Monsieur Yves Simon Monsieur Henri Tézenas du Montcel

Théorie de la firme et réforme de l'entreprise
In: Revue économique. Volume 28, n°3, 1977. pp. 321-351.

Résumé On sait depuis Karl Marx que l'appropriation des moyens de production a, en économie, un rôle central. Pouvant obéir à différentes modalités, elle exerce une influence variable sur la forme et le niveau des performances des entreprises. La théorie des droits de propriété permet d'étudier sur des bases homogènes les différents types d'organisation. De la firme capitaliste à la firme autogérée, une approche du comportement des managers est tentée. La nécessité d'aménager les droits pour qui prétend réformer l'entreprise apparaît ainsi clairement. Abstract Economic theory and reform of the firm a survey of property rights theory It is well known since K. Marx, that the appropriation of the means of production plays a capital part in economies. Though it may take different forms it has nevertheless a variable influence on the form and level of the firm performances. The property rights theory endbles the comparative study of different organisations and the analysis of the managerial behavior. The need to adapt the rigths to improve the firm appears therefore clearly.

Citer ce document / Cite this document : Simon Yves, du Montcel Henri Tézenas. Théorie de la firme et réforme de l'entreprise. In: Revue économique. Volume 28, n°3, 1977. pp. 321-351. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reco_0035-2764_1977_num_28_3_408326

THEORIE

DE

LA FIRME I/ENTREPRISE théorie

ET REFORME DE Revue de la des

droits de propriété

D, epuis que Karl Marx a tranché, peut-on revenir sur la question de la propriété des moyens de production ? On le sait, c'est leur appro priation privée qui fonde le capitalisme et son inégalité fondamentale. Elle est la source de l'exploitation, la clef unique et donc universelle des transformations de fond : il suffît d'abolir la propriété privée des moyens de production pour que le système économique accède à un stade supérieur d'organisation et d'efficacité sociale. Si le diagnostic sur le rôle central de l'appropriation est fondé, le pronostic sur l'unicité du moyen est douteux. Ceci pour au moins deux raisons. L'une est que ce qui est retiré au privé doit être affecté au public. Or ce dernier doit être défini précisément. Intuitivement, il apparaît que propriété d'État, propriété sociale, propriété commun autaire ne sont pas synonymes. Ces modes d'organisation ne peuvent être semblables ni dans leurs modalités de fonctionnement ni dans leurs performances. Ces différences méritent d'entrer dans le raison nement. La seconde raison est que l'exercice de l'autorité ne se superpose pas nécessairement autant à la personne des propriétaires que ne le constatait Karl Marx au vu des entreprises de son temps. La distance entre la propriété et le contrôle qui s'observe dans les grandes firmes capitalistes est peut être aussi le trait marquant de nombeuses orga nisations, dont les entreprises des divers systèmes socialistes. Revue Economique — N° 3, 1977 21

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REVUE ECONOMIQUE

Aborder cette vaste question sans schémas de référence condamner ait aux approximations idéologiques. Or, il est une théorie disponible pour le faire : la théorie des droits de propriété. Ses concepts, hypothès es et conclusions provisoires permettent de situer le débat à son vrai niveau, et de s'y livrer en des termes sinon neufs du moins clarifiants. La théorie des droits de propriété peut être considérée comme puissamment explicative. En effet : 1. Elle fournit une méthode d'analyse qui s'applique à différents types d'organisations quelle que soit la diversité de leurs caractéristiques (Furubotn et Pejovich, 1972). 2. Elle constitue un cadre général grâce auquel il est possible de réunir en un ensemble unifié une série d'analyses partielles et dis parates de l'entreprise. Elle généralise les modèles d'optimisation et permet d'analyser un plus grand nombre de données institutionnelles, en étendant le domaine d'application de la théorie de la production et de l'échange. Elle incorpore les effets de différentes structures de droits de pro priété sur le comportement humain (Pejovich, avril 1969) et met l'accent sur les interactions existant entre les structures institu tionnelles d'une part et les incitations économiques d'autre part.

3.

4.

Des affirmations aussi péremptoires méritent d'être justifiées. C'est ce que nous allons tenter de faire en nous centrant sur les problèmes d'entreprise.

I — LA THEORIE DES DROITS DE PROPRIETE ET LA THEORIE DE LA FIRME Après avoir défini le concept et résumé les hypothèses sur lesquelles il repose, nous présenterons une typologie sommaire des droits de propriété et expliciterons l'apparition de la firme. 1,1. La définition des droits de propriété Deux auteurs nous éclairent sur ce point. Pour le premier (Pejovich, avril 1969) « les droits de propriété ne sont pas des relations entre les hommes et les choses mais des relations codifiées entre les hommes et qui ont rapport à l'usage des choses ». Il distingue les droits absolus et les droits contractuels. Les premiers concernent tous les membres d'une communauté et leur sont oppo-

» 1. Les droits absolus déterminent la qualité et le contenu des accords contractuels. Les droits de propriété fixent la manière dont les individus peuvent tirer profit de certaines activités ou être pénalisés par elles.THEORIE DE LA FIRME 323 sables. Les agents économiques maximisent leur fonction d'utilité et sont motivés par la recherche de leur intérêt individuel quel que soit le système économique dans lequel ils opèrent. Pour H. Les droits contractuels ne concernent. mais pas n'importe quel bien. contraint par les droits absolus. Ces derniers ne pen vent être exécutoires que s'ils ne violent pas les droits. 1972). Le contenu des droits contractuels est. Leur but est d'harmoniser les intérêts différents des membres de la société par l'intermédiaire d'opérations d'échange. 1. Ils n'échoient et ne sont opposables qu'à certains membres d'une communauté. pas n'importe quel tort. c'est avoir l'accord des autres membres de la communauté pour agir d'une certaine manière et attendre de la société qu'elle interdise à autrui d'interférer avec ses propres activités. les coutumes et les mœurs d'une société. . que les parties impliquées. mais il est peut-être interdit de l'occire. Ils sont exécutoires et représentent des principes de comporte ment que toute personne doit observer. mais il peut lui être interdit de vendre une production endessous d'un prix plancher. Dans le même ordre d'idée. La reconnaissance de ces droits conduit à établir une relation assez étroite entre les droits de propriété et les externalités. Détenir des droits. Tout dépend de leur contenu : il est possible de nuire à un concurrent en produisant des biens de meilleure qualité que les siens. Les hypothèses La théorie des droits de propriété admet un certain nombre dTiypotèses (Furubotn et Pejovich. à la condition qu'elles ne soient pas prohibées. « les droits de propriété permettent aux individus de savoir a priori ce qu'ils peuvent raisonnablement espérer obtenir dans leurs rapports avec les autres membres de la communauté.2. absolus. Ils spécifient par conséquent qui doit payer pour modifier les actions d'autrui. Demsetz (1967). en d'autres termes. eux. quels que soient les droits de propriété dont ils disposent. un homme peut avoir la permission de tuer un intrus. « Les droits de propriété permettent à leur détenteur de faire du bien ou du tort aux autres membres de la société. Ces anticipations se matérialisent par les lois.

La maximisation du profit ou de la richesse n'est pas l'unique argu ment de la fonction d'utilité d'un agent économique. Typologie des droits de propriété A propos de l'entreprise. La propriété privée L'exclusivité absolue dans l'usage du bien et la possibilité de trans férer volontairement ce droit sont les caractéristiques qui définissent la propriété privée sur un bien. Ces hypothèses sont conformes aux développements de la théorie moderne de l'entreprise. REVUE ECONOMIQUE Tout individu poursuit ses propres objectifs. 5. Toute atténuation de la propriété privée affecte la valeur d'un bien pour son propriétaire et par conséquent les termes de son éventuel échange. Les uns et les autres présentent deux variantes selon qu'ils sont ou non atténués (Pejovich. 1972). En demeurant caricaturale. 1968). on distingue les droits de propriété privée et les droits de propriété publique.3. Outre les él éments financiers. cette typologie fait cepen dant apparaître l'essentiel. A. les conditions de travail. d'en chan ger la forme et la substance. 4. Il existe de nombeuses situa tions intermédiaires. 3. 1957). le temps libre pendant les heures de travail. 1971). 1. cette dernière comprend des éléments non monét aires tels que le loisir. . 1962 . Détenir un droit sur un actif permet d'utiliser cet actif. mais il est soumis à des contraintes imposées par la structure du système dans lequel il opère. Cette typologie est assez rudimentaire. 1961) et les coûts de transaction ne sont pas nuls (Demsetz. de transférer tous les droits sur cet actif par la vente. pour laquelle la firme est une organisation dont les membres recherchent leur propre intérêt (ils maximisent leur fonction d'utilité sous des contraintes imposées par les structures organisationnelles) et poursuivent une pluralité d'objectifs différenciés. de transférer certains droits sur cet actif par la location (Furubotn et Pejovich. Il y a beaucoup d'autres modalités d'atténuation de la propriété publique et privée que celles qui sont évoquées dans ce paragraphe. Les préférences d'un individu sont révélées par son comporte ment sur le marché. etc.324 2.. L'information n'est jamais parfaite (Stigler. Becker. (Alchian et Kessel.

Une tierce personne ne peut imposer les termes de l'échange. Les prescriptions légales d'une part. y compris le droit de transférer ces droits à d'autres personnes (Alchian-AILen.THEORIE DE LA FIRME 325 Cette propriété constitue un droit exclusif à utiliser ces actifs et seulement eux sous quelque forme que ce soit. Ces deux caractéristiques fondent l'appropriation privée des moyens de production. En particulier ses préférences pour le temps. L'étendue des échanges dépend de la quantité initiale de biens dé tenus par les individus et du taux marginal de substitution entre les biens propres à chaque individu. La propriété privée atténuée Les droits de propriété privée atténuée se distinguent des précé dents en ce que l'exclusivité et la transférabilité sont restreintes. Le processus d'allocation des ressources par le système capitaliste est d'autant plus efficace que les droits de propriété sont exclusifs et que leur transfert est peu onéreux. 1966). cha que individu est libre — sa fonction d'utilité. 3. Dans une société où la propriété privée règne sans entraves. 9). Le volume de la production est indépendant de la distribution des droits entre les individus tant que la distribution de la richesse n'affecte pas la demande de biens et services. réels et humains étant donnés — de convertir son revenu courant en actifs ou de vendre ses actifs sur le marché pour acquérir des revenus. B. chap. quand ce n'est pas le cas apparaissent des effets externes positifs ou négatifs. 2. on retrouve les propositions fondamentales de la théorie économique traditionnelle (Coase. 1960. . le profit pour les entreprises). Si on y ajoute le désir d'accumulation qui caractérise le comportement individuel moyen dans les sociétés industrielles. L'allocation des ressources est optimale tant que les individus détenant des droits maximisent leur fonction d'utilité (la consom mation pour les ménages. Si tous les coûts associés à l'usage d'un bien sont supportés par le détenteur de ces droits. il y a identité entre le coût social et le coût privé . financiers. ses préférences x et son évaluation de la valeur des actifs monétaires. Le transfert permet d'échanger les droits selon des termes et des conditions que seuls l'acheteur et le vendeur doivent approuver. 1972. L'exclusivité se manifeste également sous l'aspect du contrôle et constitue une composante essentielle du système éco nomique de la propriété privée. Demsetz. 1. les considérations pratiques ou cou1.

il est toujours possible de pro céder à une allocation optimale des ressources sur un marché quelle que soit la répartition des droits entre les différents individus (Coase. septembre 1969) : — Les biens appartiennent à la collectivité et les employés ont un droit d'usage sur les moyens de production. La propriété publique non atténuée Deux caractéristiques définissent la propriété publique. . Les employés et les managers ont le droit d'utiliser les actifs.4. Trois éléments la caractérisent (Pejovich. La propriété publique atténuée La propriété publique atténuée se distingue de la précédente en ce que les utilisateurs des biens peuvent s'approprier les profits dégagés par leur utilisation. à l'emploi. réduisent ou sup priment tout ou partie des droits de propriété privée. Il s'applique à quelques nuances près dans l'entreprise yougoslave. (Furubotn et Pejovich. il leur permet de prendre des décisions relatives à la production. D. Les unes et les autres modifient. mais ils n'ont pas la possi bilité de s'approprier les profits ni celle de vendre. à la détermination des salaires et à l'utilisation du revenu net de la firme dans le cadre des directives fixées par l'Etat. 1960). sont à l'origine de cette atténuation.326 REVUE ECONOMIQUE tumières d'autre part. L'apparition de la firme Quand les droits de propriété sont parfaitement délimités et quand il n'y a pas de coûts de transaction. 1. — La firme peut vendre et acheter les biens capitaux. Si elle liquide un actif de production à un prix inférieur à sa valeur comptable. Les employés et les managers n'ont qu'un droit d'usage sur les actifs appartenant à l'Etat. C. elle doit pro céder elle-même à une politique d'amortissement adéquate afin de maintenir la valeur comptable de ses actifs et réinvestir les produits de leur vente. Cette atténuation caractérise la' firme managériale. ou de changer la qualité des biens. L'actif appartient à l'Etat et non pas à des individus. — Le droit de gérer la firme appartient aux employés. Ces caractéristiques déterminent un droit que l'on appelle l'usu fruit. elle doit obligatoirement prélever sur les résultats d'exploitation l'équivalent de la moinsvalue et l'investir. 1972).

le système des prix n'est pas en mesure d'assu mer cette coordination : 1. En cas de contrats répétitifs entre les mêmes partenaires. 1967). Pour trois raisons. il est préférable de créer une organisation afin de réduire les coûts de transaction. 2. 1960 . Pourquoi y a-t-il avan tage à organiser les ressources à l'intérieur d'une organisation plutôt que de procéder à dés échanges grâce à un système de prix ? Pourquoi n'a-t-on pas fait confiance au marché ? Le marché échoue dans le processus d'allocation des ressources quand les coûts de transaction sont élevés. c'est-à-dire l'équivalent de 5 semaines de travail . Demsetz. Les biens n'ont pas toujours un prix révélé. l'util isation du marché n'est jamais gratuite et la mise au point d'un juste prix est une procédure longue et coûteuse. Une assemblée générale peut se réunir pour expliquer au contrevenant qu'il ne doit pas doubler le nombre de vaches sur le pré. C'est le cas lorsque l'un des co-contractants est incapable de pré ciser longtemps à l'avance la nature précise de l'utilisation qui sera faite d'un facteur de production dont il a besoin sur longue période. Si la propriété d'un champ est communale et que l'un des membres de la communauté villageoise fait paître soudain deux fois plus de bétail que ses concitoyens. Par conséquent. Force est alors d'avoir recours à des organisations dites « entreprises ». on peut se demander pourquoi des organisa tions procédant à cette allocation sont apparues. chacun d'eux subit un dommage de 1/99) et en tire un très gros avantage (double ment de son chiffre d'affaires). mais en fait personne n'a un intérêt vital à le faire (sa perte n'est que de 1/99) et cette procédure coûte cher (si la réunion dure 2 heures — ce qui est un strict minimum pour que chacun des orateurs présente son analyse du problème — ce sont 200 heures qui sont consommées. Le marché échoue également dans le processus d'allocation des ressources quand les droits de propriété ne sont pas parfaitement déli mités et qu'apparaissent des externalités (Coase. 3. il nuit légèrement à chacun des membres de la communauté (s'il y a 100 foyers dans le village. La mise en œuvre de contrats spécifiques ou la répétition de cont rats standardisés n'est pas gratuite et n'est pas toujours possible. Coase (1937) avança cette explication quand il montra qu'il est plus avantageux d'organiser les ressources à l'intérieur d'une entre prise que de procéder à des échanges continuels sur les marchés.THEORIE DE LA FIRME 327 Si l'échange de droits de propriété sur le marché permet l'allocation optimale des ressources.

Il est donc nécessaire de mettre au point un système de mesure des inputs et un système de récompenses. négociés sur des marchés moins imparfaits. en fait. Un individu ou une équipe dont les membres ont des coûts de transaction nuls et une information parfaite. mais le capitalisme est né en Angleterre du phénomène des enclosures. Cette émergence de la firme en tant qu'institution permettant de pallier le mauvais fonctionnement du marché ne peut conduire à une allocation optimale des ressources que s'il apparaît dans l'organisation un contrôleur doté d'un certain nombre de droits exclusifs et librement transférables 3. 4. 1972).328 REVUE ECONOMIQUE d'un individu). L'exemple peut faire sourire. il négociera. il est préférable d'at tribuer des droits de manière privative à chaque individu (création de la firme individuelle) et de permettre à celui qui est très intéressé par le champ (car il veut doubler son chiffre d'affaires) d'entrer en négo ciation avec chacun des 99 autres membres pour leur acheter le droit d'aller faire paître ses vaches 3. Pour éviter tous ces inconvénients. . L'efficacité de la production en équipe dépend de la possibilité de rémunérer ou de sanctionner ceux qui sont responsables des variations de la production sous peine que la productivité globale soit inférieure à celle qu'il est (potentiellement) possible d'atteindre. Cette autorité doit posséder un certain nombre de droits : — celui de recevoir le profit une fois que les différents inputs ont perçu leurs rémunérations fixées par les engagements contractuels préalables . La firme néo-classique est une organisation qui vise le profit max imum en réalisant une allocation optimale des ressources rares qu'elle engage dans le processus de production. Pour obtenir la plus grande efficacité possible. il faut qu'une autorité 4 ait le droit de mesurer la performance des membres de l'équipe et ne soit pas elle-même incitée à contribuer moins qu'elle ne le pourrait au processus productif. 3.5 jours par an. L'ensemble des facteurs complémentaires qui participe à la production apporte chacun une contribution qui n'est pas aisément isolable (Alchian et Demetz. Pour éviter des coûts de transaction trop élevés. On passe des droits de propriété privée sur des actifs physiques négociés sur des marchés imparfaits aux droits de propriété privée sur des actifs financiers (représentant des actifs physiques). La difficulté est de déterminer la productivité marginale de chacun des inputs qui coopèrent à la production. 2. avec un ou deux entre preneurs privés et réalisera une opération de fusion ou de concentrat ion (début du processus de croissance de la firme) 2.

les conditions techniques de fonctionnement inhérentes à l'organisation de grande dimension conduisent les managers à avoir des comportements non compatibles avec l'objectif de maximisation de la richesse de l'actionnaire (Monsen et Downs. — ceui de vendre les deux droits précédents. . Afin de les éviter. Toutefois. 1972). les propriétaires doivent mettre en place des systèmes de cont rôle.THEORIE DE LA FIRME 329 — celui de mettre fin à la participation au travail d'équipe ou de réviser les termes du contrat qui prévoyaient les conditions de par ticipation au travail commun . Ainsi. 1965). On assimile très souvent la firme néo-classique à l'entreprise indivi duelle dans laquelle l'entrepreneur-actionnaire exerce en même temps les fonctions de manager. Cette discipline est renforcée par la concurrence exercée par tous les individus qui. En fait. Il suffit pour cela qu'elles soient effectivement contrôlées par eux et que les manag erssoient incités à produire la plus grande valeur actualisée nette possible (Clarkson. 1972) et appointés en conséquence. les managers sont conduits à s'auto-contrôler et à agir dans l'intérêt des action naires. Leurs coûts (analogues aux coûts de transaction) peuvent cepen dant se révéler prohibitifs et supérieurs aux gains obtenus de la suppres sion des actions néfastes pour l'actionnaire. sont susceptibles de remplacer les managers en place. Elle permet également d'étudier les préalables à toute réforme de l'entreprise. il est parfaitement possible que les grandes firmes maximisent le profit des actionnaires. ** * La théorie des droits de propriété permet d'expliquer le comporte ment des managers selon les organisations auxquelles ils appartiennent. à l'intérieur de l'organisation. Pour éviter cet écueil. Les droits ainsi dégagés définissent l'entreprise capitaliste tradition nelle : nous l'appellerons la firme néo-classique (Alchian et Demsetz. il suffit de faire dépendre les salaires des managers des profits réalisés par l'entreprise et de les inciter à maximiser le profit en leur remet tantdes actions de la société (stock options).

discrimination dans le choix des coll aborateurs par rapport à la race. en fait. 1972 . les différences dans le comportement des dirigeants de la firme capitaliste managériale. à l'origine ethni que (Becker. Alchian. bureaux luxueux. 1969) : frais généraux importants. car les actionnaires ne peuvent revendiquer le supplé ment de profit créé et utilisé à leur avantage par les managers. à la religion. collègues agréables mais peu efficients. car l'atténua tion des droits des actionnaires conduit. Quand il est excessif. de l'entreprise soviétique ou de la firme autogérée sont des différences de degré et pas de nature. durée de travail réduite. conditions de travail moins astreignantes. L'objectif de cette limitation est de réduire le prix des services publics. il y a un accord tacite entre les managers et les organismes de contrôle pour élever les prix de vente.1. 11. mais la nature de leur pro duction conduit les pouvoirs publics à plafonner leur profit. L'objectif de la limitation des profits est de faire bénéficier les consommateurs d'un prix réduit dans la fourniture des services publics. En réalité. La firme dont le profit est réglementé Les services publics aux Etats-Unis sont le fait d'entreprises privées. au sexe. à une mauvaise gestion de la firme.II — LA THEORIE DES DROITS DE PROPRIETE ET LE COMPORTEMENT DES MANAGERS Dans la mesure où la propriété — qu'elle soit publique ou privée — est très atténuée. accroître le profit et le . La restriction du droit à disposer de la totalité des profits interdit aux actionnaires de s'opposer aux comportements qui viennent d'être décrits. Cette limitation n'atteint que très rarement son objectif. Les agences de contrôle ont les moyens de les contraindre à ne pas dépasser un « profit normal ». Les droits des propriétaires sont limités en ce sens qu'une contrainte externe réduit leurs possibilités de s'approprier la totalité du profit potentiel. salaires élevés. Les managers sont incités à développer ces com portements. les organismes gouverne mentaux obligent les firmes à baisser leur prix de vente. secrétaires nombreuses et charmantes. 1957). Les managers des firmes réglementées sont automatiquement inci tés à dépasser les limites qui leur sont fixées dès qu'ils peuvent sous traire le profit et l'accaparer en le transformant en coûts d'améliora tion de leurs conditions de vie et de travail (Furubotn et Pejovich. Elles appartiennent à leurs actionnaires.

La firme managériale Trois considérations y provoquent l'atténuation des droits de pro priété (Furubotn et Pejovich. Les objectifs des managers sont aussi divers que nombreux. 11. 1972 . Les organismes de contrôle n'ont aucun intérêt à s'opposer aux pratiques des managers. car les propriétaires-actionnaires ont un faible pouvoir de contrôle et de renvoi des managers. de conserver leur place. Le pouvoir discrétionnaire des managers est indéniable. Les dirigeants ont le souci.2. — la mise au pas des managers est sinon impossible du moins difficile et très coûteuse . Le résultat final est aux dépens des consommateurs. La structure hiérar chique des différents objectifs retenus est déterminée par leurs coûts différentiels. Leur importance relative n'est cependant pas fixée arbitrairement par eux seuls. La firme managériale diffère nettement de la firme néo-classique. car cela complique leurs tâches et de toute manière ils ne peuvent en tirer aucun avantage du fait qu'ils n'ont pas de droits sur les suppléments de bénéfices qui résul teraient de leurs interventions. lesquels dépendent d'une pluralité de facteurs : les contraintes organisationnelles notamment. 1972) : — le coût de détection par les actionnaires des pratiques discrétion naires des managers qui ne maximisent pas la valeur de la firme est très élevé . Ils paient les services publics à un prix plus élevé qu'ils ne le devraient. — la maximisation de la richesse des actionnaires est un objectif diffi cile à imposer aux managers. donc ils se doivent de satisfaire les actionnaires pour que ceux-ci ne vendent pas . Les managers privilégient les buts les moins difficiles à atteindre. et ces derniers substituent leurs propres objectifs à ceux des propriétaires (d'autant plus facilement que l'action nariat est dispersé). Chacun en poursuit simultanément plusieurs. 1972). Les droits des actionnaires sont donc limités (Furubotn et Pejovich.THEORIE DE LA FIRME 331 redistribuer sous forme d'un accroissement des coûts améliorant les conditions de travail. Les consé quences de cette atténuation de la propriété sont analogues à celles qui ont été dégagées dans le paragraphe précédent. Alchian et Demsetz. Ils les rangent dans l'ordre de leurs coûts de réalisation. mais on ne peut dire pour autant qu'il est absolu : trois facteurs le limitent : 1. mais elles pré sentent quelques spécificités qu'il est utile de préciser.

Dans les entreprises capitalistes. la menace d'OPA ou d'absorption se fait jour. Quand les managers peuvent mettre en œuvre des pratiques allant contre les intérêts des actionnaires. La rémunération globale des managers ne peut guère être supé rieure à celle des dirigeants de la firme néo-classique. divergences dont profitent les managers et dont pâtissent les actionnaires. A moins que dans le contrat liant les managers aux actionnaires. R. Pour l'entreprise et ses propriétaires. Elle comporte un risque d'éviction pour les managers. Alchian (1969) sous-entend qu'il s'agit beaucoup plus que d'une contrainte. Marris (1964. Dans ce cas. Les profits qu'ils ont contribué à créer ne leur appartiennent pas et ne leur sont pas distribués 6.332 REVUE ECONOMIQUE leurs actions. les conditions financières de leurs contrats tiennent compte de ces avantages non pécuniaires et sont ajustées en conséquence 5. mais leur situation financière n'est pas indépendante des résultats de leur gestion. 6. La place des composantes pécun iaires y est plus modeste au bénéfice de formes non monétaires. . Quand le prix des titres baisse. la concur rence que se font les managers pour obtenir des emplois dans les entreprises où les conditions de travail sont moins astreignantes réduit le montant de leur rémunération pécuniaire. les managers sont devenus des co-copriétaires. les managers ne reçoivent qu'une délégation d'autorité pour accroître la valeur des actifs détenus par les actionnaires. Elles se matérialisent simplement sous la forme de divergences dans les modalités d'application de la politique à mener . elle présente simplement une structure différente. Il n'a sans doute pas tort. les actionnaires se privent d'une 5. 2. Ces pratiques ne visent bien évidemment pas l'abus de biens sociaux. leur capacité à réaliser des profits accroît leur réputation et leur permet d'exiger des salaires plus élevés des actionnaires qui les emploient ou de ceux qui se proposent de le faire en les « débau chant ». Ils ne peuvent pas s'approprier cet accroissement de valeur et n'ont pas à supporter les pertes provenant d'une gestion défec tueuse. les coûts induits par ces formes de rémunération entraînent par substitution une réduction des paie ments monétaires. ces der niers n'aient consenti à faire participer les managers aux résultats de leurs actions et leurs décisions. Les managers ne participent pas aux profits. 3. Au contraire. En accordant des salaires élevés à des managers capables d'ac croître le revenu net de la firme. En outre. 1971) avait bien envisagé cet aspect du problème en affirmant que les managers maximisaient le taux de croi ssance de la firme sous une contrainte d'évaluation par le marché financier.

ils pourraient capitaliser les accroissements de revenu et utiliser les profits en dehors de l'organisation. . la hausse de certains coûts et la présence d'activités aberrantes ne sont qu'une manière détournée d'utiliser les profits. Le revenu net dégagé par les mutuelles ou les coopératives est exploité sous des formes différentes de celles qui apparaissent dans les firmes privées. les managers peuvent allouer les ressources à leur profit et utiliser les gains potentiels de manière à obtenir des avantages personnels non pécuniaires. Tel est le cas des universités. des hôpitaux. Il substitue des avantages non monét aires sur le lieu de travail aux accroissements de consommation privée réalisés en dehors de l'organisation. Evaluer les décisions des managers est une opération qui coûte très cher. d'une information rapide et peu coût euse. Toutes les organisations n'ayant pas le profit pour objectif sont confrontées au même problème. Si les coopérateurs pouvaient vendre leurs droits sur un marché financier. Il demeure que les salaires obtenus par les managers reflètent leur capacité (prouvée par l'expérience passée) à produire des profits.THEORIE DE LA FIRME 333 partie (de l'accroissement) des profits. 1969). Dans ces conditions. Ceci implique que les conséquences des décisions prises par les managers ne peuvent être capitalisées sur un marché financier. En aucun cas ce fait n'associe pour autant les managers aux profits et pertes (Alchian.3. Avoir une délégation pour créer des profits en faveur des actionnaires et participer à la répartition de ces profits sont deux choses nettement distinctes qu'il convient de considérer comme telles. au sens habituel du terme. où les actionnaires peuvent capitaliser leur richesse et en jouir en dehors de la firme. etc. des fondations. Cet accroissement des revenus non monétaires s'effectue au détriment des clients de la mutuelle et/ou des mutualistes et coopérateurs 7. Les mutuelles et les coopératives La caractéristique de ces organisations est de ne plus avoir de « propriétaires ». comme cela était le cas pour les organisations privées (Alchian et Demsetz. dans ces conditions. Ils ne peuvent donc traiter avec désinvolture l'objectif des actionnaires. 11. 7. des associations sportives. le coopérateur capte les profits par un accroissement de dépenses reliées à des activités de gestion. 1972). Dans les organisations sans but lucratif. Faute de pouvoir le faire. pouvant s'attribuer les gains nets et le profit. Les mutualistes et les coopérateurs ne dis posent pas.

Le gâchis de ressources. ils exploitent les possibilités qui leur sont offertes d'accaparer les profits en les transformant en dépenses qui maximisent leur fonction d'utilité et accroissent leur satisfaction. Leur comportement est similaire à celui des dirigeants des firmes dont le profit est réglementé et s'explique par la même atténuation de la propriété privée : personne n'a la possibilité de retirer les fonds investis et de vendre les titres représentant les parts de fondateur. faute de pouvoir être négociés.4. . 11. les coûts élevés et les activités inutiles que l'on rencontre dans les organismes sans but lucratif permettent d'accroître la satisfaction des managers. Les mutualistes et les coopérateurs pourraient bien évidemment contrôler les managers et leur interdire ce comportement. Dans la mesure où la propriété privée est plus atténuée que dans le cas de la firme managériale ou celui de la firme réglementée.334 REVUE ECONOMIQUE Ce qui est vrai des « propriétaires » l'est encore plus des managers. Quand les actifs de production. Ils ne signifient pas que les dirigeants des coopératives et mutuelles sont moins compétents que ceux des firmes privées. Alchian (septembre 1965) et Davies (1971) tirent de cette caractéristique deux conséquences. ne sont pas aliénables. 1. on doit s'attendre à ce que le comportement des dirigeants s'écarte encore plus de celui d'un manager opérant dans une firme néo-classique. Ceci provient du fait qu'ils ne sont pas obligés de réaliser un profit. il est beaucoup plus difficile aux entreprises de se spécialiser dans les activités où elles disposent d'un avantage comparatif. La firme publique L'entreprise publique se différencie de l'entreprise privée en ce que les propriétaires de la première ne peuvent vendre ou échanger leurs droits. ce que peut toujours faire l'actionnaire de la seconde même au prix d'une moins-value. Bien au contraire. ou les titres financiers représent atifs de ces biens. Les bu reaux spacieux et luxueux. Que les organismes sans but lucratif procurent les mêmes services que les entreprises privées à coût plus élevé et allouent leurs ressources disponibles de manière moins efficiente et sans chercher à en optimiser l'utilisation ne doit pas surprendre. mais ils ne le font pas car le coût du contrôle est très élevé et les gains qui en résulteraient ne pourraient être accaparés par eux. Un tel comportement s'explique par le fait que personne n'a de droits sur les économies qui pourraient être réalisées. les hôtesses agréables peuvent être plus facilement justifiés auprès des coopérateurs comme étant un meilleur service rendu à la clientèle.

il vend ses droits s'il estime qu'il peut. le renversement d'une majorité ne conduit pas automatiquement au remplacement des managers des firmes pu bliques. Comme le dirigeant de la firme privée. ses représentants en pratique — le seul moyen offert aux propriétaires est de modifier leurs votes lors des élections afin d'obtenir la nomination de nouveaux dirigeants plus compétents.THEORIE DE LA FIRME 335 2. 1972). obtenir un rendement plus élevé dans une autre entre prise. Les coûts de détection et d'élimination des managers incompétents de la firme publique sont beaucoup plus élevés. Par ailleurs. avril 1969). la volonté de remplacer les managers incomp étents constitue le plus souvent un argument insuffisant pour modifier le choix politique de nombreux électeurs. La détection et le remplacement d'un management inefficace sont beaucoup plus coûteux. Dans la mesure où les managers sont nommés par les propriétaires — le peuple en théorie. car les propriétaires de cette firme ne peuvent pas vendre leurs droits sur un marché finan cier. De ce fait. avec le même risque. la firme soviétique. Les relations qu'il entretient avec ses propriétaires (le peuple) et ses trustees (les autorités gouvernementales) sont iden tiques à celles du manager capitaliste avec les actionnaires privés (Furubotn et Pejovich. Elle ne peut que les utiliser pour une production planifiée. La détection et la suppression par le peuple et le gouvernement des pratiques discrétionnaires des managers sont longues et coûteuses. mais pas par elle. 11. La firme soviétique ne peut vendre. Le manager occupe.5. les biens capitaux appartiennent au peuple et le gouver nement agit comme un trustee du peuple. A défaut. Le management inefficace de la firme publique est donc part iculièrement bien protégé. une position similaire à celle de son homologue capitaliste. louer ou modifier la qualité des actifs qui sont en sa possession (Pejovich. Outre que le résultat demande beaucoup de temps et n'est pas certain. La firme socialiste En URSS. il maximise sa fonction d'utilité sous des contraintes techniques ou institutionnelles. longs et difficiles à réaliser dans le cas de la firme publique que dans celui de la firme privée (même lorsque cette dernière est contrôlée par des managers). car ils n'en tirent qu'un infime avantage. Quand un actionnaire constate qu'un dirigeant n'est pas compétent. dans. Il exerce les droit de pro priété en son nom. alloue aux entreprises les biens capitaux et les transfère d'une entreprise à l'autre. le manager soviétique est capa- . il peut tenter de le remplacer.

Ils se traduiront par des salaires plus élevés pendant la période où les employés restent dans la firme. ou le réinvestir pour accroître leurs revenus futurs. il n'est pas sanctionné (c'est le peuple qui subit les pertes). . avril 1969). en caisse d'épargne. Les droits sur les nouveaux actifs acquis par la firme se limitent à l'accroissement des profits induits par ces nou veaux investissements. La décision d'investir dans la firme est à tous égards irréversible. Le profit de la firme appartient aux employés. Cette structure de droits a deux conséquences majeures : 1. faute de marchés financiers. aliénables ou négociables. même si le sacrifice de sa consommation courante a permis de financer de nouveaux actifs. investissement en capital humain). car l'employé ne peut récupérer la valeur de son investissement. Il est par conséquent conduit à accumuler des excédents de ressources (Pejovich. il perd tous les droits sur les revenus provenant de l'accroissement du capital. de 23 % s'il compte y demeurer 5 ans . Quand un em ployé quitte la firme. le taux de rendement des investissements effectués à l'intérieur de la firme doit être supérieur à celui des actifs qui sont la propriété privée des employés (placements en banque. Ils peuvent le distribuer pour accroître leur consommation courante. L'entreprise peut vendre ses moyens de pro duction à une autre firme mais elle doit maintenir la valeur de son capital productif par une politique d'amortissement et d'autofinanc ement adéquate. La fime autogérée Dans ce type d'entreprise. de l'emploi et des salaires et de décider de l'utilisation du revenu de la firme. i) y a équivalence entre les deux possibilités que sont le placement en compte d'épargne au taux de 5 % et l'investissement dans l'entreprise quand le rendement de ce dernier est de 105 % si l'employé compte demeurer un an dans la firme . le conseil ouvrier est obligé de limiter les salaires pour acheter des biens d'investissement. Ce droit leur permet d'avoir la maîtrise de la production.336 REVUE ECONOMIQUE ble d'atténuer la propriété publique sur les actifs de la firme et d'utiliser les ressources qui lui sont confiées pour accroître sa satisfaction per sonnelle au détriment des objectifs des propriétaires. Furubotn et Pejovich (1970) établissent que pour le travailleur.6. les biens appartiennent à la collectivité et la gestion aux employés. Afin de compenser ces inconvénients. La conséquence est que le manager soviétique considère les moyens de production à sa disposition comme des réserves libres et gratuites. Ces droits ne sont pas cessibles. Dans cette deuxième hypothèse. 11. 2. Quand il a trop de biens capitaux.

1977 22 . de 13 % si c'est 10 ans et de 8 % si c'est 20 ans. Le premier compare les performances des orga nismes mutualistes et des entreprises capitalistes.) des sociétés par actions et des mutuelles ayant la même production. l'évolution de la part de marché. sinon la moins rentable serait conduite à disparaître. La coexistence sur un marché concurrentiel de deux catégories de firmes ayant des droits de propriété différents implique que la ren tabilité de ces deux types d'entreprises est identique. le second celles des entreprises privées et publiques. Spiller (1972) et Frech (1976) ont pour objectif de comparer les performances (appréciées par le taux de croissance des actifs. auxquelles nous renvoyons le lecteur pour une analyse exhaustive. Peu d'études mesurent l'influence exercée par le contenu de la propriété sur les performances des différentes organisations. mais elles sont très cohérentes dans leurs conclusions. Les vérifications empiriques L'analyse théorique établissant que les firmes publiques et les organisations sans but lucratif gèrent moins bien leurs ressources que les entreprises capitalistes est confirmée par différentes données empiriques. débouchent sur une conclusion indiscutable : la nature de la propriété influence de manière déterminante les performances des différentes organisations produisant un même output. L'enquête de Frech porte sur 12 sociétés capitalistes et 66 organismes n'ayant pas le profit pour objectif. L'écart entre les taux résulte des différences dans le contenu des droits de propriété. le montant des dépenses.THEORIE DE LA FIRME 337 de 19 % s'il espère y rester 6 ans . L'étude de Spiller porte sur un échantillon de 46 sociétés d'assurance (27 mutuelles et 19 sociétés par actions) qui opéraient dans l'Etat de New York entre 1952 et 1966. le montant du revenu brut. 11)7. Les études de Niçois (1976). cessibles pour les uns. Les plus im portantes compagnies américaines sont représentées dans l'échantillon et une majorité des 46 firmes retenues opèrent dans tous les Etats de l'Union. Deux groupes d'ana lyses sont à retenir. Quand deux catégories d'entre prisesn'ont pas la même efficacité et que l'une d'entre elles n'est pas éliminée.. Niçois a travaillé sur les savings and loans asso ciations américaines. le marché dans lequel elles évoluent est caractérisé par Revue Economique — Wa 3. Les firmes ayant le profit pour objectif sont beaucoup plus efficaces. etc. Ces études. inaliénables pour les autres. utilisant la même combi naison d'inputs et opérant sous des conditions d'exploitation et des contraintes similaires.

Les études de Davies (1971) et Clarkson (1971. Le terme peut choquer dans la mesure où il pourrait faire croire que tout accroissement des rémunérations non monétaires et toute amélioration des condi tions de travail sont par exemple considérés comme un gaspillage. le coût de la mise en œuvre d'activités qui réduisent la richesse de l'orga nisation est plus faible pour le manager d'une organisation sans but lucratif que pour le dirigeant d'une firme ayant pour objectif la maxi misation du profit. Il y a gaspillage dès que la rémunération monétaire et non monétaire d'un indi vidu ou d'une équipe est supérieure à la productivité marginale de l'individu ou de l'équipe. tout gaspillage 8 est durement ressenti par l'actionnaire et peut être facile8. Davies compare les performances des deux compagnies aérien nes intérieures australiennes. C'est à cette conclusion qu'aboutit Niçois quand il souligne que les mutuelles ne peuvent sur vivre qu'au prix d'une restriction de la concurrence. Leur statut est. Cette loi enseigne qu'un bien est d'autant plus demandé que son prix est faible.338 REVUE ECONOMIQUE d'importantes barrières à l'entrée ou une réglementation favorisant la catégorie d'entreprise la moins rentable. Conclusion Le comportement des managers dans les organisations dont les propriétaires ont des droits de plus en plus atténués résulte d'une simple application de la loi de l'offre et de la demande dans un contexte différent de celui des droits de propriété privée. les firmes privées sont plus efficaces que les firmes publiques et la nature différente des droits de propriété est la seule variable explicative des différences de productivité. transformation des mental ités). Leurs conclusions sont indéniables. 1972) comparent les performances des entreprises publiques et privées opérant sous les mêmes contraintes institutionnelles et produisant un output iden tique. Clarkson celles des hôpitaux publics et privés californiens. réformes politiques acceptées par la majorité. Par contre. . assimilable à celui des « vaches sacrées ». Cela ne veut pas dire que le gaspillage ne soit pas utile ou néces saire et qu'il n'y ait pas des raisons tout à fait légitimes pour le justifier (progrès social. dans ces conditions. Pour la firme publique ou pour l'organisation sans but lucratif. la perte subie par ces organisations n'a que peu d'effet sur la richesse de chaque propriétaire (52 millions de Français sont propriétaires de la RATP et la perte annuelle de cette firme ne repré sente que quelques centimes pour chaque citoyen). Or. Le terme peut choquer mais nous le maintenons car il n'implique aucun jugement de valeur. Il faut simplement comparer les coûts économiques aux avantages politiques de ce gaspillage en sachant cependant qu'il existe une contrainte absolue : tous les agents économiques ne peuvent durablement et simultanément dépenser plus qu'ils n'ont de ressources.

est de toute façon difficilement imputable à l'un ou l'autre des manag ers. Dans toutes les organisations dont les droits de pro priété sont atténués. contrainte d'équili brer son compte d'exploitation. Il existe — ceci est indéniable — des relations étroites entre la taille de la firme. le comportement de la firme privée managériale est — toutes choses égales par ailleurs — moins rigou reux.THEORIE DE LA FIRME 339 ment imputé au manager qui dirige une firme privée (sous la forme d'une réduction de salaire ou d'une élévation de la probabilité de per dre son emploi). . Par conséquent. pour un manager. que celui de la firme néo-classique et moins laxiste que celui de l'organisation dépourvue de propriétaires. le comportement de la firme publique. De la même manière. Ces derniers ont été privilégiés en tant que variable explicative du comportement de la firme et des managers dans la mesure où il semble bien établi qu'à taille et structures économiques données. le gaspillage. quand on raisonne uniquement par rapport à l'objectif de maxi misation de profit. Il se traduit très rarement par une réduction de salaire ou un ren voi. le coût d'un gaspillage de la r ichesse de l'organisation afin de maximiser sa propre fonction d'utilité au détriment de celle du propriétaire est faible. s'il est ressenti par les propriétaires. l'intensité de la concurrence et le contenu des droits de propriété. Sans doute l'atténuation des droits des propriétaires s'explique-t-elle aussi par la taille de la firme et par la structure du marché sur lequel elle évolue. Ceci explique que les managers demandent d'autant plus de rémunérations non pécuniaires que les droits de propriété sont atténués. est moins laxiste que celui des orga nismes n'ayant d'autres contraintes qu'un certain montant de dépenses à réaliser.

Le manager essayait en effet de convaincre les planificateurs de lui assigner un niveau de production aussi faible que possible afin de le réaliser plus facilement. Elle incitait les managers à faire preuve d'un comportement très critiquable (du point de vue de l'intérêt général et non pas du leur. 111. s'entouraient d'experts pour démontrer que les objectifs des managers n'étaient pas réalistes. les dirigeants n'étaient pas incités à dépasser les objectifs modestes qu'ils avaient réussi à tirer des planificateurs. Ceux-ci avaient d'autant plus ten dance à minimiser leurs objectifs que les planificateurs utilisaient les performances antérieures pour fixer les nouveaux objectifs de pro duction. La réforme Liberman La propriété publique non atténuée qui prévalait en URSS jusque dans la première moitié des années 60 conduisait à une mauvaise allocation des ressources. le manager soviétique considérait les moyens de production mis à sa disposition comme des réserves L'bres et gratuites et stockait des excédents de biens qui pouvaient lui être utiles pour les temps à venir où il serait difficile de se les procurer. C'est fort de ce constat que Pejovich (avril 1969) montrait quelles étaient les modifications des droits de propriété qui étaient requises pour que la réforme Liberman puisse véritablement s'appliquer en URSS faute de quoi elle serait un échec. Les planificateurs. La fixation des objectifs de production était une procédure longue. coûteuse et peu efficace. Pour sa part. Faute d'être sanctionné quand il procédait à une mauvaise utilisation des res sources. on peut dire que toute réforme écono mique est effective à partir du jour ou l'on modifie la structure des droits préexistants. . la réforme de l'entreprise française n'aura de sens — quelle que soit la réforme envisagée — que par une modification du contenu des droits de propriété.1. bien entendu) dans la gestion des moyens de production et la fixation des niveaux de production. de leur côté. De la même manière. A défaut. on ne procède qu'à des aménagements de détail sans véritable impact.Ill — THEORIE DES DROITS DE PROPRIETE ET REFORME DE L'ENTREPRISE S'il existe une relation entre la structure des droits de propriété et l'organisation de la production. De ce fait. la mise en application en Yougoslavie des réformes décidées en 1950-1951 ne fut possible que par une atténuation de la propriété publique décidée en 1953.

Cette réforme passait par un changement simultané des méthodes de planification et du comportement des manag ers. devaient être fonction de la rentabilité de la firme définie par le ratio profit global/stock de capital. En obligeant le manager à s'intéresser au niveau de rentabilité. il lui aurait donné. La réforme Liberman conduisait le manager soviétique à devenir très sensible au montant et à la qualité du stock de capital détenu par la firme . être appliquée (Pejovich. Le premier terme était de maintenir les droits existants. dans ces conditions. La modifi cation du comportement était également attendue d'un changement du système de récompenses. La réforme pouvait-elle. Le second était de modifier la nature de la propriété publique et d'accorder au manager un droit plus ou moins étendu sur la gestion des moyens de production. Si le gouvernement soviétique avait été vraiment désireux que le chef d'entreprise puisse avoir un nouveau comportement. avril 1969) ? Les autorités soviétiques étaient placées devant l'alternative sui vante. Certains managers pouvaient être de ce fait conduits à se débarrasser d'actifs que d'autres étaient prêts à acquérir. Les rémunérations. . la nature des techniques de production utilisées et le montant et la qualité des investissements. La conséquence ultime était alors l'échec de la réforme. ceci amenait par conséquent à une réévaluation et à une remise en cause des droits de propriété sur les moyens de production prévalant jusqu'alors en URSS. C'est le problème auquel le gouvernement yougoslave a dû faire face en décembre 1953. le pouvoir de contrôler la qualité des 9. ce qui avait pour conséquence de frustrer les managers en leur interdi sant de poursuivre les nouveaux objectifs. y compris la sécurité de l'emploi. la qualité et la quantité de main-d'œuvre employée. Le pro blème est que le contenu des droits et les relations de propriété existant en URSS interdisaient ces transferts entre entreprises. Le changement des méthodes devait se traduire par un renforce ment du contrôle étatique. la réforme Liberman le contraignait à prendre en considération le niveau des coûts et à ne pas détenir plus de capital que nécessaire. car le manager n'avait jusqu'alors qu'un droit d'usage 9. Ceci représent ait une modification profonde des droits de propriété. dans un premier temps.THEORIE DE LA FIRME 341 Le but de la réforme proposée par Liberman était d'assurer à l'économie soviétique une meilleure allocation et un usage plus eff icient de ses ressources rares. La modification du comportement des ma nagers était attendue de l'octroi d'une plus grande liberté leur permett ant d'innover et de choisir le niveau.

. la loi de 1953 contenait un changement important dans les relations de propriété.. un certain contrôle sur la formation nette du capital. au début des années 50. . La réforme yougoslave La Yougoslavie est le seul pays socialiste qui ait réformé. la loi sur la gestion du capital fixe par les entreprises.2. Les réformes annoncées par les deux lois de juillet 1950 sur la gestion de l'entreprise par le conseil ouvrier et de décembre 1951 sur la gestion planifiée de l'économie nationale ne furent effectivement mises en oeuvre que lorsque les autorités yougos lavespublièrent. Contribution décisive à la mise en place des réformes socioéconomiques annoncées en 1950-1951. Elle a permis à la firme yougoslave d'avoir le pouvoir et les moyens de poursuivre ses nouveaux objectifs. Il montre à quel point le gouvernement yougoslave hésita avant d'accepter les changements nécessaires dans les droits de propriété. droit plus impor tant que le droit d'usufruit. Par elle. il ne fallait pas s'attendre à ce que les objectifs de la réforme Liberman soient atteints. motivé par le profit. C'est cette loi qui donna à la firme un. dans un deuxième temps. son système économique sans avoir abandonné la planification centralisée. Mais il est intéressant de noter le décalage important qui s'est écoulé entre l'annonce des réformes (juillet 1950 et décembre 1951) et leur mise en œuvre (1953). il ne lui était pas possible de modifier le contenu des droits de propriété et d'autoriser le manager à utiliser les fonds d'amortissement comme il l'entendait. Ce n'était qu'un début. le gouvernement yougoslave renonçait au pouvoir de transférer les biens capitaux d'une entreprise à une autre. Les firmes eurent ainsi la possibilité d'un certain contrôle sur la production et la distr ibution des actifs. en décembre 1953. 111. Cette loi modifiait la propriété publique pour instaurer la propriété sociale. Tant que la loi sur la gestion du capital fixe par les entreprises ne fut pas promulguée. la réforme annoncée ne put être mise en application. Mais dans la mesure où il voulait maintenir une propriété publique non atténuée et contrôler étroit ement la production. puisqu'elle l'autorisa à vendre ses actifs. ce qui impliquait là également une modification des droits de propriété. A moins d'accepter l'évolution qui s'est produite en Yougoslavie et qui a conduit les firmes à exercer un contrôle sur leurs investissements nets. ce qui fut effectivement vérifié.342 REVUE ECONOMIQUE investissements de remplacement. aurait voulu avoir. Le manager soviétique.

il n'y a pas de changements fondamentaux. l'exten sion de la propriété publique est celui de l'inefficacité. La suppression . pour l'économie française. Dans bien des cas. pour les autres il ne semble pas que les modifications aient été substantielles. le comportement des firmes en serait sans doute très peu modifié. le pouvoir des managers s'est maintenu. Elles le sont égale ment pour ceux de l'opposition parlementaire. car on passe d'une propriété privée atténuée à une propriété publique qui serait tout aussi atténuée (l'exemple des banques natio nales est là pour nous le rappeler).THEORIE DE LA FIRME 343 De nombreuses autres mesures furent prises à partir de 1953. Peut-on dire que les nationalisations qui ont affecté. l'amé lioration des conditions de travail est davantage associée à l'existence d'un monopole de fait ou de droit qu'à une modification du statut de la propriété. mais à le réinvestir pour autofinancer les investissements. Cette politique permet d'élever le taux de croissance de la firme et de l'économie nationale. Ces dernières accentuent l'atténuation de la propriété sociale en permettant aux employés de la firme autogérée de s'approprier les profits. Mais l'importance de cette mesure est réduite. mais leur caractère exemplaire est plus restreint que celui des réformes économiques de 1965. ce qui rejoint les préoccupations des responsables gouvernementaux. ils remplacent les directives. qui prévoyaient certaines normes pour la distribution du revenu net de la firme. Ils ont un rôle important que certains pour raient trouver ambigu. La réforme de l'entreprise en France Toute réforme économique implique un ajustement dans le contenu des droits de propriété. les conditions de travail des managers et de l'e nsemble des salariés se sont améliorées.3. En incitant le conseil ouvrier à ne pas distribuer la totalité du profit sous formes de salaires. Les modifications sont réduites dans les projets gouvernementaux. Mais depuis cette réforme. plus de neuf entre prises aient profondément bouleversé la vie économique française ? Peut-on dire que la modification des droits de propriété à l'EDF et chez Renault ait transformé le comportement et les décisions de ces firmes ? Pour celles qui ne sont pas soumises à la concurrence interne ou internationale. abolies en 1965. A cet égard. Quand il est question de réformer l'entreprise. 111. Le Programme Com mun de l'Union de la Gauche prévoit de modifier immédiatement les droits de propriété sur neuf grandes entreprises industrielles et l'e nsemble des banques privées. Dans les faits. il faut donc regarder ce que ces réformes impliquent de ce côté. Le risque qu'implique à terme. entre 1944 et 1946.

la propriété et la responsabilité (Bloch-Lainé. apparaîtrait une organisation économique assez originale. elle ne manquerait pas de bouleverser bien des concept ions. Faute de pouvoir établir facilement le mécanisme concurrentiel sur le marché des produits (est-ce possible et est-ce souhaitable ?). Cette loi est celle du 4 janvier 1973. En répartissant tous les titres et non plus seulement 25 % à l'ensemble des salariés de la firme publique et en restreignant les négociations à eux seuls ou à d'autres firmes contrôlées par les salariés. Au cune expropriation ou dissociation ne peut les faire disparaître. d'autant plus capables d'appré cier la gestion des managers qu'ils sont présents sur le lieu de travail (caractéristique essentielle de la firme yougoslave) et ses titres feraient l'objet de transactions sur un marché financier (caractéristique essent ielle de la firme capitaliste la plus évoluée). CONCLUSION La théorie des droits de propriété permet de faire apparaître clair ement que les relations entre l'autorité. il existe là un moyen permettant d'apprécier la qualité de la gestion des dirigeants des firmes publiques au même titre qu'est évaluée celle des managers des firmes privées. il faudrait inter venir par les marchés financiers.344 REVUE ECONOMIQUE des marchés et de la concurrence risquerait de généraliser les com portements caractéristiques de la firme réglementée ou de l'organisation n'ayant pas le profit pour objectif décrits précédemment. 1976) sont les traits communs à toute organisation. Dans la mesure où les titres sont négociables sur le marché financier. Solution fantaisiste ? Ce n'est pas évident. Elle autorise les banques et les entreprises nationales d'assurance à distribuer des actions à leurs personnels dans la limite d'un quart du capital. Henbi TEZENAS DU MONTCEL Yves SIMON . Elle serait la propriété des travailleurs. Une loi récente n'a pas reçu en effet toute l'attention qu'elle méritait et pourtant si la logique qui la sous-entend était conduite à son terme.

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