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A l’OMBRE DES

TENEBRES
Il est trois heures du matin et je n'arrive pas à dormir. Les néons de la rue
éclairent mon bureau de flashes verts et bleus. Je verse la fin de la bouteille
de bourbon dans mon verre sale, et je contemple la pièce. C'est sans doute
la dernière fois que je suis assis dans mon vieux fauteuil en cuir. Demain,
c'est certain, ils m'emmèneront. J'ai mis de l'ordre dans mes affaires et trié
mes dossiers. C'est la première fois depuis des années que mon bureau est
ainsi dégagé. J'avais presque oublié sa surface à la patine usée et ternie. Les
traces d'alcool et les auréoles, jamais nettoyées, y forment une sorte de motif
abstrait.
Le bourbon a un goût amer ce soir. Je me cale dans mon fauteuil, et je
contemple les photos sur le mur. Tous ces visages, pas mal de morts, et
d'autres bien vivants. La nostalgie. Je me rappelle, il y a quelques dizaines
d'années, quand tout a commencé...

Lorsque le grand Mario a commencé à faire parler de lui en ville, personne ne


s'en est vraiment inquiété. C'était une longue asperge dégingandée, plutôt
sympathique au demeurant, que même les parrains de l'époque traitaient de
«grand con». Il avait pourtant les plus hautes ambitions, et réussit
progressivement à se faire une place dans le milieu, en grimpant les échelons
un par un. Il faut préciser qu’il avait réussi à séduire et épouser une poupée
de la haute, ce qui lui avait apporté le capital nécessaire pour débuter dans
les affaires. Expansif et jovial, il parvint à se constituer un réseau d'amitiés
solides qui lui permit d'être chargé des tâches courantes. Son goût immodéré
pour l'argent, et son talent à traiter les affaires louches, devinrent bientôt
légendaires. Détournement de fonds, corruption, délit d'initiés, affairisme,
réseaux d'influence... Il excellait partout.
Il faut dire qu’à l’époque, il était soutenu par René, dit «the Bulldog». Un caïd,
un vrai. Un personnage sombre et brutal, au dossier déjà long comme le bras.
The Bulldog avait commencé dans les affaires à la grande époque de la
prohibition, en dealant de l’alcool de contrebande frelaté. Il tenait aussi
plusieurs clandés et autres maisons de jeux qui lui rapportaient un joli
pactole. Sa réputation de tueur lui venait de ses méthodes «musclées». A ses
débuts, il s’était constitué une milice personnelle (le B.A.G, ou Bras Armé du
Gang), composée de gros bras prêts à faire le coup de poing contre la
concurrence lorsque nécessaire.
C’est lui qui a vraiment mis le grand Mario sur les rails. René the Bulldog
savait que son manque de charisme et sa réputation le cantonneraient
toujours aux rôles de l’ombre. Mais le jeune Mario, ambitieux et
charismatique, pouvait parfaitement le représenter sur le devant de la scène.
Lorsque l’ancien parrain, Dédé-les-diamants, se retira des affaires, les deux
truands tentèrent de prendre le contrôle du milieu. Dédé-les-diams avait bien
fait de Mario son second, pendant un moment, mais les deux hommes ne
s’entendaient guère, et la soif de pouvoir de Mario avait été perçue comme
une menace. Le grand Mario dut quitter son poste, ce qui aurait pu mettre un
frein définitif à sa carrière. Pourtant avec l’aide du Bulldog, il sut rebondir en
créant son propre gang.
C'est à cette époque que je commençais à m'intéresser à lui. Il avait déjà
réussi à se constituer une équipe solide de gens doués et sans scrupules. Son
bras droit, Undertaker J. P., était le comptable de la bande. Froid et
calculateur, sans aucun scrupule, totalement dénué d'humour... Ses amis,
dans son dos, l'appelaient «la machine».

Lorsque la place de Dédé fut libre, The Bulldog pesa de tout son poids pour
faire de Mario le nouveau parrain. Malheureusement pour eux, ils se firent
doubler au dernier moment par un gang adverse, et ce fut «Bloodsucker
M. T.» qui décrocha la timbale.
Il faudrait plus d’une nuit pour évoquer la carrière sinueuse de Bloodsucker
M.T. Ses ennemis l’appelaient «le serpent», ses proches simplement
«Tonton». Les barons sont rares dans le milieu, mais bloodsucker M.T. avait
le charisme des plus grands. Un homme brillant, tranchant comme une lame
de rasoir, avide de pouvoir et de femmes. Extrêmement cultivé, qui se donnait
des airs de la haute. Sous son règne, la pègre connut une sévère reprise en
main. Il avait réussi à unir plusieurs bandes ennemies et à en prendre le
pouvoir. Bloodsucker M.T. n’avait pas son pareil pour se débarrasser
discrètement des éléments gênants. Plusieurs de ses hommes furent
retrouvés morts dans les endroits les plus surprenants. L’un suicidé dans son
bureau, un autre abattu par l’arme de son propre garde du corps, au bord
d’un étang. Un parfait gestionnaire, qui fit fructifier le milieu en administrant
magnifiquement les investissements de son gang en Afrique et en Inde. Le
plus surprenant, c’est que la popularité de M.T. ne s’est jamais démentie. Ses
talents d’orateurs et sa classe naturelle ont fait de lui une icône parmi les
gangsters, jusqu’à sa mort et au-delà…

Mais je m’égare. Ce n’est pas Bloodsucker M.T. qui me menace ce soir. Il faut
que je reste concentré, l’esprit clair. Où en étais-je ?
Ah oui….

Pour René The Bulldog, la défaite du grand Mario fut un coup dur. Ceci dit, ils
étaient suffisamment bien installés à l’époque pour ne pas craindre les purges
qui suivirent la victoire de Bloodsucker M.T. Ils contrôlaient de fait une bonne
partie du milieu, et M.T. était bien trop malin pour se débarrasser de gens
aussi talentueux. Il permit même à Mario d’étendre son réseau, et d’occuper
un poste majeur. Mario prit son mal en patience, et attendit son heure. Tout
en continuant ses activités et en étendant son cercle d'amis, il fit bientôt
partie du paysage, et s'affichait partout comme une figure locale. Ce fut une
grande époque pour lui. L’argent coulait à flot. Le milieu de l’immobilier lui
permit d’amasser un sacré pactole. En faisant jouer ses relations, et menaçant
ses adversaires, Mario contrôla vite toute la ville. Marchés truqués,
corruptions, menaces. Toute l’expérience accumulée porta enfin ses fruits. En
homme prévoyant, Mario commença à faire des réserves en cas de coup dur.
Il décida de confier son pognon à un homme d'affaires japonais de sinistre
réputation, ancien yakuza reconverti en banquier.
Enfin, après plusieurs années de travail en profondeur, il parvint au sommet.
Devant l’influence grandissante de Mario, Bloodsucker M.T. n’eut d’autre choix
que d’en faire son bras droit. Les choses se stabilisèrent ainsi, jusqu’à la fin
de règne. Malade, Bloodsucker M.T. fut contraint de passer la main. La
succession fut difficile. The Bulldog ne croyait plus en Mario, et il tenta de
lancer un autre poulain. Mario s’accrocha, et remporta la victoire. Il était
prêt.
Il se révéla un parrain exceptionnel. Magnanime, il chargea René des activités
extérieures du gang : Partenariats avec divers parrains d’Afrique, trafic
d’armes, vente de secrets technologiques au moyen orient, financement de
la pègre internationale, etc. Une machine très rentable. Quant aux affaires
locales, il les confia à Undertaker J.P. Ce fut un choix moins judicieux. « La
Machine » était un excellent élément pour tout ce qui était organisation et
planification. Cependant, ses méthodes étaient brutales, et son attitude
hautaine et méprisante en firent vite la bête noire des différents gangs.
Devant la menace d’une remise en cause de son autorité, Mario fut contraint
de demander à J.P. de laisser son poste à un caïd désigné par les hommes de
feu Bloodsucker M.T.
Son autorité remise en cause de la sorte, il eut à faire face aux attaques et
aux jalousies. Les bandes adverses, ainsi que plusieurs de ses anciens amis,
tentèrent de le griller en ressortant certains dossiers compromettants. Mais
Mario sut faire face avec aplomb. Il se débarrassa de certains témoins
gênants, se mit à l'abri des poursuites en plaçant des hommes à lui aux
postes clefs de la justice, et utilisa la vieille technique du fusible. Les affaires
risquant de compromettre sa notoriété publique, il dut sacrifier l’un de ses
pions. Cependant, il devait choisir avec attention qui allait être envoyé au
massacre. Beaucoup auraient pu craquer et briser la loi du silence, ce qui
aurait mis Mario dans une situation difficile.
Il se résigna donc à sacrifier un de ses fidèles, en lui promettant qu'il
n'oublierait jamais ce service rendu. Ce fut donc Undertaker J. P., « le plus
fidèle d'entre nous », comme le grand Mario aimait à l’appeler, qui fut envoyé
au feu. Comme le disait Mario en privé : « Il est déjà grillé ». Bien sûr, on
limita la casse en enterrant certains dossiers, afin de lui épargner une
condamnation trop lourde.
À l'issue du procès, on en envoya Undertaker J. P. en exil dans un pays
lointain, afin qu'il se fasse un peu oublier.

Le verre de bourbon est vide, et je vérifie dans les tiroirs si je n'y aurais pas
oublié une flasque. Ne trouvant rien, je m'allume une cigarette et tente un
rond de fumée.
Sales souvenir ! À l'époque, je croyais encore qu'on arriverait à les faire
plonger. Je me trompais lourdement, le plus dur restait à venir.
C'est à peu près à cette époque que l'un des hommes de la bande commença
à faire parler de lui, et à grimper les échelons. Son nom : Mickey la Terreur.
Ses amis l’appelaient simplement «le roquet». C'était un homme de main
efficace, mais ambitieux. Fils d'une famille d'immigrés, il était bien décidé à
se faire une place dans le milieu. Il avait rejoint le gang assez tôt, et avait su
se faire bien voir de René The Bulldog. Il avait navigué en eaux troubles,
trahissant le grand Mario à plusieurs reprises, en s'acoquinant avec des
bandes adverses. Il avait notamment suivi René lorsque celui-ci avait essayé
de doubler Mario, juste avant que ce dernier ne parvienne au pouvoir.
Flambeur, dépensier, le roquet aimait l’argent, les montres en or, la coke et
les filles faciles. Petit et agressif, il adorait se mettre en avant, et voir sa photo
en première page des magazines.
Malgré ses diverses trahisons, le grand Mario n'avait d'autre choix que de lui
pardonner. Car Mickey le roquet était efficace. Son goût du luxe l’amenait a
fréquenter les plus hautes sphères : les soirées branchées, le monde des
média, et les grands financiers internationaux. Il savait aussi se sortir des
plus mauvais pas, en employant parfois des méthodes complexes et
tortueuses. Il faillit néanmoins se faire griller à plusieurs reprises, notamment
au cours d'une sombre affaire financière. Un vaste scandale de ventes
d'armes, de corruption et de blanchiment d'argent au niveau international.
Plusieurs grands banquiers étaient impliqués dans l’histoire, dont un fut
retrouvé mort chez lui, criblé de balles.
Cette histoire faillit faire plonger Mickey pour de bon, car le grand Mario,
voyant là une occasion de se débarrasser de cet encombrant collaborateur,
n'hésita pas à sortir quelques dossiers. Faisant preuve d’une grande maîtrise,
Mickey parvint à retourner la situation à son avantage. La mort du banquier
fut mise sur le compte d'une maîtresse, et le reste de l'affaire fut noyé dans
une cacophonie de contre-accusations.
Fort de cette victoire, Mickey continua sur sa lancée, et parvint à prendre la
main. Il retourna la quasi intégralité du gang de Mario, et en prit le contrôle.
Bien décidé à devenir le nouveau parrain, il corrigea son image de tueur
hystérique et violent. Il mit un frein sa consommation de cocaïne, et se mit
aux tranquillisants. Ratissant large, il entreprit une inexorable ascension.
Lorsque le grand Mario décida de prendre une retraite bien méritée, il n’eut
d'autres choix que de confier les affaires à ce jeune plein de talents. Malgré
leur différents, Mickey lui rappelait sa propre jeunesse, et restait le mieux
placé pour confirmer la mainmise du gang sur la ville et étendre son influence.

La succession est en cours, le grand Mario brûle ses dossiers, et Mickey après
avoir fêté dignement sa victoire, s'apprête à le remplacer.
Mickey est en train de redistribuer les rôles au sein de son équipe. Il place des
hommes sûrs aux endroits stratégiques, n'hésitant pas à faire appel aux caïds
de différents gangs, sous contrôle bien sûr des anciens bras droits de Mario,
dont l’expérience et la connaissance des affaires vont lui permettre de
maintenir son empire. Ainsi, il vient de rappeler Undertaker J.P., «la
machine», de retour d'exil.
Afin d'éviter les problèmes qu'avait connus Mario au début de son règne, il a
entrepris un grand nettoyage, menaçant plus ou moins directement ceux qui
pourraient sortir des informations compromettantes.

Je fais partie de ceux-là. Je sais trop de choses sur eux, leurs méthodes et
leur passé. Je les attends. Ce soir je le sais, ils vont venir me chercher. Mickey
vient d’être nommé parrain.
J'entends des pas dans l'escalier. Le plus discrètement possible, j'ouvre le
tiroir de mon bureau, et j'en sors ce bon vieux revolver qui m'a si souvent
sauvé la vie.

On frappe à la porte.

Ils ne m’auront pas vivant…


Le grand Mario

René :
“The Bulldog”

“Undertaker”
J.P.

Mickey
la Terreur

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