Vous êtes sur la page 1sur 6
<a href=Danièle Laster Splendeurs et misères du théâtrophone In: Romantisme, 1983, n°41. pp. 74-78. Citer ce document / Cite this document : Laster Danièle. Splendeurs et misères du théâtrophone. In: Romantisme, 1983, n°41. pp. 74-78. doi : 10.3406/roman.1983.4655 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1983_num_13_41_4655 " id="pdf-obj-0-2" src="pdf-obj-0-2.jpg">

Splendeurs et misères du théâtrophone

In: Romantisme, 1983, n°41. pp. 74-78.

Citer ce document / Cite this document :

Laster Danièle. Splendeurs et misères du théâtrophone. In: Romantisme, 1983, n°41. pp. 74-78.

<a href=Danièle Laster Splendeurs et misères du théâtrophone In: Romantisme, 1983, n°41. pp. 74-78. Citer ce document / Cite this document : Laster Danièle. Splendeurs et misères du théâtrophone. In: Romantisme, 1983, n°41. pp. 74-78. doi : 10.3406/roman.1983.4655 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1983_num_13_41_4655 " id="pdf-obj-0-20" src="pdf-obj-0-20.jpg">

l" ; ,'<"-мт . <£р^

Auditions téléphoniques de i Operu

Auditions théâtrales à domicile

,'Й

Appareil automatique uúiist; úan ies Hem; nuhlio^

Parisienne de Jules Chère í &

Daniele LASTER

Splendeurs et misères du "Théâtrophone'

En 1881, une étrange machine impressionna vivement Victor Hugo et ses petits-enfants. Une note de ses Carnets en témoigne : "Nous

sommes allés [

...

]

à l'hôtel

du Ministre des

Postes [

...

].

Nous sommes

entrés. C'est très curieux. On se met aux oreilles deux couvre-oreilles qui

correspondent avec le mur, et l'on entend la représentation de l'Opéra, on change de couvre-oreilles et l'on entend le Théâtre-Français, Coque-

lin, etc. On change encore et l'on entend Г Opéra-Comique. Les enfants étaient charmés et moi aussi" (1). L'histoire de cet appareil qui charma le poète, commence au

cours de la grande Exposition d'électricité de la même année. C'est

un Toulousain, Clément Ader, qui le présente au

public. Ader a déjà

fait parler

de

lui en installant, l'année précédente, le premier réseau

téléphonique privé qui fonctionne grâce à un microphone mis au point

par ses soins en 1878 et tout un appareillage de son invention. Pour son système d'audition téléphonique des théâtres, les appareils const

ruits

sur ses indications

dans

les

ateliers

de

la maison Bréguet

ne

diffèrent pas sensiblement des types adoptés pour les postes téléphoni ques. Vingt microphones puissants munis de sorte de porte-voix ayant

leur pavillon tourné vers la scène sont placés sur la rampe, des deux

côtés de

la boîte

du

souffleur. Ces microphones font office de trans

metteurs

et sont reliés par fil à des écouteurs téléphoniques disposés

dans deux salles de l'Exposition. Chaque transmetteur placé à gauche du souffleur dessert les récepteurs de gauche tandis que les transmett eursplacés à droite, desservent les récepteurs de droite. On peut ainsi

deviner les différentes positions des acteurs et leurs déplacements d'un côté à l'autre de la scène. Un article de l'Illustration du 17 septem brereflète l'enthousiasme produit par cette double audition : "Tous ceux qui ont assisté aux expériences ont remarqué un phénomène particulier auquel on pourrait donner le nom de "perspective auditive".

En écoutant avec

deux téléphones appliqués aux deux oreilles, les

sons ne semblent plus

sortir du cornet, ils prennent en quelque sorte

un relief, ils se localisent, paraissent

sonnages

dans un sens parfaitement

avancer ou reculer avec les per déterminé. L'explication en est

des plus simples lorsqu'on connaît la disposition des transmetteurs sur la scène. Les deux téléphones de chaque auditeur ne sont pas

76

Daniele Laster

influencés par le même transmetteur, ils reçoivent les courants de deux transmetteurs distincts. Les impressions reçues par l'oreille droite,

ne sont donc pas les mêmes que

celles reçues par l'oreille gauche, de

là la sensation

de relief produite par ces auditions inégales. C'est un

effet identique par rapport à l'ouïe à celui des stéréoscopes par rapport

à la vue". Ader, en permettant de reconstituer les différentes sources sonores

d'un même espace, vient d'inventer ce que

l'on appellera plus tard la

"stéréophonie". .

. L'auditeur, bien

qu'il

n'assiste pas à la représentation, entend

tout ce qui se passe sur la scène et dans la salle, ce qui n'est pas sans

inconvénients, comme en témoignent Maier et Floren dans leur ouvrage sur le Téléphone : "Non seulement [on entendait] les voix des acteurs

et des actrices

(

...

)

mais

tous les incidents de la pièce, les applaudis

sementset les rires de du souffleur".

l'auditoire, et dans certains cas même la voix

On peut

se douter que cette situation

ne favorise pas beaucoup

la concentration. Qu'il le veuille

ou non, l'auditeur

est bien forcé de

prendre ses distances avec la représentation. Après l'exposition de 1881, l'installation des microphones de l'Opéra et du Théâtre Français est démontée et les auditions théâtro- phoniques sont reléguées parmi les attractions du musée Grévin. Les microphones sont alors placés sur la scène de l'Eldorado et le niveau culturel du répertoire proposé n'est pas très élevé ! L'Exposition universelle de 1889 relance le système d'Ader qui obtient auprès du public un succès aussi vif qu'en 1 88 1 . L'année suivante, des batteries d'appareils récepteurs sont placés au foyer du théâtre des Nouveautés. Marniovitch et Szarvady créent de véritables réseaux téléphoniques qui peuvent mettre tous les théâtres d'une ville (ou quelques-uns d'entre eux) en communication avec les récep teurs automatiques qu'ils baptisent enfin. L'invention d'Ader s'appel leradésormais "le Théâtrophone". Des appareils récepteurs sont placés dans différents lieux publics :

cafés, hôtels,

cercles. Sur la partie supérieure de ces appareils, deux

fentes sont prévues pour l'introduction d'une pièce de monnaie. La première reçoit les pièces de 50 centimes qui donnent droit à 5 minutes

d'audition, et la seconde les pièces de 1 franc qui permettent de prolon gerl'écoute jusqu'à dix minutes. Sur le récepteur un voyant actionné électriquement par l'opératrice du central s'allume pour désigner le théâtre que l'on peut entendre immédiatement, ou prévient des entr actes.

Peu

à

peu

des

microphones sont installés dans de nombreux

théâtres parisiens, bien que les négociations avec les directeurs de ces théâtres aient présenté quelques difficultés (ils craignaient la concurr ence). Le poste central du réseau parisien, la "Compagnie du Théâ trophone", se trouve alors rue Louis-le-Grand. Des lignes dont le nomb re est à peu près égal au nombre présumé des demandes d'audition, partent des microphones installés sur les scènes des théâtres et aboutis sentà un tableau commutateur qui reçoit, d'autre part, les fils des abonnés. De ce même tableau commutateur, une seule opératrice peut

Splendeurs et misères du "Théâtrophone "

77

à la demande, mettre en communication avec l'un des théâtres, un abonné qui veut entendre la representation. On comprendra alors

que Cocteau, se souvenant de ces fils multiples qui jaillissent d'un corps unique ait qualifié le Théâtrophone "de pieuvre acoustique" (2) ! Le réseau téléphonique de l'Etat y est relié, et ses abonnés peuvent écouter chez eux les représentations de leur choix sans aucun appareil

accessoire

et en payant seulement une

redevance.

C'est

ce

qui a fait

penser quelquefois, par erreur, qu'il était nécessaire d'avoir chez soi

le téléphone pour utiliser le théâtrophone. Ceux qui ne possédaient pas d'appareil téléphonique et qui souhaitaient bénéficier du système

Ader pouvaient

se

faire installer chez eux un appareil récepteur. La

ligne particulière présente cependant un inconvénient : la stéréophonie

n'est plus possible.

Bientôt, les abonnés, souvent des mélomanes, deviennent plus exigeants sur la qualité auditive des représentations. Vers les années

1910,

le

relais Brown

amplifie

le

courant

et

permet de

remédier à

l'affaiblissement de certaines auditions. Toutefois, il ne semble pas que cette légère amélioration ait suffi à pallier les inconvénients d'une

acoustique

encore bien imparfaite

si

l'on

en juge

une

lettre de

Proust

à

Georges de

Lauris datant de

1911 : "Je

par me suis abonné

au

théâtrophone dont j'use rarement, où on entend très mal. Mais enfin

pour les opéras de Wagner que je connais presque par coeur, je supplée aux insuffisances de l'acoustique" (3). Il reconnaît pourtant que c'est

le théâtrophone

qui

lui

a

révélé le Pélléas et Mélisande de Debussy

et il manifeste aussitôt son enthousiasme à Reynaldo Hahn. Mais les imperfections de l'audition lui permettent de plaider les circonstances atténuantes auprès de son ami musicien qui ne partage pas son goût pour Debussy : "des hérésies musicales qui peuvent vous crisper, passent inaperçues pour moi, plus particulièrement dans le théâtro phone, où à un moment je trouvais la rumeur agréable mais pourtant un peu amorphe quand je me suis aperçu que c'était l'entr'acte ! " (4). Néanmoins, c'est dans de bonnes conditions que le 24 mai 1913, on transmet entre Paris et Londres une représentation de Tristan et Isolde donnée à l'Opéra de Paris, tandis qu'au cours de la même soirée les Pari siens peuvent écouter la représentation de l'Alhambra de Londres (5). Après la guerre de 1914-1918, un microphone plus sensible améliore encore la qualité des auditions. Mais les amateurs de théâ

Théâtrophone" trophone se multiplient, : il faut limiter ce qui lecomplique nombre des la tâche abonnés de "la afin Société de ne pas du

faire ployer les rampes des théâtres sous le poids des appareils ! De

(2) Le Grand Théâtrophone retrouvé, Marcel Proust abonné. Par René Farabet

et Claude Prey. Emission de France-Culture, 27 juin
1982.

1971, rediffusée le 23

mai

(3) A un ami, correspondance de Marcel Proust avec Georges de Lauris, Amiot-

Dumont, Paris, 1948, p. 234. (4) Lettres à Reynaldo Hahn, Gallimard (N.R.F.), 1956, p. 199. (5) Théâtrophone, par Paul Charbon et Pierre Lajarrige. Plaquette illustrée, éditée par les Postes et Télécommunications d'Ile de France, 1979.

78

Daniele Laster

plus, certains abonnés, voulant user du privilège de l'ancienneté deman

dentà être placés "du côté des violons"

. .

.

Les appareils à diaphragme remplacent en 1923 les appareils

à

pavillon, ce

qui

entraîne un allégement considérable du matériel

utilisé : on

peut,

à partir d'un

seul microphone rattaché à un ampli

ficateur

à lampes,

atteindre de multiples usagers. Ainsi, en

1930, "la

Compagnie du Théâtrophone" réussit à desservir trois cents abonnés

qui désormais peuvent écouter l'Opéra ou les théâtres par haut-parleur.

Cet essor du théâtrophone

est d'autant plus surprenant que

depuis

quelques années, l'appareil d'Ader est utilisé parallèlement à la radio

diffusion

publique qui a fait son apparition en 1921 . D'après M. Testavin,

directeur de

"la Compagnie

du

Théâtrophone",

il

n'y

a pas

lieu de

s'en étonner : "le

théâtrophone, bien qu'il soit le doyen, reste actuel

lement

le moyen

le plus

simple et par

suite

le plus

fidèle,

de

repro

duction des sons à courte distance", écrit-il dans les Annales des Postes

télégraphes et téléphones de 1930.

Il est certain que les services rendus par le théâtrophone sont

multiples. Une publicité du 14 septembre 1932, parue dans l'Illustration

affirme : "le théâtrophone avec son nouveau haut-parleur amplifica

teurT-30 n'est égalé par aucune audition", et la même publicité énu-

mère trente lieux que l'appareil permet de recevoir à Paris et dans la

banlieue parisienne, aussi

divers que l'Opéra, l'Athénée, les Deux- Anes,

le Moulin de la Chanson, les Concerts Poulet, le Lido, le Café de Paris

ou Notre-Dame

(pour

les sermons).

Pourtant, c'est

à la fin

de cette

année 1932 que les ondes hertziennes finissent pas l'emporter et que le

théâtrophone cesse son service.

Que reste-t-il aujourd'hui du théâtrophone ? On peut encore voir

à Muret (près de Toulouse), l'appareil particulier qu'Ader avait installé

dans son hôtel, rue de l'Assomption. Mais le théâtrophone ne nous a pas

théâtre" des laissé

seulement

centaines

en héritage

d'auditeurs

une pièce

purent de entendre

musée. ParMounet-Sully

cette "voix dans

du

Oedipe-Roi, découvrir Wagner, applaudir toutes les pièces du répertoire

moderne de l'époque, sans avoir jamais été au théâtre ou à l'Opéra. Le

théâtrophone

avait ouvert une

ère

nouvelle :

celle d'une plus

large

diffusion de la culture par le moyen de la technique.

(Paris)