Marc Chopplet

Du mode d'existence des objets génétiques
In: Quaderni. N. 11, Automne 1990. Les objets génétiques. pp. 9-23.

Citer ce document / Cite this document : Chopplet Marc. Du mode d'existence des objets génétiques. In: Quaderni. N. 11, Automne 1990. Les objets génétiques. pp. 923. doi : 10.3406/quad.1990.1299 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/quad_0987-1381_1990_num_11_1_1299

. Leeuwenhoek (1674) s'intéresse lui plus directement au QUADERNI N 1 1 -AUTOMNE 1990 V DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES . Hippocrate. sommet de l'arbre phylogénétique et de laisser une marge de liberté à la sponta néitéde la création divine. Cette attitude est ? symptomatique : la cellule est considérée dès le début comme une caractéristique des "tissus" et non comme un élément * essentiel des organismes.MARC CHOPPLET DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES L ongtemps loin derrière parent la médecine pauvre de et le la puissant science. ont conduit à cette situation. Les trois étapes d'une révolution. On a pu parler avec elle de l'avènement d'une civilisation du gène7.) des matériaux examinés. la cellule est tout d'abord une curiosité. de la cellule puis des "microb es". Découverte en 1667 à * Londres par Hooke. Son "inventeur" ne s'y intéresse que pour expliquer certaines propriétés physiques (légèreté.. Trois événements. en particulier. surveillée de près par une église inquiète d'établir l'homme au . Le premier événement est celui de la découverte de l'extrêmement petit et. encadrée par la botanique et la zoologie. la biologie s'annonce aujourd'hui comme une des sciences phares du XXIè siècle. appuyés sur des siè cles d'observations et de mise en forme théoriques. souplesse.

de donner naissance à la théorie cellulaire. à la lumière de découvertes récentes. Il ne clôt que très partiellement le débat de la génération spontanée et des théories de la préformation qui agita la fin du XVIIIè siècle et le début du XlXè. microzoaires et autres microphytes. Cette théorie mettra de nombreuses années à s'imposer. la manière d'atténuer leur virulence.AUTOMNE 1990 10 processus industriels. de les cultiver. d'une "substance" au sein du noyau de la cellule qui ne sera identifiée que bien plus tard comme l'acide désoxyribonucléique (ADN). des infusoires. De ces recherches sur la cellule naîtra... des spermatozoïdes. et pour clore des discussions interminables sur les animalcules. Le second grand événement qui prépare le développement des technologies du vivant que nous connaissons est celui de l'application de la notion de programme à la génétique et la détermination des outils mis en oeuvre par le vivant pour assurer la transmission de ce programme et la production des protéines nécesDU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES . sur celle du cytoplasme (Dujardin) avant. en 1835. Il faut attendre que l'intérêt se déplace de la paroi au con tenu cellulaire pour que la découverte de la cellule débouche en 1831 sur l'identification du noyau (Brown) puis. sur l'emboîtement des germes4.vivant en décrivant et dessinant avec une grande précision.. et des globules rouges. compte tenu du microscope très simple qu'il utilise. la découverte par Friederich Miescher.. En 1878. La cellule devient seulement alors le support des activités métaboliques des êtres vivants. un terme générique est proposé pour rendre compte de cette réalité de l'infiniment petit. sur l'influence du "terrain" sur lequel ils vont exercer leur activité. dans les années 1840. Le second volet de la conquête de l'infiniment petit est celui de l'identif ication du "microbe" et de l'établissement d'une théorie scientifique permettant d'en comprendre les modes de reproduction et de l'utiliser dans des QUADERNI ^ll . en 1869. Ils ouvrent la voie au développement d'une industrie du vivant.Canguilhem2. et ouvre la porte à d'autres débats sur le caractère pathogène des "microbes". avec notamment les travaux de Schwann. Ce terme est "microbe". deux siècles après la description par Leeuwenhoek des "petits animaux" qu'il voyait grâce à son microscope rudimentaire5 et au moment où la théorie cellulaire semble sur le point de triompher. Ses observations ne sont source pourtant que d'étonnement et d'émerveillement. surmont ant de nombreux obstacles épistémologiques bien mis en lumière par G.

de manière univoque. Si l'approche réductionniste a permis des avancées essentielles. DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES . L'utilisation qu'il fait des mathématiques pour déterminer la fréquence d'appari tion de certains traits phénotypiques (couleur. La première approche s'intéresse plus particulièr ement à l'histoire du programme et aux lois qui régissent ses changements. chaque fois. Watson et Wilkins en 1955.. les modes de fonctionnement des macromolécules organiques et l'analyse de la fonction. ne serait-ce que par les questions scientifiques que posent la "reconstruction" du vivant. au plan de la recherche.AUTOMNE 1990 11 pement complet d'un système biologique à partir de son programme génétique. vie. à un microorganisme particulier : le bacte riophage. une approche "réductionniste" mettant l'accent sur la cellule. la molécule. Cette application de la notion de programme au vivant est passée par des étapes importantes. Dans les années 1960. en 1961. et l'élucidation de la signification de toutes les combinaisons du code généti que en 1963 qui. à une fonction. et en particulier à un virus bactérien susceptible d'exister sous deux états distincts (reproduction normale / lysogénie ou parasitisme) qui va devenir un modèle pour comprendre le QUADERNI Nil . le gène et cherchant à faire correspondre. celle de l'ARN messa ger par Gros.. spécifient plus précisément le mode de fonc tionnement et les mécanismes de régula tion du programme génétique. Les travaux de Mendel sur le pois sont. aspect. Cette notion de programme appliquée au vivant recouvre pourtant deux réali tés j différentes. En particulier. à sa logique et à » son i fonctionnement même. ou deux angles d'approche de la biologie explicités de manière très claire par François Jacob dans la "logique du vivant"5 : une approche "évolutionniste" préoccupée des interactions entre organismes et de leurs comportements au sein > de systèmes écologiques .) est essentielle et conduit à l'élaboration d'une loi de distribution soumettant l'hérédité à la prévision numérique. Monod et Jacob.saires à sa survie. d'une certaine manière les précurseurs de ces analyses de l'hérédité en terme de programme. ou un ensemble de gènes. quatre vingt cinq ans après l'apparition du terme "microbe". et en particulier l'idée qu'il est possible de "programmer" la . l'approche évolutionniste retrouve peut-être aujourd'hui quelques unes de ses raisons d'être. depuis une quarantaine d'années. par la découverte de la structure en double hélice de l'ADN par Crick. La seconde à la structure du programme. on s'intéresse. un gène.

ensuite de l'exploiter. de "purification" d'un gène précis "mélangé" dans la nature avec des milliers d'autres sont ici essent ielles. Les techniques de clonage. mais ouvrent la voie à une intervention directe de l'homme dans le programme génétique d'espèces vivantes. Cohen et Boyer en introduisant un fragment de gène étranger dans Escherichia Coli en 1973 réalisent non seulement un exploit technologique. de chimères. toutefois » réside plus particu lièrement dans l'unicité du gène inséré.. celui de la production d'objets "nouveaux". et un seul. exagérément optimistes ou catastrophistes.quelque chose qui "n'existait" pas car non perçu. Il est la tentative de reproduction -de production.AUTOMNE 1990 .de la nature dans le milieu fermé du laboratoire. est au centre des discussions. quinze ans après ces premiers résultats. et après beaucoup de discours enflammés ou sceptiques. celui de l'émergence d'un champ scientifique nouveau explorant un objet nouveau (les composés élémentair es de la matière vivante) . En ce sens ce troisième événement est essentiellement technologique . un niveau technologique. au plan théorique. c'est à dire de séparation. Une bactérie. à DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES QUADERNI N*ll. à en entrevoir l'impact réel. celui de l'infiniment petit et la mise en oeuvre de concepts permettant tout d'abord d'en rendre compte. Plus que l'insertion d'un gène étranger dans une bactérie. Ce processus d'objectivation du vivant se déploie à trois niveaux : un niveau de connaissance. et non plus seulement une observation scientifique ou techno logique. moins importante que le champ ouvert par la possibilité de sélec tionner un gène.de connaissance. une intervention techno logique. vivant dans l'intestin de l'homme. et de l'amplifier avant de l'insérer. . de travail. On commence aujourd'hui à peine. d'intervention sur le vivant. de culture. non connu. non susceptible d'être atteint et transformé. Ils vont transformer en objet .. l'émergence du génie génétique ouvre. la voie au développement d'une ingénierie nouvelle.Le troisième événement est opératoire. l'exploit technolo gique . La technique de "soudure" géné tique passe d'une certaine manière au second plan. et à proprement parler révolutionnaire. Alors que jusqu'à présent l'homme 12 devait suivre pour améliorer les plantes ou les animaux une longue chaîne de sélections successives. Le devenir objet du vivant Ces trois événements ne sont pas simplement la découverte d'un nouveau champ. Escherichia Coli.

de ce "nouveau" vivant dévoilé par la science et la technologie. les remodèle. celui du bouleversement d'un champ de référence formant le socle de représentations sociales. de reproduction. La connaissance du sujet en temps qu'objet rebondit sur ce sujet même et ne peut laisser sa constitution. comme objet de représentation et comme objet culturel.. appelle à leur relecture et à leur transformation de manière à constituer les modes mêmes d'approp riation.. il était plus aisé de percevoir chez "l'animalcule" les mêmes éléments de protection ou de locomotion que chez les organismes visibles à l'oeil nu.à partir de trois concepts clés qui nous semblent délimiter le champ des questions.. DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES . les connaissances biologi queset biotechnologiques * nouvelles interpellent ces relations à deux niveaux que l'on ne peut tenir totalement séparés. que de concevoir des microorganismes ayant des systèmes propres de régulation. une "civilisation" à proprement parler. De nombreuses questions se trouvent posées et on pourrait s'épuiser à en faire la liste et à essayer d'y répondre. Elle interpelle des catégories anciennes. Les questions éthiques que soulèvent aujourd'hui le déploiement des technologies du vivant marquent la difficulté à gérer les possi bilités nouvelles offertes et à intégrer dans les représentations les consé quences extrêmes de l'objectivisation du vivant. de celle enfin de la cohérence. nous semble ici en train d'émerger. Il s'agit de la question de la maîtrise. etc. ses modes de régulations totalement identiques à ce qu'ils étaient. Si la connaissance est une forme parti culière de relations entre organisme et environnement. de celle de la finalité. de locomotion. Les obstacles épistémologiques surmont és par les théories biologiques pour s'imposer soulignent les difficultés de constitution de ce nouveau champ de connaissances. Il était plus aisé de percevoir la cellule comme un consti tuant des tissus organiques que de l'ind ividualiser et d'y voir une sorte d'usine biochimique assurant de multiples fonctions physiologiques . sa forme. Nous chercherons quant à ? nous à QUADERNI AMI -AUTOMNE 1990 13 éclairer le problème -ou les problèmes posés. Une configuration culturelle nouvelle. et qui sont la face cachée. son identité. un niveau culturel enfin.partir d'éléments recombinés . politiques. la pierre d'achoppement actuelle d'une réflexion sur le vivant aux prises avec la technologie. écono miques.

par exemple. Les questions qu'elle suscite sont dès lors très souvent les suivantes : cette maîtrise est-elle complète ? Quels sont. maîtrise de l'héré dité. Le "microbe" est domesticable et une véritable stratégie microbienne -et non plus simplement anti-microbienne. La maîtrise s'oppose généralement. encore très largement répandue. Dans le processus de "possession de la nature" le contrôle était moins essentiel que la saisie.. amputation. pour la canaliser.AUTOMNE 1990 14 nature. du détournement "brutal".maîtrise du système nerveux et du cerveau. celui de "concurrence vitale" entre "microbes" et donc l'idée d'un équilibre microbien. comme la pasteurisation. le gradient de la maîtrise scientifique et technologique. Cette attitude vis à vis de la nature. Le dialogue avec la nature était celui du tout ou rien : domestication ou destruction. ligature. sociales.. la découverte des antibiotiques (Flemming découvre la pénicilline en 1927). Elle est une victoire sur les contraintes que la nature impose aux espèces : maîtrise de la reproduction. notamment dans les pays en développement. était en partie liée à la perception d'une nature potentiellement dangereuse dont il fallait se méfier. le déplacement de l'accent de la maîtrise scientifique et technolo gique sur des contraintes naturelles vers la maîtrise des retombées multiples économiques. repré sentatives. Cette capture était de l'ordre de la ruse.de cette maîtrise même.. à la contrainte. ou quels peuvent être les effets de cette "maîtrise" nouvelle ? Quels dangers risque-t-elle de générer ? Cette approche cherchant à évaluer. en particulier.. sont significatifs de la recherche de moyens de lutte contre les "microbes". le rapt de la QUADERNI N*11. hybridation. un pathogène dont il faut se débarrasser. quasiment statistiquement. La vaccination. Pour le XlXè siècle. politiques. culturelles.Le retournement du concept de maîtrise. ou de l'ordre de la violence. marcottage. Il ne s'agit plus de composer avec les microorgaOU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES . la capture. un nouveau concept émerge . Avec le début du XXè siècle et. dans les discours sur les sciences et technol ogiesdu vivant. le microbe est un agent nuisible. ne rend compte qu'imparfaitement d'un mouvement plus profond : celui préc isément du renversement des termes de la maîtrise.. de la mise au point d'outils et de méthodes pour piéger la nature.est possible. ne parvient qu'imparfaitement à cerner. La perspective ouverte par la biologie moléculaire est différente. Renversement radical qu'une analyse de l'impact de la technologie.

AUTOMNE 1990 15 l'homme non seulement reste mystérieuse mais devient problématique. produit: un "sujet" instable. obscures. Si la nature.de redessiner. dans la seconde topique. lutte entre Eros et Thanatos. . En ce sens il ne s'agit plus de "ravir" cette nature.dans la conception de la psyché conduit à envisager le moi à partir d'une énergétique comme un système de forces soumis lui-même à des forces extérieures. De le déprogrammer et de le reprogrammer pour orienter son action dans de nouvelles directions. modèle mécaniste . redesigner ce microrganisme. avant. physiques ou sociales*. d'une certaine manière. à son enviro nnement et à la nature. transparente. réper toriée -encore incomplètement il est vrai. celui du refoulement.nismes mais éventuellement -et au prix d'un travail et d'investissements finan ciers très importants. d'une structuration de l'individu en fonction d'un passé plus ou moins refoulé. fondamentalement inquiet. . la "nature" de QUADERNI Nil . de maîtriser un ensemble complexe d'interactions systémiques. ne servirait à rien! DU MODE DEXGTENCE DES OBJETS GENETIQUES .). a fait place à une nature domest iquée. Or ce "démiurge" humain est rien moins que fiable. L'introduction d'un . voire cartographiée au niveau de sa réalité génétique.. Il s'agit moins de maîtriser la nature que le travail de l'homme sur celle-ci.. dispensatrice de richesses. La maîtrise de la nature a fait place -ou a rejoint. Globalement on pourrait dire que l'on est passé d'une grande méfiance vis à vis de la nature à une méfiance vis à vis de l'homme dans ses relations aux autres. de faire jouer un rôle majeur à des forces complexes (pulsion de mort. . classifiée. La mort du sujet est dès lors annoncée. habitée par des puissances chthoniennes mystérieuses et prodigues. intériorisation de normes sociales -. surmoi parental. maternelles et redoutables des Grecs. et de principes directeurs . Freud a mis en évidence ces différents niveaux de conscience fonctionnant sous la loi d'un principe régulateur.. Cette mise à nu de pulsions contradictoires.le besoin de "maîtriser" ou contrôler le "démiurge" humain.compulsion de répétition. de la "remonter" et donc de contrôler les feed-back possibles. La connaissance i même que nous commençons à avoir de l'homme au plan génétique ne laisse d'apporter des informations étranges que l'on ne sait encore interprêter : 90% de l'ADN du génome humain f ne coderait \ pour aucune opération biochimique assurant la vie cellulaire c et. mais de la reconstruire.

lorsque l'utilisation de cette technique se révèle plus rentable économiquement que la QUADERNI ATM . sans fondement car sans objet réel. C'est que derrière la question de la maîtrise autre DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES . dans une large mesure. de même que l'utilisation actuelle des biotechnologies dans l'indust rie. permet l'obtention d'un produit ne présentant pas certains inconvénients reconnus dans d'autres produits. animaux. plus rapide. des groupes de pression écologiques. Lorsque l'OCDE en 1987 fait le constat qu'au delà des réglementations et des contrôles "normaux" la nécessité d'un contrôle nouveau ou différent n'apparait pas. des débats scientifiques mêmes. colosse aux pieds d'argile. Le "redesign" de la nature n'est. au coeur des débats. et sur lui-même et ses semblables ? Le sujet du Cogito cartésien disparaissant au moment où s'achève son projet il ne reste aux consciences malheureuses que la crainte du vide où les laisse sa mort. même le plus infime.AUTOMNE 1990 16 voie de synthèse.Ce sujet. miné de l'intérieur. il est vrai. ou une manière de pousser à son terme les conséquences des recherches et des résultats scientifiques et technologiques enregistrés. n'envisagent que la production à grande échelle de substances spécifiques à partir d'un gène. et encore. simplement. ou d'un cocktail de gènes déterminés. Les premières recombinaisons génétiques. d'une certaine manière. En maîtrisant la nature c'est à sa propre nature que le sujet ne peut peut-être plus se fier. Les difficultés rencontrées à faire transiter les gènes d'une espèce à une autre limitent les expérimentations tout autant que les prises de position éthiques. Le "redesign" actuel de la nature reste. plantes. Et pourtant la question de la maîtrise est. ou. ignorant en grande partie les pulsion qui l'habitent quel crédit peut-on lui accorder ? Quelle maîtrise sur lui-même peut-on lui reconnaitre alors même que les outils dont il dispose lui permettent une inte rvention toujours plus directe sur son environnement. inactuelle. que ce soit au sein des comités d'éthique. versatile. extrêmement modeste et limité. homme même) comme objet et comme artefact. En ce sens également la question de la maîtrise est. en perman ence. qu'une fantasmagorie. en ce sens. Carrefour terrible où la mort du sujet annoncée par la philoso phie occidentale croise et s'unit à la production du vivant (microorganismes. elle reconnait explicitement que le risque biotechnologique potentiel s'il existe se trouve contrôlé par les outils dont disposent les sociétés industrialisées.

considère que l'on "présumer ait trop de soi-même si on entreprenait de connaître la fin que Dieu s'est proposée en créant le monde8. autre chose comme un sens de l'histoire. si souvent évoquée par les Comités d'Ethique . comme une dualité (une dialectique) maître/esclave qui structure nos mentalités et nos comport ements.ambiguës dans une large mesure . comme le constat de la mort du sujet et d'une crise capitale nous renvoyant à une nouvelle représentation de l'homme et de la nature. La question du respect. évacuant du coup de î la "création" tout finalisme et tout déterminisme. La question des fins. remarquant que la "capacité de notre esprit est fort médiocre". des . Les sciences de la vie en révélant que la fameuse évolution qui place l'homme tout en haut de l'arbre phylogénétique est due au hasard des mutations. et fait écho à la méthode heuristique de la philosophie cartésienne qui.respect des morts. face à la mort du sujet. de la vie. dans ce cadre. et que ces mutations se poursuivent de manière continue. de l'identité des individus . transportant d'organismes à organismes. Cette évacuation des fins trouve ses lointaines origines.que la technologie suscite. d'une certaine manière. le patrimoine génétique. sur lequel on peut certes philosopher mais qui est comme le signe même d'une absence de finalité. informations génétiques qui en modifieront . plus uniquement de maîtrise de processus complexes qui requérerait une réponse technologique à un problème technologique mais de la perdurance de schémas « de pensées structurant en profondeur un ensemble de données et déterminant les types même d'interro gationset de réponses . en i permanence. ici. Il ne s'agit. se donne comme un fait. Plus encore que la question de la maîtrise. le combat d'arrière garde du sujet en même temps que la .est. celle de la finalité semble inactuelle. d'aucun système de valeur en particulier". L'esprit se montrant incapable de comprendre les causes finales il lui reste comme 17 DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES QUADERNI Nil -AUTOMNE 1990 .pierre d'achoppement de la question de la maîtrise. d'aucune philosophie. ne parvient non plus à donner sens et à mettre en déroute une rationalité qui la surplombe. le point ou la maîtrise technologique se trouve démunie et inadaptée à répondre à un ordre de réaction qui la latéralisé et qui. Comme le souligne François Gros7 "les aventures présentes ne se réclament d'aucune éthique.chose se cache.

). Comme si l'homme devenant . consommateurs. les acteurs (chercheurs. de DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES . Un . la question bien close et bien tranchée de l'incapacité humaine à pénétrer les causes finales.. Une "fin" que dévoilerait le "comment" mais qui resterait muette sur sa fin même..) et à retrouver derrière les relations complexes qu'ils entre tiennent les 'lois" non écrites.'l'artisan de l'hérédité"11 retrouvait les questions posées anciennement à un artisan divin. concurrence internationale. en mettant à portée de main des outils biologiques qui permettront peut-être demain d'exercer un contrôle plus attentif des mutations génétiques et de réorienter. au fond toujours mutante -mort des cellules. Le développement de cette méthode qui.. agriculture. en même temps que la possibilité pour l'homme de diriger consciemment ces mutations posent tout à la fois la question de la maîtrise et celle des fins. des mécanismes de la vie et des éléments infimes de la transcription du message génétique pour la production de protéi nes et de peptides. industriels. les utilisateurs (malades. -. mécanisme ultime * à partir duquel reconstruire -théoriquement d'abord. environnement. modification de notre patr imoine génétique individuel du fait d'environnements physico-chimiques QUADERNI Nil . brusquement reprenait une vigueur nouvelle10.. réponses aux attaques des maladies.). Les sciences de la vie en découvrant simultanément l'importance essentielle du hasard dans ce que nous sommes.AUTOMNE 1990 18 particuliers ou de virus. Une philosophie "pratique"9 dès lors se construit par opposition et à contre courant de la philosophie spécul ative des anciens.possibilité celle "de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie". agroalimentaire. La question en fait est double. La biologie moléculaire en descendant au niveau du gène permet une connaissance . concentration indust rielle.. se séparant de la métaphysique va donner naissance aux sciences modernes. opérationnellement peut-être demain. Sous sa forme la plus banale il s'agit > de s'interroger sur les "bénéficiaires" de ces applications de la science et de la mise au point de ces technologies de transformation génétique : les secteurs d'application (santé. Elle propose ainsi.. voire redesigner des organismes. latentes..la matière vivante organisée. la difficulté à cerner cette identité indivi duelle.. une finalité sans fin. Tout se passe comme si. Etats. à peine discernables peut-être des "fins" poursuivies : profit. ne pose plus la question du "pourquoi" mais celle du "comment". d'une certaine manière. énergie.

où les possibilités de programmer la vie posent des problèmes sans commune mesure avec l'amélioration du simple "bien être" d'individus et engagent des stratégies planétaires. par une sorte de retour sur les fondements de la morale. le bon et le mauvais. et l'on ne peut sauver de la mort des êtres vivants qu'après en avoir sacrifié d'autres. Mais de s'interroger sur notre capacité à réinscrire la technologie dans un projet de société.. Il y aurait ainsi. une "fin". dépistage et diagnostic précoce. la possibilité de se "resourcer". disait Claude Bernard75 . Alors. Cette morale "dit" à proprement parler QUADERNI Nil AUTOMNE 1990 19 le bien et le mal. la question de l'éthique. l'éthique en amont de ces règles explici teraitles raisons de ces choix en dévoi lant les principes premiers qui régissent leur expression. plus ou moins complètement.la famine et des débâcles de l'environ nement.. Projet que l'on reste. La distinction établie par Claude Bernard repose sur l'idée d'une fin liée au "bien-être" humain. . celles qui sont innocentes sont permises et celles qui peuvent faire du bien sont commandées"72. la morale peut se révéler sinon impuissante du » moins dangereuse et conduire à des prises de position rigides et socialement insoute nables. La fin peut alors. Sous une forme plus incisive il ne s'agit plus d'analyser ou de décrire un écheveau d'interelations complexes qui dessinerait. DU MODE DEXSTENCE DES OBJETS GENETIQUES . la science de la vie ne peut se constituer que par des expér iences. comme malgré soi. semblet-il. trop partielle. Elle repose sur une morale établissant des règles de conduite en fonction d'une césure invisible et pourtant nette entre le bien et le mal. le permis et l'interdit. prévention des maladies.). Elle donne des guides de conduite et éclaire les choix.. justifier les moyens : "Il n'y a pas à hésiter. Il faut faire les expé riences sur v les hommes ou sur * les animaux". C'est là. Il n'est plus question tout à fait de dire avec Claude Bernard dans "l'Introduc tion à l'étude de la médecine expéri mentale" que "parmi les expériences qu'on peut tenter sur l'homme celles qui ne peuvent que nuire sont défendues. retourner à l'éthique comme fondement de la morale ? Si la morale prescrit des règles pour l'action. ne parvient à remplacer. incapable de formuler globalement et que l'utilité pratique de la technologie (guérisons potentielles. Aujourd'hui dans le domaine du vivant où les frontières entre l'organique et l'inorganique deviennent si poreuses.. il est vrai.

La cohérence culturelle. Ni optimiste béat. En fait ce retour même semble une illusion. un "technocosme". humaines par laquelle passe aujourd'hui la recherche d'une cohérence globale. Si l'éthique est interrogation ou connaissance des principes premiers à l'aune desquelles il faudrait évaluer la technologie .l'homme dans cette perspective étant la mesure et la fin des sciences et des technologies . ni critique passéiste.de réinterroger les "fins" pour produire de nouvelles règles de conduite adaptées aux situations nouvelles créées par la mise en oeuvre des technologies du vivant. ni inquiet de la disparition de la nature et de l'homme derrière la technologie. toute ingérence économique dans l'exploitation des technologies du vivant appliquées à l'homme en particulier7''. L'éthique échappe au lieu même où on voulait la poser. mais comme mode d'interrogation du vivant et de nos relations à ce vivant76. par exemple. l'autonomie que celle-ci semble acquérir par rapport au champ des pratiques humaines. Mais surtout la nécessité d'un réintégration de la technologie dans l'ensemble des prati ques humaines et dans le champ des valeurs des sociétés .? Peut-être le constat d'une nécessaire réévaluation de l'éthique. qui se constitue en relation certes. Les comités d'éthique oscillent entre des prises de position vertueuse. mais également de manière de plus en plus autonome par rapport à une "nature" humaine difficile à la cerner. non plus comme fondement et comme point fixe à partir duquel réinterroger les pratiques. Rien là d'étrange : la philosophie nous l'avais annoncée à la fin du XIXème siècle en même temps que le fin du sujet75. Nous sommes ici devant l'équivalent d'une seconde révolution copernicienne. ni réjoui de cet achèvement nous voudrions nous poser aujourd'hui la question de l'être de ce nouvel objet. La possibilité du recours à l'éthique en tant que retour aux fondements est barrée par le caractère même de la technologie et. . Alors que reste-t-il de l'impossible retour sur les fins .y compris celles de l'action humaine sur son environnement et sur lui-même. DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES . en particulier. et la difficulté à décider de manière large de la production ou de la définition de l'homme et de la nature.alors elle QUADERNI N-11. proches de prises de position morales.AUTOMNE 1990 20 semble inadéquate pour juger et orienter un environnement technoscientif ique. banissant.

dans une vision sociale cohérente. l'impossibilité de reposer la question des fins en même temps que la nécessité d'apporter des réponses aux questions posées par le développement des technologies de reprogrammation du vivant.AUTOMNE 1990 21 de la cohérence globale d'une société de sociétés diverses que peu de choses relient socialement et culturellementconfrontées à l'émergence de technolog ies du vivant et leurs capacités à les intégrer. la résurgence de la question des fins posent en filigrane la question QUADERNI Nil . du maïs ou du riz). Il cherchait alors à rapprocher objet tech nique et objet culturel et à rompre avec une logique qui conduisait la culture à se constituer en système de défense contre les techniques. eut pour effet de dissocier la technique de la culture. non cartographie. de moins en moins ratta ché au monde naturel. pour la société japonaise. Le renversement de la maîtrise ou l'incertitude qui porte sur .la technique dominante était * l'agriculture celle-ci participait largement de l'éthos culturel (et on a pu parler de la civilisation du blé. les phagocyter. objet génétique non identifié sur les tables de nos représentations. Cette "dénaturali sation" de l'objet. On entend par civilisation "l'ensemble des opinions et moeurs qui résultent de l'action réciproque des arts industriels. cette maîtrise. Or la technologie a pour une large part déployée son acti vité en dehors de la sphère du culturel et les questions qu'elle pose ont parfois eu du mal à s'intégrer. sauf pour certai nes sociétés comme la société améri caine ou de manière extrêmement diffé rente. Lorsque . Avec les "nouveaux" objets techniques cette DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES . imposent la recherche de nouvelles voies * et d'une ~ nouvelle cohérence.OGNI. objet en devenir quittant la chrysalide millénaire du concept de sujet et celle de l'unité irréfragable du vivant. Les questions posées aujourd'hui sontelles si différentes ? Simondon fait la remarque que l'objet technique est devenu petit à petit un objet artificiel. Le renversement de la maîtrise. des beaux arts et des sciences" (Littré). C'est là pour une part importante la question que posent les technologies et celles du vivant en particulier. Gilbert Simondon s'interrogeait il y a une vingtaine d'années sur le mode d'existence des objets techniques77.à nos sociétés. de la religion. curieusement. non seulement pour leur développement économique mais dans leur structuration culturelle. Peut-être est-il possible de reprendre certains éléments de son analyse pour les appliquer aux biotechnologies et aux objets génétiques.

une matière parmi les autres. qu'un projet. QUADERNI Nil . En devenant objet le vivant devient un matériau. elle. des comportements socioéconomiques et des croyances on dési gnait après coup certaines périodes sous le terme générique de civilisation. que d'orienter le cours des technologies en fonction de perspectives de développement permett ant d'assurer leur intégration dans un projet de société. en rapprochant des pratiques et des théories. une nouvelle globalité de pensée tendant vers la réintégration de la technologie dans une cohérence culturelle. une projection. En cela les technologies du vivant héritent du processus d'accultu ration qui s'attache à l'objet technique en même temps qu'elles recomposent le schéma des questions régulatrices anciennes dans une nouvelle forme. La civilisation du vivant comme objet est. en parti culier dans la reconfiguration des perceptions du vivant. Avec les technologies du vivant nous nous trouvons précisément au point de disparition. Un projet de civilisation aux contours encore flous mais dont la réalité s'impo se à nous comme objet à construire. Condit ion véritablement révolutionnaire. fi s'agit tout autant de suivre les lignes de plus grande pente que déterminent le cours d'opérationalisation des sciences de la vie dans les technologies. permettant d'instaurer une relation dédramatisée de l'homme à lui-même comme objet et à son environnement comme projet. Hier. de désintégration. entre organique et inorganique. Si "la condi tionpremière d'incorporation des objets techniques à la culture (est) que l'homme ne soit ni inférieur ni supérieur aux objets techniques et qu'il puisse les aborder et apprendre à les connaître en entretenant avec eux une relation d'égalité. de l'oppo sition entre naturel et artificiel. DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES .intégration ne s'opère plus et la culture va chercher dans des schemes anciens des principes régulateurs. La démocratie est tout autant à l'épreuve de la technologie que la technologie à l'épreuve de la démocratie. La nature elle même n'est plus un donné mais un produit. autant le constat de renversements radicaux. un nouvel éthos.AUTOMNE 1990 22 la prise en compte de l'objet génétique dans la culture passe par un désapprentissage des schemes qui ont défini le vivant pendant plusieurs siècles. Si l'être de ce nouvel objet peut émer ger c'est en permettant de qualifier une hétérogénéité aujourd'hui irréconciliable de points de vue partiels. de réciprocité d'échange : une relation sociale en quelque manière"7*.

Les artisans de l'hérédité. Paris. 1982. 12. Sur ces derniers j'ai vu deux petites jambes près de la tête et deux petites nageoires à l'extrémité du corps. Je ne peux résister au plaisir de donner quelques éléments de cette description : "Parmi ceux-d. politique et génération spontanée au XJXè siècle en France in La science telle qu'elle ae fut. 2. Gestions Hospitalières NT2&1. 11.. Vrin. Hachette.. L'ingénierie du vivant Odile Jacob. p. 18. Les principes de la philosophie. 1970. Aubier-Montaigne. Voir Gilson E. Descartes. d'autres étaient verts au milieu et blancs en avant et en arrière. 9. 280. Geisson G. D est diffidle comme le fait remarquer Gilbert Hottois de "refaire de l'éthique après Nietzsche. Paris. Bernard C Introduction à l'étude de la medrrinc expérimentale. qui s'élève violemment contre le fait que le corps humain puisse être objet de commerce. Paris. Gros F. 4. Gallimard. IVème partie.AUTOMNE 1990 23 DU MODE D'EXISTENCE DES OBJETS GENETIQUES . 153. 1990. Discours de la méthode.1. Nous rejoignons de ce point de vue Jean Yves Goffi qui souligne que le problème moral intervient avant l'action et vise i conformer cette action à des règles. 1er publication 1865. certains étaient blanchâtres et transparents. Voir par exemple Farley J. nageaient beaucoup de petits animalcules dont certains étaient arrondis alors que d'autres un peu plus gros. Simondon G. Gros F. 16. Goffi J. 1990. Sixième lettre à la Société Royale Britannique du 7 septembre 1674. Voir par exemple Bernard J. Paris. B. Du mode d'existence des objets techniques. p. 1978. 153. Jacob F. Garnier Flammarion 1966.L. Opus dté. 1971. 10. 3. Klincksieck. 1989. . Pandore. 13. étaient ovales. tandis que les questions éthiques se posent après que l'action soit engagée et évaluent les conséquences de l'action sur des formes de vie. 7. Descartes. 1971. Paris. Le concept d'éthique. Paris. Question il est vrai jamais complètement évacuée. d'autres étaient verts avec de très petites écailles brillantes. Paris. ces animalcules étaient de différentes couleurs. Buchet/Chastd. La logique du vivant. Canguilhem G. L'idée de nature en Fiance dans la seconde moitié du XVUe aède. Décembre 1988. Ed. Paris. Marx et Freud" in Evamer B Technique. D'Anatole à Darwin et retour. Paris. La dvflisation do gène. Paris. 1988. 6.. voir Tocanne. Heme partie. QUADERNI Nil. Opus dté p. 1989. Vrin. Le débat entre Pasteur et Pouchet : science. 8. 2. Kourilsky P. Que Freud ne "découvre pas à proprement parier. Odile Jacob. La théorie cellulaire in La connaissance de la vie. 17. Vrin. 14. 1989. p." Leeuwenhoek.Y. 88. Paris. De la biologie à rEthique. 15. 5.

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