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LES PORTES FERMÉES DU JOURNALISME

L'espace social des étudiants des formations « reconnues »

Par Géraud Lafarge et Dominique Marchetti

Le Seuil | Actes de la recherche en sciences sociales

2011/4 - n° 189 pages 72 à 99

ISSN 0335-5322

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2011-4-page-72.htm

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Pour citer cet article :

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Lafarge Par Géraud et Marchetti Dominique, « Les portes fermées du journalisme » L'espace social des étudiants des

formations « reconnues »,

Actes de la recherche en sciences sociales, 2011/4 n° 189, p. 72-99. DOI : 10.3917/arss.189.0072

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Hors thème

- 193.55.96.119 - 29/06/2014 02h07. © Le Seuil Hors thème LE CENTRE DE FORMATION DES JOURNALISTES,

LE CENTRE DE FORMATION DES JOURNALISTES, école privée admise à la Conférence des grandes écoles, est souvent appelé dans le milieu journalistique « l’école de la rue du Louvre ». Sa localisation, au cœur du deuxième arrondissement de Paris où elle est installée depuis 1955, et l’architecture imposante du bâtiment qui l’abrite, soulignent le caractère central et parisien de cette école.

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Hors thème

Les portes fermées du journalisme

L’espace social des étudiants des formations « reconnues »

Si, comme d’autres univers de production de biens culturels, l’espace journalistique n’est soumis à aucun droit d’entrée scolaire, de plus en plus de producteurs d’information sont issus de formations professionnelles spécialisées. En 2008, 62 % des nouveaux titulaires de la carte de presse avaient suivi ce type de cursus contre 33,2 % en 1998 1 . Il faut dire que les filières de journa- lisme se sont considérablement développées depuis les années 1970, avec l’apparition d’un nombre croissant de formations qui, selon les cas, bénéficient ou non de la reconnaissance des instances professionnelles 2 . Les effectifs des « écoles de journalisme et littéraires », pour reprendre la catégorie utilisée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ont été multipliés par plus de sept entre 1980 et 2005. Cette croissance très rapide doit d’abord être mise en relation avec le développement du marché de l’emploi journalistique, tout particulièrement dans la presse magazine et les médias audiovisuels. Le nombre de titulaires de cartes de journalisme a augmenté de + 120 % en trente ans, même si la progression s’est ralentie depuis le début des années 1990 pour

laisser place à une quasi-stagnation ces dernières années (autour de 37 000 encartés). L’instabilité de l’emploi n’a pourtant pas nui, pour l’instant du moins, à l’attractivité des études de journalisme et le capital scolaire devient de plus en plus décisif pour intégrer les formations « reconnues » 3 , les plus sélectives 4 de cet espace des formations au journalisme qui s’est structuré depuis l’après-guerre 5 .

Même s’il subsiste d’importantes différences entre

les établissements, tout particulièrement entre les formations privées et publiques, ce sous-univers

à l’intersection du champ intellectuel et du champ

économique se caractérise par une faible autono- mie à l’égard du monde professionnel. L’enquête présentée ici, qui a débuté en 2004-2005, porte sur les quatorze formations agréées à cette date par la Commission paritaire nationale pour l’emploi des journalistes, qui est composée des seuls représentants des éditeurs et des syndi- cats de journalistes, l’État et les représentants des écoles n’y figurant pas. C’est ce label qui compte même si les formations privées sont également

reconnues par l’État, cette condition étant préalable

à la certification professionnelle. Si la réforme

1. Cette proportion recouvre des for-

mations initiales et continues. Source :

Christine Leteinturier, Valérie Devillard et Camille Laville, « La production journa- listique et son environnement : le cas de l’information générale et politique entre 1990 et 2010 », Le Temps des médias, 14, 2010, p. 273-290.

2. On compte, en 2007, 14 formations

reconnues et 52 non reconnues (parmi lesquelles 20 sont publiques). Voir Observatoire des métiers de l’audiovi- suel (section journalistes), Formations au

journalisme, préface de Jacqueline Papet, Paris, octobre 2007. 3. La liste des douze écoles privées ou publiques ayant au moins une formation agréée et de leurs appellations au moment de l’enquête était la suivante : Centre d’étu- des littéraires et scientifiques appliquées (CELSA), Centre de formation des journa-

listes (CFJ), Institut français de presse (IFP) et Institut pratique de journalisme (IPJ) à Paris, Centre universitaire d’enseignement du journalisme (CUEJ) à Strasbourg, École de journalisme de Toulouse (EJT), École

supérieure de journalisme à Lille (ESJ), École de journalisme et de communication de Marseille (EJCM), Institut de la communi- cation et des médias (ICM) à Grenoble, les IUT de Bordeaux, de Lannion et de Tours. Depuis s’est ajouté à cette liste un treizième établissement, l’École de journalisme de Sciences Po Paris. 4. À titre d’exemple, le nombre de can- didats à la formation en deux ans à l’IUT de Bordeaux est passé de 850 en 1989 à 1 448 en 1999. Au début des années 2000, le nombre de candidats à ces concours

oscillait selon les établissements entre 400 et 1 300 candidats (Samuel Bouron, « L’apprentissage dans les écoles de jour- nalisme. Transmission et incorporation de l’habitus professionnel », mémoire de master 2 recherche en sociologie, Poitiers, université de Poitiers, 2008, p. 25) et le nombre de lauréats entre 20 et 56. 5. Ivan Chupin, « Les écoles de jour- nalisme. Les enjeux de la scolarisation d’une profession (1899-2008) », thèse de science politique, Paris, université Paris Dauphine, 2008.

ACTES DE LA RECHERCHE EN SCIENCES SOCIALES numéro 189 p. 72-99

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du LMD a obligé ces formations à se rattacher

à des universités, celles-ci restent surtout sous le

contrôle des instances journalistiques marquant une domination du pôle professionnel sur le pôle académique 6 . Les organisations professionnelles contrôlent la formation certifiée par d’autres voies que l’agrément : la répartition de la taxe d’appren- tissage dans les écoles, l’accueil des stagiaires dans les entreprises ou encore l’engagement des nouveaux diplômés. Cette emprise s’exerce également par le biais du corps enseignant majoritairement composé de journalistes (au moins 60 % en 1997). À l’inverse de ce qui se passe aux États-Unis, les journalistes sont souvent dominants dans les instances, qui sont marquées par un fort rejet de la culture scolaire et universitaire. Si les attributs de la réussite scolaire sont indispensables au moment des concours, la formation au journalisme est comme beaucoup d’écoles de pouvoir quasi exclusivement tournée vers l’entrée dans le monde du travail où l’on cherche à « déscolariser » les étudiants pour

leur faire « jouer » un jeu professionnel 7 . C’est ce qui explique la critique souvent forte des enseignements généraux perçus comme régressifs par rapport

à la scolarité antérieure. Un autre indicateur de la

faible autonomie à l’égard du milieu professionnel est la fragilité de la santé financière des écoles privées.

L’augmentation du nombre de formations est ensuite liée, comme dans le cas des écoles de gestion 8 , à une demande qui répond à des raisons très diverses : le souci de « professionnaliser » les métiers sur le modèle de certaines professions libérales pour lutter contre un journalisme français jugé trop partisan et contre toutes sortes d’« amateurs » (consultants, experts, communi- cants ou, plus récemment, internautes), la volonté de faire face aux « nouveaux défis technologiques », etc. Sur un marché du travail très concurrentiel et affecté par des crises économiques successives et par les transformations des pratiques de consomma- tion de l’information, le passage par une formation

reconnue est donc devenu stratégique. Il favorise un accès relativement plus rapide à l’emploi, en raison d’un enseignement pratique très ajusté aux attentes des employeurs et du poids important du « réseau des anciens » – les étudiants soulignent d’ailleurs ce dernier point quand on les interroge sur les raisons pour lesquelles ils ont passé des concours et sur leurs attentes à l’égard de la formation. Le pourcentage des journalistes français passés par l’une de ces formations (d’une durée de deux ans ou d’au moins trois semes- tres) peut sembler à première vue modeste : il était de 15,2 % en 2009. Mais il faut voir qu’il n’a pas cessé d’augmenter (6 % en 1965, 9,8 % en 1990, 12,2 % en 2000) et que la grande majorité de ces élèves intègrent les médias les plus réputés, c’est-à-dire les rédactions des titres généralistes de grande diffusion. En fait, le passage par ce type de formation est devenu quasiment obligatoire dans les médias audiovisuels et dans la presse quotidienne nationale 9 , certains titres en faisant même une condition pour décrocher un simple stage. Jusque-là, l’entrée dans ces médias passait davantage par la possession d’un capital politi- que – les titres étaient alors plus partisans et liés plus directement qu’aujourd’hui à des positions au sein du champ politique –, d’un capital social, la « formation sur le tas » et l’autodidaxie y étaient prépondérantes. Cette fraction dominante des formations permet donc d’observer avec une loupe grossissante les proprié- tés sociales de cet univers professionnel, qui consti- tuent, à quelques exceptions près 10 , le principal point aveugle des travaux sur les formations au journalisme mais, plus largement, des recherches sur cet univers de production culturelle 11 . Comme dans le cas des grandes écoles d’État, les caractéristiques sociales des étudiants en journalisme constituent un enjeu politique. Elles ravivent la question

6. Il s’agit moins d’un pôle entrepreneurial, comme celui que Fabienne Pavis (« Socio- logie d’une discipline hétéronome. Le monde des formations en gestion entre universités et entreprises en France. Années 1960-1990 », thèse de doctorat de sociologie, Paris, université de Paris I Panthéon-Sorbonne, 2003) identifie dans son étude de la gestion, que d’un pôle professionnel qui, bien que certains de ses représentants, y compris dans les établissements privés, dénient en grande partie certains enjeux économiques, incarne, ou prétend incarner, un modèle de journalisme « exigeant », « moral » et « indépendant » des pouvoirs à commen- cer par celui des entreprises de presse. Autre différence par rapport aux écoles

de gestion : la conciliation entre l’univers académique et l’univers professionnel ne

se pose guère que dans les formations publiques parce qu’elles font appel à des universitaires ; les dirigeants des établis- sements privés s’en soucient moins et por- tent généralement une faible considération aux enseignants-chercheurs.

7. Yves-Marie Abraham, « Du souci sco -

laire au sérieux managérial, ou comment devenir un “HEC” », Revue française de sociologie, 48(1), 2007, p. 50.

8. Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État.

Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989, p. 315.

9. Dominique Marchetti, « Contribution

à une sociologie des transformations du

champ journalistique dans les années

80 et 90. À propos d’“événements sida” et du “scandale du sang contaminé” », thèse de sociologie, Paris, EHESS, 1997, p. 199-208. 10. Au-delà de nos propres travaux, voir les recherches en cours de Samuel Bou- ron et le master de Linda Douifi (« D’où viennent les étudiants en journalisme.

Enquête sur l’origine sociale des étudiants en journalisme en France en 2007-2008 », mémoire en sciences de l’information et de la communication, Bordeaux, université

de Bordeaux III). À l’étranger, une série de travaux ont été menés mais seuls ceux de Jan Fredrik Hovden (Profane and Sacred.

A Study of the Norwegian Journalistic Field, Dissertation for the degree doctor rerum politicarum (droit politique), Ber-

gen, University of Bergen, 2008) se rap- prochent de notre problématique même si quelques données sur les propriétés sociales des étudiants en Angleterre sont présentes dans l’étude de Mark Hanna et Karen Sanders (« Journalism education in Britain. Who are students and what do they want? », Journalism Practice, 1(3), 2007, p. 404-420). 11. En raison de l’éclatement des catégo- ries pouvant être rattachées aux activités journalistiques, les statistiques de l’INSEE ne permettent pas d’appréhender fine- ment ce groupe social et professionnel :

voir Valérie Devillard, « L’évolution des salaires des journalistes professionnels (1975-2000) », Le Temps des médias, 6, 2006, p. 87-100.

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de « l’ouverture » d’un milieu 12 qui, au nom de sa « tradition » mais aussi de sa « fonction démocratique », se devrait de recruter « équitablement » dans tous les groupes sociaux. Dans des logiques comparables à celles du champ politique, il s’agit d’un des aspects récurrents des critiques portées sur ce microcosme professionnel. À la fin des années 2000, les responsa- bles de formations se sont fait plus fortement l’écho de ces interrogations – certains d’entre eux y réfléchissent depuis très longtemps, par exemple dans les IUT ou à l’ESJ Lille –, répondant ainsi à la problématique imposée de « la diversité » des origines « socio-ethniques » 13

[voir illustration 1, p. 77].

L’enquête que nous avons menée auprès des étudiants de dernière année des écoles reconnues de journalisme constitue donc un moyen de s’interroger plus précisé- ment, et de manière plus objective, sur les transformations des conditions d’entrée dans cet espace professionnel, qui réfracte des changements à l’œuvre dans l’espace social. Elle permet d’étudier non seulement l’élévation du droit d’entrée scolaire dans un milieu professionnel mais aussi ses effets sociaux. Ces processus de normalisation constatés à propos du journalisme invitent à s’interroger de manière comparative sur d’autres univers profession- nels, notamment intellectuels, tels que ceux de l’ensei- gnement et de la recherche, et artistiques. De ce point de vue, l’espace des fractions dominantes des apprentis journalistes, proche à la fois du champ académique et du champ du pouvoir, peut s’avérer être un cas révéla- teur des transformations structurelles que connaîtraient actuellement les classes dominantes au sein desquelles les ressources culturelles et scolaires se dissocient de moins en moins des ressources économiques et sociales 14 .

Notre recherche s’inspire très directement des enquêtes statistiques menées sur les élèves des grandes écoles au Centre de sociologie européenne (CSE), qui ont été notamment publiées dans le livre de Pierre Bourdieu La Noblesse d’État. Le questionnaire doit aussi beaucoup aux enquê- tes de Remi Lenoir sur les écoles d’application de la fonction publique et aux travaux de Julien Duval. Le questionnaire comprend plus d’une centaine de questions fermées et ouvertes – les étudiants ont souvent mis plus d’une heure à le remplir – abordant trois grands thèmes :

les trajectoires sociales et scolaires, l’univers professionnel (conception du métier, avis sur la formation en cours, vie au sein de l’école, rapport

à l’avenir, etc.) et l’univers social (pratiques culturelles, positionnements politique et religieux, etc.). Il a été adressé à l’hiver 2004-2005 à tous les étudiants inscrits en dernière année dans les formations reconnues par les instances profes- sionnelles à deux exceptions : dans les cas des masters Journalisme de l’ICM de Grenoble et de l’Institut français de presse, ont été interro- gés les élèves de première année dans la mesure où ils formaient la première promotion « recon- nue » de leur établissement. Sont compris dans notre échantillon les étudiants des « années spéciales » de Tours et de Bordeaux, forma- tions reconnues à cette date, ainsi que quelques étudiants des filières Presse hebdomadaire régio- nale et Presse agricole de l’ESJ Lille. Au final, 332 questionnaires (soit 70 % des 472 distribués) ont été récupérés et codés avec la collaboration d’Ivan Chupin, et 328 ont été exploités. Les analyses présentées ici reposent également sur une série d’entretiens qui ont été réalisés, pour la plupart par Ivan Chupin et Dominique Marchetti dans le cadre d’un travail sur les étudiants multi-admis dans les concours des formations au journalisme reconnues en 2002-2003, pour l’un d’entre eux par Dominique Marchetti en 2000, et pour un autre par Géraud Lafarge en 2011.

La forte montée du capital scolaire dans les conditions d’accès aux formations au journalisme les plus réputées accroît les processus de sélection sociale, comme en témoigne l’augmentation sensible de la part des enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures. Ces apprentis journalistes sont par ailleurs issus de différentes fractions de l’espace social, appartenant à la fois aux secteurs privé et public avec des variations fortes selon le père et la mère, qui traduisent les tensions caractérisant les luttes concurrentielles sur la production et la conception de l’information diffusée par les médias. La construction de l’espace des étudiants au moyen d’une analyse des correspondances multiples (ACM) ainsi que l’examen des tris croisés donnent égale- ment à voir, pour reprendre la distinction de Pierre Bourdieu sur les grandes écoles 15 , une opposition entre une « petite porte » et une « grande porte » d’entrée dans ces formations d’élite renvoyant à une inégalité des capitaux économique, culturel et social possédés, mesurés ici à travers de multiples indicateurs. L’ACM tend à opposer au sein de la grande porte un mécanisme de production à dominante scolaire à une logique où d’autres espèces de capitaux, notamment le capital

12. Denis Ruellan, Les « Pro » du journalisme.

De l’état au statut, la construction d’un espace professionnel, Rennes, PUR, 1997.

13. Sur ce sujet, voir Ivan Chupin et Aude

Soubiron, « Du social à l’ethnique : les dispositifs d’ouverture à la “diversité” dans les écoles de journalisme en France »,

communication au colloque « La formation

des élites », OSC-CSE, Sciences Po Paris, 18 septembre 2009. 14. Julien Duval, Critique de la raison journalistique. Les transformations de la

presse économique en France, Paris, Seuil, coll. « Liber », 2004, p. 229-234. 15. P. Bourdieu, La Noblesse d’État op. cit., p. 198-212.

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social, jouent plus fortement. L’homogénéisation sociale de l’espace des étudiants en journalisme se traduit enfin sous d’autres formes, qu’il s’agisse d’une féminisation « par le haut », au sens où les femmes sont plus dotées que les hommes sous beaucoup de rapports, et d’une redistribution des filières de l’enseignement supérieur conduisant aux études de journalisme, notamment les passages de plus en plus fréquents par des Instituts d’études politiques (IEP).

Droits d’entrée scolaire et social

À l’instar de l’espace des étudiants des grandes écoles, le microcosme des écoles de journalisme reconnues se présente comme un univers de plus en plus fermé, caractérisé par des barrières scolaires élevées à l’entrée. S’il ne s’agit pas des meilleurs bacheliers 16 , 76,5 % des étudiants des formations reconnues sont titulaires d’un diplôme égal ou supérieur à une licence, taux légèrement supérieur à celui de 70 % enregistré dans la population générale des « cadres de la fonction publique, professions intellectuelles et artistiques » en 2004. La tranche d’âge modale se situe entre 23 et 24 ans (49 % des répondants), du fait de la sélectivité croissante et, corrélativement, de l’allongement de la durée des études. Les fréquences de passage par une classe préparatoire ou un Institut d’études politiques (IEP) – respectivement un tiers et un quart environ des étudiants – rapportées à la part des étudiants en classes préparatoires et en IEP pour l’ensemble des étudiants du supérieur en 2005 (3 % et très approximativement 0,35 %) témoi- gnent par exemple de l’accumulation de capital scolaire préalable à l’intégration à ces formations, tout du moins les plus prestigieuses. Selon des chiffres récents 17 , le pourcentage d’admis parmi les candidats oscillait selon les établissements entre 3,9 % et 10 %. Le droit d’entrée scolaire dans les formations recon- nues de journalisme se double d’un droit d’entrée social. La sélection est en effet relativement forte puisque la part des enfants de pères cadres ou membres de professions intellectuelles supérieures atteint les 52,7 % alors qu’ils ne représentent que seulement 18,5 % de la population active masculine française en 2005 et 32 % de celles des étudiants. La part des étudiants en journalisme issus des classes sociales modestes (pères ouvriers 10,4 %,

ou employés 5,8 %) et même intermédiaires (14,6 %) est faible comparativement au poids de ces catégories socioprofessionnelles chez les hommes actifs (respecti- vement 35,3 %, 12,8 % et 22 %) et dans la population étudiante (respectivement 20,4 %, 11,6 % et 23,1 %). Cette composition sociale du public des écoles de journa- lisme est donc très proche de celle des classes préparatoires aux grandes écoles en 2004. La sélection sociale à l’entrée des écoles de journalisme est cependant, assez logiquement, du fait d’une position dominée dans le champ des forma- tions supérieures, moindre que celle qui s’exerce à l’ENA (où, en moyenne sur la période 1987-1995, 79,5 % des admis au concours externe ont un père membre du groupe cadre ou professions intellectuelles supérieures et 5,5 % un père chef d’entreprise 18 ).

La profession de la mère confirme les caracté- ristiques de ce recrutement même si elle est globalement moins élevée. Les mères cadres supérieures ou exerçant des professions intellec- tuelles supérieures sont surreprésentées (26,8 % des mères actives d’étudiants contre 12,5 % dans la population active féminine française en 2005) mais aussi celles appartenant aux professions inter- médiaires (31,1 % contre 24,6 %), qui rassemblent essentiellement des professionnelles de la santé et du travail social (13,1 %) ainsi que des institu- trices (12,2 %). En revanche, la part des enfants d’employées n’est que de 22,6 %, soit un poids deux fois moindre qu’à l’échelle nationale.

Les formations étudiées, comme les filières académi- ques très sélectives, se caractérisent par une proportion particulièrement forte d’étudiants dont le père (11,6 % des cas) ou, encore plus souvent, la mère (17,7 %) est professeur ou membre des professions scientifi- ques et les rares transfuges des classes populaires et intermédiaires semblent le produit d’une sur-sélection scolaire 19 . Les enfants de père ouvrier ont, pour presque la moitié d’entre eux, une mère appartenant aux profes- sions intermédiaires et, même dans un cas, aux cadres et professions intellectuelles supérieures. C’est quatre fois plus que la part observée en France par l’INSEE en 1999 20 . Il semble donc que ce soit d’abord les enfants d’une fraction spécifique du groupe ouvrier qui intègre les écoles de journalisme. Elle se caractérise sans doute par un investissement marqué dans l’école,

16. Si la part des titulaires de mention bien et très bien au baccalauréat (24 %) est supérieure de quatre points à celle de l’ensemble des lycéens de séries géné- ralistes, cette fraction dominante des étudiants en journalisme n’en est pas pour autant issue de la filière du secondaire

la plus prestigieuse (S) mais plutôt de celles les plus ancrées dans les sciences humaines et sociales (ES et L). 17. Rémy Le Champion, « Les représenta- tions collectives des formations initiales en journalisme et leur efficacité en question », Les Cahiers du journalisme, 21, 2010, p. 91.

18. Jean-Michel Eymeri, La Fabrique des

énarques, Paris, Economica, coll. « Études politiques », 2001, p. 25, p. 29 et p. 53.

19. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passe-

ron, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris,

Minuit, coll. « Le sens commun », 1970.

20. Mélanie Vanderschelden, « Position sociale et choix du conjoint : des différen- ces marquées entre hommes et femmes », Données sociales. La société française, Paris, INSEE, 2006, p. 33-42.

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« LE PETIT MANUEL DES FORMATIONS ET MÉTIERS DU JOURNALISME » : « L’ouverture sociale » est une injonction politique et idéologique à laquelle les écoles « reconnues » de journalisme se soumet- tent comme l’ont fait avant elles les grandes écoles et classes préparatoires. Elle recouvre la mise en place de dispositifs spécifiques de recrutement mais aussi de l’affichage de slogan telle « l’égalité des chances en journalisme », outil de communication à destination des futurs candidats mais plus largement des profanes. C’est l’objectif de ce petit « manuel » élaboré par la Fondation « Culture et diversité » dans le cadre du « Programme égalité des chances en journalisme ».

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qu’illustre D. 21 . Ses deux parents sont ouvriers mais titulaires d’un CAP. Son père est ajusteur à la SNECMA, grande entreprise publique (privatisée en 2004) de construction de moteurs d’avions. Après un bac litté- raire obtenuavec la mention bien, il intègre une classe préparatoire de lettres puis entre à l’IEP de Grenoble où il prépare les concours des écoles de journalisme. Il est admis dans trois formations, choisissant finalement l’ESJ Lille en raison de sa réputation.

Si la part des enfants de pères ouvriers et employés ayant un diplôme de niveau maîtrise et plus est la plus faible de l’ensemble (40 %) et pour les moins diplômés (bacheliers et DEUG) la plus élevée, celle de ceux passés par un IEP (un quart) est égale à celle des étudiants issus de tous les autres groupes sociaux. Dans ce dernier cas, l’engagement politique et/ou religieux, ou plus largement associatif, et/ou le fait d’avoir une mère travaillant dans une profession intermé- diaire du public semble avoir joué un rôle décisif. L’investissement dans l’école des étudiants issus de ces classes populaires se traduit aussi par une part non négligeable parmi eux des lauréats de mentions bien et très bien au baccalauréat (15 des 53 individus) et similaire à celle des autres groupes sociaux. Le même constat semble valoir pour les étudiants de pères agriculteurs, artisans, commerçants et chefs d’entreprise qui, eux aussi, comptent des proportions proches de diplômés d’IEP, de mentions au baccalauréat et une part plus élevée de diplômés de niveaux bac + 4 et plus (d’environ deux tiers), égale à celles des étudiants enfants de professions libérales ou de cadres supérieurs d’entreprise.

En l’absence de statistiques complètement compa- rables, il est difficile de dégager des évolutions très précises de la morphologie sociale du groupe si ce n’est une élévation générale de l’origine sociale des étudiants. Les séries disponibles sur la formation recon- nue de l’ESJ Lille entre les promotions 1980 et 1999 22 font apparaître, parmi les admis, une montée des enfants de pères appartenant, selon les catégories de l’école, aux « cadres supérieurs » (respectivement 32,7 % et 52,1 %), aux enseignants ou chercheurs (plus de 20 % à la fin des années 1990 dans cet établissement), et une baisse des « cadres moyens » (24 % et 10,6 %). Si on remonte plus loin dans le temps en comparant – avec prudence, parce que les catégories ne sont pas toujours les mêmes

et que les espaces scolaire et social se sont considéra- blement transformés dans le temps – notre population à celle des nouveaux titulaires de cartes entre 1964 et 1971 ayant suivi une formation au journalisme, la part des enfants de pères artisans-commerçants, petits chefs

d’entreprise est alors deux fois plus forte qu’aujourd’hui (5 % en 2005 contre 10 % dans la période 1964-1971) et celle des ouvriers deux fois moins élevée (10 % contre

5 %), cette dernière s’expliquant en grande partie par le développement des IUT où les enfants d’ouvriers

sont les plus nombreux. Enfin, si la proportion des fils ou filles d’employés est en baisse (6 % en 2005 contre

9 %), la croissance de celle des enfants de professions

libérales, cadres supérieurs (53 % contre 32 %) et des cadres moyens et techniciens (9 % en 1964-1971), qui s’approche de la catégorie des « professions intermédiaires » (15 %), est très sensible.

Cette sélection sociale croissante recouvre évidemment des inégalités de capitaux culturels hérités entre étudiants que permet aussi de saisir le niveau de diplôme des parents 23 . 48 % des pères des élèves en journalisme possèdent un diplôme de niveau supérieur ou égal à la licence et 43 % supérieur ou égal à la maîtrise. Un tiers sont titulaires d’un diplôme de niveau inférieur ou égal au baccalauréat. Du côté maternel, les chiffres sont identiques pour les peu diplômées (34 % de bachelières et moins) mais les très diplô- mées sont moins nombreuses (27 % de bac +4 et plus). Le niveau de diplôme des parents d’étu- diants en école de journalisme est de toute façon très supérieur à celui de la population française âgée de 50 à 64 ans 24 : 84 % ont pour diplôme le plus élevé le baccalauréat et seulement 9,2 % au moins une licence.

Les inégalités recouvrent également une dimension économique : au coût non négligeable des dépenses liées aux concours eux-mêmes s’ajoutent les droits d’inscription à la formation ainsi que le budget d’une « délocalisation » par rapport au lieu de résidence d’origine. Ainsi, la valeur médiane des revenus cumulés de leurs parents déclarés par les étudiants tombe dans la tranche 3 000-4 500 euros par mois alors que le revenu disponible mensuel médian des ménages français en 2005 n’était que de 2 100 euros. La tranche de revenu modale des familles des étudiants (29 %) est également celle comprise entre

21. On pourra se reporter au graphique 2 pour visualiser la position que D. (comme les autres étudiants dont les propriétés sont exposées dans ce texte) occupe dans

l’espace [voir graphique 2, p. 88].

22. Dominique Marchetti et Denis Ruellan,

Devenir journalistes. Sociologie de l’entrée sur le marché du travail, Paris, La Docu-

mentation française, 2001, p. 137.

23. Il faut prendre les données suivantes

sur le niveau de diplômes et de revenus des parents avec prudence en raison du taux de non-réponses qui, dans les deux cas, atteint les 12 % et 13 %.

24. Cette tranche d’âge correspond à

peu près à celle des parents d’étudiants en journalisme dont nous avons vu que l’âge modal se situait entre 23 et 24 ans (Source : Insee, Enquête emploi, 2004).

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3 000 et 4 500 euros. Aux pôles extrêmes, 13 % des familles touchent moins de 1 500 euros et 6 % plus de 7 500 euros. Le mode de financement des études de journalisme, qui est une variable plus fiable 25 , montre qu’une majorité d’étudiants sont financés par leurs seuls parents (36 %) ou par leurs parents et les revenus tirés d’une activité journalistique rémunérée (19 %), les boursiers ne représentant que 16 % de la population totale. Quelques étudiants, comme cette élève déclarant voter à droite – ce qui est très rare dans l’échantillon –, fille d’un cadre d’une entreprise publique et d’une infirmière salariée dans le secteur privé, mentionnent ces disparités de capital économi- que, qui renvoient aussi probablement en partie à une opposition entre Paris et les autres régions françaises (elle est originaire du Havre et a intégré une école privée parisienne composée de 40 % d’enfants de pères résidant en Île-de-France) : « Les écoles de journalisme sont réservées à une élite. Les écoles sont chères et pas ouvertes à tous. C’est dommage pour la presse. » Cet espace social spécifique se situe enfin, comme le champ journalistique dans ses luttes de concurrence entre les modes de production et de financement, les conceptions de l’information, etc., à l’intersection des mondes du privé et du public. Alors que le premier est dominant du côté paternel (près des deux tiers des pères d’étudiants sont des salariés du privé ou des indépendants), c’est plus équilibré du côté mater- nel : les mères salariées de la fonction ou d’entrepri- ses publiques (43 %) sont aussi nombreuses que les indépendantes (11 %) et salariées du privé (31 %) sans compter 8 % d’inactives. La composition des couples met encore plus en exergue cette intrication entre privé et public : si les parents appartenant exclusivement au privé (37 % contre 21 % au secteur public) dominent, 32 % sont « mixtes » (pour 10 % d’entre eux le statut de l’emploi du père ou de la mère n’est pas connu).

« Grande » porte et « petite » porte

En dépit de ces barrières élevées à l’entrée, les étudiants en journalisme se divisent en sous-groupes aux carac- téristiques sociales et scolaires distinctes. La techni- que statistique de l’analyse des correspondances

multiples (ACM) 26 permet de faire apparaître l’espace des positions en évitant d’isoler des variables d’ordre scolaire, social et journalistique qui ne prennent leur sens et produisent leurs effets structurant que dans leur combinaison 27 . Le premier axe exprime l’opposition principale entre une petite porte et une grande porte d’entrée dans les formations au journalisme [voir tableau 1, p. 81]. À la première se situent les étudiants les moins dotés en capitaux (économique, culturel, scolaire et social au sens du degré de proximité avec l’univers journalisti- que) quand, à la seconde, se concentrent les individus qui cumulent ces différentes ressources. Dans le nuage des modalités, celles qui participent au-delà de la contribution moyenne à la construction de l’axe sont, à la petite porte, à gauche sur le graphique 1 [voir p. 80] : être boursier, avoir des parents résidant dans une localité de moins de 2 500 habitants, être par son père d’origine populaire, avoir comme diplôme le plus élevé le baccalauréat, ne pas être passé par une classe préparatoire, et n’avoir eu aucune expérience journalistique avant son entrée en école. Ces modalités sont le signe d’une position dominée sous tous les rapports quand on les compare avec celles caracté- risant la grande porte : posséder des origines sociale et géographique élevées (père cadre de la fonction publique ou issue d’une profession intellectuelle et artistique et parents résidant à Paris), être passé par une classe préparatoire, avoir été admis dans plusieurs écoles, avoir un journaliste dans sa parentèle sont des indicateurs d’un volume important et diversifié de capitaux hérités d’ordre économique et culturel. Cependant, les ressources scolaires ne structurent que partiellement ce premier axe, même s’il oppose les bacheliers aux plus diplômés. Les modalités bac + 3, bac + 4, bac + 5 et IEP sont proches sur l’axe 1 ; pour l’interprétation, on considérera leur regroupement qui représente 4 % de la variance. Ces diplômes, combinés au passage par la classe préparatoire, traduisent plutôt l’incorporation d’un habitus scolaire légitime dans les concours des écoles de journalisme, ce que rappelle la modalité de multi-admission qui contribue forte- ment à la construction de ce premier axe. Les classes préparatoires fréquentées sont principalement des classes littéraires (24 % de la population totale et 77 %

25. Non seulement la possibilité d’erreur

de l’enquêté est moindre mais le taux de réponse est aussi beaucoup plus fort (3 % de non-réponses).

26. L’ACM, qui a été réalisée par Géraud

Lafarge, porte sur 328 étudiants caracté-

risés par 9 variables actives de positions sélectionnées parmi la vingtaine possible fournie par le questionnaire [voir encadré

« La construction des caractéristiques per-

tinentes de l’analyse des correspondances

multiples », p. 82-84]. L’interprétation porte

sur le plan factoriel dessiné par les deux premiers axes qui se caractérisent par des taux modifiés de respectivement 35 % et 17 % auxquels correspondent le graphique 1 (nuage des modalités actives)

[voir graphique 1, p 80 ] et le graphique 2

(nuage des individus) [voir p. 88]. 27. Outre les travaux de Pierre Bourdieu, voir notamment Brigitte Le Roux et Henry Rouanet, Multiple Correspondence Analysis, QASS series, 163, Thousand Oaks (CA), Sage Publications, 2010 ; J. Duval, op. cit.

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Graphique 1

L’espace des étudiants en journalisme.

Nuage des 33 modalités actives dans le plan factoriel 1-2 (les marqueurs sont de taille proportionnelle aux effectifs).

marqueurs sont de taille proportionnelle aux effectifs). Ressources sociales CSP du père Taille commune de

Ressources sociales

CSP du pèretaille proportionnelle aux effectifs). Ressources sociales Taille commune de résidence des parents Mode de financement

Taille commune de résidence des parentsaux effectifs). Ressources sociales CSP du père Mode de financement des études Rang dans la fratrie

Mode de financement des étudesCSP du père Taille commune de résidence des parents Rang dans la fratrie 80 Ressources scolaires

Rang dans la fratrie

80

Ressources scolaires

Niveau de diplôme à l’entréedes études Rang dans la fratrie 80 Ressources scolaires Nombre d’admissions Passage par une classe préparatoire

Nombre d’admissions80 Ressources scolaires Niveau de diplôme à l’entrée Passage par une classe préparatoire Ressources

Passage par une classe

préparatoire

Ressources journalistiques

par une classe préparatoire Ressources journalistiques Activité journalistique préalable à l’entrée Parent

Activité journalistique

préalable à l’entrée

Parent journaliste

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Tableau 1

Interprétation de l’axe 1.

Contribution (en %) des variables et des modalités retenues* à la variance de l’axe 1

Variable

Contribution

Modalités

Contribution de la modalité

de la

variable

 

à gauche

à droite

Diplôme

19,20 %

bac

15,00 %

 

bac + 3/ bac + 4/ bac + 5/ IEP

4,00 %

PCS du père

18,60 %

ouvriers, employés

11,90 %

 

cadres fonction publique, prof. intellectuelles et artistiques

3,60 %

Lieu de résidence des parents

12,40 %

Paris

8,20 %

 

localité de moins de 2 500 h

3,90 %

Financement des études

12,10 %

boursier

8,00 %

 

prêt

3,20 %

Admissions écoles

10,50 %

multi-admission

8,20 %

Classes préparatoires

10,20 %

passage par une CPGE

7,00 %

 

pas de passage par une CPGE

3,20 %

Expérience journalistique préalable

7,00 %

pas d’expérience

5,00 %

journalistique préalable

Parent journaliste

5,50 %

parent journaliste

4,70 %

 

47,00 %

38,90 %

85,90 %

*Ne sont retenues que les modalités dont les contributions sont égales ou supérieures à la contribution moyenne.

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La construction des caractéristiques pertinentes de l’analyse des correspondances multiples

La population

L’objectif de notre enquête et de l’ACM menée pour exploiter ses données est de dessiner l’espace

des étudiants en journalisme. La question de la délimi- tation de la population s’est posée en termes de sélection des formations au journalisme au sein desquelles faire passer le questionnaire. Les condi- tions matérielles (moyens humains réduits) et sociales (rapport plus ou moins méfiant des responsables d’établissements à l’enquête et aux enquêteurs) nous ont poussés à nous limiter à l’ensemble des écoles reconnues, qui, si elles ne recouvrent pas la totalité des formations possibles pour devenir journalistes et donc laissent de côté des sous-populations d’apprentis journalistes (passés par des écoles non reconnues, des cursus universitaires non spécialisés, formés sur le tas), ne constituent pas moins un sous-groupe relativement homogène. Notre échantillon renvoie

à un sous-espace spécifique de la population

des étudiants en journalisme, d’une taille limitée mais d’un poids important en raison de la position privilégiée et dominante des individus qui la composent non seulement dans l’ordre académique des formations possibles au journalisme mais aussi dans l’ordre professionnel du fait des postes occupés probables. Les taux de réponse inégaux selon les écoles (de 38 % à 100 % pour un taux moyen de 70 %), s’ils nous ont conduits à abandonner l’ambition d’exhaustivité visée initialement, restent néanmoins élevés et permettent de réaliser une ACM sur une population de 328 individus actifs renvoyant

à 12 écoles. Par rapport à la population interrogée,

trois étudiants étrangers n’ont pas été retenus, leurs propriétés scolaires et sociales ainsi que leurs références médiatiques et culturelles étant difficile- ment comparables avec celles des étudiants français. Cependant, comme dans tous questionnaires, nous avons enregistré des non-réponses à certaines questions même si elles sont parfois très peu fréquentes.

Mais elles n’étaient pas le fait exclusif d’un ou de quelques individus qu’il aurait été alors possible d’éliminer. C’est pourquoi nous avons choisi d’appliquer la technique de l’ACM dite spécifique permettant de rendre inactives, qualifiées alors de passives, certaines de ces modalités de non-réponse très peu fréquentes et impossibles à regrouper avec d’autres modalités.

Les variables actives

Elles sont au nombre de 9 (correspondant à 33 modalités actives et 5 passives). Elles ont été choisies en tant qu’indicateurs des ressources et positions discriminantes à l’entrée des écoles en journalisme. Elles renvoient à trois types de capitaux dont disposent les étudiants. Le problème de leur sélection s’est d’emblée posé en raison du grand nombre de variables relatives aux propriétés objectives des étudiants a priori disponibles dans le questionnaire. La première règle a été d’éviter au maximum les redondances (comme entre l’âge et le diplôme à l’entrée par exemple) et les questions à taux de non-réponse trop élevé (comme la mention obtenue au baccalauréat ou le diplôme des pères). L’objet construit de notre enquête,les exigences statistiques d’une ACM, les données au final disponibles nous ont conduits à des essais multiples de combinaison et de codage de variables, et finalement à des choix qu’il est impossible de décrire de façon exhaustive ici.

Ressources sociales héritées

Quatre variables ont été retenues pour caractériser l’origine sociale des étudiants et par conséquent les ressources, économiques et culturelles mais aussi plus largement familiales, ainsi que les dispositions héritées. Il s’agit ici de saisir le capital social, pris au sens large, des étudiants.

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L’origine sociale (7 modalités actives/1 modalité passive)

L’indicateur synthétique qu’est la catégorie socio- professionnelle des pères a été préféré à des indicateurs plus spécifiques de capitaux économique et culturel hérités comme le niveau de revenus ou de diplôme des parents qu’offrait aussi le questionnaire. Il a l’avan- tage d’être mieux renseigné et d’éviter la multiplication des variables. La catégorie socioprofessionnelle de la mère, également disponible, avait l’inconvénient d’un taux de non-réponse trop élevé. La prise en compte de la CSP des deux parents aurait donné, de plus, trop de poids aux ressources sociales héritées dans la construction de l’espace au détriment des autres capitaux. Le souci de constituer des classes à la fois homogènes socialement sur la base de la nomenclature des PCS mais aussi de taille suffisante nous a conduit à définir sept modalités : agriculteurs, artisans, commerçants et chefs d’entreprise (11,56 %)/ professions libérales (9,15 %)/ cadres de la fonction publique, professions intellectuelles et artistiques (23,48 %)/ cadres d’entreprise (20,12 %)/ professions intermédiaires de l’enseignement, de la santé, de la fonction publique et assimilés (7,01 %)/ profes- sions intermédiaires administratives et commerciales des entreprises, techniciens, contremaîtres, agents de maîtrise (7,62 %)/ ouvriers, employés (16,16 %). Les non-réponses constituent une modalité passive (4,88 %).

Financement des études (4 modalités actives/1 modalité passive)

Le mode de financement des études est une varia- ble discriminante dans un espace académique où les coûts d’inscription annuels dans les écoles varient entre 150 et 4 000 euros et sont à l’origine d’arbitrage dans les candidatures et les admissions des individus. Il renvoie à des inégalités de ressources économiques des parents mais aussi à des visions socialement différenciées des études comme un inves-

tissement au sens large et au sens économique plus strict. À partir d’une question fermée à réponses multiples, 5 modalités exclusives ont été définies. La première (15,55 %) regroupe les boursiers, y compris ceux qui combinent une bourse avec un autre moyen de financement quel qu’il soit. La seconde (55,18 %) distingue les étudiants qui s’appuient sur leurs parents uniquement ou sur leurs parents et une activité jour- nalistique rémunérée prise ici plus comme une démarche

scolaire et professionnelle que strictement financière. A contrario, quand le travail journalistique est exclusif ou combiné avec un travail rémunéré, il a été intégré

à la modalité travail (9,76 %) qui recouvre le recours au travail pour financer ses études, seul ou combiné

avec l’aide des parents ou donc l’activité journalistique, ou les deux. La dernière modalité recouvre tous les cas de recours au prêt (18,90 %) qu’il soit exclusif ou combiné avec tout autre mode de financement

à l’exception de la bourse. Les non-réponses consti- tuent une modalité passive (0,61 %).

L’origine géographique (5 modalités actives/1 modalité passive)

L’origine géographique, saisie par la taille de

la commune de résidence des parents, est à prendre

comme un indicateur secondaire d’origine sociale. Elle contribue à évaluer l’attractivité des écoles au regard de leur recrutement plus ou moins local ou national. À partir des données du recensement

1999, les communes ont été classées selon leur nombre d’habitants en 4 modalités croissantes repre- nant les seuils existants en géographie : moins de 2 500 h (14,33 %)/ de 2 500 h à 10 000 h (18,29 %)/ de 10 000 h à 100 000 h (35,06 %)/ plus de 100 000 h (14,63 %). Une dernière modalité (12,50 %)

a été constituée spécifiquement pour une résidence

parisienne en raison de la position dominante qu’a

et que représente la capitale dans la société française,

le champ journalistique et académique. Les non-

réponses constituent une modalité passive (5,18 %).

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Rang dans la fratrie (2 modalités actives/1 modalité passive)

Le rang dans la fratrie est un indicateur de la position de l’étudiant dans sa famille qui peut être discriminante en termes de stratégie de reproduction sociale et d’usage des ressources familiales. Il a été calculé sans tenir compte des demi-frères et demi- sœurs. Il distingue les aînés (premiers d’une fratrie, 46,34 %), les cadets (seconds, 36,89 %) et les benja- mins (troisièmes et suivants, 14,63 %). Les non- réponses constituent une modalité passive (2,13 %).

Ressources scolaires

Diplôme à l’entrée (6 modalités actives)

Le niveau de diplôme le plus élevé à l’entrée dans l’école est classé en 5 modalités croissantes :

bac (qui comprend aussi les étudiants ayant validé une première année de DEUG) (15,24 %)/ bac + 2 (7,93 %)/ bac + 3 (21,04 %)/ bac + 4 (28,05 %)/ bac + 5 (7,32 %). Une sixième modalité regroupe les étudiants diplômés d’IEP (20,43 %). La valeur spécifique du passage par un IEP comme voie royale d’entrée dans les études et le milieu journalistiques, repérée par des études antérieures sur le sujet, justifie cette distinction. La modalité créée ne se confond pas complètement avec la modalité positive de la variable « passage par un IEP » car quelques rares étudiants sortis d’un IEP ont mentionné, comme diplôme le plus élevé, une poursuite d’études en DEA ou DESS et sont alors classés dans la modalité bac + 5.

Nombre d’admissions (2 modalités actives)

Sont distingués les étudiants admis dans une seule école (78,05 %) et ceux ayant réussi deux concours et plus (21,95 %). La proportion très faible de ceux admis dans 3 voire 4 écoles explique le caractère dichotomi- que de cette variable.

Passage par une classe préparatoire (2 modalités actives/1 modalité passive) La variable enregistre les étudiants passés (31,40 %) ou non (67,07 %) par une classe préparatoire, quelle qu’elle soit et quel que soit le nombre d’années concer- nées. La distinction entre les classes préparatoires littéraires et aux IEP très majoritaires (24 % de la popu- lation globale et 77 % de la sous-population des anciens de classes préparatoires) et scientifiques (respecti- vement 7 % et 23 %) n’a pas été opérée au niveau de l’ACM car elle donnait un poids trop important au groupe marginal des individus passés par les classes scientifiques qu’on retrouvait notamment dans la filière presse agricole de l’ESJ Lille qui recrute des ingénieurs agronomes en réorientation. Les non-réponses consti- tuent une modalité passive (1,52 %).

Ressources journalistiques

Parents journalistes (2 modalités actives)

Les étudiants sont divisés en deux groupes selon l’existence (15,24 %) ou non (84,76 %) dans leur parentèle de journalistes. Il s’agit d’évaluer par cet indicateur à la fois la possession d’une ressource spécifique de capital social qu’est la connaissance et les connaissances du milieu professionnel qui peuvent jouer dans les passages de concours mais aussi l’orientation et le choix des voies scolaires menant aux écoles, ainsi que les logiques de repro- duction sociale de la profession.

Expérience journalistique (2 modalités actives)

Cette variable dichotomique distingue les individus qui ont eu une activité journalistique d’une durée d’au moins un mois, rémunérée ou non, avant leur entrée dans l’école (71,65 % oui et 15,24 % non). Elle enre- gistre ainsi une accumulation préalable d’un capital spécifique de connaissance du milieu professionnel qui peut jouer dans les choix d’orientation et dans le passage de concours d’école de journalisme.

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des passages en classes préparatoires) et beaucoup plus rarement scientifiques (respectivement 7 % et 23 %). D’autres étudiants encore (34 au total mais il y a très probablement une sous-déclaration) sont passés par des préparations privées aux concours très onéreuses, ce qui n’est sans doute pas étranger à la surrepré- sentation en leur sein d’enfants de pères membres des professions libérales ou cadres du privé. La contri- bution du mode de financement par prêt à la droite du premier axe participe aussi de cette interprétation de ce dernier en termes de positions et dispositions non strictement scolaires. Le coût d’inscription très élevé dans les écoles privées (de 3 000 euros et plus par an en 2005) est bien évidemment un facteur explicatif de ce recours plus massif au prêt.

Le contraste entre deux cas extrêmes illustre la distance sociale qui, sous ces rapports, peut séparer certains étudiants. L. est âgée de 19 ans quand elle intègre comme boursière l’IUT de Lannion qui est l’une des formations le plus récemment reconnues. Cadette d’une famille de deux enfants, ses parents sont originaires de Seine-Maritime et vivent dans une ville de 5 000 habitants. Ils travaillent à la SNCF où le père est agent de sécurité et la mère est employée. L. a obtenu un baccalauréat ES deux ans auparavant avec la mention bien. Elle avait tenté une première fois sans succès cet IUT dont elle avait entendu parler dans un centre d’infor- mation et d’orientation. Elle s’était alors inscrite à l’université de Rouen pour un DEUG d’histoire qu’elle n’a pas obtenu. Elle n’a tenté aucune autre école de journalisme. Ce sont ses parents et un prêt bancaire qui financent les études coûteuses de R., à l’IPJ à Paris, l’une des formations privées reconnues les plus réputées. Il n’a tenté qu’un seul autre concours dans une autre école parisienne prestigieuse (le CFJ). Comme R. le dit lui-même, ces deux formations présentaient « le double avantage d’être dans le trio des meilleures écoles et d’être situées à Paris » où il réside dans le VI e arrondissement. À l’instar de ses parents qui sont chercheurs en sciences humaines, il a effectué de longues études avant de tenter à 25 ans les concours d’entrée des écoles de journalisme. À l’issue d’un baccalauréat L, il a suivi deux années de classe préparatoire littéraire « lettres modernes » en hypokhâgne et khâgne dans un grand lycée parisien. Après ses études en lettres, puis en philosophie, R. s’oriente vers le chinois et les relations internationales – il est titulaire d’un DESS dans ce domaine. R. dispose d’un capital social qui explique également en partie sa connaissance du milieu journalistique. C’est « une amie journaliste »

mais aussi « professeur à l’IPJ » qui lui a parlé de cette école. Il signale également parmi ses relations une rédactrice dans un quotidien national de presse économique et une de ses tantes est maquettiste dans un newsmagazine réputé.

L’opposition entre la petite porte et la grande porte résulte très directement des conditions d’entrée dans les formations de journalisme et se traduit en partie par la division entre les filières courtes moins presti- gieuses, et les plus longues, qui recrutent des élèves dont les cursus se sont davantage allongés. Les écarts de capital scolaire et d’âge renvoient aux recrutements différenciés, d’un côté, des IUT (Bordeaux, Tours et Lannion) qui sélectionnent des étudiants après le bac ou au niveau bac + 1 ou 2 et, de l’autre, des établis- sements qui exigent un cursus au moins équivalent à bac + 3 au même titre que les années spéciales.

La projection en variable supplémentaire des formations suivies [voir graphique 3, p. 88] rend visible l’espace hiérarchisé des écoles. À l’extrême droite du graphique, un pôle des « grandes écoles » de journalisme, composé de l’ESJ Lille, du CFJ et de l’IPJ, trois établissements dont sont proches le CUEJ et l’IFP, se singularise et s’oppose à celui de la petite porte que forment les IUT, avec respectivement, de l’extrême gauche à la gauche de l’espace, celui de Lannion, de Tours puis de Bordeaux. Enfin, un ensemble de forma- tions intermédiaires, le CELSA, l’EJT, l’ICM, l’ESJ PHR, l’EJCM et l’année spéciale de Tours, se groupent au centre du graphique le long du second axe. La distribution des écoles entre la grande porte et la petite porte reproduit aussi en grande partie l’opposition entre les formations les plus anciennes et les plus récentes, tant du point de vue de leur date de création que du moment où elles ont obtenu la reconnaissance par la profes- sion. L’un des principes sous-jacents à cette distribution est « l’ancienneté » comme forme et condition d’accumulation de notoriété dans cet espace académique 28 , même si celle-ci n’est pas une condition nécessaire (la formation de Sciences Po Paris a été reconnue très rapidement après sa création).

L’origine sociale des étudiants, les ressources de leurs familles s’élèvent, sans grande surprise, le long de ce premier axe. Les positions des modalités de l’indica- teur synthétique que constitue la CSP du père sont explicites : les groupes sociaux populaires (ouvriers- employés) s’opposent à l’ensemble des fractions de classe dominantes avec, en premier lieu, les cadres

28. Pierre Bourdieu, « Une révolution conservatrice dans l’édition », Actes de la recherche en sciences sociales, 126-127, mars 1999, p. 3-28.

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de la fonction publique, les professions intellectuel- les supérieures et artistiques et, dans une moindre mesure, les professions libérales et les cadres d’entre- prise. Projetées en supplémentaires, les variables relatives au niveau de diplôme, au revenu des parents et à la CSP de la mère [voir graphique 4, p. 89] confir- ment ces analyses (qu’annonçait le poids des étudiants boursiers à la petite porte). Comme l’écrit à la fin de son questionnaire un étudiant d’IUT, dont le père, sans diplôme, est ouvrier dans une usine sidérurgique et la mère aide-comptable sans emploi : « Les IUT m’ont intéressé car ils sont directement accessibles après le baccalauréat et sont reconnus par la profession. » Pour beaucoup d’élèves d’origine sociale plus élevée, l’espace des possibles entre études courtes et études longues ainsi que le choix des écoles de journalisme tentées est beaucoup plus large.

Des sous-groupes aux ressources différentes

L’observation du nuage des individus (à la forme trian- gulaire) et du nuage des modalités dégage un autre principe de division qui permet de repérer des sous- populations plus spécifiques d’étudiants. Le second axe

[voir tableau 2, ci-contre] distingue du reste de la population avant tout ceux, en bas du graphique, qui comptent un journaliste dans leur famille : cette modalité contribue

à elle seule à 19 % de la variance projetée sur cet axe. L’observation des autres modalités qui participent

à sa construction, de façon certes un peu moins forte,

permet d’élargir l’interprétation au-delà de la seule question de la reproduction professionnelle familiale. Celles qui y contribuent le plus au nord du graphique sont : le passage par une classe préparatoire, l’obtention d’un diplôme de niveau bac + 5, d’IEP et de niveau bac + 2, une multi-admission, l’absence de journaliste dans sa parentèle, des pères membres des professions intermédiaires de l’enseignement, de la santé et de la fonction publique, le recours au travail pour financer ses études. Au sud, en plus de l’existence de parents

journalistes 29 , une origine géographique parisienne, des pères cadres de la fonction publique et membres des professions intellectuelles et artistiques, la déten- tion d’un diplôme de niveau bac + 3, le non-passage

par une classe préparatoire, le rang de benjamin dans la fratrie. Ce second axe tend à opposer deux fractions parmi les apprentis journalistes les plus dotés selon le type et le mode d’accumulation de leurs ressources :

au nord, les détenteurs d’un capital culturel accumulé d’ordre scolaire ; au sud, les possesseurs de capitaux hérités journalistique mais aussi culturel, économi- que, social, signifiant notamment la maîtrise des règles de savoir-vivre et de savoir-être si importantes dans les métiers de l’information et de la communication 30 .

Le récit des premières semaines d’une étudiante d’une école privée parisienne, issue d’une famille d’enseignants d’un petit village, atteste l’impor- tance de ces qualités sociales dans la vie à l’école :

« Ce qui m’a frappée […], c’est le taux assez phénoménal de personnes à l’aise, quoi […]. Peu de timidité entre les gens […]. Il y a eu un week-end d’intégration […]. Les animations qui étaient prévues, c’était vraiment lié au journa- lisme, c’est-à-dire que, par exemple, il fallait faire des faux journaux radio avec… des informations bidons mais ça aussi, ça m’a frappée – mais ni en bien, ni en mal – la capacité des gens à se mettre en scène très facilement […]. Cela faisait, quoi, trois semaines qu’on était rentrés, on arrive dans ce week-end, on nous demande de faire des faux journaux rigolos, on nous demande d’être drôles, tout le monde arrive à être drôle, tout le monde arrive… devant 60 personnes par petits groupes de 10 à faire un faux journal, c’est ça qui est drôle avec des déguisements, quasiment des sketches de spectacle. »

En d’autres termes, il existe parmi les étudiants de la grande porte deux voies d’entrée dans les écoles de journalisme mais aussi deux modes de produc- tion des étudiants en journalisme : une production

à dominante scolaire et un autre mécanisme où d’autres

espèces de capital (notamment social) semblent jouer un rôle important qui, cependant, pour s’exercer, exige un passage prolongé par le système scolaire

à la manière des enfants de la bourgeoise d’affaire

à HEC 31 . Un étudiant multi-admis en 2002-2003, fils d’une conseillère sociale et familiale, au parcours scolaire réussi, déclare ainsi dans un entretien : « Je me suis dit : pour faire quelque chose d’intéressant si on n’avait pas vraiment de piston, il fallait faire une école. »

29. La reproduction sociale, au sens strict, est par exemple un peu moins éle- vée qu’à l’ENA si l’on compare les 9 % de notre échantillon ayant un parent proche journaliste aux 14 % d’énarques, sur la période 1987-1996, enfants de cadres A de la fonction publique. Les études nor-

végiennes (Gunn Bjørnsen, Jan-Fredrik Hovden et Rune Ottosen, « Journalists in the making. Findings from a longitudinal study of Norwegian journalism students », Journalism Practice, 1(3), 2007, p. 383- 403) et anglaises (M. Hanna et K. Sanders, art. cit.) offrent également un point de

comparaison au sujet de la reproduction sociale de la profession. 18 % des étu- diants norvégiens ont un père ou une mère « avec une expérience journalistique » et 10 % des étudiants anglais déclarent avoir au moins un membre de leur famille proche qui est ou a été journaliste.

30. Didier Georgakakis, « Comment ensei-

gner ce qui ne s’apprend pas. Rationalisa-

tions de la “communication de masse” et pratiques pédagogiques en école privée », Politix, 29(8), 1995, p. 162.

31. Y.-M. Abraham, art. cit., p. 39.

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Tableau 2

Interprétation de l’axe 2.

Contribution (en %) des variables et des modalités retenues* à la variance de l’axe 2

Variable

Contribution

Modalités

Contribution de la modalité

de la

variable

 

en haut

en bas

Diplôme

24,50 %

bac + 2

3,90 %

 

bac + 3

7,70 %

bac + 5

5,30 %

diplôme d’IEP

4,90 %

Parent journaliste

22,20 %

parent journaliste

18,90 %

 

pas de parent journaliste

3,40 %

PCS du père

14,60 %

cadres fonction publique, prof. intellectuelles et artistiques prof. interm. de l’enseignement, la santé, la fonction publique

3,60 %

5,90 %

Financement des études

9,10 %

travail

5,40 %

Classes préparatoires

9,10 %

passage par une CPGE

6,00 %

 

pas de passage par une CPGE

3,10 %

Rang fratrie

6,60 %

benjamin

5,60 %

Lieu de résidence des parents

6,00 %

Paris

4,30 %

Admissions écoles

4,30 %

multi-admission

3,40 %

8,20 %

 

35,90 %

45,50 %

81,40 %

*Ne sont retenues que les modalités dont les contributions sont égales ou supérieures à la contribution moyenne.

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Graphique 2

L’espace des étudiants en journalisme.

Nuage des 328 individus actifs dans le plan factoriel 1-2.

Nuage des 328 individus actifs dans le plan factoriel 1-2. Graphique 3 L’espace des écoles. Modalités

Graphique 3

L’espace des écoles.

Modalités supplémentaires des formations dans le plan factoriel 1-2.

1-2. Graphique 3 L’espace des écoles. Modalités supplémentaires des formations dans le plan factoriel 1-2. 88

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Graphique 4

Propriétés sociales complémentaires des étudiants en journalisme.

Modalités supplémentaires relatives au sexe et aux capitaux scolaire, social, culturel et économique dans le plan factoriel 1-2.

social, culturel et économique dans le plan factoriel 1-2. Mention baccalauréat Bac NR / Sans Mention

Mention baccalauréat

dans le plan factoriel 1-2. Mention baccalauréat Bac NR / Sans Mention / Assez Bien /

Bac NR / Sans Mention / Assez Bien / Bien / Très Bien

Revenus bruts mensuel des parents

Rev. NR / Rev. 1 (moins de 1500 € ) Rev. 2 (de 1 500 à 2 300 € ) Rev. 3 (de ) Rev. 2 (de 1 500 à 2 300 ) Rev. 3 (de 2 300 à 3 000 ) Rev.4 (de 3 000 à 4 500 Rev. 5 (de 4 500 à 7 600 ) Rev. 6 (plus de 7 600 )

PCS de la mère

à 7 600 € ) Rev. 6 (plus de 7 600 € ) PCS de la

PCS mère NR / Petites Indépendantes

(agr., art., commer., chef d’entr

libérale, cadre d’entr. / Prof. intellectuelle et artistique, cadre fonction publique / Institutrices, prof. des écoles / Prof. intermédiaire de la santé et de la fonc- tion publique / Prof. intermédiaire d’entr., technicienne / Employées de la fonction publique / Employées du privé et ouvriè- res (employées d’entr. et de commerce,

personnel de services directs aux parti- culiers, ouvrières) / Inactives

) / Prof.

Diplôme du père

Dipl. Père NR / Père sans bac (Aucun diplôme, CEP, BEPC, brevet élémentaire, PEPS, CAP) / Père bac (brevet pro., bac. de série technique, brevet de technicien, diplôme de technicien du CNAM, para-culiers, ouvrières) / Inactives ) / Prof. Diplôme du père médical ou social sans bac général,

médical ou social sans bac général, bac. général, brevet supérieur) / Père bac +2 et 3 (BTS, DUT, DEUG, Licence, école normale, paramédical ou social avec bac général) / Père bac +4 et 5 (maîtrise, DEA, DESS, école de journalisme) / Père Capes, agrégation, doctorat ( dont médecine et dentiste) / Père Grandes écoles (écoles d'ingénieurs, IEP, école d’architecture, grandes écoles, écoles vétérinaires, beaux-arts)

Mère bac +2 et 3 (BTS, DUT, DEUG,

Licence, école normale, paramédical ou social avec bac général) / Mère bac +4 et 5 (maîtrise, DEA, DESS, école de journalisme) / Mère Capes, agrégation, doctorat ( dont médecine et dentiste), Grandes écoles ( écoles d'ingénieurs, IEP, école d’architecture, grandes éco- les, écoles vétérinaires, beaux-arts)

Sexe Homme / Femme
Sexe
Homme / Femme

Nombre de concours tentés

Concours 1 : 1 Concours 2 : 2

Concours 3 : de 3 à 5 Concours 4 : 6 et plus

Diplôme de la mère

Dipl. Mère NR / Mère sans bac (aucun diplôme, CEP, BEPC, brevet élémentaire, PEPS, CAP) / Mère bac (brevet pro., bac. de série technique, brevet de tech- nicien, diplôme de technicien du CNAM, paramédical ou social sans bac géné- ral, bac. général, ,brevet supérieur) /de concours tentés Concours 1 : 1 Concours 2 : 2 Concours 3 : de 3

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Ce n’est pas la valeur faciale des diplômes et du capital scolaire qui est à elle seule discriminante, mais leur valeur relative par rapport à d’autres ressources journa- listiques, culturelles, économiques auxquelles ils se combinent. Pour certains étudiants (en haut à droite du graphique) prime avant tout un parcours scolaire sélectif et spécifique quand, pour d’autres (en bas à droite), la structure des capitaux possédés est plus variée. L’existence de parents journalistes, mais aussi une origine géographique parisienne, des pères cadres de la fonction publique et membres des professions intel- lectuelles et artistiques, sont les signes de capitaux hérités diversifiés qui ne sont pas uniquement scolaires. Ces derniers d’ailleurs ne sont pas nuls à ce pôle (la possession d’un diplôme de niveau bac + 3 ou + 4) et se concluent par une admission dans une école presti- gieuse de journalisme même si ce n’est pas la voie royale d’entrée en école qu’ont empruntée ces étudiants (non passés par des classes préparatoires ou des IEP). En fait, dans cette région de l’espace, le capital hérité (journa- listique, culturel et économique) semble « compenser » un capital scolaire relativement moins important. L’oppo- sition en termes de mode d’accumulation et de structure du capital s’illustre partiellement dans la distinction d’origine sociale qui sépare, d’une part, au sud-est, les pères cadres de la fonction publique, membres des professions intellectuelles et artistiques mais aussi les professions libérales et, d’autre part, au nord-est, les pères cadres d’entreprise. S’opposent ainsi les fractions des classes dominantes qui sont, d’un côté, bien dotées en capital culturel et proches, au sens propre comme figuré, du monde intellectuel et journalistique et, de l’autre, celles qui le sont moins et qui héritent, en tant que fils d’ingénieurs passés par des classes prépa- ratoires et des grandes écoles, de dispositions scolai- res spécifiques en accord avec la logique de concours des écoles de journalisme.

Les porteurs du capital scolaire le plus élevé et le plus légitime se montrent fréquemment critiques à l’égard de leurs homologues qui ont suivi d’onéreuses préparations privées aux concours, c’est-à-dire souvent les étudiants les plus dotés en capital économique et les plus parisiens. « Sur les 56 qu’on a en première année, j’apprends qu’il y en a 12 qui sont rentrés qui ont suivi la filière IPESUP (ton critique). Je ne suis pas révolutionnaire au point de… vouloir bannir les prépas à fric mais pfff… Du coup d’emblée à la rentrée […] j’ai eu un rapport un peu plus… distant ou méfiant. Ah ouais les gars, vous l’avez

eu comment votre concours ? Vous le méritez vraiment ou… », explique un étudiant de l’ESJ Lille admis dans trois formations, fils d’une institutrice en maternelle et d’un père prof en collège techno exerçant dans un petit village. Étudiante à l’IPJ à Paris, N., fille d’un professeur de mathématiques et d’une assistante sociale d’origine provinciale, exprime sous une autre forme des critiques similaires : « [répondant à la question : Cela veut dire quoi être parisiennes d’ailleurs ?] Déjà elles sont de Paris, franche- ment elles ont fait, ça se vérifie quoi, IPESUP, elles se sont retrouvées à IPESUP, ça veut dire déjà pouvoir investir, c’est énorme […]. Elles se sont retrouvées à l’école et elles se sont forcément tout de suite retrouvées, sapées avec 1 500 balles de vêtements sur elles et voulant absolument faire de la télé. Ça c’est le profil type, je dirais un peu caricatural… »

Le nuage des modalités fait apparaître un sous- ensemble de caractéristiques, positionnées au nord

plus proche de la petite porte, qui contribue également

à la définition de ce deuxième principe de division :

une origine sociale (père membre des professions intermédiaires du public, et dans une moindre mesure du privé) et un niveau de diplôme (bac + 2) inter- médiaires relativement aux extrêmes dessinés par la grande porte et la petite porte (bac et bac + 1 – classes populaires/ bac + 3 et plus – classes dominantes) ainsi qu’un recours au travail pour financer ses études. Dans cette zone, la distinction selon la structure du capital possédé, accumulé scolairement ou hérité socialement, s’exprime à un degré (social, scolaire, journalistique) moins élevé et distingue les étudiants de parents de professions intermédiaires, titulaires d’un bac + 2 ou

+ 3 pour les pères et d’un bac pour les mères, aux enfants de pères indépendants (agriculteurs, artisans, commer- çants, chefs d’entreprise), les individus sans journalis- tes dans leur famille à ceux qui en comptent un, mais

à un degré éloigné de parenté. Là encore, il semblerait

que ce n’est pas tant la structure relative du capital hérité, culturel ou économique, qui oppose directement les groupes d’étudiants mais leur disposition et nécessité initiales à investir dans l’école et le jeu scolaire (comme le montre dans le graphique 4 [voir p. 89] le positionne-

ment au nord des titulaires de mention au baccalauréat et de ceux qui passent le plus de concours d’école de journalisme) ou à s’appuyer sur un capital social plus large et diversifié. Finalement, ce second axe fait aussi apparaître une fraction des étudiants en journalisme issue de la « petite bourgeoisie ascendante » 32 qui se

32. Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 388.

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- Sorbonne - - 193.55.96.119 - 29/06/2014 02h07. © Le Seuil L’ÉTUDIANTE AYANT REMPLI CE QUESTIONNAIRE

L’ÉTUDIANTE AYANT REMPLI CE QUESTIONNAIRE EST LA FILLE DE DEUX MÉDECINS SPÉCIALISTES résidant à Paris, sa ville de naissance. Ses réponses traduisent notamment la possession de ressour- ces diversifiées, la maîtrise des savoir-faire et l’incorporation de dispositions favorisant la réussite aux concours des écoles de la « grande porte » et une future insertion professionnelle : le passage par un IEP complété par une préparation privée onéreuse, le goût pour la culture, la lecture de la presse la plus consacrée, l’attirance sociale et professionnelle pour Paris.

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- Sorbonne - - 193.55.96.119 - 29/06/2014 02h07. © Le Seuil CETTE BIBLIOGRAPHIE DU CONCOURS 2004

CETTE BIBLIOGRAPHIE DU CONCOURS 2004 DU CENTRE DE FORMATION DES JOURNALISTES (CFJ), l’une des plus prestigieuses formations au journalisme, donne un aperçu de sa définition légitime de la « culture générale ». Correspondant à celle enseignée dans les Instituts d’études politiques, elle s’appuie sur la lecture de manuels généraux sur des thèmes larges qui renvoient à un mélange de disciplines orthodoxes, de science du pouvoir et de synthèse d’actualité. En effet, comme l’indique cette plaquette, la scolarité dans cette école nécessite « une bonne connaissance de l’état du monde, de l’économie et de l’histoire contemporaine ».

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distingue aussi bien des fractions d’origine populaire, de celles venues du monde des petits indépendants que des enfants de la bourgeoisie à capital culturel comme économique. L’espace des écoles révèle de façon synthétique les différences que ce second axe dessine entre deux fractions des étudiants de la grande porte issues des classes dominantes et un sous-groupe d’origine sociale intermédiaire 33 . Ainsi, à l’extrême droite du graphi- que 3 [voir p. 88], l’ESJ Lille, la plus réputée des trois écoles les plus anciennes et les plus prestigieuses, les plus sélectives scolairement et socialement, occupe une position intermédiaire entre le CFJ (au nord) et l’IPJ (au sud) soulignant la structure à la fois sociale et scolaire pour la première et plutôt sociale pour la seconde des capitaux détenus par leurs étudiants. Le CUEJ se positionne à la grande porte, mais de façon peut-être moins attendue pour une formation publi- que universitaire au pôle relativement moins scolaire. Cela tient en partie au mode d’entrée dans la profes- sion d’un grand nombre d’enfants de cadres supérieurs de la fonction publique qui ne suivent pas la voie

d’une certaine excellence scolaire telle qu’elle est définie dans cet espace (classe préparatoire, IEP, réussite aux concours) et qui sont, en raison de leur origine, en affinité avec ce qu’ils se représentent comme une formation publique universitaire dont les frais d’ins- cription sont moindres. On retrouve par exemple chez quelques étudiants de l’IFP, une autre formation publi- que universitaire, une distance revendiquée par rapport

à l’affinité existante entre une culture et un capital

scolaire produits par les écoles du pouvoir telles que Sciences Po et les IEP ou les grandes écoles privées de journalisme que dénonce alors une littérature critique sur les formations. L’un d’entre eux écrit : « Je n’ai jamais passé le concours du CFJ car ils recherchent explicitement des profils Sciences Po, ce que je ne suis pas. » Ces représentations cependant ne sont qu’en partie confirmées par l’analyse statistique : si le poids des anciens de Sciences Po Paris et des IEP est important dans une formation comme le CFJ (50 %

des effectifs), il est aussi conséquent au CUEJ, à l’IPJ

à un niveau égal à celui observé à l’ESJ Lille (aux

alentours des 40 %). L’écart se marque dans la part

d’étudiants passés par des classes préparatoires, sensi- blement inférieure au CUEJ (38 %) et encore plus l’IPJ (31 %) qu’à l’ESJ Lille (57 %), au CFJ (52 %) mais aussi l’IFP (44 %). On comprend alors mieux la situation de l’IFP, à la grande porte, plus surprenante pour une formation à la reconnaissance si récente. Ce « handi- cap » est compensé par son statut de master, son carac- tère universitaire et public, son ancienneté comme lieu d’enseignement et de recherche, le prestige professionnel de certains de ses anciens diplômés et surtout sa locali- sation à Paris II, autant d’éléments qui contribuent à expliquer son recrutement auprès d’une fraction sociale- ment privilégiée d’étudiants et sélectionnée scolairement. Le CELSA occupe lui aussi une position assez particu- lière au nord du graphique au sein des écoles intermé- diaires. Elle est partiellement homologue à celle tenue par l’IFP à la grande porte. Ancienne, parisienne, publique et universitaire, elle est une voie d’entrée moyenne pour des étudiants d’origine sociale intermédiaire (public mais aussi privé) qui, nous l’avons vu, choisissent la voie de l’investissement scolaire, ont l’ambition conséquemment d’intégrer une école relativement réputée, et le souhait de ne pas avoir à payer des frais d’inscription élevés. À titre d’hypothèse, on peut avancer que les études de journalisme tendent à constituer un horizon possible et compatible avec les logiques de reproduction des fractions de classe dominante en ce qu’elles ouvrent les portes d’une profession qui conserve, du moins aux yeux des profanes, le prestige d’un métier intellectuel qui peut laisser anticiper (parfois à tort) une position sociale et économique privilégiée 34 . Comme l’exprime très claire- ment cette ancienne élève du CFJ issue de la bourgeoisie culturelle parisienne à propos de son orientation profes- sionnelle : « Journaliste, c’est un bon métier de façade mais on n’est pas riche, mais déjà socialement on est reconnu et donc on existe pour un milieu social, celui des cadres sup. Voilà on existe dans ce milieu car c’est des personnes qu’on fréquente. » De plus, la diversité du degré de sélection scolaire des différentes écoles reconnues autorise des modes d’entrée différenciés dans cette voie professionnelle pour les étudiants issus de ces milieux, selon qu’ils s’appuient sur des ressources avant tout scolaires et/ou plutôt sociales et journalisti- ques. Alors que certains étudiants dont les pères sont

33. L’observation des points modalités-école expose au risque d’une lecture substantialiste et classante des formations que produi- sent toujours potentiellement les ACM, et généralement la focalisation sur le nuage nominatif des individus, et que renforcent les logiques de concurrence et de palma- rès internes à cet espace académique.

La prudence est d’autant plus de mise que la taille des effectifs et les taux de réponse sont variables entre les formations. S’il est plus rigoureux de cerner des pôles d’école, plutôt que d’établir en soi les caractéristiques de chaque formation en fonction de leurs coordonnées, il est cependant intéressant de revenir sur certains écarts.

34. La plupart des journalistes ont le statut de cadres. Les revenus espérés varient en fonction notamment des médias, la télévi- sion et la PQN proposant des rémunérations supérieures à la presse écrite régionale. En 2002, le salaire médian était d’environ 1 600 euros en presse quotidienne régio- nale et 3 600 euros en télévision. Pour des

développements récents, voir V. Devillard, « L’évolution des salaires des journalistes professionnels (1975-2000) », art. cit. ; Observatoire des métiers de la presse, Photographie de la profession des journalis- tes. Étude des journalistes détenteurs de la carte de journaliste professionnel de 2000 à 2008, mai 2009, p. 10-11.

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cadres du public et/ou exercent des professions intellec- tuelles et artistiques suivent la voie royale pour intégrer les écoles les plus réputées, d’autres, qui n’envisagent pas de se lancer dans des études longues et des concours très sélectifs, passent par les IUT.

M. a intégré l’option « Journalistes reporters

d’images » du CFJ à Paris, l’une des écoles les plus prestigieuses de journalisme, après un passage par la « voie royale » : une classe préparatoire sciences sociales B/L et un diplôme de Scien- ces Po Paris. Cette titulaire d’un bac S mention bien a réussi trois des cinq concours qu’elle

a passés (le CFJ, l’IPJ et le CUEJ). Parce que

ses parents habitent Paris (V e et XV e arrondis- sements), elle choisit entre les deux formations parisiennes obtenues celle à ses yeux la meilleure

et dont les frais d’inscription sont moins élevés. Ce parcours scolaire et son choix d’intégrer une formation plus technique et axée davan- tage sur le « terrain » est à mettre en rapport avec les métiers de ses parents fonctionnaires :

son père, directeur de recherche au CNRS, est titulaire d’un doctorat en sciences dures, et sa mère, statisticienne, a obtenu un DEA.

P. est originaire d’une autre fraction des

professions intellectuelles supérieures, celle des professionnels de l’information. Sa familiarité avec

le monde journalistique est grande puisque ses

deux parents, passés l’un et l’autre par Scien- ces Po Paris, y occupent des postes d’enca- drement : son père est directeur d’antenne d’une radio publique et sa mère, rédactrice en chef adjointe. Ils habitent dans le XVI e arron-

dissement de Paris. P. a un capital scolaire

à la fois plus faible et moins classique que M.

Parce que ses parents ont longtemps travaillé

à l’étranger – il est né à Abidjan –, il a fréquenté des lycées français et des établissements d’enseigne-

ment supérieur à l’étranger. Ensuite, il s’est installé

à Paris avec sa famille où il a obtenu une licence

LEA à l’université Paris IV. À l’issue de deux ans de

tentatives pour intégrer une école de journalisme, notamment les plus réputées, il est admissible au CUEJ et à l’IPJ, qu’il choisit finalement. Son rapport au monde scolaire se traduit également dans sa plainte sur « les cours trop théoriques ».

E., lui, est passé par la petite porte. Originaire

d’une ville normande de 13 000 habitants, où vivent

ses parents, il part, après l’obtention de son bacca- lauréat ES, suivre une première année de droit

à Rennes qu’il ne valide pas. Ne voulant pas

se lancer dans des études longues, il tente sa chance à l’IUT de Tours mais aussi à celui de Lannion où il est retenu. Si son père est cadre

de la fonction publique (inspecteur des impôts),

il a accédé par concours à cette fonction, n’ayant

qu’un baccalauréat C. La position et le capital scolaire hérité très faible du côté de sa mère, secrétaire médicale titulaire d’un CAP, confirment

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l’accès récent de sa famille par la voie « mérito- cratique » des concours de la fonction publique aux fractions basses du monde des cadres.

Symétriquement, au plein nord du graphique, le même attrait pour le journalisme comme profession établie et intellectuelle procéderait plus d’une logique d’ascen- sion sociale opérée par l’école. Les enfants de pères membres de professions intermédiaires du public s’inscrivent plus dans une logique de rentabilisation de leur réussite ou plutôt dans un engagement scolaire relatif. Cette trajectoire recouvre deux sous-popula- tions d’individus occupant les positions les plus élevées sur l’axe 2 : l’une composée d’étudiants moins diplô- més (bac + 2) que la moyenne qui se tournent vers les écoles de la petite porte ; l’autre est constituée d’élè- ves ayant poursuivi des études plus longues (bac + 5 et IEP) et accédant aux écoles de la grande porte.

La trajectoire de J., une étudiante originaire de la région nantaise dont le père est cadre d’entre- prise dans une banque mutualiste et la mère, agent administratif, exprime la complexité de ces processus sociaux. La promotion par l’école de leur fille aînée s’impose à des parents relativement peu diplômés : un bac pour le père et un brevet professionnel pour la mère. Elle contribue au choix des études longues et sélectives allant d’une classe préparatoire – marquée par un abandon au bout de trois mois de l’année d’hypokhâgne B/L – à l’IEP à Toulouse en passant par l’université. En effet, en entrant finalement à l’IFP à Paris, elle consacre un souhait d’orientation ancien puisque la petite porte du journalisme s’était ouverte cinq ans plus tôt : « Je voulais être journaliste et, quand il a fallu choisir une formation pour mes études supérieures, le choix de l’IUT de journalisme de Tours s’est imposé. J’ai eu le concours mais j’ai finalement préféré intégrer une classe prépa, la pression des parents peut-être. » Elle passe peu de concours, essentiellement ceux des écoles publiques en raison de leurs coûts d’inscrip- tion réduits. Admise à l’IFP et à l’ICM de Grenoble, elle choisit la première formation en raison, dit-elle, « de sa localisation » à Paris et « de sa durée », qui n’est alors que de trois semestres.

Une féminisation par le haut

L’analyse statistique permet également de rendre compte d’une autre série de transformations morpho- logiques, qui révèlent ces processus d’homogénéisation sociale du recrutement, même s’ils ne sont pas là encore spécifiques au journalisme. L’un des changements les plus flagrants est sa féminisation, qui touche l’ensemble de la population étudiante (56,5 % de femmes en 2004). La proportion des étudiantes ayant

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répondu au questionnaire (51 %) ne se retrouve en

effet ni au sein de la population des titulaires de la carte de presse qui est plus âgée (42 % de journalistes étaient des femmes en 2005), ni dans celle des « profes- sions de l’information, des arts et des spectacles » de l’INSEE (45 %) 35 , mais elle confirme une tendance constante depuis plus d’une décennie : cette part tend à être plus ou moins égale à celle des étudiants (48,6 % dans les écoles publiques de Paris, Marseille, Tours, Bordeaux et Strasbourg entre 1990 et 1999) 36

et la proportion des nouvelles titulaires de la carte de

journaliste professionnel est depuis 2001 supérieure

à celle de leurs homologues masculins. Les chiffres

épars disponibles sur d’autres écoles reconnues laissent penser que ce processus a été progressif puisque, depuis la fin des années 1970, ce chiffre est au-dessus de 40 %. La proportion des étudiantes est encore plus forte dans les formations au journalisme recensées en 2009 par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche puisqu’elle est de 60 % environ en moyenne.

Par exemple, une ancienne responsable du CFJ mentionnait dans une étude interne que si, en 1983, le pourcentage des admises dans cette école était tombé à 22 %, il se situait légèrement au-des- sus de 40 % les cinq années précédentes. Mais, en 1994 et 1995, le nombre d’étudiantes reçues dans cet établissement dépassait celui des étudiants. À l’ESJ Lille, le rapport admis-admises (60 %-40 %) s’est renversé en 1985 et globalement renforcé ensuite. Le pourcentage est très variable à l’IUT Bordeaux depuis les années 1970 même si cette école reste très masculine puisque entre 1969 et 1999 les étudiantes n’ont jamais été majoritaires, hormis en 1992 et 1994. Plus largement, ce mouve- ment est probablement encore plus fort 37 dans la décennie suivante puisque la part des femmes dans l’ensemble des écoles de journalisme atteint 68 % en 2001 et 66 % dans les IUT de journalisme et de communication en 2004-2005.

Cette féminisation traduit en fait l’élévation du niveau social des écoles de journalisme – le même constat

a été fait, par exemple, pour l’École nationale de la

magistrature 38 – au sens où les étudiantes sont souvent

plus dotées que les étudiants sous différents rapports

[voir graphique 4, p. 89]. Elles disposent d’un volume de capital scolaire plus élevé ; elles sont par exemple plus nombreuses que leurs homologues masculins à être admises à plusieurs concours, à avoir suivi une classe préparatoire (37,9 % contre 24,7 % pour les hommes). Cette surreprésentation est encore plus visible dans le niveau de diplôme puisque 32,5 % des femmes ont un diplôme équivalent à bac + 4 (contre 23,5 % des hommes), 9 % à bac + 5 (contre 5,6 %) et 22,3 % ont un diplôme d’IEP (contre 18,5 %). Mais le capital scolaire est en partie une manifesta- tion de l’origine sociale des étudiantes. S’agissant de la PCS du père, les femmes sont surreprésentées dans les catégories « agriculteurs, artisans, commerçants, chefs d’entreprise » (13,9 % de l’ensemble des femmes contre 9,3 % des hommes), « professions libérales » (10,8 % contre 7,4 %), « cadres administratifs et commerciaux, cadres techniciens et ingénieurs » (24,1 % contre 16 %) et sous-représentées dans les catégories plus populaires « employés, ouvriers » (12 % contre 20,4 %). Dans le cas de la mère, ces oppositions générales se retrou- vent avec deux différences : les mères des étudiantes travaillent plus souvent dans les professions intermé- diaires de la fonction publique ou dans les domaines du social et de la santé (14,5 % contre 11,7 %) et sont plus souvent inactives (8,4 % contre 5,6 %). Si les pères des étudiants sont plus fréquemment issus de la fonction publique que ceux des étudiantes, c’est l’inverse dans le cas des mères. Cette féminisation « par le haut » renvoie égale- ment à des changements profonds de l’offre de travail journalistique 39 et de l’espace social. Elle s’explique d’abord par le développement d’une série de rubriques comme la santé, qui constituaient un lieu d’« élection » pour des nouvelles entrantes. Depuis les années 1980, l’accélération du développement de la presse magazine spécialisée et de certaines rubriques a ainsi participé à la féminisation des journalistes français comme le montre la part importante des femmes dans l’année spéciale de l’IUT Tours dédiée à la presse magazine. La volonté commerciale pour les dirigeants de la presse généraliste dont le lectorat est fortement masculin d’élargir davan- tage son public y a peut-être aussi contribué. La surre- présentation des femmes dans certaines spécialités

35. Les statistiques générales sont issues

de plusieurs sources : l’INSEE (notamment

l’Enquête emploi 2005), la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la perfor- mance (Repères et références statistiques, 2004 ; L’État de l’enseignement supérieur et de la recherche. 29 indicateurs, 2007).

36. Alain Chanel, Composition et devenir

de dix promotions de diplômés (1990- 1999) de cinq formations universitaires reconnues par la convention collective des journalistes, rapport à M me Francine Demichel, directrice de l’Enseignement supérieur, Strasbourg, 2000. 37. Clothilde Lixi et Maël Theulière, « Les

deux tiers de la croissance des effectifs

d’étudiants depuis 1990 sont dus aux femmes », Éducation & formation, 67, 2004, p. 21-31. 38. Anne Boigeol, « La formation des magistrats : de l’apprentissage sur le tas à l’école professionnelle », Actes de la recherche en sciences sociales, 76-77, mars 1989, p. 49-64.

39. Erik Neveu, « Le genre du journalisme. Des ambivalences de la féminisation d’une profession », Politix, 51, 2000, p. 179- 212 ; Béatrice Damian-Gaillard, Cégolène Frisque et Eugénie Saïtta, Le Journalisme au féminin. Assignations, inventions, stra- tégies, Rennes, PUR, 2010.

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fonctionnelles (par exemple près de 59 % des secré- taires de rédaction étaient des femmes en 1999) ou thématiques est liée au fait qu’elles correspondent à des positions basses dans la hiérarchie sociale des spécia- lités journalistiques. On peut faire l’hypothèse que la sédentarisation croissante des métiers du journalisme, le développement de postes à temps partiel ou précaire peut également favoriser ce processus de féminisation. Enfin, l’analyse de la variable sexe des producteurs d’information spécialisée doit être mise en relation avec d’autres comme par exemple le type de média. C’est ainsi que la féminisation des médias audiovisuels, et notamment des présentatrices de journaux télé ou radio, s’explique aussi parce que les voix et/ou les critères esthétiques sont devenus déterminants dans le recrutement.

Une étudiante, qui travaille aujourd’hui pour une maison de production de télévision animant une émission populaire, exprime très directement le poids de ces critères : « C’est vrai que ma vision du journalisme quand j’étais gamine, c’était quand même, c’était la télé, Chazal et compagnie. Et donc c’est vrai que c’est certainement pour ça déjà. Et aussi parce que c’est vrai qu’on m’a souvent dit, on me dit souvent : c’est vrai qu’avec des petits yeux bleus là, c’est vrai que tu passerais bien, tu passes pas mal, tu es plutôt jolie, machin […]. On me l’a souvent dit aussi, tu prends bien la lumière (sourire) pour reprendre l’expression. Bon je ne suis pas la seule et il n’y a pas que ça » (entretien, 2003).

La montée des Instituts d’études politiques, le déclin des lettres et du droit

La redistribution des hiérarchies disciplinaires au sein de cet espace scolaire permet d’apercevoir d’une autre manière les logiques sociales de recrutement mais aussi les transformations du champ universitaire. Si les catégories comparées ne sont pas tout à fait semblables, les données font apparaître dans les formations au journalisme recon- nues une forte surreprésentation de la science politique (26,2 % des répondants par discipline de l’enseignement supérieur, mesurée ici à l’aune du dernier diplôme obtenu, contre 12,4 % de la population étudiante française en 2005 pour la filière plus large droit-science politique) et de l’his- toire (18,8 % contre 17,2 % pour l’ensemble des sciences humaines et sociales, catégorie plus large qui recouvre beaucoup d’autres disciplines en plus de l’histoire). En revanche, la part des filières lettres et philosophie

(8 % contre 7,8 % pour la catégorie « lettres, sciences du langage, arts ») et des langues (6,5 % contre 7,8 %) est relativement proche de celle de l’ensemble des étudiants français. Le poids de l’information-comunication s’affirme, suivant en cela son expansion dans l’université française. Les sciences dures sont quasiment absentes comme l’AES, la sociologie, l’économie et la gestion qui représentent respectivement 4, 2, 3 et 10 étudiants. Autrement dit, cet espace scolaire à la grande porte se déplace de plus en plus vers les écoles généralis- tes du pouvoir que constituent les Instituts d’études politiques (23,1 %). Si l’on compare notre étude avec celle d’Alain Chanel portant sur les étudiants de cinq formations publiques reconnues entre 1990 et 1999 40 , la part de cette discipline a presque doublé (13,9 % contre 26,2 % en 2005). Le poids de la science politique est encore plus flagrant quand on le met en relation avec les disciplines d’origine des nouveaux titulaires de cartes en 1998 (5,3 %). Le passage par un IEP fait en effet désor- mais figure de « voie royale » 41 et il est présenté comme tel dans les conseils d’orientation donnés aux étudiants. Non seulement les élèves issus de ces établissements fréquentent de plus en plus les formations au journa- lisme les plus réputées ou celles situées en Île-de-France, mais ils sont aussi plus fréquemment, quelques années après, parmi les lauréats et candidats du prestigieux prix Albert Londres du grand reportage 42 . Cependant, les formations au journalisme attirent moins les anciens élèves de Sciences Po Paris – 7 des 75 étudiants issus des IEP viennent dans cet établissement –, qui sont plus fortement présents dans la fraction dominante du champ du pouvoir 43 , que ceux ayant réalisé leur cursus dans les IEP situés dans d’autres régions, dont le recrutement, selon les rapports du Comité national d’évaluation, est relativement plus diversifié socialement. Le dévelop- pement dans ces formations de filières spécialisées dans le journalisme et la communication ou d’options de prépa- ration aux concours des écoles, de rencontres avec des professionnels des médias ou même la possibilité depuis 2004 de cumuler la dernière année d’IEP avec le cursus de certaines écoles, pour réduire le temps de scolarité, n’a fait qu’accroître cette tendance lourde. La création dans certains IEP de masters Journalisme qui ne sont pas (encore ?), à l’exception de celui de Sciences Po Paris, reconnus manifeste cette adéquation. Il faut dire que la formation des IEP est très ajustée aux attentes réelles ou supposées des dirigeants des écoles et des cadres dirigeants des médias grand public

40. A. Chanel, op. cit.

41. D. Marchetti, « Contribution à une

sociologie des transformations du champ

journalistique… », op. cit., p. 209-217. 42. Emmanuelle Gatien, « Prétendre à l’excel- lence. Prix journalistiques et transformations

du journalisme », thèse de science politique, Toulouse, IEP Toulouse, 2010, p. 325 sq. 43. François-Xavier Dudouet et Hervé Joly,

« Les dirigeants français du CAC 40 : entre élitisme scolaire et passage par l’État », Sociologies pratiques, 21(2), 2010, p. 35-47.

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Graphique 5

L’espace des disciplines.

Modalités supplémentaires relatives aux disciplines du plus haut diplôme obtenu ou suivi dans le plan factoriel 1-2 (les marqueurs sont de taille proportionnelle aux effectifs).

marqueurs sont de taille proportionnelle aux effectifs). Discipline Non réponse / Bac. / Langues / Information

Discipline

sont de taille proportionnelle aux effectifs). Discipline Non réponse / Bac. / Langues / Information -

Non réponse / Bac. / Langues / Information - Communication ( et cinéma, audio-visuels, métiers du livres, arts plastiques) / Histoire ( et histoire de l’art) / Lettres et philosophies / Sciences politiques ( et diplôme d’IEP, relations internationales, études africaines, études européennes) / Droit, économie, gestion / Autres SHS (géographie, sociologie, psychologie, sciences du langages, AES, et Staps).

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d’information générale et politique, dans la mesure où ce cursus se veut très « généraliste », prône « l’esprit de synthèse », « l’objectivité », « la neutralité » et donc « la modération » 44 . Nombre d’étudiants des IEP et des filières d’histoire soulignent l’importance de cette « culture générale » de « seconde main » pour réussir les concours des formations au journalisme. La lecture des journaux, tout spécialement de certains quotidiens (Le Monde notamment), en constitue un des fondements comme en témoignent les élèves dans leurs réponses au question- naire mais aussi les statistiques nationales puisque les étudiants de droit et science politique sont ceux qui lisent le plus de quotidiens (25,6 % tous les jours contre 17,7 % pour l’ensemble des étudiants français et 48,3 % plusieurs fois par semaine en 2006). L’autre évolution est la redistribution de la hiérarchie des autres disciplines des sciences humaines et sociales. Alors que l’histoire est surreprésentée dans les écoles reconnues (18,8 % contre 10,1 % pour les nouveaux titulaires de cartes en 1998 et 13 % en 2008) 45 , le poids des étudiants en langues décline (6,5 % contre 9,6 %) et celui des filières lettres et philosophie se stabilise à un niveau très bas (7,5 % en moyenne des étudiants de cinq formations publiques reconnues entre 1990 et 1999 contre 8 % en 2005 pour notre population), confir- mant ainsi le fort déclin de cette discipline historique du journalisme. Le droit est en position encore plus faible (n = 20, soit 6,2 % en 2005). À titre de compa- raison, les lettres et le droit représentaient pourtant 41,8 % des journalistes titulaires de la carte exerçant en 1986. L’apparition de la nouvelle filière information- communication reconnue comme telle depuis 1975 se fait ressentir puisqu’elle est la troisième dans l’ordre des disciplines des étudiants en journalisme (11,7 %), mais elle est sous-représentée si on la compare à sa part dans les cursus des nouveaux titulaires de cartes de presse (24,1 % en 1998 et 23 % en 2008). La distribution dans le premier plan factoriel des modalités des disciplines des diplômes obtenus [voir graphique 5, page 97] qui se fait dans des zones différenciées rappelle, si l’on met à part la modalité correspondant aux étudiants titulaires du seul baccalauréat, combien ces filières traduisent une hiérarchie sociale et scolaire. D’un côté, les étudiants issus du seul baccalauréat, des disciplines les moins prestigieuses des sciences sociales et humaines (géographie, géopolitique, psycho- logie, sociologie, AES, sciences du langages et STAPS),

des filières comme l’information-communication, le droit, l’économie ou la gestion ainsi que, dans une moindre mesure, l’histoire sont proportionnellement les moins dotés scolairement. Ils ont plus rarement une mention bien ou très bien au baccalauréat ou sont moins nombreux à être passés par une classe prépa- ratoire. À l’inverse, les étudiants en science politique, en lettres et en langues disposent davantage de ces attributs de la réussite scolaire. Cette hiérarchie tient également à des écarts d’héritage culturel en particulier pour les bacheliers et étudiants venus de formations en information-communication et sciences sociales dont les parents sont moins diplômés que le reste de la population (bac + 3 ou moins). Si la maîtrise de langues étrangères constitue proba- blement, comme dans d’autres concours de grandes écoles 46 , un des facteurs de sélection sociale les plus forts dans les huit formations sur douze où figure une épreuve de ce type, l’espace des étudiants en journalisme demeure, contrairement aux grandes écoles de pouvoir, moins affecté par les processus d’internationalisation. C’est seulement dans le cas des élèves issus du bloc

« économie-droit-gestion », des langues et surtout de

la science politique, que le passage par une formation à l’étranger est relativement fréquent (plus du tiers pour les deux premiers et plus de la moitié pour les troisièmes). Cette forme de capital se retrouve dans les choix profes- sionnels envisagés, les étudiants de cette discipline citant l’international pour plus de la moitié d’entre eux quand on leur demande les trois rubriques préférées dans lesquelles ils souhaiteraient prioritairement exercer.

Alors que la formation professionnelle initiale des journa-

listes s’opérait « sur le tas », elle tend donc à devenir plus

« scolaire » au sens où le passage par une formation

reconnue par la profession constitue un sésame quasi indispensable pour accéder aux grands médias nationaux d’information générale et politique, qui composent la fraction la plus réputée de l’espace journalistique. Le poids croissant de cette formation spécifique s’inscrit non seulement dans le souhait des autorités profes- sionnelles de « légitimer » davantage les métiers du journalisme mais aussi dans la tendance structurelle, liée aux évolutions conjointes de l’espace social et du champ de l’enseignement et du pouvoir en France, au renforcement de la concurrence scolaire à l’entrée d’éco- les et d’univers jusqu’alors plus ou moins éloignés de ce

44. P. Bourdieu, La Noblesse d’État… , op. cit., p. 210 ; Benjamin Masse, « Rites scolaires et rites festifs : les “manières de boire” dans les grandes écoles », Sociétés

contemporaines, 47, 2002, p. 117-120 ; J.-M. Eymeri, op. cit., p. 66-85. 45. C. Leteinturier, V. Devillard et C. Laville, « La production journalistique

et son environnement… », art. cit. 46. J.-M. Eymeri, op. cit., p. 24 ; Cécile Riou et Vincent Tiberj, Biais sociaux et procédure de recrutement, l’exemple

de l’examen d’entrée à Sciences Po en 1 re année, Paris, Conclusions d’enquête, CEVIPOF, septembre 2002.

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principe de sélection. Cette transformation progressive, qui s’est renforcée depuis les années 1980, a contribué

à accroître la sélection sociale, même si elle est moins

forte à la petite porte, comme le montrent notamment l’élévation des barrières scolaires et sociales, la féminisa- tion « par le haut » et le poids grandissant des étudiants issus des IEP. Intégrer ces changements morphologiques, qui sont presque systématiquement oubliés dans les analyses portant sur le journalisme, sauf dans les luttes internes au jeu politique ou universitaire, permet pourtant de mieux comprendre les logiques d’homogénéisation relatives des contenus dans les grands médias d’informa- tion générale et politique. Elles s’expriment dès l’entrée en école par l’affirmation partagée par le plus grand nombre de modèles d’excellence journalistiques (l’audio- visuel public et France Inter en particulier par exemple), de goûts culturels (les romans contemporains étrangers

ainsi que les classiques de la littérature scolaire) et de prises de position politique (une écrasante majorité de positionnements à gauche et au centre gauche) qui ne sont pas sans rappeler les jugements et les goûts des classes dominantes (dont ils sont pour beaucoup issus et qui constitueront « leur public ») et leurs transforma- tions sous l’effet des logiques de scolarisation accrues. On peut ainsi se demander si le renforcement de la part des étudiants issus des Instituts d’études politiques ne manifeste pas le fait que les journalistes militants de l’après-guerre jusqu’aux années 1970 ont été et sont progressivement remplacés, au moins dans les médias nationaux d’information générale et politique, par des journalistes non seulement plus « dépolitisés » (ils sont

à la fois moins partisans mais aussi moins intéressés

par le jeu politique 47 ), l’univers journalistique réfractant ainsi les transformations du champ politique 48 , moins littéraire mais aussi doté d’une culture très généraliste. Ce changement de la composition du capital culturel dominant est particulièrement en adéquation avec les nouvelles attentes de dirigeants cherchant notamment, pour des raisons commerciales, à élargir le public de leurs médias et, pour des raisons professionnelles, à rempla- cer les départs à la retraite et renforcer leur pouvoir éditorial, en faisant appel à des journalistes de plus en plus polyvalents dans leurs métiers, leurs thémati- ques et entraînés aux formats courts et synthétiques :

« Un petit coup de Sciences Po avant ça, ça me va bien en termes de culture générale et en termes de “je sais rédiger”, en termes “je sais…”, c’est des clichés mais

qui sont assez réels. L’esprit de synthèse du science politi- que, il existe », explique par exemple cet ancien diplômé de l’IEP Paris devenu directeur des ressources humaines d’une chaîne de télévision d’information en continu. Ce capital culturel spécifique est également particulière- ment ajusté au développement concomitant de métiers du journalisme de plus en plus sédentaires, faisant appel

à des capacités à produire une information synthétique

à partir de données de « seconde main » issus pour une

grande partie d’autres médias. Les processus d’homogénéisation sociale à l’œuvre dans ces formations dominantes ne sont-ils pas égale- ment à mettre en relation avec le déclin concomitant de la presse quotidienne populaire en France ? Les étudiants dont il est question ici travaillent ultérieurement en effet très rarement dans la presse populaire, qui renvoie désormais en France essentiellement aux magazines grand public portant sur la télévision, la santé ou les femmes, qui se sont développés de manière exponentielle. Le rejet des médias s’adressant très majoritairement aux différentes fractions des classes populaires comme la télévision privée grand public, que ces étudiants expri- ment dans leurs souhaits professionnels ou dans leurs pratiques culturelles, ne témoigne-t-il pas de cet écart social grandissant entre leurs propriétés sociales et celles des fractions les plus populaires de l’espace social ?

Liste des sigles

ACM Analyse des correspondances multiples CELSA Centre d’études littéraires et scientifiques appliquées, Paris CFJ Centre de formation des journalistes, Paris CUEJ Centre universitaire d’enseignement du journalisme, Strasbourg EJT École de journalisme de Toulouse EJCM École de journalisme et de communication de Marseille ESJ École supérieure de journalisme, Lille HEC Hautes études commerciales ICM Institut de la communication et des médias, Grenoble IEP Instituts d’études politiques IFP Institut français de presse, Paris IPJ Institut pratique de journalisme, Paris IUT Institut universitaire de technologie IPESUP Institut privé de préparation aux études supérieures LMD Licence-Master-Doctorat

47. Les réponses à ce sujet dans le questionnaire rejoignent les constats établis par Eugénie Saïtta : « Les transformations du journalisme politique depuis les années 1980. Une comparaison France-Italie », doctorat de science politique, Rennes, université de Rennes 1, 2006. 48. Patrick Champagne, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1990.

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