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HUME et la naissance du libéralisme économique

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et Raisons

AUBIER

MONTAIGNE

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Editions

Aubier

Montaigne

13, Quai de Conti 73006 Paris

© Editions Aubier Montaigne, Paris, ISBN 2-7007-0156-9

1979

ABREVIATIONS

ET

PRINCIPALES

REFERENCES

BIBLIOGRAPHIQUES

G. G.

: David H ume, The Philosophical Works, edited by T. H.

Green and T. H. Grose, 4 vol., reprint of the new edition

London 1882, Darmstadt, Scientia Verlag Aalen, 1964.

Tetters : The Letters of David Hume, edited by J. Y. T. Greig, 2 vol., Clarendon Press, Oxford University Press, 1932 ; réim­ pression, 1969.

New Letters

edited by R. Kli-

: New Letters of David Hume,

bansky and E. C. Mossner, Clarendon Press, Oxford University

Press, 1954 ; réimpression, 1969.

THN : A Treatise of Human Nature {Traité de la nature humaine, trad. A. Leroy (citée L), 2 vol., Paris, Aubier, 1946).

Abstract : An Abstract of a Treatise of Human Nature {Abrégé du Traité de la nature humaine, trad. D. Deleule (citée D), Paris, Aubier, coll. bilingue, 1971).

IH U : An Inquiry concerning Human Understanding {Enquête sur Ventendement humain, trad. A. Leroy (citée L), Paris, Aubier,

1947).

IPM

: An Inquiry concerning the Principles of Morals {Enquête

sur les principes de la morale, trad. A. Leroy (citée L), Paris, Aubier, 1947).

: The Natural History of Religion {L'histoire naturelle de

la religion, et autres essais sur la religion — « Superstition et

enthousiasme », « De l'immortalité de Pâme », « Du sui­ cide » — , trad. M. Malherbe (citée M), Paris, Vrin, 1971).

: Dialogues concerning Natural Religion {Dialogues sur la

religion naturelle, trad. M. David (citée D), rééd. J.-J. Pauvert,

HNR

DNR

1964).

Autres traductions utilisées

H ume, Essais esthétiques,

:

trad. R. Bouveresse (citée B), 2 vol.,

Pourquoi

Paris,

Vrin,

1973

et

1974

(1.

Art

et

Société

:

«

7

écrire des Essais ? », « De l’éloquence », « Du raffinement dans les arts », « De la naissance et du progrès des arts et des scien­ ces ». 2. Art et Psychologie : « De la délicatesse du goût et de la passion », « De la simplicité et du raffinement dans l’art d’écrire », « De la norme du goût », « De la tragédie »).

H ume, Lettre à un ami (A Letter from a Gentleman to his friend in Edinburgh — 1745), trad. D. Deleule (citée D), édition

bilingue, «

Paris, Les Belles Lettres, 1977.

Annales littéraires de l’Université de Besançon

»,

H ume,

Histoire

d'Angleterre,

nlle

éd.

revue

et

corrigée

par

M. Campenon, Paris, Rolland éd., 1830, 10 vol.

« Des droits qui ne posséderaient aucune influence et dont il ne serait jamais fait usage ne seraient nullement des droits ». (A dissertation on the passions,

1).

II,

9 ;

G. G.,

4,

p.

151, n.

AVANT-PROPOS

Hume inscrit à l’ouverture des Political Discourses de 1752 un bref manifeste méthodologique qui constitue à la fois une mise en garde contre les lectures empreintes de préjugés et un plaidoyer pour l’exercice de la réflexion philosophique à laquelle devrait aspirer tout homme d ’Etat :

«

On peut diviser le gros de l’espèce humaine en deux classes

:

les penseurs superficiels, qui n’approchent pas la vérité, et les penseurs abstrus, qui vont au-delà. La dernière classe est de loin la plus rare, et, ajouterai-je, de beaucoup la plus utile et la plus précieuse. Au moins, ceux qui en font partie suggèrent-ils des idées et soulèvent-ils des difficultés, qu’ils manquent peut-être d’habilité à traquer, mais qui peuvent susciter de belles découvertes, quand elles sont reprises par des hommes qui ont une manière plus juste de raisonner. Au pis aller, ce qu’ils avancent est peu commun, et s’il en coûte quelque peine pour le comprendre, on a cependant le plaisir d’entendre du neuf. On apprécie peu un auteur qui ne dit que ce qu’on peut apprendre par une conversation de café. Tous ceux dont la pensée est superficielle sont portés à dénoncer ceux-là mêmes dont le jugement est solide comme des penseurs abstrus, comme des métaphysiciens, comme des gens qui compliquent tout à plaisir 1 ; ils n’admettront jamais la justesse de ce qui dépasse leurs faibles conceptions. Il est certaines circonstances, je le reconnais, où un raffinement extraordinaire produit une forte présomption de fausseté, et où l’on doit ne se fier en matière de raisonnement qu’au naturel et à l’aisé. Lorsqu’un homme délibère sur ce qu’il doit faire dans une circonstance particulière, et qu’il tire des plans sur la politique, le commerce, l’économie ou sur quelque autre affaire vitale, il ne doit jamais pousser ses arguments jusqu’à la subtilité ni lier ensemble une trop longue chaîne de déductions. Quelque chose

se produira nécessairement qui déconcertera son raisonnement, d’où s’ensuivra un événement différent de ce qu’il attendait. Mais quand nous raisonnons sur des sujets généraux, nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper que nos spéculations ne seront jamais trop subtiles, pourvu qu’elles soient justes, et que la différence entre un homme ordinaire et un homme de génie dépend principalement de l’aspect superficiel ou de la profondeur des principes sur lesquels ils se fondent. Les raisonnements généraux paraissent embrouillés uni­ quement parce qu’ils sont généraux ; il n’est pas facile au gros de l’humanité de distinguer, au milieu d’un grand nombre de points particuliers, la circonstance commune sur laquelle tout le monde

s'accorde, ou de l'extraire, pure et sans mélange, des autres circons­ tances superflues. Pour la plupart des hommes, tout jugement ou toute conclusion est particulier. Ils ne peuvent étendre leur vue jusqu’à ces propositions universelles qui embrassent un nombre infini de cas individuels et renferment toute une science dans un seul théorème. Leur regard est troublé par une perspective aussi vaste ; et les conclusions qui en sont tirées, même exprimées clairement, leur semblent embrouillées et obscures. Mais quelque embrouillés qu’ils puissent paraître, il est certain que les principes généraux, s’ih sont justes et vigoureux, doivent toujours prévaloir dans le cours général des choses, même s’ils peuvent faillir dans des cas particuliers ; or c’est la principale affaire des philosophes de considérer le cours général des choses. J ’ajouterai que c’est aussi la principale affaire des hommes politiques, surtout dans le gouvernement intérieur de l’Etat où le bien public, qui est ou devrait être leur objet, dépend du concours d’une multitude de causes, et non pas, comme dans la politique étrangère, des accidents, des aléas, ou des caprices de quelques personnes. Voilà donc ce qui fait la différence entre les délibérations particulières et les raisonnements généraux, et pourquoi la subtilité et le raffinement conviennent beaucoup plus à ceux-ci qu’à celles-là. J ’ai cru que cette introduction était nécessaire avant les discours qui vont suivre sur le commerce, Vargent, Vintérêt, la balance du commerce, etc.2, car on y rencontrera peut-être quelques principes peu communs, qui pourront sembler trop raffinés et trop subtils pour des sujets aussi triviaux. Si ces principes sont faux, qu’on les rejette ; mais que nul ne les reçoive avec prévention, simplement parce qu’ils sont hors du sentier battu » 3.

« Quelques principes peu communs » : en un style qui n’est pas simple précaution, Hume annonce l’originalité du recueil — et même y insiste, puisque tout ce qui précède peut, en première lecture, être perçu comme la légitimation de l’intru­ sion du « peu commun » dans le royaume du « trivial ». Ces prin­ cipes, « raffinés » et « subtils », participeront d ’un certain regard porté sur les questions économiques. Ce regard sera philosophique, ce qui signifie qu’il s’intéressera au trivial comme à quelque chose qui relève des raisonnements généraux et non des délibérations particulières : le trivial promu à la dignité de « sujet général », voilà l’originalité revendiquée. Que les auteurs aient coutume d’affirmer la nouveauté de leur entreprise — et Hume ne s’en est pas privé4 — ne représente certainement pas une raison suffisante pour que l’on refuse de créditer le sérieux de leur ambition. Aussi la présente recherche n’aura-t-elle d’autre objet que d’examiner les conditions de cette conversion du regard philosophique sur les questions écono­ miques. Conditions, cela s’entend de deux façons : les raisons pour lesquelles la conversion est exigée — la manière dont elle s’effectue ; en d ’autres termes : qu’est-ce qui devait engager le

philosophe à regarder autrement les phénomènes économiques ? \Quels étaient les instruments conceptuels requis pour ce nouveau type d’accommodation ? Questions que l’on peut encore décom­

poser : qui étaient ces penseurs superficiels engagés dans les cir­ constances particulières ? en quoi le raisonnement général leur fchappait-il ? quel était l’objet de leurs préoccupations dans le Champ économique ? A quel nouvel « objet » leur discours était-il

proclamée la nécessité d ’un

devenu inadéquat pour que soit

autre regard ? en quoi ce nouvel « objet » requérait-il l’inter­

vention-modèle du philosophe ?

L ’ouvrage, de fait, connut le succès, et dès la première édition.

Hume le présente comme un texte rescapé5 ; mais un texte que l’on a médité, vite traduit en français par deux fois presque simultanément6. Les contemporains eux-mêmes insistent sur la nouveauté des Political Discourses. Ainsi le numéro de janvier 1752 de la Monthly Review (qui rend compte à la fois de YEnquiry concerning the Principies of Morals et des Political Discourses) fait valoir l’originalité des textes économiques :

« Peu d’écrivains sont mieux qualifiés que M. Hume pour instruire

ou pour distraire leurs lecteurs. Quel que soit le sujet sur lequel

s’exerce sa plume, il nous présente quelque chose de nouveau » 7.

La Bibliothèque raisonnée (troisième trimestre 1752) note que les Political Discourses sont déjà « grandement estimés » 8. L ’Abbé Le Blanc signale à Hume dans sa lettre du 25 août 1754 que la traduction de l’ouvrage « se débite comme un roman » 9 ; et il écrit le 12 septembre de la même année :

« J ’ai encore à vous apprendre, Monsieur, que le succès de vos Discours Politiques ne fait qu’augmenter tout les jours, et que tout retentit de vos éloges. Nos ministres mêmes n’en sont pas moins satisfaits que le public. Mr. le Comte d’Argenson, Mr. le Maréchal de Noailles, en un mot tous ceux qui ont ici part au gouvernement ont parlé de votre ouvrage comme d’un des meilleurs qui ayent jamais été faits sur ces matières » 10.

Dans une autre lettre, Le Blanc compare le succès des Political

Discourses à celui

ou moins estimables et qui la plupart n’ont d’original que la forme » 11 ont soudain vu le jour sur les traces de Hume. Mau-

pertuis, depuis Berlin, s’étonne : « comment est-il possible qu’un tel homme ne soit pas mieux connu ici et qu’il ne fasse pas l’ad­ miration de l’Europe ? » 12. A son arrivée pour son second séjour en France, en 1763, Hume sera surtout célébré et adulé en tant

qu’auteur des

de L ’Esprit des Lois : d’autres ouvrages « plus

Discours politiques et de l ’Histoire d’Angleterre,

donc en tant que philosophe s'occupant d'économie politique et d'histoire 13. Plus tard, Lord Brougham n'hésitera pas à déclarer que le grand mérite des Politiçal Discourses réside dans leur « originalité et dans le système nouveau de politique et d'écono­ mie politique qu'ils exposent » 14. Guère d'ombre au tableau et

l'on pourrait multiplier les citations élogieuses, qu'elles émanent de sectateurs ou d'adversaires. Hume a droit à son chapitre ou

à son paragraphe dans toutes les histoires des doctrines écono­

miques. Que trouvait-on dans ces Essais qui motivât un tel engoue­ ment ? S’agissait-il de la mise en ordre raisonnée d ’une multi tude de préceptes par ailleurs fort épars ? Ou bien le lecteur ne rencontrait-il pas là quelque chose d'inédit et — pour tout dire — une prise nouvelle sur l'économie ? Les commentateurs sont pratiquement unanimes pour marquer l'importance des écrit* économiques de l'Ecossais, dans lesquels ils croient discerne] tantôt la synthèse de la pensée néo-mercantiliste, tantôt le* prémisses du libéralisme. Derrière le succès des Politiçal Discourses, n'a pas manqué di­ se profiler pour les commentateurs la position énigmatique di philosophe : mercantiliste attardé ou pionnier du libéralisme r diplodocus ou mutant ? Question déjà discernée en d'autre* champs, lorsque la critique serrée des fondements du libéralisme politique — à travers la dénonciation du mythe du droit nature et du contrat social — invite à ranimer l'alternative : Hume était-il whig (et de quelle espèce) ou tory (et de quelle trempe) ï

Ou lorsque les subtiles tactiques d'alliances ponctuelles auxquelles se livrent les protagonistes des Dialogues sur la religion natu relie engagent le lecteur, par un décompte minutieux des élément:

argumentatifs, à identifier Hume à Cléanthe ou à Philon, voirt

En fait, comme d'aucuns veulent y gouverner, Hume

philosophe au centre. Entendons par là non point la synthèse de points de vue opposés, ni le pur et simple maintien à équidistance des thèses adverses, mais la mise en lumière d'un écart : 1( centre, ici, n'est ni conciliation ni rassemblement, mais perspec tive permettant de souligner la tension qui sépare et, en même temps, unit les termes en présence, distance suffisante prise pai rapport aux phénomènes considérés pour que l'écart ne se transforme pas en écartèlement. Mesure de l'écart en matière économique, l'analyse n'est jamais proposition brute, mais tou­ jours réflexion — étayée de nombre d'exemples tirés de l’histoire

ancienne et moderne — sur les modalités de sa propre production:

en même temps que sur les conditions d'émergence de ce à quoi elle s'oppose. En politique, le centre devient l'entre-deux, ce

à Déméa

14

que Hume appelle « modération », « impartialité », c'est-à-dire — une fois proclamé le rejet des extrêmes — la mise en relation des termes qui creusent le vide de leur séparation. S'asseoir entre deux chaises n’est pas s'asseoir dans un fauteuil, mais précisément dans l’absence de siège : dans le vide ; c'est à com­ bler ce vide par la détermination d’un consensus minimum des parties en présence que Hume décide de s'attacher afin que l'écart, par ailleurs diagnostiqué, puisse être lucidement perçu et assumé. Telles sont également les manifestations d'un scepti­ cisme dont il nous faudra déterminer le statut. Mais le centre est aussi la capitale : « foncer directement sur la capitale », dit Hume, sur le « centre » des sciences, « sur la nature humaine elle-même » 15 et abandonner l'ordre dispersé, la « fastidieuse méthode de temporisation », dans l'abord des questions philo­ sophiques, renoncer à prendre « çà et là un château ou un vil­ lage à la frontière ». La méthodologie est stratégie, et le recours à la métaphore militaire qui parcourt toute l’Introduction du Traité indique que non point l'encerclement des villes par les campagnes, mais seulement la prise de la capitale fournit les moyens d’étendre la conquête au pays tout entier. La possession des principes de la nature humaine promeut un « système complet des sciences » 16 : la maîtrise de la périphérie est déjà impliquée dans la capture du centre. Philosopher au centre, c'est, de ce point de vue, bâtir la science de l'homme comme science des sciences, autrement dit s’installer dans le plein de la nature humaine17 qui, seul, doit pouvoir rendre compte du centre compris comme écart ou comme entre-deux.

Il faut relire aujourd'hui les pages pénétrantes qu'Elie Halévy a consacrées à l'analyse du sens du libéralisme économique suivant qu'on l'envisage dans sa phase commerciale ou dans sa phase industrielle : le libéralisme commercial, fondé sur l'identité des intérêts individuels assurés par l’échange et la division du travail, se traduirait sur le plan politique par une demande de non- intervention des gouvernements toujours suspects — à travers les mesures décidées — d'apporter le trouble dans le mécanisme des échanges, le ralentissement dans la division du travail et d’introduire un déséquilibre dans l'identité naturelle des intérêts. Le libéralisme industriel, en revanche, présupposerait plutôt une nature sans indulgence pour l’espèce humaine, quelque peu marâtre et à coup sûr parcimonieuse, ne pouvant que compromettre

15

ïidentité naturelle des intérêts ; l'artifice législatif lui-même aurait bien du mal à forcer cette identification d’intérêts par ailleurs naturellement divergents ; et le libéralisme économique débouche­ rait moins, de ce point de vue, sur un optimisme raisonné que sur un « pessimisme fataliste », lié au scepticisme et à l’incrédulité en la raison humaine, dont la philosophie de Hume donnerait le dernier mot par la ruine accomplie de la croyance en l’ordre des phénomènes naturels et la confiance maintenue, pour la conduite de la vie, en un instinct incompréhensible. « Cette inspiration naturaliste et anti-scientifique, conclut Halévy, est peut-être l’ins­ piration maîtresse du nouveau libéralisme économique » 18. S’il n’est pas certain que la coupure s’opère franchement en ces termes mêmes entre le libéralisme commercial et le libéralisme industriel, il est du moins apparent que le libéralisme économique s’inau­ gure dans un discours duel : celui de la bonne nature et celui de la mauvaise nature, celui du rationalisme hardi et celui du scep­ ticisme mitigé, celui de l’ordre et celui du désordre. Les affir­ mations doctrinales aussi bien que les hésitations conceptuelles traduisent une ambiguïté, pour ne pas dire plus, du libéralisme naissant. Que cette ambiguïté doive être référée aux situations respectives des nations intéressées, à leur histoire et au jeu anta­ gonique des forces en présence, l’évidence en est apportée par les auteurs eux-mêmes qui, de Boisguilbert à Turgot, de Cantil- lon à A. Smith, ne cessent de mettre en scène les conditions réelles et spécifiques de l’exercice de leur pensée.Mais cette ambiguïté peut aussi être décelée dans les « modèles » proposés pour la saisie et la maîtrise des phénomènes économiques face à ce monstre-repoussoir que représente la politique tardivement baptisée « mercantiliste » des Etats européens, Halévy interroge :

« est-ce que la législation du xviiL siècle ne persiste pas à empri­ sonner une industrie renouvelée par des inventions mécaniques sans nombre dans des cadres surannés qui datent de deux siècles et plus ? » Sur la prison, tout le monde est d ’accord ; ou presque ; quant aux moyens d’évasion, les choses se compliquent singulière­ ment et la vieille question du rapport de l’art à la nature vient au premier plan. Et Hume du même coup qui, le seul, ne se contente pas d’indiquer la direction, mais va jusqu’à prendre la précaution de réfléchir les mécanismes de production de son propre discours et de celui des autres « libérateurs » ; entreprise insolite qui pose à nos yeux l’importance du penseur et ce qu’il faudra bien appeler son originalité ; c’est dire aussi que son éventuel libéralisme économique ne détient son sens et sa portée — mais comment pourrait-il en aller autrement pour un propos écono­ mique où c’est le philosophe qui engage sa responsabilité — que de

sa participation à l’ensemble du système. Le « naturalisme » humien entré en conflit ouvert avec le « providentialisme » physio- cratique ; tous deux cherchent à réduire les mesures prohibition- nistes et protectionnistes qui caractérisent la pratique mercanti­ liste des ^tats ; mais, sur ce sol commun, s’érigent deux édifices bien différents qui engagent deux perceptions hétérogènes du corps social, inaugurant ainsi un débat dont notre époque est loin d’être sortie. En choisissant d’étudier ce « naturalisme » et de le considérer effectivement comme une « inspiration maîtresse du nouveau libéralisme économique », nous nous sommes en même temps assigné pour tâche de repérer une certaine connivence du dis­ cours médical et du discours économique : la mutation que connaît V « économie animale » dans la première moitié du xvm e siècle accompagne — nous n’en dirons pas plus — la mutation libérale en matière économique ; un certain change­ ment d’attitude dans la perception du corps vivant accompagne un certain changement d’attitude dans la perception du corps social. Mais c? changement d’attitude n’affecte pas tout le discours libéral dont la dualité exprime à sa manière la coexistence de deux langages médicaux — disons, pour simplifier, l’ancien et le nouveau. Hume nous a semblé être le premier penseur non seu­ lement à assumer et à répercuter philosophiquement la mutation introduite par les médecins (ce dont témoigne sa conception générale de la nature), mais encore à critiquer au plus près — en particulier dans les Dialogues sur la religion naturelle — , en en examinant les fondements et les titres de créance, la représen­ tation à la fois maintenue et adaptée de l’économie de la nature et de l’économie des hommes. Par-delà le succès des Political Discourses, il appartient au commentateur de tenter de restituer l’enjeu du texte et du contexte en prenant acte de l’ambition de l’auteur, qui était de constituer une science de la nature humaine et non pas simplement de livrer, en guise de retombées anecdo­ tiques, quelques mesures ponctuelles pour la gestion des affaires publiques. C’est dire que l’œuvre économique et politique est soutenue par une anthropologie qui représente, dans son approche du spécifiquement humain, le complément exigé de la conception générale de la nature issue en partie du renouvellement de l’économie animale. Le corps individuel, appréhendé dans la perspective hédoniste du couple plaisir/douleur19, devient élément du corps social à travers la fixation passionnelle — exigée d’abord au titre de la survie — sur l’activité productrice instruite par la répartition des tâches. De là, le recours à l’expression « corps productif »,

17

introuvable dans les textes de Hume et pourtant omniprésente. Si Ton entend, en effet, par « corps productif » 20 un intermédiaire dont la progressive mise en place se justifie dans le discours économique par une prestation de service vis-à-vis du corps social dont il relie les éléments individuels afin, par facilitation des conditions et des moyens de réchange, de renforcer la cohésion requise pour la satisfaction accrue des besoins et des désirs, de telle manière que le corps individuel, fondement irréductible du processus, se trouve lui-même investi par la médiation, non seule­ ment la notion est présente dans l'œuvre de Hume, mais encore il n'est question que d’elle dans les textes plus spécifiquement économiques21. Sans doute Hume n’est-il pas le premier à envi­ sager les relations entre individus au sein du corps social en fonction de l’instance productive, ni même, pour ce faire, à utiliser à l’occasion un discours médical ; mais si la plupart des historiens des idées économiques ont, à juste titre, attiré l ’atten­ tion sur les Political Discourses, c’est que les préoccupations qui en animent le cours constituent une charnière dont la portée explicitement polémique n’épuise pas tout l’intérêt. Tenant pour acquis la destruction de certains dogmes (dont le plus spectaculaire est celui de la balance commerciale), on n’a pas toujours prêté suf­ fisamment attention à la méthodologie qui en supporte l’exercice et qui, consignée dans le petit manifeste qui inaugure l’Essai sur le Commerce, marque tout à la fois une volonté délibérée de rupture et une incroyable prétention : rupture vis-à-vis du dis­ cours économique ponctuel dont la pratique conseilliste tend à assimiler la gestion de la nation à celle d’une entreprise ou d ’une famille, dans le respect des préceptes d’une économie domestique qui, aux yeux de Hume, n’est plus de mise parce qu’historiquement dépassée ; prétention à construire un discours économique fondé sur des principes généraux qui sont ceux de la science de l ’homme en voie de constitution. Le changement de perspective que requiert une telle ambi­ tion — fusion, comme nous essayerons de le montrer, du modèle newtonien et des nouveaux préceptes de l’économie animale — n ’est lui-même intelligible dans les écrits du philosophe qu’à tra­ vers l’appréhension d’une certaine modernité productive relati­ vement récente dans ses aspirations et dans l’assiduité des passions qui en jalonnent le parcours. Aussi la dynamique du corps social doit-elle être référée à une représentation analogique­ ment biologique de l’histoire naturelle du monde et des sociétés, en lieu et place d ’une vision statiquement mécanique recons­ tru ite et projetée à partir de l’artefact humain. Dès lors, la voca­ tion productive du corps social renvoie de fait à une solidarité

des éléments à l’intérieur d’un tout non réductible à un schéma mécanique simple, mais capable, dans le jeu concurrent des organes qui conditionnent la croissance du corps, d’une spontanéité aveugle t n son principe et anonyme dans ses effets. A ce titre, la notion de toips productif nous a semblé légitime dans l’usage que nous en faisons, puisqu’elle désigne, dans son déploiement temporel encore que contingent22, l’objet même de la réflexion humienne.

nuance

péjorative ; « pédants », « cuistres » auraient été des traductions possibles mais à la fois trop fortes et trop faibles pour rendre l’idée d’une volonté

de

1. Je

traduis

qui

ainsi le mot refiners

peut

dérouter

qui

a,

dans

la

phrase,

une

subtilité

l’interlocuteur.

2. Dans les premières éditions (de 1752 à 1758), l’énumération était la

suivante ; « sur le commerce, le luxe, l’argent, l’intérêt, etc. ».

3. 0 /

Commerce, G. G., 3, pp. 287-288.

décembre

1737 et du 13 février 1739 (Letters, I, pp. 24 et 26) ; Abstract, pp. 3-4,

4. Sur la nouveauté du Traité,

cf. lettres

à

H.

Home

du

2

8.

3b

Cf.

5. My

own Life

(G. G.,

3,

p.

4).

6. 1754. Les deux traductions, parues à Amsterdam, sont d’Eléazar

En

de Mauvillon et de l’Abbé Le Blanc.

7. L ’auteur du compte rendu poursuit : « ce n’est pas là son seul mérite,

et ses écrits sont encore dignes d’éloge par l’élégance et l’esprit qui s’y manifestent, et par la clarté du raisonnement qui les distingue de la plu­ part des autres. Les Discours qui nous sont proposés aujourd’hui portent sur des sujets curieux et intéressants ; ils abondent en réflexions solides, et

montrent la grande connaissance que possède l’auteur de l’histoire ancienne et moderne, ainsi que son aptitude à prendre une vue complète des choses » (cité par E. C. Mossner, The Life of David Hume, Oxford University Press, 1970, l re éd., Nelson, 1954, p. 226).

8. Ibid., p. 227.

9. « C’est tout dire, ajoute Le Blanc, notre goût pour les futilités vous

est connu ; il vous était réservé de nous y faire renoncer, pour nous occuper des matières les plus dignes d’exercer les esprits raisonnables »

(in John Hill Burton, Life and Correspondence of David Hume, New York, Burt Franklin, l re éd., Edinburgh, 1846, vol. I, p. 458).

10. Ibid., p. 460.

461.

11. Ibid.,

p.

Le Blanc explique que

seul

U Ami

des

Hommes

de

Mirabeau semble digne des écrits de Hume.

12. Cf. Mossner, op. cit.,

13. Voir, par exemple, le témoignage de Rousseau — après la « que­

p. 228.

relle » — dans le livre 12 des Confessions : « Il (Hume) s’était acquis une grande réputation en France et surtout parmi les Encyclopédistes par ses traités de Commerce et de Politique, et en dernier lieu par son histoire de la Maison Stuart, le seul de ses écrits dont j’avais lu quelque chose dans la traduction de l’Abbé Prévôt » (Œuvres complètes, éd. de la Pléiade, tome I, p. 630). F. M. Watkins (Hume, Theory of Politics, Edinburgh, Nelson, 1952, Introduction, p. VII), G. Gusdorf (Les principes de la

pensée au siècle des Lumières, Paris, Payot, 1971, p. 438) remarquent à juste titre, chacun à sa manière, que les écrits politiques et économiques de Hume ont été l’objet d’une inattention regrettable et que la réputation du philosophe a desservi ou effacé l’importance du penseur politique, la seule, ajouterons-nous, que les contemporains aient pourtant vraiment reconnue.

14. Cité par Hill Burton, op.

cit.} vol.

I,

p.

354, note 2.

15. THN, Introd., G. G.,

1,

p.

307 ;

L.,

p.

59.

16. I&/W. et Abstract, p. 7.

 

17. Cf. THN, G. G.,

1,

p.

552 ;

L.,

p.

366

: « La Nature Humaine est

la seule science de l'homme ; et elle a été jusqu’ici la plus négligée. »

18. E. Halévy, La formation du radicalisme philosophique : La révolu­

tion et la doctrine de l’utilité (1789-1815), Paris, Alcan, 1900, Introduction,

pp. XV, XVI.

19. Cf. THN, G. G., 2, p. 76 ; L., p. 374 : « Les douleurs et les plaisirs

du corps sont la source de nombreuses passions, aussi bien quand ils sont éprouvés que lorsqu’ils sont envisagés par l’esprit ; mais ils surgissent dans l’âme ou dans le corps — usez du mot qui vous plaît — comme des faits originaux, sans aucune pensée ni aucune perception qui les précède. »

20. Notions que nous avons tenté de cerner ailleurs : D. Deleule,

F. Guéry, Le corps productif, Paris, Marne, coll. « Repçres », n° 1, 1972.

21. C’est ainsi que Hume perçoit dans l’abolition des liens féodaux

sous Henry VII, le fondement de la grande révolution politique qui voit naître the middle rank of men (cf. Histoire d’Angleterre, tome IV, pp. 118 sq. et tome VI, pp. 436 sq.), notion essentielle pour la compréhension des Essais.

22. Contingent signifie, pour Hume, ce qui aurait pu ne pas être ou

être autre chose, autrement dit le possible, mais un possible dont l’actua­ lisation n’est pas nécessaire ; dans le champ des matters of fact, « tout ce qui est peut ne pas être. Il n’y a pas de fait dont la négation implique contradiction » (.IHU, G. G., 4, p. 134; L., p. 220). Mais, reconnaître

la contingence d’un fait, cela ne veut pas dire que sa production ne soit pas réglée ni ne corresponde à des mécanismes qu’il appartient justement à l’enquête de déterminer.

20

1. UNE ANTHROPOLOGIE ECONOMIQUE

Hume appartient encore à ce temps où l’économie politique se trouve dépourvue de toute réelle autonomie, c’est-à-dire de toute signification et de toute résonance en dehors d’un champ qu’il faudra bien appeler, dans le meilleur des cas, philosophique. Mais en ces temps d’élaboration, hors les philosophes et les médecins, la discipline concerne surtout les jurisconsultes, les robins, ou — tout simplement — les hommes d’affaires en mal de recettes de gouvernement au profit des intérêts servis en toute — ou sans — loyauté. Recettes, recommandations au Prince, c’est bien dans ce style que jaillit l’économie politique ; l’intro­ ducteur de l’expression — Montchrestien — ne conçoit guère sa tâche selon un registre autre que celui, à la fois simple et alambiqué, du « conseil » : le conseilleur — non payeur — accepte sans vergogne la mission qui lui est échue et qui trace délicatement sa route depuis la polie invective jusqu’à la grogne astucieusement contenue. Au fond, le Prince est un enfant, et sa cité requiert le concours du déjà-spécialiste, entendons le toujours- intéressé. On est en droit de trouver dans l’économie politique naissante, et singulièrement dans tout ce qui se regroupe a pos­ teriori sous le sigle général de « mercantilisme », l’idée d’un échange de service 1 : certes tout s’énonce au nom de l’intérêt supérieur de l’Etat ; mais derrière l’énonciation, parfois l’inter­ pellation, émerge déjà la question de savoir pour qui gouverne le Prince. A l’irrésistible ascension du marchand comme intermé­ diaire2, comme médiateur pratique, correspond — hors même le bouleversement idéologique qui accompagne le processus — la constitution d’un nouveau discours qu’il faudra bien percevoir à son tour dans son statut d’intermédiaire entre le pouvoir et son action, entre la personne du prince et les intérêts à servir, quand bien même l’intérêt particulier serait pour lors confondu avec l’intérêt général. C’est dire que l’économie réaffirme à sa manière et d’un même élan que l’exercice du pouvoir ne va pas sans la possession d’un certain savoir (fût-il exprimé sur le mode pragmatique, cynique, sceptique, universaliste ou simplement technique) et que ce savoir (quelles que soient les modalités

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qui en surplombent l'efficace) est d'abord et avant tout un savoir faire, moins écouté dans ses principes que jugé à ses résultats. L ’économie politique comme discours du corps productif postule d’emblée le développement de ce corps comme facteur fondamental de la santé du corps social ; son discours est donc essentielle­ ment médical, et pas seulement dans la métaphore. Dans sa volonté de construire analogiquement le corps social sur le modèle du corps biologique avec un souci du détail qui parfois confine à la manie, le discours de l’économie politique réitère à sa manière le discours de F « économie animale » : l’une des garanties de la santé de la machine corporelle sera la pratique d’une hygiène fondée essentiellement sur la sobriété, la tempérance, la frugalité (entendue non point comme ascé­ tisme, mais comme satisfaction prioritaire et sans excès des besoins élémentaires) ; seule une telle pratique permet de faire échec à l’indolence, dont l’aboutissement est la léthargie, et donc de préserver et même susciter l’activité toute tendue, comme le note l’abbé de Saint-Pierre dans ses Observations sur la sobriété (1735) vers « une vie plus laborieuse pour l’utilité de sa famille, de ses amis et de sa patrie, et, par conséquent, plus bienfai­ sante et plus digne du paradis » 3. L ’irruption de la notion de productivité dans l’économie animale trouve sa place réservée dans la constitution d’une anthropologie générale fondée sur l’activité et, en dernière instance, sur la nécessité de la conser­ vation de soi ; c’est cette anthropologie qui fournit leurs notions communes à l’économie animale et à l’économie politique. La bonne santé du corps social requiert ainsi, au niveau du partage des classes qui le composent, le développement de l’activité (ou industrie) et l’exercice de la frugalité, inséparable du travail et de l’esprit d’épargne. Sans nul doute, à l’inverse de ce qui se produira généralement au xixe siècle, l’attitude de l’économiste relève moins d’une volonté de diagnostic nécessitée par une situation de crise que de la mise en œuvre d’une nomenclature analytique destinée à appréhender les conditions du maintien de la santé du corps social et, le cas échéant, les possibilités de son amélioration permanente ; l’hygiène s’y trouve en quelque manière précéder la pathologie. De la même façon, Le Bègue de Presle écrit en tête de Le Conservateur de la santé (1763) : « la médecine n’est pas seulement l’art de guérir les maladies, elle est aussi l’art de conserver l’homme en bonne santé, de retarder les infirmités de la vieillesse et de prolonger la vie » 4. Dès lors, oisiveté, indo­ lence, intempérance peuvent être considérés comme vices privés et vices sociaux parce qu’ils mettent en danger la santé du corps

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individuel comme celle du corps social ; mais il suffit que soit déployé dans toute son ampleur le besoin d’action qui carac­ térise la nature humaine pour que, convenablement canalisée, l’activité industrieuse développe ses potentialités dans tous les secteurs de la vie sociale. La conservation de la santé du corps social passe par la nécessaire promotion du corps productif.

En 1752, paraissent à Edimbourg les Political Discourses, le seul de ses ouvrages qui, suivant les propos mêmes de Hume, « ait réussi dès la première publication. Il fut bien accueilli à l’étranger et dans mon pays » 5. Véritable consolation pour le malheureux auteur du Traité de la nature humaine « tombé mort-né des presses » 6. Le titre même de Political Discourses indique assez que, dans l’esprit du philosophe, l’économie est l’un des aspects de la politique considérée comme système général des relations sociales7, que son autonomie est forcément problé matique non seulement par rapport à l’ensemble des disciplines qui constituent la « science de l’homme », mais même vis-à-vis de l’une des branches de cette science — la Politique — à laquelle, de fait, elle est intégrée. Il apparaît donc que les textes écono­ miques de Hume ne forment que difficilement un corpus séparé dont pourrait aisément s’emparer la technique économique ; le voisinage dans la même publication d’essais plus spécifiquement économiques et d’essais plus spécifiquement politiques, l’im­ possibilité d’assigner à l’objet une particularité in situ, ainsi que l’esprit d’ensemble qui anime le projet laisseraient plutôt suppo­ ser que cette économie politique présentée à travers quelques textes précis serait plus convenablement désignée comme poli­ tique économique. Outre cette situation épistémologique de la discipline, on peut encore insister sur la dépendance directe de l’économie par rapport à ce que Hume appelle Y « anatomie de la nature humaine » 8 et l’anthropologie qui en découle, à titre de fondement de la science de l’homme9. C ’est ce dernier point qu’il convient à présent de développer afin de préciser la posi­ tion de Hume, c’est-à-dire tout à la fois son inscription dans une certaine tradition et l’originalité de la direction dans laquelle il s’engage.

23

B onheur

et

travail.

Les fondements de l'anthropologie économique de Hume sem­ blent ériger dès le départ une apparente incompatibilité entre les composantes du « bonheur humain » et les « causes » (entendues au double sens de facteurs et de fins) du travail. Bonheur et tra­ vail s'organisent en effet autour de deux notions communes et d'une notion excédentaire : les trois éléments dont se com­ pose le bonheur humain sont l’action, le plaisir et l'indolence 10. Ne prétendant pas à l’originalité, Hume prend d’ailleurs soin de préciser qu'il s’agit là d' « idées généralement reçues » ; et, de fait, point n’est besoin de se livrer à une enquête fastidieuse pour discerner derrière ces trois notions — avec la possibilité réservée d'un dosage plus ou moins subtil — l'ébauche d'une typo­ logie à laquelle Hume lui-même s’est arrêté un moment ü. En ce qui concerne les « causes » du travail, la notion excédentaire est celle d'indolence, sur laquelle nous reviendrons plus en détail ; qu'il nous suffise pour l'instant de signaler que Hume distingue entre une indolence que l'on pourrait qualifier de légi­ time et qui se confond avec le repos bien mérité, requise, au même titre que le sommeil, comme une « concession à la faiblesse de la nature humaine », et l'indolence comme mode de vie qui finit par paralyser toute possibilité d'action ; c’est évidemment en ce dernier sens que l’indolence — élément possible du bonheur individuel — constitue un obstacle au développement de l'indus- try. Au premier sens, l'indolence entre plutôt dans le système général de la récupération de la force de travail et de la capacité de jouissance ; si elle s'intégre aux éléments composant le bonheur individuel, c'est au titre d'une nécessité quasi physiologique, parce que la nature humaine « ne peut supporter un cours ininterrompu d'occupation ou de plaisir » et que l’élan spontané qui caractérise ce que Hume appelle la « marche alerte de l'esprit » doit requérir, tant dans l'accomplissement de la tâche que dans l'exercice du plaisir, l'aménagement d' « intervalles de repos » dont le caractère agréable est très exactement mesuré à leur efficacité ; au-delà apparaissent la « langueur » et la « léthar­ gie », c’est-à-dire les prémices d'une pathologie qui réduisent à néant l'agrément de l'indolence légitime. Il apparaît ainsi que l'indolence — même légitime — n'entre dans la composition du bonheur individuel que sous une forme négative et que les deux éléments fondamentaux du travail comme du bonheur sont l'action et le plaisir ; l'incompatibilité est donc plus apparente que réelle. Le plaisir lui-même doit, semble-t-il, être considéré d'un double point de vue : tantôt comme satisfaction apportée aux passions

24

par l'entremise de la consommation sous toutes ses formes (le plaisir a alors quelque chose à voir avec le luxe), tantôt comme pratique effective liée à la volonté de promotion des relations sociales (plaisirs de l’ambition, de l’étude, de la conversation par exemple, qui ont quelque chose à voir avec la notion de refi- nement) ; la réduction du premier type de plaisir à un point de vue égoïste, et du second à un point de vue altruiste, serait sans doute bien forcée ; du moins peut-on considérer le premier type de plaisir comme récompense (dans les limites, selon Hume, d’une modération souhaitée) de l’activité, et le second type comme une forme d'activité, inséparable à certains égards de l'activité indus­ trieuse 12, mais issue d'une source dont la plasticité est soulignée en ces termes :

« Ce que l’esprit humain demande, ce qu’il implore de la façon la plus constante et la plus insatiable, c’est d’exercer ses facultés, d’en trouver un emploi quelconque ; et ce désir semble être le fondement de la plupart de nos passions et de nos recherches. Privez un homme de toute affaire et de toute occupation sérieuse, il court sans repos d’un amusement à un autre ; et le poids, l’oppression qu'il ressent de l’oisiveté, est si grand qu’il oublie la ruine dont il est menacé par ses dépenses exagérées. Donnez-lui un moyen plus inoffensif d’occuper son esprit ou son corps, il est satisfait et n’éprouve plus cette soif insatiable de plaisir. Mais si vous lui avez procuré un emploi lucratif, surtout si le profit suit chaque manifestation particulière d’activité, le gain se présente si souvent à ses yeux que, par degrés, il se pas­ sionne pour cet enrichissement et finit par ne pas connaître de plus grand plaisir que de voir sa fortune s’augmenter chaque jour » 13.

Certes ce texte cherche à rendre raison de l’esprit d'économie qui caractérise les professions commerciales et qui fait que le nombre des avares, à l'encontre de ce qui se passe chez les pro­ priétaires fonciers, excède chez les marchands celui des prodigues ; mais sa portée est aussi plus générale : ce qui est ici décrit n'est autre que la présence dans la nature humaine de ce qu'on pourrait appeler une passion-mère susceptible de se manifester dans les directions les plus diverses, une sorte d'impulsion fondamentale capable de se fixer sur des objets variables. Cette fuite de la soli­ tude est décrite par Hume dans le Traité avec des accents presque pascaliens :

«

Ceux qui prennent plaisir à déclamer contre la nature humaine

ont observé que l’homme est parfaitement incapable de se soutenir lui-même et que, si vous relâchez toutes les prises qu’il a sur des objets extérieurs, il sombre dans la mélancolie et le désespoir le plus profonds. C’est de là, disent-ils, que procède cette recherche continuelle du divertissement, au jeu, à la chasse, dans les affaires, où nous

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tentons de nous oublier nous-mêmes et d'éveiller notre humeur de la torpeur où elle tombe, quand elle n'est pas soutenue par une émotion active et vive. Cette manière de penser, j'y souscris en ce que j’avoue l'impuissance de l'esprit à se procurer de lui-même son propre diver­ tissement ; l'esprit cherche naturellement des objets étrangers capables de produire une vive sensation et d'animer l ’humeur » 14.

Hume confère ainsi à l'activité (quel qu'en soit le champ) une place prioritaire ; il s'agit encore à ce niveau de l'action pour l'action, d'une activité dépourvue de finalité pratique immédiate, dont l'unique signification •— quelle que soit l'orientation choi­ sie — est d'échapper à l'angoisse de la solitude ; le partage qui s'opère concerne au premier chef la survie de l'individu : d'un côté la mort, et tout ce qui symptomatiquement ou symbolique­ ment s'en rapproche (léthargie, mélancolie, tranquillité parfaite et repos absolu 15), de l'autre côté la vie, et tout ce qui allègrement l’exprime (« marche alerte de l'esprit », « liveliness », « vivid- ness »). Si le vivant est d'abord un être passionnel, la passion première, celle qui circule à travers toutes les passions parti­ culières, est bien puissance d'activité ; de ce débat, la raison, le calcul sont absents en tant que points de départ ; tout au plus peuvent-ils intervenir comme moyens dans des proportions que nous aurons à déterminer ; la position générale n’en demeure pas moins claire :

« La raison, qui est froide et désintéressée, n’est pas un motif pour

l ’action ; elle dirige seulement l’impulsion venue de l ’appétit et de l'inclination, en nous montrant les moyens d'atteindre le bonheur ou

d'éviter le malheur » 16.

L'activité se confond donc avec la passion de vivre, au sens plein du terme. L'activité, dans son extension indéterminée, est la passion de la vie elle-même ; en elle se fondent action et plaisir :

« La vie humaine est une scène si fastidieuse et les hommes sont

en général d'un caractère si indolent que tout ce qui les amuse, même s'il s'agit d'un passion mêlée de douleur, leur donne dans l'ensemble

un plaisir sensible » 17.

La réflexion de Hume s’inscrit évidemment dans le cadre de l'une des préoccupations majeures du siècle, que R. Mauzi a cru pouvoir décrire sous la forme d'une antinomie entre mouvement et repos ; l'un des textes qui traduisent le mieux cet état d'esprit est peut-être celui des Variétés littéraires d'Arnaud et Suard :

« Le besoin d ’un sentiment vif de l'existence est balancé chez

l ’homme par une autre disposition, qui lui est commune avec tous les

du

autres

êtres

sensibles, la paresse ou l'amour

du repos

L'amour

26

repos et le désir d'exister vivement sont deux besoins contradictoires qui influent l’un sur l'autre et se modifient » 18.

De Voltaire à l'Encyclopédie (article « Bonheur »), en passant par Bernardin de Saint-Pierre, Montesquieu, Morelly, Trublet, Vauvenargues et quelques autres, la solution de l'antinomie inclut, dans le sillage de Pascal, mais le plus souvent dans un renver­ sement de l'argumentation, la promotion de l'activité en général19 et la limitation du repos à la récompense méritée, à l’intervalle récupérateur et à l'équilibre vital ; pour que le repos cesse d'être le terme d'une irréductible alternative, il faut que repos et inac­ tion se séparent et que le repos lui-même, telle l’oisiveté des anciens, rejoigne la disponibilité et la calme occupation pour­ voyeuse de paix et de contentement.

L a

matrice

passio nnelle.

C'est dans le Traité (livre II, 3e partie, section X) que Hume, pour la première fois et de la manière la plus complète, met en place le modèle général de ce que nous avons appelé la passion- mère et qui est destiné à révéler la nécessité de l'action. Il est question dans cette section d'une passion d'un genre particulier, si particulier même qu'il justifie un développement spécifique mais non secondaire puisque Hume place l'analyse à la fin du livre II, non pas pour réparer un regrettable oubli, mais pour en accentuer tout le relief. Cette passion reçoit un double nom —- curiosité et amour de la vérité — qui correspond à deux pers­ pectives possibles sur l’objet : un élan aveugle et un projet finalisé. Il semble bien tout d’abord que le caractère agréable de la vérité vienne essentiellement de l’exercice même de la recherche (ce que Hume appelle les « aptitudes employées à l’inventer et à la découvrir ») ainsi que de l'effort mis en œuvre dans la tâche que l’on s'est assignée : « ce qui est aisé et mani­

feste n'est jamais estimé » 20 ; mais il apparaît aussi que la gratuité de la curiosité actualisée ne suffit pas à procurer au sujet toute la jouissance souhaitée, qu’il faut encore faire inter­ venir à un degré ou à un autre le critère de l’utilité qui restaure, par l'intervention de la sympathie, la finalité sociale de l'action21.

Y aurait-il contradiction entre les deux composantes de la pas­

sion ? Il est, en fait, nécessaire, pour rendre clair le propos de Hume, d'installer une distinction entre l'essence et l’intensité :

« le plaisir de l’étude consiste essentiellement dans l’acte de l’esprit

et

dans l’exercice de la sagacité et de l'entendement pour découvrir

ou

comprendre une vérité » 22.

27

C'est donc dans l'activité elle-même, dans son libre déploie­ ment, dans son effort poursuivi, que s'actualise la passion de la curiosité ; et la gratification qui l’accompagne se nourrit de l'exercice même, indépendamment de la fin poursuivie. Toutefois, l'utilité intervient au titre de l'importance de la question étudiée :

« S'il faut que la vérité soit importante pour satisfaire le plaisir, ce n'est pas que cette importance apporte à notre contentement une addition considérable, c’est uniquement parce qu’elle est, en quelque mesure, nécessaire pour fixer notre attention » 23.

En d'autres termes, l'amour de la vérité peut subir — sans que soit remis en question son caractère essentiel — quelque variation dans son intensité en fonction du degré d'utilité de la vérité recherchée ; ce qui signifie bien sûr que la finalisation parti­ culière de l’action peut apporter éventuellement un surcroît de plaisir, mais surtout que l'action elle-même — c'est-à-dire l’essen­ tiel — a besoin de cette fin pour se sustenter. La finalisation de l'action renforce donc l'élan de la recherche, l'intensité confirme l'essence, l'utilité fortifie l'activité. On peut déjà soupçonner que le goût de l'action pour l'action, motivé dans la nature humaine par la nécessité d'échapper à l'emprise de la solitude, soumis aussi dans sa plasticité même à la diversité des objets sur lesquels il est susceptible de se fixer, est voué à accroître son caractère essentiel en fonction du degré d'utilité de la fin poursuivie ; la cécité de l'effort qui trouverait sa récompense en lui-même doit, en conséquence, fermement s'appuyer sur l'ouver­ ture d'une fin spécifique, hiérarchisée suivant le critère de l'uti­ lité ; le passage à la vision, roboratif pour l'effort lui-même, inscrit l'action directement dans le champ social. Cette inscription est confirmée — dans le cadre de l'élaboration du modèle général — par la promotion d'une troisième notion qui vient compléter la panoplie de l'effort et de l'utilité :

« Mais, outre l'action de l'esprit, qui est le principe fondamental du plaisir, il faut également un certain degré de réussite dans la possession de la fin poursuivie ou dans la découverte de la vérité cherchée » 24.

L'irruption de la notion de réussite vient ainsi interdire toute velléité de confusion entre l'action pour l'action et la conduite d'échec. De même que la finalité utilitaire anime l'effort en lui fixant un but, de même la volonté de réussite permet, tout en évitant le découragement, de soutenir continûment l'effort, sans que soit pour autant entamée l’essence même du phénomène qui réside dans la jouissance de l'action. C'est, pour Hume, l’occasion d'une « remarque générale » :

28

« quand l ’esprit poursuit une fin passionnément, même si cette

passion dérive originellement non de la fin, mais uniquement de I:action et de la poursuite, pourtant le cours naturel des affections nous conduit à nous préoccuper de la fin elle-même et nous souffrons

de toute déconvenue que nous éprouvons à la poursuivre » 25.

Si l'utilité intervient en tant que soutien de l'imagination, il en résulte qu'elle n'est pas cause fondamentale de l’action, mais seulement, pour ainsi dire, motivation additive ; c’est tou­ tefois cette motivation qui exige que l’effort soit récompensé, non seulement par son seul exercice, mais encore par la pers­ pective de la réussite dans la tâche accomplie. Tout se passe donc comme si la réussite constituait la véritable finalité de l’action entreprise, alors qu’elle ne relève — en droit — que du seul bénéfice secondaire. Mais l'effet produit sur le sujet est à ce prix :

derrière la fuite quasi métaphysique de la solitude, aveugle en son principe, se profile — à travers les mécanismes naturels de la machine humaine — l'heureuse nécessité d’une fixation de l'impulsion, appuyée sur l’importance de l'objectif et liée à la volonté de réussite. On assiste ainsi à la particularisation de l'effort, primitivement refermé sur lui-même, et dont le goût s’accroît désormais en fonction du but assigné. L ’intensité confirme l’essence, mais l'essence est nulle sans l'intensité. A cet égard, la comparaison de la passion de la philosophie avec celle de la chasse et celle du jeu est particulièrement éclairante :

« Evidemment, le plaisir de la chasse consiste dans l’action de

l’esprit et du corps ; dans le mouvement, l’attention, la difficulté et l’incertitude. Evidemment aussi, ces actions doivent s’accompagner

d’une idée d ’utilité pour avoir un effet sur nous (

l'utilité, ou l’importance, ne cause pas d’elle-même une passion réelle,

elle est seulement nécessaire pour soutenir l’imagination (

rendre plus complet le parallèle entre la chasse et la philosophie, nous

pouvons observer que, bien que, dans les deux cas, nous puissions mépriser en elle-même la fin de notre action, pourtant, dans le feu de l’action, nous acquérons une telle attention pour cette fin, que tout désappointement nous contrarie grandement et que nous sommes fâchés de perdre notre gibier ou de tomber dans l'erreur en raison­

nant

intérêt, puisque beaucoup de gens délaissent un gain assuré pour s’adonner à cette occupation ; et il ne provient pas du seul jeu puisque les mêmes personnes n'éprouvent aucune satisfaction à jouer pour rien ; il procède de l'union de ces deux causes, bien que, séparément, celles-ci n’aient aucun effet. Il en est ici comme dans certaines prépa­ rations chimiques où le mélange de deux liquides clairs et transparents

en produit un troisième, qui est opaque et coloré » 26.

)

Ici certainement

)

Pour

(

)

On a remarqué que le plaisir du jeu ne naît pas du seul

Quoique l’essence soit première par légitime définition, il est

requis que l'intensité

assume

son rôle

sans

équivoque possible.

29

La séparation causale annule tout effet ; seule la jonction de l’essence et de l’intensité est susceptible d’amener un effet résul­ tant, de telle manière que l’effet produit puisse, sans sortilège, réaliser chimiquement la solution synthétique. L ’exercice de la chasse, par exemple, renvoie à deux types d’attitudes complé­ mentaires : 1. le chasseur préfère tirer perdrix et faisans plutôt que corbeaux et pies, en raison de l’intérêt gastronomique des premiers27; l’utilité, ici, vient en soutien de l’effort; 2. le chasseur est homme actif, puisqu’il dédaigne la facile acquisition de l’animal domestique et se met en quête de la proie « qui se cache à ses recherches, se dérobe à ses poursuites ou se défend contre ses coups » 28 ; l’effort dans la recherche va à l’encontre de l’immédiate utilité. La solution synthétique implique donc que l’utilité ainsi envisagée se distingue nettement de la facilité ; le renforcement de la passion par l’utilité exige que la tâche pro­ jetée soit accomplie dans le cadre d’une certaine difficulté ; en d’autres termes, le plaisir facile, obtenu sans effort, s’épuise lui- même rapidement ; seul le plaisir liée à l’activité est apte à durer, sous la double forme du plaisir de l’activité elle-même et du plaisir comme résultat, légitime récompense de l’effort cou­ ronné de succès. C’est ce qu’indique assez nettement l’Essai sur le Sceptique qui s’inscrit en complément du texte du Traité cité ci-dessus :

« nous pouvons porter en pleine certitude l’affirmation générale

qu’une vie de plaisirs ne peut se soutenir aussi longtemps qu’une vie de travail et qu’elle est beaucoup plus sujette à la satiété et au dégoût. Les divertissements les plus durables comportent tous quelque mélange d ’application et d ’attention ; tels sont le jeu et la chasse. Et, en général, les affaires et l’action remplissent tous les loisirs consi­ dérables de la vie humaine » 29.

Il s’agit là d ’une « affirmation générale » qui appelle en contre­ point une remarque complémentaire et l’installation d’une ques­ tion fondamentale. La remarque complémentaire constitue en elle-même une réserve nécessaire sur le genre de vie souhaitable pour l’espèce humaine ; elle est énoncée avec clarté dans le cadre des réflexions préliminaires sur les deux formes princi­ pales de philosophie et sur la construction de leur objet (l’homme comme être actif/l’homme comme être raisonnable) dans la section I de YEnquête sur Ventendement humain :

« L ’homme est aussi un être actif, et cette disposition, aussi bien

que les diverses nécessités de la vie humaine, le soumet nécessairement aux affaires et aux occupations ; mais l’esprit réclame quelque détente, et il ne peut pas toujours soutenir sa tendance à se préoccuper et à agir. Il semble donc que la nature a désigné un genre mixte de vie

30

comme le plus convenable pour la race humaine, et qu’elle a secrètement averti les hommes de ne permettre à aucune de leurs tendances de les trop entraîner de manière à les rendre incapables de toute autre occupation et de tout autre divertissement » 30.

Hume insiste encore sur le fait que la passion pour la science doive se rapporter directement à V « action » et à la « société » ;

, réserve, il faut le noter, se réfère à un certain type de natura­ lisme au sein duquel opère un anonyme mécanisme (quelque chose de secret, d’aveugle) que Hume prend soin, tout au long de son œuvre, de distinguer de la Providence ou du Dessein, et qui, en dernière instance, doit être rapporté à la survie de l’espèce et de l’individu. A l’actualisation de la passion-mère, doit correspondre sous la forme du loisir ou du repos l’expression combinée du divertissement et de la récupération. C’est cet équilibre vital qui maintient la balance entre la léthargie et l’action débridée. La nécessité de l’action demeure l’impératif ultime diffusé à travers ta recherche intellectuelle, le goût de l’entreprise, les multiples activités sociales et professionnelles, ainsi que les divertissements dont la chasse et le jeu fournissent le paradigme. La question qui dès lors se pose est de savoir pourquoi certaines activités se trouvent privilégiées au détriment d’autres activités. Si le but de l’action est la satisfaction, ressentie dans l’action elle-même ou dans le résultat positif ; si, en conséquence, l’objet de la fixation de l’impulsion fondamentale peut légitimement varier, comment se fait-il que tel ou tel objet puisse sembler acquérir une position prioritaire ou même universelle ? En d’autres termes, comment concilier l’analogie proposée recherche de la vérité/ chasse/jeu avec l’affirmation par ailleurs péremptoirement avan­ cée d’une limitation de la passion de la connaissance au profit d’une universalité de la passion du gain ? Un passage de VEssai sur la naissance et le progrès des arts et des sciences est, à cet égard, révélateur ; voulant rendre compte de la plus grande faci­ lité à expliquer la naissance et le progrès du commerce que la nais­

le savoir est pour

son issue doit être un savoir-faire. Mais la

sance et le progrès du savoir, Hume écrit :

« L’avarice, ou l’âpreté du gain, est une passion universelle agissant en tous lieux et sur toutes les personnes ; mais la curiosité, ou l’amour de la connaissance, a une influence très limitée et requiert la jeunesse, le loisir, l’éducation, le génie et l’exemple, pour pouvoir diriger un être » 31.

Est-ce à dire que Hume trace à sa manière le portrait de la condition du bourgeois définie par la trilogie de l’avoir, du pou­ voir et du valoir ? Le parallélisme dressé entre la richesse et le

31

pouvoir pourrait certes le laisser supposer32. Mais, plus profon­ dément, c’est l’ambiguïté du traitement du phénomène de l’amour du gain qui doit retenir notre attention ; à certains égards, en effet, l’amour du gain apparaît comme une manifestation dérivée de la nécessité de l’action : divertissement parmi d’autres dans la fuite de la solitude, le profit qui suit l’emploi lucratif rencontré au hasard du chemin, loin d’être conaturel à l’homme, ne se fortifie que de la répétition de sa présentation ; la passion pour l ’enrichissement naît ainsi d’une pratique effective inscrite parmi d ’autres possibles dans la plasticité de la passion-mère ; c’est un possible, et non un nécessaire, qui s’actualise dans des conditions déterminées, et trace sa route dans le sillage d’une passion acti­ vée, entraînant, comme diraient certains aujourd’hui, le « renfor­ cement » de la passion elle-même33. L ’important, en l’occurrence, réside ici dans le fait qu’aucune recommandation particulière n’intervient dans cette forme d’actualisation ; Hume, comme tou­ jours, se tient dans le registre du fait et de son constat : s’il en va ainsi dans certaines circonstances, si tel possible s’actualise plutôt que tel autre, c’est sans doute que la pression sociale, l’éducation, les mœurs, assument leur rôle de relatif conditionne­ ment ; mais, du même coup, toute volonté apologétique se trouve déboutée : en vertu d’un mécanisme spécial, mais non fatal, le commerce développe la frugalité, le marchand est en général plus avare que le propriétaire foncier ; ainsi en va-t-il de l ’histoire qui, sans point d ’arrêt, n’a pas à comptabiliser la somme des impulsions de ses acteurs ; l’histoire, théâtre de certaines pas­ sions dominantes variables suivant les lieux et les époques, tout à la fois répétitive et innovatrice, innovatrice dans la répétition même, ne peut que susciter le constat ; la leçon lui échappe de toute façon34. La sorte de relativisme dont Hume fait ici, comme souvent, profession, doit cependant être complétée par la juste évaluation du pouvoir de l’argent qui, tout en marquant l’am­ biguïté du phénomène considéré, permet toutefois d’en mieux dessiner les contours. Pour Hume, l’argent n’est qu’un « instru­ ment » dans les échanges, la « représentation du travail et des marchandises » 35 ; il a « surtout une valeur fictive » 36 :

« L ’argent est une richesse, non pas en tant que métal doué de certaines qualités de solidité, de poids et de fusibilité, mais seulement en tant qu’il a rapport aux plaisirs et commodités de la vie » 37.

Commodités de la vie : c’est-à-dire relations avec autrui ; la réputation, l’amour de la renommée sont constitutives de cette forme de plaisir38. La contre-épreuve en réside dans le fait que le billet d’un banquier ruiné ou de l’or sur une île déserte, n’étant

32

pas directement échangeables, n’entraînent aucune satisfaction par­ ticulière39. Ainsi apparaît l’idée que le fétichisme de l’or et de l’argent est dépourvu d’auto-suffisance ; par-delà une polémique toujours possible avec le bullionisme déjà historiquement dépassé, se profile à l’horizon un combat engagé avec certaines théories toujours actuelles de la monnaie-marchandise40 et la volonté en revanche affirmée de lier la richesse à la propriété :

«

Noue devons considérer la richesse comme le pouvoir d ’acquérir

la propriété de ce qui nous plaît ; c’est seulement par cette considé­

ration qu’elle a une influence sur les passions » 41.

Dès lors, la passion du gain se greffe sur un pouvoir, cause immédiate d’un plaisir. Que la fortune soit ou non dépensée (c’est bien là ce qui distingue le prodigue de l’avare), sa seule finalité est l’acquisition, donc la possession possible ou réelle et le plaisir qu’elle procure :

«

L ’essence

même

de

la

richesse

consiste

dans

le

pouvoir

de

se

procurer les plaisirs et les commodités de la vie. L ’essence même de ce pouvoir consiste dans la probabilité de son exercice et dans ce qu’il nous pousse a anticiper, par un raisonnement vrai ou faux, l’exis­ tence effective du plaisir. L ’anticipation du plaisir est, en elle-même, un plaisir très considérable ; puisque la cause est un bien ou une pro­ priété dont nous jouissions et qui, par là, est relié à nous, nous voyons ici toutes les parties du précédent système très exactement et très

distinctement découvertes devant nous » 42.

Sans doute Hume a-t-il l’ambition, dans ce contexte, de repérer sur un point précis le fonctionnement du mécanisme de l’associa­ tion, comme il le fait par ailleurs lorsqu’il analyse le phénomène de la propriété43 ; mais, de manière plus générale, il apparaît que l’effort vers la réussite de l’action canalise l’énergie du sujet ; la passion du gain n’est pas aveugle : sa finalité s’inscrit en dehors d’elle-même, dans l’acquisition, imaginaire ou réelle, d’une propriété ; 1’ « anticipation » du plaisir anime l’action, mais le but final demeure la réussite de l’action, c’est-à-dire la possession. Le projet même d’une science de l’homme conçue dans la pers­ pective opératoire d’une finalité pratique trouve son fondement ultime dans l’installation d’une anthropologie élaborée d’un point de vue pragmatique ; si la science de l’homme est d’emblée définie comme étant la nature humaine elle-même44, il convient de préciser que cette nature humaine est elle-même savoir-faire spontané, que par des chemins énigmatiques et toujours surpre­ nants, s’établit entre elle et la nature en général une relative harmonie45 ; faire savoir les mécanismes de ce savoir-faire, c’est bien là, d’une certaine façon, toute l’ambition de Hume. Certes,

33

le pouvoir et son existence sont, d un point de vue strictement philosophique, parfaitement inséparables46, mais « la philo­ sophie de nos passions », pour reprendre l’expression de Hume, n’en juge pas forcément ainsi :

« beaucoup de choses agissent sur elles au moyen de l ’idée et de la supposition d ’un pouvoir indépendamment de son exercice actuel. Nous éprouvons un plaisir quand nous acquérons la capacité de procurer un plaisir, et un déplaisir quand autrui acquiert le pouvoir de causer une douleur » 47.

Le possible a donc droit de cité dans la vie passionnelle de l’homme. C ’est seulement à cette condition que l’on peut affirmer l’universalité de la passion (du gain) et par ailleurs réduire cette même passion à un simple possible lié à une pratique effective,. L ’intervention du possible s’effectue en effet à deux niveaux :

au niveau le plus général, il n’est pas nécessaire que la posses­ sion soit actuelle pour que le plaisir qui en découle — ne serait-ce que sous la forme d’une anticipation — vienne à disparaître ; on a vu que la portée polémique de l’argumentation engageait la dénonciation de la confusion entre l’argent et la richesse ; l’ava­ rice, dès lors, c’est-à-dire le fétichisme du métal jaune ou blanc, n’est qu’une illusion ; l’avare, le thésauriseur, n’est, malgré les apparences, qu’un propriétaire perverti :

« Un avare reçoit un plaisir de son argent ; c’est-à-dire du pouvoir que celui-ci lui confère de se procurer tous les plaisirs et toutes les commodités de la vie, bien qu’il sache qu’il a joui de ses richesses pendant quarante ans, sans jamais en jouir effectivement ; et que, par suite, il ne puisse conclure, par aucun raisonnement d ’aucune espèce, que l ’existence réelle de ces plaisirs soit plus proche que s’il était complètement dépouillé de ses biens » 48.

Dans ce cas, l’universalité de la passion est précisément confir­ mée par le fait que le plaisir de la possession possible en est l’une des composantes, sans que soit hypothéquée pour autant l’actuali­ sation de l’acquisition. Mais, d ’un autre côté, la passion du gain n’est qu’une des destinées possibles de la passion-mère ; tout laisserait croire que, renforcée dès lors qu’elle est actualisée, sa mise en œuvre n’est cependant nullement fatale, que d ’autres chemins sont réservés pour la nécessité de l’action. On pourrait supposer qu’il y a là une de ces multiples contradictions que, bien souvent, les commentateurs de Hume se sont plu à souligner.

En fait,

la matrice passionnelle engendre des passions calmes et vio­ lentes ; toutes, cependant, sont effectives, et ce n’est que par la lutte engagée entre les différents intérêts en présence, en fonc­

le possible ici n’exclut pas la réalité de la passion ;

tion des caractères individuels et sociaux essentiellement chan­ geants et inconstants, que le triomphe de telle ou telle passion sur telle ou telle autre prend toute son ampleur. En d’autres ter­ mes, l’universalité de la passion se réfère, en ce cas, à la réalité d’une présence au sein de la nature humaine, présence obscure ou claire que l’impact des circonstances extérieures viendra actuali­ ser ; la réalité de la passion n’implique pas en droit sa réalisation, même si le plus souvent ce possible, qui ne demande qu’à s’actuali­ ser, de fait s’actualise sous la forme ambiguë et génératrice d’illu­ sion que nous avons précédemment envisagée.

Passion

contre

passion.

Ainsi s’explique la dominance de telle ou telle passion à telle ou telle période historique : la passion pour le bien public, dominante dans les nations de l’antiquité se révèle, dans les grands Etats modernes, impuissante à « constituer par elle-même un stimulant suffisant pour l’activité industrielle et pour l’entretien de la com­ munauté » 49 sauf à transformer chaque ville en une espèce de camp fortifié, ce qui constitue, bien entendu, une pure hypothèse d’école. Il faut donc substituer à l’inefficacité de ces « principes désintéressés » la dominance d’autres passions appropriées au nouvel état de chose : il sera opportun d’animer les hommes « d’un esprit d’avarice et d’industrie, d’art et de luxe » 50 ; tout le monde y trouvera son compte, les individus comme l’Etat. Hume en conclut logiquement que les souverains n’ont pas à revenir aux « maximes de la politique ancienne » 51. Si donc le possible s’actualise lorsque les circonstances extérieures le requiè­ rent, il est inutile de vouloir tourner à l’envers la roue de l’his­ toire. Outre les conséquences que cela implique pour la conception humienne de l’histoire, il convient d’insister sur le fait que nous atteignons à ce point de l’analyse un des principes fondamentaux de l’anthropologie, principe que l’on peut formuler en ces termes :

seule une passion peut combattre une passion52. L ’énoncé du principe prend place dans le cadre polémique d’une réduction de la fonction de la raison et d’une remise en question de la dichotomie raison/passion. L ’objectif est relative­ ment clair : il s’agit d’établir le rôle instrumental de la raison afin de montrer par la suite que les distinctions morales ne pro­ cèdent pas de la raison53 et qu’en conséquence la morale n’est pas susceptible de démonstration54. La série de déterminations qui affectent la notion de raison suffit à en cerner la fonction : la raison « n’a pas d’influence primitive », elle « ne doit qu’être

l’esclave des passions », son rôle est de les servir et de leur obéir55 ; elle est « impuissante », « inactive » en elle-même, « passive » 56 ; elle est « froide et désintéressée » 57. Série négative

:

ou restrictive qui indique vers un nouveau statut de la raison

 

/

étroitement lié au modèle formel de la scientificité accomplie :

1

les mathématiques, discipline démonstrative par excellence, ne

|

trouvent pas leur fin en elles-mêmes ; leur sens est d’application,

j

et cette application se confond avec l’utilité :

|

« La mécanique est l ’art de régler les mouvements des corps pour

obtenir une fin projetée et réaliser un dessein ; la seule raison qui

nous fait employer l’arithmétique pour fixer les proportions des nombres est que nous pouvons découvrir les proportions de leur influence et de leur opération. Un marchand désire connaître le

montant total de ses comptes avec une personne : pourquoi ? sinon

'

parce qu’il peut apprendre quelle somme aura les mêmes effets, pour payer sa dette et aller au marché, que tous les articles particuliers

\

pris ensemble » 58.

 

La raison, ou la science — puisqu’il arrive à Hume de les confondre explicitement59 — n’a donc pas sa finalité en elle- même ; le rôle instrumental de la raison est établi par l’intermé­ diaire du rôle instrumental de la science dont elle est la faculté reconnue. Mais c’est encore pour Hume se placer sur le terrain d’une certaine tradition ; toute l’analyse de la causalité — parfois considérée comme relevant d’une sorte d ’instinct machinal — vise à mettre en évidence une espèce incongrue de certitude volontiers qualifiée de « morale » échappant à l’emprise de l’intuition et de la démonstration, mais profondément inscrite dans la nécessité

f

vitale elle-même pour autant que plaisir et douleur en sont les premiers signes révélateurs. De là proviennent l’aversion ou

:

l’inclination pour l’objet, émotions qui, par le jeu des règles d’association, s’étendent aux causes et aux effets manifestés par la raison et l’expérience. L ’intérêt accordé à l’action causale ou effective de l’objet est proportionnel à la proximité du sujet ; en d’autres termes, si la découverte de la connexion appartient à ce qu’on appelle ordinairement la raison, la production de la connexion lui est parfaitement étrangère 60. La passion dite « dérai­ sonnable » sera, dès lors, appréhendée en fonction de deux cri­ tères : ou bien l’objet projeté est imaginaire, ou bien la passion

/ choisit des moyens impropres pour atteindre sa fin. C’est ce second aspect qui doit retenir notre attention :

moyens

insuffisants pour obtenir la fin projetée et que nous nous trompons dans notre jugement sur les causes et les effets » 61.

«

quand,

pour

éveiller

une

passion,

nous

choisissons

des

Ln difficulté de gouverner trouve place dans un écart entre l opportunité d’animer les hommes de certaines passions confor­ mes mi but que l’on s’est assigné (par exemple, un « esprit d’ava-

«ic c-

k %hommes comme on les trouve :

et. d’industrie, d’art et de luxe ») et la nécessité de prendre

Les souverains doivent prendre les hommes comme ils les {h mivent, ils ne peuvent prétendre introduire des changements violents «km*; leuu principes et dans leurs façons de penser. Il faut une longue période de temps et des circonstances et des accidents divers, pour j»induire ces grandes révolutions qui modifient si complètement la Lut des affaires humaines. De plus, moins l’ensemble des principes pir lesquels s’appuie une société particulière est naturel, plus le irgjiLueur rencontrera de difficultés à les instaurer et à les cultiver. Sa itiriHeure politique consiste à se plier à la tendance ordinaire des hommes et à leur procurer toutes les améliorations dont ils sont m';reptibles » 62.

C’est dans cet écart, qui peut se transformer en déchirement, que s’introduit la possibilité de l’erreur d’appréciation dans la conduite des affaires : soit que l’on veuille forcer les peuples à ic‘venir aux « maximes de la politique ancienne », soit que l’on therche à accroître la puissance de l’Etat au détriment du bonheur des sujets, soit que l’on désire d’une manière ou d’une antre forcer le cours de l’histoire. Toutes les attaques lancées par Hume contre la politique mercantiliste reviennent à dénoncer ~~ nous aurons l’occasion d’y revenir — une erreur d’aiguillage des passions. La raison, redéfinie comme passion calm e63, assume son rôle instrumental dans l’évaluation réaliste de la situation donnée : la possibilité de la réforme des mesures politiques ou economiques est suspendue à une nouvelle orientation des pas­ sions existantes ou à la mise en lumière d’une dominance passion­ nelle ; dès lors le conflit entre raison et passion se vide de toute substance :

« Puisqu’une passion ne peut jamais, en aucun sens, être appelée déraisonnable sinon quand elle se fonde sur une supposition erronée ou quand elle choisit des moyens impropres à atteindre la fin projetée, il est impossible que la raison et la passion puissent jamais s’opposer Tune à l’autre et se disputer le commandement de la volonté et des actes. Au moment même où nous percevons l’erreur d’une supposi­ tion ou l’insuffisance de certains moyens, nos passions cèdent à notre

Je peux vouloir accomplir certaines

actions comme moyens d’obtenir un bien désiré ; mais, comme ma volonté de ces actions est seulement secondaire et qu’elle se fonde sur

la supposition que ces actions sont causes de l’effet projeté, dès que je découvre l’erreur de cette supposition, ces actions me deviennent indifférentes » 64.

raison sans aucune opposition (

)

« Impuissante », « inactive », « passive », la raison — au sens traditionnel du terme — ne possède aucune auto-suffisance ; la passion, qui l’anime, la soumet en même temps à son dessein.

A la passion l’activité, la vivacité, la puissance. Si la raison, de

principe législateur, se transforme en instrument opératoire au

service d’une finalité qui lui échappe, la résorption ne s’accompa­ gne pas toutefois, ipso facto, d’une déchéance. On peut toujours montrer que la raison au sens courant du terme, « ce qu’on appelle raison » comme dit Hume, ne peut être évaluée que par la posi­ tion de servitude qu’elle assume vis-à-vis des passions ; mais il s’agit surtout de faire entendre, si pénible soit l’argumentation, que la raison n’est elle-même en tant que telle qu’une modalité

d ’autres termes, le propos terminal de Hume

passionnelle65. En

n’est pas tant de déplacer l’opposition raison/passion dans un registre de relation de moyen à fin que de manifester l’inanité de l’opposition elle-même. L ’opposition, construite par les philoso­

phes, n’a qu’une vertu apologétique : la raison, dans l’absolu ou dans le temps, est vouée au triomphe ; elle est, ou doit être, assomption des forces vitales ; en revanche, le projet de l’anthro­ pologie humienne n’est guère intelligible dans le cadre d’une pure

et simple substitution de la passion à la raison ; montrer que la

passion a le pas sur la raison, d’autres l’ont fait avec autant de

bonheur. La question est bien ailleurs : même si, dans les faits,

la raison semble se mettre au service de la passion, fût-ce sous la

forme d’une ratiocinatio à la Hobbes, en vérité, la raison, en

dehors de l’instrumentalité qui en caractérise en apparence la fonction, demeure inassignable ; son lieu est énigmatique puisque l’expérience n’a sur elle aucune prise. Le véritable substitut de

la raison, dans l’univers de Hume, est la coutume guide de la vie

humaine66, seul principe qui nous permette d’ajuster les moyens aux fins poursuivies et nous évite de sombrer dans l’apraxie67.

La coutume est la condition de possibilité de l’action ; elle cons­ titue la garantie du développement de la matrice passionnelle, quelles que soient les directions dans lesquelles s’engage cette dernière. Il faut prendre au sens strict la formule selon laquelle

la coutume serait « le grand guide de la vie humaine », car elle

signifie que l’exercice de l’existence quotidienne, donc en der­ nière instance la survie de l’individu lui-même, est suspendu à son action. C’est dans ce cadre général que s’inscrit l’instrumen- talité de la raison, telle qu’on l’entend couramment.

La disqualification de la raison en tant que faculté active et productrice s’accompagne chez Hume d’une acceptation de la notion commune de raison telle qu’on l ’utilise dans un contexte non spécifiquement philosophique. Les Essays foisonnent d’allu-

siens à une conduite conforme à la raison plutôt qu’à la passion débridée ; mais, dans ce cas, raison s’oppose moins à passion au sens général du terme qu’à enthousiasme, à fanatisme, à bigoterie, à zèle destructeur, à superstition, bref à toute la panoplie des notions susceptibles de rendre compte dans des directions diver­ ses d’une pathologie sociale dont les ferments sont inscrits dans la nature humaine elle-même. Il apparaît ainsi qu’à défaut du substantif, seul l’adjectif permet de faire le départ entre ce qui est rejeté et ce qui est accepté : la raison, entendue en son sens mathématique ou logique, est le non-lieu de la production des conduites et des comportements ; sa seule efficace est d’ordre instrumental à l’intérieur d’un mécanisme qui lui échappe ; en revanche, la raison comme manière d’être, comme façon de se conduire, confondue avec la passion calme et la modération, n’est qu’une modalité passionnelle dont la tonalité discrète et enjouée a partie liée avec la coutume, les mœurs, voire les préju­ gés. En un mot, au rationnel Hume substitue le raisonnable à l’intérieur de la définition de la raison.

Travail et passion.

Ce déplacement du rôle de la raison permet de saisir, du point de vue qui nous préoccupe, le fondement anthropologique de l’activité économique repéré par Hume dans la rencontre forcée de la nécessité expansive de la matrice passionnelle et de la qualité restrictive de la nature ; cette restriction est double : rareté des biens, faiblesse des moyens mis à la disposition de l’homme ; l’expansivité de la matrice passionnelle repose, de son côté, sur « la quantité infinie de besoins et de nécessités » 68 dont la nature a écrasé l’homme. Généreuse d’un côté, la nature s’est montrée parcimonieuse de l’autre ; l’alliance de cette générosité perverse et de cette parcimonie cruelle culmine dans ce que Hume appelle 1’ « union monstrueuse de la faiblesse et du besoin » 69 dont l’homme serait le malheureux bénéficiaire. Nour­ riture, habitat, vêtement requièrent peine, effort, en un mot tra­ vail. Hume avance deux propositions complémentaires ; dans l’Essai sur le Stoïcien : « tout s’obtient par de l’adresse et du travail » 70 ; dans l’Essai sur le Commerce : « toute chose au monde s’acquiert par le travail ; et nos passions sont les seules causes du travail » 71. La première proposition renvoie au procès de transformation

qui seul est habilité à satisfaire les besoins humains, et tout d’abord la subsistance et la protection qui garantissent la survie de l’individu :

«

quand la nature fournit les matérieux, ceux-ci sont encore gros­

intel­

siers

ligente, les

à la commodité de l ’homme » 72.

et

imparfaits ;

il

faut

et les

que

l ’industrie,

toujours

active

et

dégrossisse

affine pour les

approprier

à l’usage

et

Art

et industrie

rencontrent

leur

origine

dans

la

nécessité73

et leur point d’application dans la matière brute transformable en bien de consommation : « si la nature a été parcimonieuse dans ses dons et dans sa dot, il faut plus d’art pour compenser ses défauts » 74. A la différence du monde animal qui, soit par déve­ loppement interne des capacités propres à satisfaire les besoins, soit par limitation des besoins eux-mêmes, réalise une relative adé­ quation entre les moyens et les nécessités ressenties, le monde humain se caractérise par un profond déséquilibre naturel entre les aspirations et les moyens d’y pourvoir. Dire, comme l’avance la seconde proposition, que « nos passions sont les seules causes du travail », c’est renvoyer à un double processus : d’une part les passions directes (désir, aversion, chagrin, joie, espoir, crainte, désespoir, sécurité) naissent immédiatement du bien et du mal, du plaisir et de la douleur75 ; la liste donnée par Hume suffit, dans un premier temps, à mettre en évidence la dépendance des pas­ sions directes par rapport à la situation extérieure en fonction de l’indice de certitude ou de probabilité qui lui est affecté ; mais Hume recense encore dans le catalogue des passions directes des affections qui naissent d’ « une impulsion naturelle ou d’un instinct parfaitement inexplicables » et qui, à l’encontre des affec­ tions précédentes, produisent le bien et le mal (le plaisir et la douleur) au lieu d’en procéder76 : il s’agit du désir de punition pour l’ennemi, de bonheur pour l’ami, mais il s’agit aussi et sur­ tout de la faim, du désir lascif et autres appétits corporels. La faim, « première inclination de l’âme » et le sexe, cause de l’appétit de génération 71, ainsi que les autres instincts d ’origine organique, forment la complexion originelle sur laquelle se greffent, à titre d’inclinations dérivées, le choix de la nourriture et du par­ tenaire. Si la subsistance, l’alliance et la protection constituent les éléments fondamentaux de la survie de l’individu au sein d’un milieu naturel plutôt hostile, la prise en considération des pas­

sions comme seules causes du travail renvoie à une condition à la fois logique et chronologique de mise en chantier du processus de maîtrise artificielle seule susceptible de pallier les inconvénients du déséquilibre naturel.

En revanche, à la différence des passions directes qui ne mettent en présence que l’individu et l’objet perçu (bon ou mauvais), les passions indirectes, qui sont d’emblée des passions sociales, impli­ quent une relation à soi-même ou à l’autre dès lors perçu comme objet de la passion à travers ses qualités (bonnes ou mauvaises) ;

complexification des passions directes par adjonction de la relation

à soi-même ou à autrui, les passions indirectes font intervenir le

mécanisme de double association, la sympathie, la comparaison,

la distance, bref tout ce qui caractérise les rapports sociaux. Il

o est donc pas étonnant que Hume, en analysant l’exemple de

l'orgueil et de l’humilité, écrive à leur propos :

« Mais, bien que les causes de l’orgueil et de l’humilité soient évidemment naturelles, nous trouverons à l’examen qu’elles ne sont pas originelles et qu’il est tout à fait impossible qu’elles soient toutes adaptées à ces passions par une prévision particulière et la constitu- iion première de la nature. Outre qu’elles sont en nombre prodigieux, beaucoup d’entre elles sont des effets de l’art et elles naissent en partie de l’industrie, en partie du caprice et en partie de la bonne fortune des hommes. L ’industrie produit les maisons, les meubles, les vêtements. Le caprice détermine leurs genres et leurs qualités propres. La bonne fortune contribue fréquemment à tout cela, en découvrant les effets qui résultent des différents mélanges et combi­ naisons des corps. Il est donc absurde d’imaginer que chacune des causes fut prévue et fournie par la nature et que toute nouvelle production de l’art, qui suscite de l’orgueil et de l’humilité, au lieu de s’adapter à la passion par une participation à quelque qualité générale qui agit naturellement sur l’esprit, est, en elle-même, l’objet d’un principe original qui, jusqu’alors, reste caché dans l’âme et que seul un accident amène enfin au jour » 78.

Dire que les passions sont les seules causes du travail, c’est, dans cette nouvelle perspective, prendre en compte la quantité infinie des besoins et leur multiplication à tout moment ; en d’autres termes, c’est quitter le terrain de la simple survie pour accéder à celui de la possible abondance relative précisément médiatisée par l’instauration de la société et du commerce, en un mot par le déploiement de l’art et de l’industrie. La formule renvoie donc désormais à une condition logique du perfectionnement de l’arti­ fice, lui-même producteur de besoins nouveaux et de passions sophistiquées. Il reste que, dans sa formulation générale, la proposition signi­ fie que l’affrontement de l’homme avec la nature extérieure entraîne un processus de maîtrise qui ne doit rien à la Providence mais tout à l’art et à l’industrie : l’homme est à la fois l’être du besoin et du désir, et c’est de la confrontation de l’abondance des besoins et des désirs et de la rareté des biens que jaillit la nécessité

de Faction. L ’indolence, composante du bonheur humain, ne pour­ rait pleinement s’épanouir que dans un monde de parfait équili­ bre entre les besoins et les biens ; sans risque à assumer, elle serait l’apanage d ’un quelconque âge d’or. Dans les faits, c’est l’impuissance qui appelle la maîtrise, la nécessité de l’action sous la forme du procès de transformation. C ’est ainsi que l ’activité économique — le travail — bien que possible destinée de la matrice passionnelle, apparaît dans les faits, en raison des contrain­ tes auxquelles se trouve soumise la nature humaine dans son rapport avec la nature extérieure, comme la direction première dans laquelle s’engage l’action humaine sous peine de voir mena­ cée la survie même de l ’individu et de l’espèce. L ’activité écono­ mique devient dès cet instant prototype de l’action. La définition de l’homme comme être de la consommation (« la quantité infinie des besoins ») mesurée à la rareté des biens immédiatement donnés pour sa satisfaction entraîne la définition de l’homme comme être producteur à travers la mise en place de l’invention et de l’artifice considérés comme caractéristiques essentielles de la nature humaine. L ’art, l’industrie, la société, le commerce repré­ sentent autant d’accomplissements et de réalisation forcés de la nature humaine, faute desquels l’individu se trouverait dans une situation d’instabilité perpétuelle.

L a division du travail.

Ainsi se justifie l’instauration de la société dont le premier pas est constitué par la division du travail. La division du travail ne représente pas, chez Hume, l ’objet d’une théorie élaborée — comme ce sera le cas avec A. Smith ; son urgence et son oppor­ tunité sont révélées de manière indicative plutôt que démonstra­ tive. Tout se passe comme si, en somme, la division des tâches devait aller de soi et comme si sa nécessité pouvait se passer des vertus démonstratives ou apologétiques. Nous sommes loin de l’importance inaugurale attachée à la soigneuse installation de la notion dès les premiers chapitres de La Richesse des Nations :

au lieu de rapporter, comme le fait Smith, la naissance de la divi­ sion du travail au penchant à l’échange, Hume y perçoit l’ingré­ dient fondamental de la constitution des groupes sociaux destiné à faire échec au déséquilibre qui oppose la puissance des besoins humains à la faiblesse des moyens susceptibles de les satisfaire ; quoique l’argument repose, dans les deux cas, sur la nécessité économique, celle-ci — pour Hume — relève moins tout d’abord de la possibilité d’améliorer la production que de la question

42

posée par le déséquilibre —

de la survie de l’individu et de

IVspèce. Si l’action est fuite de la solitude, l’action isolée se carac-

u rise par une certaine forme d’impuissance :

« Quand chaque individu travaille isolément et seulement pour lui- inrme, ses forces sont trop faibles pour exécuter une œuvre impor- hinte ; comme il emploie son labeur à subvenir à toutes ses différentes nécessités, il n’atteint jamais à la perfection dans aucun art particu­ lier ; comme ses forces et ses succès ne demeurent pas toujours cm»aux à eux-mêmes, le moindre échec sur Tun ou l ’autre de ces points s’accompagne nécessairement d ’une catastrophe inévitable et de malheur » 79.

L ’action collective est donc requise comme détour de la satisfac­ tion individuelle, de même que la répartition des tâches au sein de la collectivité est destinée à faciliter l’obtention de cette satis­ faction. L ’union monstrueuse de la faiblesse et du besoin doit pouvoir être contrée par l’union bénéfique des individus faibles en moyens et riches en besoins. Sans doute Hume considère-t-il que l’addition des besoins ne reconduit pas purement et simple­ ment la situation de l’état de solitude, mais qu’en revanche l’addi­ tion des forces représente une véritable amplification de la puis­ sance. Cette amplification, toutefois, ne peut être réellement effi­ cace que si elle s’accompagne d’une division des tâches destinée à accroître l’habileté, la capacité : vision assez conforme à la représentation générale des avantages de la division du travail telle qu’on peut la rencontrer chez Mandeville, et plus tard chez Hutcheson, Diderot, Ferguson et Smith, mais qui, précisons-le de nouveau, se réfère moins au perfectionnement de l’activité éco­ nomique qu’à son émergence nécessaire. Si la division est coexten­ sive de l’union, c’est qu’il n’y a union durable que là où il y a division. Union et division se portent garantes de l’aide mutuelle qui synthétise ainsi les deux termes. La position de Hume est à cet égard assez proche de celle que défendra Hutchesonm. Dans tous les cas, ce qui est obtenu, c’est un supplément : supplé­ ment de force, de capacité, de sécurité qui forme l’avantage de la société. De même que chez Locke, l’appropriation des terres par le travail ne diminue pas les ressources communes de l’humanité mais les accroît81, de même, chez Hume, la division des tâches, malgré l’apparente limitation qui y est attachée du point de vue de l’individu, loin de diminuer l’efficacité de la production des richesses, fournit au contraire un supplément de capacité qui, tout en permettant l’accroissement des ressources communes, assure par ce détour l’augmentation de la satisfaction individuelle. La division du travail, telle que Hume la conçoit, revêt l’appa­ rence, non d ’une donnée de la nature, mais d’un artifice intrin­

43

sèquement lié à l’art social et destiné à combler les failles et les lacunes de l’octroi naturel mesuré aux besoins à assouvir. Au manque naturel répond la ruse culturelle, elle-même ancrée dans la nature de l’homme dans la possible destinée de ses passions. Aussi la société représente-t-elle dans sa constitution à la fois chro­ nologique et logique l’arraisonnement naturel — parce qu’inscrit dans les possibilités de la nature humaine — de la nature exté­ rieure. Pour cela, son artificialité ne recoupe aucun arbitraire ; pour cela, les règles de justice peuvent être légitimement appelées « lois de la nature » dans la mesure où elles désignent une destinée commune de l’espèce, ce qui en dernière instance se révèle insépa­ rable de l’espèce82. La dissociation de l’artifice et de l’arbitraire permet de maintenir l’inscription de l’art dans la nature (humaine) et de conférer à son jaillissement cette sorte de nécessité liée indissolublement à la survie de l’individu et de l’espèce. Le supplément n’est pas aléatoire ; parce qu’indispensable pour l’in­ dividu, il incarne une nécessité pour la collectivité. L ’hiatus entre la limitation des moyens et le caractère infini des besoins introduit la définition de l’homme comme être de la consommation infinie83 ; cette définition, qui marque le pas sur l’ascétisme puritain, équivaut à un postulat anthropologique propre à justifier la définition corrélative de l’homme comme être produc­ teur. Si la fin de l’action humaine est la consommation, la capa­ cité de production susceptible de mettre en œuvre les moyens propres à atteindre cette fin relève de l ’artifice, de la ruse, de la technique. Le caractère instrumental de la science et de la raison rejoint l’artifice du lien social, de la stabilisation de la propriété, de la mise en œuvre du commerce, conjointement destinés à assu­ mer la finalité vitale de l’individu et de l’espèce, d’abord sous la forme de la survie, c’est-à-dire d’une consommation minimum accompagnée d’une sécurité élémentaire. Il est toutefois un paradoxe que Hume suggère sans s’y attar­ der : c’est que la division des tâches exigée en vue de la satis­ faction des besoins suscite par son propre mouvement la multipli­ cation de besoins M. Au lieu de stabiliser la consommation, la divi­ sion du travail ne fait qu’amplifier ses exigences, que renforcer la définition de l’individu par la consommation infinie. On trouve là, à n’en pas douter, l’explication anthropologico-économique du mécanisme du développement des forces productives permettant de penser la possibilité de l ’essor du corps productif et de battre en brèche les apologies de l’économie domestique. Puisque l’infi­ nité potentielle des besoins est postulée dès le départ, la multi­ plication des besoins au fur et à mesure que se perfectionnent les techniques de la division du travail hypothèque par avance

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joute distinction tranchée entre luxe et subsistance, superflu ri nécessaire. L ’apparent inconvénient qui résulte des avantages de la division du travail prend place dans un processus où kinversent les rapports naturels : si, d’un côté, demeure la quan­ tité infinie des besoins (actualisation de certains besoins, création de besoins nouveaux), de l’autre, à la faiblesse naturelle des moyens s’est substituée la force artificielle des moyens qui engen­ drent une augmentation continue de la capacité ; le supplément de force et de capacité ainsi acquis réduit donc l’écart entre les fins et les moyens de telle sorte qu’une fois la satisfaction absolue devenue problématique, subsiste la possibilité d’un calcul élémen­ taire en plus ou en moins qui creuse de façon décisive le fossé entre l ’état de société et l’état de solitude. La vertu thérapeu­ tique de l’état social se borne à la mise en place d’un supplément qui fait office de « remède » ; la condition solitaire ignore en revanche toute médication. Cette simple différence suffit à faire ressortir les « avantages » de la société : à l’union monstrueuse de la faiblesse et du besoin se substitue, essentiellement à travers la division des tâches, l’union heureuse de la force/capacité et du besoin ; la conversion de l’un des termes en présence permet un rééquilibrage relatif au sein duquel les vertus adaptatives trou­ vent plus justement leur emploi. Discours de réparation des aber­ rations naturelles, le discours de la division du travail est d’abord d’ordre tératologique ou, si l’on préfère, la pratique qu’il suscite et dont il rend compte à la fois, est principalement de réajuste­ ment. C’est ainsi que derrière les avantages procurés par la spécia­ lisation dans la limitation de la tâche8S, avantages désignés sous le nom de perfection, derrière la solidarité mécanique évoquée çà et là par le lieu de la production manufacturière86> se profile en filigrane une justification organique du processus qui relève d’un discours médical. Avant d’être envisagée comme perfectionne­ ment de la production, la division du travail est appréhendée chez Hume comme fondement même de l’organisation sociale ; ce qui signifie qu’il n’est d’autre justification à la société que la nécessité économique elle-même. Point de penchant naturel à l’échange, point de dessein providentiel propre à provoquer les améliorations naturelles des capacités humaines pour l’accomplis­ sement de l’œuvre ; la motivation déterminante est la survie de l’individu et de l’espèce à laquelle toute réalisation artificielle, technique ou scientifique se trouve soumise d’emblée.

IA

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Cette manière d'envisager la constitution du lien social est ren­ forcée par le caractère antagoniste des relations économiques natu­ relles entre les hommes. Les biens acquis par le travail sont exposés « à la violence d’autrui » ; leur rareté engendre la concurrence. La partialité passionnelle mesurée à la notion de distance87 représente la justification anthropologique de l’état per­ manent de concurrence comme relation naturelle entre les indivi­ dus, de la même manière que le principe de la rareté permet de saisir la nécessité de l’antagonisme : la rareté rend « objective­ ment » compte de la partialité, comme la partialité établit « sub­ jectivement » les conséquences de la rareté. N ’étaient le carac­ tère insatiable des désirs humains et la multiplication des besoins dans l’état social, la solution pourrait être trouvée en droit dans la promotion d’une économie d’abondance à l’intérieur de laquelle le développement des forces productives serait susceptible de contenter chacun en fonction de ses aspirations premières. Telle n’est pas l’hypothèse retenue par Hume ; ce dernier, en insistant sur l’obstacle fondamental que constitue l’aspect « subjectif », ne fait que mettre en relief la connivence qui relie la division du travail à l’instauration de la propriété. Dans toute la gamme des passions capables de s’opposer à l’émergence de la société, seul l’intérêt a vraiment vertu dissolvante :

« Seule cette avidité d’acquérir des biens et des possessions pour nous-même et pour nos amis les plus intimes est insatiable, perpé­ tuelle, universelle et directement destructive de la société. A peine y a-t-il un seul homme qu’elle ne pousse pas ; et il n’y en a pas un seul qui n’ait de raison de la craindre, quand elle agit sans contrainte et qu’elle laisse libre cours à ses premiers et très naturels mouvements. Si bien qu’en définitive nous devons estimer plus ou moins grandes les difficultés d ’établissement de la société selon que nous rencontrons plus ou moins de difficultés à régler et à contenir cette passion » 88.

Avidité et partialité sont les véritables agents du désordre89 ; mais les règles qui doivent en contrôler les effets afin d’en réduire « l’inconvénient » sont, dit Hume, « contraires aux principes courants de la nature humaine qui s’accommodent aux circons­ tances et n’ont pas de méthode établie et invariable pour opérer » 90. Ces règles générales, dont les individus acceptent la contrainte qu’ils ont eux-mêmes suscitée par convention, sont le fruit de l’invention et de l’artifice. En fait, avidité et partialité, quels que soient par ailleurs leurs degrés de composition, semblent intervenir à deux niveaux rela­ tivement distincts : la convention qui confère une stabilité à la possession des biens extérieurs limite les passions « dans leurs mouvements partiaux et contradictoires » 91 ; ce qui est ainsi

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trnu en échec ce sont les « mouvements irréfléchis et impé­ tueux » n des passions, non la passion elle-même : la passion »’opposant à elle-même concilie dans un mouvement de réflexion l'intérêt personnel et celui du voisin à travers l’abstention sur les biens d’autrui. Cette démarche suppose le bien acquis et concerne donc essentiellement le rejet du vol, de la rapine, du pillage ; sa formule pourrait être : ce qui est à moi est à moi, ce qui est à autrui est à autrui ; l’extension de la partialité doit pouvoir annu­ ler ses effets malencontreux. En revanche, l’énoncé complémen­ taire de la convention, qui stipule que chacun puisse jouir en paix de ce qu’il peut acquérir « par chance ou par industrie » 93, ajoute à l’abstention sur les biens d’autrui reconnue par la dis­ tinction des propriétés et la stabilité de leur possession, la légi­ timité de l’acquisition, le droit à l’appropriation illimitée inclus dans la définition de l’individu humain comme faisceau de besoins et de désirs infinis. La « disposition intéressée » que représente l’amour du gain doit, par changement d’orientation, pouvoir se contrôler elle-même ; là encore, la réflexion de la passion suppose sa satisfaction réelle dans la remise en question de sa liberté totale ; violence et licence, donc solitude et abandon sont moins propices à l’acquisition des biens que l’état de société ; la passion opposée à elle-même rend possible le processus illimité mais régle­ menté de l’acquisition des biens ; sa formule serait : ce qui peut être à moi m’appartient effectivement. La limitation de l’insa­ tiable avidité appelle un changement de direction qui n’entame nullement sa disposition ; ce qui change, c’est la stratégie, non l’objectif. La définition donnée par Hume de la propriété comme « relation entre une personne et un objet qui permet à cette personne et interdit à toute autre le libre usage et la possession de l’objet n’est intelligible que si l’on s’abstient de dissocier la possession actuelle de l’acquisition potentielle qui délimite l’action dans le champ de l’activité économique. De même que la division du travail est destinée à contrer l’union monstrueuse de la faiblesse et du besoin, de même l’instauration de la propriété est destinée à fixer et réglementer la partialité et l’avidité.

Maîtriser la concurrence.

Les règles complémentaires de la maîtrise de la concurrence — il s’agit bien de maîtrise et non pas d’annulation — supposent précisément l’instauration de la stabilité de la possession, c’est-à- dire la limitation, la continence, la répression (toutes expressions

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utilisées par Hume pour décrire l’opposition de la passion à elle- même) de l’avidité qui, véritable moteur de l’économie, est appe­ lée à subir un contrôle de son régime tel que l’égoïsme contenu trouve son véritable intérêt dans une satisfaction différée mais plus sûre. Au sein de la société, l ’avidité délaisse la courte vue pour l ’investissement à long terme ; et les règles générales qui, par convention tacite et par intervention artificielle, ont pour rôle primordial de modérer la concurrence, représentent l’ins­ tauration d’une certaine stabilité parfaitement contraire aux « principes courants de la nature humaine » caractérisés par l ’inconstance et la variabilité95. Ce n’est pas dire que l’ordre se substitue au désordre, que la société promeut un ordre destiné à faire disparaître le désordre de l’état naturel ; mieux vaudrait dire, en effet, que la société (qui n’est autre en un premier temps que Yorganisation de la concurrence) n’excède pas dans sa fonction la limitation du désordre engendré par les antagonismes passion­ nels. L ’artifice ne se substitue pas purement et simplement à la nature ; il en limite les effets par inflexion, par correction. L ’asso­ ciation des individus au sein d ’une société correspond à cet égard et sur le mode analogique à la mécanique de l’association des idées et des impressions longuement décrite dans le Traité. Dans les deux cas le désordre est premier ; et c’est ainsi que l’esprit est parfois défini comme « un amas ou une collection de percep­ tions différentes unies les unes aux autres par certaines rela­ tions » %, parfois comme « une sorte de théâtre où diverses perceptions font successivement leur apparition (qui) passent, repassent, glissent sans arrêt et se mêlent en une infinie variété de conditions et de situations » 97 ; parfois encore comme « un système de différentes perceptions ou de différentes existences enchaînées les unes aux autres par la relation de cause à effet » 98. Autant d’images qui mettent l’accent à la fois sur le flux inces­ sant et chaotique et sur le minimum d ’articulation nécessaire des perceptions. La question posée est de savoir comment l’anarchie de la vie de l’esprit parvient à donner une apparence d’ordre ou, si l’on préfère, quelles sont les règles qui président au désordre des perceptions. Question fondamentale dans un monde où la vie mentale est caractérisée par la confusion et le tumulte, où l’homme commun est considéré comme « un faisceau ou une collection de perceptions différentes qui se succèdent les unes les autres avec une rapidité inconcevable et qui sont dans un flux et un mou­ vement perpétuels » 99 ; et où, de la même manière, l’état normal et naturel des relations entre les individus repose sur la confusion,

l ’instabilité, le désordre. Selon que Hume insiste plus

rement sur la réelle anarchie (livrée à l’appréhension immédiate)

particuliè­

ou sur la régulation du désordre (pouvant donner une apparence d’ordre), les métaphores varient : ainsi, tantôt l’humanité sera comparée au faisceau (bundle), à la collection de perceptions en flux et en mouvement, tantôt l’âme sera comparée à « une répu­ blique ou communauté (republic or commonwealth) où les diffé­ rents membres sont unis par les liens réciproques du gouverne­ ment et de la subordination et engendrent d ’autres personnes qui perpétuent la même république dans les incessants changements de ses parties » 10°. Différence de point de vue donc, selon que l’on s’attache aux perceptions ponctuelles dans leur écoulement (atomisme) ou aux relations qui articulent les perception? entre elles (règles organisationnelles du désordre), l e s principes de la justice remplissent précisément cet olfice de règles organisation­ nelles du désordre dans le champ social et il suffit de rappeler avec quel soin Hume rattache la propriété à la relation de causa­ lité et de quel luxe de détail il appuie l’analyse des déterminations de la règle de possession (occupation, prescription, accession et succession) sur le mécanisme de l’association des idées et des impressions, pour se convaincre à la fois de l’unité du système et de la combinatoire sur laquelle il débouche logiquement ; à cet égard, s’il est vrai que l’investigation de l’esprit — de sa struc­ ture et de son mécanisme — doit être reçue comme éminemment opératoire, qu’elle est toujours pour la pratique (économique, sociale, politique, juridique, religieuse), il n’est pas faux d’affir­ mer que la causalité est pour la propriété 101, à condition toutefois de préciser que cette finalité analytique prend acte d’un fait établi sous la forme d’une institution et qu’elle est ainsi censé évacuer tout propos apologétique du discours qui la soutient ; rigoureuse­ ment parlant, d’autres possibles que la propriété s’inscrivent dans le sillage de la relation cause-effet102. Réciproquement, considérer comme pur artifice de rhétorique et comme acrobatie verbale la manière dont Hume rattache la propriété aux relations et aux connexions de l’imagination, c’est transformer l’analyse de la mécanique de l’esprit à Vœuvre en simple appendice de la théorie économique et sociale et oublier du même coup la finalité pratique du système. Les règles complémentaires de la maîtrise de la concurrence rendent possible un jeu de relations qui vise à substituer à la pure « violence d’autrui » exercée sur les biens extérieurs103 la perspective d’un échange obéissant à un code dont l’observation instaure la pratique économique proprement dite, à savoir l’exer­ cice raisonnable — et non point rationnel — de la concurrence, exercice qui équivaut en l’espèce à la naissance de ce qu’on pourra appeler sans trop d’ambiguïté une liberté civile. La règle, déter-

minée qu’elle est par l’utilité sociale, a justement pour principale vertu d’être règle, c’est-à-dire ce sans quoi aucun groupe social n’est concevable : « la nature humaine ne peut en aucune manière subsister sans l’association des individus » 104, et l’association elle- même est inimaginable sans la règle ; elle seule peut éviter « le désordre, la confusion, la guerre de tous contre tous » 105, autre­ ment dit cet antagonisme concurrentiel sans limite qui n’est pas sans rappeler parfois la description hobbesienne de l’état de nature. Du même coup, l’explication économique de la naissance de la règle permet de dissocier nécessité et moralité en évacuant toute justification éthique de l ’organisation du lien social :

« Même dans les sociétés qui sont établies sur les principes les plus immoraux et les plus destructeurs des intérêts de l ’ensemble de la société, certaines règles sont nécessaires, qu’une espèce de faux honneur, autant que l ’intérêt privé, pousse les' membres du groupe à observer. Les voleurs et les pirates, a-t-on souvent noté, ng- pour­ raient maintenir leur pernicieuse association s’ils ne rétablissaient pas ces lois de l ’équité qu’ils ont violées à l ’égard des autres hommes » 106.

Puisque « les grandes sociétés humaines sont absolument néces­ saires pour la conservation de l’espèce » 107, les règles complémen­ taires ont essentiellement pour fonction d ’assurer la possibilité de l’échange à l’intérieur du corps social ; elles assument à cet égard un rôle thérapeutique dans l’organisation du groupe au même titre que la division des tâches face à la dispersion des forces et la propriété face à la partialité. Dans les trois cas, c’est par un terme unique que Hume désigne le processus de réparation :

remède contre l’union monstrueuse, remède contre la partialité, remède contre la fixité. La règle de stabilité de la possession s’accompage en effet d’un certain nombre d’inconvénients dont le plus évident en même temps que le plus grave constitue la contrepartie de la règle elle- même : la stabilité ne peut qu’entraîner une certaine rigidité ; la fixation de la propriété institue un type de société caractérisée par l’immobilité et le blocage : au chaos et à l’agitation compéti­ tive de l’état naturel se substituent une hiérarchisation et un partage économique risquant de paralyser toute possibilité de mobilité sociale. L ’échange, dès lors, devient problématique ; la concurrence maîtrisée débouche sur une société statique et close issue en partie du hasard qui préside à la distribution des biens à partir de la règle de stabilité et de ses déterminations (possession actuelle, occupation, prescription, accession, succession). Puisque le remède ne peut être « direct », c’est-à-dire permettre un retour offensif de la violence à l’égard des biens d’autrui en fonction des

goûts de chacun, il faut trouver un remède indirect, une solution pédiane que Hume décèle dans le principe du transfert de pro­ priété par consentement : l’exception à la stabilité de la possession viendra du propriétaire seul. Ce principe, en fait, est celui de Vajustement des propriétés aux personnes et il rencontre son ultime raison d’être dans la diversité des richesses et des travaux ou, si l’on préfère, dans la division naturelle des richesses (« les différentes parties de la terre produisent des biens différents ») ainsi que dans la division artificielle du travail (« les différents hommes sont par nature propres à des métiers différents et en même temps ils atteignent plus de perfection dans l’un de ces métiers quand ils s’y cantonnent » 108). On voit que la division du travail, loin d’être comme chez A. Smith issue d’un penchant naturel à l’échange, se trouve au contraire à la racine de la possi­ bilité de l’échange dès lors que l’artifice vient en aménager l’exer­ cice : la division naturelle des richesses, la division du travail, « tout cela, dit Hume, réclame la réciprocité de l’échange et du commerce » 109. L ’ajustement des propriétés aux personnes, dans la mesure où sont pris en compte les « besoins » et les « désirs » des hommes, doit pouvoir endre disponibles les biens produits par la division du travail ; l’infinité des besoins et des désirs suscite la production comme condition de sa satisfaction relative ; encore faut-il qu’à cette production corresponde une distribution sinon équitable, du moins ouverte par la possibilité de l’aliéna­ tion de l’objet produit ou du lieu de production. Par une telle mesure, la concurrence maîtrisée trouve un second souffle sans porter atteinte au principe de propriété. La règle du transfert n’est autre, à cet égard, que la règle de la répartition possible des biens produits par la division du travail. La division du travail, en effet, par la spécialisation qu’elle implique, finit par engendrer la constitution d’un excédent qui, par le jeu des différentes spécialisations, suscite une juxtaposition d’atomes sociaux sans complémentarité réelle ; le remède à l’im­ puissance et à la faiblesse économiques fait naître de cette manière une nouvelle forme d’isolement où le manque de certains produits nécessaires se présente comme la rançon de la perfection technique. A ce nouveau mal, nouveau remède permis par la division elle-même : l’échange n’a de sens que par la différence. La possibilité de la division repose sur la réalité reconnue de la différence dans les aptitudes et dans les goûts ; l’inégalité prin- cipielle (celle des talents et des aspirations) se révèle comme différenciation naturelle110. A cet égard, la théorie classique de la division du travail rencontre peut-être son fondement philosophi­ que dans le nominalisme : différence, discernabilité, séparation

sont notions équivalentes dans leur réciprocité 111 et, à ce titre, définissent fortement Individualité, fût-ce sous sa forme posses­ sive. Si la propriété s’offre comme récompense légitime de l’effort différencié, cette différence ne s ’inscrit que dans un concert où chacun doit jouer sa partie sous la direction d’un anonyme chef d ’orchestre. C ’est dire aussi que l’union n’est pas simple cumul des fonctions mais que, par le truchement de la division, elle sécrète une organisation rudimentaire et perfectible, elle-même facteur d’amélioration du lien social. Et c’est en ce sens que l ’union est artificielle : le premier artifice gît dans l’ébauche de rationalisation des différences individuelles subsumées sous une unité organisationnelle dont le bénéfice immédiat permet l’exas­ pération de la différence, donc sa reconnaissance en même temps que l ’échange dans la complémentarité, donc le bon fonctionne­ ment de la totalité abstraite. La division du travail ouvre ainsi la carrière à une société de marché sanctionnée par un consentement à l’échange : à une pure association de propriétaires succède l ’ébauche de la société mar­ chande qui permet l’échange du surplus accumulé contre le néces­ saire défaillant :

« en dépit de la stabilité des possessions, les hommes ne peuvent souvent en tirer que peu d’avantage, tant qu’ils possèdent, d’une espèces de biens, une quantité plus grande que pour leur usage, et qu’en même temps ils souffrent du manque d’autres biens » 112

et qui inaugure l’ère du profit sous la forme première de l’avan­ tage réciproque :

« l’invention de la loi de nature sur la stabilité de la possession a déjà rendu les hommes supportables les uns aux autres ; celle du transfert de la propriété et de la possession par consentement a commencé de les rendre profitables les uns aux autres » 113.

La dernière règle complémentaire — désignée par Hume comme obligation des promesses — est destinée à fournir un remède à l’impossibilité d’échanger des objets absents ou généraux ; passage du particulier au général, du présent à l’absent, elle se présente comme extension de la règle du transfert, donc comme condition de possibilité de l ’extension de l’échange déjà autorisé et de la société marchande rendue ainsi réalisable. Cette règle introduit dans les relations sociales la notion d’échange de service, presta­ tion issue tout d’abord d ’un élémentaire calcul utilitaire : il s’agit d ’un « commerce humain inspiré par l’égoïsme » 114 qui entraîne l ’invention d’une « certaine formule verbale » sans entamer le

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service rendu aux proches par inclination. La promesse, « sanc­ tion du commerce intéressé entre les hommes », constitue l’annu- ln* ion symbolique de la distance, processus dont l’intelligibilité ne peut échapper même à l’homme sauvage et inculte pourvu qu’il soit conscient de son intérêt immédiat ; supprimer symbolique­ ment la distance qui sépare psychologiquement les individus, c’est accomplir un détour encore nécessaire à la préservation de la survie de chacun. Rien de plus éloquent à cet égard que l’exemple choisi par Hume :

« Votre blé est mûr aujourd’hui ; le mien le sera demain. C’est notre avantage que je travaille aujourd’hui avec vous et que vous m'aidiez demain. Je n’ai aucune bienveillance pour vous et je sais que vous en avez aussi peu pour moi. Je ne me donnerai donc aucune peine pour vous et je travaillerai avec vous pour moi-même, dans l'attente d’une action en retour. Je sais que je serai déçu et que c’est en vain que je m’en remettrai à votre gratitude. Alors, je vous laisse travailler seul ; vous me traitez de la même manière. Le temps change ; et tous deux nous perdons nos récoltes par manque de confiance et de garantie mutuelle » 115.

Texte remarquable en ce qu’il évite soigneusement — comme d’ailleurs toute la Section dans laquelle il s’inscrit — le recours à la notion de contrat (fortement critiquée par ailleurs), tout en renvoyant à la perspective d’un échange réel de services dont la mise en place dépasse largement la simple abstention sur les biens d’autrui, la simple coexistence pacifique, pour promouvoir la consolidation du lien social sur l’inflexion calculée et calculatrice de la passion égoïste. La promesse, « invention humaine fondée sur les nécessités et les intérêts de la société » 116, repose sur l’uti­ lisation de symboles (puisque Hume préfère utiliser ce vocabu­ laire épicurien) qui permettent une garantie mutuelle ; loin de créer la convention, la promesse au contraire la suppose ; sans langage, pas de promesse ; et Hume prend bien soin de préciser, dans une autre Section, que les langues se sont établies par convention sans qu’intervienne aucune promesse117 ; de la même manière, l’abstention sur les biens d ’autrui n’exige pas que l’on excède la sphère de la convention ; l’union destinée à accroître la force se dispense elle aussi de cet exercice superfétatoire 118. C’est dire que l’instauration solennelle de l’ordre symbolique n’est pas contemporaine de la constitution du lien social, mais ne peut se greffer que sur l’existence préalable d’une structure convention­ nelle déjà opératoire ; la promesse ne crée pas la société, elle la perfectionne ; la motivation propre de son émergence se situe précisément dans la convention déjà établie enrichie par l’expé­ rience et guidée vers cette amélioration de l’avantage mutuel que

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constitue la création d une garantie. L'obligation des promesses renforce ainsi l’un des trois remèdes fournis par la société en don­ nant un fondement plus solide à la sécurité. Opération mystérieuse et un peu magique 119, la promesse — si menacée qu’en soit la tenue — représente le seul outil imaginable pour l’extension du marché dans le temps et dans l’espace ; l’échange des objets absents ou généraux sera d’abord échange symbolique : si le trans­ fert de la propriété pouvait, dans certains cas, prendre la forme d’une « délivrance symbolique » où s’activait un progrès méto­ nymique destiné à rendre sensible (par la production d ’une impression) le passage d’un objet présent et particulier de tel à tel 12°, la délivrance symbolique s’accomplit ici dans une émission verbale qui présuppose la connaissance du sens de la parole proférée et qui promeut l’échangeabilité en tant que telle, puis­ que l’échange des mots renvoie en l’occurrence soit à un possible (l’échange des services dans la production), soit à une absence (une propriété lointaine dans l ’espace ou dans le temps), soit à un terme général (la dénomination quantitative — dix bois­ seaux de grain, cinq muids de vin — d’un ensemble d’éléments particuliers) ; ce qui est ici échangé, ce sont bien d ’abord des mots auxquels on accorde valeur en fonction d’un code commun. Le verbe assume dans la règne du lointain le rôle que l’incli­ nation joue naturellement dans la sphère du proche. La complé­ mentarité et la reconnaissance mutuelle qu’implique le recours au symbole renvoient à un processus de persuasion destiné, dans son principe, à rendre possible l’assouvissement des besoins de cha­ cun : « votre blé est mûr aujourd’hui ; le mien le sera demain ». L ’échange des services — tout comme l’échange des produits — suppose la reconnaissance d’un intérêt commun au nom de l’in­ térêt individuel ; pas plus qu’il n’est suscité par lui, l’échange ne se met au service de l’intérêt général : mais c’est parce qu’il parti­ cipe essentiellement de l’intérêt particulier que le rapport de l’offre et de la demande peut constituer la valeur d ’échange d’un produit : ce que traduit la relation offre-demande, c’est en réalité la confrontation de deux demandes, de deux systèmes de besoins ou de désirs 121.

Valeur et passion.

On rencontre,

chez Hume, une négation

de la valeur intrin­

sèque des objets : « les objets n’ont en soi aucune valeur, aucun prix absolus. Ils tirent leur valeur uniquement de la passion » m.

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Si l'on rapproche cette proposition de l’affirmation selon laquelle * les passions sont les seules causes de notre travail », on se trouve confronté à une théorie sensiblement éloignée de celle de Locke qui fonde directement la valeur sur le travail123. Là Introduit la médiation anthropologique justificatrice en der­ nière instance de toute forme d’activité ; ici s’élabore un discours qui, dans sa formulation lapidaire, n’échappe pas à toute ambi­ guïté. Ronald Meek a pu montrer avec un certain bonheur124 que la valeur en laquelle Locke perçoit un effet du travail est bien plutôt valeur d’usage que valeur d’échange. Commentant le paragraphe 40 du ^Deuxième Traité, Meek écrit :

« Locke songe probablement moins ici à la capacité qu’à le travail en général de conférer à une marchandise le pouvoir de disposer d'autres marchandises en échange, qu’au pouvoir que possèdent certaines catégories spécifiques de travail (que Marx devait plus tard appeler concret pour le distinguer du travail abstrait indifférencié) de créer des valeurs d’usage de différentes espèces » 125.

Locke incarne ainsi l’un des courants fondateurs de la théorie, de la valeur, tandis que l’autre courant parallèle tend lui aussi à considérer le travail comme la source de la valeur et de la richesse en renvoyant au coût de production et préférentiellement à l’un de ses éléments essentiels qui est le salaire. Dans les deux cas, la valeur d’échange, au lieu d’être considérée comme valeur fonda­ mentale, ne se situe que dans une perspective de dépendance soit par rapport au coût de production (et en premier lieu par rapport au salaire), soit par rapport à l’augmentation — due au travail — de la valeur d’usage des marchandises. L ’ambiguïté du traitement se retrouve d’ailleurs chez A. Smith qui, dans la recher­ che du prix « réel » des marchandises que dissimule la mobilité constante du « prix du marché » régi par le rapport entre l’offre et la demande, passe de l’hypothèse du travail comme cause de la valeur à l’idée du coût de production considéré comme régulateur de la valeur d’échange (ce qu’il appelle le « prix naturel » )m. Dans ce changement d’optique amorcé par la pensée économique et qui, en s’appuyant sur l’idée selon laquelle le travail serait d’une manière ou d’une autre la source ou la cause de la richesse et de la valeur, prêterait attention au domaine de la production plutôt qu’à celui de l’échange, Hume vient prendre sa place. En fait, comme le signale encore M eek127, on doit, selon les époques, introduire une nuance appréciable dans la compréhension de la proposition : le travail est source de valeur. Si, au xvn e siècle, la notion est originellement associée à la reconnaissance des poten­ tialités de la division du travail au sein de la manufacture, donc

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une manière de dire que la forme capitaliste de l’organisation éco­ nomique, dans la mesure où elle est susceptible d ’affiner la divi­ sion du travail, est plus productive que les formes antérieures, en revanche, au xvuT siècle, l’idée du travail comme source de la valeur tend à s’associer à la division sociale du travail, donc à quitter le champ historique restreint et récent qui caractérisait l’interprétation de la formule dans l’époque précédente et, en opérant la jonction entre l’émergence de la société et la division des tâches, en faisant du lien social un lien originellement et principalement économique, à conférer à la formule — quel qu’en soit par ailleurs l’énoncé précis — une portée anthropologique qui auparavant lui faisait défaut. Si « tout s’acquiert par le travail », si « tout s’obtient avec de l’adresse et du travail » 128, le dévelop­ pement modèle de la division manufacturière du travail dont Smith, après d ’autres, donnera la description précise dans La Richesse des Nations, apparaît moins comme un accident histo­ rique que comme un développement — lié à certaines conditions historiques — et comme un perfectionnement technique d’une nécessité première sans laquelle aucun échange, donc aucune activité sociale, n’aurait été possible ni même pensable. Telle est bien la place de Hume : la médiation anthropologique de la passion vient se greffer sur la théorie de la rareté comme élément justificateur de l’activité économique ; le secret de l’action est dans Yécart qui sépare l’immensité des besoins/désirs et la parcimonie naturelle, et la pensée fine de cet écart constitue la contribution originale de Hume à l’économie politique du temps. Encore convient-il de préciser que l’amorce d ’une théorie subjec­ tive de la valeur, dans laquelle l’utilité reliée au dispositif des passions s’affirme comme la seule règle de discrimination, ne permet l’ouverture de l ’échange que par l’universalité qu’elle implique dans son fonctionnement. L ’uniformité ne se confond point avec l’homogénéité ; elle est dans la particularité, dans l’hétérogénéité. La généralité de l’échange n’est autorisée que par la confrontation des singularités qui, du coup, échappent à l’inso­ lite. D ’un côté, en effet, l’en soi, l’intrinsèque sont rejetés hors la détermination de la valeur :

« il n’y a rien d’estimable ou de méprisable en soi, de désirable ou de haïssable en soi, de beau ou de laid en soi ; mais ces qualités naissent des sentiments et des affections des hommes, de leur consti­

tution et de leur fabrique particulières (

seul et que, de ce qu’il éprouve un sentiment de blâme ou d’appro­ bation, il déclare laid et odieux un objet et un autre beau et estima­ ble, même dans ce cas, dis-je, ces qualités ne sont pas réellement dans les objets, et elles dépendent entièrement de la manière de sentir de l’esprit qui blâme ou qui loue » 129.

)

Même lorsque l’esprit agit

D ’un autre côté, l’uniformité relative des sentiments, des désirs (uniformité supérieure, selon Hume, à celle que l’on rencontre dans les sensations corporelles) va de pair avec la diversité des goûts forgés par l’éducation, la coutume, le préjugé, le caprice et l'humeur 13°. La valeur n’est ainsi appréhendée qu’en fonction de l’individualité, c’est-à-dire dans le registre de la différence :

« toute la différence qui se trouve entre deux hommes au sujet de la vie réside dans la passion et la jouissance » 131. La valeur est d’abord investissement passionnel sur les choses en vue de l’obtention d ’une jouissance ; avant d’entrer comme mesure dans la sphère de la production et de l’échange, la valeur est affectée à la seule consommation ; elle ne représente, dans son versant négatif comme dans son versant positif, que l’indice des velléités consommatoires d’un être désireux de jouir. Mais l’universalité du processus ne puise ses ressources d’accomplissement que dans la plasticité des investissements, soit la diversité des objets sui­ vant les individus, soit la diversité des objets investis par un même individu suivant les moments et les situations, plasticité qui recoupe la diversité des individus désirant un même objet ou une même catégorie d’objets. D ’emblée, la valeur se révèle inséparable de la concurrence. La valeur est une relation entre l’objet et le sujet, mais une relation établie par le sujet pour autant qu’il s’intéresse à l’objet :

« aucun sentiment ne représente ce qui est réellement dans l’objet. 11 marque seulement une certaine conformité ou relation entre l’objet et les organes ou facultés de l’esprit ; et si cette conformité n’existait pas réellement, le sentiment n’aurait jamais pu exister le moins du monde » 132.

Pour que l’échange soit possible, il faut qu’apparaisse un accord minimum entre les différences constitutives de la valeur ; il est nécessaire que l’hétérogénéité qui entraîne la variété et la varia­ tion s’inscrive dans une courbe d’amplitude capable d’exclure les manifestations extrêmes se situant pour ainsi dire hors la fréquence statistique. C’est ainsi que l’Essai sur la norme du goût établit la présence d’un plaisir ou d’un déplaisir lié à certaines formes ou qualités particulières en vertu de la structure originale de la constitution interne de l’homme, de même sans doute que cer­ tains objets sont par nature propres ou impropres à la consomma­ tion, agréables ou désagréables au goût, visés ou rejetés par l’indi­ vidu désirant. Il faut, pour que l’effet normalement attendu ne se produise pas, qu’ait été déclenchée une imperfection organique :

celui qui a la fièvre renonce à décider des saveurs, la jaunisse entrave tout jugement sur les couleurs :

«

dans

toute créature,

il

y

a un

état

sain et un état

déficient ;

et l’on ne peut admettre que du premier qu’il nous fournisse une

vraie norme du goût et du sentiment » 133.

De même qu’une déficience organique pervertit le jugement de goût, venant ainsi affaiblir ou mettre en échec l’accord relatif des individus sur la norme ébauchée, de même faudra-t-il supposer que l’accord ne peut être passé — dans le champ économique — qu’entre personnes capables de saisir, en dehors de toute consi­ dération de bonne ou mauvaise foi, le simple sens des mots ou, à tout le moins, l’intérêt réciproque qui s’attache au mécanisme de l ’échange ; le recours au symbole trouve ses limites dans le phénomène de la folie et, plus généralement, dans toute forme de déficience mentale. La valeur, individuelle en sa formation, concurrentielle en son affirmation, exclusive en son aspiration, est en même temps, dès qu’elle se lie aux règles de maîtrise de la concurrence, entrée dans une certaine forme d’intersubjectivité où s’effectue la recon­ naissance de la subjectivité de l’autre au titre de l’universalité de l’intérêt personnel et de la nécessité du calcul utilitaire qui en découle. A ce compte seulement, l’intérêt mutuel prend corps ; l’échange des produits et des services, qui suppose l’ébauche d ’une mesure commune, doit se référer à une norme apte à fonc­ tionner dans l ’espace social. La rareté est le premier critère comparatif de la valeur de l’objet : au désir dénudé s’ajoute, pour l’appréciation de la valeur, la situation de l’objet convoité :

« Mais, bien que la valeur (value)

de chaque objet puisse seule­

ment se déterminer par les sentiments et les passions de chaque personne, nous pouvons remarquer que la passion, en prononçant son arrêt, ne considère pas simplement l’objet, tel qu’il est en lui-même, mais qu’elle le considère avec toutes les circonstances qui l’accompa­ gnent. Un homme transporté de joie par la possession d’un diamant ne se borne pas à regarder la pierre étincelante qui est devant lui. Il en considère aussi la rareté et telle est la principale cause de son

plaisir et de son exultation » 134.

: non point seulement la

jouissance de l’objet, mais aussi et surtout la prise en considé­ ration de sa position dans un univers où la mesure de la valeur est déjà établie en fonction de la rareté ou de l’abondance, où l’air

et l’eau ne sauraient valoir le diamant en règle générale. Au critère exclu de la valeur intrinsèque se substitue ainsi le critère de la comparaison :

« Nous jugeons des objets plus par comparaison que d’après leur valeur (worth) et leur mérite (value) intrinsèques, et regardons

Telle est la source réelle du plaisir

58

mute chose comme petite quand elle est mise en opposition à une those plus grande du même genre » 135.

La comparaison ayant introduit la quantité dans le règne de la qualité, l’échange généralisé est désormais possible. L ’échange, artifice destiné à assurer ou renforcer l’utilité, confère à la valeur d’usage un coefficient positionnel qui fait entrer le corps social dans une logique de la différenciation appuyée sur le principe de comparaison et sur le critère de la rareté. Si l’utilité fonde l’échange, l’échange constitue la valeur d’usage. La théorie humienne de la valeur se situe donc à cet égard plutôt dans le sillage des écrits de Puffendorf que dans celui des écrits de Locke 136. Le fondement de la valeur réside, chez Puffen­ dorf, dans « l’aptitude qu’ont les choses ou les actions à servir, soit médiatement, soit immédiatement, aux besoins, aux commo­ dités ou aux plaisirs de la vie » 137 ; si le fondement de la valeur est l’utilité, en revanche la mesure de la valeur doit être référée à un autre élément, qui est la rareté. Hutcheson, fidèle à la pensée de Puffendorf, considère lui aussi que le prix de l’objet dépend de la demande liée au désir et de la difficulté d’acquisition, cette dernière n’étant pas spécifiquement liée à la quantité de travail nécessaire pour la production ou l’obtention de l’objet, mais relevant sur un mode plus général du phénomène de la rareté138. La systématisation de l’argument dans sa reprise par Hume tend à reconduire dans l’état primitif la loi qui est supposée régir le marché : d’un côté, l’offre parcimonieuse de la nature, de l’autre la demande illimitée des passions humaines ; la justification arti- ficialiste de la technique et de la division des tâches intervient donc aussi comme fonction de rééquilibrage du marché, de la même manière que les règles générales qui entourent l’instaura­ tion de la propriété ont pour fonction essentielle de maîtriser la concurrence qui agite les producteurs.

L ’apparence du même.

L ’une des conclusions à tirer de la nomenclature mise en place par Hume pour repérer de manière généalogique la maîtrise de la concurrence est que l’individu humain est dépourvu, ou presque, de protection naturelle et que son épanouissement, c’est-à-dire l’expansion passionnelle à partir d’un foyer matriciel, requiert, dès l’exigence première de survie, l’intervention de l’artifice comme détour. La nécessité économique en laquelle s’enracine le lien social sous la forme prioritaire de la division des tâches permet de saisir l’élaboration d’une théorie de l’individualisme

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possessif envisagé ici non pas comme point de départ apologétique d'une genèse optimiste des formes de gouvernement, mais comme solution — toujours précaire et menacée -— à un problème vital. De là, sans doute, le ton descriptif et modérément passionné dune œuvre qui — contrairement à la plupart des auteurs qui fondent le corps social sur l’arrangement d ’un contrat solennel et déclaratif — semble laisser la porte ouverte à d’autres solutions imaginables, mais bloque en fait tout espoir d’alternative dans la mesure où le constat est ici censé remplacer la proposition. Ce constat — qui évacue d ’emblée toute perspective cons­ tructiviste du style contrat social — inclut une représentation de la nature humaine reposant sur l’auto-suffisance de son déploie­ ment à partir de nécessités vitales, sans que soit exigée la vertu proto-fondatrice des normes morales ou juridiques :

« elle (la nature) n’a pas placé dans notre esprit

auxquelles

pour

nous

à

à nous pousser

déterminer

suffisaient

» 139.

des principes

suite

autres principes

une

criginaux particuliers

d’actions

de notre structure et constitution

accomplir

les

Mais le constat implique aussi de manière précise une définition de l ’individu comme faisceau passionnel inventif, où l’artifice — produit de la passion — reste au service exclusif de la passion :

« quelque

contrainte

qu’elles

(les

trois

règles

fondamentales)

puissent imposer aux passions humaines, elles sont effectivement les

créations

artificieux et plus raffiné de les satisfaire » 14°.

plus

de

ces

passions

et

elles

sont

seulement

un

moyen

La précarité de la solution relève en réalité de la force des antagonismes qui menacent la fragilité des règles organisation­ nelles du désordre. La description qu’en donne Déméa dans les Dialogues, reprise et amplifiée par Philon, puisque fondée sur une vision globale du règne vivant, permet de discerner le statut de compétition naturelle des individus à la fois comme cas d’espèce inclus dans le genre et comme motif de la constitution du lien social : guerre perpétuelle entre toutes les créatures vivantes, partage entre les forts et les faibles respectivement animés par le besoin et la peur et entraînant un conflit ouvert :

« les plus forts font leur proie des plus faibles et les tiennent en une terreur et une inquiétude perpétuelles. Les plus faibles, en outre, à leur tour, font souvent leur proie des plus forts et les vexent et les harcèlent sans relâche » 141.

La formation du corps social est, pour l’individu humain, l’ins­ trument de la maîtrise du règne animal :

«

l’homme,

il

est

vrai,

peut,

par

coalition,

venir

à bout

de

tous

scs

ennemis

réels

et

se

rendre

maître

de

la

création

animale

tout

entière

» î42.

 

L’entrée en société est le moyen et le signe d’une certaine réussite de l’espèce humaine vis-à-vis des autres espèces, mais il est bien peu sûr que cette réussite soit totale au sein de l’espèce elle-même puisque le triomphe sur les « ennemis naturels » n’en­ tame guère les relations interhumaines développées sur le mode antagonique :

« l’homme est le plus grand ennemi de l ’homme. Oppression, injustice, mépris, outrage, violence, sédition, guerre, calomnie, tricherie, fraude : c’est par là qu’ils se tourmentent mutuelle­ ment » 143.

Il apparaît dès lors que le lien social ne se soutient que de la crainte de la totale confusion qui résulterait de sa dissolution :

« n’était la crainte de maux plus

pagneraient leur séparation » 144.

et ils

auraient bientôt

dissous

cette

société

qu’ils

ont

formées,

accom­

grands encore,

qui forcément

Triste tableau général qui n’est guère démenti par les remar­ ques rencontrées çà et là, et notamment dans le Traité, sur les faiblesses de l’homme face à une nature énergique et parcimo­ nieuse.

se réduit

L ’artifice — mis en place par la nature elle-même —

aux deux pôles complémentaires de « la préservation des indi­ vidus » et de « la propagation de l’espèce » 145 ; l’artifice social, loin de rompre avec ce mécanisme, ne fait que le prolonger et l’affiner. La question fondamentale est toujours celle du désordre et de sa régulation ; dans son cadre le plus général, qui est celui d’une cosmogonie inscrite dans les prémisses épicuriennes, la

formulation est la suivante :

« Y a-t-il un système, un ordre, une économie des choses, par où la matière puisse conserver cette perpétuelle agitation, qui semble lui être essentielle, et pourtant maintenir de la constance dans les formes qu’elle produit ? Il y a certainement une telle économie ; car tel est effectivement le cas pour ce monde-ci » 146.

Formulation essentielle, puisqu’elle engage le processus de l’ana­ logie entre l’association des impressions et des idées et l’association des individus, telle que nous l’avons examinée plus haut. Le passage du chaos au cosmos est décrit comme la production de formes « dont les parties et les organes soient ajustés de façon à soutenir ces formes au milieu d’une continuelle succession de

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matière » 147. Le constat du changement et du flux perpétuels semblent rendre désespérante toute attente de fixation et de cohésion, et l’ébauche de solution proposée par Philon (dans le cadre de ce modèle général) consiste finalement à penser la possi­ bilité de l’univers sur le modèle de l’individu (« chaque individu est perpétuellement en train de changer, et chaque partie de chaque individu, et pourtant le tout demeure en apparence le même » 148) dont la conservation est fondée sur l’adaptation mutuelle des organes et sur l’ajustement des moyens aux fins :

« il est donc inutile d'insister sur l’usage des parties chez les animaux et chez les plantes et sur la curieuse adaptation des unes aux autres. Je voudrais bien savoir comment un animal pourrait subsister, à moins que ces parties ne fussent adaptées de la sorte. Ne voyons-nous pas qu’il périt immédiatement toutes les fois que cesse cette adaptation, et que sa matière, en voie de se corrompre, revêt quelque nouvelle forme ? » 149.

La notion d ’ajustement (adjustment) — centrale, semble-t-il, dans la pensée de Hume — est bien celle que l’on trouve égale­ ment à l’œuvre lors de l’élaboration des règles complémentaires de la maîtrise de la concurrence et, singulièrement, dans la règle du transfert de propriété par consentement 15°, de telle sorte que la solidarité des éléments à l’intérieur d ’un tout, qui suppose un corps organisé mû par une finalité interne susceptible d’échapper au modèle mécanique simple et renvoie à l’idée d’une économie animale151, rend pensable la constitution du corps social et du corps productif à partir de la représentation du corps individuel dans le fonctionnement de ses organes. Au sein d’une agitation perpétuelle et d’un désordre qui n’a de cesse, cet îlot d’organi­ sation qu’incarne l’individualité comme lieu commun du change­ ment et d’une apparence de stabilité relative le tout demeure, en apparence, le même ») doit se donner comme le paradigme de toute tendance à la résorption du désordre. Ainsi perçu, l’individualisme possessif peut allègrement se passer des justifications juridiques qui en jalonnaient le parcours chez quelques illustres prédécesseurs : l’artifice n’a pas à se fonder sur le droit, sur la propriété, sur le contrat, sur l’obligation, puisque c’est lui au contraire qui les fonde et leur donne un sens en assumant une finalité qui est moins de rupture avec la nature que de réalisation et d’accomplissement d’un possible y inscrit. La propriété peut dès lors être comparée aux qualités imaginaires de la philosophie péripatéticienne 152 ; le sentiment moral du res­ pect de la justice, s’il suit naturellement l’intérêt établi, devra quant à lui subir un renforcement (un nouvel artifice, dit Hume) par le biais de la juridiction et de l’éducation 153. La régulation du

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désordre est ainsi conférée à une spontanéité de l’artifice dont l’origine est l’amour de soi, c’est-à-dire tout d’abord la conser­ vation et la nécessité de l’ajustement des individus dont les passions égoïstes se contrarient :

« comme l’amour de soi d ’une personne est naturellement contraire a l’amour de soi d’une autre personne, ces différentes passions inté- irasées sont obligées de s’ajuster entre elles de manière à concourir ni un système de conduites et d’actions » 154.

Cette perspective économico-naturaliste, fondée sur une anthro­ pologie passionnelle, entraîne une remise en question radicale de tout schéma d’explication de type volontariste.

L e

volontaire

ANIMALE.

et

l 'involontaire

:

irruption

de

l 'économie

En s’attachant à réduire la distinction traditionnellement éta­ blie entre aptitudes naturelles et vertus morales (Traité, liv. III, y partie, section 4), Hume s’attaque en fait au partage installé entre l’involontaire et le volontaire : la première distinction est, en effet, inventée par les moralistes à partir de la seconde qui, d’ailleurs, n’a guère plus de consistance ; le libre-arbitre n’a place ni dans les actions ni dans les qualités des hommes 155 ; la confu­ sion communément rencontrée entre volonté et liberté doit nous faire concevoir le libre-arbitre comme l’ombre ou le fantôme de la volonté 156 et la volonté elle-même comme un être de raison. La volonté est appréhendée par Hume comme effet immédiat de la douleur et du plaisir 157, comme une impression interne accom­ pagnée de conscience lorsqu’est engendré sciemment un mouve­ ment nouveau du corps ou une perception nouvelle de l’esprit. Motivée par la passion, la volonté — ou ce qu’on nomme tel — n’est finalement que la passion actualisée d’une certaine manière 158. Demeure un phénomène que l’on peut approcher par l’idée d’une liberté de spontanéité159 et qui exclut toute intention, toute volonté délibérée, tout dessein prémédité, au profit d’une finalité interne de caractère inventif et aveugle en ce sens qu’aucun modèle n’en anime le cours, qu’aucun plan n’en dirige l’accom­ plissement. Cette finalité spontanée, cependant, ne laisse pas de renvoyer à une « sympathie » des éléments à l’œuvre non seulement chez les animaux et les végétaux, mais aussi à l’intérieur du mécanisme de la pensée ; en ce qui concerne animaux et végétaux, « non seulement leurs diverses parties se rapportent à un dessein

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général, mais encore elles dépendent mutuellement les unes des autres et elles sont en connexion les unes avec les autres » 160. L ’effet de cette relation dans son efficace réside dans l'attribution de l'identité à des êtres qui, de toutes parts, échappent à la stabi­ lité, de même que la série des perceptions différentes, dans leur flux ponctuel, se trouvent unies par l'identité attribuée à l'esprit humain ; « fictive » dans les deux cas, l'identité projetée par l'imagination sur des séries différentielles atteste le fondement nominaliste de tout ordre, abstraction imposée à la diversité des individus, maîtrise de la différence dans la fiction unitaire et dans l'action de nommer 161. Le changement incessant de chaque indi­ vidu et de chacune de ses parties laisse l 'apparence du même pour le tout, et « l'apparente sympathie » de toutes les parties d'une totalité suggère une analogie entre la génération d'un animal, la structure de la pensée humaine et la putréfaction d'un navet162. L'analogie — qui a pu inquiéter certains commentateurs parce qu’elle introduisait la finalité dans le désordre — est rendue possi­ ble par un double préalable. Tout d'abord, les êtres organisés, dans leur structure visible complexe, renvoient à la combinaison cachée des corpuscules qui — conformément au newtonisme — composent la matière ; les propriétés des corps sont dès lors référées aux relations mutuelles établies entre les atomes par attraction ou par affinité 163, par sympathie dit Hume. L'associa­ tion, dans le système de Hume, est bien à cet égard l'analogue de l'attraction puisqu’elle confère aux impressions et aux idées l'apparence de cohésion que pour sa part l'attraction assume dans le monde physique. Le triomphe du newtonianisme — en parti­ culier dans le domaine de la chimie à travers la notion d'affinité — conduit à une représentation du corps organisé considéré comme émergence structurelle visible d'un réseau de forces élémentaires invisibles mais en relation mutuelle et incessante — particules ou molécules — remplissant un rôle analogue à celui des atomes pour la matière 164. Mais il faut encore — et c'est le second préa­ lable — admettre que ces unités élémentaires sont aussi indestruc­ tibles que les atomes eux-mêmes, de telle manière que la mort d'un être organisé n'engage nullement la disparition des éléments qui le composent, mais que leur dissociation — tels les atomes d'Epicure — les remette à la disposition de la nature prêts à former de nouvelles combinaisons et à constituer une nouvelle organisation. L ’abolition d'une structure est en même temps nais­ sance d'une nouvelle structure ; la putréfaction d'un navet est forcément génération d'un autre corps en voie d'organisation. Sans doute est-ce dans le mouvement de ce mécanisme que la finalité révèle sa spontanéité.

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L'hypothèse du Dessein, que Hume cherche à analyser et à mluire tout au long des Dialogues, assume dans le champ de la îdigion naturelle une fonction analogue à celle du pacte social dans le champ de l'activité économique et politique. Dans les deux cas, la polémique anti-volontariste entraîne le déplacement d<> l'analyse vers la représentation d'une combinaison involon- i.tire mais adaptative des éléments à l'intérieur d'une totalité en voie d’organisation, en lieu et place d'une conspiration volontaire d’éléments mécaniquement instruits dans la construction d'une totalité assignée et prévue, marquée par une intention consti­ tuante et délibérante. Ce sera le sens de la substitution de l'ana­ logie biologique à la projection technique (qui, elle, suppose un plan) dans l’explication de l'économie de l'univers165. C'est éga­ lement le sens de la substitution de l'harmonie involontaire des intérêts au pacte volontaire dans la formation du lien social. Dans les deux circonstances, en effet, la description rejoint le même point : dans les Dialogues, l'univers, comparé à un corps organisé, laisse transparaître la réparation de chaque partie et « la plus étroite sympathie » entre les éléments qui le composent :

m, chaque partie ou chaque membre, en accomplissant ses fonctions particulières, opère à la fois pour sa propre préservation et pour celle du tout » 166 ; dans le Traité, l’ajustement obligé des passions intéressées forme un système « qui comprend l'intérêt de chaque individu (et) est donc naturellement avantageux au public, bien que ses inventeurs n'aient pas visé cette fin » 167. Encore faut-il considérer que l’organisation ainsi décrite ne sau­ rait renvoyer au concept d'organisme au sens strict. En effet, si l'abdication de l'individualité devant l'unité supérieure du tout caractérise le concept d'organisme, la perspective de Hume lui est exactement contraire puisque le tout, ici, ne se soutient que de l'affirmation des éléments qui le composent. Le tout n’est pas icèLoç, mais [XETa^ù, détour, intermédiaire, et l’agitation solidaire de ses composants mus par affinité ou sympathie renvoie bien plutôt à une association qu'à une intégration168, l'unité abstraite du tout ne reprenant substance que dans le rôle d'élément com­ posant qu’elle peut être appelée à jouer dans le cadre d'une pers­ pective élargie (la nation, par exemple, dans le concert interna­ tional). Aucune nécessité interne ne préside, en vérité, à l'organi­ sation d'une totalité séparée : plutôt que de dire que l'organe est pour le corps, l'individu pour la société, la nation pour la société internationale, mieux vaudrait affirmer que le corps est pour l’organe, le corps social pour l'individu, l'échange international pour la nation. L'harmonie involontaire des intérêts suppose leur identité naturelle ; mais si, comme on l'a vu, la division des

65

tâches effectue le premier pas dans la constitution du lien social, c’est que l’identité des intérêts ne peut trouver voie d’assouvisse­ ment qu’à travers l’affirmation de la différence des talents et des goûts : le conflit des égoïsmes n’est susceptible de se transformer en harmonie relative que si l’individualisme possessif promeut une individualisation — c’est-à-dire une spécialisation — de la tâche. La division du travail représente, à cet égard, la première mani­ festation de l’harmonie involontaire ; en permettant l’échange, elle s’offre comme le fondement de la cohésion du corps social, de la même façon que la fonction spécifique de l ’organe qui entretient un régime d’échanges avec les autres organes en faveur de sa propre préservation, assure de surcroît — et comme en manière de bénéficie secondaire — la structure et l’intégrité du schéma corporel. Le tout est donc toujours ainsi le résultat, le fruit d’une ignorance et d’un non-vouloir, corollaires imposés d’une inventivité et d’une spontanéité. Si le tout s’explique par la compo­ sition de ses parties, il convient d’ajouter que le tout ainsi produit n’est qu’un effet mécanique de l’assemblage des éléments, effet pré­ caire puisque condamné à la dissolution dès que cesse l’adaptation des parties dont il tient son existence 169. Où l’on voit que la question de savoir si le modèle qui anime la vision de l’efficace ignorée des individus dans un corps social lorsque seul le corps individuel est concerné, renvoie à une repré­ sentation mécanique ou organique du corps, est peut-être en cette époque et en ce contexte dépourvue de sens. C ’est que la notion de mécanisme renvoie au moins autant à un processus non réfléchi, donc spontané et soumis au poids de l’habitude, qu’à une régula­ tion parfaite conférant un ordre rigoureux à un objet construit ; à cet égard, il arrive que « mécanique » se confonde avec « natu­ rel » et s’oppose à « artefact » 17°. La notion d’économie animale a partie liée avec le spontané, le non-réfléchi ; la solidarité active des éléments à l’intérieur d’un tout, médiatisée par la notion d’ajustement ou d’adaptation, peut laisser place a priori à un modèle d’intelligibilité aussi bien méca­ nique qu’organique, même si — rétrospectivement — le second terme semble plus approprié pour en restituer l’impact. En fait, la controverse porte moins sur l’appréhension mécanique ou orga­ nique du phénomène (on a vu que le modèle mécanique simple était toujours jugé insuffisant pour définir le corps vivant) que sur la désignation du vivant à travers la notion de machine, parce que cette dernière renvoie à l’âge classique autant au processus d’organisation qu’à celui de construction 171 et peut ainsi suggérer, à balance égale, une spontanéité aveugle ou le projet d’un cons­ tructeur. Dans tous les cas, l’adaptation mutuelle des parties

qu’elle soit le fruit d’une finalité interne ou externe, d ’un mécanisme brut ou d’une délibération assumée — évoque une harmonie des composants. La différence, dès lors, s’inscrit dans la distinction entre « machines naturelles » et « machines artifi­ cielles » thématisée par Leibniz : la machine naturelle, c’est l/organisme, « une machine dont chaque partie est machine », dont la subtilité est inépuisable, tandis que « les parties de nos machines artificielles ne sont point des machines », que leur fabrication est marquée au coin de la finitude 172. L ’économie animale s’intéresse aux machines naturelles qui exhibent l’extraordinaire industrie de la nature, supérieure sans doute à celle des hommes dans la construction des machines artificielles. Postulant l’analogie, voire la similitude, des processus, le langage commun — quel que soit le point de vue adopté, que l’art copie, prolonge, répare, module ou ajoute à la nature — peut donc circonscrire son champ dans le registre des descriptions et des métaphores mécaniques. Au sein d’une démarche où l’introduction du discontinu dans la chaîne du vivant vise à intégrer l’histoire naturelle dans la vision mécanique du monde, le jeu des métaphores descriptives se déploie sans trop d’embarras — et sans contradiction — dans une représentation mécanique des phénomènes organiques ; la vraie question, ainsi qu’il apparaît dans l’œuvre de Stahl, Boerhaave ou Buffon 173, est bien plutôt de savoir quel type de discours est le mieux adapté à la description et à la compréhension des machines naturelles dans le cadre de l’économie animale. Dans cette pers­ pective, l’organique n’est pas tout d’abord posé comme contra­ dictoire par rapport au mécanique, mais s’incarne en lui une complexité croissante qui — même si elle relève en dernière instance d’une intelligibilité élémentaire analogiquement commune aux autres règnes — excède dans son appréhension les catégories et les images simples du discours iatromécaniste. C’est ainsi que Hume recourt, dans la désignation du mécanisme du raisonnement expérimental nécessaire à la conservation de l’espèce, à la notion d’instinct machinal agissant en nous à notre insu 174 ; c’est ainsi qu’il entreprend une description mécanique du phénomène de l’association bâtie sur le modèle de l’attraction newtonienne. Mais lorsque la comparaison de l’univers au corps humain est jugée plus pertinente que son assimilation à une machine artificielle 175, Hume ébauche un langage dans lequel le corps — individuel ou social — n’est plus seulement perçu comme un conglomérat d’éléments arrangés dans de multiples combina­ toires aptes à satisfaire des fonctions, mais comme une organisation qui implique aussi et surtout un certain style de composition débouchant sur l’harmonie de l’ensemble à travers une spontanéité

référée en dernier lieu aux exigences de la vie. Ce n’est pas dire que Hume, et tout aussi bien — chacun à sa manière — Mau- pertuis, Diderot ou Buffon, ont « pressenti » la nécessité d ’une biologie, mais c’est affirmer que ce qui a pu apparaître par la suite comme hésitation de vocabulaire par manque d ’adéquation à l’objet ou par défaut de concept, loin de relever d’une problé­

matique préscience, appartient d’emblée à un registre polémique qui envisage les rapports entre l’art et la nature en dehors de l’intervention d’une providence reconnue176. La reconquête de la notion de spontanéité se fait sur le dos de l’argument du Dessein : le machinal, l’organisation interne, voire l’inventivité et

en sont les instruments requis. L ’un des propos des

Dialogues est justement de montrer que langage naturaliste (le monde ressemble à un animal né par génération) et langage machi-

nique (le monde ressemble à une machine née d’un dessein) sont possibles pour rendre compte de l’économie de l’univers et que rien, au premier abord, n’engage à choisir résolument l’un plutôt que l’autre ; mais le point de clivage — pourvu que l’on explore d’un peu près la question — se situe entre la notion de génération et celle de raison :

l’ajustement

«

A en juger par notre expérience limitée et imparfaite, la généra­

tion

a

quelques

privilèges

sur

la

raison ;

car

nous

voyons

chaque

jour

la

seconde

provenir

de

la

première,

jamais

la

première

de

la

seconde

» 177.

Le dessein suppose la raison ; percevoir le monde comme une machine entraîne à admettre que la raison génère ; hypothèse inva­ lidée par l’observation courante. Dans l’impossibilité d’atteindre les causes ultimes, tous les systèmes se valent en droit ; le départ ne peut être suggéré que par le fait. Si l’expérience n’est règle que par défaut, c’est aussi la seule règle recevable, puisque la pro­ babilité est de son côté. Le constat de l’harmonie involontaire des intérêts, lors même qu’il suppose l’identité principielle des intérêts particuliers dans les modalités variables de leur application, inva­ lide tout dessein organisationnel extérieur à l’agencement méca­ nique des atomes sociaux. Mais si l’intérêt public en tant que tel n’apparaît pas non plus comme l’objet prioritaire résolument assumé par chaque élément du corps social, l’idée même d’une finalité interne à l’œuvre dans la constitution du lien social demeure tout aussi énigmatique. Nous sommes donc confrontés à un mystère de l’harmonie, comparable à celui de l’harmonie préétablie qui s’instaure entre le cours de la nature et la succes­ sion de nos idées 178 ; curieuse spontanéité dont le moteur, dans les deux cas, se révèle être la conservation de l’individu et de

68

] espèce ; opération machinale où la raison, tout d’abord, n’a

point de part, et dont le surprenant résultat est l’ajustement de

U conduite de l’individu à une situation qui aurait pu mettre sa

vie en péril, ajustement qui s’effectue soit en fonction d’une expérience passée (Hume ne choisit-il pas l’exemple éloquent de

lu transition coutumière qui nous fait passer de la présence de

lob jet-épée dirigée contre notre poitrine à l’idée de l’objet- hlcssure-douleur que nous avons été habitués à joindre au pre­

mier ?), soit en fonction d’un instinct immédiat (qui nous enseigne, par exemple, d’éviter le feu )179, soit en fonction d’une inventivité

et d’une puissance d ’artifice destinées à porter remède à la menace

que fait naître — de manière permanente — la confrontation du système besoins/désirs avec la rareté relative des biens disponibles.

Différence et

comparaison.

Dans un monde soumis au changement, où les structures mises en place sont définies par leur précarité et la possibilité de disso­ lution qui les hante dès que s’abîme l’adaptation mutuelle des éléments qui les composent et les soutiennent, on est amené à s’interroger sur ce qui garantit la stabilité du fruit de l’inventivité :

« La plupart des inventions humaines sont sujettes au changement. Elles dépendent de l’humeur et du caprice. Elles connaissent un temps de vogue, puis elles tombent dans l’oubli. On peut sans doute craindre que si l’on accorde que la justice est d’invention humaine, il faille la placer sur le même plan » 18°.

Il faut, pour répondre à l’objection, admettre que l’intérêt sur lequel se fonde la justice est prioritaire et universel : prioritaire, parce que la survie même de l’individu est concernée ; universel, parce que la préservation de l’espèce est à ce prix. En ce sens, les règles de justice sont aussi immuables que la nature humaine elle- même, leur stabilité aussi grande que si un instinct original les avait produites 181, de telle sorte que dans le jeu de l’harmonie involontaire, la dérive de l’intérêt privé vers la prise en compte de l’intérêt public assure tout naturellement — et sans recourir à un sens moral instinctif — la manifestation de l’approbation :

« Bien que la justice soit artificielle, le sens de sa moralité est naturel. C’est la combinaison des hommes en un système de conduites, qui rend un acte de justice avantageux pour la société. Mais une fois qu’un acte a cette tendance, c’est naturellement que nous l’approu­ vons ; si nous ne faisions pas ainsi, il serait impossible qu’aucune combinaison ou convention produisît jamais ce sentiment » 182.

69

De ce point de vue, la hiérarchie des êtres passerait moins par la représentation étagée des règnes minéral, végétal, animal, humain, qu’elle ne se projetterait dans une combinaison d’éléments susceptible de lecture à des niveaux différents : l’une des séries pourrait être corps individuel/corps social/corps international, une autre atome/matière/monde(s)/univers, une autre encore atome psychique/impression/idée/mot. Si chaque composé est capable à son tour d ’assurer le rôle d’un élément dans une nou­ velle composition — et ainsi de suite en allant de la première combinaison atomique jusqu’à la pluralité pensable des mondes, de Pinfiniment petit à l’infiniment grand — atomisme et nomi­

nalisme se nouent dans une vision où le relativisme positionnel a sa place : le produit artificiel d’un mécanisme naturel d’échanges entre des éléments qui entrent en solidarité (le corps social comme association d’individus, une totalité quelconque comme associa­ tion d’éléments ajustés, la vie psychique comme association d ’im­

pressions et d’idées

individualité face aux productions homogènes qui viennent s’y confronter. C ’est ainsi que le corps social ne devient unité concrète, nature individuelle, que lorsqu’on l’envisage dans un rapport d’altérité :

là se constituent son individualité, sa différence. Les relations internationales réitèrent — avec des nuances pratiques non négli­ geables — le chemin parcouru par les individus lorsqu’ils se trans­ forment en atomes sociaux : la nouvelle totalité abstraite ainsi obtenue sera dès lors capable de définir, dans son registre propre, la nécessité d’une division internationale du travail que la concur­ rence maîtrisée devra faire passer de l’ère de la rivalité brutale à celle de l’émulation constructive. Comme on aura l’occasion de le montrer, c’est dans ce passage que peuvent être discernés les linéaments d ’une pensée libérale en matière économique, à condition toutefois de moins y percevoir une proposition régie par des prémisses juridiques qu’une obligation ressentie de l’échange généralisé en vue d’un libre déploiement de la croissance des forces productives dans l’intérêt même du corps social devenu corps national. Encore convient-il de préciser que, dans son appréhension immé­ diate, la nation n’est qu’une unité abstraite qui totalise la somme des individus qui la composent183 et que l’intérêt national n’a pas tout d ’abord d ’existence propre, puisqu’il se confond avec la somme des intérêts individuels et qu’il représente l’expression de la compétition et du compromis des forces en présence. Si l’idée de nation renvoie au pur et simple résultat d’une opération additive, l’intérêt national en revanche n’est que la résultante

)

est susceptible de trouver réalité, c’est-à-dire

d ’un rapport de forces dont la délégation s’installe dans le champ »1rs antagonismes politiques.

I,/unification abstraite représentée par

la notion d ’intérêt natio­

nal ne prend ainsi sa signification que dans une réitération du

•iiatut de l’individu placé en situation de rivalité potentielle ou actuelle avec les autres. Tout comme l’individu persévère dans sa différence propre par le poids de son expérience, de son passé, de aes habitudes, la nation — dont l’esprit distinctif s’est progres­ sivement forgé au fil des âges et des expériences communes — acquiert sa relative spécificité sous la dépendance de ce que i lume appelle des « causes morales » (expérience politique, cons­

titution, productions, e tc .184), qui, par

physiques, viennent à former ce qu’il est convenu d’appeler un « caractère » national, c’est-à-dire une instance différenciée sus­ ceptible de poser à son niveau propre, mutatis mutandis, les difficultés relationnelles déjà aperçues dans les rapports inter- individuels, mais où la distance, pour la circonstance suspendue entre les atomes sociaux dans une identification symbolique et une communauté supposée d’intérêts, rebondit dans le choc des nations entre elles et dans les différences culturelles. Cela est si vrai que l’instauration d’un gouvernement ne rencontre son occasion et ne trouve sa raison d’être que dans la rivalité meur­ trière qui voit s’affronter des groupes sociaux déjà constitués et dont les intérêts divergents attisés par l’envie et l’esprit de comparaison reconduisent l ’état naturel des individus entre eux. La responsabilité de cette rivalité entre groupes — qui, par un mécanisme fatal, ne manquera pas, d ’ailleurs, de susciter la guerre civile — incombe à l’accroissement des richesses et des biens 185. Puisque le désir se fixe sur les objets en fonction de leur situation et non pas de leur valeur intrinsèque186, deux traits principaux définissent la situation de l’objet désiré : sa présence ou sa proximité (le proche étant toujours préféré au lointain), sa position (toujours réglée par la distance) dans l’échelle comparative des valeurs. La concurrence, maîtrisée par les règles de justice dans le système besoins-désirs/rareté relative, rebondit dans la confrontation des groupes dès l’instant que le développement de la production — autorisé par la division du travail et l’extension du marché — introduit une abondance rela­ tive des biens immédiatement ressentie par l’individu infiniment désirant et indéfiniment comparant comme une pénurie rela­ tive, comme motif de frustration et, partant, comme occasion de violence et de prise de possession brutale. Tout se passe comme si l’augmentation des richesses et des biens consommables inten­ sifiait considérablement la disposition naturelle qui consiste à

combinaison avec les causes

préférer le présent au futur, le proche au lointain ; la différencia­ tion des biens de consommation énerve la velléité individuelle de différenciation dans le groupe social ; s’emparer de ce qui est là,

disponible,

en un mot confirmer

et renforcer sa différence, telle est la marque essentielle de l’indi­

vidualité

rence. L ’action, les modalités expansives de la matrice passion­

nelle, se trouveraient soumises pratiquement à cet impératif :

les individus ne s ’assemblent que pour mieux se distinguer et le

désir de différenciation

sociaux, les progrès de la civilisation, l’extension du refinement.

Q u’émerge

degré de richesse », dit Hume w ) entre deux sociétés voisines, et

aussitôt

intérieure

ment acquis par l ’instauration

se

dans

démarquer ainsi du

son

désir

voisin,

: l ’individu comme désir de la diffé­

s’accroît avec l ’élargissement des groupes

point

de

comparaison

un

moindre

retentissant sur la situation

difficile­

un

possible

s ’engage un conflit qui, en

du

groupe,

met

en péril l’équilibre précaire

des règles de justice

:

« Jetez des biens considérables au milieu des hommes ; ceux-ci

tombent instantanément en des querelles, cependant que chacun d’eux s’efforce d’entrer en possession de ce qui lui plaît sans égard aux conséquences » m.

Ce conflit, à son tour, suscite l ’intervention de l ’autorité incar­ née en la personne du chef de guerre, autorité d ’abord tempo­

transférée à toutes les circonstances où l ’accumulation

des biens est susceptible de remettre en question l ’intérêt de préserver paix et justice, habituera peu à peu les peuples à accep­ ter — même en temps de paix — la nécessité d ’un gouverne­

ment : « les camps, dit Hume, sont les véritables pères des cités » 189 ; la politique sera la guerre poursuivie par les mêmes moyens, mais en des circonstances différentes. Le parallélisme maintenu entre l’individu et la nation — mal­ gré, nous aurons l’occasion de le voir, des nuances appréciables — reconduit dans le cadre des relations internationales la même anti­ nomie apparente que celle que l’on peut apercevoir dans les rapports entre individus : besoin d ’assistance d ’un côté, égoïsme et ambition sources de guerres et de discordes de l ’autre ; est reconduite aussi la même résolution formelle de l ’antinomie :

raire qui,

Quand la possession n’a pas de stabilité, c’est nécessairement la

guerre perpétuelle. Quand la propriété ne se transfère pas par consen­ tement, il ne peut y avoir de commerce. Quand on n’observe pas les promesses, il ne peut y avoir ni ligues, ni alliances. Les avantages de la paix, du commerce et de l’aide mutuelle nous font donc étendre

aux différents royaumes les mêmes notions de justice qui interviennent entre les individus » 190.

«

Le conflit entre la nécessité de l’assistance mutuelle et la prégnance de l’égoïsme et de la partialité pourrait nous orienter, suivant la dominance de l’une ou l’autre instance, vers les deux visions concurrentielles de l’économie historiquement avérées sous les appellations de mercantilisme et de libéralisme. La politique pratiquée par les Etats mercantilistes rencontrerait son fondement anthropologique dans l’exacerbation de la partialité et de l’avi­ dité ; l’Etat mercantile réaliserait les aspirations de la nation partiale et avide, du grand individu en position d’agression per­ manente ou, à tout le moins, de défiance, vis-à-vis de ses voi­ sins. La jouissance doit y être immédiate, la pénurie y est congé­ nitale puisque toute quantité y est considérée comme finie et que rien ne se gagne d’un côté qui de l’autre ne se perde 191, l’accu­ mulation y tient lieu de croissance ; la satisfaction individuelle se confond ici avec la satisfaction nationale incarnée en la personne du prince, copropriétaire des biens de ses sujets : « la richesse de vos sujets est vôtre », disait Montchrestien. Certes, la litté­ rature mercantiliste ne méconnaît pas la notion de solidarité mécanique ; Montchrestien, par exemple, compare les laboureurs, les artisans et les marchands aux « doigts d’une même main que l’esprit de la nécessité publique fait diversement jouer comme avec un seul ressort » ; comparaison qui implique que l’ensemble ne peut se bien porter qu’à la condition que chaque partie soit florissante : la bonne administration politique consiste en « une santé universelle de tout le corps de l’Etat et, par conséquent, une entière disposition de chaque membre particulier » 192. Qu’une seule branche de l’activité nationale vienne à péricliter et la souffrance se répercute dans le corps tout entier, même si l’effet ne se produit pas immédiatement et que le mal ressemble plus à une « gangrène » {pour reprendre une expression de Vauban) qu’à une fièvre foudroyante, Mais cette solidarité n’excède pas les limites du corps national ; son action disparaît sitôt que deux corps entrent en contact : le concert harmonieux cède alors la place à la cacophonie et à l’affrontement. Face à une telle situation, le libéralisme naissant apparaîtrait, dans sa subtilité, comme une politique du détour en vue de la satisfaction nationale, c’est-à-dire en dernière instance en vue de la satisfaction des individus particuliers qui la constituent :

chaque nation, en travaillant sans entraves pour son intérêt propre, devrait promouvoir par là même l’intérêt international compris comme combinatoire des intérêts nationaux, dès lors que le gain de l’un — loin d’être considéré comme incompatible avec le gain de l’autre — s’en trouve au contraire être la condition. L ’har­ monie involontaire des intérêts suppose — au niveau interna-

tional — une solidarité inconsciente des agents en lieu et place d u n élémentaire affrontement des forces en présence. Le libé­ ralisme économique décrète, plutôt qu’il ne promeut, une division internationale du travail. La solidarité mécanique des agents, à l’œuvre à l’intérieur du corps social, au lieu d’être ressentie comme obstacle à une entente entre les nations, est purement et simplement reconduite à titre de postulat dans un hypothé­ tique corps international. Mais à la jouissance immédiate se subs­ titue la jouissance différée et plus sûre (le libéralisme met ainsi en place un principe de réalité en matière économique), à la frénésie de l’accumulation se substitue la mise en scène des conditions de la croissance, au constat d ’une quantité finie se substitue l’espoir d ’une quantité indéfinie.

B ienveillance

et

ju st ic e

:

du domestique

au

politique.

A cette mutation, cette évolution — comme on voudra l’appe­ ler — a dû correspondre l’exigence d ’un changement de modèle

dans l ’appréhension des phénomènes économiques, changement dont on peut, selon nous, discerner les contours dans l’œuvre

de Hume

nomiques contenues dans les Political Discourses. L ’indication des fondements anthropologiques du système fournit, à certains égards, l ’image des difficultés inhérentes au « passage » : en mettant à nu — par le rejet de toute argumentation juridico- morale — la nécessité économique qui préside à l’organisation du lien social et en faisant du droit et de la morale les effets de cette nécessité, Hume inaugure un mode de réflexion qui rompt réso­ lument avec les jurisconsultes et les philosophes du droit naturel ; la formation des groupes sociaux n’a d ’autre justification que celle qui relève des exigences premières de la survie 193 ; le déve­ loppement des sociétés requiert, quant à lui, de nouvelles « inven­ tions » (toutes plus ou moins liées à l’institution du gouvernement et à l ’art de gouverner) destinées non seulement à confirmer le résultat acquis, mais encore à développer de nouvelles possibilités, à passer de l’être au mieux être, de la survie au bien vivre :

dès l’instant que l’on refuse d ’isoler les analyses éco­

« Nous avons déjà montré que les hommes ont inventé les trois lois fondamentales de nature, quand ils ont remarqué la nécessité de la société, pour qu’ils subsistent les uns et les autres, et qu’ils ont découvert l’impossibilité de maintenir l’accord entre eux s’ils ne réprimaient pas en quelque manière leurs appétits naturels. Le même amour de soi, qui rend les hommes si déplaisants les uns pour les autres, prend donc une nouvelle direction, plus convenable ; il produit les règles de justice et il est le premier motif qui nous porte à les

observer. Mais, quand les hommes ont observé que, bien que les règles de justice suffisent à maintenir la société, ils ne peuvent d’eux-mêmes, observer ces règles dans des sociétés élargies et raffinées, ils établissent le gouvernement comme une nouvelle invention pour atteindre leurs fins, et conserver les anciens avantages ou en procurer de nouveaux par une plus stricte exécution de la justice » 194.

« Conserver les anciens avantages ou en procurer de nou­

» : c’est dans cette disjonction, suivant qu’on la consi­

veaux

dère comme exclusive ou non exclusive, que s’introduit une nuance dans l’appréciation des qualités de gestion d ’un gouver­ nement : si la mise en œuvre d’un ensemble de mesures conser­ vatoires peut avoir pour résultat de paralyser l’essor des forces productives, l’abolition ou l’ignorance de ces mêmes mesures est capable, en restituant aux atomes sociaux et aux corps nationaux leur libre mouvement, de dépasser le simple stade (par ailleurs vital) de la conservation, pour faire accéder à celui de la croissance. Où l’on voit qu’en matière économique comme en matière politique, le problème clef est celui de la balance entre

autorité et liberté 195.

L ’analyse

comparée

de

la bienveillance

et

de

la

justice nous

livre une première approche de la manière dont Hume réfléchit, à partir de ses développements anthropologiques, les difficultés auxquelles se trouve confronté le système économique du temps 196. Il existe en effet, selon Hume, une différence fondamentale entre la bienveillance et la justice ; et même s’il arrive à l ’auteur de considérer l’action immédiate de la bienveillance ou du sentiment d’humanité comme un « instinct » 197, le sentiment demeure limité dans son extension (il est lié à la partialité) et dans son impact (il concerne un objet individuel et non la société tout entière). La justice, en revanche, suppose un « plan », un « système » qui ne saurait dépendre d ’un acte individuel isolé, mais qui réclame le concours de tous 198 ; ce qu’illustre la métaphore du mur et de la voûte ; les effets de la bienveillance sont cumulatifs, chacun apporte sa pierre à l’édification d’un mur dont aucun plan n’a par avance déterminé le profil ; les effets de la justice impliquent,

pour leur part, une solidarité des éléments : à l’entassement de pierres issues de mains différentes, se substitue l’image d’une voûte « où chaque pierre, si elle était seule, tomberait à terre d’elle-même, et où l’ensemble de la construction n’est soutenu que par l’aide mutuelle et la combinaison de ses parties correspon­ dantes » 199.

concerne

d’abord la famille, les proches, les amis et tout ce qui s’y ratta­

La

bienveillance,

en

tant

que

sentiment

naturel,

che :

75

«

En

général

on peut

affirmer qu’il n’y a pas,

les esprits

de l’humanité, uniquement

services

dans

humains,

comme

ou d’une relation à nous-mêmes » m .

une passion

telle,

telle que l’amour

qualités

indépendamment de

personnelles,

de

Deux éléments entrent en jeu dans la définition de la notion de bienveillance : l ’appétit sexuel semble en être le fondement, la partialité lui assigne ses limites. Hume ne cesse d’insister sur le lien social initial créé par l ’appétit sexuel : « l’affection entre les sexes est une passion évidemment établie dans la nature humaine » 201 qui enflamme tous les autres principes d ’affection et se renforce au contact de l’objet élu 202. Mais la bienveillance ainsi éveillée, propice au cercle familial et à la petite société, est en même temps, par la partialité qu’elle sécrète, obstacle à une société plus vaste dont la constitution est exigée par la rareté des biens et l’instabilité de leur possession. Hume décrit en effet comme structure primitive de l’esprit le fait que notre attention, donc notre bienveillance, se fixe par degrés et de manière décrois­ sante sur les objets les plus proches du foyer d’attention, c’est-à- dire nous-mêmes, en fonction de la distance parcourue dans l’espace et dans le temps :

« tout objet qui nous est contigu dans l’espace et dans le temps se conçoit avec une force et une vivacité particulières et l’emporte sur tout autre objet dans son influence sur l’imagination. Notre moi nous est intimement présent ; tout ce qui est relié au moi doit partager cette qualité » 20^.

Le cercle restreint de notre attention se limite donc, à partir de nous-mêmes, à nos proches 204, à nos amis, à ceux qui à l’occasion des circonstances peuvent entrer en contact avec nous, et ainsi de suite avec une vivacité qui s’estompe de plus en plus à mesure que l’on s’éloigne du foyer 205. Ressemblance, contiguïté et même causalité (« les relations par le sang (qui) sont une espèce de causalité » 206) agissent dans ce domaine comme dans l’ensemble de la vie psychique. La sphère des relations naturelles met ainsi en place la pers­ pective d ’une économie de type domestique. N ’est-ce pas, en effet, le propre de Yoikeios que de concerner la maison, la famille, les proches et les amis, tout ce qui, en un mot, nous est lié naturellement par contiguïté ou par ressemblance. L ’économie domestique, réfléchie par Aristote ou Xénophon, aurait donc rap­ port immédiat avec la partialité dont elle serait l’expression ges­ tionnaire. L ’oikeiôsis, comprise comme disposition naturelle à la conservation de soi par appropriation du nécessaire et rejet de l ’indifférent ou du menaçant, est tout d ’abord inséparable de la

phïlautia 207 ; et le passage de la philautia à la philia, d ’une communauté restreinte à une communauté humaine élargie, est appréhendé — ainsi qu’en témoigne par exemple la pensée stoï­ cienne — sous la forme d ’un problème. L ’instauration du lien social, telle que Hume la décrit, est moins passage du proche au lointain que tentative de maîtrise de la distance en s’efforçant — symboliquement et utilitairement — de rendre proche ce qui est lointain :

« Il n’y a rien de plus certain que le fait que les hommes sont gouvernés dans une grande mesure par l’intérêt et que, même lors­ qu’ils étendent leurs préoccupations plus loin qu’eux-mêmes, ce n’est pas à une grande distance ; et ce n’est pas leur habitude, dans la vie courante, de regarder plus loin que leurs proches amis et leurs familiers. Il n’est pas moins certain qu’il est impossible aux hommes de consulter leur intérêt d’une manière aussi effective que par J’observation universelle et inflexible des règles de justice, qui seules, leur permettent de maintenir la société et les préservent de tomber dans la condition misérable et grossière, couramment représentée comme Yétat de nature. Cet intérêt qu’ont tous les hommes à conserver la société et à observer les règles de justice, est grand et de même il est tangible et évident, même pour l’individu le plus primitif et le plus inculte de la race humaine, et il est presque impossible que se méprenne sur ce point quiconque a l’expérience de la société » 208.

La démarche, nous l’avons vu, doit pouvoir être étendue aux relations entre les nations. Une politique économique qui serait bâtie sur la reconnaissance exclusive de la partialité et de l’avidité

immédiate relèverait d ’tine perception de l’état

stable, installé dans la pénurie relative (stock fini de richesses), où l’acquisition d’un côté entraîne inévitablement perte de l’autre.

Le paradoxe du mercantilisme serait de reconduire dans le champ des relations internationales, mais tout en maintenant à l’intérieur le respect des règles de justice et avec l’appui d’un gouvernement fort, une situation qui présente quelque analogie avec la repré­ sentation commune de l’état de nature ; l’artifice, ici, confirme­ rait le naturel dans sa direction spontanée : la relation immédiate

â l’autre est d ’intérêt ; le proche y est concerné, le lointain y est

objet

jours concurrent possible à éliminer ou, à tout le moins, à sur­ passer ; la compétition ainsi développée suscite une situation ambiguë dans laquelle l’autre apparaît à la fois comme le moyen soumis à la fin de l’enrichissement personnel, comme le sujet concurrentiel dans l’obtention des richesses et comme l’objet à réduire en vue d’atteindre sa propre fin. La paix civile se main­ tient au prix d ’une guerre économique extérieure permanente.

social comme état

d ’inattention ou de méfiance, ignoré ou reconnu, mais tou­

Nous essaierons de montrer que la notion de croissance — com-

prise comme développement d’un corps dont les éléments soli­

daires sont perfectionnés par la division du travail — permet

d ’éviter l’écueil d’une pratique économique dans laquelle tout se

passe comme si l’état social devait, dans le concert internatio­ nal, reconduire la situation primitive des individus entre eux, compte tenu du fait qu’il s’agit là d ’une politique délibérée qui a sa propre cohérence et qui s’inscrit, aux yeux mêmes de Hume, dans un contexte historique précis. La croissance n’est pas néga­ tion de la partialité, mais reconnaissance des bienfaits de l’assis­

tance mutuelle pour le triomphe réel, et peut-être durable, des intérêts égoïstes de la nature humaine. Condition, dans le temps, du détour de la satisfaction nationale et individuelle, la crois­ sance se substituerait ainsi à l ’accumulation statique d ’un stock fini. L ’artifice, ici, n’a pas à confirmer de manière abrupte, la spontanéité des passions, mais il n’a pas non plus à la détruire ; son office est celui d’une ruse dont la finalité demeure, quoi qu’il arrive, la satisfaction individuelle, mais qui doit remplacer l ’acceptation pure et simple des effets de la distance par une tentative de maîtrise qui a déjà fait ses preuves dans les rela­ tions entre individus lors de l’instauration des règles de justice. Le libéralisme naissant décrit moins la conquête pacifique de

l ’état social sur l’état de nature qu’il ne cherche à faire accéder

à une situation de paix les relations entre les nations ; le libéra­

lisme a d ’emblée vocation internationale 209. A cet égard, la solidarité active des éléments à l ’intérieur d ’un tout, médiatisée par la notion d’ajustement ou d ’adaptation, est déjà l’image de la solidarité de fait des agents du corps productif ainsi que de la solidarité souhaitée des éléments nationaux dans la totalité pro­ ductive internationale, soit ce que l’on désigne sous le nom de division internationale du travail. L ’économie animale peut pren­ dre le relais de l’économie domestique dans la construction de la représentation du corps productif. Logiquement, le corps national devrait, face à ses voisins immé­ diats, adopter un comportement analogue à celui de l’individu vis-à-vis de ses proches ; mais, au lieu de cela, on ne rencontre que jalousie et guerre ouverte. C’est que la nation est d’abord unité abstraite totalisant une somme d ’individus, et qu’il n’est pas certain que les mécanismes à l’œuvre dans la nature humaine agissent de façon parfaitement similaire au sein d ’une instance qui incarne déjà le résultat d’un processus artificiel. L ’une des questions fondamentales posées par Philon dans les Dialogues trouve ici quelque résonance : « mais une conclusion peut-elle avec quelque convenance être transportée des parties au tout ( ) en observant la croissance d’un cheveu, pouvons-nous apprendre

*7Q

quoi que ce soit touchant la génération d ’un hom m e? » A0. Sophisme comparable, poursuit Philon, aux « étroites vues d ’un paysan qui fait de son économie domestique la règle propre à gouverner les royaumes » 2U. La question, ainsi que l’éloquente comparaison choisie par Hume, nous orientent vers une certaine lecture des Political Discourses qui fera l’objet des prochains chapitres : rien d’autre, à certains égards, qu’un commentaire du morceau inaugural de l ’Essai sur le Commerce qui constitue à l’évidence le manifeste économique du philosophe. Tout le propos de Hume —■ pour autant, mais c’est notre pari, qu’on puisse le reconstruire à partir d’éléments dispersés dans l’œuvre tout entière — sera de montrer que l’économie domestique, dans la période récente que caractérise la croissance du corps productif, est devenue modèle inadéquat pour l’économie politique, et qu’il convient d ’y substituer les préceptes de l’économie animale, seuls capables de rendre compte de la croissance d’un corps. C’est dans ce cadre que la polémique anti-mercantilisme prend tout son relief et toute sa signification. Peut-être sera-t-il alors possible de porter un jugement plus exact sur la place qui revient à Hume, toujours écartelé entre ceux qui n’hésitent pas à le promouvoir fondateur de l’économie politique et ceux, moins indulgents, qui ne voient dans son œuvre économique qu’une série de plagiats, d’incohé­ rences ou d’oublis regrettables 2X2.

1. H. Denis (Histoire de la pensée économique, 2e éd., P. U. F., 1967,

p. 109) note que le mercantilisme réalise une théorie des harmonies écono­ miques, puisque la richesse des marchands s’obtient par les moyens mêmes qui assurent la puissance de l’Etat, de telle manière que le développement des industries et des exportations, qui est pour les marchands la fin ,a atteindre, devient pour l’Etat le moyen d’atteindre sa propre fin, à savoir Fabondance en hommes et en argent ; tandis que, réciproquement, l’abon­ dance en hommes et en argent, fin pour FEtat, est le moyen qui permet de développer l’industrie et le commerce. De son côté, J Viner (English Théo­ ries of Foreign T rade before Adam Smith, « The Journal of Political Eco- nomy », vol. X X X V III, 1930, n° 4, p. 405) rappelle que « la littérature

consistait principalement en écrits de “ marchands” ou

mercantiliste

d'hommes d’affaire qui avaient pris l’habitude d’identifier leur bien-être

personnel au bien-être national (

mercantiliste consistait en textes qui, en tout ou partie, de manière directe ou déguisée, n’étaient que défenses particulières d’intérêts économiques particuliers ». 2. Dans la construction de l’analogie corps social/corps biologique qui hante la littérature mercantiliste, le rôle d’intermédiaire nécessaire assuré par les marchands reçoit son lieu — la tête — ^(bien avant que surgisse la notion de « capital »), lieu partagé avec le roi, et se voit attribuer son organe — le cerveau — tandis que le pouvoir central relève de l’âme (cf. Montchrestien, Traité de Véconomie politique, éd. Funck-Brentano, Paris* 1889, p. 32).

(

)

).

La grande masse de la littérature

3.

Cité par R. Mauzi, Vidée du bonheur dans la littérature et la pensée

triste, mélancolique, déréglée, elle est toujours préférable à cette langueur

française au X V IIIe siècle, Paris,

A. Colin,

1960, p. 304, note

1.

insipide qui naît du repos et de la tranquillité parfaite. »

4. Cité par R. Mauzi,

op.

cit.,

p.

305.

 

16. IPM,

G. G ,

4,

p.

265;

L ,

p.

155.

5. My

Own

Life,

G. G.,

3,

p.

4.

17. THN,

G. G.,

2,

pp.

226-227 ;

L.,

p.

565.

6. p.

2.

18.

Cité par Mauzi, op.

cit.,

p.

127.

L ’ouvrage

d’Arnaud

et

Suard

est

Cf.

7. THN,

G. G.,

1 ;

p.

307 ;

L ,

p.

59.

de 1768-1769.

Cf.

8. THN,

G. G.,

1,

p.

543 ;

L.,

p.

355.

19. Mme de Puisieux : « les personnes indolentes ne vivent point ; il

9. Les

commentateurs

se

partagent

ici

en

deux

clans

:

pour

les

uns

semble qu’elles ne soient nées que pour dormir » (cité par R. Mauzi,

par Mauzi, p. 435). Voltaire : « L’homme est né pour l’action comme le

(Teisseire, Les Essais écomoniques de David Hume, Paris, Arthur Rous­

op. cit., "p. 434). Vauvenargues : « il est tellement impossible à l’homme

seau, 1902, pp. 13-35 ; Schumpeter, History of Economie Analysis, London, Allen & Unwin, 4e éd., 1961, p. 125, note 4, p. 447, note 4 ; Johnson, Véconomie synthétique de Hume, « Revue d’Histoire économique et

de subsister sans action que, s’il veut s’empêcher d’agir, ce ne peut être que par un acte encore plus laborieux que celui auquel il s’oppose » (cité

sociale »,

t.

19,

1931, p.

226), le corpus

des textes économiquesdeHume

feu tend en haut et la pierre en bas. N’être point occupé et n’exister pas

peut être considéré comme autonome et n’aurait rien à voir, à la limite, avec l’ensemble de la philosophie de l’auteur. Pour les autres au contraire (en particulier, Schatz, Vœuvre économique de David Hume, Paris, Arthur Rousseau, 1902, p. 5 ; Rotwein, David Hume, Writings on Economies, University of Wisconsin Press, Madison, 1955, Introduction, pp. XVII, CVI), les écrits économiques sont inséparables de la philosophie générale

est la même chose pour l’homme » (Ibid.). L'Encyclopédie, article « Bonheur » : « Si l’on nous laisse dans une indolence paresseuse, où notre activité n’ait rien à saisir, nous ne pouvons être heureux. » Il fau­ drait lier cette nécessité de l’action à la métaphysique de l’ennui qui — de Locke à Kant — parcourt tout le xvme siècle. (Cf. Mauzi, op. cit., p. 390 ; Kant, Réflexions sur Véducation, trad. A. Philonenko, Paris, Vrin,

de Hume : ils prennent leur place légitime dans le système et sont surplom­

1966, p. 111, note 87 (du traducteur)).

bés par les postulats

anthropologiques

de l’auteur.

 

20.

THN,

G. G.,

2,

p.

224 ;

L.,

p.

561. Cf.

The Stoic,

G. G.,

3,

p.

206 ;

10. Of Refinement

Cf.

in

the Arts,G.

 

G.,

3,

p.

300.

trad. L. in IPM, p. 222 : « Sache que cet effort (labour) lui-même est le

effort (industry). »

On

11. peut

songer àla

typologieélaborée

en

1742

et

concernant les

principal élément de la félicité à laquelle tu aspires ; que toute jouissance

quatre philosophes (l’épicurien, l’homme d’élégance et de plaisir ; le stoïcien, homme d’action et de vertu ; le platonicien, contemplatif et

devient vite insipide et désagréable, quand on l’obtient sans peine ni

philosophe dévot ; enfin, le sceptique), à propos de laquelle Hume précise

21.

La

finalité

peut

être

lointaine.

Ici

comme ailleurs, la notion de

qu’il s'agit moins « d’exposer avec précision les sentiments des sectes phi­

«

distance » règle le rapport à l’objet, l’intérêt accordé étant inversement

losophiques de l’antiquité que de présenter les sentiments des sectes qui

proportionnel

à

la

distance

parcourue

(cf.

par

exemple,

THN,

G. G.,

1,

se forment naturellement dans le monde et nourrissent des opinions diffé­

p.

441

;

L.,

p.

228 ;

et toute la section 7 de la

3e partie du livre II ;

voir

rentes de la vie humaine et du bonheur » (G. G., 3, p.

197, note 1 : trad.

encore

THN,

G. G.,

2,

pp.

257-258,

261-262,

300-301, 358-359;

L.,

L

in IPM,

p. 211).

 

pp. 600, 605-606, 655-656, 730. IHU,

G. G.,

 

4,

p.

44 ;

L.,

p.

99 ;

IPM,

12.

L ’un des propos de Hume, tout au long des Political Discourses, est

 

G. G.,

4,

pp.

214, 216 ;

L., pp.

84,

87).

justement de mettre en évidence le développement parallèle de l’industrie

22. THN, G. G.,

2,

p.

225 ;

L ,

p. 563.

et

du commerce d’une part, de la civilisation liée à la notion de refinement

23. Ibid.

d’autre part (cf. par exemple, Of Refinement

,

G.

G.,

3,

p.

302).

24. Ibid.

 

13.

Of Interest, G. G., 3, p. 325.

25. Ibid.

14. THN, G. G., 2, p. 141 ; L., p. 456. Lorsque, dans la conclusion du

 

26. THN,

G. G.,

2,

p.

226 ;

L.,

p.

564.

livre I du Traité, Hume décrit la situation de solitude dans laquelle il se

27. Cf. Ibid.

trouve plongé à la suite de l’expérience pyrrhonienne (« je suis d’abord

28. The Stoic,

G. G.,

3,

p.

206;

trad.

L.

in

IPM,

p.

222.

 

effrayé et confondu de cette solitude désespérée où je me trouve placé

29. The Sceptic, G. G ,

3,

p.

220 ;

trad.

L.

in IPM, p.

242.

dans ma philosophie et j’imagine que je suis un monstre étrange et extra­

30. IHU, G. G.,

4,

p.

6 ;

L ,

p.

43.

ordinaire qui, pour son incapacité à se mêler et à s’unir à la société, a été

31. G. G.,

3,

p.

176 ;

B ,

p.

63.

exclu de tout commerce humain et laissé complètement abandonné et sans

32. Cf. THN,

G. G.,

2,

p.

110 ;

L.,

p. 416

: « Par la même raison que

consolation », THN, G. G., 1, p. 544; L., pp. 356 sq.), c’est par un

la richesse cause du

plaisir et de l’orgueil

et

que

la

pauvreté éveille^ du

recours à la « nature » que l’angoisse peut s’éloigner : « Très heureu­ sement, il se produit que, puisque la raison est incapable de chasser ces

malaise

et l’esclavage les secondes. »

et de l’humilité, le pouvoir doit produire

les

premières émotions

nuages, la nature elle-même suffit à y parvenir ; elle me guérit de cette

 

33. Cf.

le texte

cité supra,

p.

25,

Of

interest,

G. G.,

3,

p.

325.

mélancolie philosophique et de ce délire soit par relâchement de la tendance

34. Cf., par exemple, IPM, G. G., 4, p. 230 ; L., pp. 106-107 : « Là où

de l’esprit, soit par quelque divertissement et par une vive impression

l’on respecte la naissance, les esprits passifs et sans vigueur restent dans

sensible qui effacent toutes ces chimères » (THN, G. G., 1, p. 548 ;

une hautaine indolence et ne rêvent que de descendances et de généalogies ;

L., p. 362). Cf. A. Vergez, Hume, lecteur de Pascal, in « Annales litté­ raires de l’Université de Besançon », II, 2, 1955, pp. 27-32. 15. Cf. Of Tragedy, G. G., 3, p. 259 : « L ’abbé Dubos, dans ses Réflexions sur la poésie et la peinture, affirme que rien n’est en général plus désagréable à l’esprit que cet état d’indolence, de langueur et d’in­ différence où il tombe lorsque cessent toute passion et toute occupation.

les esprits ambitieux et généreux cherchent l’honneur et l’autorité, la réputation et la faveur. Là où les richesses sont l’idole principale, la corruption, la vénalité, le vol sont plus habituels ; les arts, les manufactures, le commerce, l’agriculture fleurissent. Le premier préjugé, qui est favorable à la vertu militaire, convient mieux aux monarchies ; le second qui est le principal aiguillon de l’industrie, s’accorde mieux avec un gouvernement

Pour sortir d’une situation si pénible, il se met à la recherche de tout ce

républicain. Nous

troùvons que chacune de ces formes de gouvernement,

qui peut l’amuser et le distraire ; les affaires, le jeu, les spectacles, les

en faisant varier Yutilité de ces coutumes, a communément un effet propor­

exécutions ; tout ce qui réveillera les passions et détournera son attention de sa propre personne. Peu importe quelle passion : qu’elle soit désagréable,

tionné sur les sentiments humains.

» 35. Cf. Of Money, G. G., 3, pp. 309 et 312. Voir également THN, G. G.,

2, p. 263 ; L., p. 608 : ayant noté que rétablissement des langues se fait par convention, « c’est de la même manière, ajoute Hume, que For et l’argent deviennent des mesures courantes des échanges et qu’on les estime comme un payement suffisant pour ce qui possède cent fois leur valeur ». La convention, au sens particulier où l ’entend Hume (c’est-à-dire l’accord sur une règle où l’intérêt de chacun trouve son compte, mais sans qu’aucune promesse intervienne), constitue donc le premier acte de l’échange symbolique comme de l’échange économique.

36. Of Interest, G. G., 3, p. 321. Variante : « valeur qui naît de l’accord

et de la convention que les hommes ont passés entre eux » (ibid., note 1). Cf. Montesquieu, Esprit des Lois, X X I, 22 : « l’or et l’argent sont une richesse de fiction ou de signe » (Œuvres complètes, F « Intégrale », Seuil, 1964, p. 674).

37. THN,

G. G.,

2,

p.

106;

L.,

p.

412. Cf.

IPM,

G. G.,

4,

p.

229;

L.,

p. 105 : « C’est en vérité leur nature et leur essence mêmes : elles (les

richesses)

de l’existence.

se rapportent directement aux commodités, avantages et plaisirs

»

38. Cf. IPM, G. G., 4, p. 229 ; L., p. 105 : « Que nous reste-t-il donc à faire d’autre que de conclure que, puisque nous désirons les richesses pour nous-mêmes seulement comme moyen de satisfaire nos appétits, soit dans le présent, soit dans quelque période future que nous imaginons, les richesses engendrent l’estime pour autrui uniquement parce qu’elles ont cette influence. » Voir aussi THN, G. G., 2, pp. 115 sqq. ; L., pp. 423 sqq. et THN, G. G., 2, p. 272 ; L., p. 619, où le souci de la réputation inter­ vient comme l’un des trois facteurs susceptibles de renforcer l’estime pour la justice. La catégorie du « valoir » fait ainsi son entrée dans l’anthropo­ logie humienne, venant compléter celle de F « avoir » et celle du « pou­ voir » (cf. supra, note 32). Il n’est pas douteux, toutefois, que dans tous les cas, seule la comparaison, donc la relativité, est opératoire ; cf. par exemple, THN, G. G., 2, p. 110 ; L., p. 417 : « la comparaison est, dans tous les cas, un procédé sûr pour augmenter notre estime de quoi que ce soit. Un riche sent mieux la félicité de sa condition s’il l’oppose à celle d’un mendiant » ; G. G., 2, p. 117 ; L., p. 425 : « tout dans ce monde se juge par comparaison. Ce qui est une immense fortune pour un particulier est pauvreté extrême pour un prince » ; G. G., 2, pp. 162-163 ; L., pp. 482- 483, où Hume remarque de manière complémentaire, que l’envie naît, non point de l’éloignement, mais au contraire de la proximité : « un simple soldat n’est pas envieux de son général comme il l’est de son sergent ou de son caporal ». Cf. aussi A Dissertation of the Passions, G. G., 4, p. 159 ; Of Refinement in the Arts, G. G., 3, p. 305 et tout l’Essai Of the Dignity or Meanness of Human Nature. Là encore, la distance tend à affaiblir les effets de la comparaison ; pour que les mécanismes d’association puis­ sent jouer, il faut un minimum de ressemblance et de contiguïté. Avoir, pouvoir et valoir sont, à cet égard, soumis à un destin commun. L ’Essai sur « la jalousie commerciale » n’est pas fondé sur un autre principe.

39. Cf. IPM;

G. G.,

4,

p.

229 ;

L.,

p.

105.

40. L ’enjeu de la polémique à l’intérieur de laquelle Hume vient prendre

sa place réside dans l’idée que l’abondance monétaire est le principal, sinon l’unique, instrument de la richesse. Si l’on rencontre une relative unanimité des auteurs dans le rejet de cette affirmation, c’est moins — comme le note Rist (Histoire des doctrines relatives au crédit et à la monnaie depuis John Law jusqu'à nos jours, Paris, Sirey, 1938, p. 21) — pour lutter contre « les idées déjà bien atténuées des mercantilistes sur la monnaie » que pour récuser, à travers les paradoxes de Law, l’idée que l’accroissement de la quantité de monnaie serait l’unique moyen de stimuler l’économie. Le débat se situe donc à un double niveau : il s’agit de montrer 1. que le travail, l’activité industrieuse sont les véritables sources de la richesse ; 2. que la richesse ne se confond pas avec la quantité de monnaie, mais avec son pouvoir d’achat, avec les biens qu’elle est susceptible d’acquérir. Tel est le point d’accord fondamental sur lequel se greffent les divergences suivant

82

que l’on est, comme Hume, partisan d’une théorie de la monnaie-signe, ou que l’on est, comme Turgot et Smith (ce dernier non sans ambiguïté), partisan d’une théorie de la monnaie-marchandise (cf. Turgot, Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, 1766, par. XXX, in Ecrits économiques, Paris, Calmann-Lévy, 1970, p. 140 : « l’argent et For sont deux marchandises comme les autres, et moins précieuses que beaucoup d’autres, puisqu’elles ne sont d’aucun usage pour les véritables besoins de la vie » ; A. Smith, The Wealth of Nations, liv. I, ch. 5, ed. Cannan, Univer- sity Paperbacks, London Methuen, 1961, tome 1, p. 36 : « l’or et l’argent,

comme toute autre marchandise, varient dans leur valeur » (cf. aussi liv. IV, ch. 1, tome 1, p. 450, et Lectures on Justice, Police, Revenue and Arms, ed. Cannan, 1896, Reprints of Economie Classics, New York, August Kelley Bookseller, 1964, pp. 190 sqq.)). La différence des doctrines est bien suggérée par les images auxquelles Hume et Smith ont respectivement recours pour illustrer la fonction de la monnaie : « la monnaie, dit Smith, est la grande roue de la circulation, le grand instrument du commerce » (The Wealth of Nations, liv. II, ch. 2, tome 1, p. 309) ; « elle (la monnaie), disait Hume, n’est pas une des roues du commerce, c’est l’huile qui rend le mouvement des roues plus doux et plus aisé » (Of Money, G. G., 3, p. 309). Cf. infra, ch. 3, l’examen des implications de cette divergence.

41. THN,

G. G ,

2,

p.

106;

L.,

p.

412.

 

42. THN,

G. G.,

2,

pp.

109-110;

L ,

p. 416.

43. Cf. THN,

G. G.,

2,

pp.

279

sqq., note 2 ;

L., pp.

628 sqq., note

1 ;

et IPM,

G. G.,

4,

p.

277, note

1 ;

L., pp.

170 sqq., note 1.

44.

Cf. THN, G. G.,

1,

p. 552

;

L.,

p.

366

:

«

La Nature Humaine est

la seule science de l’homme ; et elle a été jusqu’ici la plus

serais satisfait si je pouvais la mettre un peu plus à la mode. »

« voilà donc une

sorte d’harmonie préétablie entre le cours de la nature et la succession de

nos idées

: « la distinction que nous

négligée.

Je

45. Cf. IHU,

»,

etc.

46. Cf. THN,

G. G.,

G. G.,

4,

1,

pp.

p.

46

465 ;

sq. ;

L.,

L.,

p.

pp.

258

101 sq.

:

faisons souvent entre un pouvoir et son

dement » ; THN, G. G., 2, p.

traitais de l’entendement, que la distinction que nous établissons parfois

entre un pouvoir et son exercice est parfaitement futile et que nous ne devons attribuer aucune capacité à un homme, ni à un autre être, que

si

p. 412.

48. THN, G. G., 2, p. 109 ; L., p. 415. L ’Essai Of Avarice précise que

l’avarice affecte plus particulièrement les vieillards et les tempéraments froids, qu’elle intervient comme derni