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Valérie CABANES

D.E.S.S. Aide Humanitaire, Urgence, Réhabilitation, Développement.


Année 2001-2002

LES DROITS DES PEUPLES AUTOCHTONES


Le nouveau défi des sociétés multiethniques

Faculté de Droit
Université Aix-Marseille III
Sommaire

Préface………………………………………………………………………………………...3
Introduction……………………………………………………………………………………4

I. LE COMBAT POLITIQUE ET JURIDIQUE AUTOCHTONE :


reconnaissance des peuples et pacification des Etats……………………………...5

A. Les Amériques……………………………………………………………….11
a) L’Amérique du Nord………………………………………………12
b) L’Amérique Latine………………………………………………...17
B. L’Arctique……………………………………………………………………26
a) La Fennoscandie…………………………………………………...26
b) La Sibérie…………………………………………………………..28
C. L’Océanie…………………………………………………….………………31
a) L’Australie…………………………………………………………31
b) Hawaï………………………………………………………………32
c) La Nouvelle Zélande……………………………………………….34
d) La Nouvelle Calédonie…...……………….……………………….35

II. LA NON-RECONNAISSANCE DES PEUPLES D’AFRIQUE ET D’ASIE :


drames humains et revendications sécessionnistes...………….…………………38

A. L’Afrique….…………………………………………………………………38
a) L’Afrique Centrale…………………………………………………41
b) L’Afrique australe………………………………………………….44
c) L’Afrique de l’Ouest……………………………………………….46
d) La Corne de l’Afrique……………………………………………...51

B. L’Asie……………………………………………….……………………….54
a) L’Indonésie………………………………………………………..57
b) Le Myanmar……………………………………………………….62
c) La Chine…………………………………………………………...64

III. LA CAUSE AUTOCHTONE EN VOIE D’INTERNATIONALISATION :


un atout pour la Paix mondiale………………...……………………………..….70

A. Reconnaissance politique………….…………………………………………70
B. Reconnaisse juridique……..……….………………………………………...73

Conclusion : Droit à l’autodétermination ou droit à l’autonomie……………………………79

Bibliographie………………………………………….………………………………..……81

Annexes ……….……………….……………………………………………………………84

2
Préface

« La discrimination à l'égard des populations autochtones ne peut pas être éliminée en


critiquant le tribalisme, en faisant participer tout le monde dans les mêmes écoles ou en
déclarant l'égalité à tous les citoyens d'un Etat. Cette approche adoptée en Amérique a
échoué bien avant d'avoir été appliquée en Afrique. L'assimilation involontaire constitue
l'expression ultime du racisme. Les conséquences en sont mêmes plus profondément
préjudiciables. La liberté vise à nous donner le choix et non pas à nous imposer le même
modèle. Les populations autochtones et tribales posent un défi aux nouvelles réalités
politiques et économiques internationales. Le défi clef que pose ces populations est la
restitution et le contrôle sur les territoires et ressources naturelles de leurs terres
ancestrales. Elles revendiquent en particulier le droit de préserver leurs terres du marché
mondial et de promouvoir un développement durable. »
Mme ERICA-IRENE A. DAES, Présidente du Groupe de travail sur les populations
autochtones, Haut Commissariat aux Droits de l’Homme des Nations Unies.

« Il est vital pour la communauté internationale de parvenir à se débarrasser du racisme


qui cause d'innombrables dégâts à nos sociétés et qui menace sérieusement la réalisation de
la paix. Il ne fait aucun doute que personne ne naît raciste et que la diversité des sociétés
multiculturelles et multiethniques actuelles est un facteur d'enrichissement. »
M. IFTIKAHAR AHMAD AYAZ O.B.E (Tuvalu)

Durban, le 4 septembre 2001


« Conférence Mondiale contre le Racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et
l’intolérance qui y est associée ».

3
Introduction :

Après avoir reconnu les droits des personnes appartenant à des minorités, accorder des
droits collectifs aux peuples autochtones constitue un nouveau pas dans l’édification du droit
international des droits de l’Homme. Une reconnaissance de leurs spécificités et une réponse à
la discrimination dont ils ont souffert depuis 500 ans sont aussi un défi juridique en droit
international et un défi politique pour la gestion interne des Etats concernés. Si ces sujets sont
à l’ordre du jour au sein des Nations Unies et des grandes conférences mondiales sur les
Droits de l’Homme, sur l’Environnement et le Développement et sur le Racisme, c’est qu’ils
sont, aux yeux de la Communauté Internationale, un des prix à payer pour garantir une paix
mondiale et un développement durable.

La notion de peuple autochtone est relativement récente et n’existe que par référence à
l’Histoire. Sa définition est emminement juridique et de par ce fait elle est essentielle pour
déterminer quels sont les droits qui lui sont applicables. Le respect de ces droits, nous le
verrons, semble conditionner la survie identitaire et culturelle de ces peuples; c’est pourquoi
le travail entrepris par la Communauté internationale sur ce sujet est essentiel au regard des
droits de l’Homme et de l’Histoire de l’Humanité. De plus, il apparaît de plus en plus
clairement aux yeux de la communauté internationale que le respect des différences
culturelles est un facteur de maintien de la Paix et une garantie pour un développement
durable et équitable à l’échelle mondiale.

La définition la plus courante du peuple autochtone est celle formulée par M. José R.
Martinez Cobo (Equateur) nommé en 1971 par les Nations Unies rapporteur spécial chargé
d'établir l'étude1 qui devait proposer les mesures nationales et internationales à adopter pour
éliminer la discrimination à l’encontre des peuples autochtones : « Les nations, populations et
communautés autochtones sont celles qui, ayant une continuité historique avec les sociétés
antérieures à l’invasion et aux sociétés colonisatrices s’étant développées sur leurs
territoires, se considèrent elles-mêmes distinctes des autres éléments des sociétés dominant
aujourd’hui sur ces territoires ou sur une partie de ceux-ci. Elles forment actuellement des

1
Etude du problème de la discrimination à l'encontre des populations autochtones, 5 vol., document des Nations
Unies E/CN.4/Sub.2/1986/7 et Add.1 à 4. Le volume V Conclusions, propositions et recommandations , d’où
sont issues les définitions, a été publié séparément.

4
éléments non-dominants de la société et sont déterminées à préserver, développer et
transmettre aux générations futures les territoires de leurs ancêtres et leur identité ethnique
qui constituent la base de la continuité de leur existence en tant que peuple, conformément à
leurs propres modèles culturels, à leurs institutions sociales et à leurs systèmes juridiques. »

Toujours selon José Martinez Cobo, un certain nombre d’autres facteurs permettent
aussi de définir ce que sont les peuples autochtones et aident à déterminer ce que l’on appelle
leur continuité historique : « une occupation de terres ancestrales, des ancêtres communs avec
les habitants originels de ces terres, une culture en commun ou des manifestations culturelles
spécifiques, une langue commune, une population concentrée dans certaines parties du pays
ou certaines régions du monde, la conscience d’appartenir à un groupe autochtone précis et le
fait d’être reconnu par ce groupe comme l’un de ses membres ».

Les controverses les plus courantes au sein de la Communauté internationale sur la


définition de « peuple autochtone » portent sur la distinction d’une part entre « populations
autochtones » et « peuples autochtones» : formules toutes deux utilisées par l’ONU sans
distinction mais auxquelles pourraient s’appliquer des droits différents sur le plan normatif,
soit individuels à l’image de ceux attribués aux « minorités ethniques », soit collectifs et donc
pouvant s’opposer à l’Etat. L’OIT protège, dans ses conventions n°107 et n°169, les
« peuples tribaux » et les « peuples indigènes », ces derniers étant qualifiés d’autochtones de
par leur antériorité sur le territoire, et leur attribue donc des droits collectifs ouvrant la voie à
des revendications territoriales. Ces distinctions sont d’enjeux stratégiques pour les Etats car
elles déterminent leurs rapports politiques et juridiques avec ces peuples, en particulier en
Asie et en Afrique où une distinction entre « minorité ethnique » et « peuple autochtone » ou
« indigène » est encore peu admise.

La minorité ethnique se distingue de la société dans laquelle elle vit par sa culture et
par le fait qu’elle vit sur une assiette territoriale gérée par une autre population dominante.
Tout comme la population autochtone, elle revendique le droit de vivre et de promouvoir son
identité culturelle, religieuse, linguistique et de participer à la vie de la Nation, mais elle n’a
pas de lien particulier à la terre ou à un territoire et ne peut revendiquer de droits propres à
ceux-ci.

5
C’est le lien à la terre qui distingue de prime abord l’autochtone d’une personne
appartenant à une minorité ethnique. L’autochtone dit appartenir à une terre, et non l’inverse.
Il se perçoit comme gardien d’un environnement naturel, en symbiose avec celui-ci dans une
relation d’interdépendance. Le concept occidental d’une domination de l’homme sur la
nature lui est complètement étranger. Il n’a jamais émigré et n’a jamais été colonisateur.
C’est pourquoi les peuples autochtones sont parfois dénommés « peuples premiers » ou
« peuples fondateurs », en Amérique du Nord notamment, et de plus en plus sont perçus
comme protecteurs nécessaires de la biosphère.

Communément l’ONU avance le chiffre de 300 millions d’individus reconnus comme


appartenant à des populations autochtones 2, se répartissant en 4 000 ou 5 000 peuples (selon
les sources) dans 70 pays à travers le monde.3 Les frontières de ces 70 Etats n’ont plus aucune
ressemblance avec celles délimitant les nations autochtones passées. Le monde a toujours
connu des phénomènes migratoires continentaux mais l’Occident principalement, par la
conquête de l’Amérique baptisé Mundus Novus selon Vespucci, de l’Australie baptisée
Terra Nullius, c’est à dire inhabitée selon James Cook, puis par sa colonisation de l’Asie et
de l’Afrique, a profondément bouleversé les équilibres ethniques d’origine.

Le mythe Utopia lancé en 1516 par Thomas More où le monde, s’inspirant de la


liberté naturelle des peuples du Nouveau Monde et de la civilisation de l’Ancien, serait
organisé en société modèle, égalitaire, pacifique, désintéressée, ne fait pas long-feu. De même
Erasme voit dans la Découverte l’accomplissement de la prophétie de Saint Jean, « Toute
l’Humanité ne sera qu’une famille » et rêve de devenir « citoyen du monde » dans son Eloge
de la folie (1515).

On découvre ici la genèse du concept de « globalisation » mais rapidement l’occident


y verra quels profits il pourra en tirer. Charles Quint (1500-1558) parle alors d’un « Empire
où le soleil ne se couche jamais ». Certains droits et certaines valeurs devant défendre la

2
Commission des droits de l’Homme des Nations Unies, Fiche d’information sur les droits des peuples
autochtones n° 9.
3
Une carte des peuples autochtones éditée par l’ONU a été retirée à la demande de pays d’Asie la considérant
comme une ingérence à leurs affaires intérieures. La liste des peuples autochtones répertoriés est reproduite par
N.Rouland, S.Pierré-Caps, J.Poumarède « Droit des Minorités et des peuples autochtones » pp 440-441.

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cause des indigènes à l’origine vont être détournés de leur sens premier pour justifier
l’exploitation des ressources des terres conquises et l’anéantissement ou l’asservissement des
ces peuples au nom d’une longue polémique sur leur humanité. C’est le cas pour le jus
commercii et le jus communicationis qui sont des droits constituant le jus inter gentes : droit
sans frontières et anti-souverainiste fondé sur le patrimoine commun au genre humain : la
societas naturalis, édifié par l’école de Salamanque au XVIe siècle.

La croyance en la bonté naturelle de l’homme et la prééminence du droit naturel sur le


droit des institutions prônées par Grotius et exprimée dans Mare liberum (1609), vont être
revus et corrigés par le concept de l’Homo economicus d’Adam Smith dans son ouvrage
Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations (1776). La communio du droit
des gens : le droit de communiquer sert d’alibi au droit de commercer. En même temps, Hegel
convaincra un temps les européens par ses Leçons sur la philosophie de l’ Histoire
dispensées entre 1822 et 1831 que seules les cultures ayant le sens de l’Etat, comme forme
ultime de l’évolution de l’esprit, ont le droit d’être qualifiées de « peuples ».

Ainsi l’Europe est-elle le sol de l’accomplissement des destins du monde et l’Asie,


l’Afrique et le Nouveau Monde doivent se soumettre à son esprit éclairé.

La colonisation de l’Afrique inaugurée par les portugais en 1442 à Arguin ouvre la


voie de l’or et des épices, d’une « économie-monde » imposant l’homme blanc et sa
civilisation pour les siècles à venir. L’Europe est pauvre à cette époque et en retard par
rapport à l’Orient, notamment à la Chine. Le développement du trafic maritime ouvre de
nouvelles perspectives à l’Occident. Le pas est vite franchi entre de simples comptoirs
commerciaux le long des côtes d’Afrique et d’Asie jusqu’en 1600 et une véritable politique de
colonisation puis d’émigration à partir du XVIIIe siècle vers tous les points possibles du
globe. Ainsi 70 millions d’européens seront expédiés vers l’Amérique du Nord, l’Amérique
latine, la Sibérie, l’Afrique du sud et l’Australie représentant en 1900, suite à leur croissance
démographique, 560 millions d’individus soit plus du tiers de la planète. En revanche on
constate en 1700 une diminution des 4/5 de la population américaine, puis en 1900 une
régression des 2/3 de la population africaine saignée par la traite et une hécatombe en Océanie
suite aux épidémies apportées par les colons.

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La décolonisation puis la construction de nouveaux Etats furent l’occasion pour les
groupes majoritaires dans les pays nouvellement indépendants d’étouffer toute revendication
minoritaire, jusqu’aux droits les plus élémentaires. Ces Etats indépendants restent liés au
système et modèle dominant occidental. La perspective de marchés juteux avec l’Occident
dans le cadre de la mondialisation des échanges a contribué à faire perdurer extermination,
discrimination et spoliation des populations autochtones afin d’exploiter leurs habitats
naturels riches en bois précieux, en gisements miniers et pétroliers. La logique mercantile a
relayé au second plan le respect des droits de l’Homme et de l’Environnement.

On a cru longtemps que l’uniformité nationale sous couvert de l’égalité citoyenne était
la garante de la paix et de la souveraineté de l’Etat. A la fin de la bipolarisation, les conflits
intra-étatiques ont fleuri à travers le monde et, même si les enjeux étaient le plus souvent
d’ordre géostratégique, ils s’appuyaient sur des différences ethniques pour justifier la
prédominance d’un groupe sur un autre. Reconnaître et respecter les spécificités de chaque
individu, chaque peuple, personnes appartenant à des minorités, peuples autochtones, et
organiser l’Etat en fonction de ces critères devrait aboutir à une coexistence pacifique des
individus et non à un éclatement des frontières. C’est la discrimination qui engendre le désir
sécessionniste; mais il a fallu de trop nombreux morts pour s’en convaincre.

Ainsi des peuples ayant été victimes de génocide et d’ethnocide4 puis tenus à l’écart
du développement et de la mondialisation, minoritaires en nombre et parmi les populations les
plus pauvres du monde réussissent aujourd’hui à faire reconnaître leurs identités et à obtenir
des droits spécifiques, et ce la plupart du temps sans prendre les armes.

Le chemin de la négociation a été ouvert depuis quelques décennies par les peuples
autochtones natifs de sols où prédominent les occidentaux : en Amérique, en Océanie et dans
les régions boréales. Ils ont appris à faire valoir leurs droits à travers des voies légales et ont
progressivement incité les instances internationales à créer du Droit en leur faveur. Ils sont sur
le point de faire renverser des valeurs communément admises, en premier lieu par la Charte
des Nations Unies elle-même, sur la prédominance des intérêts de l’Etat sur ceux des

4
En 1981 l’UNESCO a organisé un séminaire international sur l'ethnocide et le développement ethnique en
Amérique latine. A cette réunion, l'ethnocide a été défini comme décrivant la situation dans laquelle un groupe
ethnique est privé du droit de jouir de sa propre culture et de sa propre langue, de les développer et de les
transmettre.

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individus, sur la prédominance de la souveraineté de l’Etat sur le droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes, en définitive sur une restriction du droit à l’autodétermination.

Les revendications actuelles de ces peuples se heurtent toujours aux intérêts des Etats
qui les abritent. Elles concernent principalement les points suivants : le droit d’occuper et
d’utiliser leurs territoires ancestraux, le droit de pratiquer et de transmettre leur culture, le
droit à l’autodétermination.

Ce mémoire a l’ambition de démontrer que la lutte pacifique pour l’affirmation de


droits collectifs obtient des résultats bien plus probants que ceux de la lutte armée. Celle-ci se
manifeste encore souvent en Afrique et en Asie. Même si le XXe siècle a sonné le glas de la
fin des Empires, il a vu ressurgir des politiques expansionnistes, en particulier sur ces deux
continents, qui se sont manifestées par des phénomènes transmigratoires et aboutissent parfois
à de véritables génocides et ethnocides commis à l’encontre de peuples autochtones.

Ces crimes et ces discriminations ne contribuent pas à construire une paix mondiale.
De plus, en sur-exploitant les zones naturelles où vivent la majorité des peuples autochtones,
les peuples dominants ont entamé une détérioration grave de l’écosystème mondial. C’est
souvent par le biais des enjeux écologiques que les peuples autochtones ont pu commencer à
faire entendre leurs voix, bien plus que par celui des droits de l’Homme.

Nous décrirons, dans une première partie de ce mémoire, à travers des récits
historiques et juridiques de combats autochtones représentatifs, quels moyens politiques et
instruments juridiques ils utilisent pour faire admettre des droits spécifiques à leur égard, soit
sur le plan interne quand cela est possible, soit sur le plan international. Ces exemples
concernent les continents américain, européen et australien.

En Afrique et en Asie se manifestent les drames les plus frappants et les luttes les plus
guerrières pour ou contre une reconnaissance des diversités ethniques et un droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes. Un travail monumental reste à faire pour que la dimension autochtone
soit reconnue et tolérée par les Etats de ces régions et pour que les peuples autochtones soient

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informés d’un relais juridique de leur combat par la Communauté Internationale. Nous
détaillerons, dans la seconde partie de ce mémoire, les conséquences sociales et politiques que
subissent de nombreuses régions d’Afrique et d’Asie faute de reconnaissance des spécificités
autochtones.

Ce travail devrait nous permettre d’obtenir dans une troisième partie une vision claire
de l’internationalisation de la cause autochtone, d’en mesurer ses résultats et ses atouts. Ceci
nous permettra de saisir l’importance du projet de déclaration des Nations Unies sur les droits
des peuples autochtones et en définitive de reconsidérer les impacts d’un droit à
l’autodétermination.

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I. LE COMBAT POLITIQUE ET JURIDIQUE
AUTOCHTONE : reconnaissance des peuples et
pacification des Etats.

A. Les Amériques

Le continent américain a été le premier à considérer la problématique autochtone, de


par son histoire fondée sur la conquête. A partir de 1492, tous les peuples d’Amérique du
Nord, centrale et du Sud ont été conquis, occupés et dominés par des nations
occidentales qu’elles soient espagnole, française, hollandaise, écossaise, anglaise, irlandaise,
portugaise et ont eu de plus, dans certaines régions, à cohabiter avec les populations africaines
émigrées de force durant la traite. Les « découvreurs » justifient la colonisation à but
commercial par une confiance inébranlable en la supériorité de leur civilisation et par une
volonté christianisée et missionnaire d’en faire bénéficier les indigènes, considérés alors
comme indigents. A leur arrivée, les colons ont tenté de respecter une répartition des
territoires entre les Nations autochtones et les colonies. En théorie, ils étaient guidés par les
principes de la doctrine internationaliste en vigueur à l’époque classique prônant l’égalité
juridique entre tous les hommes, le fait que tous les peuples soient sujets de droit international
et qu’ils conservent le droit à l’autodétermination même après avoir été conquis. Des milliers
de traités, accords et autres arrangements furent signés entre les représentants autochtones et
les puissances coloniales durant les siècles. Des documents datant du XVIIe et XVIIIe siècle
sont encore invoqués aujourd’hui par les peuples autochtones pour revendiquer des droits
collectifs et un droit à la libre détermination. Rapidement les politiques expansionnistes des
colons se sont avérées incompatibles avec les engagements contractés. Ce sera monnaie
courante au cours du XIXe siècle quand les guerres de conquête entre colons laissent place à
des Etats aux formes politiques organisées et modernes.

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a) L’Amérique du Nord

Les Etats-Unis en sont un exemple significatif : ils s’autoproclament indépendants en


1814, affranchis de la tutelle de la Grande-Bretagne, relancent une politique de colonisation
des terres, la fameuse « Conquête de l’Ouest » vers les gisements aurifères, et entament un
processus de spoliation foncière en forçant les peuples autochtones : Amérindiens, Inuits et
Aléoutes d’Alaska, Hawaïens polynésiens à se déplacer ou à s’assimiler, violant ainsi ou
renégociant par la force les 200 traités signés auparavant.

Aujourd’hui ces peuples ne représentent plus que 0,5% de la population américaine,


ils n’ont pas seulement perdu leurs territoires ancestraux et leur souveraineté mais ont tout
simplement été décimés par les guerres et les génocides menés par les colons ainsi que par les
maladies et l’alcool importés d’Occident. Parqués dans des réserves, sédentarisés, le
gouvernement fédéral a cherché à christianiser et acculturer les autochtones sans pour autant
leur permettre de bénéficier des mêmes droits civiques et politiques que ceux attribués aux
euro-américains.

Ces droits ne leur seront proposés qu’en 1924, par l’adoption de l’Indian Citizenship
Act accordant la citoyenneté américaine, puis l’Indian Reorganization Act en 1934, autorisant
une gouvernance tribale au sein des réserves, en échange de titres fonciers et d’une perte de
leur statut d’autochtone qui ouvrait droit aux revendications territoriales et à la souveraineté
collective. Une loi promulguée en 1982, l’Indian Mineral Development Act, donne la priorité
aux compagnies indiennes. Mais faute de crédits et de moyens d’investissement, les marchés
profiteront systématiquement à des compagnies extérieures aux réserves.

Dans les faits, l’égalité de droits n’a pas apporté d’égalité socio-économique des
autochtones vis-à-vis des euro-américains. Ils restent en marge du développement, exploités
en milieu urbain ou assistés dans les réserves. De ce constat est né, chez les nouvelles
générations, la volonté de faire renaître les traditions indiennes et de renégocier leur statut
d’autochtone.

Les Indiens, dès les années 70, entreprirent une lutte politique commune et
cherchèrent rapidement à défendre leur cause sur le scène internationale. Après des tentatives

12
infructueuses en 1923, 1930 et 1945, les Indiens, à la suite d’une marche médiatisée sur
Genève et le Palais des Nations en septembre 1977, réussissent à faire entendre leur voix à
l’ONU. Ils participent activement à une première conférence internationale, du 20 au 23
septembre 1977, sur la « Discrimination à l’encontre des populations autochtones dans les
Amériques » et poseront dès cette date tous les éléments à débattre concernant la
problématique autochtone : leur personnalité juridique, leurs droits collectifs : territoriaux,
culturels, leur droit au développement. Une « Déclaration de principes pour la défense des
nations et peuples autochtones de l’hémisphère occidental » adoptée à l’issue de la conférence
servira de socle à l’évolution internationale de la cause autochtone. Elle sera suivie par une
nouvelle conférence en 1981 où participeront des peuples venant d’autres régions du monde.
C’est à l’issue de ces deux conférences qu’un groupe de travail permanent sur les peuples
autochtones sera nommé au sein de la Commission des Droits de l’Homme des Nations-Unis.

Au Canada, jusqu’en 1830, les droits territoriaux des autochtones étaient protégés par
la Proclamation Royale de 1763 tout en restant sous la protection des colons. Puis la politique
de colonisation généralise le système de réserves et d’amputation territoriale, comme aux
Etats-Unis. Durant les deux siècles suivant, les Amérindiens, les Inuits et les Métis (reconnus
autochtones par le Canada), représentant aujourd’hui 4% de la population, revendiqueront des
droits ancestraux sur leurs territoires constamment bafoués par l’application de législations
cherchant à contrôler leur vie, à les « affranchir » de leur statut d’autochtone ou à les
corrompre par des indemnisations financières : La Loi sur les Indiens de 1876, Le Livre Blanc
de 1969, La Convention de la Baie James de 1975 et du Nord Québécois, l’Accord de 1984
avec les Inuvialuit. Les intérêts canadiens justifiant un contrôle de ces terres sont nombreux :
importants gisements de matières premières, gisements pétrolifères dans la Mer de Beaufort,
complexe hydroélectrique à protéger dans la Baie de Saint James…

Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour que la situation évolue. Chaque groupe
autochtone du Canada a créé durant les années 70 des associations de défense de leur culture
et de leurs droits territoriaux. La population Inuit, par exemple, est estimée à 30 000
personnes. Elle est de 145 000 dans le monde répartie par petits groupes en Sibérie Orientale
(Russie), en Alaska (Etats-Unis), au Canada et au Groenland (Danemark). Les Inuit vivent le
long des côtes principalement de chasse et de pêche. Ces groupes ont en commun une langue
inuit appartenant à la branche eskimo et une culture prônant une relation d’échange et de

13
respect avec le monde animal. La moitié d’entre eux pratiquent le bilinguisme avec le russe,
l’anglais, le français et le danois. Ils se sont réunis en ONG, l’Inuit Circumpolar Conference
créée en 1977, reconnue par les Nations Unies en 1982, avec statut consultatif depuis 1987
auprès de l’ECOSOC, pour affirmer et défendre en commun leur culture et leurs intérêts
politiques, économiques et écologiques. L’ordre du jour de la dernière conférence, en date
d’août 2002 et qui s’est tenue à Kuujjuaq au Nord du Québec dans le territoire autonome du
Nunavut, portait sur le commerce, les droits de l’homme, les revendications territoriales et la
normalisation des scripts en usage de leur langue commune : l’Inuktituk qui possède trois
alphabets : romain, cyrillique et syllabique sous formes de triangles, de cercles et de formes
courbées. L’Inuktituk a commencé à se structurer il y a 7000 ans et retrouve progressivement
son rôle fédérateur à travers l’élaboration d’une écriture commune.

C’est en politisant leur action, en créant des organisations nationales, que les Inuit,
mais aussi les Cris du Canada ou du Québec obtiendront un changement de politique de la
part du gouvernement fédéral. Décentralisation et création de régimes d’autonomie politique
deviendront des sujets d’actualité.

L’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 prévoit que «[]les droits existants -


ancestraux ou issus de traités - des peuples autochtones du Canada [soient] reconnus et
confirmés». Cette disposition - ainsi que des traités déjà signés et de la Proclamation royale de
1763 – infère à la Constitution le fait de reconnaître et de protéger le droit inhérent des
peuples autochtones à l’autonomie gouvernementale, à titre de droit ancestral et issu de
traités. Un débat national s’instaure dans les années 90 sur les formes d’application de cet
article.

En 1996, le rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones dénommée


Commission Dussault-Erasmus propose « un certain nombre de mesures destinées à modifier
significativement la place des Premières Nations, Inuits et Métis dans l'ensemble politique et
constitutionnel canadien. Parmi ces mesures, notons celle voulant que soit créé un Parlement
autochtone, celle voulant que l'on ajoute une «Chambre des premiers peuples» au Parlement
central, ainsi que celle voulant que les autochtones jouissent d'une représentation distincte au
sein de la Chambre des communes et du Sénat du Canada. La Commission Dussault-Erasmus
recommande également que la présence d'un autochtone soit garantie à la Cour suprême du
Canada et que soit éventuellement créée une véritable province autochtone.

14
Toutes ces propositions sont cumulatives et visent finalement, dans l'esprit des auteurs
du rapport, à accorder aux autochtones le statut qui leur revient en tant que «peuples» au sein
du Canada, en tant que nations à part entière . La Commission Dussault-Erasmus en a par
ailleurs profité pour inviter les gouvernements fédéral et provinciaux à reconnaître l'existence
de facto d'un troisième ordre de gouvernement, autochtone celui-là, que garantirait déjà
l'article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 5.

Benoit Pellettier, Professeur agrégé à la faculté de Droit de l'Université d'Ottawa,


s’inquiète des conséquences d’une application des propositions du rapport : « Cette autonomie
gouvernementale déboucherait elle-même sur un troisième ordre de gouvernement au Canada
et impliquerait, en termes concrets, non seulement l’exercice de compétences législatives,
exécutives et même judiciaires, mais également l’octroi de ressources financières, ainsi que
de nouvelles négociations territoriales et des arrangements économiques et fiscaux ».

C’est effectivement une petite révolution qui se trame. Créés en 1870, sur la base des
concessions de la compagnie de la baie d'Hudson, les territoires du Nord-Ouest canadien ont
connu plusieurs redécoupages ces dernières années.

Ainsi sont nés deux territoires autonomes depuis 1999 : le Nunavut et le Nunavik.

Ottawa a ainsi redessiné ses frontières intérieures pour satisfaire aux revendications
des autochtones, à 80% Inuit. Une entente de principe a été signée entre les Inuit de la région
du Nunavut, représentés par la Fédération Tungavik du Nunavut, et le gouvernement fédéral.
Le Parlement fédéral a adopté la Loi sur le Nunavut, le 10 juin 1993, afin que l’existence du
territoire du Nunavut soit reconnue au niveau politique et juridique au plus tard le 1er avril
1999. L’Accord du Nunavut permet aux Inuit d’exercer leur autonomie gouvernementale sur
un territoire donné et de préserver leur identité culturelle ainsi que leur droit de choisir leur
modèle de développement. Les droits conférés aux Inuit sont qualifiés de droits collectifs :
droits de propriété d’aménagement du territoire et des ressources, droits de participer à la
prise de décisions concernant l’utilisation, la gestion, la conservation des terres et concernant
l’exploitation de la faune, droits d’exploitation de la faune, droits à des indemnités financières
et droits à l’autonomie et le bien-être culturel et social.

5
Benoit Pelletier « Autonomie gouvernementale des peuples autochtones » Le Devoir, 17 février 1997.

15
Au Québec, la situation des autochtones a posé encore plus de difficultés puisque la
province voulait organiser sa propre autonomie vis à vis du Canada avant de se préoccuper de
celle des autochtones. Après l'élection du Parti québécois, à l'automne de 1994, le
gouvernement du Québec a commencé à préparer la sécession. Une ébauche de projet de loi
prévoyant une déclaration unilatérale d'indépendance a été rendue publique en décembre
1994. Est ensuite venu le dépôt de la Loi sur l'avenir du Québec (projet de loi 1) à
l'Assemblée nationale le 7 septembre 1995. Selon le projet de loi, une nouvelle constitution
québécoise reconnaîtrait les droits constitutionnels existants des nations autochtones d'une
manière compatible avec l'intégrité territoriale du Québec. Le projet de loi précisait
clairement que le Québec conserverait le territoire qui est actuellement le sien à l'intérieur du
Canada. Il ajoutait que la nouvelle constitution reconnaîtrait le droit des peuples autochtones à
l'autonomie gouvernementale dans les territoires dont ils ont l'entière propriété ainsi que leur
droit de participer au développement du Québec. Dans les semaines précédant le référendum,
des groupes autochtones se sont élevés contre cette position. Les Cris, notamment, ont
soutenu avoir le droit de faire en sorte que leur territoire continue d’être rattaché au Canada.
Les Inuit du nord du Québec ont aussi soulevé des préoccupations graves au sujet de l'avenir
de leur territoire. Comme les Cris, ils affirment leur droit à l'autodétermination et leur droit de
choisir de continuer à faire partie de la fédération canadienne. Les Inuit ont tenu un
référendum distinct le 29 octobre 1995. La question posée aux électeurs inuit était la suivante:
« Acceptez-vous que le Québec devienne souverain? » Le taux de participation a été d'environ
75 p. 100, et 96 p. 100 des électeurs ont voté contre la souveraineté du Québec.6

En 1999, un accord politique entre les gouvernements du Canada et du Québec , et les


Inuits du Nunavik a permis la création d’une Commission devant proposer une forme
d’autonomie de cet autre territoire arctique de la province du Québec où vivent 90% d’Inuits.
Dans son rapport7 remis en 2001, elle propose une autonomie gouvernementale pour le
Nunavik d’un genre tout à fait nouveau régie par trois principes : un gouvernement public,
non ethnique, respectant les droits de tous les résidants, un haut niveau d’autonomie où une
Assemblée d’élus serait dotée de pouvoirs législatifs et d’un appareil exécutif ayant une
autonomie substantielle dans l’exercice de ses activités financières, administratives et

6
« Les peuples autochtones et le référendum de 1995 au Québec : les questions qui se posent », Jill Wherrett ,
Division des affaires politiques et sociales, Direction de la recherche parlementaire de la Bibliothèque du
Parlement Canadien, Février 1996.
7
« Tracer la voie vers un gouvernement du Nunavik » Rapport de la Commission du Nunavik, mars 2001,
Secrétariat aux affaires autochtones du Quebec.

16
intergouvernementales, un gouvernement responsable de ses actes devant effectuer une
reddition des comptes concernant ses postes budgétaires et ses dépenses.

Le 9 avril 2002, le Québec et les Inuits ont signé une entente de partenariat d’une
durée de 25 ans pour accélérer le développement du Nunavik. L'entente prévoit que les Inuits
prendront en charge les responsabilités en matière de développement économique et
communautaire jusqu'à maintenant assumées par le gouvernement du Québec dans le cadre de
la Convention de la Baie-James et du Nord du Québec. Dans ce cadre, les Inuits s'engagent à
travailler avec le gouvernement du Québec pour favoriser la mise en valeur des ressources
hydro-éléctriques. Il semble clair que l’autonomie du Nunavik n’a pas entraîné de rupture
avec le gouvernement québécois mais bien au contraire la possibilité de collaborer de manière
constructive et pacifique.

b) L’Amérique Latine

En Amérique centrale et du Sud, la pratique des Traités n’a pas été courante puisque
les peuples autochtones n’étaient pas reconnus comme nations souveraines. Dès le début de la
Conquête, les Espagnols et les Portugais ont, au nom du jus inter gentes et de leur devoir de
christianisation forcée dicté par la Papauté (bulle Inter caetera, 1493), entrepris des « guerres
justes » contre les indiens, les ont exterminé ou asservi et ont spolié leurs terres. Dans les
Caraïbes, la population autochtone a été complètement exterminée. Le Mexique, grand empire
aztèque, est conquis avec 600 hommes en 1519, la population est réduite de 3/4 suite à une
épidémie de variole apportées par les « conquistadores » et à leur extermination par les armes.
Au Pérou, en 1531, l’Empire Inca voit sa fin à l’arrivée des 200 hommes de Pizarro, décimé à
65% trente ans plus tard puis à 80% en 1590 après la découverte de mines d’argent. Les
populations survivantes sont poussées voire parquées dans des villages fondés par les
missionnaires en périphérie des zones fertiles et riches où s’installent les colons, dans les
basses terres des Etats actuels d’Amérique centrale et du sud. Aujourd’hui encore cette
configuration prévaut même si des droits individuels ont été reconnus aux indiens après les
guerres d’indépendance du XIXe siècle. Les nouveaux Etats se construisent sur leur
multiculturalisme, leur multilinguisme et leur multiethnisme mais selon des politiques
assimilationnistes et protectionnistes qui récusent aux Autochtones des droits collectifs. De

17
plus l’éloignement des communautés des centres urbains, des services administratifs et
éducatifs ne permet pas aux indiens de faire valider ces droits individuels accordés dans les
constitutions nationales.

On estime que 33 à 40 millions d'autochtones vivent en Amérique latine et dans les


Caraïbes. Ils sont répartis en 400 groupes ethniques environ, chacun d'entre eux ayant une
langue, une organisation sociale, une vue du monde, un système économique et un mode de
production propres adaptés à l'écosystème dans lequel ils se trouvent. Malgré leur
hétérogénéité, les populations autochtones partagent des sujets de préoccupation et des
aspirations similaires qui sont basés sur une vue holistique de la relation entre l'humanité et le
cadre naturel, et entre l'individu et la communauté.

La densité des peuples autochtones est très variable selon les Etats : 0,1% au Brésil
contre 50% au Guatemala, en Bolivie et au Pérou. Le Mexique compte à lui seul 10 millions
d’indiens représentant environ 15% de sa population. Cette densité variable n’a pas forcément
pesé dans les orientations législatives suivies par les Etats depuis quelques décennies, en fait
depuis le processus de démocratisation entamé en Amérique Latine. Au Brésil, par exemple,
où le pourcentage autochtone est très faible, la nouvelle Constitution de 1988 adopte des
mesures protégeant les droits territoriaux des Indiens concentrés en Amazonie et garantissant
leur représentation politique. Les Indiens ont su se faire entendre, réunis en une Union
Nationale des Indiens du Brésil, en argumentant, lors des réunions politiques, sur les dangers
d’une déforestation massive et sur la nécessité pour l’humanité de préserver le poumon de la
planète que représente la forêt amazonienne. Des modifications constitutionnelles garantissant
le respect des langues, des cultures autochtones, de leurs systèmes communautaires et de leurs
droits territoriaux ont été adoptées durant la décennie 1985-1995 en Argentine, en Bolivie, en
Colombie, en Equateur, au Guatemala, au Nicaragua, au Mexique, au Panama, au Paraguay et
au Pérou. Le terme d’autochtone est peu employé en Amérique Latine, celui d’indigène est
plus courant et sera donc souvent utilisé dans nos exemples.

En Colombie, la question U’wa reflète la difficulté de l’Etat à respecter et faire


respecter les droits qu’il accorde. Avant l'arrivée des colons, le territoire ancestral U’wa
comprenait plus d'un million d'hectares, mais le processus de colonisation a obligé ce peuple à
se replier et a limité la quantité de terres indispensable à sa survie. Dans les années 70, une
partie de ce territoire a été déclarée réserve U'wa sur laquelle les indigènes possédaient des

18
droits exclusifs. Une autre zone sur laquelle les U'wa avaient des droits d'utilisation, mais pas
de droits de propriété exclusive, avait également été reconnue.

Associée à Shell, l’Oxy, grande compagnie pétrolière américaine, a signé en 1992 un


contrat avec le gouvernement colombien l'autorisant à exploiter pendant 28 ans les 208.934
hectares de montagne du bloc Samoré, occupés à 30% par les parcs naturels du Nevado del
Cocuy et du Tama, et à 25% par la réserve des Indiens U'wa. Mais en 1998, suite à la pression
exercée par le peuple U'wa ainsi que par des ONG internationales, Shell vend sa part dans le
projet. En 1995, suite une menace de suicide collectif brandie par les U’wa, le Défenseur du
Peuple instaure une “Tutelle” auprès du Tribunal Supérieur de Bogota. Le Défenseur agissant
au nom du peuple U'wa obtient l'annulation de la licence d'exploitation. Le bras de fer
juridique est alors engagé. Les colombiens commencent à développer des actions pour
soutenir la lutte des indiens. Des groupes tels que “les amis des U'wa” et “Colombie est U'wa”
sont créés dans tout le pays. Dans la région d'exploitation, les U'was reçoivent aussi le soutien
des associations de colons, des syndicats des compagnies pétrolières, de professeurs et de
travailleurs de la santé, ainsi que des associations de conseils communaux, et même de
l'Institut de la Réforme Agricole.

Quelques mois plus tard, un jugement de la Cour Suprême juge que l'OXY avait le
droit d'entrer dans le territoire sacré des indigènes. La situation se complique.
A Cubara, municipalité à laquelle est attaché le groupe ethnique, les indigènes continuent leur
politique de dialogue. En 1996, ils réalisent l'Audience U'wa pour la Paix afin d'expliquer leur
situation. Toutes les parties au conflit sont invitées à se rencontrer. Toutefois, ni les
représentants du gouvernement ni ceux de l'OXY y participent. La table ronde réunit des
représentants des autres communautés indiennes ainsi que le président de l'ONIC
(Organisation Nationale d'Indigènes de la Colombie) et des sénateurs indiens. La pression
continue d'augmenter. En 1997, le conflit U'wa est internationalisé. Les médias des États-
Unis, d'Angleterre, de France, de Suisse et d'Espagne, présentent le conflit à leur opinion
publique. Des groupes de soutien sont créés en Europe et aux États Unis. Cette année-là, la
Cour Constitutionnelle prononce une sentence reconnaissant qu'il n'y a pas eu de consultation
des indigènes et que celle-ci doit avoir lieu. Toutefois, le Conseil d'État révoque cette
sentence et donne l'autorisation à OXY pour commencer ses travaux.

Le gouvernement sollicite la participation de l'Organisation des États Américains


(OEA) en collaboration avec Harvard University; et les U'wa, de leur côté, soutenus par

19
l'ONIC et la « Coalition for Amazonian Peoples and Their Environment » s'adressent à la
Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme afin de demander son intervention dans
le conflit. L'OEA recommande la suspension immédiate et sans condition de l'exploitation
pétrolière, l'attribution des titres de propriété aux U'wa et le respect de leur culture ainsi que
de leur organisation sociale.

En août 1999, le ministère de l’Environnement colombien annonce la création d'une


Réserve Unie U'wa de 220 275 hectares, où se mêlent colonisateurs et indiens. Toutefois,
après avoir annoncé la création de la Réserve Unie U'wa, le même ministère donne à l'OXY,
le 21 septembre 1999, une nouvelle licence d'exploitation.

Le pétrole est aujourd'hui l'une des principales ressources de la Colombie.


Représentant actuellement 25% des exportations, il devrait atteindre 50% en 2005. Manne
financière importante de la Colombie, le pétrole est aussi une arme politique. Les guérillas,
notamment l'ELN (Armée de Libération Nationale) et les FARC (Forces Armées
Révolutionnaires de Colombie) ont une forte présence dans les régions pétrolières et
cherchent à en obtenir le contrôle. La zone est militarisée, les compagnies de la région
financent un commando spécial de l'armée colombienne et plusieurs groupes paramilitaires
ont été créés pour protéger leurs intérêts contre la guérilla. Entre tous ces groupes armés, la
population vit ainsi dans une ambiance permanente de peur et d'insécurité. Les U'wa
s'opposent à la création de nouveaux centres urbains comme Saravena. Ils savent que
l'exploitation pétrolière entraînerait un afflux brusque de population dans les villages et que la
violence, la prostitution et le chômage s'installeraient dans la région. D'autres dégâts résultant
de l'exploitation pétrolière tels que la pollution de l'air, l'érosion du sol et la perturbation des
écosystèmes accroîtraient aussi leur action néfaste au territoire U'wa.

Les U’wa portent l’affaire devant les tribunaux s’appuyant sur les textes du droit
interne colombien. D'après l'article 8 de la Constitution Colombienne, “l'État et les individus
sont dans l'obligation de protéger les richesses culturelles et naturelles de la Nation”. Plus
spécifiquement, l'article 330 signale que “l'exploitation des ressources naturelles dans les
territoires indigènes se réalisera sans détériorer l'intégrité culturelle, sociale et économique
des communautés indigènes. Dans les décisions adoptées concernant cette exploitation, le
Gouvernement organisera la participation des représentants des communautés concernées”.
La réalité est toute autre. L'OXY avait l'obligation de consulter la communauté indigène
concernée avant de commencer les travaux de prospection dans la zone, mais cette

20
consultation n'a pas eu lieu. L'Etat colombien viole aussi la convention n°169 de l'O.I.T.,
signée par la Colombie, selon laquelle les peuples indigènes et tribaux ont droit de propriété
sur les terres ancestrales et les gouvernements ont l'obligation de sauvegarder les droits des
peuples autochtones à utiliser les terres occupées non exclusivement par eux et de participer à
la conservation de ses ressources. Il enfreint aussi les droits accordés aux minorités ethniques
garantis dans la Constitution.

Les U'wa se disent prêts aujourd’hui à prendre les armes si le gouvernement ne les
écoute pas.8

C’est aussi sur des enjeux économiques que se situe le combat autochtone au Mexique.
Suite à l’accord de l’Accord de Libre Echange Nord-Américain de 1992, le gouvernement
mexicain a procédé à une révision de sa Constitution fédérale autorisant la propriété
individuelle et rendant nul le caractère inaliénable des terres autochtones.

Le soulèvement du Chiapas date de l’entrée en vigueur de l’ALENA. Après des


années de guérilla, lors de la marche pacifique sur 3000 kilomètres de l’Armée Zapatiste de
Libération Nationale vers Mexico du 24 février au 11 mars 2001, le Sous-Commandant
Marcos affirme : « Notre objectif principal, c'est que les peuples indigènes soient reconnus
par le Congrès mexicain comme sujets collectifs de droit. La Constitution du Mexique ne
reconnaît pas l'Indien. Nous voulons que l'Etat admette que le Mexique est constitué de
peuples différents. Que ces peuples indigènes possèdent leur propre organisation politique,
sociale et économique. Et qu'ils entretiennent une relation forte avec la terre, avec leur
communauté, leurs racines et leur histoire. Nous ne demandons pas une autonomie
excluante. Nous ne réclamons pas une quelconque indépendance. Nous ne voulons pas
proclamer la naissance de la nation maya, ou fragmenter le pays en de multiples petits pays
indigènes. Nous voulons qu'on reconnaisse les droits d'une partie importante de la société
mexicaine, laquelle possède ses propres formes d'organisation et demande que ces formes
soient légitimées. »9

8
Source : Commission Internationale pour les droits des peuples indigènes.
9
Ignacio Ramonet « Marcos marche sur Mexico », Le Monde diplomatique, mars 2001.

21
Le Chili fait lui aussi exception à la règle, pour des raisons tout autant commerciales.
Le texte de loi nº 19 253 promulguée par le parlement chilien le 5 octobre 1993 sur le
développement indigène ne reconnaît pas constitutionnellement la notion de peuple indien.
Par ailleurs, le Chili n’a pas ratifié la Convention n°169 de l’Organisation internationale du
travail (OIT), qui affirme que le droit des peuples autochtones à leur territoire traditionnel ne
doit pas être affecté sous prétexte d’application du principe de souveraineté nationale et des
intérêts économiques. Cela signifie que les communautés indiennes ne sont reconnues
juridiquement qu’en tant que groupes organisés, mais non pas en tant que peuples ancestraux
ayant une histoire millénaire. De la même façon, la loi ne reconnaît pas une autorité indigène :
les juges indigènes de paix, constituant une des plus importantes revendications indigènes.
Ces juges indigènes devaient résoudre les conflits internes et être les intermédiaires auprès des
autorités chiliennes pour les demandes communautaires.

Avant la promulgation de cette loi, en 1990, avait été créée la Commission spéciale
des peuples indigènes (CEPI) à laquelle ont participé les indigènes. Cette commission a
présenté au gouvernement une nouvelle proposition de législation indienne. Lors de ces
débats, on a parlé de « territoires de développement indigènes » définis comme des espaces
fondamentaux pour leur existence en tant que peuples indigènes et dans lesquels les
communautés devraient avoir le droit d’approuver ou de rejeter des projets de développement
proposés par les autorités chiliennes et devraient aussi pouvoir profiter des bénéfices de
l’exploitation de leur ressources naturelles.

La loi nº 19 253 indigène de l’État chilien s’inspire d’un concept de « discrimination


positive ». Son article I, alinéa 3 dit ainsi : « La société en général, et l’État en particulier ont
pour devoir, à travers leurs institutions, de respecter, de protéger et de promouvoir le
développement des Indigènes, de leur culture, de leurs familles et des leurs communautés, en
adoptant les mesures adéquates. Il est aussi de leur devoir de protéger les terres indigènes, de
veiller à leur exploitation adéquate, pour leur équilibre écologique et de favoriser leur
extension ».

L’article 26 précise qu’il appartient au ministère de la Planification et de la


Coopération de définir des aires de développement indigène, c’est-à-dire les espaces sur
lesquels les organismes d’État effectueront une action en faveur du développement
harmonieux des Indigènes et de leurs communautés. L’article 34 vise à promouvoir la
participation indigène dans les régions et les villes où il existe une forte densité de population

22
indigène à travers leurs propres organisations ou au sein d’instances intermédiaires. Cette loi,
avec des avancées évidentes par rapport à la loi indigène de la dictature, continue pourtant
d’être une nouvelle loi « protectionniste » qui considère les Indigènes comme incapables de
résoudre leurs propres problèmes ; l’État chilien optant toujours pour une politique
d’intégration et d’assimilation culturelle.10

Ses effets sont probants au regard du dernier conflit opposant un projet de centrale
électrique de l' ENDESA (Entreprise Nationale d'Electricité) et le peuple Mapuche.

Il y a cent ans à peine, cette ligne fluviale qu’est le Bío Bío, 550 kilomètres au sud de
Santiago du Chili, délimitait la frontière de la nation mapuche. A la différence de la plupart
des peuples originaires du continent, les Mapuche n'ont jamais été vaincus par les Espagnols,
mais seulement par les créoles chiliens, à la fin du XIX siècle, au cours de ce que l'on appelle
la « guerre de Pacification ». Dépouillés de leurs terres, cantonnés dans d'étroites réserves,
leur existence a fini par se dissoudre dans le mythe de l'unité raciale et culturelle du pays.
Faute de pouvoir les effacer de la carte, on tenta d’effacer leur culture en jouant d’une
politique d’assimilation. Les Mapuche, cependant, préservèrent jalousement leur identité,
prenant appui sur l'organisation communautaire, le rituel spirituel et la pratique de leur
langue, le Mapudungun. Des terres trop exiguës ont rejeté vers la ville 80% du million de
Mapuche du Chili : déracinement terrible pour des gens chez qui la relation à la terre est le
fondement de tout - gens de la terre, tel est le sens du mot « mapuche ».

Aujourd'hui, le mouvement Mapuche vit un processus de restructuration autour de


revendications territoriales et culturelles. En raison de son climat trop dur et des difficultés
d'accès, cette région n'a intéressé ni les colonisateurs ni, après eux, les créoles. Les conflits de
territoire n'ont commencé qu'au début du vingtième siècle, mais à partir de la dictature
militaire ils se sont rapidement aggravés du fait de l'expansion de l'exploitation forestière. Ce
sont les mêmes qui affrontent aujourd'hui l' ENDESA (Entreprise Nationale d'Electricité),
ancienne entreprise publique privatisée pendant la dictature et devenue l'une des plus
puissantes entreprises du Chili. Une poignée de femmes et quelques hommes bloquent les
travaux préliminaires de la construction de la centrale éléctrique de Ralco. La réalisation du

10
Olga Barry 1999 " La législation chilienne sur les communautés indigènes ". - In : " La question mapuche ",
Espaces Latinos, nº 164, Lyon, avril 1999

23
projet, qui comprend la construction de six grands barrages sur le Haut Bío-Bío, entraînerait
l'expulsion des communautés de Ralco Lepoy et Quepuca Ralco.

Les eaux submergeraient terres et maisons. L'impact sur l'environnement serait


énorme, pas seulement dans le Haut Bío-Bío mais aussi en aval et jusque dans la zone de
pêche du golfe d'Arauco. Depuis 1989, les communautés mapuche du Haut Bío-Bío ont
constamment exprimé leur refus de ce nouveau projet hydrologique. L'enjeu n'est pas
seulement la disparition de leurs terres sous les eaux, mais la réelle possibilité de disparition
de leur peuple.

Déporter une partie de la population indienne loin de ses terres ancestrales signifie la
couper de tout un réseau d'interrelations culturelles, religieuses et économiques. Le lien
quotidien et spirituel que les Mapuche entretiennent avec leurs ancêtres serait brisé. Ils ne
perdraient pas seulement les terres basses, proches du fleuve, mais aussi les hautes terres et les
forêts d'araucarias desquelles leur survie dépend.

Les Mapuche entreprirent une « longue marche » vers Santiago du 20 mai au 17 juin
1999 parcourant à pied 637 kilomètres, suivie pendant tout l'hiver et le début du printemps
australs par de multiples manifestations donnant lieu à autant d'opérations de répression.

Faute d’être entendus localement, les organisations Mapuche dénoncent à l'ONU lors
des réunions de travail sur les peuples autochtones le fait que, loin de profiter aux plus
pauvres du pays, la réalisation de ce type de projets, l'expansion urbaine, l'exploitation
forestière, la privatisation de zones côtières et de leurs eaux, les enfonce davantage encore
dans la misère et provoque d'énormes problèmes sociaux et culturels.

Il existe aujourd’hui des centaines d’organisations formelles indigènes en Amérique


latine : communautaires, syndicales, régionales, transnationales, internationales. Chaque
peuple a su s’organiser sur le plan interne pour défendre leurs intérêts et se coordonner avec
les autres peuples autochtones pour mener une lutte commune de reconnaissance
internationale en tant que sujets de droits collectifs. Ces associations reprennent
pacifiquement les luttes entreprises par certains mouvements armés, elles organisent des
congrès et des actions militantes pacifiques sous forme de manifestes, de campagnes de
pétitions, de mouvements d’occupation de terres, de marches telles celle des autorités

24
indigènes en Colombie en 1991, la « Marche pour la Vie » de peuples indigènes d’Equateur
ou celle des peuples d’Amazonie boliviens en 1992, la « Marche pour la Paix » de l'Armée
Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) de l’Etat du Chiapas au Mexique en 2001 ou de
soulèvements massifs comme en Equateur en 1990 et 1993 . Elles s’engagent aussi dans des
procédures judiciaires auprès de représentants publics pour défendre les intérêts de divers
groupes communautaires. Les organisations indigènes transnationales participent activement
aux discussions du Groupe de travail des Nations Unies consacrées aux populations
autochtones. Elles se sont familiarisées avec le droit international et les mécanismes de
protection internationale des droits de l’homme, elles sont aujourd’hui plus à même de
négocier leurs causes sur le plan interne jouant du poids de leur reconnaissance internationale.

25
B. L’Arctique

a) La Fennoscandie

Les Sâme (anciennement nommés Lapons) peuplent le pourtour arctique de la


Norvège (40 000), de la Suède (20 000) et de la Finlande (6 500). Moins de 2 000 d’entre eux
vivent dans la péninsule de Kola en Russie. Ces chiffres sont aléatoires à l’image de la
définition que les Sâme donnent d’eux-mêmes. Conformément à la définition de Cobo : est
reconnu Sâme celui qui se considère Sâme et qui parle le Sâme, qui possède au moins un
parent ou un aïeul Sâme ou qui parle le Sâme comme langue maternelle.

La population Sâme s’étendait beaucoup plus vers le sud-est avant l’arrivée des
Vikings et vivaient d’activités diversifiées : chasse, pêche, cueillette et élevage de quelques
rennes. Au VIIIIème siècle, les Vikings privatisèrent les terres et féodalisèrent les Sâme. Face
à une raréfaction des rennes, les Sâme se spécialisèrent dans le pastoralisme au XVIIème.
Mais le traçage de frontières nationales entre la Suède, la Norvège et la Finlande au XVIIIème
rendirent leurs déplacements de plus en plus difficiles. Le Roi de Suède Karl XI entrepris dès
1673 une politique de colonisation sur les territoires Sâme où ils devinrent progressivement
minoritaires en nombre. Celle de la péninsule russe de Kola démarra en 1868 et modifia
profondément les modes de vie Sâme

L’économie du renne, essentielle à la survie du peuple Sâme, est fortement


réglementée par les Etats concernés et rarement dans le sens des intérêts Sâme : concurrence
pour la terre avec les colons agriculteurs, restrictions des déplacements (Finlande),
interdiction de diversifier les moyens de subsistance (loi de 1928 en Suède), collectivisation
des élevages (Russie). D’autres difficultés s’ajoutent aux réglementations : la main-mise
militaire ou industrielle sur les territoires Sâme riches en minéraux, en bois, en potentiel
hydroéléctrique et la découverte d’une pollution radioactive des banquises utilisées pour
stocker des déchets nucléaires. En Suède, les Sâme pêcheurs-chasseurs souffrent d’un
manque de reconnaissance de la part de l’Etat et ont de grandes difficultés à conserver leurs
modes de vie traditionnels, contraints à la sédentarisation et à l’assistanat.

26
L’introduction de la moto-neige dans les années 60 a aussi contribué à bouleverser la
vie sociale des Sâme : regroupement en villages, transformation des rôles et statuts
traditionnels. Les groupes de pêcheurs ont été les premiers à subir une acculturation notoire.
Tous les Sâme, suite à leur christianisation débutée au XVIème siècle : orthodoxe en Kola,
luthérienne en Scandinavie, se sont vus contraints d’abandonner leur langue, pourtant écrite
depuis le XVIIème et d’adopter la langue des colons. Des politiques d’assimilation forcée
furent adoptées en Norvège, en Suède et en Finlande dès la fin des années 30.

Malgré la difficulté que pose leur répartition dans quatre pays différents, les Sâme ont
entrepris une lutte commune. Un Conseil Sâme créé en 1956 regroupant les Sâme des pays
nordiques et ceux de Russie (depuis 1992) défend leur cause commune auprès de leurs Etats
de tutelle et des grandes instances internationales préoccupées par la question autochtone, en
particulier auprès du groupe de travail des Nations Unies sur les droits des peuples
autochtones. En interne, ils ont crée des Parlements Sâme : en Finlande en 1972, en Norvège
en 1989, en Suède en 1992. Les Parlements Sâme sont des organes démocratiques élus par
les Sâme, responsables du développement de la communauté Sâme. Ils travaillent en ce
moment à leur unification. Ils ont obtenu la reconnaissance de la langue Sâme et la
scolarisation des enfants dans cette langue. Des universités Sâme voient le jour, une
production cinématographique émerge. Un des objectifs du gouvernement norvégien est de
promouvoir le bilinguisme dans l'administration des gouvernements locaux et central dans les
six municipalités qui composent l'espace administratif de la langue Sâme. En octobre 1997,
le Roi de Norvège a exprimé ses regrets au Parlement Sâme, concernant la politique
d'assimilation qui avait été menée à leur égard par le passé. Mais la reconnaissance de droits
collectifs, territoriaux en particulier est encore en pourparlers.

Le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale des Nations Unies a,


maintes fois, exprimé sa préoccupation face aux différents fonciers qui opposent le peuple
Sâme et leurs Etats, en particulier celui de Finlande. Dans son rapport 2000, il note que : « le
différend au sujet de la propriété foncière des Sâme n'a toujours pas été réglé et qu'en
conséquence, la Finlande n'a pas encore ratifié la Convention n° 169 de l'OIT relative aux
peuples autochtones et aux tribus dans les pays indépendants. Le Comité regrette que la
question de la propriété des terres des Sâme n'ait pas été réglée et que la Finlande n'ait pas
adhéré à la Convention N° 169 de l'Organisation internationale du Travail concernant les
peuples indigènes et tribaux dans les pays indépendants. En outre, il est préoccupé par les

27
activités que les organes de l'État autorisent dans les zones où les Sâme élèvent des rennes,
lesquelles peuvent mettre en danger la culture des Sâme et leur mode de vie traditionnel. »

La Suède n’a pas non plus ratifié la convention n°169 de l’OIT, l’article 14 stipulant la
reconnaissance par l’Etat des terres traditionnelles des peuples autochtones, ce qui la mettrait
en porte à faux vis-à-vis des terres qu’elle concède à des entreprises minières, des compagnies
forestières ou hydroéléctriques sur les territoires de transhumance des Sâme. Les Sâme ont
porté une affaire de ce type concernant l’entreprise nationale Vattenfall en 2000 devant le
Tribunal de Grande Instance qui a reconnu que la propriété des terres par l’Etat était
discutable. Le cas est aujourd’hui en cours d’étude par la Cour suprême. Dans son rapport
2000, le Comité contre la discrimination raciale des Nations Unies a aussi demandé à la Suède
de ratifier la convention n°169.

b) la Sibérie

A l’image des Sâme, les Nenets de Sibérie (35 000) vivent le long des côtes de l’océan
arctique principalement de l’élevage de rennes. Ils sont semi-nomades, parlent leur langue : le
Samoyède à 80%, le russe étant relayé au second plan. Ils constituent la plus importante des
26 ethnies de la Sibérie.

Lors de l'invasion mongole, les Nénets, ainsi que d'autres tribus du nord-ouest de la
Sibérie, payaient des impôts au khanat sibérien de Koutchoum Khan. En 1585, les Russes
annexèrent ces tribus et imposèrent leurs propres impôts en fourrures. La traite des fourrures
va entamer la modification de leur mode de vie. Christianisation, russification,
collectivisation, industrialisation vont progressivement menacer la culture Nenet. Après la
révolution de 1917, le pouvoir soviétique chercha définitivement à remettre en cause leur
mode de vie nomade et à abolir le chamanisme. La société industrielle va avoir les
conséquences les plus graves. Dès les années 50, l’Etat central exploite des gisements
immenses de gaz et de pétrole entraînant son lot de pollutions, marées noires, incendies,
annexion de territoires, villes nouvelles et occidentalisées, alcool et maladies. Puis des
centrales nucléaires seront construites et dernièrement des mines de nickel ont été découvertes
remettant en question certains engagements faits par le Gouvernement vis-à-vis des « petits
peuples de Russie» depuis les années 80 sous l’effet de la Glasnot.

28
De fait, la chute de l’URSS et la déclaration d’une fédération de Russie souveraine le
12 juin 1990 ouvre aux autochtones la possibilité de réaffirmer leurs spécificités culturelles
consacrées par la loi fédérale de 1999 sur « les garanties concernant les droits des petits
peuples de la Fédération de Russie ». Mais leurs territoires déclarés okrugs (régions)
autonomes lors de l’adoption d’une Constitution pour la nouvelle fédération de Russie en
1993 n’obtiendront pas le statut plus favorable de République qui leur aurait permis d’élire
leur propre Président, d’adopter leur propre Constitution et de nationaliser leur langue.
Pourtant certains okrugs ou oblasts ont des territoires plus vastes que certaines des
républiques autonomes.

Par exemple, l’okrug Yamalo-Nenets côtoie l’okrug Khanty-Mansi au sein de l’oblast


Tjumen. Ces trois entités étant eux-mêmes sujets de la Fédération. Ainsi naissent des
différents dès qu’il s’agit de déterminer à qui reviennent les revenus miniers ou pétroliers. Les
Nenets n’acceptent pas que le gouvernement fédéral en soit l’unique propriétaire. Une
association du peuple autochtone Nenet a été créée pour défendre leurs intérêts, elle est aussi
présente au sein de l’Association russe des peuples autochtones du Nord (RAIPON) très
active internationalement et regroupant 34 associations autochtones russes.

Un arrêt de la Cour constitutionnelle de la Fédération de Russie du 17 juillet 1996 est


éloquent, voire édifiant, quant au caractère symétrique des droits des citoyens face à la loi et à
son caractère asymétrique face aux sphères économique, géographique, politique, sociale et
culturelle :

« La Constitution de la Fédération de Russie proclame le principe de l’égalité en


droits des sujets de la Fédération de Russie. Cependant l’application de ce principe aux
districts autonomes, faisant partie d’un territoire ou d’une région, a ses particularités. A la
date de l’adoption de la Constitution de la Fédération de Russie (1993) le district autonome
de Khanty-Mansi et le district autonome Iamal-Nenets faisaient partie de la région de
Tioumen en vertu de la législation en vigueur. Cette situation se maintient. Cependant
l’entrée du sujet de la Fédération, soit du district autonome, dans l’autre, le territoire (la
région) acquiert un caractère qualitativement différent dans les conditions actuelles à la suite
de l’égalité en droits de tous les sujets de la Fédération proclamée dans la Constitution de la
Fédération de Russie. L’entrée du district autonome dans le territoire (la région), consacrée
par la Constitution de la Fédération de Russie, suppose une liaison étatique et juridique
particulière entre eux. Les rapports entre le district autonome et le territoire (la région) dont

29
il fait partie se diffèrent à leurs rapports avec les autres sujets de la Fédération. L’entrée du
district autonome dans le territoire (la région) oblige les deux sujets de la Fédération de
fonder leurs rapports sur les réalités étatiques et juridiques qui se sont historiquement
établies а la date de l’adoption de la Constitution de la Fédération de Russie et ne lui sont
pas contraires. Elle suppose une certaine extension, sur la base d’un accord réciproque et des
ententes, de la juridiction du pouvoir d’Etat du territoire (de la région) sur le territoire du
district autonome. Le territoire (la région) et le district autonome, qui en fait partie, sont
tenus d’entretenir, dans l’intérêt de la population, les rapports économiques, politiques,
sociaux, ethniques et autres rapports établis grâce aux diverses formes d’interaction, y
compris la redistribution des domaines de compétence et des attributions, leur délégation,
leur exercice conjoint sans permettre des actes unilatéraux non concertés dans le domaine
des intérêts communs du territoire (de la région) et du district autonome. Etant donné que la
Constitution de la Fédération de Russie ne consacre pas directement les particularités de la
délimitation des attributions de ces sujets de la Fédération, la Cour Constitutionnelle de la
Fédération de Russie, en l’absence d’une loi fédérale et (ou) d’un traité (de traités et d’autres
accords) prévus par l’article 66 (paragraphe 4) de la Constitution de la Fédération de
Russie, est tenue de s’abstenir à déterminer les conditions concrètes des rapports de la région
de Tioumen et des districts autonomes qui en font partie. Pour cette raison la Cour
Constitutionnelle de la Fédération de Russie considère comme la solution la plus juste dans
la situation actuelle le règlement par les sujets eux-mêmes de la Fédération de Russie des
litiges entre eux car la Constitution de la Fédération de Russie préfère précisément ce
procédé fondé sur l’égalité en droit et pour une telle solution il existe toutes les prémisses
nécessaires.

Pour l’heure, les Nenets subissent de plein fouet la crise économique et sociale russe
d’autant qu’ils ont été dépossédés de leurs terres, sédentarisés et assistés. Le taux de chômage
est de 60% et peut atteindre les 85% dans certaines villes. L’alcoolisme fait des ravages et
engendre des penchants suicidaires. 84 personnes pour 1000 meurent par suicide. Ils
affrontent des maladies graves, en particulier la tuberculose qui possède un taux de mortalité
de 87% dans la région (10% en Russie). L’espérance de vie y est inférieure de 10 à 15 ans à
celle du reste de la Russie, ne dépassant pas 42 ans chez les hommes dans certaines régions.11

11
Rapport IWGIA « The indigenous world by regions & countries. Part I. The Arctic. »

30
C. L’ Océanie

a) L’Australie

Lors de sa découverte par James Cook, l’Australie était le seul continent


exclusivement peuplé de chasseurs-cueilleurs avec une population de près de 500 000
individus répartis en 700 tribus regroupés en trois peuples : les Aborigènes, les Tasmaniens et
les Insulaires du détroit de Torres. Le premier établissement anglais en Australie date de
1788. La découverte de l’or australien en 1851 lancera une véritable politique de
colonisation : 11% des anglais et des écossais émigreront vers l’Australie. Le mythe de la
terre inhabitée va peser très lourdement sur les peuples australiens. Quand les colons
découvriront leur existence, ils s’appuieront sur l’argument que leur mode de vie nomade les
dépossèdent de droits de propriété sur les terres. Cet argument sera encore utilisé lors d’un
jugement de 197112. Les Tasmaniens d’origine ont été quasiment décimés suite à une
colonisation extrêmement violente, à des déportations massives sur l’île de Flinders en 1830
ou à Oyster Cove quelques années plus tard. Il existe aujourd’hui un mouvement national
revendiquant une reconnaissance de leur existence et exigeant le rapatriement des squelettes
de leurs ancêtres exposés dans des musées en Australie et dans le monde.

Les colons obligeront les Aborigènes à se regrouper aux alentours des zones
d’implantation européenne où leur étaient distribuées des rations. Puis ils furent déportés dans
des réserves, soi-disant pour les protéger de l’intolérance grandissante des colons à leur égard.
Face à la constatation d’un métissage croissant au cours du XXème siècle, des mesures furent
adoptées jusqu’en 1960 pour séparer les enfants métis de leurs familles afin de leur inculquer
la culture des Européens. La Conférence du Commonwealth sur la situation des indigènes en
1937 était explicite : « Le futur des métis aborigènes ne réside que dans leur absorption
définitive... » Elle réitéra ses positions en 1951 : « L'assimilation est le but. Jusqu'à ce que
tous les Aborigènes vivent comme tout Australien blanc. » Malgré les critiques réitérées de
la Commission des droits de l'homme de l'ONU, et la politique gouvernementale de
réconciliation définie dans la loi de 1991 intitulée Council for Aboriginal Reconciliation Act,
M. John Howard - par la bouche de son ministre des affaires aborigènes - ose déclarer, en
avril 2000 : « Pas plus de 10 % d'enfants aborigènes ont été séparés de manière forcée de

12
Arrêt Gove rendu par la Cour Suprême du Territoire du Nord dans Miliripum v. Nabalco, 1971

31
leurs parents - et certains pour de bonnes raisons ». Une demande de pardon et de réparation
de deux victimes de cette génération volée a été rejetée le 11 août 2000 par la Cour fédérale
estimant que « Leur enlèvement n'allait pas à l'encontre des lois en vigueur à l'époque ».

Malgré ces déceptions, la cause autochtone a progressé depuis 1967, date à laquelle le
gouvernement fédéral fut habilité à légiférer pour eux. Les réserves furent transformées en
communautés présidées par un conseil aborigène. Une branche spécifique du gouvernement
fédéral fut crée en 1990, la « Aboriginal and Torres Strait Islander Commission » et dirigée
par les autochtones eux-mêmes. Un arrêt de la Cour Suprême en 1992 dans l’affaire « Mabo
versus Queenland » rejette enfin la doctrine de Terra Nullius et aboutit à la création d’un droit
foncier natif en 1993. La Native Title Act entrée en vigueur en 1994 permet aux autochtones
de formuler des revendications territoriales ou de réclamer des compensations ou des
royalties. Mais il faut pour cela pouvoir prouver un lien continu avec la terre revendiquée, ce
qui est difficile en considération des déportations passées.

Depuis les années 70, les autochtones australiens se regroupent pour peser sur une
reconnaissance de leur identité collective revendiquant non seulement des droits territoriaux et
culturels, mais aussi une autonomie politique et juridique ainsi qu’une assistance spéciale
dans les domaines de la santé et de l’habitat car, malgré les avancées des vingt dernières
années, les chiffres sont accablants. L'espérance de vie d'un Aborigène est inférieure de vingt
ans à celle d'un Blanc, la mortalité infantile quatre fois supérieure, le taux de chômage trois
fois plus élevé, le revenu moyen inférieur de moitié, le taux d'incarcération et de suicide cinq
fois supérieur... 13.

b) La Nouvelle-Zélande

La Nouvelle-Zélande était peuplée de Maori à l’arrivée d’Abel Tasman en 1642 et


resta vierge de présence européenne jusqu’à l’accostage de James Cook en 1769. La
colonisation britannique débute dans les années 1820. Les Maori ont très tôt compris ce qu’ils
risquaient de perdre à l’arrivée des colons et ont adopté une Déclaration d’Indépendance dès
1835. Malgré cela 500 chefs Maori signent un Traité en 1840, le Treaty of Waitangi ,

13
« Le rêve perdu des Aborigènes » par Michèle Decoust, le Monde diplomatique, octobre 2000.

32
légitimant l’acquisition des îles par la Couronne britannique. Il y sera toutefois garantis aux
Maori des droits sur les terres et les ressources. Mais le non-respect du Traité par les colons :
occupation ou spoliation des terres, transformation du droit coutumier sur les terres en droit
foncier britannique, provoqueront une résistance armée entre 1845 et 1872. Un Roi sera élu
en 1856, provocation très mal vécue par les colons qui entraînera des affrontements sanglants
et la naissance d’une guerilla maori. Sur les plans civique et politique, les Maori semblent
mieux lotis que la plupart des peuples colonisés. Ils bénéficient de la nationalité britannique et
siègent au parlement dès 1862. Mais cette assimilation entraînera une acculturation juridique,
les Maori devant alors se conformer à tous les aspects de la Common Law concernant le
mariage, la succession… A l’inverse des européens, ils ne recevaient aucune aide du
gouvernement pour financer leur agriculture, ils vivaient misérablement, mourraient en
nombre suite à des maladies importées d’Europe et étaient victimes d’une répression très
forte. La population déclina des deux tiers en un siècle. Il fallu attendre 1930 pour voir leurs
conditions d’existence s’améliorer suite à l’émergence de dirigeants et de médecins maoris
formés à l’européenne qui contribuèrent à faire progresser les domaines sanitaire, éducatif et
économique en usant de leur influence sur les politiques gouvernementales.

Les Maori représentent aujourd’hui 10% de la population. Ils ont refusé l’offre de
l’Etat d’une enveloppe financière importante contre le rachat de leurs droits territoriaux. Ils
sont beaucoup plus vigilants au respect du Traité de Waitangi qui finalement protégeait leur
culture mieux que toutes les lois passées par la suite. Depuis 1980 il existe un tribunal de
Waitangi pour étudier toutes réclamations foncières. Ils demandent à ce que le Traité soit
contraignant sur le plan interne. Ils luttent sur la scène internationale pour donner au Traité
une valeur juridique internationale, relayant ainsi les revendications des peuples d’Amérique
du Nord et affirmant donc la nécessité de leur reconnaître un statut collectif; la Nouvelle-
Zélande ne leur attribuant, pour l’instant, que les droits applicables aux minorités énoncées
dans le Pacte relatif aux droits civils et politiques.

33
c) Hawaii

James Cook découvrit les îles Hawaï en 1778. L’arrivée des européens exposa les
Hawaïens à de nouvelles maladies provoquant la disparition de 95% d’entre eux.. Les îles,
représentant autant de petits royaumes avant leur venue, furent unifiées sous le règne d’un
seul monarque local, le Roi Kamehameha, dans les années 1780.

La coexistence pacifique entre la dynastie Kamehameha et les planteurs européens et


leur main d’œuvre japonaise et chinoise se détériorera au cours du XIXème siècle. Les
premiers missionnaires ayant transformé le régime foncier traditionnellement communautaire
en régime de propriété privée, les Hawaïens commencèrent à réaffirmer leurs droits
ancestraux de manière de plus en plus virulente. Les Etats-Unis sous la pression de leurs
entrepreneurs basés à Hawaï organisèrent un « coup » à l’encontre du couple royal et
annexèrent Hawaï en 1898. Depuis, les autochtones ont perdu leurs terres et ont été victimes
d’une acculturation importante sous la pression des communautés immigrées européennes,
chinoises et japonaises.

Ne trouvant pas les moyens de se faire entendre auprès du Congrès par des
mécanismes internes, n’obtenant aucune disposition leur permettant de revendiquer des terres
et la pleine gestion de celles-ci, un mouvement indépendantiste a vu le jour durant les années
1980. Il plaide la cause des Autochtones auprès des Nations Unies et revendique un droit à la
libre disposition s’appuyant, en vertu de l’article 53 de la Convention de Vienne sur les droits
des Traités, sur le fait que l’annexion par les Etats-Unis et le Traité ayant été signé à sa suite
seraient illicites car entrepris par la force. Inquiets, les Américains ont présenté des excuses
officielles au peuple autochtone d’Hawaï à travers l’adoption d’une loi : l’Apology bill.

Mais cette disposition ne semble pas avoir apaisé les revendications sécessionnistes
hawaïennes : le 5 juillet 2001, le « royaume hawaïen » a déposé une plainte contre les Etats-
Unis auprès du Conseil de Sécurité des Nations Unies concernant l’occupation prolongée des
îles hawaïennes depuis la guerre américano-espagnole de 1898.14

14
http://www.hawaiiankingdom.org/united-nations.html

34
d) La Nouvelle-Calédonie

La Nouvelle-Calédonie était peuplée avant sa découverte exclusivement par les


Kanak, aujourd’hui 85 000. Leur mode de vie traditionnel repose sur l’agriculture et la pêche
d’une façon semi-nomade. Les premiers installés sur une terre gardent des droits
considérables sur celle-ci et dans la société qu’ils intègrent. Leur société est très homogène et
structurée, basée sur le respect et le culte des anciens.

L'île de Nouvelle-Calédonie fut découverte par le navigateur britannique James Cook,


lors de sa seconde expédition en 1772-1773; c'est lui qui la nomma ainsi en 1774, à partir du
nom ancien de l'Écosse. Le navigateur français d'Entrecasteaux visita l'île, en 1793, et, en
1843, une mission catholique française y fut installée. Il fallut cependant attendre 1853 pour,
qu'au nom de la France, l'amiral Febvrier Despointes prenne possession de l'île en représailles
au massacre par les autochtones, trois ans auparavant, des marins du navire français
l'Alcmène. L’île fut rattachée aux Établissements français de l'Océanie qui englobaient
également la Polynésie. En 1860, pourtant, l'île et ses dépendances devinrent une colonie
autonome puis un territoire d’outre-mer en 1946. Jusqu’à cette date, les Kanak furent
contraints de vivre dans des réserves. Ils se rebellèrent maintes fois, un soulèvement important
mené par le chef Ataï eut lieu en 1878-1880. La Coutume liée à la terre explique pourquoi les
Kanak ont vécu l’appropriation des terres par les colons comme illégitime et inacceptable.

L’île bénéficie de l'autonomie de gestion depuis 1976, et d'un statut d'autonomie


interne, depuis 1984. Cette année là fut marquée par de violents affrontements entre les
partisans de l'indépendance, regroupés au sein du Front de libération nationale Kanak et
socialiste (FLNKS), dirigé par Jean-Marie Tjibaou, et les anti-indépendantistes du
Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) de Jacques Lafleur.

Les accords de Matignon en 1988, puis la loi Pons sur la défiscalisation, ont relancé
l'économie mais ne sont pas parvenus à réduire les déséquilibres qui empêchent un
développement au bénéfice de tous. La vie économique est dominée par le Sud, autour de
Nouméa, où se concentrent l'activité économique et une majorité de la population, au
détriment des provinces indépendantistes du Nord pourtant au fort potentiel agricole,
touristique et industriel. Leur revendication sur le nickel entend assurer des ressources aux

35
zones majoritairement kanaks et procéder au rééquilibrage économique et démographique de
l'archipel.

L'accord de Nouméa du 5 mai 1998 a placé la Nouvelle-Calédonie sur la voie de


l'émancipation politique et mis fin à son statut de territoire d'outre-mer (TOM). Il a également
légitimé la notion de « peuple », reconnaissant les deux communautés distinctes : celle des
autochtones (antérieure à la colonisation) et celle constituée entre 1853 et 1988 par les
Européens et implicitement par les autres ethnies : Wallisiens, Tahitiens, Indonésiens, et
Vietnamiens.

Le peuple kanak a toujours été caractérisée par un double combat permanent. Le


combat pour les droits reconnus aux peuples autochtones mais aussi celui qui est pour le droit
à l’autodétermination reconnu aux peuples colonisés.

Les deux résolutions de référence sur lesquelles ils s’appuient en la matière sont : la
résolution 1514 du 14 décembre 1960 intitulée « Déclaration sur l'octroi de l'indépendance
aux pays et aux peuples coloniaux » et celle du 1541 du 15 décembre 1960 qui précise qu'un
territoire est non autonome lorsqu'il est « géographiquement séparé et ethniquement ou
culturellement distinct du pays qui l'administre ». Sur la base de ces deux résolutions, le
peuple kanak représenté par le FLNKS a réussi à re-inscrire la Nouvelle Calédonie sur la liste
des territoires non autonomes ayant vocation à être décolonisé le 2 décembre 1986. Ainsi,
contrairement à la plupart des autres peuples autochtones comme les amérindiens ou les
aborigènes, le peuple kanak se bat aussi pour que son pays accède à la pleine souveraineté.

Les Accords de Matignon permettent une reconnaissance du statut d’autochtone par le


biais de la culture, de l’enseignement du Kanak, du régime foncier et de la représentation
institutionnelle (conseil consultatif coutumier). Durant les années suivantes, le peuple Kanak
saisit l’opportunité des mots d’ordre lancés au niveau international pour se mobiliser sur des
thèmes spécifiquement autochtones. C’est ainsi qu’en 1993, le peuple kanak choisit la date du
24 septembre pour célébrer l’année internationale des peuples autochtones en Kanaky.
Depuis, le Conseil National des Droits du Peuple Autochtone en Kanaky (CNDPA), structure
qui regroupe tous les représentants politiques, syndicaux, associatifs, coutumiers et religieuses
kanak, organise chaque année à la même date une mobilisation pour affirmer les droits du
peuple kanak, peuple autochtone en Kanaky.

36
L’accord de Nouméa prévoit que l’île rentre dans un processus progressif et
irréversible pour que dans 15-20 ans, il accède à la pleine souveraineté. Par ailleurs, ce
processus doit construire une citoyenneté propre à la Calédonie dont la base doit demeurer
l’identité Kanak.

Le Préambule de l'Accord de Nouméa débute par ces deux phrases "Lorsque la France
prend possession de la Grande Terre que James Cook avait dénommée "Nouvelle Calédonie",
le 24 septembre 1853, elle s'approprie un territoire selon les conditions du droit international
alors reconnu par les nations d'Europe et d'Amérique, elle n’établit pas de relation de droit
avec la population autochtone. Les traités passés, au cours de l'année 1854 et les années
suivantes avec les autorités coutumières, ne constituent pas des accords équilibrés mais, de
fait, des actes unilatéraux." Ainsi la France reconnaît ne pas avoir occupé les terres
calédoniennes selon une procédure légitime.

Dans le contexte de l'Accord de Nouméa, le Conseil National pour les Droits du


Peuple Autochtone en Nouvelle Calédonie relance l'idée de la mise en place d'une Charte du
peuple Kanak. Pour cela, il travaille autour de cinq thèmes en ateliers : le droit à la terre et à la
ressource, le droit à l'accueil, le droit à l'autodétermination, les droits collectifs et les droits
individuels, et les droits et propriétés culturels et intellectuels. Le CNDP souhaite que la date
d’adoption de la Charte coïncide avec celle de la Déclaration Universelle des Droits des
Peuples Autochtones prévue en 2004.

37
II. LA NON-RECONNAISSANCE DES PEUPLES
D’AFRIQUE ET D’ASIE : drames humains et
revendications sécessionnistes.

A. L’Afrique

En Afrique, la conséquence la plus terrifiante de la stratégie expansionniste des


européens est sans aucun doute la traite. La traite cumulée aux conséquences de la
colonisation vont grandement affecter les populations autochtones africaines. L’Afrique dans
sa globalité va subir une perte démographique considérable et les colons vont ensuite
redistribuer les pouvoirs entre ethnies autochtones et migrants dans des pays qu’ils auront
dessinés artificiellement.

En 1502, les premiers esclaves noirs sont débarqués sur l'île d'Hispaniola, aujourd'hui
la République dominicaine et Haïti. Montesquieu disait non sans ironie dans « de l’Esprit des
Lois » (1748) : « Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves,
voici ce que je dirais : Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû
mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres. ». Ainsi pour
remédier au manque de main d’œuvre, les espagnols dès 1518 vont organiser la traite en
partance des côtes de Guinée vers l’Amérique Latine. Celle-ci est institutionnalisée dans les
colonies anglaises entre 1660 et 1680. L’ère du commerce triangulaire est en marche : des
marchandises en provenance d’Europe sont données à des souverains africains en échange
d’hommes revendus de l’autre côté de l’Atlantique. Français, Portugais, Espagnols,
Hollandais, Anglais... mettent au point un trafic à grande échelle. Les Français le nomment
"bois d'ébène", les Anglais "Black ivory", ivoire noir. C'est derrière ces appellations
précieuses que l'Europe organise son commerce d'êtres humains razziés sur le continent
africain, embarqués à fonds de cales, vendus aux planteurs. La première compagnie maritime,
hollandaise, à pratiquer la traite est créée en 1621. En 1685, vingt ans après avoir créé la
Compagnie française des Indes occidentales, Colbert édicte le "Code noir" une loi
esclavagiste qui justifie le recours à l'asservissement. Dans l'article 44 de ce code, le
législateur écrit: « Déclarons les esclaves être biens meubles ».

38
La Révolution française, sur proposition du député conventionnel Danton, acclame
l'abolition de l'esclavage le 4 février 1794. Neuf ans plus tard Bonaparte le rétablit. Ce n'est
qu'en 1848 que l'esclavage est définitivement aboli dans les colonies françaises. Au XIXe
siècle les Anglais sont les premiers à lutter contre les pratiques esclavagistes. Peu à peu toutes
les nations européennes renoncent à la traite des Noirs. Cependant il faut attendre jusqu'en
1926 pour que la communauté internationale signe une convention abolissant l'esclavage.

Mais la traite est une économie plus ancienne que le temps de la Conquête. Elle a
déterminé quatre grands courants de déportation des Africains hors du continent. Le courant
trans-saharien, attesté vers -1500, dura jusqu'au dernier tiers du XIXe siècle. Formé au VIIIe
siècle avec l'expansion islamique, le deuxième courant installa sur la côte orientale d'Afrique
une traite qui se poursuivit jusqu'au XIXe siècle, et qui connut, à la fin, un fort regain
d'activité. Beaucoup plus brève - quatre siècles et demi - la traite à travers l'Atlantique
constitua la plus lourde ponction sur les populations de l'Afrique noire. Enfin, une « traite
intérieure » nourrit un esclavage domestique.

Les historiens Fage et Curtin, respectivement anglais et américain, ont renouvelé


depuis 1969 l'étude chiffrée des conséquences démographiques des traites négrières.
Considérant leurs durées respectives, les spécialistes acceptent aujourd'hui - encore qu'avec
certaines hésitations - les chiffres suivants, plus ou moins contrôlables: la traite
transsaharienne aurait déporté 5 300 000 individus, la traite par la mer Rouge et la côte
orientale, 2 900 000, en quatre siècles et demi, la traite par l'Atlantique en aurait déporté 11
700 000. Il n'est pas possible d'estimer le chiffre de la traite intérieure. Au total, les traites
négrières d'exportation auraient donc déporté un minimum de 20 millions d'Africains hors du
sous-continent noir, la mortalité parmi les déportés atteignant en cours de route en moyenne
13 %. On discute encore l'effet de cette ponction sur la démographie africaine. Récemment,
l'historien nigérien Inikori a estimé le déficit des naissances en 1870 à 112 millions de
personnes, mais les indicateurs retenus pour obtenir ce résultat sont discutés par les
démographes.

39
Une autre question est celle des conséquences du commerce négrier sur le sous-
développement économique des régions affectées. Eric Saugera, auteur d’un livre sur la traite
publié en partenariat avec le gouvernement français s’interroge : « Deux siècles après la
disparition de la traite négrière comme institution légale et encouragée, l'opulence n'a pas
changé de camp et la distance entre les mondes africain et européen s'accroît : le premier,
étranglé par une dette colossale à l'étranger, va mal, tandis que le second, même en crise,
poursuit un développement qu'aucune dette à l'Afrique ne freine. Or, serait-il incongru
d'évoquer la pertinence de cette dette, quand on sait que le processus négrier et esclavagiste
a largement favorisé la croissance de l'Europe occidentale, des États-Unis, de Cuba, ou du
Brésil au détriment de l'essor africain ? Cette dette, qui prendrait la forme d'une
indemnisation de dizaines de milliards de dollars, réparerait les dommages causés par les
négriers blancs au continent noir et paierait les intérêts du travail fourni gratuitement par les
esclaves à leurs maîtres pendant des siècles. »15

La traite puis la colonisation ont déstabilisé les empires et chefferies traditionnels


africains. Les Etats issus de la décolonisation, au nom du principe de l’intangibilité des
frontières afin de préserver l’intégrité territoriale des pays, ont fait perdurer la domination de
peuples privilégiés par les colons sur des peuples autochtones. Le multiethnisme et le
multiculturalisme sont des caractéristiques des Etats africains, elles engendrent parfois des
revendications sécessionnistes mais pas forcément au nom des droits des peuples autochtones,
encore peu discutés par l’Afrique16.

Pourtant, face à la volonté des Etats africains de nier l’identité autochtone par un souci
d’homogénéisation nationale et de stabilité politique, de plus en plus de peuples revendiquent
le statut d’autochtones pour préserver leurs modes et moyens de vie en premier lieu les
peuples nomades : les Pygmées, peuples forestiers, de RDC, du Cameroun, du Rwanda, les
Boshiman du Kalahari, les Massaï et Barabaig du Kenya et de la Tanzanie, les Touaregs du
Niger et du Mali mais aussi les premiers peuples de certains pays : les Amazigh du Maroc et
d’Algérie, les Ogoni du Nigeria, les Nouba du Soudan, les Oromo d’Ethiopie.

15
La traite des Noirs en 30 questions par Eric Saugera, http//www.france.diplomatie.fr.
16
En 2000, seulement onze pays africains avaient été représentés au moins une fois lors des sessions du groupe
de travail des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (Nigeria, Ethiopie, Libye, Kenya, Algérie,
Afrique du Sud, Maroc, Maurice, Egypte, Togo, Angola).

40
Les revendications de ces peuples sont relayées par des associations locales ou
internationales et sont débattues par la communauté internationale. Ce mouvement va en
s’amplifiant et mérite d’être encouragé de par ses ambitions pacifiques, d’autant qu’il est
légitimé depuis longtemps par la Charte Africaine des droits de l’Homme et des Peuples qui
formule le principe de l’égalité des peuples dans son article 19 : « rien ne peut justifier la
domination d’un peuple par un autre » et ajoute dans son article 20 : « les peuples ont la libre
disposition de leurs richesses et de leurs ressources naturelles. »

a) L’Afrique centrale

Kapupu Diwa Mutimanwa, représentant Pygmée de RDC et Kalimba Zéphyrin,


représentant Batwa du Rwanda auprès du groupe de travail sur les peuples autochtones à
l’ONU, ont exposé en juillet 1998 leur vision de l’histoire des peuples pygmées du Congo, du
Rwanda et du Burundi. Leur histoire est un parfait reflet de ce qu’ont vécu la plupart des
peuples autochtones d’Afrique et expliquent leurs deux principales revendications que sont le
droit à la terre et le droit au développement :

« Depuis longtemps, ces 3 pays sont caractérisés par une culture et une histoire
commune. L'arrivée d'autres tribus et l'ère des grandes migrations ont débuté aux environs du
XIe siècle. Ces migrations ont amené les Bahutu des rives du lac Tchad et les Batutsi du haut
plateau abyssin vers le Rwanda et le Burundi. Dans le cas de la République Démocratique du
Congo, c'est depuis la désertification du Sahara que les migrations des tribus de Bantous et
Soudanaises eurent lieu. Enfin, les Nilotiques vinrent du haut plateau abyssin. Ces tribus
étaient toutes à la recherche de nouvelles terres cultivables (Hutus, Bantous, Soudanais) et à
la conquête de nouveaux espaces libres pour les pâturages. Ils rencontrèrent ainsi les
populations autochtones (les Pygmées appelés localement Batwa ou Bambuti) qui vivaient de
ce qu'offrait la nature, c'est à dire du produit de la chasse et de la cueillette.

Le Pygmée-Mutwa vit une existence plus diffïcile depuis l'arrivée de son voisin ou
cohabitant. Celui-ci s’est proclamé chef de la région, sultan, Mwami. Il a imposé sa culture à
l'homme qu'il a rencontré.. Afin de gagner sa confiance, il lui donne des produits tirés de
l'agriculture et de l'élevage. L'autochtone se voit forcé de fuir son milieu pour aller s'installer

41
ailleurs, au plus profond de la forêt en laissant le nouveau venu dans ses anciens villages.
C’est ainsi que le processus va s'accélérer partout où se trouve l’autochtone Pygmée-Mutwa.
Partout il va être supplanté par le nouveau venu. C'est ainsi que le colonisateur va y
rencontrer l'envahisseur venu du Nord à la recherche de terres et de pâturages.

Le colonisateur arrive en détenant toute l'autorité. Il rencontre le nouveau venu (post-


autochtone). Ce dernier sera considéré par le colonisateur comme un autochtone et il sera
nommé "indigène". Ils vont collaborer et exclure l'autochtone Pygmée-Mutwa en le qualifiant
de "sous-homme" et de "singe". C'est ce que refuse, en second lieu, la population autochtone
des pays des Grand Lacs.

L'autochtone se voit exclu de tous les domaines, politiques, sociaux, etc. mais il garde
sa culture. Le colonisateur va définir et imposer ses limites frontalières lors du partage de
l'Afrique en 1885-87, à la conférence de Berlin. C'est de là que date la naissance du Rwanda,
du Burundi et du Congo. Depuis lors, l'espace vital des Pygmées-Mutwa est
géographiquement limité et la fréquence des contacts avec l'extérieur diminue. En 1907 , ces
trois pays seront colonisés par la Belgique pour se fondre en une seule colonie: le Congo-
Belge Rwanda Burundi, et en un seul pays, la Belgique. Le 20 juin 1956, la Belgique
proclame officiellement l'accord des droits civiques et de la responsabilité pénale.

Il s'ensuit une stratification à caractère socio-économique qui, guidée par l'arbitraire,


se réfère aux capacités intellectuelles des différents groupes sociaux: les auteurs en viennent
à classer le quotient intellectuel du groupe autochtone en dessous du quotient intellectuel des
autre groupes, ce qui entraîne sa marginalisation. L’autochtone manque au rendez-vous de
l'école et il ne se relèvera de cette situation économique, sociale et politique. Il sera vite
présenté au colonisateur comme le représentant d'une espèce en voie de disparition ayant été
incapable de s'adapter aux nouvelles réalités de la sédentarisation et de l'exploitation des
ressources naturelles dans une vision plus progressiste. »17

17
Extraits d’une conférence-débat au Groupe de travail sur les peuple autochtones à Genève, juillet 1998. Le
Courrier. Samedi 8 / Dimanche 9 Août 1998. Article par Michael Roy.

42
Les Pygmées sont aujourd’hui 250 000 en Afrique et sont considérés comme les
premiers peuples de la RDC, du Congo (Brazzaville), du Cameroun, du Gabon, de la RCA,
du Rwanda, du Burundi et de l’ Ouganda. Ils vivent principalement dans les forêts tropicales
humides et subissent de plein fouet les conséquences de la déforestation des forêts primaires
estimées en Afrique Centrale à 50%.18 Au mieux, certaines forêts sont classées réserves
naturelles mais les gouvernements les empêchent alors d’y vivre et les incitent à la
sédentarisation. Au Cameroun, c’est un projet co-financé par la Banque Mondiale d’oléoduc
qui est à l’origine d’une destruction massive de leur milieu naturel.

Aujourd'hui, la plupart des pygmées sont des chasseurs-cueilleurs spécialisés. Ils se


spécialisent dans l'extraction de ressources de la forêt et ont donc un mode de vie nomade. Ils
consomment eux-mêmes une partie de ces ressources, et vendent le reste pour se procurer des
produits agricoles, des outils de fer et autres biens. Les pygmées sont partout en étroite
relation avec les agriculteurs voisins de langues bantoues et soudaniennes. En effet, la culture
et la subsistance des pygmées sont indissociables des agriculteurs africains, avec lesquels ils
vivent et entretiennent des échanges.19 Leur sédentarisation perturbe aussi l’équilibre
économique de leurs voisins.

Les Pygmées ne se définissent pas en tant que peuple seulement par des caractères
acquis comme la langue, la religion, leurs institutions mais par leur relation au milieu
ambiant. Ainsi revendiquent-ils leur lien à la forêt et leur mode de vie nomade. En cela ils
rejoignent le mouvement autochtone international caractérisé par ce lien spécifique à la terre,
ce droit à l’environnement.

Ils ne tiennent pas de discours indépendantiste, ils demandent simplement que leur
soient reconnus leur droit à vivre selon leurs traditions ancestrales dans leur milieu naturel. Ils

18
« Synthèse des interactions entre l'homme et la forêt tropicale » par Serge Bahuchet et Pierre Grenand
19
Cf : Etudes de Robert C. Bailey, Serge Bahuchet, Barry Hewlett et Mary Dyson publiées dans K. Cleaver, M.
Munasinghe, M. Dyson, N. Egli, A. Peuker et F. Wencélius (éds). 1992. Conservation of west and central
African rainforests. Banque mondiale, Washington.

43
se sont réunis en associations transnationales et défendent leurs positions auprès du groupe de
travail sur les peuples autochtones mais aussi lors de conférences internationales, la dernière
en date étant la Conférence sur la Biodiversité à La Haye en Avril 2002. Des organismes tels
que Survival International, IWGA ou le « World Rainforest Movement » relaient leurs
revendications par des campagnes d’information et de protestation.

Une autre revendication importante des Pygmées concerne leur droit à être reconnus
citoyens à part entière des pays dans lesquels ils vivent. Par exemple, en janvier 2002, un
regroupement des pygmées congolais sous la dénomination Plate-forme de premier peuple,
autochtone natif et minorité pygmées (Pfppanmp), a adressé une lettre de protestation au
Facilitateur Masire contre l'injuste marginalisation de leur association au dialogue
intercongolais. Ils accusent, à cet effet, le groupe bantu de tenter d'étouffer le groupe
minoritaire qu'ils constituent. La Pfppanmp se prévaut, de ce fait, de représenter 10 % de la
population congolaise répartie sur toutes les provinces de la République en dehors du Bas-
Congo.20

b) L’Afrique australe

Les combats pygmées ressemblent beaucoup à ceux entrepris par les San (appellés
aussi Boshimen ou Batsarwa), premiers habitants d’Afrique Australe depuis 20 000 ans. Ils
ne vivent plus que dans le désert du Kalahari dans les Etats de Namibie, du Botswana, du
Zimbabwe. Quelques uns vivent aussi en Zambie et en Angola. Leur population est estimée à
100 000 personnes. Ils furent exterminés par deux vagues de migrations : l’une Bantu venant
du Nord il y a 1500 ans, l’autre de la colonie hollandaise implantée au Sud dès 1652. Les
rares survivants se sont alors réfugiés dans le désert. Aujourd’hui la plupart sont encore
menacés.

En Namibie, les San des régions du Caprivi et du Kavango ont fui dès 1999 les
combats entre soldats angolais et rebelles de l’UNITA basés dans la zone. Les San ont trouvé
refuge au Botswana ou dans un camp aménagé à Dukwe en Namibie. Ce camp, suite à
20
Kinshasa , 03.01.2002,| Politics

44
plusieurs vagues de déplacements a été rapidement surchargé. Le gouvernement namibien a
alors proposé d’installer ses 20 000 occupants dans une réserve San à l’ouest de l’ancien
Bushmanland, ne pouvant en accueillir que 4500. Effectivement les San de cette région ont
des droits fonciers reconnus mais une surexploitation des territoires alloués n’auraient que des
conséquences catastrophiques pour l’ensemble. Survival International a lancé une campagne
en 2001 pour faire pression sur le gouvernement afin d’étendre les territoires San.

Un projet de réforme des lois sur les terres communales est en discussion, accepté par
l’Assemble Nationale en 2000, il a été rejeté par le Conseil National. Cette réforme est
importante pour les San : elle leur permettrait d’être autonomes dans la gestion de leurs
ressources et elle reconnaît leurs droits coutumiers et traditionnels d’accès à la terre.

Au Botswana, le gouvernement tente depuis 16 ans de chasser les San de la Central


Kalahari Game Reserve, ne leur reconnaissant aucun droit à la terre ni même à la citoyenneté.
Ils sont chassés de leurs villages, leurs droits de chasse sont restreints au minimum, le
gouvernement les menacent même de leur couper tout approvisionnement en eau. Les
revendications San du Botswana sont : le droit de chasse comme moyen traditionnel de
subsistance, le droit à la terre, le droit de bénéficier des fruits économiques du tourisme et des
projets relatifs à la conservation de la vie sauvage, des droits culturels et linguistiques, le droit
à la sécurité (le droit de ne pas être torturé, emprisonné, exécuté).

C’est aussi par le biais d’organismes internationaux défendant les peuples autochtones
qu’ils informent la Communauté Internationale de leur situation et tentent d’obtenir des droits
en tant qu’autochtones afin de faire respecter leur intégrité et leurs modes de vie ancestraux
sur un territoire donné.

45
c) L’Afrique de l’Ouest et du Nord

Les revendications autochtones en Afrique saharienne et au Maghreb sont issues d’un


même ensemble de peuples : les Berbères. Ils sont estimés à 20 millions d’individus. Les
dynasties autochtones se sont effacées au XVIe siècle après l’infiltration réussie des Bédouins
d’Arabie débutée dès le Moyen-Age.

Les Touaregs, peuple berbère du désert du Sahara, luttent comme les San pour une
reconnaissance de leur mode de vie nomade sur un territoire qui n’a comme frontière que la
fin de ses dunes. Ils ne cherchent pas à créer un Etat à leur image mais à sauvegarder leur
liberté de circuler de par les frontières existantes sur l’immensité de leur habitat.

Les Etats qu’ils traversent sont essentiellement le Niger et le Mali mais aussi
l’Algérie, le Burkina-Faso et la Libye. En revanche, la population touarègue est d’un ordre
démographique tout autre, celle-ci étant estimée à près de 2 millions individus. Ceci explique
que la Communauté Internationale se soit préoccupée bien plus tôt de leurs revendications.

Historiquement, avant l’avènement des frontières coloniales, les Touaregs vivaient


traditionnellement dans une société fortement hiérarchisée et dominante vis à vis des
populations noires implantées sur leur territoire qu’ils n’hésitaient pas à réduire en esclavage
quand nécessaire. Les Touaregs sont organisés en entités politiques que l’administration
coloniale baptisa « confédérations », terme toujours utilisé. Chaque confédération est
identifiée par le nom d’un territoire dont elle a le contrôle. Toutes parlent une langue
commune : le Tamasheq.

Après une forte résistance, les Touaregs ont passé une sorte de compromis avec les
Français lors de la colonisation qui leur permettait de conserver certaines coutumes comme le
nomadisme. Peu scolarisés, non avertis de la gestion politique et administrative des colonies,
ils ont été écartés des configurations post-coloniales et se sont retrouvés sous la tutelle de
ceux qu’ils dominaient hier, eux-mêmes plutôt heureux de cette revanche.

46
Depuis 40 ans, au Mali et au Niger, les Touaregs sont systématiquement marginalisés
et ont été victimes de violence continue. Le Niger a des intérêts miniers non négligeables à
Arlit au Nord du Niger en « pays » Touareg. Ses mines d’uranium représentent 11,2% des
réserves (ressources déjà inventoriées) mondiales d’uranium, soit l’équivalent de 55 années de
production, et 13,6% des ressources (réserves supputées), soit l’équivalent de 146 années
d’exploitation. Cette enjeu expliquera sans doute l’intensité et la durée du conflit. Le pic de
crise fut atteint en 1990, après que les Touaregs aient essuyé des années de sécheresse et aient
vu l’aide alimentaire détournée par les gouvernements locaux.

L’armée nigérienne perpétuent des massacres comme celui de Tchin-Tabaradène en


mai 1990 et en juin 1990 et est accusée d’empoisonner les puits. Le massacre qui a le plus
marqué la communauté touarègue est celui de Léré (Tombouctou) le 20 mai 1991, quand les
militaires ont trié des dizaines de civils Touaregs et Maures sur le seul critère de la couleur de
leur peau et les ont exécutés sur la place publique sans même vérifier leur identité. Leurs
familles furent retenues en otages par l'armée pendant un an.

Le parlement Européen déclare en septembre 1990 que le peuple touarègue est menacé
d’extinction : date à laquelle la rébellion touarègue démarre vraiment. Des milliers de civils,
fuyant le Niger et le Mali où la répression était aussi très forte depuis les années 70, arrivent
en Algérie, en Mauritanie et au Burkina-Faso où ils vivent dans des camps de réfugiés. En
Algérie, les Touaregs, originellement présents sur le territoire, étaient déjà victimes de
sédentarisation forcée comme en Libye et d’une politique d’acculturation, ce qui n’est pas du
goût des nouveaux arrivants.

Les Touaregs revendiquent alors un droit à s’auto-administrer en particulier là où sa


population est largement majoritaire. Une fois de plus, leur demande n’est pas un droit à la
sécession mais à l’autonomie. Ils demandent à négocier avec les Etats concernés, aidés par
une médiation française et algérienne et profitant des changements démocratiques s’opérant
dès le début des années 90 au Mali et au Niger.

L’accord de Tamanrasset en janvier 1991 et le Pacte National en avril 1992 prévoient


la création d’une huitième région dans le Nord du Mali et instituent une Assemblée territoriale
touarègue. Sont aussi prévus le rapatriement des personnes déplacées et l’intégration des
combattants touarègues dans l’armée nationale. Malheureusement la mauvaise volonté des

47
autorités maliennes et des dissensions entre mouvements de libération touarègues feront
échouer ces plans de Paix. Les combats reprirent ainsi que les exactions.

Malgré un certain retour au calme depuis 1996, les accords signés ne sont toujours pas
appliqués par L'État malien et le peuple toureg s’impatiente face à l’absence de mesures
d’autonomie significatives.

Au Niger, l’accord de Paix signé à Ouagadougou en octobre 1994 prévoyait une


réforme constitutionnelle portant sur une décentralisation du pouvoir. Celui de Niamey en
avril 1995 prévoyait une amnistie générale et l’intégration des combattants touarègues à
l’armée nationale. Une période de flottement s’en suivit. Puis, l'Union des Forces de la
Résistance Armée (UFRA), soutenue par les Forces Armées Révolutionnaires du Sahara
(FARS), se démarquent en septembre 1997 de l'application de l'Accord de Paix de Niamey en
signant à Alger le 28 novembre 1997 un Accord de Paix Additionnel mettant fin au conflit
dans le Nord du Niger. Le Front Démocratique pour le Renouveau (FDR) intégrera le 21 août
1998 le Processus de Paix en signant à N'Djamena un Accord de Paix sous la médiation du
Tchad. Les trois Accords de Paix sont axés sur la décentralisation, la gestion de la sécurité
dans les zones touchées par le conflit, le développement économique de ces régions,
l'intégration et la réinsertion socio-économique des ex-combattants. A ces points, se greffent
l'amnistie et la libération des prisonniers arrêtés pour fait de conflit, de la réintégration des
agents de l'Etat et des scolaires qui ont abandonné leurs structures respectives à cause de la
rébellion, de l'éradication du banditisme armé résiduel, du cantonnement des ex-combattants
et du désarmement intégral des Fronts, Mouvements, Comités d'Autodéfense et Milices
depuis le 5 juin 2000.

L’exemple du Niger, espérons-le, servira d’exemple aux Etats en prise à la


problématique Touareg pour trouver le chemin d’une Paix durable.

Autre peuple de la famille des Berbères, les Amazigh revendiquent un droit collectif à
leur identité culturelle au Maghreb. Les Berbères revendiquent une présence au Maghreb
vieille de 5.000 ans. Géographiquement, leur communauté s'étend sur près de cinq millions de
kilomètres-carrés, de la frontière égypto-libyenne aux îles Canaries et de la Méditerranée au

48
Niger, au Mali et au Burkina Faso. Quant à l'origine du mot "berbère", l'explication la plus
communément admise la situe dans la culture grecquo-latine avec le terme "barbarus" qui
désignait les étrangers à la cité -et, par extension, le "non civilisé", le "sauvage", le "barbare".
Ce qui explique pourquoi, sans renier totalement ce nom-là, ils préfèrent le nom qu'ils se
donnent dans leur langue, les Imazighen.

Au Maroc, guerriers valeureux, réfugiés dans les montagnes lors des invasions, ils
surent résister, souvent avec succès, au pouvoir central des sultans marocains et eurent un rôle
majeur dans la lutte contre la colonisation française. Le protectorat tenta bien de jouer sur les
spécificités berbères mais ne parvint pas à se rallier cette frange de la population. Par contre,
sa politique berbère, parce qu'elle servit de ciment au mouvement nationaliste, devait bloquer
pour longtemps toute revendication berbère, vite assimilée au "parti colonial" et à des visées
sécessionnistes.

On assiste au début des années 80 à un foisonnement d'associations culturelles


berbères. On parle d'un « printemps berbère » : un terme qui n'est pas sans rappeler le
« printemps amazigh » violemment réprimé en Algérie en avril 1980. Mais la démarche est
plus culturelle que politique. Suite au défilé du 1er Mai de 1994, sept enseignants de
Goulmima et d'Errachidia, membres ou sympathisants de Tilelli, association revendiquant un
statut officiel et l’enseignement du Tamazigh à l’école (trois d'entre eux n'avaient pas
participé au défilé), sont interpellés. Ils sont interrogés, individuellement, menottés et les yeux
bandés, sur les rebellions locales des dernières décennies et leurs rapports avec l'Algérie, alors
qu'ils clament n'avoir « aucune prétention séparatiste, au contraire ». Vient ensuite leur
inculpation qui provoque la surprise générale. Sont en effet retenues contre eux notamment
les charges de « troubles à l'ordre public » et « incitation à commettre des actes portant
atteinte à la sûreté intérieure de l'Etat ».

Les berbéristes marocains cherchent alors à internationaliser leur cause, en tentant de


renforcer les contacts avec l'ensemble du monde amazigh et en profitant des tribunes de
l'ONU. C'est ainsi qu'ils participent à la 12e session du groupe de travail des Nations unies sur
les populations autochtones, en juillet 1994 à Genève. En marge, ils arrêtent le principe de
tenir un Congrès amazigh international. Une idée précisée et avalisée en août 1994 à

49
Douarnenez, à l'occasion du 17e festival du cinéma consacré cette année là aux peuples
berbères.

En Algérie, le coup d’Etat de janvier 1992 suite à l’élection du FIS et l'arrêt de tout
processus d'ouverture démocratique porte un coup à la question berbère. Car beaucoup de
partis avaient inscrit la question berbère à leur programme. Mouloud Lounaouci, qui fut un
des principaux acteurs du mouvement de 1980 dira « Le durcissement du pouvoir nous fait
reculer dans notre cause berbère, de même que le durcissement des islamistes. Une spirale
infernale s'est installée. Et, dans une telle tourmente, on pense plus à survivre dans le sens
biologique du terme que dans le sens identitaire. »

Pourtant le Tamazight, qui englobe plusieurs dialectes régionaux, est parlé par des
populations extrêmement variées, installées dans plusieurs régions d'Algérie.
Outre en Kabylie, il est parlé dans les Aurès (sud-est) par les chaouias, par les mozabites dans
la région de Ghardaia (500 km au sud d'Alger), par les touaregs dans l'extrême sud saharien et
dans le Chenoua (90 km à l'ouest d'Alger) aux alentours de Cherchell.
On le parle également dans d'autres poches comme à l'extrême ouest, à Nedroma. Le
mouvement ne s’éteindra pas, réconforté par l’internationalisation de sa cause. La Kabylie
reste fortement mobilisée pour la reconnaissance de sa langue et de sa culture propre. Elle se
heurte au nationalisme algérien qui refuse de reconnaître la culture berbère comme
coexistante à la culture arabe par crainte d’ouvrir la voie aux revendications fédéralistes ou
sécessionnistes. L’Etat admet la liberté d’associations, en particulier culturelles mais refuse de
reconnaître juridiquement la langue Amazigh comme langue nationale ce qui impliquerait
d’amender la Constitution. Le « Mouvement Culturel Berbère »(MCB) organisera plusieurs
grèves générales en Kabylie et à partir de septembre 1994, le boycott général du système
scolaire en Kabylie obligeant le gouvernement à s’asseoir autour de la table des négociations.
Il créera en 1995 un « Haut Commissariat à l’Amazighité » (HCA) auprès de la présidence de
la république pour garantir l’enseignement de l’Amazigh. Mais il s’agit là encore d’une
mesure politico-administrative et non d’une reconnaissance de jure. Durant les années
suivantes, le HCA décevra faute d’objectifs pédagogiques clairs, d’instruments didactiques,
d’encadrement.

50
Finalement, après une année de révolte contre le pouvoir central en Kabylie, le
président algérien, Abdelaziz Bouteflika, décide le 12 mars 2002 la reconnaissance légale du
tamazight. "J'ai décidé en toute liberté et en toute conviction d'inscrire dans la Constitution le
tamazight comme langue nationale sans autre intention que de servir le pays et l'intérêt
national", a-t-il déclaré.

d) La Corne de l’Afrique

Les Éthiopiens sont témoins de conflits nationalistes exacerbés depuis la chute du


régime marxiste de Mengistu Hailé Mariam (Mängestu Haylä Maryam) en mai 1991 et les
interprètent comme une nouvelle résurgence d'oppositions qui remontent à la formation de la
Grande Éthiopie du XIXe siècle. En effet, de nombreux peuples composent l’Ethiopie
actuelle : les Amhara, ethnie longtemps dominatrice, les Tigréens au pouvoir aujourd’hui, les
Afars et les Issas très minoritaires en nombre et les Oromo majoritaires quant à l’aire de
peuplement et autochtones de la région où se trouve aujourd’hui la capitale du pays : Addis-
Abeba. La Grande Ethiopie naquit suite au glissement du nord vers le sud de l'épicentre
politique depuis l'antique royaume d'Aksoum (1000 avant JC) au Tegré et aux pays des
Amhara du XIIIe au XVIIIe siècle jusqu'à Addis-Abeba née au XIXe siècle en pays Oromo.

On oppose Éthiopie et Abyssinie, en réservant la première appellation à l'empire de


Ménélik II agrandi des provinces conquises au sud et la seconde à l'antique cœur chrétien et
sémitique du Nord. Les conquêtes de Ménélik lui donnèrent le contrôle des plateaux Harer
Ogaden qui s'étendent à l'est du rift et qui s'abaissent vers les steppes de Somalie, et, vers le
sud, de terres tropicales plus basses, plus chaudes et plus humides. Ces nouveaux territoires
étaient essentiellement peuplés de musulmans et, tout au sud, de païens que les Amhara ont
longtemps dénommés Galla (terme péjoratif) et que l'on appelle aujourd'hui Oromo. Ces
Oromo de langue couchitique, dont la poussée vers le nord remonte au XVIe siècle, furent
pour une part soit islamisés à l'est, soit amharisés , c'est-à-dire christianisés, et ils parlent
l'Amhara.

51
Après la mort de Ménélik, l'Éthiopie connut une nouvelle phase de désordre. Les
grands du royaume et les dignitaires de l'Église déposèrent en 1916 (avec le soutien des
Français et des Anglais) un jeune empereur qui s'était rapproché des Turcs et des Allemands,
et proclamèrent impératrice la fille de Ménélik qui confia la régence au fils d'un grand
dignitaire, le Ras Tafari qui, après avoir brisé la révolte de plusieurs provinces, devint
Empereur en 1930 sous le nom de Hailé Sélassié Ie et reprit la politique de Ménélik. Hailé
Sélassié asseoit la domination Amhara sur les Tigréens et les Oromo jusqu’à la révolution de
1974. Les Tigréens prennent le pouvoir et adopte le modèle socialiste dès 1977. Leur chef
Mengistu Hailé Mariam lance une politique des nationalités par la promotion de
l'enseignement des langues locales à côté de l'amharique puis en 1987 par le découpage du
pays en 8 régions autonomes. L’Etat devient République populaire et démocratique en 1987
avec un parti unique. Les Oromo sont satisfaits du système fédéral mais oppressés par la
collectivisation forcée et les guerres intestines entre Ahmaras et Tigréens. La famine
instrumentalisée par les militaires en 1984 a contribué à creuser le fossé entre le régime et les
paysans.

La chute de Mengistu le 21 mai 1991 signe la fin du régime socialiste. Le


gouvernement de coalition qui lui succède exprime une diversité ethnolinguistique. Les
Oromo représentés par le Front de Libération des Oromo (FLO) occupent le deuxième rang
pour les postes ministériels bien qu’ils représentent la population la plus nombreuse
d’Ethiopie. Le FLO disposait de quatre ministères au gouvernement (Information,
Agriculture, Education nationale, Commerce) qu'il abandonna le 23 juin 1992 pour protester
contre les conditions dans lesquelles s'étaient déroulées les élections. Depuis cette date, le
FDRPE a emprisonné dans des camps près de 17.000 membres (civils et combattants) du
FLO. Des courants indépendantistes Oromo émergent souhaitant la renaissance d’une nation
sur les hautes terres méridionales affranchies du joug des colonisateurs abyssins. Une lutte
armée, de type guérilla, s’engage. Mais ces courants sont représentés par différentes
organisations qui ne s’entendent pas. A l’heure actuelle les Oromos de l’Est majoritaires au
sein de l’OLF se prononcent en faveur de l’indépendance. L’Islamic Front for Liberation of
the Oromo (IFLO) semble pencher vers une islamisation de la cause oromo. Cette dernière,
n’ayant plus depuis 1999 de soutien du Soudan voisin, semble en passe de disparaître.

Il semble peu probable au vu du climat de violence qui règne en Ethiopie que la cause
Oromo soit entendue par la Communauté Internationale qui préfère appuyer des décisions

52
prises par consensus. De plus, l’indépendance du pays Oromo serait d’un type inédit car la
capitale Addis-Abbeba est en son centre et sa possession totale priverait par voie de
conséquence toutes les régions périphériques des services de l’Etat éthiopien.
La « balkanisation » de l’Ethiopie est pourtant souhaitée par bon nombre de régions
ethniquement homogènes ayant déjà, de par la Constitution, acquis une vaste autonomie.
C’est le cas de l’Ogaden peuplée de somalis, de la région peuplée de Afar située à cheval sur
l’Ethiopie et l’Erythrée, des régions du Benishangul et de Gurmuz proches du Soudan. Seuls
les Ahmara rêvent encore d’une grande Ethiopie dont ils voudraient reprendre les rennes aux
mains des Tigréens.

53
B. L’Asie

En mai 1997, Raymond Abin, du peuple autochtone Dayak de Sarawak, en Malaisie, a


écrit à la troisième conférence internationale de l'alliance internationale des peuples
autochtones et tribaux des forêts tropicales, tenu à Nagpur, en Inde :

"Je voudrais vous informer de la situation terrible à laquelle doit faire face le peuple
autochtone de la région de Bahasa [ l'Indonésie et la Malaisie ]. Les politiques de
développement et les programmes destructeurs des gouvernements, qui mettent l’accent sur
l'exploitation des ressources naturelles et sur la saisie des terres, ont posé des problèmes
graves aux communautés indigènes. Nos droits de l'homme en tant que peuple autochtone
sont supprimés, harcelés, intimidés et sans interruption violés dans nos efforts de protéger et
défendre notre héritage culturel, nos ressources, notre terre et notre environnement. Nos
populations sont dépossédées, expulsées, culturellement assimilées, économiquement
marginalisées, et vivent dans la pauvreté et la malnutrition en raison des activités de
développement sur nos terres et territoires.

Les gouvernements délivrent continuellement des permis d’exploitation du bois de


construction sur notre forêt malgré notre protestation forte contre de telles opérations sur nos
territoires. Le déboisement est effectué intensivement dans Sarawak, Sabah, et Kalimantan
sur l'île du Bornéo, et dans Sulawesi, île d'Yamdena, Irian Jaya et diverses parties de
l'archipel. Dans Sarawak, les Dayaks résistent fortement à l'implantation sur leurs terres
ancestrales de plantations extensives de palmiers-huile.

Les communautés [ indigènes ] d'Orang Asli en Malaisie péninsulaire sont


continuellement déplacées par divers projets de méga-développement comprenant la
construction d’autoroutes, de stations de montagne, de parcs et de plantations. Leurs droits
fonciers sont totalement niés par le gouvernement. La promotion agressive du tourisme est
une autre menace faite au peuple autochtone dans toute la région de Bahasa, menant à une

54
large acculturation, au travail des enfants et à l'exploitation des femmes par le commerce
sexuel. »21

On estime que les deux-tiers des populations autochtones du monde vivent en Asie.
Les peuples autochtones d'Asie sont victimes des intérêts économiques que suscitent leur
habitât naturel et souffrent de la part de leurs Etats de tutelle d‘un déni de leurs spécificités
culturelles et du non-respect de leur modes de vie. Mais ils sont loin d’être passifs face à
l'adversité. Du Pakistan aux îles du Pacifique, les peuples qui habitent les forêts d'Asie-
Pacifique développent de nouvelles réponses à l'empiétement du marché global sur la région,
à la perte de leurs terres, aux violations des droits de l'homme dont ils sont victimes et à
l'appauvrissement économique et culturel qui en résulte.

Plus de la moitié des forêts de la région ont été détruites engendrant un déclin de la
biodiversité, une alternance d’inondations et de sécheresses catastrophiques, un
affaiblissement des sols et une plus grande vulnérabilité aux feux de forêt. Les incendies de
forêt de 1997 et de 1998 ont détruit plusieurs millions d’hectares de forêt, principalement en
Indonésie.

En Indonésie, 74% du territoire est couvert de forêts et habité par des peuples
autochtones. Aux Philippines, les forêts recouvrent 55% du pays et incluent presque tous les
territoires indigènes. En Thaïlande, 40% du pays est occupé par des forêts et par des habitants
originels. Les peuples autochtones d’Asie sont désignées officiellement les "tribus
aborigènes" à Taiwan, les "aborigènes" en Malaisie, les "tribus des collines" au Myanmar, en
Thaïlande, au Cambodge, au Vietnam, au Laos, les "communautés culturelles indigènes" aux
Philippines, les "peuples isolés et étrangers" en Indonésie, les " minorités nationales" en
Chine et les "tribus classées" en Inde. Malgré cela, les gouvernements asiatiques se refusent
encore à reconnaître les droits que prônent l’ONU aux peuples autochtones craignant par un
droit donné à l’autodétermination des revendications sécessionnistes. Pourtant, la plupart des
peuples de la région ne demandent qu’à prendre une plus grande part aux processus de
décisions les concernant. En leur refusant la possibilité de gérer leurs territoires et leurs
ressources, les gouvernements doivent alors faire face à des mouvements de contestation

21
extrait de « the International Alliance of Indigenous and Tribal Peoples of the Tropical Forests, Report of the
Third International Conference, Nagpur, India, 3-8 March 1997, London, 1998, pp. 18-19 »

55
beaucoup plus violents et extrémistes. Nous développerons dans le cadre de cette étude les cas
de l’Indonésie, du Myanmar et de la Chine, emblématiques en Asie en ce qui concerne la
problématique autochtone face à la souveraineté des Etats sur leurs territoires.

Pour la majorité des groupes autochtones forestiers, le rapport à la terre s'effectue sur
une base communautaire : c'est la communauté qui possède la terre, et les membres de cette
communauté ont le droit de travailler cette terre mais n'en possèdent que les produits. Il s'agit
très généralement d'un droit d'usufruit en ce qui concerne l'individu ou plus souvent la famille
conjugale. La conséquence la plus importante, c'est que cet individu n'a pas la possibilité de
céder la terre à un étranger à la communauté, ni ne peut pas la vendre; dans ce dernier cas,
c'est le groupe dans son ensemble qui en aurait le pouvoir.

Au vu de la situation écologique dramatique dans la région, la Communauté


Internationale tend à soutenir le combat autochtone. Elle demande aux politiques et aux
entrepreneurs d’obtenir le consentement des habitants de la forêt avant de poursuivre toute
initiative de développement économique. L'agence de l'ONU responsable de l’amélioration de
la gestion des forêts tropicales est l'organisation internationale du bois tropical (ITTO). Ses
directives prévoient la participation des peuples autochtones dans la planification et la gestion
des forêts, et indiquent la nécessité de respecter les droits indigènes en conformité avec l'OIT
et les normes de la Banque Mondiale.

De nouvelles normes internationales ont été développées au sommet de la terre à Rio


de Janeiro, au Brésil, en 1992. La déclaration de Rio a identifié que "les peuples
autochtones… ont un rôle essentiel dans la gestion et le développement de l’environnement en
raison de leurs connaissances et de leurs pratiques traditionnelles". À Rio, les gouvernements
ont également adopté l'agenda 21, un programme d’action pour le développement durable, qui
prend des dispositions pour faire participer les peuples autochtones dans la mise en place d’un
plan pour lutter contre la déforestation. L'agenda 21 définit des objectifs pour les
gouvernements et les agences intergouvernementales telles que : autoriser et renforcer la
participation des peuples autochtones à l’élaboration des politiques, des lois et des
programmes touchant à la gestion des ressources. Il reconnaît aux peuples autochtones un
droit à la terre et des droits sur la propriété intellectuelle et culturelle. Un autre accord du
Sommet de la Terre, la Convention sur la biodiversité, exige des états "de respecter, préserver
et mettre à jour les connaissances, les innovations et les pratiques des communautés indigènes

56
et locales" et de "protéger et encourager l'utilisation des ressources selon des pratiques
culturelles traditionnelles".

En 1992, les peuples autochtones ont créé l'Alliance internationale des peuples
autochtones et tribaux des forêts tropicales, comprenant un grand nombre d'organismes
indigènes asiatiques. Cette organisation est devenue incontournable pour discuter de ce qui a
trait au développement durable à la table des grandes agences intergouvernementales.

a) L’Indonésie

L’Indonésie connaît de nombreux mouvements autochtones et séparatistes : à Sumatra,


à Kalimantan (Bornéo), à Aceh, en Irian Jaya, à Sulawesi. Il est clair que la victoire obtenue
par le Timor Oriental dans son accession à l’Indépendance le 20 Mai 2002 ne peut que raviver
les espoirs de ces peuples de s’affranchir de la tutelle de Jakarta. Même si le gouvernement
central a compris depuis peu qu’il était temps de décentraliser son autorité, ses intérêts
économiques dans les îles périphériques le rende sourd aux revendications identitaires locales
et font peser un grand risque à la stabilité de la région. Ici encore les revendications
séparatistes ne semblent pouvoir être apaisées que par une véritable accession des peuples à la
maîtrise de leur destin, à l’image des Inuits du Canada, dans un système politique
véritablement fédéralisé.

Nous développerons les rapports du pouvoir indonésien avec les peuples autochtones
de la région à travers deux exemples significatifs : les Dayaks de Bornéo et les Papous de
Nouvelle-Guinée.

Le peuplement de l'Indonésie a été précoce (500 000 ans) et s'est fait par vagues
successives. Les Malais, qui pratiquaient la culture sur brûlis, ont repoussé dans les
montagnes les groupes négroïdes au Néolithique (début du IIème millénaire av. J.-C.) avant
d'être, à leur tour, submergés par d'autres vagues de Malais qui maîtrisaient les techniques de
la rizière irriguée, du fer et de la navigation.

57
Intéressés par le commerce des épices, les Portugais puis les Espagnols sont les
premiers, au XVIème siècle, à passer des accords commerciaux avec les princes indonésiens.
Mais ce sont les derniers venus, les Hollandais, dont la première expédition a lieu en 1595-
1596, qui, pour trois siècles et demi, vont organiser la colonisation de l'archipel.

Les forêts de Kalimantan (Bornéo) où vivent les Dayaks ont commencées à être
colonisées à l’arrivée des hollandais. À partir de 1870, une loi agraire favorise la mise en
culture des terres incultes. Ainsi, de grandes sociétés à capitaux néerlandais ou étrangers
(surtout britanniques) se développent pour exploiter les richesses nouvelles: l'hévéa et le
palmier à huile; les produits miniers sont systématiquement exploités.

Dans le pays, où la population augmente rapidement et où l'industrie demeure peu


développée, le mécontentement va grandissant, d'autant que la crise de 1929 entraîne
l'effondrement de la culture de la canne à sucre: les Indonésiens connaissent alors chômage et
émeutes. Les Japonais vont précipiter la chute des Hollandais lors de la seconde guerre
mondiale en occupant pendant trois ans l’archipel. La République indonésienne est créée
en 1945 et dirigée par Sukarno. La conférence de La Haye, en 1949, reconnaît la création des
États-Unis d'Indonésie. Une tentative de coup d'État communiste entraîna une réaction très
dure de l'armée, conduite par le général Suharto en 1965, qui élimina progressivement
Sukarno et pris le pouvoir pour le garder jusqu’en 1998.

Pendant des décennies, Suharto a encouragé la migration de Javanais et de Madourais


vers Kalimantan ou Sumatra comme vers d'autres provinces « périphériques », qui s'opposent
aujourd'hui au pouvoir central. Destinée à désengorger Java et assurer le contrôle de Djakarta
sur les grandes îles de l'archipel, cette politique de « transmigration » se doublait de la
confiscation des ressources locales au profit des élites associées au régime.

Ces dernières années ont vu le développement rapide de l'industrie, en particulier


grâce aux revenus du pétrole de Sumatra et de Kalimantan. Sous le général Suharto, les
espaces forestiers qui constituaient à la fois des lieux de vie et la base de l'économie des
populations de l'intérieur (agro-forêts d'hévéas, réserves foncières, de chasse, de cueillette...)
ont été confisqués par le gouvernement, qui a nié les droits traditionnels locaux. Ainsi, depuis
1967, plus de 40 % de la superficie provinciale de Kalimantan-Ouest et 75 % de celle de
Kalimantan-Centre ont été accordées à des concessionnaires privés de Java, qui ont surtout
fait appel à une main-d'oeuvre extérieure pour couper les forêts, au point de compromettre

58
leur régénération future. Les forêts denses ne couvrent plus que 34 % de la superficie de
Kalimantan, contre 76 % dans les années 1960.

Au début de l'année 1998, suite à la crise asiatique, la situation économique de


l'Indonésie se dégrade et une hausse des prix, sans précédent (30 à 50 %), provoque de
nouvelles émeutes dans tout le pays. Le président Suharto est contraint de faire appel à
l'armée. Sous la pression du Parlement et du gouvernement américain, le président Suharto est
contraint de donner sa démission et nomme le vice-président, Bacharuddin Yousouf Habibie,
à la tête du pays. Le taux de chômage élevé (évalué à 40 % de la population active en 1998) et
l'inflation galopante (70 %), combinés à une dette globale écrasante (plus de 130 milliards de
dollars), attisent le mécontentement d'une population dont près de la moitié des individus et
80% des Dayaks vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Habibie sera remplaçé en octobre 2000 par Abdurrahman Wahid. Il adopte dès janvier
2001 des lois de décentralisation, mais mal adaptées : la Loi 22/1999 sur le gouvernement
régional et la loi 25/1999 sur l'équilibre fiscal entre l'Etat et les Régions. Toutefois, alors que
jusqu'à présent les provinces (au nombre de vingt-six) avaient été l'échelon administratif
privilégié, les législateurs, craignant la constitution d'unités trop puissantes pouvant aspirer à
l'indépendance, ont préféré accorder l'autonomie financière aux districts (au nombre de 364).
Sur les six districts de Kalimantan-Ouest, un seul, le plus reculé, a été laissé à un membre du
peuple dayak.

La loi 22 prévoit l'élection locale des dirigeants régionaux - gouverneurs provinciaux


et chefs de districts - qui, au temps de Suharto, étaient nommés par le pouvoir central. La loi
25 donne aux gouvernements régionaux plus de pouvoir fiscal et leur permet de conserver une
part substantielle des revenus issus des régions. Les provinces récupèrent maintenant 80% des
bénéfices d'exploitation, en particulier de la sylviculture, 30% des revenus du gaz naturel et
15% de ceux du pétrole. Mais si ces lois tendent à promouvoir une autonomie économique
des provinces, elles ne tiennent pas compte des diversités culturelles et des besoins dans les
domaines de la santé, de l’éducation, de l’environnement des populations. La concentration du
pouvoir politique à Jakarta tend à assimiler ses rapports avec les îles périphériques à une
politique de prédation économique plus subtile mais non moins inacceptable en particulier en
ce qui concerne des provinces riches en ressources naturelles comme Sumatra, Kalimantan-
Est et la Papouasie occidentale (Irian Jaya).

59
Les activistes de ces régions reprochent au gouvernement une tactique digne de la
maxime « diviser pour mieux régner ». Ils réclament un vrai dialogue concernant leurs droits
fondamentaux et leurs revendications profondes, en son absence le discours « d’ autonomie »
du gouvernement reste suspect.

Ces éléments combinés : transmigration, crise économique, décentralisation de façade


mais aussi déni culturel et identitaire, pollution des rivières, destruction des forêts expliquent
sans doute les évènements meurtriers survenus en février et mars 2001. Les massacres dans la
province de Kalimantan-Centre perpétrés par des Dayaks contre des Madurais ont provoqué
un mouvement de panique et l'exode de quelques 50 000 Madourais.

La Nouvelle-Guinée occidentale, ou Irian Jaya, est aussi une province indonésienne en


proie à des revendications sécessionnistes : conséquences de politiques similaires à celles
menées sur Kalimantan.

En 1883, l'île de la Nouvelle-Guinée a été divisée par trois puissances occidentales :


les Néerlandais réclamèrent la moitié occidentale, tandis que les Allemands et les Anglais se
divisèrent le Nord et le Sud de l’île.

En 1949, à la création de la République d’Indonésie, les Hollandais ont conservé la


Nouvelle-Guinée occidentale, en raison de sa population mélanésienne culturellement
distincte. Le Président Sukarno n’eut cesse de réclamer cette province revendiquant tout
ancien territoire hollandais. Sous la pression des Etats-Unis, en août 1962, un accord fut signé
à New York entre la Hollande et l'Indonésie transférant la souveraineté hollandaise à
l’UNTEA (l'autorité exécutive provisoire des Nations Unies), pendant une période de six ans
jusqu'à ce qu' une consultation nationale puisse avoir lieu pour déterminer le nouveau statut de
la Nouvelle-Guinée occidentale entre indépendance ou intégration. Cependant, presque
immédiatement, l'Indonésie a assuré la gestion d'UNTEA. Un référendum factice a été tenu en
1969 : 1025 électeurs choisis par les autorités indonésiennes ont voté unanimement au nom
des 700.000 Papous en faveur de l’intégration à la République d’Indonésie. Ainsi la Papouasie
occidentale est devenue la vingt-sixième province de l'Indonésie.

60
La province a été renommée en 1973 Irian Jaya, "Irian victorieux", par le président
indonésien, le Général Suharto. Le mouvement indigène rejette ce nom et utilise la
dénomination de Papouasie occidentale. Cette résistance au pouvoir indonésien existe depuis
1962, date à laquelle la gestion de la province fut confiée à l’Indonésie.

L’Indonésie n’a pas eu depuis une attitude conciliante multipliant les violations des
droits de l’homme. Politique de transmigration, dépossession des terres et des ressources du
peuple papou n’ont fait qu’accentuer la révolte et renforcer l’influence de mouvements
indépendantistes tels que l'OPM (Organisasi Papouasie Merdeka, ou Mouvement libre de la
Papouasie).

En effet, l'Indonésie a encouragé le développement d'une grande industrie du bois en


Irian Jaya et est devenu l’un des plus gros exportateurs au monde du contre-plaqué. Les
ressources des forêts indonésiennes diminuant à Sumatra et Kalimantan (il y a une cadence
estimée du déboisement d'environ 1.6 million d'ha annuellement), l'industrie de sylviculture se
concentre maintenant en Papouasie occidentale. Quatre entreprises du bois basées à Jakarta se
sont partagées la Papouasie occidentale entre eux, cette domination des ressources étant
réalisée avec le soutien du gouvernement militaire. Plus de 750 000 personnes ont été
envoyées en Papouasie occidentale dans le cadre du programme de transmigration du
gouvernement. La majorité viennent des îles de Java et de Sulawesi, mais n'importe quel
citoyen indonésien et sa famille peuvent prétendre au départ et recevoir une aide pour leur
transport et leur installation. Un plan décrété début 2000 de découper la Papouasie occidentale
en trois provinces séparées ne correspond pas non plus à une demande locale.

Dans beaucoup de régions de Papouasie occidentale, le peuple autochtone voit sa


façon de vivre traditionnelle compromise non seulement par les projets de déboisement et
d'extraction mais également par la politique récemment révisée de transmigration. Cette
politique encourage les populations forestières à se regrouper dans des camps où leur sont
accordées de petits lopins de terre. Dans le cas des régions d'Amungme, de Dani et de Mbua,
ceci a aussi impliqué des déplacements de population vers des zones de basses altitudes, loin
des zones d'extraction éventuelles, où la résistance aux maladies est faible : 20% des enfants
en bas âge seraient morts en raison de leur manque de résistance au paludisme. La
transmigration fait partie d’une politique officielle du gouvernement indonésien d'assimilation
des peuples autochtones avec comme but de forger une identité nationale unique.

61
Il y existe plus de 140 prisonniers politiques en Papouasie occidentale. Beaucoup de
ces derniers sont des prisonniers de conscience, emprisonnés pour leurs activités politiques
non-violentes. Pendant les années 60 et 70, un certain nombre de rébellions ont eu lieu comme
celle de Freeport où les installations d'extraction minière furent attaquées par l'OPM en 1977.
L'armée a exigé un lourd tribut en réponse à ces attaques : bombardement et villages
mitraillés en rase-mottes, nombreuses morts de civils. Les troupes d'ABRI (forces armées
indonésiennes) étaient incapables de pénétrer dans la jungle pour débusquer les camps de
guérilleros et ont eu recours à des représailles sur les civils. Ceux-ci furent souvent contraints
de se déplacer en basse altitude.

Depuis 1963, on compte entre 70.000 et 200.000 le nombre de victimes du côté Papou.
Il existe actuellement autour de 10.400 réfugiés de Papouasie occidentale vivant dans Awin-
Est et dans des camps de Papouasie-Nouvelle-guinée et 150 vivant en exil outre-mer. Le plus
grand exode a eu lieu en 1984, quand plus de 13.000 personnes ont demandé l'asile en
Papouasie-Nouvelle-guinée.

b) Le Myanmar

Les Karens représentent 7 millions d’individus vivant dans les collines birmanes à
l’Est à la frontière de la Thaïlande. Ils furent colonisés par les Mons puis les Birmans. Ils
possédaient leur propre histoire, leur propre langue, leur propre culture, vivant sur un
territoire défini et selon un système économique autosuffisant . Ils furent féodalisés par les
Birmans subissant persécution, actes de torture et massacres. Le peuple Karen affirme
connaître un profond ressentiment encore à l’égard des birmans.

Les Karens fuirent dans les montagnes et les jungles épaisses connaissant alors des
conditions de vie extrêmes. Coupés du reste du monde, ils retrouvèrent graduellement un
mode de vie tribal. Ceux restés en arrière furent réduits en esclavage. Leur situation
s’améliora lors de la colonisation anglaise leur offrant la possibilité de s’instruire.

62
A la décolonisation, Les Karens envoyèrent une délégation en Angleterre en août 1946
demandant la création d’un Etat Karen. L’Angleterre laissa aux birmans le soin d’en décider.
Le 4 Janvier 1948, la Birmanie obtint son indépendance. Les Karens réitérèrent alors leur
droit à l'autodétermination démocratiquement et pacifiquement au gouvernement birman.
Mais la réponse birmane fut particulièrement répressive : les écoles Karen furent occupées par
la force et beaucoup furent détruites. Il leur fut interdit d’enseigner ou d’étudier leur langue.
Plusieurs journaux et livres Karen furent interdits. Les terres furent nationalisées et
confisquées obligeant les Karens à une dépendance économique vis à vis du gouvernement
central.

Le 5 Février 1947, l'Union Nationale Karen (KNU) voit le jour et entame une
négociation par des moyens civils et politiques en prônant le dialogue. Le gouvernement civil
d'AFPFL (ligue de la liberté des personnes Anti-Fascistes), puis en 1960, le gouvernement du
gardien de la victoire de Ne De Bo, et enfin en 1963, le Conseil révolutionnaire de la victoire
de Ne De Bo rejetèrent successivement toutes tentatives de négociation et exigèrent une
reddition complète des activistes karens.

Les années 70 connurent l’émergence de 12 groupes armés d’opposition contrôlant 20


à 30% du territoire birman. La réponse de Ne fut de militariser de plus en plus le pays et de
renforcer la répression. La voie birmane socialiste coupa le pays de tout contact extérieur. La
politique des « quatre coupes » fut mise en oeuvre destinée à couper tous les
approvisionnements en nourriture, en fonds, en recrues et en cerveaux des groupes
d'opposition. Dans la pratique, elle a signifié miner l'opposition en menant la population civile
vers le plus grand dénuement. Le travail forcé devint une pratique courante.

Dans les villes, des manifestations éclatèrent en 1974 réprimées très violemment par
l’armée. En 1976, neuf des groupes ethniques armés s’allièrent pour former l'alliance
démocratique nationale (NDF). Cependant, Ne a dirigé le pays jusqu'en 1988 selon les mêmes
méthodes. Renversé par la rue, il sera remplacé par une junte militaire : le Conseil de
restauration de la Loi et de contrôle de l’Etat (SLORC).

Le SLORC obtint des cessez-le-feu de la part des groupes armés. Il envoya des
militaires pour surveiller les accords qui, pertinemment, bloquaient par leur présence toute
possibilité de reprise des hostilités. Parallèlement, les abus contre les droits de l'homme ne

63
tarirent pas y compris la pratique du travail forcé. Les groupes d’opposition s’organisèrent
alors en guérilla. Les représailles de la Junte sur les populations civiles n’en furent que plus
terrifiantes : des centaines de villages connurent exactions, actes de torture, exécutions,
pillages. Des dizaines de milliers de personnes issues de peuples autochtones furent
déplacées.

Jusqu’en 2000, l'armée maintint son étau sur tout mouvement pro-démocratique et
ethnique. A l’heure actuelle, des cessez-le-feu ont été signés avec 13 des 28 groupes indigènes
de résistance. Les guérilleros Karens ont essuyé de lourdes pertes et beaucoup sont
aujourd’hui enfermés dans des centres de redressement.

c) La Chine

Il existe officiellement en Chine 56 ethnies. La principale est celle des Han


représentant 91,6% de la population totale. Les 55 autres « minorités nationales » représentent
tout de même quelque 100 millions d’individus se différenciant nettement des Han par leur
mode de vie, leur religion ou les deux à la fois comme au Tibet et au Xinjiang. Les autorités
chinoises ont tenté de prévenir les revendications nationales et séparatistes en différenciant du
système administratif un certain nombre de districts où les minorités devraient avoir plus
d’autonomie dans la gestion de leurs affaires internes. Ainsi cinq districts sont devenus cinq
régions autonomes : le Guangxi, le Ningxia, la Mongolie Intérieure, le Tibet et le Xinjiang
mais les cadres locaux du Parti y maintiennent un contrôle manifeste et la politique de
sinnisation et de transmigration du gouvernement central y provoque mécontentement,
troubles graves et en retour : réactions ultra répressives.

La lutte tibétaine est médiatisée depuis de nombreuses années. En revanche, celle des
Ouïgour du Xinjiang l’est beaucoup moins : elle nous permettra de comprendre que la lutte
pour les droits de l’homme et en particulier celle pour les droits des peuples autochtones en
Chine dépasse largement les frontières du plateau himalayen.

64
La région du Xinjiang est la plus grande unité administrative de la Chine. Elle partage
une frontière avec la Mongolie, la Fédération de Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le
Tadjikistan, l'Afghanistan, le Pakistan, le Cachemire et l'Inde. Ce qui en fait la province
chinoise la plus extravertie du pays. Son islamisation date des XIème et XIIème siècles.

Avant le XIXème siècle, les sources chinoises utilisent le terme " Xiyu " (Contrée
d’Occident) pour qualifier cette zone géographique. En 1754, devant le danger que fait peser
le pouvoir des Oïrates ( Mongols occidentaux qui se sont installés en Djoungarie dès le
XVème siècle et sont les maîtres du Xinjiang oriental, du Qinghai et du Tibet) sur la sécurité
de la Chine, la dynastie mandchoue des Qing alors au pouvoir à Pékin se lance à la conquête
de ces territoires. En 1759, les Qing établissent leur pouvoir sur l’ensemble du " Xinjiang ".
C’est l’Empereur Qianlong de la dynastie mandchoue des Qing (1644-1911) qui crée cette
expression en 1768. Xinjiang signifie en fait "nouvelle frontière" : de fait son intégration à
l’Etat chinois en double sa superficie.

Le soulèvement des musulmans chinois de 1862 isole la région du reste de la Chine.


Les Qing perdent pied et la zone leur échappe en 1864 alors que les Russes occupent la vallée
de l’Ili. Entre 1864 et 1877, la région est dirigée par Yaqub Bey qui fonde l’Emirat de
Kachgar et entretient des relations avec l’Angleterre, la Russie et l’Empire Ottoman. Mais son
règne est éphémère. Son pouvoir s’effondre alors que les Mandchous reconquièrent
rapidement la région. Ils l’érigent en province de l’Empire en 1884. La campagne militaire
des Mandchous mais aussi les maladies détruisent 70% de la population djoungare.

Entre 1911, date de la chute de la dynastie des Qing, et l’établissement du pouvoir


communiste en Chine en 1949, la situation du Xinjiang est troublée et secouée de révoltes
locales. Le voisin soviétique s'immisce dans la politique locale à tel point que la province
devient sa sphère d’influence exclusive. Parallèlement le régime chinois, dans le giron
soviétique, adopte en 1931 une Constitution stipulant à son article 14 : « Le gouvernement
soviétique de la Chine reconnaît le droit à l’autodétermination des minorités, leur droit à se
séparer complètement de la Chine et à former des Etats indépendants. ». Entre 1944 et 1949,
une République indépendante du Turkestan Oriental, dirigée par des turcophones, est
proclamée et contrôle certaines parties de la région avec la bénédiction de Moscou. Mais en
1949, avec l’assistance des Soviétiques, Pékin se réinstalle dans la zone.

65
Depuis la " libération pacifique " de 1949 par les troupes chinoises, l’agitation des
populations locales est latente au Xinjiang. En fait, la conscience nationale des groupes
ethniques locaux s’est développée tout au long du XXème siècle. C’est ainsi que l'ethnonyme
moderne « Ouïgour » a fait sa réapparition sous l’influence des Soviétiques et s’est popularisé
dans la région dans les années 30. Mais la création d’une identité nationale ouïgour commune
doit surmonter l’identification traditionnelle des individus aux oasis dont ils sont originaires.
A la fin des années 1980, ce localisme, accentué par l'isolement géographique des oasis et par
les influences culturelles diverses qui se sont exercées au Xinjiang à travers l’histoire, est
encore très présent.

Les années 90 font cependant passer au second plan ces " identités d’Oasis ".
L’influence du contexte international marqué par la disparition de l’URSS et l’indépendance
des Républiques d’Asie centrale, mais aussi de la politique interne de la Chine caractérisée
par l’afflux de population Han, l’institutionnalisation de la langue chinoise et la perception
chez les Ouïgours d’une disparité économique et d’une exploitation des ressources du
Xinjiang au profit des seuls Han, a conduit à un renforcement de l’ethno-nationalisme au sein
d’une partie de la population ouïgour.

Sur le plan ethnique, le " Xinjiang " contemporain est une région complexe. En effet,
le recensement de novembre 2000 montre que 59,39% des 19,25 millions d’individus qui
composent la population de la région autonome sont d'origine ethnolinguistique non-Han, Han
étant l’expression officiellement utilisée en Chine pour qualifier " les populations
ethniquement chinoises ". Lors de ce recensement, la population Han a été estimée à 7,49
millions d’individus soit 40,61% du total. L’importance de la population Han au Xinjiang est
un phénomène récent. Il résulte en fait d’une politique mise en œuvre depuis l’avènement du
pouvoir communiste en Chine. En effet, avant 1949, les Han ne représentaient guère plus de
6% de la population de la région. C’est l’afflux de colons et de militaires chinois, afflux
encouragé par le pouvoir central, qui a profondément modifié la composition ethnique de la
région.

Outre les Han, le Xinjiang compte officiellement une vingtaine de groupes ethniques
différents. La région arrive donc en deuxième position, juste derrière le Yunnan en terme de
nationalités reconnues par l’Etat chinois. Cependant, certains de ces groupes sont
numériquement très faibles, ils représentent à peine quelques dizaines de milliers voire

66
quelques milliers de personnes comme les Tadjiks, les Xibes, les Mandchous, les Ouzbeks, les
Russes, les Daurs ou les Tatars. Les populations " allogènes " principales du Xinjiang sont les
Ouïgours - qui représentaient en 1990 environ 47,50% de la population totale de la région
autonome et se trouvent localisés principalement dans le bassin du Tarim et dans la région de
Kuldja - et les Kazakhs (7,30% de la population en 1990), groupés dans les vallées de l’Altaï
et de l’Ili en Djoungarie. Ces deux groupes parlent des langues turques.

Une grande partie de la population entretient une communauté géographique,


historique, ethnique, linguistique, religieuse et culturelle avec l'Asie centrale plutôt qu'avec la
Chine. Ainsi une majorité de la population du Xinjiang est de confession musulmane, soit
61,7% en 1990. Il s'agit des turcophones mais également des Hui qui sont ethniquement Han
mais islamisés. Ces derniers représentaient 4,5% de la population du Xinjiang en 1990. La
majorité de la population du Xinjiang est musulmane sunnite de rite hanafite, à l’exception
des Tadjiks persanophones qui sont chiites.

Au cours des dix dernières années, la population de Hans a augmenté de plus de 31 %


et, au fur et à mesure que les terres cultivables disponibles diminuent, les tensions entre
communautés augmentent. Les positions de pouvoir sont toutes contrôlées par des Chinois
Hans et les fonctionnaires ouïgours n'ont aucun pouvoir réel. L'éducation des enfants est
devenue une des causes de ressentiment les plus fortes. Si un Ouïgour n'a pas un bon niveau
de chinois, il rencontre d'énormes difficultés pour trouver du travail. Les écrivains et les
musiciens exprimant des sentiments ethniques jugés trop dérangeants sont censurés, voire
emprisonnés. Les mosquées sont fermées ou détruites, les écoles en langue ouïgour (dont
l'existence est pourtant garantie par les autorités) ne reçoivent plus les financements
nécessaires et les pratiques religieuses deviennent la cible de répression.

Devenant des étrangers dans leur propre pays, le nationalisme ouïgour s'est renforcé. A
plus forte raison quand, en décembre 1991, les trois Républiques musulmanes d'URSS
possédant une frontière commune avec la Chine (le Kazakhstan, le Kirghizstan et le
Tadjikistan) ont accédé à l'indépendance. De chaque côté des frontières, de nombreux
Ouïgours se sont pris à rêver d'une République du Ouïgouristan ou du Turkestan Oriental.

Depuis 1996, le gouvernement central a décidé de régler la question par une campagne
de lutte contre la criminalité – nommée « Frapper fort » - dénoncée dans le monde entier par

67
les organisations de défense des droits humains pour sa brutalité et l'arbitraire avec lequel elle
est menée. Fidèle à son nom, s'attaquant aux intellectuels comme aux dissidents, aux partisans
de l'autodétermination comme aux délinquants de droit commun, cette campagne frappe
violemment et conduit à de lourdes condamnations au cours de gigantesques procès publics.

Un document secret nommé « document n° 7 » récapitulant les décisions d’une


réunion au sommet montre un mois avant le lancement de la campagne que le gouvernement
chinois avait point par point décidé d’une répression généralisée, d’une assimilation forcée,
d’un contrôle administratif, politique, culturel, religieux et militaire accru.

La répression n'a fait qu'amplifier la tendance séparatiste, provoquant des troubles, une
vague d'arrestations en avril-mai 1996 et, le 5 février 1997, un soulèvement faisant sans doute
neuf morts et plusieurs centaines de blessés à Yining, ville de 300 000 habitants située sur la
frontière du Kazakhstan . D'après le Front uni national révolutionnaire du Turkestan oriental
(FUNR), au cours de cette seule année 1997, 57 000 Ouïgours auraient été arrêtés.

En Août 2001, plus de 50 000 soldats ont été déployés au Xinjiang lors d’un exercice
militaire ayant comme objectif de dissuader par l’intimidation toute tentation séparatiste. Dès
juin 2001, la Chine révise sa campagne de lutte contre la criminalité en la renommant « lutte
anti-terroriste » assimilant alors les séparatistes ouïgours à la mouvance terroriste islamiste.
Elle tente de fédérer l’Asie centrale autour ce combat, en particulier autour des impératifs de
sécurité qu’elle connaît au Xinjiang. Elle obtient lors du dernier sommet de l’Organisation de
Coopération de Shanghai en juin 2001, qui regroupe la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le
Kirghizstan, le Tadjikistan et depuis l’été 2001 l’Ouzbékistan, que les bureaux des
séparatistes ouïgours en Asie Centrale soient fermés par les autorités concernées, que leurs
publications soient interdites et que les gouvernements collaborent à l’arrestation de leurs
militants. La Convention de Shanghai sur la lutte contre le Terrorisme, le Séparatisme et
l’Extrémisme possède un caractère juridique et donc engage en ce sens les Etats membres.
Une coopération militaire est aussi prévue : la Chine s’est engagée à verser une aide d’un
million de dollars au Kirghiztan pour lutter contre les infiltrations des mouvements islamistes.

M. Enver Can, président en exil du Congrès national du Turkestan oriental - nom


donné par les Ouïgours à leur terre natale – y voit un engrenage : « les Ouïgours n'ont jamais
été des extrémistes religieux. Ils sont socialement et culturellement tolérants. De nombreux

68
bouddhistes, chrétiens et orthodoxes habitent le Turkestan oriental. Mais depuis que les
autorités chinoises ont adopté une attitude répressive et injurieuse envers l'islam, et ont mis
en place des restrictions très lourdes, des groupes plus religieux ont émergé en réaction. ».
De fait l’Islam Ouïgour est plus proche d’un soufisme mystique libéral très éloigné du
puritanisme wahhabite d’Al Quaida.

En s’alliant à Washington dans sa lutte contre le terrorisme, la Chine espère que les
USA fermeront les yeux sur ses politiques assimilationnistes et répressives. Elle considère,
avec un certain pragmatisme, que la protection des droits de l’homme n’est qu’un outil
politique au service de l’hégémonisme américain. Pour l’heure, la Maison Blanche a
officiellement refusé d’admettre les termes de cet accord par la voix du général Taylor lors de
négociations début Décembre 2001.

En attendant, Pékin tente de tirer un maximum de profit de la situation actuelle. Au


nom de la lutte contre le terrorisme lancée par Washington, la Chine a considérablement
renforcé son dispositif militaire au Xinjiang. Sa frontière avec l’Afghanistan est bouclée et
certaines zones de la région autonome ont été fermées aux journalistes étrangers. Si, pour des
raisons pragmatiques, les gouvernements occidentaux acceptent cet amalgame, les grands
perdants des bombardements américains sur l’Afghanistan pourraient être en Chine, les
populations ouïgour du Xinjiang.

69
III. LA CAUSE AUTOCHTONE EN VOIE
D’INTERNATIONALISATION : un atout pour la Paix
mondiale.

A. Reconnaissance politique

Grâce aux efforts de mobilisation déployés par les représentants des peuples
autochtones depuis 30 ans, les droits de ces peuples ont suscité davantage d’attention à
l’ONU et dans la communauté internationale dans son ensemble.

Le Secrétaire Général des Nations Unies, M. Kofi Annan, a déclaré le 10 août


2002 à l'occasion de la Journée internationale des peuples indigènes du monde que :
"Les peuples indigènes ont maintenant leur maison aux Nations Unies, un lieu d'où ils
peuvent faire entendre leurs voix et faire connaître au monde leurs questions. M.
Annan, en référence au "Forum permanent pour les questions indigènes" mis en place
en mai dernier a aussi indiqué : « Saluons en ce jour les efforts et le travail investis
dans la création de ce Forum qui nous fait entrer dans une nouvelle ère de l'histoire
des peuples indigènes aux Nations Unies […] Les peuples indigènes peuvent nous
apprendre beaucoup dans les domaines de la gestion des écosystèmes complexes, la
promotion de la biodiversité, l'amélioration de la productivité des récoltes et la
conservation des sols", a estimé le secrétaire général de l'ONU. »
M. Annan a relevé en outre "la tradition de consensus qui existe chez beaucoup de ces
peuples et contribue à résoudre les conflits et à assurer un bon gouvernement".

70
En 1971 donc, un rapporteur spécial est nommé pour réfléchir sur le problème
de la discrimination à l’encontre des populations autochtones. José Martinez Cobo est
chargé de rédiger un rapport sur le sujet qui aboutira en 1982 à la création d’un groupe
de travail sur les peuples autochtones par le Conseil économique et social de l’ONU.
Ce groupe de travail, issu de la Sous-Commission de la promotion et de la protection
des droits de l’Homme, assure la coordination de l’action de promotion des droits des
peuples autochtones au sein du système des Nations Unies. Les réunions du groupe de
travail sont ouvertes aux représentants de tous les peuples autochtones, de leurs
communautés et de leurs organisations. À ce titre, elles attirent plus de participants que
toute autre réunion de l’ONU consacrée aux droits de l’homme.

Depuis 1993, Année internationale des peuples autochtones, les peuples


autochtones ont aussi participé à de grandes conférences mondiales comme la
deuxième Conférence mondiale sur les droits de l’homme à Vienne en juin 1993, la
Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement (Sommet
Planète Terre) tenue à Rio de Janeiro en 1992, la Conférence mondiale sur les femmes,
tenue à Beijing en 1995, et le Sommet social de 1996. Les droits des peuples
autochtones ont aussi été un sujet très discuté et polémique lors de la Conférence
mondiale de 2001 contre le racisme à Durban en Afrique du Sud22.

L’Assemblée générale des Nations Unies, pour conforter l’engagement pris par
l’ONU de défendre et de protéger les droits des peuples autochtones dans le monde
entier, lance en 1995 la Décennie internationale des peuples autochtones (1995-
2004)23. Le 9 Août est déclarée Journée internationale des populations autochtones24.
Dans le cadre de la Décennie, plusieurs institutions spécialisées des Nations Unies ont
collaboré avec les peuples autochtones pour concevoir et appliquer des projets sur la
santé, l’éducation, le logement, l’emploi, le développement et l’environnement qui
favorisent la protection des peuples autochtones et de leurs coutumes, valeurs et
pratiques traditionnelles.

22
Cf : Déclaration de Rigoberta Menchu, UN Press release 5 septembre 2001 DR/D/943
23
Décennie proclamée par l'Assemblée générale dans sa résolution 48/163 du 21 décembre 1993.
24
Résolution 49/214 du 23 décembre 1994 (par. 8) de l'Assemblée générale des Nations Unies.

71
À l’heure actuelle, près de 16 organisations de peuples autochtones25 jouissent
du statut consultatif auprès du Conseil économique et social. Bénéficier du statut
consultatif pour une organisation lui permet d’assister et prendre part à un grand
nombre de conférences intergouvernementales. Des centaines de représentants de
peuples autochtones et de leurs organisations participent aussi aux réunions des
Nations Unies, notamment du Groupe de travail sur les peuples autochtones. Fait
remarquable à l’ONU, de nombreux autochtones ont présidé des réunions consacrées
aux questions autochtones. Les ONG travaillant dans le secteur des droits de l’homme
participent aussi à la défense des droits des peuples autochtones et appuient activement
leurs causes.

L’étape la plus récente de la montée en puissance des représentants autochtones


dans les activités des Nations Unies est la création de l’Instance permanente sur les
questions autochtones en 2000. L’Instance est un organe consultatif relevant du Conseil
économique et social. Elle se compose de 16 experts nommés pour une période de trois
ans, dont huit sont proposés par les peuples autochtones. Une de ses principales tâches
sera de fournir des conseils aux organismes des Nations Unies contribuant ainsi à la
pleine réalisation des objectifs définis dans la résolution 2000/22 du 28 juillet 2000
concernant la création de l’Instance par le Conseil économique et social, à savoir
promouvoir l’intégration et la coordination des activités relatives aux questions
autochtones dans le souci de résoudre les problèmes qui se posent aux communautés
autochtones dans les domaines des droits de l’homme, de la Santé, de l’Education, du
Développement et de l’Environnement, conformément aux objectifs de la Décennie.

Faisant suite à de nombreuses consultations informelles et échanges de vues


entre les organismes des Nations Unies, les gouvernements, les représentants des
peuples autochtones et les ONG, un groupe d’appui inter-organisations a été crée en
Janvier 2002 pour formuler des propositions à l’Instance, favoriser le dialogue par
l’échange d’informations et suivre, en général, ses activités. Ce groupe d’appui est
25
Ces organisations sont les suivantes : Aboriginal and Torres Strait Islander Commission, Asociación Kunas
Unidos por Nabguana, Conseil des points cardinaux, Grand Conseil des Cris (du Québec), Consejo Indio de
Sudamérica, Indian Law Resource Centre, Association du monde indigène, Conseil international des traités
indiens, Organisation internationale de développement des ressources indigènes, Conférence circumpolaire inuit,
National Aboriginal and Islander Legal Services Secretariat, National Indian Youth Council, Conseil Same,
Sejekto Cultural Association of Costa Rica, Yachay Wasi et Conseil mondial des peuples indigènes.

72
composé de représentants de très nombreuses organisations intergouvernementales,
telles que le UNHCHR, le BIT, l’UNESCO, l’UNITAR, le FNUAP, l’UNICEF, la FAO,
l’OMS, l’OMPI, le PNUD, le HCR, l’OMC, la Banque Mondiale, et doit se réunir au
moins deux fois par an. Une telle coopération et un tel souci de coordination est un fait
relativement rare au sein des Nations Unies et mérite d’être salué.

Outre la Banque Mondiale26, la Banque interaméricaine de développement27 et


la Banque asiatique de développement28 ont défini des politiques et des procédures
touchant les peuples autochtones. Il est clair qu’aujourd’hui la Communauté
Internationale ne considère plus la cause autochtone comme secondaire ou marginale.

B. Reconnaissance juridique

Les peuples autochtones ont à ce jour peu d’instruments juridiques propres. Ils
sont souvent assimilés aux minorités ethniques et à ce titre bénéficient des mêmes
protections.

Ils peuvent donc avoir recours au droit international des droits de l’homme en
général et au droit européen des droits des minorités en particulier, à ceci près que les
Conventions concernées ne s’appliquent qu’aux Etats qui y sont liés à la fois par un
Traité et par leur système de plaintes.

Les plaintes en provenance de populations autochtones au titre du « Pacte


international relatif aux droits civiques et politiques » et à son Protocole facultatif et
soumises au Comité de contrôle des droits économiques, sociaux et culturels ne peuvent
être déposées qu’à titre individuel. Ceci empêche les peuples autochtones de se plaindre

26
1991 : « Operational Directive 4.20 : Indigenous People » Washington DC
27
1990 : « Stratégies et procédures pour les aspects socio-culturels des relations à l’environnement. Washington
28
« Draft working paper on indigenous peoples ». Manille

73
de violations de leurs droits collectifs. Il en va de même pour les plaintes concernant
des violations à « la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels,
inhumains ou dégradants », « la Convention sur l’élimination de toutes les formes de
discrimination à l’égard des femmes » et « la Convention relative aux droits de
l’enfant ».

En revanche, les plaintes déposées auprès du Comité pour l’élimination de la


discrimination raciale au titre de « la Convention internationale sur l’élimination de
toutes les formes de discrimination raciale » peuvent être étudiées non seulement pour
des individus mais aussi pour des groupes.

Un Rapporteur spécial de la Commission des droits de l'homme sur la situation des


droits de l'homme et des libertés fondamentales des populations autochtones, Mr. Rodolfo
Stavenhagen (Mexico), a été nommé en 2001. Ses rapports permettront de ramener devant
l’opinion publique des faits observés par un représentant onusien. Cette pratique a souvent un
impact important sur le ou les pays visés qui tentent alors de rechercher des compromis pour
éviter d’être pointés publiquement.

La « Convention-cadre pour la protection des minorités nationales » du Conseil


de l’Europe adoptée en 1994 et entrée en vigueur en 1998, complément de « la
Convention européenne des droits de l’homme » et énoncée comme partie intégrante
du Droit international des droits de l’Homme (art1), est un outil juridique majeur pour
les minorités car spécifique et contraignante pour les Etats qui y adhère. Elle est
ouverte à des Etats membres et non-membres et à l’heure actuelle a été ratifiée par 35
Etats29. Elle énonce des principes forts tels que la liberté de contacts par delà les
frontières (art17), la possibilité d’utiliser administrativement leur langue (art 10&11),
la liberté d’enseigner et d’apprendre leur langue (art13&14) et de promouvoir leur
culture (art5), l’importance de ne pas déséquilibrer démographiquement les régions

29
En août 2002 : Etats membres : Albanie, Arménie, Autriche, Azerbaïdjan, Bosnie Herzégovine, Bulgarie,
Croatie, Chypre, République Srepska, Danemark, Estonie, Finlande, Allemagne, Hongrie, Irlande, Italie,
Liechtenstein, Lituanie, Malte, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Russie, San Marino,
Slovaquie, Slovénie, Espagne, Suède, Suisse, Macédoine, Ukraine, Grande-Bretagne. Etat non-membre :
Yougoslavie.

74
minoritaires (art16). Ses principes doivent être intégrés dans la législation interne des
Etats parties. Après un rapport initial sur les mesures prises par les Etats pour faire
appliquer les principes auxquels ils ont adhéré, ceux-ci doivent fournir des rapports
tous les cinq ans qui sont rendus publics. Un conseil de 18 experts élus par le Comité
des Ministres des Etats membres est mandaté pour évaluer ces rapports, et mener des
visites terrain et rencontrer ONG et représentants des minorités si nécessaire.

Pour l’instant, les peuples autochtones n’ont comme outil spécifique que les
conventions de l’OIT. En 1953, l'OIT publie une étude sur les peuples autochtones. Elle
adopte en 1957 la « Convention No 107 concernant la protection et l’intégration des
populations indigènes et autres populations tribales et semi-tribales » et la Recommandation
No 104 concernant la protection et l'intégration des peuples indigènes et tribaux visant à
l’assimilation des populations autochtones dans les pays indépendants afin de leur garantir
une égalité juridique en droit du travail. Cette politique de l’assimilation a été exploitée par
de nombreux Etats pour obliger des populations, au nom de l’intégration, à quitter leurs terres
et à renier leur culture. Si cette Convention se comprenait à la lumière des mentalités de
l’époque, elle a montré ses limites quant à sa capacité à leur garantir un développement
harmonieux.

En 1989, l’OIT adopte une nouvelle Convention n°16930 pour coordonner sa


législation à celles des Pactes de 1966 et plus généralement à la déclaration universelles des
droits de l’homme de 1948. De plus, elle débute le travail de réflexion quant à la distinction
entre peuple autochtone et minorité ethnique même si celui-ci sera imparfait. Le peuple
autochtone ou indigène est différencié du peuple tribal dans la « Convention n° 169 de l’OIT
concernant les peuples indigènes et tribaux dans les pays indépendants » par le fait d’avoir
ses origines dans le pays avant la colonisation ou la conquête à la différence du peuple tribal
qui a pu être marginalisé de par ses modes de vie différents de ceux de la société nationale
mais qui ne peut revendiquer de descendance plus ancienne que celle-ci. (art1§1). Pour
autant, ils bénéficient des mêmes droits. De plus, elle semble n’attribuer la notion de
colonisation qu’à l’Occident et nier les conquêtes intra-continentales. Néanmoins elle

30
En août 2002, les Etats qui avaient ratifié la Convention No 169 étaient : l’Argentine, la Bolivie, le Brésil, la
Colombie, le Costa Rica, le Danemark, la république dominicaine, l’Equateur, les îles Fidji, le Guatemala, le
Honduras, le Mexique, la Norvège, le Paraguay, le Pérou et le Venezuela.

75
réaffirme, en complémentarité avec les instruments concernant les droits de l’homme de
l’ONU, la nécessité de reconnaître à ces peuples des droits de propriété et de possession sur
les terres qu’ils occupent traditionnellement (art13à19). De manière générale, elle part du
principe que les cultures et les institutions des peuples indigènes et tribaux doivent être
respectées (art5) et affirme leur droit de continuer à vivre au sein de leurs sociétés nationales,
à établir leurs propres institutions et à déterminer leur propre mode de développement (art6)
et leur droit de participer aux processus de prise de décisions relatives aux politiques et aux
programmes qui les concernent, en particulier concernant la sauvegarde de l’environnement
(art7).

Ces dernières années, plusieurs gouvernements ont modifié leur constitution et


leur législation compte tenu du caractère multiculturel de leurs sociétés nationales. Des
progrès ont aussi été faits en ce qui concerne la restitution des terres aux autochtones et
les garanties apportées quant à la propriété collective de celles-ci. L’Amérique du Sud
est largement représentée dans la liste des pays parties à la Convention. L’OIT ne
désespère pas de convaincre les pays d’Asie du Sud et du Sud-Est ainsi que les pays
africains de la nécessité d’adhérer à ses principes. Elle a engagé depuis 1996 un projet
de coopération technique avec des peuples autochtones visant à promouvoir sa
politique auprès des peuples autochtones et de leurs Etats, à renforcer les capacités des
peuples autochtones à participer aux processus de développement qui les touchent et à
conseiller les Etats dans l’application des principes applicables dans ce domaine.

La Convention de l'OIT crée des engagements juridiques internationaux qui lient les
Etats qui ratifient officiellement ce texte, en revanche sa définition de l’ « autochtonie » n’est
pas adoptée couramment sur le plan international car en attribuant des droits similaires aux
peuples autochtones ou indigènes et aux peuples tribaux dans un même texte, elle prête à
confusion quant aux différences entre minorité ethnique et peuple autochtone.

Au sein de l’ONU, cette différence a été officialisée par deux déclarations distinctes,
l’une adoptée en 1992 sur les droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou
ethniques, religieuses et linguistiques, l’autre, en cours d’élaboration, sur les droits des
peuples autochtones qui devrait être présentée à l ‘Assemblée Générale au plus tard en 2004.

76
Cette future résolution de l'Assemblée générale se présentera comme une série de
recommandations adressées aux Etats membres.

Les peuples autochtones sont attachés à cette distinction car elle leur permettrait de
revendiquer sur le plan constitutionnel des droits spécifiques à titre collectif. De plus il existe
une différence normative essentielle entre ces deux textes. L’une concerne des « personnes »,
l’autre des « peuples », ainsi les personnes appartenant à des minorités restent des sujets de
droit interne et donc soumis à la pleine souveraineté de l’Etat tandis que les populations
autochtones, en tant que nations, pourraient devenir sujet de droit international et traiter
directement avec les Etats.

Certaines résolutions de l’Assemblée générale ont permis de protéger des personnes


appartenant à des minorités en tant que groupe victime de violations massives des droits de
l’homme ( résolution 688 en faveur des kurdes d’Irak) mais en aucun cas ces minorités, au
nom du Droit International des Droits de l’Homme, ne peuvent revendiquer de droits en tant
que nations, et donc le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La déclaration sur les droits
des personnes appartenant à des minorités l’explicite d’ailleurs clairement : « aucune des
dispositions de la présente déclaration ne peut être interprétée comme autorisant une
quelconque activité contraire aux buts et principes des nations Unies, y compris à l’égalité
souveraine, à l’intégrité territoriale et à l’indépendance politique des Etats » (art 8 §4).

En revanche, le projet de déclaration sur les droits des peuples autochtones comportent
des articles particulièrement innovants, voire révolutionnaires, leur attribuant des droits
collectifs et ce dès le préambule : « Considérant qu’aucune disposition de la présente
Déclaration ne pourra être invoquée pour dénier à un peuple quel qu’il soit son droit à
l’autodétermination » puis dans l’article 3 « Les peuples autochtones ont le droit de disposer
d’eux-mêmes […] » et l’article 31 « les peuples autochtones, dans l’exercice spécifique de
leur droit à disposer d’eux-mêmes, ont le droit d’être autonomes et de s’administrer eux-
mêmes en ce qui concerne les questions relevant de leurs affaires intérieures et locales […] ».
Ils ont de plus des attributs qui sont habituellement des éléments constitutifs de l’Etat et de la
souveraineté interne : un territoire (art 26) « Les peuples autochtones ont le droit de posséder,
de mettre en valeur, de gérer et d’utiliser leurs terres et territoires », une population (art 32)

77
« les peuples autochtones ont le droit, à titre collectif, de choisir leur propre citoyenneté
[…] », un pouvoir organisé (art 32 et 33) « [ …] les peuples autochtones ont le droit de
déterminer les structures de leurs institutions et d’en choisir les membres selon leurs propres
procédures ». De plus ils ont la capacité de créer du Droit (art 33) «[…] le droit de
promouvoir, de développer et de conserver leurs […] pratiques juridiques… » et (art 34) […]
de déterminer les responsabilités des individus envers leurs communautés ».

Obtenir de la part des Etats membres de l’ONU que le droit à l’autodétermination soit
acquis est un pari osé, ce qui explique la lenteur des travaux du Groupe de travail sur le projet
de déclaration concernant les droits des peuples autochtones.

78
Conclusion :

Droit à l’autodétermination ou droit à l’autonomie.

A la lumière des exemples étudiés tout au long de ce mémoire, il semble opportun de


bien comprendre le sens donné au mot « autodétermination » par les peuples autochtones eux-
mêmes.

Face au déni et à une répression sans concession de leurs gouvernements de tutelle, les
mouvements autochtones prônent des solutions radicales telles que la sécession,
l’indépendance et la création de nouveaux Etats. Ces blocages dans la négociation entraîne
des rebellions sanglantes, des actes terroristes et la création de guérillas, considérons ici les
luttes Papou, Dayak, Karen, Ouïgour, Amazigh, Touareg, Oromo. Pour les plus faibles, la
menace de disparaître en tant que culture devient réelle, c’est bien le cas des Batwa ou des
San.

La reconnaissance sociale, politique et juridique de minorités ethniques au sein de


l’Etat favorise le dialogue et permet des processus de négociation pacifiques. Cette situation
prévaut aujourd’hui à travers le monde : dans la majorité des pays d’Amérique du Sud, aux
Etats-Unis et en Europe. Mais il évident que pour beaucoup de peuples autochtones cette
reconnaissance ne suffit pas. Leur droit à la terre et l’autonomie de gestion des territoires sur
lesquels ils vivent sont primordiaux car vitaux pour assurer leurs moyens et leur mode de vie
traditionnels. La grande majorité des peuples autochtones ne revendiquent pas plus que cela,
ils n’ont ni les moyens ni l’ambition de créer de jeunes Etats. Le concept d’Etat-Nation ne
correspond pas à leur mode de pensée ni à leurs besoins. En fait ils ne demandent pas
l’attribution d’un droit à l’autodétermination mais qu’on leur reconnaisse un droit inhérent,
naturel à l’autodétermination en tant que peuple colonisé. Si un droit positif doit être créé, il
s’agirait alors d’un droit à l’autonomie interne.

79
La Chine, la Russie, l’Indonésie ont proposé des systèmes de gestion décentralisés
mais manipulés par le Centre. Ils favorisent des politiques de transmigration avec des
ambitions assimilationnistes dignes des politiques occidentales du XIXème siècle et ont de
plus une gestion de l’environnement déplorable. A l’image du conflit timorais, on peut
redouter une détérioration des rapports entre Etats centraux et régions autochtones menant à
des solutions radicales : éclatement des frontières ou violations répétées des droits de
l’homme.

La déclaration sur les droits des peuples autochtones souhaite répondre à cette
demande d’autonomie interne. La proposition de véritables régimes d’autonomie ouvre la
porte à des solutions durables. A l’exemple des stratégies adoptées par le Canada vis-à-vis des
Inuits du Grand-Nord, de l’Australie vis-à-vis des Aborigènes, de la France vis-à-vis des
Kanaks, du Danemark vis-à-vis des Inuits du Groenland, il semble nécessaire de proposer un
droit à l’autonomie aux peuples autochtones, de promouvoir ce concept au sein des grandes
instances internationales et diplomatiques, de diffuser plus énergiquement ce conseil aux pays
réticents et de les soutenir dans leurs efforts, l’heure venue, par des projets d’ingénierie
juridique et des programmes d’aide au développement.

80
Bibliographie

o Armand Mattelart « Histoire de l’utopie planétaire – de la cité prophétique à la société


globale», Editions La Découverte, 1999.
o Jean-Christophe Tamisier « Dictionnaire des Peuples, Sociétés d’Afrique,
d’Amérique, d’Asie et d’Océanie », Larousse, 2001.
o Sous la direction de Pierre Vidal-Naquet « Le grand livre de l’Histoire du Monde –
Atlas historique » Hachette, 1986.
o Aymeric Chauprade « Géopolitique – Constantes et changements dans l’Histoire »,
Ellipses, 2001.
o Sous la direction de J.M Balencie et A.de La Grange « Mondes rebelles », Edditions
Michalon, 2001.
o N.Rouland, S.Pierré-Caps, J.Poumarède « Droit des minorités et des peuples
autochtones », PUF, 1996.
o Isabelle Schulte-Tenckhoff « La question des peuples autochtones », BRUYLANT,
1997.
o Centre tricontinental « L’avenir des peuples autochtones - Le sort des premières
nations », L’Harmattan, 2000.
o Gérald Fritz et J.C Fritz « L’Humanité face à la mondialisation – Droit des peuples et
Environnement », L’Harmattan, 1997.
o Rapport 2001. IWGIA
o Rapport 2001. Human Rights Watch
o Rapport 2001. FIDH
o Rapport du Minority Rights Group « The forests and indigenous peoples of Asia »
o Théodore Christakis « Le droit à l’autodétermination en dehors des situations de
décolonisation », CERIC, 1999.
o Frédéric Sudre « Droit international et européen des droits de l’homme », PUF, 2001.

o Eric Saugera « La traite des Noirs en 30 questions » Geste Éditions, 2002.


o Salem Chaker « Berbères aujourd’hui » L’Harmattan, 1998.
o Alain Gascon « La grande Ethiopie, une utopie africaine » CNRS Editions, 1995

Articles de presse écrite : Le Monde, Le Monde diplomatique, Manière de voir, Courrier


International, Croissance, Géo, Terre Sauvage.

81
Sites internet

De très nombreux sites internet ont été consultés pour la rédaction de ce mémoire, voici les
plus généralistes sur la problématique autochtone :

http://www.unhchr.ch

http://www.minorityrights.org

http://www.hrw.org

http://www.iwgia.org

http://home.worldnet.fr/~icra-int

http://www.hri.ca

http://www.cs.org

http://www.peuples.org

http://www.unpo.org

http://www.humanrights.coe.int/Minorities

http://www.greenpeace.org

http://www.antislavery.org

http://www.caske2000.org

http://www.vada.nl

http://www.nciv.net

http://www.geocities.com

http://www.mandint.org

http://www.raipon.net

http://www.reforme.net

http://www.cex.gouv.qc.ca

82
http://www.cia.gov/cia/publications/factbook

http://www.asiasource.org

http://www.cs.utexas.edu

http://www.ceri-sciences-po.org/cerifr

http://www.docip.org

http://www.bloorstreet.com

http://www.canadianaboriginal.com

http://www.china.org.cn

http://www.multimania.com

http://www.heritiers.org

http://www.eniar.org

http://www.dickshovel.com

http://www.hrc.co.nz/

http://www.kennett.co.nz/law/indigenous

http://www.law.ecel.uwa.edu.au

http://www.eurplace.org/federal

83
ANNEXES

84
Texte n°1 : Projet de déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones

Affirmant que les peuples autochtones sont égaux à tous les autres peuples en dignité et en droits, tout
en reconnaissant le droit de tous les peuples à être différents, à s'estimer différents et à être respectés
en tant que tels,

Affirmant aussi que tous les peuples contribuent à la diversité et à la richesse des civilisations et des
cultures, qui constituent le patrimoine commun de l'humanité,

Affirmant en outre que toutes les doctrines, politiques et pratiques qui invoquent ou prônent la
supériorité de peuples ou d'individus en se fondant sur des différences d'ordre national, racial,
religieux, ethnique ou culturel sont racistes, scientifiquement fausses, juridiquement sans valeur,
moralement condamnables et socialement injustes,

Réaffirmant que les peuples autochtones, dans l'exercice de leurs droits, ne doivent faire l'objet
d'aucune forme de discrimination,

Préoccupée par le fait que les peuples autochtones ont été privés de leurs droits de l'homme et de leurs
libertés fondamentales et qu'entre autres conséquences, ils ont été colonisés et dépossédés de leurs
terres, territoires et ressources, ce qui les a empêchés d'exercer, notamment, leur droit au
développement conformément à leurs propres besoins et intérêts,

Reconnaissant la nécessité urgente de respecter et de promouvoir les droits et caractéristiques


intrinsèques des peuples autochtones, en particulier leurs droits à leurs terres, à leurs territoires et à
leurs ressources, qui découlent de leurs structures politiques, économiques et sociales et de leur
culture, de leurs traditions spirituelles, de leur histoire et de leur philosophie,

Se félicitant du fait que les peuples autochtones s'organisent pour améliorer leur situation sur les plans
politique, économique, social et culturel et mettre fin à toutes les formes de discrimination et
d'oppression partout où elles se produisent,

Convaincue que le contrôle par les peuples autochtones des événements qui les concernent, eux et
leurs terres, territoires et ressources, leur permettra de renforcer leurs institutions, leur culture et leurs
traditions et de promouvoir leur développement selon leurs aspirations et leurs besoins,

Reconnaissant aussi que le respect des savoirs, des cultures et des pratiques traditionnelles autochtones
contribue à une mise en valeur durable et équitable de l'environnement et à sa bonne gestion,

Soulignant la nécessité de démilitariser les terres et territoires des peuples autochtones et de contribuer
ainsi à la paix, au progrès et au développement économiques et sociaux, à la compréhension et aux
relations amicales entre les nations et les peuples du monde,

Reconnaissant, en particulier, le droit des familles et des communautés autochtones à conserver la


responsabilité partagée de l'éducation, de la formation, de l'instruction et du bien-être de leurs enfants,

Reconnaissant aussi que les peuples autochtones ont le droit de déterminer librement leurs rapports
avec les Etats, dans un esprit de coexistence, d'intérêt mutuel et de plein respect,

Considérant que les traités, accords et autres arrangements entre les Etats et les peuples autochtones
sont un sujet légitime de préoccupation et de responsabilité internationales,

85
Reconnaissant que la Charte des Nations Unies, le Pacte international relatif aux droits économiques,
sociaux et culturels et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques affirment l'importance
fondamentale du droit de tous les peuples à disposer d'eux-mêmes, droit en vertu duquel ils
déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique,
social et culturel,

Considérant qu'aucune disposition de la présente Déclaration ne pourra être invoquée pour dénier à un
peuple quel qu'il soit son droit à l'autodétermination,

Exhortant les Etats à respecter et à mettre en oeuvre tous les instruments internationaux, en particulier
ceux relatifs aux droits de l'homme, qui sont applicables aux peuples autochtones, en consultation et
en coopération avec les peuples concernés,

Soulignant que l'Organisation des Nations Unies a un rôle important et continu à jouer dans la
promotion et la protection des droits des peuples autochtones,

Convaincue que la présente Déclaration est une nouvelle étape importante dans la voie de la
reconnaissance, de la promotion et de la protection des droits et libertés des peuples autochtones et
dans le développement des activités pertinentes des organismes des Nations Unies dans ce domaine,

Proclame solennellement la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dont
le texte suit :

PREMIERE PARTIE

Article premier

Les peuples autochtones ont le droit de jouir pleinement et effectivement de l'ensemble des
droits de l'homme et des libertés fondamentales reconnus par la Charte des Nations Unies, la
Déclaration universelle des droits de l'homme et le droit international relatif aux droits de
l'homme.

Article 2

Les autochtones, peuples ou individus, sont libres et égaux à tous les autres en dignité et en droits et ne
doivent faire l'objet d'aucune forme de discrimination défavorable fondée, en particulier, sur leur
origine ou identité.

Article 3

Les peuples autochtones ont le droit de disposer d'eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent
librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel.

Article 4

Les peuples autochtones ont le droit de maintenir et de renforcer leurs spécificités d'ordre
politique, économique, social et culturel, ainsi que leurs systèmes juridiques, tout en
conservant le droit, si tel est leur choix, de participer pleinement à la vie politique,
économique, sociale et culturelle de l'Etat.

86
Article 5

Tout autochtone a droit, à titre individuel, à une nationalité.

DEUXIEME PARTIE

Article 6

Les peuples autochtones ont le droit, à titre collectif, de vivre dans la liberté, la paix et la sécurité en
tant que peuples distincts et d'être pleinement protégés contre toute forme de génocide ou autre acte de
violence, y compris l'enlèvement d'enfants autochtones à leurs familles et communautés, sous quelque
prétexte que ce soit.

Ils ont aussi droit, à titre individuel, à la vie, à l'intégrité physique et mentale, à la liberté et à la sûreté
de la personne.

Article 7

Les peuples autochtones ont le droit, à titre collectif et individuel, d'être protégés contre l'ethnocide ou
le génocide culturel, notamment par des mesures visant à empêcher et à réparer :

a) tout acte ayant pour but ou pour effet de les priver de leur intégrité en tant que peuples distincts ou
de leurs valeurs culturelles ou identité ethnique;

b) tout acte ayant pour but ou pour effet de les déposséder de leurs terres, de leurs territoires ou de
leurs ressources;

c) toute forme de transfert de population ayant pour but ou pour effet de violer ou d'éroder l'un
quelconque de leurs droits;

d) toute forme d'assimilation ou d'intégration à d'autres cultures ou modes de vie imposée par des
mesures législatives, administratives ou autres; et

e) toute forme de propagande dirigée contre eux.

Article 8

Les peuples autochtones ont le droit, à titre collectif et individuel, de conserver et de développer leurs
spécificités et identités distinctes, y compris le droit de revendiquer leur qualité d'autochtones et d'être
reconnus en tant que tels.

Article 9

Les autochtones ont le droit, en tant que peuples et en tant qu'individus, d'appartenir à une
communauté ou à une nation autochtone conformément aux traditions et coutumes de la communauté
ou de la nation considérée. Aucun désavantage quel qu'il soit ne saurait résulter de l'exercice de ce
droit.

87
Article 10

Les peuples autochtones ne peuvent être contraints de quitter leurs terres et territoires. Il ne peut y
avoir de réinstallation qu'avec le consentement, exprimé librement et en toute connaissance de cause,
des peuples autochtones concernés et après accord sur une indemnisation juste et équitable et, si
possible, avec possibilité de retour.

Article 11

Les peuples autochtones ont droit à une protection spéciale et à la sécurité en période de conflit armé.

Les Etats doivent respecter les normes internationales relatives à la protection des populations civiles
dans les situations d'urgence et de conflit armé, en particulier la quatrième Convention de Genève de
1949 et s'abstenir :

a) de recruter contre leur gré des autochtones dans leurs forces armées, en particulier pour les utiliser
contre d'autres peuples autochtones;

b) de recruter des enfants autochtones dans leurs forces armées, quelles que soient les circonstances;

c) de contraindre des autochtones à abandonner leurs terres, territoires ou moyens de subsistance, ou


de les réinstaller dans des centres spéciaux à des fins militaires;

d) de contraindre des autochtones à travailler à des fins militaires dans des conditions discriminatoires,
quelles qu'elles soient.

TROISIEME PARTIE

Article 12

Les peuples autochtones ont le droit d'observer et de revivifier leurs traditions culturelles et leurs
coutumes. Ils ont notamment le droit de conserver, protéger et développer les manifestations passées,
présentes et futures de leurs cultures, telles que les sites archéologiques et historiques, l'artisanat, les
dessins et modèles, les rites, les techniques, les arts visuels et les arts du spectacle et la littérature. Ils
ont aussi droit à la restitution des biens culturels, intellectuels, religieux et spirituels qui leur ont été
pris sans qu'ils y aient consenti librement et en toute connaissance de cause, ou en violation de leurs
lois, traditions et coutumes.

Article 13

Les peuples autochtones ont le droit de manifester, pratiquer, promouvoir et enseigner leurs traditions,
coutumes et rites religieux et spirituels; le droit d'entretenir et de protéger leurs sites religieux et
culturels et d'y avoir accès en privé; le droit d'utiliser leurs objets rituels et d'en disposer; et le droit au
rapatriement des restes humains.

Les Etats doivent, en collaboration avec les peuples autochtones concernés, prendre les
mesures qui s'imposent pour faire en sorte que les lieux sacrés pour les autochtones, y compris
les lieux de sépulture, soient préservés, respectés et protégés.

88
Article 14

Les peuples autochtones ont le droit de revivifier, d'utiliser, de développer et de transmettre aux
générations futures leur histoire, leur langue, leurs traditions orales, leur philosophie, leur système
d'écriture et leur littérature, ainsi que de choisir ou de conserver leurs propres dénominations pour les
communautés, les lieux et les personnes.

Chaque fois qu'un des droits des peuples autochtones sera menacé, les Etats prendront les mesures qui
s'imposent pour le protéger et aussi pour faire en sorte que les intéressés puissent comprendre le
déroulement des procédures politiques, juridiques et administratives et se faire eux-mêmes
comprendre, en leur fournissant, le cas échéant, les services d'un interprète ou par d'autres moyens
appropriés.

QUATRIEME PARTIE

Article 15

Les enfants autochtones ont le droit d'accéder à tous les niveaux et à toutes les formes d'enseignement
public. Tous les peuples autochtones ont aussi ce droit et celui d'établir et de contrôler leurs propres
systèmes et établissements scolaires où l'enseignement sera dispensé dans leurs propres langues,
conformément à leurs méthodes culturelles d'enseignement et d'apprentissage.

Les enfants autochtones vivant à l'extérieur de leurs communautés doivent avoir accès à un
enseignement conforme à leur propre culture et dispensé dans leur propre langue.

Les Etats feront en sorte que des ressources appropriées soient affectées à cette fin.

Article 16

Les peuples autochtones ont droit à ce que toutes les formes d'enseignement et d'information publique
reflètent fidèlement la dignité et la diversité de leurs cultures, de leurs traditions, de leur histoire et de
leurs aspirations.

Les Etats prendront les mesures qui s'imposent, en concertation avec les peuples autochtones
concernés, pour éliminer les préjugés et la discrimination, promouvoir la tolérance et la
compréhension et instaurer de bonnes relations entre les peuples autochtones et tous les secteurs de la
société.

Article 17

Les peuples autochtones ont le droit d'établir leurs propres organes d'information dans leurs propres
langues. Ils ont aussi le droit d'accéder, sur un pied d'égalité, à toutes les formes de médias non
autochtones.

Les Etats prendront les mesures qui s'imposent pour faire en sorte que les organes d'information
publics donnent une idée juste de la diversité culturelle des peuples autochtones.

89
Article 18

Les peuples autochtones ont le droit de jouir pleinement de tous les droits établis en vertu du droit du
travail, aux niveaux international et national.

Les autochtones, ont le droit, à titre individuel, d'être protégés contre toute discrimination en matière
de conditions de travail, d'emploi ou de rémunération.

CINQUIEME PARTIE

Article 19

Les peuples autochtones ont le droit, s'ils le souhaitent, de participer pleinement et à tous les niveaux à
la prise des décisions qui peuvent avoir des incidences sur leurs droits, leur mode de vie et leur avenir,
par l'intermédiaire de représentants qu'ils auront eux-mêmes choisis conformément à leurs propres
procédures. Ils ont aussi le droit de conserver et de développer leurs propres institutions
décisionnelles.

Article 20

Les peuples autochtones ont le droit de participer pleinement, s'ils le souhaitent, suivant des
procédures qu'ils auront déterminées, à l'élaboration de mesures législatives ou administratives
susceptibles de les concerner.

Avant d'adopter et d'appliquer de telles mesures, les Etats doivent obtenir le consentement, exprimé
librement et en toute connaissance de cause, des peuples intéressés.

Article 21

Les peuples autochtones ont le droit de conserver et de développer leurs systèmes politiques,
économiques et sociaux, de jouir en toute sécurité de leurs propres moyens de subsistance et de
développement et de se livrer librement à toutes leurs activités économiques, traditionnelles et autres.
Les peuples autochtones qui ont été privés de leurs moyens de subsistance ont droit à une
indemnisation juste et équitable.

Article 22

Les peuples autochtones ont droit à des mesures spéciales visant à améliorer de façon immédiate,
effective et continue leur situation économique et sociale, y compris dans les domaines de l'emploi, de
la formation et de la reconversion professionnelles, du logement, de l'assainissement, de la santé et de
la sécurité sociale.

Il convient d'accorder une attention particulière aux droits et aux besoins particuliers des personnes
âgées, des femmes, des jeunes, des enfants et des handicapés autochtones.

90
Article 23

Les peuples autochtones ont le droit de définir et d'élaborer des priorités et des stratégies en vue
d'exercer leur droit au développement. En particulier, ils ont le droit de définir et d'élaborer tous les
programmes de santé, de logement et autres programmes économiques et sociaux les concernant et,
autant que possible, de les administrer au moyen de leurs propres institutions.

Article 24

Les peuples autochtones ont droit à leurs pharmacopées et pratiques médicales traditionnelles, y
compris le droit à la protection des plantes médicinales, des animaux et des minéraux d'intérêt vital.

Ils doivent aussi avoir accès, sans aucune discrimination, à tous les établissements médicaux, services
de santé et soins médicaux.

SIXIEME PARTIE

Article 25

Les peuples autochtones ont le droit de conserver et de renforcer les liens particuliers, spirituels et
matériels, qui les unissent à leurs terres, à leurs territoires, à leurs eaux fluviales et côtières, et aux
autres ressources qu'ils possèdent ou qu'ils occupent ou exploitent traditionnellement, et d'assumer
leurs responsabilités en la matière à l'égard des générations futures.

Article 26

Les peuples autochtones ont le droit de posséder, de mettre en valeur, de gérer et d'utiliser leurs terres
et territoires, c'est-à-dire l'ensemble de leur environnement comprenant les terres, l'air, les eaux,
fluviales et côtières, la banquise, la flore, la faune et les autres ressources qu'ils possèdent ou qu'ils
occupent ou exploitent traditionnellement. Ils ont notamment droit à la pleine reconnaissance de leurs
lois, traditions et coutumes, de leur régime foncier et des institutions chargées d'exploiter et de gérer
leurs ressources, ainsi qu'à des mesures de protection efficaces de la part des Etats contre toute
ingérence ou toute aliénation ou limitation de ces droits ou tout obstacle à leur exercice.

Article 27

Les peuples autochtones ont droit à la restitution des terres, des territoires et des ressources qu'ils
possédaient ou qu'ils occupaient ou exploitaient traditionnellement et qui ont été confisqués, occupés,
utilisés ou dégradés sans leur consentement donné librement et en connaissance de cause. Lorsque cela
n'est pas possible, ils ont droit à une indemnisation juste et équitable. Sauf si les peuples concernés en
ont librement décidé autrement, l'indemnisation se fera sous forme de terres, de territoires et de
ressources équivalents du point de vue de leur qualité, de leur étendue et de leur régime juridique.

Article 28

Les peuples autochtones ont droit à la préservation, à la restauration et à la protection de leur


environnement dans son ensemble et de la capacité de production de leurs terres, territoires et

91
ressources, ainsi qu'à une assistance à cet effet de la part des Etats et par le biais de la coopération
internationale. Il ne pourra y avoir d'activités militaires sur les terres et territoires des peuples
autochtones sans leur accord librement exprimé.

Les Etats feront en sorte qu'aucune matière dangereuse ne soit stockée ou déchargée sur les terres ou
territoires des peuples autochtones.

Les Etats prendront aussi les mesures qui s'imposent pour assurer la mise en oeuvre des programmes
de contrôle, de prévention et de soins médicaux destinés aux peuples autochtones affectés par ces
matières, et conçus et exécutés par eux.

Article 29

Les peuples autochtones ont droit à ce que la pleine propriété de leur biens culturels et intellectuels
leur soit reconnue ainsi que le droit d'en assurer le contrôle et la protection.

Les peuples autochtones ont droit à des mesures spéciales destinées à leur permettre de contrôler, de
développer et de protéger leurs sciences, leurs techniques et les manifestations de leur culture, y
compris leurs ressources humaines et autres ressources génétiques, leurs semences, leur pharmacopée,
leur connaissance des propriétés de la faune et de la flore, leurs traditions orales, leur littérature, leurs
dessins et modèles, leurs arts visuels et leurs arts du spectacle.

Article 30

Les peuples autochtones ont le droit de définir des priorités et d'élaborer des stratégies pour la mise en
valeur et l'utilisation de leurs terres, territoires et autres ressources. Ils ont notamment le droit d'exiger
que les Etats obtiennent leur consentement, exprimé librement et en toute connaissance de cause, avant
l'approbation de tout projet ayant une incidence sur leurs terres, territoires et autres ressources,
notamment en ce qui concerne la mise en valeur, l'utilisation ou l'exploitation des ressources
minérales, des ressources en eau ou de toutes autres ressources. En accord avec les peuples
autochtones concernés, des indemnités justes et équitables leurs seront accordées pour atténuer les
effets néfastes de telles activités et mesures sur les plans écologique, économique, social, culturel ou
spirituel.

SEPTIEME PARTIE

Article 31

Les peuples autochtones, dans l'exercice spécifique de leur droit à disposer d'eux-mêmes, ont le droit
d'être autonomes et de s'administrer eux-mêmes en ce qui concerne les questions relevant de leurs
affaires intérieures et locales, et notamment la culture, la religion, l'éducation, l'information, les
médias, la santé, le logement, l'emploi, la protection sociale, les activités économiques, la gestion des
terres et des ressources, l'environnement et l'accès de non-membres à leur territoire, ainsi que les
moyens de financer ces activités autonomes.

92
Article 32

Les peuples autochtones ont le droit, à titre collectif, de choisir leur propre citoyenneté conformément
à leurs coutumes et traditions. La citoyenneté autochtone n'affecte en rien le droit des autochtones
d'obtenir, à titre individuel, la citoyenneté de l'Etat dans lequel ils résident.

Les peuples autochtones ont le droit de déterminer les structures de leurs institutions et d'en choisir les
membres selon leurs propres procédures.

Article 33

Les peuples autochtones ont le droit de promouvoir, de développer et de conserver leurs structures
institutionnelles ainsi que leurs propres coutumes, traditions, procédures et pratiques juridiques en
conformité avec les normes internationalement reconnues dans le domaine des droits de l'homme.

Article 34

Les peuples autochtones ont le droit, à titre collectif, de déterminer les responsabilités des individus
envers leurs communautés.

Article 35

Les peuples autochtones, en particulier ceux qui sont divisés par des frontières internationales, ont le
droit d'entretenir et de développer, à travers ces frontières, des contacts, des relations et des liens de
coopération avec les autres peuples, notamment dans les domaines spirituel, culturel, politique,
économique et social.

Les Etats prendront les mesures qui s'imposent pour garantir l'exercice et la jouissance de ce droit.

Article 36

Les peuples autochtones ont le droit d'exiger que les traités, accords et autres arrangements
constructifs conclus avec des Etats ou leurs successeurs soient reconnus, honorés, respectés et
appliqués par les Etats conformément à leur esprit et à leur but originels. Les différends qui ne peuvent
être réglés par d'autres moyens doivent être soumis à des instances internationales compétentes
choisies d'un commun accord par toutes les parties concernées.

HUITIEME PARTIE

Article 37

Les Etats doivent prendre, en consultation avec les peuples autochtones concernés, les mesures
nécessaires pour donner plein effet aux dispositions de la présente Déclaration. Les droits qui y sont
énoncés doivent être adoptés et incorporés dans leur législation interne de manière que les peuples
autochtones puissent concrètement s'en prévaloir.

Article 38

Les peuples autochtones ont le droit de recevoir une assistance financière et technique adéquate, de la
part des Etats et au titre de la coopération internationale, pour poursuivre librement leur
développement politique, économique, social, culturel et spirituel et pour jouir des droits et libertés
reconnus dans la présente Déclaration.

93
Article 39

Les peuples autochtones ont le droit de recourir à des procédures mutuellement acceptables et
équitables pour le règlement des conflits et des différends avec les Etats et d'obtenir de promptes
décisions en la matière. Ils ont également droit à des voies de recours efficaces pour toutes violations
de leurs droits individuels et collectifs. Toute décision tiendra compte des coutumes, traditions, règles
et systèmes juridiques des peuples autochtones concernés.

Article 40

Les organes et institutions spécialisées du système des Nations Unies et les autres organisations
intergouvernementales doivent contribuer à la pleine mise en oeuvre des dispositions de la présente
Déclaration par la mobilisation, entre autres, de la coopération financière et de l'assistance technique.
Les moyens d'assurer la participation des peuples autochtones aux questions les concernant doivent
être mis en place.

Article 41

L'Organisation des Nations Unies prendra les mesures nécessaires pour assurer l'application de la
présente Déclaration, notamment en créant au plus haut niveau un organe investi de compétences
particulières dans ce domaine, avec la participation directe de peuples autochtones. Tous les organes
des Nations Unies favoriseront le respect et la pleine application des dispositions de la présente
Déclaration.

NEUVIEME PARTIE

Article 42

Les droits reconnus dans la présente Déclaration constituent les normes minimales nécessaires à la
survie, à la dignité et au bien-être des peuples autochtones du monde.

Article 43

Tous les droits et libertés reconnus dans la présente Déclaration sont garantis de la même façon à tous
les autochtones, hommes et femmes.

Article 44

Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme entraînant la diminution
ou l'extinction de droits que les peuples autochtones peuvent déjà avoir ou sont susceptibles d'acquérir.

Article 45

Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme conférant à un Etat, à un
groupe ou à un individu le droit de se livrer à une activité ou à un acte contraire à la Charte des
Nations Unies.

94
Texte n°2 : Convention (No 169) concernant les peuples indigènes et tribaux dans les pays
indépendants

Adoptée par la Conférence générale de l'Organisation internationale du Travail


à sa soixante-seizième session, le 27 juin 1989
Entrée en vigueur : le 5 septembre 1991

La Conférence générale de l'Organisation internationale du Travail,


Convoquée à Genève par le Conseil d'administration du Bureau international du Travail, et s'y
étant réunie le 7 juin 1989, en sa soixante-seizième session,
Notant les normes internationales énoncées dans la convention et la recommandation relatives
aux populations aborigènes et tribales, 1957;
Rappelant les termes de la Déclaration universelle des droits de l'homme, du Pacte
international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, du Pacte international relatif
aux droits civils et politiques, et des nombreux instruments internationaux concernant la
prévention de la discrimination;
Considérant que, étant donné l'évolution du droit international depuis 1957 et l'évolution qui
est intervenue dans la situation des peuples indigènes et tribaux dans toutes les régions du
monde, il y a lieu d'adopter de nouvelles normes internationales sur la question en vue de
supprimer l'orientation des normes antérieures, qui visaient à l'assimilation;
Prenant acte de l'aspiration des peuples en question à avoir le contrôle de leurs institutions, de
leurs modes de vie et de leur développement économique propres et à conserver et développer
leur identité, leur langue et leur religion dans le cadre des Etats où ils vivent;
Notant que, dans de nombreuses parties du monde, ces peuples ne peuvent jouir des droits
fondamentaux de l'homme au même degré que le reste de la population des Etats où ils vivent
et que leurs lois, valeurs, coutumes et perspectives ont souvent subi une érosion;
Appelant l'attention sur la contribution particulière des peuples indigènes et tribaux à la
diversité culturelle et à l'harmonie sociale et écologique de l'humanité ainsi qu'à la coopération
et à la compréhension internationales;
Notant que les dispositions ci-après ont été établies avec la collaboration des Nations Unies,
de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, de l'Organisation des
Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture et de l'Organisation mondiale de la
santé ainsi que de l'Institut indigéniste interaméricain, aux niveaux appropriés et pour leurs
domaines respectifs, et que l'on se propose de poursuivre cette coopération en vue de
promouvoir et d'assurer leur application;
Après avoir décidé d'adopter diverses propositions concernant la révision partielle de la
convention (No 107) relative aux populations aborigènes et tribales, 1957, question qui
constitue le quatrième point à l'ordre du jour de la session;
Après avoir décidé que ces propositions prendraient la forme d'une convention internationale
révisant la convention relative aux populations aborigènes et tribales, 1957,
Adopte, ce vingt-septième jour de juin mil neuf cent quatre-vingt-neuf, la convention ci-après,
qui sera dénommée Convention relative aux peuples indigènes et tribaux, 1989.

Partie I -- Politique générale


Article 1
1. La présente Convention s'applique :
a) aux peuples tribaux dans les pays indépendants qui se distinguent des autres secteurs de la
communauté nationale par leurs conditions sociales, culturelles et économiques et qui sont
régis totalement ou partiellement par des coutumes ou des traditions qui leur sont propres ou
par une législation spéciale;
b) aux peuples dans les pays indépendants qui sont considérés comme indigènes du fait qu'ils
descendent des populations qui habitaient le pays, ou une région géographique à laquelle
appartient le pays, à l'époque de la conquête ou de la colonisation ou de l'établissement des

95
frontières actuelles de l'Etat, et qui, quel que soit leur statut juridique, conservent leurs
institutions sociales, économiques, culturelles et politiques propres ou certaines d'entre elles.
2. Le sentiment d'appartenance indigène ou tribale doit être considéré comme un critère
fondamental pour déterminer les groupes auxquels s'appliquent les dispositions de la présente
convention.
3. L'emploi du terme "peuples" dans la présente Convention ne peut en aucune manière être
interprété comme ayant des implications de quelque nature que ce soit quant aux droits qui
peuvent s'attacher à ce terme en vertu du droit international.
Article 2
1. Il incombe aux gouvernements, avec la participation des peuples intéressés, de développer
une action coordonnée et systématique en vue de protéger les droits de ces peuples et de
garantir le respect de leur intégrité.
2. Cette action doit comprendre des mesures visant à :
a) assurer que les membres desdits peuples bénéficient, sur un pied d'égalité, des droits et
possibilités que la législation nationale accorde aux autres membres de la population;
b) promouvoir la pleine réalisation des droits sociaux, économiques et culturels de ces
peuples, dans le respect de leur identité sociale et culturelle, de leurs coutumes et traditions et
de leurs institutions;
c) aider les membres desdits peuples à éliminer les écarts socio-économiques qui peuvent
exister entre des membres indigènes et d'autres membres de la communauté nationale, d'une
manière compatible avec leurs aspirations et leur mode de vie.
Article 3
1. Les peuples indigènes et tribaux doivent jouir pleinement des droits de l'homme et des
libertés fondamentales, sans entrave ni discrimination. Les dispositions de cette convention
doivent être appliquées sans discrimination aux femmes et aux hommes de ces peuples.
2. Aucune forme de force ou de coercition ne doit être utilisée en violation des droits de
l'homme et des libertés fondamentales des peuples intéressés, y compris des droits prévus par
la présente convention.
Article 4
1. Des mesures spéciales doivent être adoptées, en tant que de besoin, en vue de sauvegarder
les personnes, les institutions, les biens, le travail, la culture et l'environnement des peuples
intéressés.
2. Ces mesures spéciales ne doivent pas être contraires aux désirs librement exprimés des
peuples intéressés.
3. Lesdites mesures ne doivent porter aucune atteinte à la jouissance, sans discrimination, de la
généralité des droits qui s'attachent à la qualité de citoyen.
Article 5
En appliquant les dispositions de la présente Convention, il faudra :
a) reconnaître et protéger les valeurs et les pratiques sociales, culturelles, religieuses et
spirituelles de ces peuples et prendre dûment en considération la nature des problèmes qui se
posent à eux, en tant que groupes comme en tant qu'individus;
b) respecter l'intégrité des valeurs, des pratiques et des institutions desdits peuples;
c) adopter, avec la participation et la coopération des peuples affectés, des mesures tendant à
aplanir les difficultés que ceux-ci éprouvent à faire face à de nouvelles conditions de vie et de
travail.
Article 6
1. En appliquant les dispositions de la présente Convention, les gouvernements doivent :
a) consulter les peuples intéressés, par des procédures appropriées, et en particulier à travers
leurs institutions représentatives, chaque fois que l'on envisage des mesures législatives ou
administratives susceptibles de les toucher directement;
b) mettre en place les moyens par lesquels lesdits peuples peuvent, à égalité au moins avec les
autres secteurs de la population, participer librement et à tous les niveaux à la prise de
décisions dans les institutions électives et les organismes administratifs et autres qui sont
responsables des politiques et des programmes qui les concernent;

96
c) mettre en place les moyens permettant de développer pleinement les institutions et
initiatives propres à ces peuples et, s'il y a lieu, leur fournir les ressources nécessaires à cette
fin.
2. Les consultations effectuées en application de la présente Convention doivent être menées
de bonne foi et sous une forme appropriée aux circonstances, en vue de parvenir à un accord
ou d'obtenir un consentement au sujet des mesures envisagées.
Article 7
1. Les peuples intéressés doivent avoir le droit de décider de leurs propres priorités en ce qui
concerne le processus du développement, dans la mesure où celui-ci a une incidence sur leur
vie, leurs croyances, leurs institutions et leur bien-être spirituel et les terres qu'ils occupent ou
utilisent d'une autre manière, et d'exercer autant que possible un contrôle sur leur
développement économique, social et culturel propre. En outre, lesdits peuples doivent
participer à l'élaboration, à la mise en oeuvre et à l'évaluation des plans et programmes de
développement national et régional susceptibles de les toucher directement.
2. L'amélioration des conditions de vie et de travail des peuples intéressés et de leur niveau de
santé et d'éducation, avec leur participation et leur coopération, doit être prioritaire dans les
plans de développement économique d'ensemble des régions qu'ils habitent. Les projets
particuliers de développement de ces régions doivent également être conçus de manière à
promouvoir une telle amélioration.
3. Les gouvernements doivent faire en sorte que, s'il y a lieu, des études soient effectuées en
coopération avec les peuples intéressés, afin d'évaluer l'incidence sociale, spirituelle, culturelle
et sur l'environnement que les activités de développement prévues pourraient avoir sur eux.
Les résultats de ces études doivent être considérés comme un critère fondamental pour la mise
en oeuvre de ces activités.
4. Les gouvernements doivent prendre des mesures, en coopération avec les peuples
intéressés, pour protéger et préserver l'environnement dans les territoires qu'ils habitent.
Article 8
1. En appliquant la législation nationale aux peuples intéressés, il doit être dûment tenu
compte de leurs coutumes ou de leur droit coutumier.
2. Les peuples intéressés doivent avoir le droit de conserver leurs coutumes et institutions dès
lors qu'elles ne sont pas incompatibles avec les droits fondamentaux définis par le système
juridique national et avec les droits de l'homme reconnus au niveau international. Des
procédures doivent être établies, en tant que de besoin, pour résoudre les conflits
éventuellement soulevés par l'application de ce principe.
3. L'application des paragraphes 1 et 2 du présent article ne doit pas empêcher les membres
desdits peuples d'exercer les droits reconnus à tous les citoyens et d'assumer les obligations
correspondantes.
Article 9
1. Dans la mesure où cela est compatible avec le système juridique national et avec les droits
de l'homme reconnus au niveau international, les méthodes auxquelles les peuples intéressés
ont recours à titre coutumier pour réprimer les délits commis par leurs membres doivent être
respectées.
2. Les autorités et les tribunaux appelés à statuer en matière pénale doivent tenir compte des
coutumes de ces peuples dans ce domaine.
Article 10
1. Lorsque des sanctions pénales prévues par la législation générale sont infligées à des
membres des peuples intéressés, il doit être tenu compte de leurs caractéristiques
économiques, sociales et culturelles.
2. La préférence doit être donnée à des formes de sanction autres que l'emprisonnement.
Article 11
La prestation obligatoire de services personnels, rétribués ou non, imposée sous quelque forme
que ce soit aux membres des peuples intéressés, doit être interdite sous peine de sanctions
légales, sauf dans les cas prévus par la loi pour tous les citoyens.

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Article 12
Les peuples intéressés doivent bénéficier d'une protection contre la violation de leurs droits et
pouvoir engager une procédure légale, individuellement ou par l'intermédiaire de leurs organes
représentatifs, pour assurer le respect effectif de ces droits. Des mesures doivent être prises
pour faire en sorte que, dans toute procédure légale, les membres de ces peuples puissent
comprendre et se faire comprendre, au besoin grâce à un interprète ou par d'autres moyens
efficaces.

Partie II -- Terres
Article 13
1. En appliquant les dispositions de cette partie de la Convention, les gouvernements doivent
respecter l'importance spéciale que revêt pour la culture et les valeurs spirituelles des peuples
intéressés la relation qu'ils entretiennent avec les terres ou territoires, ou avec les deux, selon
le cas, qu'ils occupent ou utilisent d'une autre manière, et en particulier des aspects collectifs
de cette relation.
2. L'utilisation du terme "terres" dans les articles 15 et 16 comprend le concept de territoires,
qui recouvre la totalité de l'environnement des régions que les peuples intéressés occupent ou
qu'ils utilisent d'une autre manière.
Article 14
1. Les droits de propriété et de possession sur les terres qu'ils occupent traditionnellement
doivent être reconnus aux peuples intéressés. En outre, des mesures doivent être prises dans
les cas appropriés pour sauvegarder le droit des peuples intéressés d'utiliser les terres non
exclusivement occupées par eux, mais auxquelles ils ont traditionnellement accès pour leurs
activités traditionnelles et de subsistance. Une attention particulière doit être portée à cet égard
à la situation des peuples nomades et des agriculteurs itinérants.
2. Les gouvernements doivent en tant que de besoin prendre des mesures pour identifier les
terres que les peuples intéressés occupent traditionnellement et pour garantir la protection
effective de leurs droits de propriété et de possession.
3. Des procédures adéquates doivent être instituées dans le cadre du système juridique national
en vue de trancher les revendications relatives à des terres émanant des peuples intéressés.
Article 15
1. Les droits des peuples intéressés sur les ressources naturelles dont sont dotées leurs terres
doivent être spécialement sauvegardés. Ces droits comprennent celui, pour ces peuples, de
participer à l'utilisation, à la gestion et à la conservation de ces ressources.
2. Dans les cas où l'Etat conserve la propriété des minéraux ou des ressources du sous-sol ou
des droits à d'autres ressources dont sont dotées les terres, les gouvernements doivent établir
ou maintenir des procédures pour consulter les peuples intéressés dans le but de déterminer si
et dans quelle mesure les intérêts de ces peuples sont menacés avant d'entreprendre ou
d'autoriser tout programme de prospection ou d'exploitation des ressources dont sont dotées
leurs terres. Les peuples intéressés doivent, chaque fois que c'est possible, participer aux
avantages découlant de ces activités et doivent recevoir une indemnisation équitable pour tout
dommage qu'ils pourraient subir en raison de telles activités.
Article 16
1. Sous réserve des paragraphes suivants du présent article, les peuples intéressés ne doivent
pas être déplacés des terres qu'ils occupent.
2. Lorsque le déplacement et la réinstallation desdits peuples sont jugés nécessaires à titre
exceptionnel, ils ne doivent avoir lieu qu'avec leur consentement, donné librement et en toute
connaissance de cause. Lorsque ce consentement ne peut être obtenu, ils ne doivent avoir lieu
qu'à l'issue de procédures appropriées établies par la législation nationale et comprenant, s'il y
a lieu, des enquêtes publiques où les peuples intéressés aient la possibilité d'être représentés de
façon efficace.
3. Chaque fois que possible, ces peuples doivent avoir le droit de retourner sur leurs terres
traditionnelles, dès que les raisons qui ont motivé leur déplacement et leur réinstallation
cessent d'exister.

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4. Dans le cas où un tel retour n'est pas possible, ainsi que déterminé par un accord ou, en
l'absence d'un tel accord, au moyen de procédures appropriées, ces peuples doivent recevoir,
dans toute la mesure possible, des terres de qualité et de statut juridique au moins égaux à
ceux des terres qu'ils occupaient antérieurement et leur permettant de subvenir à leurs besoins
du moment et d'assurer leur développement futur. Lorsque les peuples intéressés expriment
une préférence pour une indemnisation en espèces ou en nature, ils doivent être ainsi
indemnisés, sous réserve des garanties appropriées.
5. Les personnes ainsi déplacées et réinstallées doivent être entièrement indemnisées de toute
perte ou de tout dommage subi par elles de ce fait.
Article 17
1. Les modes de transmission des droits sur la terre entre leurs membres établis par les peuples
intéressés doivent être respectés.
2. Les peuples intéressés doivent être consultés lorsque l'on examine leur capacité d'aliéner
leurs terres ou de transmettre d'une autre manière leurs droits sur ces terres en dehors de leur
communauté.
3. Les personnes qui n'appartiennent pas à ces peuples doivent être empêchées de se prévaloir
des coutumes desdits peuples ou de l'ignorance de leurs membres à l'égard de la loi en vue
d'obtenir la propriété, la possession ou la jouissance de terres leur appartenant.
Article 18
La loi doit prévoir des sanctions adéquates pour toute entrée non autorisée sur les terres des
peuples intéressés, ou toute utilisation non autorisée de ces terres, et les gouvernements
doivent prendre des mesures pour empêcher ces infractions.
Article 19
Les programmes agraires nationaux doivent garantir aux peuples intéressés des conditions
équivalentes à celles dont bénéficient les autres secteurs de la population en ce qui concerne :
a) l'octroi de terres supplémentaires quand les terres dont lesdits peuples disposent sont
insuffisantes pour leur assurer les éléments d'une existence normale, ou pour faire face à leur
éventuel accroissement numérique;
b) l'octroi des moyens nécessaires à la mise en valeur des terres que ces peuples possèdent
déjà.

Partie III -- Recrutement et conditions d'emploi


Article 20
1. Les gouvernements doivent, dans le cadre de la législation nationale et en coopération avec
les peuples intéressés, prendre des mesures spéciales pour assurer aux travailleurs appartenant
à ces peuples une protection efficace en ce qui concerne le recrutement et les conditions
d'emploi, dans la mesure où ils ne sont pas efficacement protégés par la législation applicable
aux travailleurs en général.
2. Les gouvernements doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour éviter toute
discrimination entre les travailleurs appartenant aux peuples intéressés et les autres
travailleurs, notamment en ce qui concerne :
a) l'accès à l'emploi, y compris aux emplois qualifiés, ainsi que les mesures de promotion et
d'avancement;
b) la rémunération égale pour un travail de valeur égale;
c) l'assistance médicale et sociale, la sécurité et la santé au travail, toutes les prestations de
sécurité sociale et tous autres avantages découlant de l'emploi, ainsi que le logement;
d) le droit d'association, le droit de se livrer librement à toutes activités syndicales non
contraires à la loi et le droit de conclure des conventions collectives avec des employeurs ou
avec des organisations d'employeurs.
3. Les mesures prises doivent notamment viser à ce que :
a) les travailleurs appartenant aux peuples intéressés, y compris les travailleurs saisonniers,
occasionnels et migrants employés dans l'agriculture ou dans d'autres activités, de même que
ceux employés par des pourvoyeurs de main-d'oeuvre, jouissent de la protection accordée par
la législation et la pratique nationales aux autres travailleurs de ces catégories dans les mêmes

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secteurs, et qu'ils soient pleinement informés de leurs droits en vertu de la législation du
travail et des moyens de recours auxquels ils peuvent avoir accès;
b) les travailleurs appartenant à ces peuples ne soient pas soumis à des conditions de travail
qui mettent en danger leur santé, en particulier en raison d'une exposition à des pesticides ou à
d'autres substances toxiques;
c) les travailleurs appartenant à ces peuples ne soient pas soumis à des systèmes de
recrutement coercitifs, y compris la servitude pour dette sous toutes ses formes;
d) les travailleurs appartenant à ces peuples jouissent de l'égalité de chances et de traitement
entre hommes et femmes dans l'emploi et d'une protection contre le harcèlement sexuel.
4. Une attention particulière doit être portée à la création de services adéquats d'inspection du
travail dans les régions où des travailleurs appartenant aux peuples intéressés exercent des
activités salariées, de façon à assurer le respect des dispositions de la présente partie de la
convention.

Partie IV -- Formation professionnelle, artisanat et industries rurales


Article 21
Les membres des peuples intéressés doivent pouvoir bénéficier de moyens de formation
professionnelle au moins égaux à ceux accordés aux autres citoyens.
Article 22
1. Des mesures doivent être prises pour promouvoir la participation volontaire des membres
des peuples intéressés aux programmes de formation professionnelle d'application générale.
2. Lorsque les programmes de formation professionnelle d'application générale existants ne
répondent pas aux besoins propres des peuples intéressés, les gouvernements doivent, avec la
participation de ceux-ci, faire en sorte que des programmes et des moyens spéciaux de
formation soient mis à leur disposition.
3. Les programmes spéciaux de formation doivent se fonder sur le milieu économique, la
situation sociale et culturelle et les besoins concrets des peuples intéressés. Toute étude en ce
domaine doit être réalisée en coopération avec ces peuples, qui doivent être consultés au sujet
de l'organisation et du fonctionnement de ces programmes. Lorsque c'est possible, ces peuples
doivent assumer progressivement la responsabilité de l'organisation et du fonctionnement de
ces programmes spéciaux de formation, s'ils en décident ainsi.
Article 23
1. L'artisanat, les industries rurales et communautaires, les activités relevant de l'économie de
subsistance et les activités traditionnelles des peuples intéressés, telles que la chasse, la pêche,
la chasse à la trappe et la cueillette, doivent être reconnus en tant que facteurs importants du
maintien de leur culture ainsi que de leur autosuffisance et de leur développement
économiques. Les gouvernements doivent, avec la participation de ces peuples, et, s'il y a lieu,
faire en sorte que ces activités soient renforcées et promues.
2. A la demande des peuples intéressés, il doit leur être fourni, lorsque c'est possible, une aide
technique et financière appropriée qui tienne compte des techniques traditionnelles et des
caractéristiques culturelles de ces peuples ainsi que de l'importance d'un développement
durable et équitable.

Partie V -- Sécurité sociale et santé


Article 24
Les régimes de sécurité sociale doivent être progressivement étendus aux peuples intéressés et
être appliqués sans discrimination à leur encontre.
Article 25
1. Les gouvernements doivent faire en sorte que des services de santé adéquats soient mis à la
disposition des peuples intéressés ou doivent leur donner les moyens leur permettant
d'organiser et de dispenser de tels services sous leur responsabilité et leur contrôle propres, de
manière à ce qu'ils puissent jouir du plus haut niveau possible de santé physique et mentale.
2. Les services de santé doivent être autant que possible organisés au niveau communautaire.
Ces services doivent être planifiés et administrés en coopération avec les peuples intéressés et

100
tenir compte de leurs conditions économiques, géographiques, sociales et culturelles, ainsi que
de leurs méthodes de soins préventifs, pratiques de guérison et remèdes traditionnels.
3. Le système de soins de santé doit accorder la préférence à la formation et à l'emploi de
personnel de santé des communautés locales et se concentrer sur les soins de santé primaires,
tout en restant en rapport étroit avec les autres niveaux de services de santé.
4. La prestation de tels services de santé doit être coordonnée avec les autres mesures sociales,
économiques et culturelles prises dans le pays.

Partie VI -- Education et moyens de communication


Article 26
Des mesures doivent être prises pour assurer aux membres des peuples intéressés la possibilité
d'acquérir une éducation à tous les niveaux au moins sur un pied d'égalité avec le reste de la
communauté nationale.
Article 27
1. Les programmes et les services d'éducation pour les peuples intéressés doivent être
développés et mis en oeuvre en coopération avec ceux-ci pour répondre à leurs besoins
particuliers et doivent couvrir leur histoire, leurs connaissances et leurs techniques, leurs
systèmes de valeurs et leurs autres aspirations sociales, économiques et culturelles.
2. L'autorité compétente doit faire en sorte que la formation des membres des peuples
intéressés et leur participation à la formulation et à l'exécution des programmes d'éducation
soient assurées afin que la responsabilité de la conduite desdits programmes puisse être
progressivement transférée à ces peuples s'il y a lieu.
3. De plus, les gouvernements doivent reconnaître le droit de ces peuples de créer leurs
propres institutions et moyens d'éducation, à condition que ces institutions répondent aux
normes minimales établies par l'autorité compétente en consultation avec ces peuples. Des
ressources appropriées doivent leur être fournies à cette fin.
Article 28
1. Lorsque cela est réalisable, un enseignement doit être donné aux enfants des peuples
intéressés pour leur apprendre à lire et à écrire dans leur propre langue indigène ou dans la
langue qui est la plus communément utilisée par le groupe auquel ils appartiennent. Lorsque
cela n'est pas réalisable, les autorités compétentes doivent entreprendre des consultations avec
ces peuples en vue de l'adoption de mesures permettant d'atteindre cet objectif.
2. Des mesures adéquates doivent être prises pour assurer que ces peuples aient la possibilité
d'atteindre la maîtrise de la langue nationale ou de l'une des langues officielles du pays.
3. Des dispositions doivent être prises pour sauvegarder les langues indigènes des peuples
intéressés et en promouvoir le développement et la pratique.
Article 29
L'éducation doit viser à donner aux enfants des peuples intéressés des connaissances générales
et des aptitudes qui les aident à participer pleinement et sur un pied d'égalité à la vie de leur
propre communauté ainsi qu'à celle de la communauté nationale.
Article 30
1. Les gouvernements doivent prendre des mesures adaptées aux traditions et aux cultures des
peuples intéressés, en vue de leur faire connaître leurs droits et obligations, notamment en ce
qui concerne le travail, les possibilités économiques, les questions d'éducation et de santé, les
services sociaux et les droits résultant de la présente convention.
2. A cette fin, on aura recours, si nécessaire, à des traductions écrites et à l'utilisation des
moyens de communication de masse dans les langues desdits peuples.
Article 31
Des mesures de caractère éducatif doivent être prises dans tous les secteurs de la communauté
nationale, et particulièrement dans ceux qui sont le plus directement en contact avec les
peuples intéressés, afin d'éliminer les préjugés qu'ils pourraient nourrir à l'égard de ces
peuples. A cette fin, des efforts doivent être faits pour assurer que les livres d'histoire et autres
matériels pédagogiques fournissent une description équitable, exacte et documentée des
sociétés et cultures des peuples intéressés.

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Partie VII -- Contacts et coopération à travers les frontières
Article 32
Les gouvernements doivent prendre les mesures appropriées, y compris au moyen d'accords
internationaux, pour faciliter les contacts et la coopération entre les peules indigènes et tribaux
à travers les frontières, y compris dans les domaines économique, social, culturel, spirituel et
de l'environnement.

Partie VIII -- Administration


Article 33
1. L'autorité gouvernementale responsable des questions faisant l'objet de la présente
convention doit s'assurer que des institutions ou autres mécanismes appropriés existent pour
administrer les programmes affectant les peuples intéressés et qu'ils disposent des moyens
nécessaires à l'accomplissement de leurs fonctions.
2. Ces programmes doivent inclure :
a) la planification, la coordination, la mise en oeuvre et l'évaluation, en coopération avec les
peuples intéressés, des mesures prévues par la présente convention;
b) la soumission aux autorités compétentes de propositions de mesures législatives et autres et
le contrôle de l'application de ces mesures, en coopération avec les peuples intéressés.

Partie IX -- Dispositions générales


Article 34
La nature et la portée des mesures à prendre pour donner effet à la présente convention
doivent être déterminées avec souplesse, compte tenu des conditions particulières à chaque
pays.
Article 35
L'application des dispositions de la présente Convention ne doit pas porter atteinte aux droits
et aux avantages garanties aux peuples intéressés en vertu d'autres conventions et
recommandations, d'instruments internationaux, de traités, ou de lois, sentences, coutumes ou
accords nationaux.

Partie X -- Dispositions finales


Article 36
La présente Convention révise la Convention relative aux populations aborigènes et tribales,
1957.
Article 37
Les ratifications formelles de la présente Convention seront communiquées au Directeur
général du Bureau international du Travail et par lui enregistrées.
Article 38
1. La présente Convention ne liera que les Membres de l'Organisation internationale du
Travail dont la ratification aura été enregistrée par le Directeur général.
2. Elle entrera en vigueur douze mois après que les ratifications de deux Membres auront été
enregistrées par le Directeur général.
3. Par la suite, cette Convention entrera en vigueur pour chaque Membre douze mois après la
date où sa ratification aura été enregistrée.
Article 39
1. Tout Membre ayant ratifié la présente Convention peut la dénoncer à l'expiration d'une
période de dix années après la date de la mise en vigueur initiale de la convention, par un acte
communiqué au Directeur général du Bureau international du Travail et par lui enregistré. La
dénonciation ne prendra effet qu'une année après avoir été enregistrée.
2. Tout Membre ayant ratifié la présente Convention qui, dans le délai d'une année après
l'expiration de la période de dix années mentionnée au paragraphe précédent, ne fera pas usage
de la faculté de dénonciation prévue par le présent article sera lié par une nouvelle période de
dix années et, par la suite, pourra dénoncer la présente convention à l'expiration de chaque
période de dix années dans les conditions prévues au présent article.

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Article 40
1. Le Directeur général du Bureau international du Travail notifiera à tous les Membres de
l'Organisation international du Travail l'enregistrement de toutes les ratifications et
dénonciations qui lui seront communiquées par les Membres de l'Organisation.
2. En notifiant aux Membres de l'Organisation l'enregistrement de la deuxième ratification qui
lui aura été communiquée, le Directeur général appellera l'attention des Membres de
l'Organisation sur la date à laquelle la présente Convention entrera en vigueur.
Article 41
Le Directeur général du Bureau international du Travail communiquera au Secrétaire général
des Nations Unies, aux fins d'enregistrement, conformément à l'Article 102 de la Charte des
Nations Unies, des renseignements complets au sujet de toutes ratifications et de tous actes de
dénonciation qu'il aura enregistrés conformément aux articles précédents.
Article 42
Chaque fois qu'il le jugera nécessaire, le Conseil d'administration du Bureau international du
Travail présentera à la Conférence générale un rapport sur l'application de la présente
Convention et examinera s'il y a lieu d'inscrire à l'ordre du jour de la Conférence la question
de sa révision totale ou partielle.
Article 43
1. Au cas où la Conférence adopterait une nouvelle convention portant révision totale ou
partielle de la présente Convention, et à moins que la nouvelle convention ne dispose
autrement :
a) la ratification par un Membre de la nouvelle convention portant révision entraînerait de
plein droit, nonobstant l'article 39 ci-dessus, dénonciation immédiate de la présente
Convention, sous réserve que la nouvelle convention portant révision soit entrée en vigueur;
b) à partir de la date de l'entrée en vigueur de la nouvelle convention portant révision, la
présente Convention cesserait d'être ouverte à la ratification des Membres.
2. La présente Convention demeurerait en tout cas en vigueur dans sa forme et teneur pour les
Membres qui l'auraient ratifiée et qui ne ratifieraient pas la convention portant révision.
Article 44
Les versions française et anglaise du texte de la présente Convention font également foi.

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