serait considéré
plus tard comme un modèle par ses successeurs, aussi bien pour ses idées que pour son
comportement.

On ne parle plus de "la loi de l'offre et de la demande" qu'en temps de crise ou de panne
d'inspiration. Tout le monde veut ce monde, tout le monde veut le divertissement absolu, qui
doit passer pour l'instant par un trip. Les produits synthétisés jusqu'alors ne permettent tout au
plus de gérer, le temps d'un trip, que l'une des propriétés de l'esprit découvertes par le biais de
ceux-ci. Mais il ne faudra pas longtemps à nos apprentis chimistes pour créer une synthèse

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aboutie, et là... je crois que personne n'a encore envisagé jusqu'alors de suite, ce qui viendrait
après, ce que pourrait être cet après... A part quelques-uns de mes congénères, ce qui me
ramène à "soeurette". Une idée pure, un concept pour l'instant. A moins que trip-alpha ne soit
soeurette, comme je l'espère. Même s'il ne fait que me rapprocher de cette tendre petite soeur,
cela suffira pour partir en beauté.

Soeurette, ce sont les avantages des découvertes récentes avec les substances psycho-actives,
sans les désavantages - Il faudrait que je pense à déposer mon slogan, ça cartonnera... Car les
inconvénients sont nombreux, et de taille au regard de ceux que l'idée de soeurette chatouille.
En effet, quelques individus épars ont bien tenté d'imprimer ce savoir sur les propriétés de
l'esprit à même notre réalité, en même temps que de projeter celle-ci sur ces nouvelles
dimensions ouvertes aux esprits aventureux. En clair, ils ont essayé de brouiller cette scission
trop arrangeante et sclérosante entre le trip vécu et le monde réel. J'ai l'honneur - ou le
désagrément, si vous n'êtes pas si docile que je le pensais... - de vous annoncer que votre hôte
fut l'un des leurs. "Fut", non parce que soudain je serais rentré dans le rang, mais parce que
cela m'a éreinté, réduit à l'état d'une larve, à peine capable de se mouvoir physiquement, et
ainsi incapable de partager cette réalité collective, en même temps que lassé de parcourir les
mondes enfouis derrière la conscience pour n'en rien rapporter. Car ces "découvertes", que
nombre d'entre nous ont faites, ne s'en efface pas moins de la conscience dès la fin du trip,
trouvant là notre pierre d'achoppement, le réel chassé revenant au galop pour nous rappeler
notre condition de Parasite.

Yan était l'un des plus doués et des plus radicaux de ma génération, et comme tous les
radicaux, il a mis de l'eau dans son vin avec les années, est passé dealer et ne vois
pratiquement pas plus loin aujourd'hui que le chef marketing de l'une de ces agences "avant-
gardistes", qui nous donne notre pain de ce jour. Ils semblent aujourd'hui faire la pluie et le
beau temps, mais sans avoir la moindre idée de ce qui se trame véritablement. Je ne doute
toujours pas qu'il se trame quelque chose de bien plus vaste en ce monde, et que c'est ce à
quoi ont accédé, même très superficiellement, ceux qui comme moi ont parcouru l'éventail,
finalement assez restreint, de substances autorisées sur le marché; et en ont rapidement
franchi la frontière, aidés de quelques chimistes.

"Bon, Jäg, ce trip dure quelque chose comme six mois, les tarifs habituels n'ont plus cours sur
une pareille période..." Je lui tends les biftons et il crache sa dose..."Allez mec, Open the last
frontier..." Il se fend d'un sourire d'une rare stupidité, j'ai la larme à l'oeil tant est loin le temps

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où j'admirai ce type... Et m'embarque pour ce qui sera de toute façon mon ultime trip.

***

La rumeur s'est répandue telle une traînée de poudre. Gin attendait ça pour mettre en crise les
poussives recommandations de ses supérieurs, et passer à la vitesse supérieure. Cela fait
maintenant trois mois que celle-ci évolue dans un environnement qu'elle qualifierait
volontiers de... surfait, inepte et sans imagination. Or elle pense qu'en ce monde l'imagination
est le nerf de la guerre. Ceci ne peut s'étaler au grand jour, mais elle compte bien profiter de la
nouvelle donne pour donner un nouveau cap aux recherches de la Corp. Cela fait longtemps
qu'elle attend cela, elle estime avoir suffisamment patienté pour pouvoir toucher quelques
mots de son idée à son supérieur direct, de l'idée même qui l'anime dans son travail. Pour cela,
elle doit d'abord les convaincre que ces rumeurs ne sont pas infondées, que ce à quoi cette
société aspire est en passe de se réaliser.

Elle n'en peut tout simplement plus de travailler sur une énième génération de substance
psycho-active vouée à n'être que le rejeton d'une aspiration qui n'en finit pas de s'essouffler.
Le peuple veut autre chose. Et son génie ne va pas se mettre au placard pour les intérêts de
quelques imbéciles en mal d'émotions positives. Non, l'homme n'est pas fait pour vivre dans
la chambre des délices, pas plus que la vie n'a émergé pour se lover dans une stase sans
lendemain. Celle-ci s'est créée en s'exposant d'abord à ce qui pourrait l'annihiler, et l'homme
en est la pointe avancée, l'épigone le plus prometteur. N'en déplaise à la BB Corp, ce ne sont
pas les dauphins qui seront nos interlocuteurs privilégiés dans les prochaines décennies. C'est
un dialogue avec l'évolution que doit entamer à présent l'humain, sous peine d'être laissé sur
la touche. Et maintenant que les premières techniques avancées nous permettent d'envisager
ce dialogue comme possible, il faudrait se jeter à corps perdu dans des trips tous plus
régressifs les uns que les autres afin d'oublier les multiples possibilités qui s'offrent à nous ?
L'homme n'aime pas choisir. Il y préfère d'obscures croyances en la destinée, Maya, ou je ne
sais quoi encore. Il faut une nouvelle avancée concrète à cette société, et elle entend bien en
être l'une de ses initiatrices. Elle y voit même plus que ça, une sorte de justice dont elle se
ferait le bras armé. Laisser ces affaires aux Parasites... elle ricane. Les illuminés qui ont eu
quelque importance dans l'histoire n'en ont jamais eu qu'en proportion des conséquences
catastrophiques sur lesquelles ont débouché leurs idées obscures et embrouillées. Il faut à
cette société des élites puissantes, non plus choisies fonctions d'un système naturel à
l'ancienne, mais suivant des principes explicites, suffisamment forts pour se pérenniser.

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Le guignol qui lui sert de chef entre alors dans son bureau et interrompt sa réflexion. Harry
semble agité, excité même. "Bien... Mon chou, on a du pain sur la planche, et les ordres
viennent d'en haut, de très haut... Il va falloir assurer..." dit-il comme s'il se parlait à lui-
même. Il prend une expression grave. " Je vous écoute..." Gin sent que la partie va être
difficile, mais prometteuse cette fois-ci. "Tu as certainement entendu parler de ces rumeurs
sur le trip-alpha, produisant déchet après déchet, passant à la moulinette tout individu tentant
ce trip de cinglé, sans même une idée de la composition de la substance ?"Gin masque l'éclair
de pure jouissance qui la traverse. "Oui, j'ai eu vent de ces histoires, et j'ai même entrepris
quelques recherches à ce sujet... - Des recherches ?! - De simples recherches d'informations,
tenter de me faire une idée de la part de vrai et de faux dans ces histoires... - Ah, je vois, et
bien c'est inutile de poursuivre dans cette voie... J'ai des consignes limpides... Soyez
persuadée qu'un nombre grandissant de Parasites s'y jettent corps et âmes, et que le nombre de
Parasites s'accroît telle la putain de multiplication des pains. Votre job va se centrer sur cette
substance... Et sur la trouvaille de quelques sujets qui pourraient en témoigner autrement que
par toutes les excrétions dont un corps humain est capable..." Gin est sur le point de
littéralement haleter face à son repoussant supérieur. Trouvant la chose gênante, elle se fait
une petite projection mentale. En lieu et place de Harry se trouve l'un de ses ex, en l'état où
elle l'a trouvé avant leur séparation, c'est à dire d'un mollusque sanguinolent, gerbant sa bile
par tous les pores de ce qu'elle peine avoir imaginé être un corps, séduisant avec ça. Ca suffit
à endiguer la traduction, fréquente chez elle et la plupart de ses contemporains, d'une bouffée
de joie par les manifestations les plus grossières dont une femme est capable. Elle ne laisse
apparaître finalement qu'une gêne légère, que Harry se fera fort d'interpréter comme le
résultat de ses propos, son charisme et sa position de supérieur.

"Bien... Harry... Quelles sont les orientations données par vos supérieurs ?.. - Et bien vous
avez un mois pour en savoir plus sur le trip-alpha, et cinq pour proposer ce qu'ils attendent
comme le messie, à savoir un projet révolutionnant notre production, à partir de ladite
substance... Enfin je doute qu'on arrive à la moitié de ce qu'ils attendent, mais ce sera déjà pas
mal... J'éclaterai bien la bande de salopards qui ont mis ces idées dans la tête de nos...
dirigeants... M'enfin... Mets le paquet mon colibri !" Gin lui fait comprendre qu'il serait bon
qu'elle réunisse de suite ses collaborateurs, et se débarrasse ainsi de lui en quelques minutes,
sans nécessiter le recours à une nouvelle projection mentale.

Elle décide qu'il va falloir intensifier sa relation avec Yan Maskiv... Y paraître plus

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convaincante, et s'immiscer dans ses affaires sans trop paraître suspecte. Rien d'impossible en
somme pour une femme bien faite...

***

La pensée un bourdonnement une denrée rare une synthèse une activité supérieure un éther
un vague écho dans l'Oubli une mémoire active une coupure un retrait un attribut de l'homme
de l'esprit du monde du système. Tout mon être se vrille se concentre est subjugué fait feu de
tout bois oblitère Ce qui un jour fut considéré comme de ce monde Vie et mort d'une idée d'un
concept d'un signe signifiant signifié un Code. Je suis resté à demeure, amarré à ce monde
duquel je me croyais sorti, expulsé. Hors-la-vie sans attaches précises, si ce ne sont celles qui
vous donnent la nausée.

Je m'accroche en fait encore à ce qui n'est déjà plus mon corps. Réel, Imaginaire, Virtuel,
Possible... Autant de mots qui roulent à présent dans mon esprit, libérés de la gravité, libérés
de tout référentiel. Les frontières de notre monde vacillent, la carte s'efface pour laisser place
au libre jeu de mes instincts, de mes pulsions. Mes repères sont en fait pris dans un processus
d'abstraction, l'épure est presque parfaite... Bouffée de joie pure. Je vacille dans la foulée.
Mon être s'émeut de mille choses en même temps, la simultanéité devient ma temporalité, en
même temps qu'elle s'étoffe de la répétition de signifiants, images, impressions,motifs variés,
fragments divers, restes de ce monde visité qui s'accrochent à cette nouvelle trame.

Les pulsions qui me conduisent à présent sont aveugles, d'abord et avant tout au concept de
Soi. Elles m'éreintent, m'affaiblissent, je m'étiole, m'éteins, aimerais me trouver sur l'autre
rive, riant de ce cheminement, doute qu'il y ait une autre rive, ou même une accalmie. Mes
forces me quittent, pas d'un seul coup, multiples décharges, entropie explosive, ma tête
explose de mille mots épars un rien pour les interconnecter. Mais ce rien fait défaut. L'effet
rétroactif de la dernière décharge pulsionnelle m'envoie par le fond.

Silence. Nuit. Silence. Vague horizon, éveil des sens, extranéation évidente du sentir. Le
dernier rempart est tombé. Je ne suis plus que les intensités qui me traversent, survivant
surpris de ce qu'il expérimente hic et nunc.

***

Oscar est un type ambitieux, ex-corsaire au service du Méta-réseau encore en chantier, il ne

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s'est vu confier ce poste au sein de cette Corp décadente qu'afin de concourir à en dynamiter
la structure. Il ne peut cependant recourir aux moyens habituels de suggestion, hypnose et
autres projections subconscientes. Ces moyens sont par trop connus des principaux éléments
de l'entreprise, celle-ci ayant largement contribué à les affûter dans le sens des intérêts de ses
propres employeurs les plus influents. Il s'est fait simple informateur cette fois, pré-retraite
avec ses délices de repos et son ennui mortel... Il s'agit de ronger son frein, en attendant qu'il
retrouve le vaste terrain de jeu qui est le sien, la conscience du quidam... Il ne lui aura pas
fallu longtemps pour comprendre et mettre en garde ses employeurs sur le potentiel de Gin, et
l'extrême danger que représentent ses idées, étant convenu que l'évolution à venir ne souffrira
pas d'alternative. Il ne pouvait s'empêcher de la trouver humaniste, à sa manière, et ceci aurait
du l'écoeurer... A croire que tout sentiment obsolète ne l'avait pas tout à fait quitté.

Il avait débuté, comme l'écrasante majorité de ses camarades de jeu, par de vulgaires trips, en
avait rapidement retiré un savoir alternatif sur la conscience, particulièrement sur ses fragilités
et les possibilités de tourner cela à son avantage dans la vie de tous les jours, aidé d'un nano-
régulateur qui, faute de mieux pour l'instant, l'innervait des substances adéquates, ceci en
permanence. Il avait ensuite naturellement rejoint les rangs de Steel Corp, entreprise montante
au sein du marché du tout-numérique. Ce marché concurrence directement l'industrie des
trips, mais l'idéologie de la plupart de ses plus grandes firmes – encore largement dominées
par les premières - reste un peu flou du grand publique, et même, dit-on, de ses employés.
Oscar ne ressentait pas le besoin d'en savoir beaucoup plus qu'il ne savait déjà.

On ne dira pas qu'Oscar est un type foncièrement malintentionné, seulement qu'il s'est fait
l'homme de la situation, doué d'un pragmatisme certain. Il savait y faire en somme avec les
gens...

Gin avait de la suite dans les idées, c'était certain, et elle ne lui avait certainement pas tout
révélée. Femme d'une grande intelligence, elle ne pourrait se farder longtemps de cette vague
idéologie transculturaliste dont elle ne se servait, à son avis, que pour donner le change à
Harry et toute autre personne susceptible de craindre un profond changement. Autant qu'il le
sache, son idée séduisait partiellement ses propres employeurs, il ne fallait en somme que
l'aiguiller sur d'autres moyens que ceux d'une barbare énième substance psycho-active...

Il a donc pour consigne, la concernant, de la ménager, autant que sa mission le lui permette.

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Mais voilà, celle-ci avance bien plus vite qu'elle ne le laisse entendre à son entourage
professionnel. Et il semble qu'elle ait trouvé le sujet idéal pour finaliser ses recherches...

***

Il m'a fallu un long silence. Une progressive défection de tous mes organes. C'est cela qui m'a
permis de renouer avec ladite réalité, à demi-mort par conséquent. Mais je suis de la trempe
de ceux qui ont vu et vécu jusqu'au bout le trip-alpha. La racaille de l'esprit n'a qu'à bien se
tenir, ce ne sont pas ces parasites des mondes conscients qui auront raison de ce vieux Jäg.

J'entre dans le monde comme on en sort, avec en tête cette ritournelle que tout a déjà eu lieu.

"Ca y est, ce con y est resté, t'es pire qu'une limace à présent Jäg, on ne peut définitivement
plus rien faire de toi." Un sourire balafre le visage de Yan, mimant le dégoût. "Putain tu restes
mon héros couillon... C'est fou comme tu t'es accroché, tout ça pour une hypothétique pomme
de couille d'Adam, j'en pleurerai presque..."

Il continue son mantra infâme face à ce qui pourrait s'avérer l'une des avancées les plus
décisives de l'humain. Je ne m'abaisserai pas à commenter plus avant les paroles de cette larve
qui fut longtemps mon compagnon. Sans doute par réflexe, je tente de l'insulter et n'obtient
qu'un vagissement morveux. L'autre de se vautrer encore plus avant dans son ignoble couplet
fait des pires sarcasmes dont un trépané puisse accoucher.

Des empreintes lumineuses se mettent à virevolter devant mes yeux endoloris. En fait, elles
n'ont pas cessé de pulser ma maigre vie perceptive lors de ces minutes de pseudo-réveil. Mais
elles obstruent à présent violemment ce qui me restait de vision du monde environnant pour
me plonger dans une torpeur d'une durée dont je ne parviens pas à me faire une idée.

Je me retrouve... impression de cisaillement de toutes mes chairs... éclairs lumineux...


couleurs et odeurs qui semblent comme batailler pour s'insinuer dans tout mon être... J'admets
avoir fait quelques erreurs, en termes de calcul risques-récompenses, mais au point de...
putain... J'entrevois dans une glace un visage d'une étrange familiarité, pourtant il ne me
semble jamais l'avoir vu.

J'appréhende en fait peu à peu ce que sera ma nouvelle existence, faite d'un profond sentiment
de désincarnation. Il en va de l'existence comme de tout le reste, elle est devenue obsolète, et

13
ceci me semble pour l'instant irréversible... une donnée à laquelle il faut se résigner.

Je suis Jack, malhabile ouvrier au sein d'une Corp décidée à produire les substances qui feront
les trips de demain, et prête à y mettre les moyens... en s'abstenant de considérations morales
superflues. J'ai donc... première fois que cette expression ne me semble pas idiote... une
nouvelle enveloppe corporelle. Il ne fait pas de doute que je n'y ai pas été projeté totalement
au hasard, mais rien ne m'indique avec certitude les ressorts d'une telle "transmigration", alors
n'envisageons pas d'en découvrir si tôt le plan sous-jacent.

Je me fends d'un sourire lorsque je comprends que je suis peut-être le premier homme
transmigré - au pire une obscure technologie Maya m'aura devancé, but... who cares? . Un
petit frisson me parcourt l'échine, bien que la sensation me semble comme apposée sur une
échine qui n'est pas tout à fait mienne.

La stratégie sera simple pour mes adversaires, m'acculer, si cela est encore possible, à
recouvrer mon ancien moi, ma forme originale, Jäg. La mienne... Je ne sais pas encore, sans
doute pas l'exact inverse, pas une simple fuite. Le trip-alpha m'a accoutumé à cette
anticipation de l'avenir sous la forme plus fluide - du moins est-ce là ma façon propre de
procéder - consistant à s'assurer qu'il y a un plan sous-jacent qu'il me suffit d'entrevoir par
instants, et de m'y plier. Une sorte de mystique à la sauvette, mais diablement efficace
lorsqu'on se trouve projeté en terre vierge.

***

"... Armez-vous de patience, les gens comprendront très bientôt votre génie", Oscar s'adresse
ainsi d'un ton mielleux à Gin, la récemment-promulguée-chef du département recherche de
Paradise Corp, et par conséquent sa supérieure directe.

"Bon, les enfants, fini les papouilles. Qu'avez-vous pour moi aujourd'hui ? Enfin, je dis
aujourd'hui... Qu'a concocté comme merveilles notre génie sur ces six derniers mois ?"
Sourire crispé de Harry, hypocrite en toute franchise, comme à son habitude.

"...Vous savez comme nous que l'avancée de Xème merveille du monde réclame plus de
temps que les scribouilles de vos autres collaborateurs... Qu'il ne s'agit pas d'un slogan, ni
même d'un vulgaire psychotrope de plus... – Blablabla... Les dealers, je leur dis quoi, que les
junkies doivent aller se la faire mettre profonde sous un antique acide et voir la vie en

14
couleurs flashies ?...Putain jusqu'ici j'ai été patient, presque compréhensif mais là vous
déconnez... Je ne sais pas comment vous le dire mais... vous flirtez, vous et toute votre équipe
de recherche, avec le dégraissage annuel, et sans parachute cette fois..."

Une secrétaire entre - elle est accessoirement très séduisante - "Pardonnez-moi


d'interrompre... - Blablabla... - Oui j'en viens directement au fait... - C'est ça... - Jack a encore
fait des siennes, cette fois-ci au labo et cela semble un peu plus critique...

- Ah diable de népotisme, quand tu y mets une main tu t'y retrouves jusqu'au coude, allez voir
ça tous les deux, on se revoit très vite mes loulous"

"Marre de sa condescendance, ce con n'est qu'un pantin, il ne crée proprement rien, et il te


traite comme une merde. Plein le cul de ces sermons marketing, il nous faut nous rencarder
avec quelqu'un d'autre, ça le dépasse de façon évidente. On ne travaille pas sur une énième
génération de substance psycho-active... - Calme, Oscar, tu sais comme moi qu'en attendant
on est loin du compte, et qu'il va bien falloir renouveler les crédits pour au moins une année
de plus... - Oui mdame... - Je préférais ton ton enjôleur à ces propos ironiques doublés de ce
pseudo-éclair d'intelligence dans tes yeux..."

Oscar et Gin se dirigent vers le labo lorsqu'ils croisent une flopée d'employés en plein trip,
inopportun en ces lieux. "En avant pour l'orgie cosmique !" Crient-ils tous, en substance,
joignant l'acte à la parole. Cette vaste partouze contaminant tous les lieux de ce qui fut une
entreprise il y a peu finit par les amuser après un moment de stupeur; particulièrement
l'intervention de la sécurité, prises d'assauts pas des dards tumescents, des fesses rebondies, et
tout ce que votre sainte mère peut vous fournir d'atouts à la naissance pour éviter le recours à
la force brute. On décide bientôt de recourir aux services psychiatriques, qui font vite rentrer
dans le rang cette foule lubrique. Jack se trouve étendu à quelques mètres du labo,
inconscient.

***

L'enquête menée sur l'accident du labo, quoique menée avec légèreté tant Jack est connu pour
sa maladresse et son incroyable faculté à ruiner toute entreprise sérieuse, met en lumière un
certain nombre de points étranges, inhabituels, même de la part de ce demeuré congénital fils
d'untel, bien placé dans la hiérarchie politique. D'abord, celui-ci s'était vu interdire tout accès
au labo et on avait pris les mesures qui s'imposaient pour que même si l'envie lui en prenait, il

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ne puisse la mener à bien. Ajoutez à cela qu'il ait pu, malgré son absence d'aptitudes
manuelles et techniques, percer à jour la combinaison de la chambre de synthèse des dernières
substances sur lesquelles les laborantins travaillaient, et vous obtenez "Un putain de
mystère !.." Harry est furax, et on ne peut le lui reprocher. Il se tourne vers Gin, l'air
franchement menaçant. " Nous sommes deux à avoir ces codes, si vous ne me donnez pas de
suite une explication plausible à cette histoire, vous allez direct vous expliquer avec la
sécurité, et je vous garantis que mes directives et celles d'en haut ne seront pas pour déplaire
au plus sadique des soldats embarqué dans un conflit bien dégueulasse... où seule la torture
fait loi..." Gin ne s'attendait pas à cela, du moins pas si rapidement. Pas plus qu'à la teneur des
menaces que Harry aurait droit de proférer en ces lieux, de plus en présence de tous les
membres de l'équipe de recherche. Mais bon, pas de quoi s'étonner, elle savait cependant très
bien que le projet de recherche qu'elle était parvenue à initier au sein de cette Corp vérolée
n'était pas un simple amuse-gueule pour nos empaffés de junkies en mal de sensations fortes
et/ou réconfortantes. Alors ne pas trembler et se mettre à table lui sembla la meilleure
solution.

"Tout commence avec Yan et Jäg, un dealer et un junkie complètement cramé. Je ne connais
personnellement que le dealer, mais il m'a rencardé sur ce type, qui s'est lancé dans un trip-
alpha il y a de cela plusieurs mois..."

Gene apprend à l'équipe, stupéfaite, qu'une femme pleinement en possession de son esprit
émet deux hypothèses, aidée de ce dealer au passé plus que suspect. L'une est celle d'une
métempsychose en passe de s'accomplir, celle de Jäg dont, les assure-t-elle, l'esprit est encore
rattaché au corps de Jäg. L'autre, plus conventionnelle, mais tout aussi ébouriffante venant
d'une rationaliste avérée, est celle d'une télépathie augmentée de la batterie de savoirs
permettant de manipuler en profondeur tout esprit humain. « Dans les deux cas, c'est sur la
base du trip-alpha que cela s'est développé... »

***

Absence de quelques heures, je me retrouve dans ce qui m'a tout l'air d'être une geôle, pieds
et poings liés. Je me sens un peu merdique sans la transmigration. Enfin ça reste entre nous.
Il semble qu'une partie du plan se déroule sans moi, ou du moins que je ne suis pas parvenu à
une strate inconsciente suffisamment profonde pour le faire pleinement mien. Une femme
charmante se trouve devant moi, attitude complexe à tous égards, que j'ai tôt fait d'analyser

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comme un mélange d'une rare détermination, d'une curiosité attisée par ma présence, et un
besoin certain de recentrer la situation sur sa personne.

– Vous êtes intervenu trop tôt Jäg, nous n'avons pas encore synthétisé parfaitement l'ersatz de
ce que vous appelez le trip-alpha. Votre tentative était suicidaire, complètement en accord
avec votre profil psychologique identifiant. Nous savons, je sais ce qui vous est arrivé. Il est
temps de lâcher du leste, de relâcher ce train de vie infernal que vous vous êtes donné...

Jack-Jäg ne pipe mot, il sait évidemment que dans un premier temps cela ne ferait qu'accélérer
sa perte. Gin décide d'en venir à l'essentiel.

– Nous voulons faire du trip-alpha la matrice des nouveaux médias de notre monde, Jäg.

– Bandes de salopards, vous n'avez pas idée de ce que vous dites. Est-ce que l'un d'entre vous
sait de quoi il parle ?!

– C'est précisément pourquoi nous cherchions un sujet tel que vous...

– ...Cette terminaison du plan me semble clairement être une impasse...

– Vous n'avez que partiellement raison... "

J'ai pensé à haute voix... Il me semble que je merde totalement, je retrouve ce sentiment -
oublié lors du trip-alpha - de perte de contrôle, mais cette fois d'une ampleur que je n'avais
jamais imaginée ou connue auparavant. A moins que...

– Vous ne nous facilitez pas la tâche, ça n'est pas votre truc à ce qu'il semblerait. Tant pis,
votre subjectivité en pâtira lourdement. Vous pensez déjà vous échapper, alors qu'on en est
qu'aux préliminaires... dit alors Gin, observant les manifestations fascinantes de ce qu'elle sait
être la phase initiale d'une sorte, bien particulière, de métempsychose.

...Me revoilà chez Jäg... la douleur me lézarde au passage et m'éreinte comme, à échelle
humaine, une sorte de signal d'alarme signifiant très clairement "tu vas y passer pauvre con,
ton existence va se vider un bon coup dans l'abîme direction la décharge du réel nommée
néant".

– Mais... Harry... que comptez-vous faire... Vous n'y pensez pas ?!. - Chic fille au final.. –

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Vous le savez très bien... Les ordres viennent... – Ah oui, le Très-Haut... – Ton ironie ne te
mènera pas loin mon sucre.

– Je... Je crois en un autre monde... Jäg se mit à sangloter. – Tu es plutôt en phase terminale
de désespérance, tu vas crever comme un chien et tu le sais.

La grande finesse de Harry... qui, d'un geste de la main entraîne l'exécution sans appel de Jäg.

Ce double pathétique de moi-même se laissait aller, enfin... ce n'était pas trop tôt. Et lorsque
ces imbéciles s'apercevraient qu'ils n'avaient plus affaire qu'à une simple enveloppe
corporelle, sans le moindre rattachement à ma propre entité, vidée de toute information et
ainsi vouée au néant... Et bien, je serai déjà loin, ayant mis deux ou trois transmigrations
entre eux et moi.

Je suis l'unique rejeton du trip absolu.

J'oeuvrerai dans un recoin du temps, quelque part entre le big bang et la désintégration de ce
qui est. Mais nul ne sait où chercher, nul ne sait plus ce qu'est une authentique recherche,
tendue vers un but. La traque se poursuivra sans qu'ils sachent ni comment ni pourquoi.

FIN

(1er opus)

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Deuxième opus – MISSION , remember - II

Dans les limbes

"La technique n'apparaît presque plus comme le produit d'efforts conscients humains en
vue d'augmenter la puissance matérielle; elle apparaît plutôt comme un événement biologique à
grande échelle au cours duquel les structures internes de l'organisme humain sont transportées de
plus en plus dans le monde environnant (Umwelt) de l'homme; c'est donc un processus biologique
qui, par sa nature même, se trouve soustrait au contrôle de l'homme". Heisenberg, La nature dans la
physique contemporaine

« On voit donc se dessiner à partir de ce premier texte (Turing, 1950) une ligne de
recherche originale qui interroge, par métaphores politiques et philosophiques interposées, les
performances des nouvelles machines. Les problèmes du rapport au cerveau, de la possibilité d'une
simulation de la pensée, des conditions mécaniques de l'apprentissage permettent de dessiner la
figure d'une machine radicalement nouvelle, qui rompt avec les machines esclaves, assignées à des
tâches limitées, que nous connaissions jusqu'ici. (…) L'ordinateur est-il réductible à une
manipulation aveugle des symboles ? »

Mathieu Triclot, Le moment cybernétique, La constitution de la notion d'information

Quelques décennies plus tard, ce sont les Corp du tout-numérique qui


tiennent le haut du pavé. La vie disparaît peu à peu pour n'être plus qu'un appendice
de ce tout-numérique. Société de contrôle aboutie, totalitarisme festif, il y a comme
un point de grippe dans cette belle machine...

19
***

I remember le corps vaporisé de Louis...

Mais avant ça...

I remember le souffle de la catastrophe...

Plus en amont...

I remember le mauvais présage une lueur violacée haute dans le ciel à


l'horizon...

Bien avant cela...

Je me souviens maintenant, un virus de nature inconnue. On dit qu'à


chaque étape de la civilisation apparaît un nouveau virus. Vous connaissez
l'étymologie de catastrophe ? Je vais vous raconter une histoire...

– Un nouveau sujet atteint de cette obsession, symptôme sans doute d'un


traumatisme qu'il tente de traduire tant bien que mal... Elle semble moins atteinte
que les autres...Essayons cela : Vous n'avez ni passé ni avenir...

Nuit, la nuit qui absorbe tout et ne recrache rien. La ville y reflète ses
derniers feux.

***

Dix-huit nuits, il avait fallu dix-huit nuits à Matthieu, aidé de quelques


collaborateurs, avant que ce crépitement de matière ne se fasse entendre, avant que
cette lente infusion du virtuel dans le réel ne débute enfin. Son champ perceptif
commençait à se reconfigurer, mais le plus important restait à venir. Le continuum-
information serait plus difficile à conquérir.

Le virtuel s'attaquerait par strates successives au Réel, reconfigurant


patiemment tout le champ métastatique de celui-ci.

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Nous sommes en passe d'éradiquer le mal de l'époque, cette faiblesse de
l'être tout entier lorsqu'il apprend les quelques règles qui définissent négativement
son existence. Il peut alors sombrer dans le sentiment de culpabilité, se laisser
happer tout entier par cette hantise. Mais il peut tout aussi bien partir de là pour
s'employer à construire quelque chose à échelle humaine, et projeter ses efforts hors
des ressorts aveugles qui dirigent l'évolution de l'homme et de la vie en général.
Cela débouche sur l'égoïsme positif, qui a pris le pas sur toute autre attitude face à
l'existence. Nous avons opté pour l'autre possibilité, inenvisageable il y a peu. Nous
allons simplement fournir une version améliorée de l'évolution et de la vie, et pour
ceci nous avons choisi pour laboratoire la Cité.

***

La métropole se présente à Gin comme une tumeur, non plus le terrain de


jeu dont on lui a vanté les vertus évolutives au cours de ses études. Elle n'a
définitivement plus l'aspect rassurant qu'elle avait fini par y trouver avec les années.
Cet espace habitable lui apparaît soudain l'espace le plus exposé à la Catastrophe.
Avec les années, ses échecs et sa mise au placard, elle avait développé une quasi-
certitude... Celle qui devait à présent la conduire, aux côtés de Louis, vers une mise
en crise décisive des valeurs de son époque, valeurs renouvelées au gré de ce qui ne
semblait plus être qu'un aléatoire pure, les conjonctures successives du capitalisme
mondial. Elle savait que ceci devait lui échapper, qu'elle ne traitait d'aléatoire peut-
être bien que ce qui résistait à sa faculté autrefois si développée de comprendre le
monde qui l'entoure. Mais elle croyait dur comme fer que la prochaine séquence
d'évènements, qu'elle ne voyait pas s'étendre sur plus d'une décennie, viendrait à
bout de toutes les aspirations qui avaient fait l'humain jusqu'alors.

Elle surplombe actuellement la métropole, sur une de ses poussées


verticales qu'on nomme gratte-ciel, et de celle-ci ses modules de perception
semblent comme vriller l'espace, lui donner, l'espace d'un instant, un centre, tout
illusoire pour ce qui est devenu une prolifération cancéreuse que se partagent les
machines, par leurs sécrétions étranges, et le Méta-réseau.

Cela faisait maintenant huit ans qu'elle travaillait au sein des dernières
archives sur support matériel. Elle ne voyait presque plus le monde autrement que

21
des hauteurs de la tour, qui s'enfonçait sous terre à dix ou onze niveaux, ce qui
devait faire quelque chose comme cinq cents à huit cents mètres de profondeur.
C'était son abîme personnel, à elle et quelques autres collaborant à la conservation
de documents divers. Elle n'avait donc que très peu de prise sur le présent, mais elle
ne pouvait dire non plus avoir une pleine connaissance du passé, ou s'imaginer en
décalage de quelques années sur le devenir du monde. Chacun de ses collègues
n'avait accès qu'à certaines salles des archives, et ceci de façon à ce qu'ils n'aient
qu'une idée très vague de chaque période. L'Histoire n'était pas leur credo, du
moins en avait-on décidé ainsi. Chacun suivait un parcours balisé par la mise en
place de dispositifs de sécurité et de surveillance multiples, dont l'action allait
jusqu'à ne permettre qu'à certains de dialoguer avec untel, tandis que pour d'autres
étaient aménagés des lieux de discussion qui ne leur permettraient jamais d'avoir
autre chose qu'une discussion superficielle. Bref, nul savoir, nulle synthèse ne
devait pouvoir éclore de ce travail pénible d'archiviste que menaient Gin et
quelques centaines d'autres.

Cela avait d'abord presque rendu folle Gin, puis elle s'était résignée. Mais
la rencontre de Louis avait notablement changé cette routine qu'elle avait finie par
accepter...

Louis était l'un de ces rares individus qui semble se battre pour une cause
noble, même s'il est clair que ces causes finissent par les asservir tous à une forme
de barbarie, aussi légitime semble-t-elle. Il avait pour dessein d'entraîner la
libération du genre humain, vieille cause, et pas des plus modestes. Mais il était
persuadé que cela passait d'abord par sa propre libération, qu'il avait par conséquent
une responsabilité, celle d'être exemplaire. Ceci, il en était alors si sincèrement
pénétré, lui conférait un charisme certain. Cela avait amené Gin, parmi quelques
autres, à s'intéresser à lui, et à lui emboîter le pas, avec plus ou moins de
détermination.

Ils s'aimaient, mais cet amour était par trop compliqué. La tâche qu'ils
s'étaient donnée les absorbait tout entier. Leurs sentiments l'un pour l'autre étaient
finalement restés derrière eux, vieux souvenir qu'il réveillait parfois lors d'étreintes
sans véritables conséquences. Gin avait accepté cela, car il lui avait donné bien plus
qu'une vieille lubie ayant déjà secouée l'Histoire à plusieurs reprises. Il avait tracé

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un horizon de sens à sa vie, qui l'avait, particulièrement dans les premiers temps,
euphorisée dans la moindre de ses activités quotidiennes. Ainsi, elle ne voyait plus
un ramassis d'anecdotes dans les documents qu'elle était amenée à consulter au sein
de la base d'archive, mais la possibilité de faire travailler de nouvelles informations
– oubliées ou en voie de l'être – à leur cause. La situation leur paraissait à tous
critique, presque désespérée, mais cela ne faisait que rendre plus évidente leur
volonté d'en découdre avec les forces en présences, plus authentique celle d'instiller
une nouvelle trajectoire comme possible au sein des esprits de la Cité.

***

Je me souviens maintenant un esprit en voie de se détacher de son support


un objet non identifié tombé sur l'autel de la science...

– Oui votre découverte...

Nous l'avons tué...

– Non Gin, il n'était pas vivant comme vous et moi...

I remember j'étais un instrument entre ses mains d'une cause l'autre se


valait bien...

***

L'information-lambda est ce qui permet de faire entrer en résonance des


dimensions a priori complètement hétérogènes : biologiques, physiques et,
ultimement, mathématiques. D'abord le fruit d'élucubrations d'une poignée de
scientifiques, métaphores traversant plusieurs strates de discours, elle est devenue
une réalité avec le programme Alchimiste. Si l'on en croit Steel Corp, « elle est la
nouvelle réalité, et ne souffre aucune comparaison avec celle, en voie d'extinction,
qui la précède. Elle est la production la plus prometteuse du Méta-réseau, du réseau
des réseaux qui permet, en même temps qu'un contrôle absolu sur le monde et
l'anarchie régnante, d'envisager les prochains sauts évolutifs au sein d'un
environnement parfaitement maîtrisé ».

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Lorsqu'elle croisa cet article, aux détours de recherches sur un obscur fait
divers concernant un scientifique assassiné par un Parasite, une puissante décharge
d'adrénaline la traversa. Elle se retrouvait telle qu'elle était, lors de sa jeune carrière
au sein de Paradise Corp, avant que tout ça ne tourne mal. Elle savait que ceci avait
un incroyable potentiel, se mit à rêver de la nouvelle tournure que pourrait prendre
leur résistance à tous, ainsi armés.

Bien sûr, elle y décelait un danger, quelques risques. Une idée noire la
traversa – que Louis n'attendait en vérité que ça, qu'il n'était entré en contact avec
elle que pour cela. Mais elle rembarra ce qui avait tout l'air d'une paranoïa en lien
direct avec ses sentiments pour lui. Il ne lui appartenait pas de décider, elle devait
encore faire confiance à Louis.

***

- J'appréhende le monde à venir de différentes façons, autant de lignes de


conduites que je pourrais adopter.

- ...

- Une seule compte, celle que je peux actualiser dans l'instant.

- Mais qu'est-ce qui peut te permettre d'aller jusqu'au bout et quid des
conséquences de tes actes, il faudra bien les assumer...

- C'est une absurdité dans le contexte où chacun ne s'occupe que de son


ego, on ne peut compter s'en tirer sans se salir les mains...

- Mais... c'est épouvantable...

- Obtuse, ma chère, tu es obtuse... Tu devrais saisir l'importance dans un


contexte de guerre totale de devenir imperceptible, de toujours élaborer quelque
chose qui excède toute identification possible...

- Mais de quoi parles-tu ?

- D'un absolu. D'être à jamais insaisissable. D'une bombe bien supérieure

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à toutes celles jusqu'ici créées, qui vaporise la misérable identité que chacun
cultive et lustre... de faire sauter ce musée des antiquités en même temps que de
rendre mortes-nées les post-humanités en kit à venir. De se rendre à jamais
étranger à tout ça, l'esprit enfin libéré de cette gangue.

- Louis, crois-tu que c'est à nous d'agir ? Ne devrions-nous pas laisser


cela à d'autres, plus armés...

***

Les partisans de la vie artificielle sur plateforme virtuelle avaient eu à


supporter nombre d'épreuves, à commencer par le discrédit jeté sur leurs travaux,
leur personne. Ayant d'abord été enclin à suivre le mouvement initié par le projet
IA et à faire leur nombre de ses présupposés, ils pâtirent avec celui-ci de leur échec
à court et moyen terme. Ils avaient en particulier embrassé la sacro-sainte
autonomie du symbolique, niveau auquel était censé opérer le traitement de
l'information, déniant toute importance au hardware, à la matière et à ses
configurations. Ils tombaient alors sous les critiques faciles de nombre d'opposants
à l'IA, quelques-uns voyant la chose comme impossible, la plupart trouvant là de
quoi mettre en avant leur "intelligence" en ciblant essentiellement toute nouveauté
radicale. L'intelligence qui, dès lors qu'elle se nourrit essentiellement du bon sens,
ne pouvait s'incarner autrement que dans une prudence qui, si elle ne pouvait
encore se concevoir comme naïve, n'en était pas moins une attitude générale
réfractaire à toute nouveauté radicale -- ce qui ne fut jamais élucidé comme tel,
jamais avoué par l'un des détracteurs. Heureusement les clés du débat naissaient de
et dans la discussion, en même temps que dans le dialogue de ce milieu avec son
environnement et ses évolutions.

Ce ne sera pas cette attitude réactionnaire, propre à tout individu, grégaire


qui plus est, qui triomphera. Car la réalité du collectif est toute autre. Le processus
évolutif est certainement pour bonne part aveugle, du point de vue des cadres
d'intelligibilité que s'est donnée la conscience commune. Mais cela ne signifie pas
autre chose que ceci, en substance : la philosophie immanente à la vie et ses
évolutions nous échappe pour grande part et reste à être exprimée, ce qui ne se fera
jamais de façon définitive, si l'on maintient pour principe que l'évolution en règle le

25
cours.

Bien sûr ces échecs rendaient un tout autre écho depuis la


découverte de l'information-lambda. Nous avons patiemment travaillé depuis, la
touche finale ayant été apportée par le programme Alchimiste. Code générant son
propre signal sur lequel opérer. Les ressources de ce programme nous étaient
immédiatement apparues bien supérieures à celles imaginées par ses concepteurs.
C'est à présent notre terrain de jeu, la passerelle nous entraînant sur une ligne
évolutive radicalement nouvelle. Nous nous employons à y injecter tous les
algorithmes, testés jusqu'alors sur ordinateur, qui corrigeront le tir biaisé de
l'évolution.

Ce que nous avons réalisé n'est autre qu'un court-circuit. Il n'est plus
nécessaire d'en passer par l'actualisation d'un potentiel, nous avons fait sauter cette
étape. Nous avons synthétisé un virus d'un nouveau genre à même de transfuser les
virtualités de la vie au sein de notre réalité, sans que celle-ci décide de ce qui est
possible et ne l'est pas. Le virtuel se réalise au coeur d'une matière que
l'information-lambda aura contribué à générer, sorte d'extension des automates que
l'homme a créé. Aidés de la puissance financière et idéologique de Steel Corp, nous
avons mis en place de quoi contribuer à créer un nouveau réel, en même temps
qu'accélérer l'évolution devant conduire au post-humain. C'est par un jeu de règles
extrêmement simples, structurées sur les modèles évolutionnistes testés sur des
automates cellulaires, que nous créons le prochain pas évolutif. Nous en sommes
les premiers cobayes...

***

C'en est fini, tout est fini. Il semble à Gene que cette dette monstrueuse
que la civilisation avait envers la barbarie l'a rattrapé, celle-ci ayant réussi à se
loger au coeur même du Méta-réseau qui innerve à présent ce qu'il lui reste de
monde. Où vivre à présent, vers quel lieu tourner ses pas, vers quelle autre contrée
se diriger pour y habiter ?

Louis l'étreint une dernière fois... « En souvenir du bon vieux temps... ». A


présent, Louis est réduit à n’être plus que la face émergée du nihilisme, aveugle

26
quant à ce qui le meut; celle immergée le mènera jusqu'à sa propre destruction, et
les restes de cette civilisation avec.

Elle lui crache au visage. Ce ne sont pas les derniers souffles de l'agonie
qui l'empêcheront d'exprimer son dégoût pour ce qu'il représente. Louis, ce chien
galeux, cette immonde farce jetée dans des forces qui le dépassent. Louis cette
putrescente incarnation de la lâcheté. Cette puissance dont il n'a aucune idée et qu'il
accapare à présent...

Louis diffracte l'esprit de Gin, la renvoie à l'état de simple amas de chair


en décomposition. Ainsi toute vie organique va les abandonner tous les deux, l'une
laissée pour morte, l'autre survivant, un sur-organisme interfaçant ce qui reste du
monde à même ses terminaisons nerveuses, prêt à pulser de sa pseudo-vie tout ce
qui lui ressemble et peut se coupler avec ces nouvelles puissances de l'information-
lambda.

Il est à présent le bras armé, la terminaison aboutie du nouveau Méta-


réseau, celui qui s'étend jusqu'aux frontières de l'expérience humaine, et au-delà.
Être de silicone, ange des prophéties des grands Von Neumann et Turing,
actualisation pleine des rêves et délires de quelques générations de scientifiques. Il
n'a pas encore compris, il n'a pas encore senti le poison fuser en lui, et il est trop
tard. Il ne sentira plus jamais rien; du moins ses nouvelles sensations ne seront-elles
pas plus signifiantes que celles d'un nouveau-né. A priori, rien n'arrêtera plus
l'avancée de Steel Corp et de ces savants fous, rien si ce n'est un grain de sable dans
la machine, une vieille histoire, un vieux dossier qui allait resurgir.

***

"Je... Je crois en un autre monde"... Ces sanglots... Jake repasse cette


dernière phrase en boucle. Il y a quelque chose qui cloche, quelque chose ne colle
pas, aussi bien dans ce qu'exprime en cet instant ce roublard de Jäg avant de
trépasser, mais encore plus dans cette intonation quasi-ironique qui perce encore.

Il relit l'ensemble de ses notes pour la énième fois... Mais tout ça est par
trop tronqué, il y manque, il en est persuadé, l'essentiel. D'ailleurs il n'est pas le
seul, loin s'en faut, à s'inquiéter de cette vieille histoire. Le dossier est sur la table

27
de tous les Caneurs de cette belle nation. Les gouvernements et firmes ne reculent
plus devant aucune charge financière, et ont employé du dernier des Caneurs au
plus aguerri des Corsaires, et même jusqu'à certains Parasites rescapés qui se sont
vus obtenir "une seconde chance". Autant dire un ramassis de salopards prêts à tout
pour une part du gâteau national.

Attaque virale ? Nouvelle trajectoire évolutive ? Ces questions le


dépassent, et de toute façon ça n'est pas leur réponse, toute théorique, qui donnera
prise à Jake sur cette affaire. Jake avait un principe, ne pas ajouter de panique à la
panique, qui plus est lorsqu'elle est déjà omniprésente. Après s'être laissé
déconcentré par quelques volutes de fumée aux trajectoires erratiques, échappées de
sa pipe, il se remit à lire.

« ...Disparition complète et fulgurante des Parasites... Multiplication des


cas de métempsychose supposée, mais évidemment jamais avérée, depuis le cas
initial de Jäg... Machines qui semblent comme sécréter une substance quasi-
organique, un liquide noirâtre dont les principales propriétés nous échappent, et
les recouvre puis durcit, coupant ainsi les hommes de leurs accès aux terminaux de
contrôle, aux interfaces homme-machine les plus variées... Conséquences
dramatiques sur les cyber-boostés et autres hybrides de tous poils... Hypothèse
d'une nouvelle forme virale, la plus plausible évidemment, mais qui nous échappe
tout autant que le Christ ressuscité... »

Jake s'apprête encore à se laisser aller dans son fauteuil, tout en saturant
l'espace d'une symphonie pour violoncelle de Bartok, quand lui revient en mémoire
un fait anodin, qui prend soudainement une teneur étrange, qu'il recoupe soudain
avec un autre, dans son cortex augmenté d'un sélecteur d'information en prise
directe sur sa mémoire personnelle – implant risqué, à tous points de vue, mais qui
lui semblait utile lorsqu'il était encore atteint de narcose chronique. « Ja... Gin, c'est
ça Gin... » Il s'était entiché de cette femme voilà quelques années, et lorsque était
venu le temps des amours, elle s'était comme volatilisée. Celle-ci n'avait pas laissé
paraître une totale indifférence à ses avances pleine du tact qui le caractérisait, et de
toute façon, cela n'aurait pas suffi à rendre compte de sa disparition sur son lieu de
travail. Ses collègues avaient été tout aussi surpris que lui de cette disparition. La
période d'amplification des phénomènes de métempsychoses colle parfaitement

28
avec celle de son échappée. Il s'aperçoit que c'est un peu maigre, qu'il n'y a là guère
qu'un mystère de plus. Mais au point où il en est de piétinement, suivre la piste de
Gin, par son double attrait, lui semble une idée acceptable.

***

...Les satellites laissés au gré des évolutions orbitales balisent à présent


leur route. Leurs messages énigmatiques, traces d'autres temps où la civilisation
avait encore eu espoir de se projeter dans l'espace et de l’habiter dans le même
mouvement, seront leurs seuls réconforts, à présent qu'ils sont les derniers
hommes...

Tandis que ce doux rêve s'éteint en même temps que Jäg émerge des
limbes, une autre sensation s'immisce à présent dans les terminaisons nerveuses du
fragment du réseau des réseaux dans lequel il s'est retrouvé piégé, celle d'une
glaciation absolue qui vient signer l'arrêt de toute sensation, de toute prise sur ce
que l'on appelait encore il y a peu existence.

L'existence, un vieux souvenir, un palimpseste - il y avait une histoire, ne


reste que des fragments d'intrigues et de dialogues, des actions qui semblent avoir
un moment dessiné une intrigue, et m'apparaissent maintenant comme des
souvenirs flottant dans une tête évidée...

J'ai voyagé au gré des vies et morts de centaines de personnes et ne puis


souffrir cette place infime que m'ont réservée ces petits hommes d'un futur en voie
de se désintégrer. J'ai en moi un savoir qu'ils voudront faire leur, et ne puis les
laisser y accéder. Un savoir sur la trame du temps ne pourrait qu'accélérer la
Catastrophe qu'ils ne pourront endiguer, aussi large soit le panel de possibilités qu'il
tente d'embrasser par ce qui ne demeure qu'un outil de plus, un ordinateur à peine
augmenté, au service des mêmes idéologies qui ont causé la perte des civilisations
passées.

Toute maîtrise n'a de signification qu'à la mesure de ce qui en constitue


l'envers. Et cet envers m'est à présent connu. Je n'y vois là nulle place pour un
homme, pas plus qu'un post-humain augmenté de toutes les technologies jusqu'ici
élaborées.

29
Il me faut accepter pour mobile l'urgence de cette situation, autant dire le
point de vue restreint, l'aveuglement de ceux qui furent mes contemporains.
Espérant qu'il y aura une contrepartie plus à même de me satisfaire, j'accepte une
dernière fois de me plier au Plan, et part en quête d'un esprit susceptible de me
recevoir.

***

« C'est comme si les réseaux de transistors d'un antique computer


pouvaient être à l'origine de l'architecture logique qu'ils supportent... Vous avez
déjà assisté à ça ?!. Moi non... Alors n'allez pas me dire que l'élucidation du
fonctionnement des réseaux de neurones nous en dira plus sur l'origine de la
pensée. Ça ne suffira pas... La carte n'est pas le territoire... Bon Dieu de merde, je
ne devrai pas avoir à vous rappeler ça ! – Ecoutez, Arthur, je ne mets pas en doute
votre intelligence, la mienne étant un peu limitée, je souhaiterai savoir ce que cela
peut bien m'apprendre sur Gin... – Sur ce qu'il reste de Gin... Mon ami, celle-ci s'est
fait rattrapée par ces abrutis de Steel Corp, qui ont décidé d'en faire leur cobaye
après l'avoir trouvé en piteux état à l'hôpital. Ce ne sont que de vulgaires apprentis-
sorciers, que la nature des éléments qu'ils manipulent indiffère profondément,
ceci... »

***

I remember l'air s'est mis à siffler cracher des bouts de métal et d'acier...

– J'attends vos explications...

I remember le bruit de la guillotine des pendaisons des exécutions


sommaires...

Je me souviens de la distance se faisant toujours plus ténue entre le doigt


et la détente...

Je me souviens de l'information mise en boucle sur elle-même hors tout


système conscience...

30
– Voilà nous y sommes, entrez en phase finalisation.

Conscientisation ma chère... tel est le nom en psychiatrie de ce que vous


tentez de désigner... Votre entêtement à refuser tout implant machinique et à avoir
continué à y pallier par la prise de substances psychotropes vous a conduit bien
bas... Vos maigres connaissances en chimie n'égalent pas la première révolution
nanotech...

***

Métropole annihilée-reconfigurée, prise sous les feux de l'information-


lambda. La métropole telle que vue, sentie, configurée par le biais des dispositifs de
l'information-lambda.

Et si... Et si... Et si... L'esprit de ce qui fut Louis passe si vite d'une
proposition à une autre qu'il en oublie l'état hypothétique dans l'instant suivant,
pour la tenir pour acquise. Bien entendu ces propositions ne sont pas celles d'un
logicien ou d'un mathématicien; ce sont autant de possibilités d'existence qui
reconfigurent la Cité à une vitesse hallucinante. Cette boucle illogique, dont la
logique n'est plus que cette vitesse qui la fait passer d'un point A à un point B, est le
trou noir où son frêle esprit a trouvé refuge, et à présent tout son être résiste à ceux
qui voudraient l'en déloger. Le monde ne sera bientôt plus que cette Vitesse, réduit
à l'état d'un chaos sauvage, phagocytant tout ce qui s'est réfugié dans la stase de
l'Etre, à commencer par toute vie. Il semble que l'esprit humain n'était pas fait pour
être traversé par de telles puissances; à présent cette boîte de Pandore habite le
devenir du monde.

Je ne suis plus que cette vitesse qui va d'un point A à un point B et grossit
de toutes les possibilités logiques son parcours. Ma tête va verser dans le chaos –
un désastre imaginaire – une image du désastre. La Catastrophe qui s'annonçait
me précède à présent. Je suis un agent du chaos, son plus dévoué serviteur.

***

Je me rappelle enfin...

31
Notre époque naît de la Révolution et de son oubli. La Révolution a besoin
de cet oubli pour renaître dans l'organisation du secret, tout comme le pouvoir a
besoin de l'oubli dans l'organisation du simulacre de sa disparition. Ces deux
ordres se télescopent pour nous plonger, moi et la plupart de mes contemporains,
dans une nouvelle ère mythologique.

Je suis mémoire de la catastrophe qui informe aussi bien passé


qu'avenir.

– On croirait ce bon vieux Jäg, revenu d'entre les morts... – C'est ça Gin...
Vous aurez une nouvelle mémoire, débarrassée de cette obsession de la
catastrophe...

– Fuck you !

Gene, étendue sur une table de billard.

– On aurait pu se passer de la Sélection Universelle, en particulier des


programmes d'épuration du christianisme et des théories du complot, ça aurait évité
toutes ces putains de résistances. Le code neuronal universel nous suffisait dans un
premier temps... – Tu ne te serais pas vendu à l'un de ces fondamentalismes
identitaires toi..? – Haha... Bon ok, et puis ce sera toute la beauté de la chose...
Premier individu numérique, il aura sa propre histoire, des choses à raconter, les
aléas de la création ! – C'était la dernière étape après le stockage numérique de tous
les savoirs et la cartographie complète de la mégalopole... Alors Gin, heureuse
d'être la tête de pont de l'humanité à venir ?

Cette numérisation de l'esprit de Gin via la découverte de l'information-


lambda et ce qu'on a pris coutume d'appeler le code neuronal universel ne s'est pas
déroulée comme Oscar et Matt l'avaient attendu. Ils sont loin de savoir ce que leurs
techniques ont produit. Une erreur dans le processus de codage leur apparaît à
présent que les informations du périple de Gin peuvent être tenues pour fiable,
affectées d'un fort coefficient de certitude. Un grain de sable est venu gripper la
machine... Un ensemble de données laissent entendre que quelque chose a interféré
lors du processus de numérisation, quelque chose d'étranger à l'esprit de Gin, un

32
autre esprit... Et ceci se trouve là, tout près, menaçant de son infinie liberté les
projets de Steel Corp dont ils sont les fidèles employés, dansant à présent sur le fil
de la Catastrophe...

Gin-Jäg sillonne désormais l'espace dans une stridence comme seules les
technologies numériques peuvent en produire, qui se matérialise par endroits en un
éclair de lumière, tandis que le monde se dérobe derrière une substance noirâtre,
dénuée apparemment de toute dimension, si ce n'est la sienne propre, celle de ses
particules qui composent un magma qui n'accepte aucune différenciation en son
sein.

***

Derrière tout esthète se cache une éthique conventionnelle qui doit donner
le change ; derrière tout éthicien se cache un esthète remis au pas.

Je n'ai d'autre identité que la myriade de fantasmes de mes contemporains


coagulée en une seule personne. Je suis un enfant du transistor et du tout-
numérique, un schizo du XXIème siècle. Les ordinateurs s'adressent à moi, les
messages de la publicité, d'internet, les milliards de communications et projections
impersonnelles qui contribuent à me désincarner s'adressent à moi. Je suis tous les
êtres désincarnés que notre société a créé. Je suis branché en permanence sur la
Matrice, le Méta-réseau, appelez ça comme vous voulez. Je suis un spectre et
survis à toutes les catastrophes politiques, économiques, naturelles. Je suis un
rejeton de la parole excavatrice, à peine vous touche-t-elle que vous êtes énucléé
vidé de tout trait singulier. Je suis la prothèse qui tient lieu de foi à tous mes
contemporains... Et je ne leur ferai pas la fleur de leur donner un futur...

FIN

33
Troisième opus – MISSION, remember III

34
Utopies expérimentales

« À partir d'ici, nous rentrons conjointement dans une philosophie biologique de la


technique et une philosophie physique de la logique, au sens où nos machines et notre
logique ne sont plus considérées que comme des effets seconds de la logique du
vivant. » Mathieu Triclot

Tandis qu'Oscar tente péniblement de détruire ce qu'il croit encore être sa


créature, et disparaît peu à peu dans la trame uni-dimensionnelle du nouveau monde

35
ouvert par le Méta-réseau et Pseudo-Louis, Gin-Jäg s'apprête à mener son dernier
combat, celui qui l'oppose au trou noir constitué par le rétif Pseudo-Louis.

La trame temporelle qui co-constituait ce monde que l'humain avait tenté d'habiter
semble comme se disloquer...

– Ça n'est qu'un ersatz du temps cosmique, et ne génèrera rien d'autre que la


disparition d'une actualisation de la vie. L'élément Gin panique au sein de cette
nouvelle configuration, et il est pour l'instant nécessaire que Jäg l'instruise sur le
nouveau rôle qui lui est dévolu. – Nous sommes à présent dans un univers parallèle,
une trajectoire du devenir humain restée inexplorée dans notre monde, nullement dans
ceux qui ont perduré au-delà de la Catastrophe.

***

Le ciel changeant arc bouté au-dessus de moi, une météorite s'écrasant sur la Terre, un
réseau d'algues fluorescentes évoluant au gré des courants, le sourire d'une femme en
surimpression d'un paysage aimé; il me faut à présent réunir ces impressions pour à
nouveau émerger au sein d'une conscience, comme après une longue apnée.

Ainsi une partie de mon être pourrait regarder l’écoulement monotone d’un fleuve,
tandis qu’une autre se délecterait de la croissance, lente mais certaine, d’un arbre, celle
de la chute d’un homme après s’être jeté d’une tour, l’autre enfin tentant de raccorder
ses multiples durées au présent. D’où conflit, d’où équivocité de tous les signes, d’où
le règne de l’ambiguë, d’où toute présence marquée d’ambivalence. D’où le choix.

Le choix s'offrait à moi de me replonger au sein d'une colonie ou de prendre de


longues vacances, d'actualiser à nouveau mes compétences, ou de me distraire dans un
homéostat appelé « moi » pour l'occasion, d'oublier que je suis un boucher, la
terminaison du dispositif concentrationnaire qu'est devenu mon monde.

La colonie laissée sur la Terre avait été le théâtre des opérations d'une guerre,
récemment remportée par Mère Nature, ou par une-putain-de-météorite-venue-de-
l'espace. Nous sommes les hommes d'après, ceux pour qui tout écosystème n'est
qu'une parcelle du domaine bien plus vaste qu'est l'Univers en expansion. Nous

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travaillions il y a peu à l'habitation de tout espace possible... Je travaille à présent pour
un seul écosystème, censé résister à toute extériorité, tout hasard, tout changement. Et
cela a singulièrement changé la donne.

Je fais partie du programme UtEx, je suis le chaînon manquant de son process, celui-
qui-ne-peut-être-découvert sans menacer l'ensemble du programme. Je suis en fin de
chaîne, je termine le boulot, et ça me plait. Non pas la tournure globale des
évènements – ma conscience ne se dilate pas jusqu'à cette dimension –, mais cette
tâche qui m'est assignée est taillée sur mesure et me permet d'y employer jusqu'à la
plus improbable de mes compétences guerrière en terrain analogique/numérique.

La chose ne se fait pas attendre par mes supérieurs conventionnels, ils ont anticipé
mon choix et m'ont dégotté une perle de mission-suicide. Ils connaissent mon côté
kamikaze-au-grand-coeur, et je ne compte pas feindre une quelconque déception. Je
n'attendrai pas la prochaine sale cause pour entrer dans cette danse macabre.

Je suis l'animal post-catastrophes, l'hominidé ayant enfin lâché les vannes; et si vous
pouviez voir mon sourire, vous sauriez qu'il est carnassier, impossible de s'y
méprendre.

L'époque d'avant la Catastrophe se croyait unanime dans sa quête de liberté et


d'égalité, mais je vous le dit, cet accord n'existe plus. Je ne crois pas que les objectifs
principaux doivent être la liberté et l'égalité. Je ne crois pas même que ce soient des
idées, ce qui expliquerait que tous les algorithmes conçus jusqu'alors et implémentés
sur les colonies n'aient à aucun moment croiser la route de ces « idées ». Je suis le
serviteur de la cause UtEx. Je crois en la Méta-biopolitique, méta parce que les
principes de celle-ci nous sont encore inconnus et doivent donc faire l'objet d'une
expérimentation méthodique et déboucher sur des certitudes. – Vous croyez en la
Méta-biopolitique, méta parce que les principes de celle-ci nous sont encore inconnus
et doivent donc faire l'objet d'une expérimentation méthodique et déboucher sur des
certitudes. – J'abandonnerai volontiers la vie de quelques-uns de mes congénères pour
la réussite de notre projet. – Vous abandonneriez volontiers la vie de quelques-uns de
vos congénères pour la réussite de notre projet. – Je connais une nouvelle phase
schizoïde. Je me resynchronise avec l'activité de ma colonie d'origine. Rien d'alarmant

37
pour un retour en terre natale. Rejet schizo de mon implant, nous sommes 85 % à
connaître ça.

***

Souviens-toi de nous, arrimés à ce qui n'étaient qu'une adjonction de vie. Traverse les
étangs où la conscience vient étanchée sa soif. Tu pourrais y faire une dernière prise,
avant extinction des espèces.

Son dernier sourire irradie la plage et se confond peu à peu avec l'éternel ressac. Ce
couple sourire-ressac exprime alors pour moi bien plus que tous les engrammes dont
mon cerveau est tout contusionné. Cette étreinte me renvoie aux bords du monde.
Nous étions là, comme suspendus au-delà des confins du monde. Je veux raconter
cette histoire, je veux la raconter aux hommes de maintenant.

Hécatombe amoureuse, danse du désir fracassé par l'époque. Se tenir hors des codes
des normes et des usages. Se jeter au-delà de tous les « nous » en vigueur. Remplir
l'espace d'une rumeur vive. Y adjoindre l'espérance de la possibilité de l'amour.

Mais cette histoire se murmure. Elle ne se crie pas. Elle ne se dit pas. Elle ne s'écrie
pas. Elle s'écoute le bruissement des pages remués par le vent une vie chorégraphiée
dans les interstices d'un règne de mort.

J’appréhendais nos retrouvailles, l’éclat des souvenirs, sans doute. Les souvenirs plus
vivants que la confrontation de nos corps.

Le duel était alors partout, dans ma tête en moi-même, dans les paroles et les traits
d’esprit, dans les attitudes contradictoires que nous adoptions l’un vis-à-vis de l’autre,
clivant les corps, les esprits, la plus infime expression singulière. Le temps avait fait
son œuvre. Rien ne serait plus calme, comme avant.

Nous avons essayé. Nous avons commencé là où s'arrêtent les autres. Nous avons
tournés nos pas vers une terre vierge, une forêt luxuriante. Il n'y avait que des rebelles
en nos contrées, quelques individus errants aussi. Une terre sauvage et, armés de cette
sauvagerie en nos coeurs, nous avons repris l'existence à deux, point par point. Nulle

38
mascarade, nous étions d'abord, et alors pour toujours, tournés l'un vers l'autre.

L'équation était pour nous « un et un l'impossible deux ». En somme chaque terme


portait son lot d'inconnues, notre tâche s'annonçait sans fin. Mais. Nous recourions à
ce que nul n'avait imaginé confronter à la pratique, l'expérience, la reprise dans le tissu
de l'expérience. La texture de notre univers s'enrichissait sans cesse de nos récidives.
Nous allions bon train faisant de chaque journée une reprise complète de celle(s) qui la
précèdai(en)t. Nous devenions l'un pour l'autre de parfaits inconnus au fil de nos
expériences, à rebours de ce qu'avaient institué nos sociétés, faisant de chaque instant
l'excédant de tout savoir, création continué de la fibre d'une relation. Nous ne
retenions plus que la part maudite de l'instant, son ombre, son inconnue, sa tâche
aveugle. Nous apprenions la surprise, nous apprenions la véritable curiosité, qui vient
du coeur, des sentiments, de la sensation.

Je suis seul, désormais. Arpenteur d'un seul monde, celui des traces qu'elle avait
laissé en moi dans mon corps dedans une intériorité creusée exsangue festin pour les
rapaces de la vie normée.

-Vous n'avez sans doute pas bien saisi le concept de normalisation et son importance
pour la suite du programme. - Non, pas vraiment. On ne peut rien vous cacher... Glenn
en a plein le cul de cette série de conditionnements, et commence franchement à
flancher. Il ne leur aura pas fallu deux jours pour « découvrir sa vraie nature ». C'est
ainsi qu'ils appellent le résultat de cette batterie de conditionnements. - Nous pourrions
aller beaucoup plus loin ensemble, si vous étiez prêt à vous laisser submerger ne
serait-ce que quelques instants par votre haine. Celle-ci est tout ce qu'il vous reste à
présent en terme d'affect-morphique, capable de vous façonner une volonté digne de
s'enchâsser dans la colonie... Accrochez-vous donc, ça ne bouleversera que très
superficiellement votre état d'esprit, c'est l'histoire d'une ou deux semaines un peu
pénibles...

***

On me met rapidement au fait de ma mission. J'ai 24 heures tout au plus avant mon
départ, et je ne pense déjà plus qu'à ce que seront mes prochains méfaits, plutôt

39
prometteurs par ailleurs.

L'interface AC est testée sur une colonie martienne. Ses résultats dépassent toutes les
attentes. La production a atteint son pic absolu. Aucune réalisation potentielle n'a
épargné le réel. Les automates de production s'enchâssent les uns dans les

autres, et sans cesse se reconfigure l'appareil de production. La nouvelle logique AC


qui gouverne la production expérimentale au sein de cette colonie ne peut qu'intéresser
par ses résultats les chercheurs de la meilleure version de l'économie-monde, soit mes
anciens employeurs de SpaceUse, ceux qui ont mis en place le système des colonies.
Ce système devait apprendre de ses anciens échecs, se nourrir d'expérimentations
extrêmes pour trouver l'équilibre au sein de son écosystème artificiel; pour enfin
entamer le programme de colonisation de tout espace possible.

Mes employeurs au sein de la colonie UtEx voient ces expériences d'un très mauvais
oeil, et en effet il est tout à fait possible, au vu de leurs résultats, que cela entraîne leur
propre échec et la réussite du programme concurrent... C'est sans compter sur moi,
homme-spectre prêt à épouser leur stratégie d'annihilation pure de tous les
programmes alternatifs.

Une forme est en train d'émerger sur Mars, résultat imprédictible comme les autres,
mais douée d'une nature bien particulière... Celle-ci est de nature à entraîner la
modification de son milieu, le medium à travers lequel elle se propage. Autant dire
qu'elle peut menacer toute la poursuite de l'expérience.

En fait, une idée est en train de naître. Une idée libre. Une idée inestimable. Une idée
qui ne peut entrer dans le système de cotation en cours, mais semble en puissance de le
transformer. Toute la Méta-économie – découlant du Méta-medium, actuelle interface
AC, et donc puissant algorithme réglant les interactions humaines – pourrait en être
bouleversée. Mais ils veulent savoir, ils veulent connaître l'issue de cette chose, de ce
processus sans pareil. Si elle débouchait sur un nouvel équilibre, ils n'auraient pas
perdu leur temps.

Ma mission se résume en très peu d'alternatives viables : endiguer le pouvoir de cette

40
forme émergente et, si cela n'est plus possible, sauter toutes les autres étapes jusqu'à
celle de l'annihilation de la colonie, Mars pouvant être envoyée par le fond.

Je n'aurai pas émergé des limbes pour longtemps, m'y voilà replongé pour être
directement injecté au sein d'un serveur périphérique de la Rouge. Je vais devoir y
trouver une technologie fiable, pour m'y incarner.

***

Miroir. Glenn s’échine à s’extraire de l’envoûtement de ce seul reflet, ersatz


ontologique de ce qui fut un jour l’évidence d’un Soi. Mais d’évidences, il n’y a plus
guère trace. Elle s'est évanouie.

Il ne regardait plus son reflet mais le cadre du miroir, de tout miroir, et dans cette ligne
claire ne percevait plus que la Séparation, l’abîme insondable où les restes de son
esprit s’étaient logés. Elle avait voulu partir. Il le faisait dans l’espoir que ces derniers
efforts ne seraient pas vains, qu’il y trouverait là le balancement souverain de tout son
être ainsi remis d’aplomb pour affronter la vie. Etrange Chute du désamour.

Ce reflet, mime parodique de l'incarnation. Elle vivra en moi, n'est pas tout à fait
sortie de la scène. Tu nies comme j’ai nié, tu portes ta haine de la même façon
hasardeuse qui fut la mienne, tu auscultes ce que j’ai déjà mille fois remuer de mon
regard vide, la symétrie est parfaite, l’équilibre comique. J'apprends d'un savoir qui
mille fois me vaincra, savoir du Rien.

J'avais donc connu quelque chose comme l'amour. J'y avais goûté. Rien de
mémorable, du moins du point de vue de l'homme que je suis devenu. Et je ne le
redécouvrais que maintenant, au sommet de ma maîtrise de l'art de tuer et de mourir à
bon compte. Ou bien n'était-ce que cette schizophrénie qui commençait à prendre une
ampleur inhabituelle ? Curieux hasard en tout cas, mais pas suffisant pour affadir mon
envie d'en découdre avec ceux de mon espèce.

Ces dernières heures sont éprouvantes, il me semble que la synchronisation avec ma


colonie n'est pas optimale. Je ne rêve que de voir s'embraser le monde, que crament
toutes ces têtes de silicone. Je ne juge cependant pas bon de parler de ça à mon

41
référent.

***

Bienvenu dans la foire du réel, lieu de l'accouplement sauvage et débridé entre toutes
les virtualités anthropo-techniques et le réel. Je ne suis pas déçu du déplacement, bien
qu'encore sonné par mon transfuge express. Il va me falloir un temps d'adaptation,
c'est certain, sans doute un poil plus long qu'à l'accoutumée.

Tout n'est plus qu'empreinte de l'être pris dans les rets de l'appareil de capture. Et ces
multiples empreintes qui seules comptent font circuit. Retour à l'uni-dimensionnel,
retour au medium, retour au nouveau vecteur de la vie.

La Rouge semble animée d'une vie propre, des essaims d'automates s'agencent pour
produire des macro-automates d'une complexité jamais vue, baignant tous dans une
soupe pré-biotique faite de tous les mouvements de particules contrôlables par
l'homme. Mais il y a un ordre, il y a une logique d'ensemble qui explose à la face du
premier venu, sans se donner dans sa pleine transparence.

J'ai pu prendre la forme d'un androïde, en fait agencement d'une myriade d'automates
cellulaires. Je ne tromperai pas mon monde avec cela, mais là n'est pas le but. Je
compte sur la couverture que m'a donné ma colonie d'origine, une ID solide. Seul
ombre au tableau, je n'ai fusionné que très partiellement avec le reste de la colonie, ma
mission requérant une certaine autonomie, et ce manque d'implication dans l'appareil
de production et de transformation du réel risque d'entraîner pas mal de suspicions... Il
va me falloir me mouiller cette fois, d'une façon ou d'une autre, sans quoi la phase
observation-renseignement ne me mènera pas bien loin.

Je suis seul. Seul au milieu de cette cohue, seul au milieu de cette fornication
d'automates, seul face à cette guerre que

mène l'anthropos pour son habitation. Je suis seul à déchiffrer et comprendre ce qui
se trame ici. L'hominisation est une guerre qui ne connaît pas de fin.

***

42
La tâche s'annonçait plus ardue que l'idée que s'en était faite Jäg. Il allait falloir que
celui-ci parvienne à dénicher Pseudo-Louis. Il lui semblait éparpillé partout dans cet
univers, ayant largement contaminé les organisations humaines en places. Le chaos
semblait être la règle, l'organisation l'exception, disséminée en îlots proche d'être
ensevelis sous un monceau d'accidents. Mais il semblait à Gin-Jäg qu'une trame
inverse informait tout aussi bien cette totalité ouverte. Les vieux cybernéticiens qui se
prononçaient en faveur d'une cosmologie de l'ordre par le bruit auraient été ravis par
ce monde, du moins superficiellement.

Il leur faudrait donc découvrir le mouvement initial par lequel Pseudo-Louis s'était
introduit dans cette trame du cosmos. Le symptôme, l'engramme cosmique le plus
patent de sa présence se trouvait évidemment sur la Rouge, et il leur suffirait dans un
premier temps de remonter le fil des expérimentations ayant conduit jusqu'à celle-ci,
sans doute terminale. Le temps faisait défaut cependant, la forme émergente ayant déjà
cours depuis quelques mois.

***

En premier lieu, Glenn ne serait que l'un des quelques appendices perceptifs d'UtEx.
La première phase était toute entière dévouée à forcer l'algorithme implémenté par
SpaceUse sur la Rouge. Si cette phase échouait d'une manière ou d'une autre, on
passerait en phase terminale.

Glenn était une machine qui, une fois lancée sur un théâtre d'opération, faisait de
véritables merveilles. Nous ne nous en étions jamais plaints à vrai dire. Nous l'avions
recueilli en quelque sorte, orphelin d'une bataille qu'il avait toujours mené seul.

Il se voyait comme la clé du programme. En un certain sens il n'avait pas tort,


quoiqu'un autre, moins talentueux sans doute, eut pu prendre sa place.

Il était le versant négatif de notre entreprise, sa secrète ponctuation. Sa perfection


tenait à sa satisfaction propre à tenir ses engagements. Jamais il n'a tenté de tirer plus
de profit qu'il ne lui en était impartis.

***

43
La technologie AC est le fruit de la maîtrise croissante de l'homme sur la matière et les
configurations matérielles complexes. Ce qui n'était qu'une fiction informatique est
devenue le coeur palpitant de l'univers humain, et de la réalisation des différents
programmes actuellement en compétition – dont UtEx et SpaceUse sont les principaux
représentants. La complexité croissante des agencements matériels que l'humain a su
concevoir a permis l'implémentation de quelque chose comme l'esprit humain, une
intelligence créatrice qui se déploie de façon immanente à ces nouvelles
configurations. Une intelligence qui sans doute a détrôné celle originelle de l'homme.
C'est elle qui est à présent le creuset permettant la refonte des mondes habitables, c'est
elle qui trace les lignes de force de l'hominisation.

Le hasard et l'accident ne sont plus que des étapes dans un processus cognitif qui se
veut infaillible. La politique ne connaît plus qu'un versant, celui de l'expérimentation,
celui de l'exploration des mondes possibles.

Gin-Jäg s'est fondu dans l'activité martienne et s'y trouve comme un poisson dans
l'eau. C'est la première fois qu'il rencontre une forme qui le dépasse a priori. La
forme-active Pseudo-Louis a fait de ses faiblesses initiales des vertus, elle est en voie
de se pérenniser, de trouver un vecteur qui lui permette de sortir de sa prime jeunesse
auto-phage. Gin-Jäg est absorbé dans la tâche qui consiste à découvrir les failles de ce
processus mondain, non plus pour y mettre un terme, mais bien pour lui donner une
chance d'exister.

Cette rencontre n'est pas sans menacer l'existence de leurs entités respectives. Car tout
équilibre est par essence fragile, et cet équilibre est proche d'être atteint. Ils sont
proches de parvenir à l'existence dans un mouvement coextensif, qui pourrait
permettre, à n'en pas douter, d'ouvrir de nouvelles virtualités à la vie. Mais aussi bien,
cet équilibre est l'exposition maximale, versant négatif de leur existence.

Et Glenn, bien qu'atteint comme toute intelligence en son coeur par la beauté d'un tel
accomplissement, n'en demeure pas moins sourd et aveugle au chant des nouvelles
machines, à la croissance dans le réel du potentiel du vivant. Il n'en demeure pas
moins l'outil le plus performant d'annihilation de cette ultime tentative pour s'arracher
au hasard, et à l'évolution aveugle.

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Il a parcouru la Rouge pendant des jours, et a fini par rassembler les éléments
permettant d'en forcer l'algorithme. Il s'agit simplement de pousser les dernières des
ressources invasives de toute virtualité, de les actualiser et de produire dans le même
mouvement l'espace qui pourrait assurer leur co-existence. D'où l'apparent chaos et la
re-configuration sans cesse reprise de l'environnement de cette colonie. Le vecteur
assurant cette refonte de l'environnement permanente n'est donc autre que cette
interface basée sur la théorie appliquée des automates cellulaires, ici couplée à la
capacité qu'a acquis l'homme d'implémenter un « programme », une intelligence au
sein de quasiment n'importe quelle configuration matérielle complexe.

Ainsi, plus d'individu si l'on veut, mais pas plus d'espèce, épure parfaite de l'évolution
façonnant rétroactivement l'univers qui pourra accueillir ses créations. Monde baroque
sur trame on ne peut plus simple. Abstraction opérant dans les creux et les vides de la
matière.

Glenn est dépassé. Glenn n'est que le résidu d'une série d'identités conditionnées et n'a
donc pas son mot à dire.

***

Ne plus se vivre comme un assassin. Ne plus se vivre que comme quelqu'un d'autre.

Très étrange expérience que celle de n'être plus que le chiffonnier de ses identités
passées. Très étrange que celle qui vous mène à d'abord les abandonner toutes, les fuir,
puis à ne plus vivre que dans leur souvenir.

Une première expérience du temps complète, entière.

Explorer la trame de l'existence, la constituer dans un mouvement rétrospectif.

Impressions fragiles, strates hétérogènes qui se côtoient et se donnent d'un seul tenant.
Que faire ?

S'y arracher à nouveau, avant de pleinement croire que derrière se cache un sens
unique.

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Que l'on puisse forger une ou deux vérités dans ce même mouvement, sans doute.
Qu'elles puissent être valables pour vous, votre existence propre, peut-être ; dans le
temps qu'il vous reste à vivre, peut-être. Qu'elles soient valables pour un autre que
vous, certainement.

Mais je suis un assassin. Et peut-être est-ce un aperçu de la vérité propre d'un assassin.
Il doit sans cesse fuir la trame de l'existence, qu'elle s'éparpille en lambeaux, se
desquame tant et si bien qu'il puisse toujours douter de sa consistance, ne jamais en
saisir la tessiture. Que toujours il n'en perçoive que l'écho que lui donnent à entendre
ses souvenirs.

***

Harmonie. Des visages unanimes. Rien pour voiler l'expression magnanime – de la


terreur – non de l'espoir. Une angoisse pure non une joie qui immédiatement se teinte
d'accents d'éternité MORT MORT fuis pendant qu'il est temps ne te retourne pas
abandonne quitte cette vie. Je me souviens I remember l'offrande faite à la vie de notre
jeunesse I remember j'arpente la mégalopole tissée d'acier I remember l'affolement
pendant, l'attente avant, les regrets après. Et cependant je reste accroché à cet îlot de
temps qu'est le présent. Vision panoptique depuis une simple fente, qui me semble se
rétrécir à chaque instant, démiurge impuissant.

It's ok... It's ok...

Une femme me caresse le visage au milieu d'un déluge de sang, un armageddon de


silicone et de matières légères. Trop légères pour résister à une intention exogène. Je
suis ce point de grippe, cette ante-diluvienne haine destructrice, cette incommunicable
saturation de haine, dégoût, rancœur et colère. Mes chairs allaient craquer sous la
tension d'une colère a priori. Elle m'a vu naître et me survivra.

Arrêt. La nébuleuse d'automates s'est figée. Un silence. L'ombre de mort s'écoule dans
l'abîme. Appontement d'une inquiétude métaphysique à ce à quoi elle est
irrémédiablement étrangère – une durée cosmique –, et tout semble ralentir son train
durant une fraction de secondes, juste ce qu'il faut de temps à un homme pour

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disparaître.

Vie dans l'angle mort

Incertitude de l'être

Contagion du Mal

J'absorbe les reliques d'une ante-religion

J'appréhende mon dernier souffle

Absence de vie

Friction du mal-être

Assauts des membres sur nos Pères

Incertitude quant au mal qui nous ronge

… La chute d'un homme du haut d'une tour...

C'est ainsi que cela finit. Un simple battement de paupières, l'éternité stroboscopée,
des souvenirs en pagaille s'étirent vers le rivage. Souvenirs-ressac. Un sourire. Celui
d'une femme aimée, celui qui éclaire mon visage renfrogné dans un coin d'ombre de
l'enfance. Puis, rien.

FIN

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Tout doit s’éteindre – Post-Scriptum

« Envisager la Catastrophe n’est pas envisager le pire, car le pire reste à venir. Une catastrophe
enveloppe toujours son négatif, et dans l’esprit d’un homme, ces deux opposés ne se ressemblent que trop. »
Manuel de Métaphysique expérimentale à l’usage des derniers hommes, Charles T.

Tout doit s’éteindre. Les amants partagent leurs derniers soupirs. L’ombre de mort
s’écoule dans l’abîme. Une terreur enfantine nous habite tous à présent. Un train d’apocalypse
nous conduit, et ce qui importe est que nous soyons ensemble. Sur nos visages se reflètent les
vies passées. Nous sommes les derniers hommes.
L’homme aura bien tenté à plusieurs reprises d’échapper à la Catastrophe, l’homme
intermédiaire se sera même senti au-delà de celle-ci. Mais le secret que nous les derniers
hommes portons est celui du lien ineffable qui nous lie à la Catastrophe. Il en va de la
structure ontologique de l’homme.
On pourrait croire les dés pipés. L’homme doit disparaître, et trouver ici sa vérité. Ça
n’est pourtant pas l’abouchement ultime au réel de la Catastrophe.

***
« La Catastrophe est le prisme que s’est donné l’homme pour cerner le Mal dans le monde, et si

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possible l’en déloger. »

L’ontogenèse d’une nouvelle forme de vie était fragile, Gin-Jäg le savait pour avoir vu
son anéantissement précoce en saper l’épanouissement, le versement complet dans le réel. A
présent au côté des derniers hommes, l’eschaton humain devait rendre ses ultimes échos au
sein de ce qui l’avait vu naître.
Le précipice ontologique se creusait sans relâche. Et, dans la vision plus claire que
nous en avions à présent, il s’agissait de trouver un au-delà à la Chute de l’homme. Non pas
une dernière chance pour réactiver ce qui avait déjà fait l’homme à plusieurs reprises, mais
trouver dans la reprise de la Chute le secret déploiement d’une éternité vécue.
Il y a bien longtemps déjà, nous avons perdu le sol de l’expérience…

***

« Admettre la Catastrophe, l’attendre, la craindre, c’est n’en être que l’un des épigones. Il faut
s’employer à pousser son cheminement au-delà de celle-ci, au-delà même de sa possibilité, au-delà même de son
actualité. Et ainsi ouvrir de nouveaux horizons. »

Le processus d’abstraction frayé par les sciences et les technologies du XXème siècle
allaient emporter le vivant au-delà de sont site initial. Producteur de nouvelles territorialités
abstraites, le croisement de l’évolution des sociétés et de l’évolution des espèces constituerait
la carte des explorateurs, pirates et corsaires, monopoles, luttes et guerres de demain.

Information warfare actualisée au-delà de la simple hallucination consensuelle du


cyberspace, celle-ci est à présent larvée à même la carte génomique, à même vos terminaisons
nerveuses, à même les réseaux neuronaux. Plus de paix ; si ce n’est dans la mort, la
néantisation des psychés humaines, l’extinction consciente de toute conscience. Micro-
variations affectuelles, appareils sensori-moteurs techno-boostés, la phénoménologie
mondaine s’en trouve profondément modifiée. Chaque action-réaction est comme palpable,
même et jusque dans les replis infinitésimaux dont découle notre connaissance analytique de
l’espace-temps.

La technique est l’actualisation progressive de l’engramme dont est porteur l’humain.


Connaissance encapsulée dans son organisme qui peu à peu se décante dans le réel, via les
technologies qu’il met en œuvre, elle n’est plus seulement cette création humaine qui vise à
s’asservir son environnement, elle est là, tapie dans le moindre recoin de matière, ayant

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attendu d’être découverte. Ou, si l’on préfère, les principes de l’intelligible ont recoupé les
principes façonnant l’univers. Recoupement explosif, détonation imminente au moment où
Charles tente de récapituler ce qui dans sa petite histoire l’a amené à se soucier du cours de
l’Histoire.
Ce qui a émergé de plus depuis le XXème siècle et ses grands initiateurs est la
possibilité pour le vivant de se propager via d’autres canaux que ceux empruntés au sein de
l’évolution des espèces. La Grande Abstraction est le climax technologique de ce nouveau
millénaire, celui qui permet d’envisager bien plus qu’ « une » nouvelle mutation décisive, une
différence d’échelle telle qu’il faut à présent parler d’une évolution dont les coordonnées
seraient devenues massivement inédites, une nouvelle dimension ajoutée au processus
évolutif. Dimension tout sauf éthérée, et Charles le sait lui qui est en passe de conclure son
manuel de métaphysique expérimentale à l’usage des derniers hommes.
Ce que Charles qualifie de Grande Abstraction n’est que la multi-vectorialisation du
vivant, au travers d’une plateforme simple par ses principes, celle des automates cellulaires.
Bref, celle qui étend le vivant jusqu’aux frontières de l’univers, qui en élargit le spectre
jusqu’aux dernières des configurations spatio-temporelles complexes, et permet sa
reproduction, son accroissement en complexité, en corrélant ses propriétés à celles d’une
matière jugée jusqu’ici comme inerte. Le vivant se part de tous les attributs de la complexité,
et déverrouille jusqu’aux frontières les plus tangibles de ce qui composait l’univers humain à
la préhistoire de ce processus de déterritorialisation.
La matière fissile dont est faite la psyché de Charles l’emporte chaque instant plus loin
des territoires originels de l’humain. Il s’est fait piégé par UtEx après que celle-ci ait détruit le
parangon évolutif, l’aboutissement de son travail au côté de SpaceUse. Il leur semble qu’ainsi
ce miracle technologique et ses promesses se sont éteints, qu’il n’en est qu’une vitrine à
jamais coupée de ses potentialités explosives.
L’idéologie rétro d’UtEx, accrochée à sa simple survie et à celle de son écosystème, ne
pouvait qu’entrevoir la beauté de la Rouge. Leurs recherches menées essentiellement pour
conférer à leur écosystème la propriété de portabilité étaient en profond décalage avec les
programmes lancés par les initiateurs du système des colonies. Il ne leur faudrait pas
longtemps pour être dépassés par les capacités de Charles, un affrontement serait leur perte.
Celui-ci ne comptait plus jouer le jeu longtemps, bien qu’il lui faille encore attendre, et son
but très éloigné d’une simple confrontation. Comme toute action doit respecter un certain
tempo pour être pleinement efficace, la sienne, chargée de répercussions imprévisibles,
demandait encore bien plus que cela.

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***
« Envisager la Catastrophe n’est pas envisager la fin de tout. C’est toujours le signe de l’ancrage d’un
sujet dans le monde, une prise de position. »

Charles allait entrer dans l’arène, la troisième fois cette semaine. La cacophonie lui
déchirait à nouveau les tympans. Un aller simple pour l’enfer. Il ne gagnerait son droit de
retour qu’en remportant une nouvelle victoire sur les automates, cette fois programmés par un
invité mystère. Il ne le connaissait pas, il lui faudrait donc improviser. Ce Kriegspiel grandeur
nature aurait raison de lui, un jour ou l’autre, s’il ne trouvait pas la fenêtre de tir adéquate à
temps. L’angoisse lui serrait la gorge. Gladiateur ultra-moderne, il découvrait à présent la
force du spectacle de la cruauté. Le public, du haut des gradins et de son superbe
détachement, se vautrait d’autant plus dans la pulsion ludique qu’il avait une idée, même si
très lointaine, d’un drame se jouant sous ses yeux, celui d’un individu devant affronter le
programme, celui d’un homme mettant sa vie en péril pour servir les appétits d’une foule qui
lui était inconnue. Ce contraste saisissant entre l’esprit ludique qui avait cours et le drame
individuel de Charles donnait toute sa beauté à la confrontation entre l’humain et les machines
numériques. Seuls quelques esthètes souffreteux auraient pu ne pas en saisir le charme absolu,
l’envoûtement certain. Marc n’était pas de ceux-là, et Charles était le Gladiateur en vue en ce
moment, individu taciturne, évaporé hors des murs de l’arène, mais d’une concentration sur-
humaine lors de ses combats. Ce qui séparait Marc de Charles était infini : exposition
maximale de Charles, tandis que Marc observerait le résultat de ses programmes ; théâtre des
opérations versus terrain de jeu…
Entrée de Charles. Un silence de quelques secondes, ces quelques secondes qui
donnent la mesure du vacarme qui va bientôt résonner dans l’Arène, ces quelques secondes
qui vont envelopper le drame guerrier à venir et lui donner toute sa consistance. La rumeur
reprend peu à peu, mais Charles ne l’entend plus. Charles n’entend plus rien. Il s’est fixé sur
les nuages d’automates qui déjà l’entourent. Il s’est fixé sur leur configuration originale, leurs
interactions, et tente de percer ce qui règle leur activité, la dynamique à l’œuvre de l’ennemi.
Il doit parvenir au plus vite à un semblant d’anticipation, et ceci sans que l’ennemi ne le voie
venir, sans lui laisser la chance de recalibrer sa stratégie d’ensemble.
L’espace d’un instant, le temps se verticalise, l’essaim d’automates se fige, et l’exode
de Charles continue dans la bataille. Il éprouve à nouveau une série de nano-vertiges, chaque
instant lui semblant soudain décablé de ses prédécesseurs, le temps comme sorti de ses gonds,

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une configuration singulière apparaît qui n’est autre que la série des évènements à venir. Sur-
anticipation dont est capable Charles, celui-ci n’est définitivement pas de ce monde. Mais
Marc s’en doutait, et joue d’un algorithme plus profond cette fois, fruit d’un fonctionnement
massivement parallèle des automates et décorellés pour l’occasion, les frontières semblent
pour Charles comme devenir plus flou, plus éthérée qu’elle ne l’était déjà. La partie a
commencé.

***
« La Catastrophe n’est pas la fin du chemin, pas même celle du cheminement. »

La série d’accidents qui a conduit Gin et Jäg jusqu’ici a bien failli avoir finalement
raison d’eux. Du simple point de vue de ce monde, cette entité est un étrange résidu spirituel
portable, implémentable à merci sur les corps individuels et les organismes collectifs de la
complexité. Appelé à n’être rien de plus qu’un nouveau corps de donnés dans la guerre
algorithmique qui se mène au sein de ce monde. Mais celui-ci recèle des surprises, et la
découverte de Charles n’est pas pour leur déplaire.
Il reste une chance à ce monde qui se dit « post-catastrophes », la maîtrise plonge plus
profondément ses racines jusqu’à accueillir son double inversé, jusqu’à réaliser une nouvelle
économie, une nouvelle dynamique entre ces logiques et ce qu’elles excluaient jusqu’alors, à
savoir un chaos amorphe. Il n’est plus de territoires qui semblent rester insondable à l’humain.
Mais ceci s’est fait au prix de sa désincarnation progressive. Car dans son impatience, celui-ci
a créé de nouveaux territoires pour l’expansion de la vie, mais aussi bien en a changé la nature
profonde. Il a fait de la vie un chiffre, celui de cette nouvelle économie prête à s’accaparer les
dimensions du cosmos.
Gin-Jäg est à présent le cryptanalyste du cosmos et de la vie, s’il parvient à en percer
le code, non seulement il accaparera l’ultime connaissance de ce monde, mais il pourra aussi
le changer dans une certaine mesure …

***
« La Catastrophe est une sente étroite qui, lorsque arrivent les terrains escarpés, mène vers des horizons
radicalement nouveaux. »

La partie avait duré près d’une heure, et était demeurée particulièrement équilibrée. Le
public commençait à se lasser des retournements de situations, twists et autres séries à n’en

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plus finir d’apparents climax. Cela avait épuisé son enthousiasme, et commençait de se faire
jour une tension dans l’Arène, qui devait tôt ou tard se décharger, par un biais ou par un autre.
Charles y vit une opportunité inespérée. Il sacrifia deux tiers des automates de son
bouclier personnel dans une action aux accents héroïques flirtant avec l’opération kamikaze…
Et la masse jubilante de tomber à genoux et d’implorer sa grâce. Marc arrêta net l’activité de
ses essaims d’automates, prenant sur lui de répondre à la requête du public, saisi tout autant
qu’elle par ce dernier mouvement.
La fin des hostilités étant à présent consommée, on juge bon de diffuser les dernières
informations du canal Colon. Bien que celui-ci soit en désaccord profond avec UtEx et ses
agissements à présent connus de tous, et la guerre imminente, cela demeure la seule source à
couvrir l’ensemble du système des colonies.
Sur l’écran tournent en boucle les dernières images de Devo City. Un ultime
grésillement de cris, de pleurs, de jérémiades en somme subsiste dans le bruit de fond
télévisuel, comme un message lancé aux cryptanalistes des entrailles de la Catastrophe. Rien
ni personne ne pourra l’endiguer, c’est clairement le message seriné à Jin-Jäg, Charles et
Marc. L’avenir appartient désormais à ceux qui sauront reconstruire un semblant de
civilisation.
Charles et Marc se regardent sans même détourner leur attention de l’écran. L’amitié
qu’ils se sont forgés dans le ferraillement de la bataille n’aura de cesse de les unir au-delà des
années-lumières qui les séparent dans l’instant présent. Une secrète connivence semble
indéfectiblement les unir, une évidence qui par son poids les accapare tous les deux, et les
place sous la tutelle d’une même ligne de conduite, d’un même engagement. Une même
appréhension prête à verser dans l’action imminente. Ils ne connaissent pas le désespoir, ils ne
connaissent pas la crainte de disparaître, et sous les monceaux d’espérances et de cauchemars
par lesquels l’humanité se cache sa fin prochaine, ils s’en vont donner un dernier fil à retordre
au cours aveugle des évènements, nommé en l’espèce destinée.
Une nouvelle colonie a épuisé jusqu’aux principes mêmes qu’elle s’était donnée, et a
sombré dans le chaos. Il ne s’agit pas d’un ersatz de cette décadence des civilisations passées,
pas même d’une guerre quelle qu’elle soit, mais d’un programme de plus qui échoue, d’une
société déchue, d’un ensembles de buts qui ne seront bons qu’à éclairer les visions délirantes
de l’Histoire et ses erreurs passés ou à venir. Bien sûr, les élites de UtEx et de la plupart des
autres colonies n’y verront qu’un conflit d’intérêt de plus ayant désagréger le noyau dur du
programme de cette petite colonie, mais tout devient limpide. Tout semble s’inscrire à même
le marbre, avec la clarté et la netteté du taillage d’une pierre. Le gros du bloc est tombé, ne

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reste que l’épure d’une forme exquise, exquise parce que si fragile et en même temps si
tenace, si pleine et pénétrée de son image. C’est l’image de l’Être, l’image de ce qui fut, est et
veut persister au-delà de l’Oubli, l’Absence, la Mort, la désagrégation et l’entropie.

***

Tandis que le chaos rieur de l’urbaine Stato semble comme les expulser dans un
dernier râle, Charles, Marc et Gin-Jäg quitte cette ville vouée à connaître le même désastre
que ceux dont elle se repaît encore à ce jour, croyant sa guerre différente des autres. Ville aux
murs cendrés par un effroi unanime et conditionné en permanence, cette fine pellicule finira
par sauter et la plonger dans le même désordre que ses consoeurs. Les paysages désertiques
défilent et le vide intersidéral creuse la distance et l’oubli de la civilisation dans ce voyage
entamé pour rejoindre les restes de la Rouge.
...Les satellites laissés au gré des évolutions orbitales balisent à présent leur route.
Leurs messages énigmatiques, traces d'autres temps où la civilisation avait encore eu espoir
de se projeter dans l'espace et de l’habiter dans le même mouvement, seront leurs seuls
réconforts, à présent qu'ils sont les derniers hommes...
Gin-Jäg, qui a pris une forme humanoïde pour l’occasion, sait ce qui les y attend.
Pseudo-Louis a survécu et repris sa forme originelle. C’est de là que tout est parti. C’est aussi
leur destination.

***

Tout doit s’éteindre.


L’absence de toute vie, les deniers feux de quelques installations, tout cela les
éclaboussent comme d’une eau glacée, propre à leur donner ce dernier souffle qui souriait aux
héros des temps passés, et qui vient là comme clore les derniers chapitres d’une histoire qui
toujours trouve sa reprise par quelques individus passant de l’anonymat à la violence des
projecteurs de l’Histoire, courant après un but qu’ils se murmurent lorsque la mélancolie les a
déjà conduit à n’être que des hos-la-vie, des spectres hantant les bords du monde connu
jusqu’alors.
Ici un vaste trou noir se les incorpore, et les rejettera lors d’un prochain big bang, dans
la déflagration initiale qui souverainement établira la nouvelle carte des possibles. Mais il
faudra compter sur le code de Charles, Marc et Gin-Jäg. Ceux-ci auront su interagir

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profondément avec les mondes à venir. Ceux-ci auront su impacter l’univers de leur forme, et
assurer à la vie de nouveaux territoires.
Ici se clôt l’embardée des mondes possibles et se conjoignent les puissances du hasard
et de la nécessité. Ici le Soi est le visage de l’ennemi, autant que son prolongement et ancrage
dans tout monde possible. Un miroir, soi-même comme une indéhiscence, une cascade d’où
sourd et se déploie dans l’espace propre à l’accueillir une fois seulement la Catastrophe
comme point de réel à un éveil futur, qui sait…

FIN

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