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30 GRAND ANGLE

LIBÉRATION JEUDI 1 ER JUILLET 2010

Une équipe internationale a découvert des fossiles multicellulaires vieux de 2 milliards

La vie prend un

Par SYLVESTRE HUET

C e matin, la cou- verture de la re- vue Nature risque de provoquer une épidémie de syn- copes chez les pa-

léontologues. Sous les images d’un fossile de plusieurs centimètres, elle titre sur une «Vie multicel- lulaire» vieille de 2 milliards d’an- nées ! Or, pour les spécialistes, ce genre de vie –complexe, organisé et macroscopique – ne peut être plus ancien que 670 mil- lions d’années. Avant, enseigne- t-on à l’université, seuls des mi- crobes –unicellulaires– peuplaient la Terre. Tout au plus a-t-on aperçu de fugaces traces millimétriques de pluricellularité. Ce grand bond… en arrière sidère les spécialistes, sus- cite des réactions d’incrédulité. Ces fossiles spectaculaires, por- teurs d’une révolution dans les sciences de l’évolution, ont été présentés mardi à un groupe de journalistes dans les locaux du la- boratoire Hydrogéologie, argiles, sols et altérations (Hydrasa) de l’université de Poitiers et du CNRS. L’excitation soulevée par la décou- verte provoquait déjà des appels de médias du monde entier.

Emergence de la vie

C’est pourtant une équipe spécia- lisée dans les argiles et inconnue en paléontologie, à laquelle participe le jeune maître de conférence Ab- derrazak el-Albani, qui lance cet énorme pavé dans la mare scienti- fique. La découverte provient d’un simple travail de routine géologi- que dans une carrière de grès, près de Franceville, au Gabon. Financé par des «contrats de recherche ap- pliquée » de l’industrie minière, s’amuse le géologue, soulignant qu’il n’avait aucun crédit pour une étude paléontologique ! C’est pourtant là qu’El-Albani, son thésard gabonais Frantz Ossa Ossa et d’autres collègues mettent la main, en 2008, sur de premiers fossiles. Visibles à l’œil nu, si nom- breux qu’on peut en trouver plu- sieurs dizaines au mètre carré et dans un état de conservation tout simplement miraculeux. Ils pren- nent des photos et en rapportent quelques échantillons à Poitiers. Peu familiers des formes de vie les plus anciennes, ils contactent quel- ques paléontologues, envoient les photos, leur proposent de venir à

envoient les photos, leur proposent de venir à Les premiers fossiles ont été découverts en 2008

Les premiers fossiles ont été découverts en 2008 dans un état miraculeux de conservation. PHOTO CNRS. PHOTOTHÈQUE. A. EL ALBANI ET A. MAZURIER

Poitiers examiner leur collection. Rusé, El-Albani cache souvent la date des roches à ses interlocuteurs. Leur première réaction les conduit donc à identifier ces fossiles à la faune d’Ediacara, il y a 670 millions d’années. C’est la première faune macroscopique connue, les pre- miers «métazoaires», disent les spécialistes, des êtres aux corps mous, vivant en eau peu profonde. Les spécimens gabonais les plus gros –12 cm– se voient même pro- poser des dates plus récentes. Puis, lorsque le malicieux géologue ré- vèle la datation des terrains, 2 mil- liards d’années, c’est la stupéfac- tion. « Impossible !» s’entend-il rétorquer. Des portes se ferment avec, parfois même, le refus de tout nouveau contact par crainte du ri- dicule auprès des collègues. Cette crainte s’explique. L’un des signataires de l’article de Nature, Alain Meunier (professeur à l’uni- versité de Poitiers), précise que cette découverte met en cause toute l’histoire de l’émergence de la vie, telle que «nos cours la présentent».

Rigolard, il conclut: «En septembre, je change le cours.» La publication de cet article par Nature est l’aboutissement d’un long processus, arbitré par un pro- cédé de peer review («revue par les pairs») particulièrement exigeant. Selon un adage bien connu des la- bos, où l’on professe un conserva-

nique, microtomographie utilisant les rayons X, le synchrotron natio- nal suisse, spectromètres de masse…) pour des analyses géochi- miques et morphologiques d’une précision exceptionnelle. La datation – élément clé de la

découverte – ne soulève que peu de discussion. La région est labou- rée depuis cin-

quante ans par les géologues français, à la recherche de gisements d’ura- nium. Une région célébrissime dans

les milieux géolo- giques et nucléaires, car c’est là, à moins de 30 km du site paléonto-

logique, que des réacteurs nuclé- aires naturels ont fonctionné il y a

2 milliards d’années, celui d’Oklo

étant le plus étudié. La qualité des fossiles laisse pan-

tois. Les magnifiques couches d’ar- gile, d’un gris perle, très fin et uni- forme, ont été préservées depuis

2 milliards d’années par une cein-

ture de roches plus anciennes et

C’est une équipe spécialisée dans les argiles et inconnue en paléontologie qui lance le pavé dans la mare scientifique. D’un simple travail dans une carrière de grès.

tisme éclairé, il faut des «preuves extraordinaires » à l’appui d’une «proclamation extraordinaire». Ces arguments solides ont été apportés par une équipe internationale de 21 chercheurs réunis autour d’El- Albani. On y relève des pointures mondiales, comme le paléontolo- gue suédois Stefan Bengston ou l’Américain Donald Canfield. Des moyens d’investigation perfor- mants ont été mobilisés (sonde io-

très solides. Peu chauffées, peu bousculées, peu comprimées, ces argiles sont un cadeau rarissime de la nature pour une période aussi ancienne.

Multitude de cristaux

Le milieu a pu être caractérisé avec précision: un fond de mer peu pro- fond, 30 à 40 mètres, proche d’un delta fluvial, où l’on peut encore lire les traces des marées. Les cada- vres ont subi un processus de fossi- lisation rapide et efficace. En qua- tre-vingts jours environ après leur mort, des bactéries ont transformé des corps probablement gélatineux et pleins d’eau, tout juste aplatis, en une multitude de cristaux de

pyrites formant un ensemble so- lide, inaltérable par l’argile qui s’est

doucement déposée sur eux. Une aubaine de paléontologue. Ces fossiles, faciles à détacher de leur gangue argileuse, ont subi de nombreuses analyses. Arnaud Ma- zurier, ingénieur de la société ERM

à Poitiers, fait visiter un instrument

à 350 000 euros, capable de scan-

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d’années qui remettent en cause radicalement nos idées sur l’évolution.

coup de vieux

radicalement nos idées sur l’évolution. coup de vieux Faciles à détacher de leur gangue argileuse, ils

Faciles à détacher de leur gangue argileuse, ils ont été scannés aux rayons X . PHOTO CNRS PHOTOTHÈQUE. A. EL ALBANI ET A. MAZURIER

ner aux rayons X les fossiles avec une précision diabolique, permet- tant d’en tirer le portrait en trois dimensions. Ces portraits ont de quoi troubler. Sur plus de 250 fos- siles récoltés, une quinzaine de formes se distinguent, avec des tailles variées. L’image d’une biodi- versité, d’un écosystème ?

Soleil masqué

Les analyses géochimiques menées au micron près montrent que la matière organique à l’origine des fossiles est bien biotique, et non un artefact minéral mimant des for- mes de vie. Elles ont déniché un «biomarqueur typique d’organismes eucaryotes dont le noyau contient l’ADN –plus complexe que les bacté- ries», explique El-Albani. Cette découverte « majeure», af- firme Philippe Janvier, du Muséum national d’histoire naturelle, sou- lève pourtant plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Mal- gré la précision des reconstitutions en 3D, la nature précise de ces êtres demeure mystérieuse. Au point que

Janvier, pourtant cosignataire de l’article, rechigne à assumer sa conclusion principale, qui parle de «macro-organismes». Et évoque la possibilité d’assemblage d’unicel- lulaires. S’agit-il de colonies d’or- ganismes qui occupent le fond de la mer ou d’organismes coloniaux, premier regroupement d’unicellu- laires préfigurant les véritables êtres multicellulaires? La première interprétation rassure ceux qui hé- sitent devant la radicale nouveauté. Pourtant, aucune colonie bacté- rienne ou d’unicellulaires à noyau (actuelles ou fossiles) ne montre le degré de complexité des fossiles gabonais, mêlant, par exemple, une structure centrale de grande taille et une sorte de collerette plus fine autour. L’hésitation de Janvier annonce un furieux débat entre spécialistes, où les arguments vont s’échanger comme les obus à Gravelotte. Car si ces fossiles sont bien ceux d’orga- nismes complexes, dotés de fonc- tions biologiques leur permettant d’exploiter leur environnement et

Plus vieux Fossiles Faune stromatolites gabonais Ediacara Plus anciennes bactéries fossilisées Traces
Plus vieux
Fossiles
Faune
stromatolites
gabonais
Ediacara
Plus anciennes
bactéries fossilisées
Traces contestées es
de multicellularité
Formation
de la Terre
1 re hausse du taux
d'oxygène dans l'air
Probables premiers
fossiles eucaryotes
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EN MILLIARDS D’ANNÉES

L’irruption des fossiles gabonais bouleverse la chronologie de l’histoire de la vie, dont les premières traces, les stromatolites, remontent à près de 3,4 milliards d’années. L’émergence subite et ina endue de ce e vie complexe pourrait être liée à une élévation importante du taux d’oxygène dans l’atmosphère, il y a 2,4 milliards d’années, élévation peut-être temporaire et encore très faible

en regard du taux actuel.

Source : Nature

très faible en regard du taux actuel. Source : Nature d’une reproduction, la réécriture de l’histoire

d’une reproduction, la réécriture de l’histoire de la vie devient radicale. Imaginez la Terre il y a 2,1 milliards d’années. Avec une Lune si proche que les marées sont gigantesques. Un jour plus court de plusieurs heures tant la planète tourne vite sur elle-même. Un soleil masqué par une atmosphère épaisse, rou- geâtre, plus dense qu’aujourd’hui et si chargée en gaz carbonique

qu’elle tuerait net un respirateur d’oxygène comme nous. Mais, de- puis peu, la teneur en oxygène est montée à 10% de l’actuelle. Trop peu, encore, pour qu’une barrière d’ozone protège la Terre des UV agressifs du Soleil, mais assez pour que l’oxygène pénètre 40 mètres sous la surface des océans et per- mette l’émergence d’êtres de grande taille au métabolisme élevé,

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consommateurs d’oxygène. Si cette histoire est vraie, plusieurs ques- tions surgissent. Ces premiers êtres multicellulaires sont-ils reliés gé- nétiquement à la vie actuelle, via la faune d’Ediacara? Si c’est le cas, les horloges moléculaires utilisées pour reconstruire les généalogies entre grandes classes d’êtres vivants sont caduques. On peut donc s’attendre à une vigoureuse contre-offensive des tenants de ces techniques.

Nouvelles pistes

Si cette continuité constitue la vé- ritable histoire, pourquoi n’en voit-on aucune trace dans les ar- chives géologiques ? Lacune de la documentation et une vie restée «cachée»? Possible. Mais une autre hypothèse surgit. Et si une chute ultérieure de la teneur en oxygène, ou une autre variation de l’envi- ronnement, avait éradiqué cette première expérience de vie macroscopique ? L’absence de preuve deviendrait alors la preuve d’une absence. Un raisonnement toujours délicat à soutenir. Il faut de surcroît accepter l’idée d’une deuxième invention de la vie mul- ticellulaire et macroscopique. Cette découverte ouvre de nou- velles pistes. La plus urgente, c’est de sanctuariser le site. Cela suppose une discussion avec la société ga- bonaise qui exploite la carrière et une intervention politique. Il serait avisé de le faire avant qu’une uni- versité fortunée d’outre-Atlantique n’achète le terrain, souligne, mi- figue mi-raisin, El-Albani. Ensuite, chercher d’autres sédiments argi- leux de la même époque, au Brésil par exemple. Enfin, pousser l’ana- lyse de la collection déjà réalisée puisque moins de la moitié l’a été pour l’article de Nature. L’enjeu est tel que l’élucidation de la nature des fossiles recueillis justifie un ef- fort exceptionnel. Cette traque de l’argile terrestre rejoint la découverte publiée le 25 juin dans Science par une équipe franco-américaine : il y a quatre milliards d’années, Mars a pu abriter des océans importants qui ont laissé des argiles. Au- jourd’hui pour l’essentiel recouver- tes par des roches volcaniques, extraites du sous-sol par le bom- bardement cosmique. Et «c’est là», insiste Jean Pierre Bibring (Institut d’astrophysique spatiale d’Orsay) qu’il faut chercher d’éventuels si- gnes de vie ou de pré-vie. Vous cherchez la vie, traquez l’argile.