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La troisième

LA

force

CITÉ

Un mouvement vieni de naître, destiné à servir de trait d'union entre des tendances convergentes. On verra que, sur le plan des réalisations politiques, il se rattache aux principes qu'on a com- mencé d'exposer ici. Nous donnons ci-dessous sa première déclara- tion. Pour tous renseignements, s'adresser à la Troisième Force, 110, rue de Sèvres Paris-VIl e .

LE BILAN DU CAPITALISME

Faillite. — Dix millions d'hommes tués dans la dernière guerre, cent milliards inscrits dans les budgets en prévision de la prochaine, des milliers de tonnes de blé, de café, de riz détruite pour maintenir la dictature des trafiquants, trente millions de chômeurs rejetés hors de la vie par un capitalisme qui essaie de s'alléger, trente millions de misères vivantes qui crient vainement après la justice, le capitalisme a vu grand :

voilà ses chiffres !

Mensonges. — « Crise ! Surproduction ! » s'écrient pour s'excuser les maîtres du régime. Il ont sacrifié les hommes à leur passion pour l'argent et ils cherchent aujourd'hui un mauvais alibi dans des explications techniques, oubliant que les peuples ne peuvent jamais accepter de souffrir qu'au service d'un idéal ! Mais leurs raisons mêmes sont inadmissibles. Que parlent-ils de SURPRODUCTION, quand il y a des hommes qui meurent de

faim

? TANT

QU'UN SEUL HOMME AURA FAIM,

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NOUS NE TOLé-

LA CITÉ

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SERONS PAS QU'ON PRONONCE CE MOT DEVANT NOUS. E t auss i tant qu'on dissimulera, pour la développer, l'unique et réelle surproduction du monde moderne : celle des engins de guerre.

Scandales. — Que les capitalistes disputent à leur guise des causes de leur perte ! Ils se savent eux-mêmes perdus : voilà notre première certitude dans la bataille qui s'engage et la preuve que nous n'avons pas souffert en vain. Les crises de croissance du capitalisme ne sont plus que de lointains sou- venirs ; vieilli, usé, rongé par les poisons qu'il a sécrétés lui- même , LE CAPITALISME EST ENTRÉ DANS LA PHASE DE SON AGO- NIE. Aux heures difficiles, les masques tombent. La « classe dirigeante » s'était déjà montrée incapable ; une série de scan- dales l'ont révélée moralement pourrie.

plus

menaçante, elle est commencée.

Quand

les maîtres

sont

discrédités,

la

révolution

n'est

LA CONQUÊTE ET L'ORGANISATION

DE L'ÉCONOMIE

Nous sommes les esclaves des puissances économiques.

Nul ne pourra contester à notre mouvement populaire la valeur de son programme, car le capitalisme nous l'a gravé sur le corps à coups de souffrances, sans se douter que chaque cicatrice est pour l'opprimé un perpétuel et irrécusable témoi- gnage de la justice de ses revendications. Ce sont les tyrans du monde moderne qui nous ont appris que leur règne était fondé sur leur puissance économique, maîtresse des gouver- nements ; ce sont eux qui ont démontré que, si une multitude appauvrie fait face à la fortune d'un petit nombre, il n'y a d'autre liberté que celle qu'a l'argent d'écraser les malheureux.

Nous payons les pertes des puissances économiques.

Et les grandes entreprises, refusant tout contrôle et toute participation en période de prospérité pour demander secours

à l'Etat dans les moments difficiles, appliquant la formule :

« Individualisation des bénéfices, socialisation des pertes », ont prouvé que la collectivisation leur était un correctif nécessaire.

toutes les

autres. Elle doit être notre premier objectif.

Collectivisation, et non pas collectivisme. — La collectivisation qui, sous ses formes diverses, n'est liée ni au marxisme, ni

à une forme particulière de gouvernement, n'est pas pour nous un idéal, mais le SEUL MOYEN PRATIQUE dont nous disposions

La

conquête de la puissance économique commande

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852 LES ÉVÉNEMENTS ET LES HOMMES

pour RÉSOUDRE LES DEUX PROBLEMES LES PLUS URGENTS : CELUI DE LA MISÈRE ET DE LA FAIM, qui n'est autre que le PROBLÈME DE LA JUSTICE SOCIALE exigeant une nouvelle répartition des richesses, et CELUI DE L'ORAGNISATION DE LA PRODUCTION ET DES MARCHÉS, qui consiste dans la substitution de l'économie organisée à l'économie anarchique. Nous collectiviserons donc dans toute la mesure nécessaire, qui sera vraisemblablement large, car les formes actuelles de la propriété tendent à faire prédominer son aspect social sur son aspect individuel, mais dans cette mesure seulement. Ainsi nous n'aurons pas besoin, comme certains marxistes, d'être infidèles à nos doctrines pour es mettre en accord avec la réalité.

Pour l'avènement d'un syndicalisme construcîif. — La création d'une économie nouvelle sera pour le peuple une tâche lourde. Il appartient tout spécialement aux syndicats de se préparer

à la remplir. Sans techniciens, sans travailleurs industriels et

agricoles capables d'organiser et de faire fonctionner le sys- tème avec des méthodes inédites, tout est perdu d'avance. LE

PEUPLE AURA L'AVENIR QUE SES ORGANISATIONS SYNDICALES LUI AURONT MÉRITÉ. Que le syndicalisme se consacre donc à la

mission qu'il nous doit à tous de remplir sans faiblesse : mis- sion révolutionnaire, d'où s'écarte parfois la C. G. T. par un réformisme d'autant plus vain que le capitalisme n'a plus rien

à donner, mais aussi, et par cela même, mission technique et

constructive que la C. G. T. U. finit par perdre de vue à force de se faire l'esclave d'un parti politique.

Nous devons tous travailler à la réalisation de l'unité syndicale

dan^ un esprit nouveau d'autonomie

et de création.

LES PROBLÈMES INTERNA TIONA UX

Le monde meurt de solutions de détail. — Des conquêtes éco- nomiques et sociales que nous avons indiquées dépendent toutes les solutions aux problèmes les plus graves du monde contemporain. Certains pays ont cherché dans la dictature politique un remède à leurs maux : il s'est révélé pire que le mal. Peu importe que les gouvernements changent si le capi- talisme subsiste. Toute solution politique est vouée à l'échec, car elle est une solution de détail et la nocivité du nationalisme vient de ce qu'il est, lui aussi, une de ces solutions de détail dont le monde meurt.

Notre

programme

porte en lui cette condition préalable de la

vérité

: il est un programme de reconstruction générale.

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LA CITÉ

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Les solutions politiques sont insuffisantes pour assurer la paix.— Ainsi prévenus, nous n avons pu nous étonner des inquié- tants échecs de la politique internationale et de cette Société des Nations qui n'est encore qu'une société des nationalismes, nouveau levier de commande entre les mains des puissances économiques. Non seulement l'organisme de Genève n'a pas rempli son rôle, mais il est ailé jusqu'ici à l'encontre des espérances qu'il avait fait naître : par une réaction excusable, mais dangereuse, les déceptions croissantes qu'il a causées aux peuples en ont rejeté certains dans la politique dite « de sécurité », d'autres dans celle du réarmement. Chaque groupe reproche à l'autre son attitude, sans voir qu elles sont toutes deux les aspects différents d'une même illusion : la croyance en l'efficacité de ses armes pour la défense de ses droits. Et comme cette croyance en sa supériorité devient commune aux deux adversaires, elle peut mener l'un d'eux à une de ces victoires qui saignent un peuple, mais elle n'en achemine aucun vers la paix.

pour

aucun une garantie de justice et de paix.

La seule forme réalisable et infaillible de « sécurité ». — A lui seul, cependant, le projet de désarmement ne rassurera pas certains peuples tant que chaque pays continuera de vivre dans un isolement plein de menaces et de mystères. Aussi, partisans

d e l a REVISION DES TRAITÉS e t d u DÉSARMEMENT GÉNÉRAL,

avons-nous soin de les lier à une nouvelle forme de « sécurité », repoussée et dissimulée jusqu'ici par les égoïsmes capitalistes :

celle qui résulte d'une ORGANISATION INTERNATIONALE DE LA PRODUCTION ET DES MARCHÉS. La guerre sera toujours possible tant qu'un pays produira,

à l'abri de ses barrières douanières, grâce à des industries arti-

ficiellement soutenues, tout ce dont il peut avoir besoin. L'inter- dépendance économique, au contraire, fera, d'une déclaration de guerre, un suicide.

Tant

que l'usage de la force est permis à tous, elle n'est

L'interdépendance

économique est l'unique garantie certaine de

la

paix.

Elle est aussi la condition du salut de l'Europe et constitue

à

ce titre une solution aussi réaliste qu'efficace. Libérée de ses

maîtres, le peuple français, qui tient en ses mains le sort com- mun de l'Europe, pourra entamer cette création, même si l'état présent a subsisté, car il est des solutions que la misère générale finit par imposer à tous : il l'achèvera en accord avec les autres peuples, à mesure que l'action révolutionnaire inter- nationale les aura libérés.

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854 LES ÉVÉNEMENTS ET LES HOMMES

L'ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE

Plus de classes sociales. — Ainsi seront terminées les tâches les plus urgentes : nous pourront avoir la certitude de ne pas être tués et de manger. Aux hommes que nous aurons sauvés, il convient de donner une société où ils puissent s'épanouir plei- nement. Nous voulons la suppression des classes sociales. Avec les transformations économiques, l'éducation la réalisera par une réforme plus complète de la pédagogie destinée à déceler les aptitudes des enfants, à les guider dans le choix d'une activité, à les mettre chacun à leur place, qu'elle soit humble ou élevée. Le même honneur doit revenir à tout homme qui remplit bien la tâche pour laquelle il est fait. La seule idée d'une aristocratie et de ses privilèges nous répugne : il faut des chefs, mais dési- gnés par leur mérite, toujours mêlés au peuple, et renouvelés sans cesse par ses apports. Chaque personne humaine a ses richesses ; la société doit lui donner les moyens de les rendre fécondes. Nous protégerons la famille qui aide à l'épanouissement de l'enfant, car nous repoussons comme le pire des esclavages la main-mise absolue de la société sur l'enfant. Nou ne voulons pas une fabrication en série de citoyens identiques, mais l'éclo- sion d'êtres qui grandissent librement, dans la précieuse diver- sité de leurs natures et dans la camaraderie que donne aux hommes le sentiment d'un même service et d'une égale dignité. Les garanties de la liberté. — C'est pour la sauvegarde de la liberté de chacun que nous séparerons l'organisation éducative de l'organisation politique. Nous devons en faire un pouvoir distinct. L'éducation est une tâche sacrée sur laquelle un con- trôle limité de l'Etat ne doit pouvoir s'exercer que s'il n'entraîne pas une contrainte morale. Le pouvoir économique devra être également autonome. Son organisation indépendante a pour fin de décharger l'homme du souci de la vie matérielle. Elle ne peut être laissée à la discrétion de la puissance politique qui pourrait s'en faire un dangereux instrument de pression et de dictature. Ne renou- velons pas à ce point de vue l'expérience soviétique.

Nous avons à créer cette chose inconnue • la démocratie. — Nous avons un régime parlementaire et non pas une démo- cratie. Nous devons détruire le parlementarisme. Son incapa- cité et sa corruption sont établies. Si l'organisation économique est appelée à subir une direction pourvue d'une large autorité,

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l'organisation politique de la démocratie, elle, cherchera avant tout la liberté. Elle doit réduire au minimum l'importance de l'Etat, rap- procher le pouvoir des citoyens, tenir le plus grand compte des activités locales et s'orienter, tant à l'intérieur d'un pays que pour l'ensemble des pays, vers des solutions fédéralistes.

LA

TROISIÈME FORCE

Notre programme le dit assez : Nous sommes des ennemis résolus du capitalisme, nous admettons la critique qu'en fait le marxisme, nous ne sommes pas marxistes. Nous sommes une force nouvelle, la troisième force, au-delà du capitalisme mourant et du marxisme repensé.

EN

DEHORS

DES

PARTIS

Nous n'avons pas le temps de créer un parti. Et nous n'avons pas envie d'ajouter une division à celles qui existent. La seule tâche qu'on puisse aujourd'hui se proposer utilement est de travailler à l'unité des forces populaires. À personne nous ne demandons de quitter, pour nous rejoindre, une formation politique. Mais nous voulons que tous nos amis viennent puiser chez nous une vigueur combat- tive qu'ils communiqueront à leurs camarades de parti, et qu'ils apprennent dans nos organisations à retrouver le contact avec les adhérents des partis voisins.

POUR U UNITÉ

Il faut retrouver l'unité qui existe nécessairement entre tous ceux qui ont faim et ceux qui se révoltent contre l'injustice, les uns et les autres des opprimés. Nous sommes une force jeune, que n'entravent ni les souvenirs irritants, ni les conflits d'amour-propre. Notre jeunesse est la première base de notre accord. Dans ce mouvement, qui doit s'organiser de façon à devenir une véritable préfiguration de la cité future, nous appelons toutes les forces populaires à se grouper pour les batailles prochaines et à se préparer méthodiquement à la reconstruction après la victoire.

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