Vous êtes sur la page 1sur 32
Cahier d’école : lieu où j’exerce mon écriture.

Cahier d’école : lieu où j’exerce mon écriture.

Tout d’abord, il y eut le a. Et puis le c c . (Celui-là, il

Tout d’abord, il y eut le a.

Et puis le

c

c . (Celui-là, il est plus facile.)

.
.

J’ai 4 ans, 80 cm, je porte une cagoule verte. Ma tête dépasse du comptoir derrière lequel la photo est prise. Mon père se tient à ma gauche. Caban noir, moustache, cheveux mi-longs. Nos regards visent l’objectif. Nous sommes chez le photo- graphe, celui qui prend la photo. Nous repartirons avec l’appareil. Dans la main droite, je tiens un autre cliché pris il y a quelques instants.

1.

Ensuite, le mot. Le 3 septembre.

Ensuite, le mot. Le 3 septembre.

Il y avait peut-être un arbre, duquel tombaient des noisettes, parce qu’elles étaient plurielles… peut-être.

Il y avait peut-être un arbre, duquel tombaient des noisettes, parce qu’elles étaient plurielles… peut-être.

Vint l’imprimé. Des débuts d’écriture.

J’écris au crayon. Plus tard au stylo. Je dicte mes mots à l’institutrice qui les écrit. Je les recopie dans un grand cahier bleu. Je suis gauchère.

 

L’huître

vit

dans

dans

Alexia

  L’huître vit dans Alexia

À l’imprimerie, je compose au plomb mes textes dictés-recopiés, qui se révèlent lisibles une fois imprimés sur la petite presse à bras de l’école. J’ai 6 ans.

J’apprends à compter avec des cachets, des gommettes, j’apprends à mesurer en poids de marrons, en longueur de pattes de lapin, j’apprends à calculer avec des réglettes, à divi- ser en parts de gâteau d’anniversaire.

J’apprends en observant, je veux être comme tout le monde.

J’écris au pinceau. Mon amie Marie, droitière, fait glisser son écriture, tandis que les poils de mon petit-gris résistent, refusent mon geste gauche.

Dans ma chambre d’enfant, j’écris des histoi- res, je crée des langages, j’invente une écriture en miroir.

En secret, je m’entraîne à droite. Comme dans une école où je ne suis jamais
En secret, je m’entraîne à droite. Comme dans une école où je ne suis jamais allée, je recopie
des lignes de a, de p, de t, des alphabets complets, des lettres, de la poésie, des livres entiers.
C’est laborieux et j’ai mal à la main, mais je m’émerveille à la vue de cette écriture naissante
et mal-à-droite qui prend forme.

Je suis une autre, je m’appelle Chloé, Géraldine ou Flore. Un nouveau monde s’ouvre à moi, celui de l’écriture de ma main droite. J’ai 12 ans.

Adolescente. Je me coupe le bout du majeur de la main gauche. Le doigt tendu, prisonnier de son bandage n’a plus aucune mobilité, tandis qu’il faut continuer à tenir sa plume, à écrire.

Charlotte a un stylo

Sa cursive oblique glisse sur l’A4 glacé.

a un stylo Sa cursive oblique glisse sur l’A4 glacé. à l’encre noire. Ma main gauche

à l’encre noire.

Ma main gauche mise au repos cède la place à ma main droite, ailleurs que dans mes cahiers intimes, son écriture sort de ma chambre pour se retrouver sur les bancs de l’école, dans les cahiers officiels. À défaut de main gauche, elle devient l’écriture par défaut, pour se perfec- tionner en peu de temps. Elle devient l’écriture

régulière.

J’assiste à la passation des pouvoirs, d’une main à une autre, froidement, délectueusement.

J’emprunte un crayon à Nicolas. Nicolas, écrit de la main gauche. J’écris de la main droite, j’écris autre chose que Nicolas.

Tandis que ma main gauche reste la complice de mes peintures, de mes dessins de précision, son écriture, elle, a cessé de grandir. Elle reste une adolescente de quinze ans que l’on aperçoit encore quelques fois, au détour de certains albums photos.

Épilogue

Récemment, on m’a dit : «Oh! quelle belle écriture !».

Donner sa main, c’est donner sa parole.

Quand j’étais petite, j’ai rêvé mon écriture et je l’ai dessinée. J’ai eu peur de me perdre aussi et de trahir mon côté gauche, le bon côté.

Mon premier dessin typographique : une cur- sive. Ma première composition : le caractère Gill Sans.

On lit dans le Littré, écrivain : 1. Celui qui écrit pour d’autres. 2. Homme qui compose des livres. Il se dit aussi des femmes.

Donner sa main, c’est donner sa parole

© 2009 Alexia de Visscher, Lustre Copyleft : cette œuvre est libre, vous pouvez la redistribuer et/ou la modifier selon les termes de la Licence Art Libre. Vous trouverez un exemplaire de cette licence sur le site www.artlibre.org

ISBN 978-2-930561-01-1

D/2009/11.833/1

www.lustre.be

ISBN 978-2-930561-01-1 D/2009/11.833/1 www.lustre.be LUSTRE Ce livre a été copié à 25 exemplaires pour sa

LUSTRE

Ce livre a été copié à 25 exemplaires pour sa deuxième publication Juin 2009