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Le blogue de Jérémie Lebel

L’art d’écrire une chronique


Question d’intérêts, l’une des activités qui occupent le plus clair de mon temps
 est la lecture des médias. Chaque jour, je passe plusieurs heures à lire des
articles de presse dans un grand nombre de journaux d’un peu partout, histoire
d’essayer de comprendre le monde ou au moins de savoir ce qu’il s’y passe.
L’une des choses que j’en retire est qu’écrire une chronique est un art beaucoup
plus di cile à maîtriser qu’il n’y paraît. Ce l’est encore plus si l’on écrit avec un
souci de rigueur intellectuelle. Naturellement, il existe une grande variété de
manières d’aborder la tâche de chroniqueur. Il y a tout un monde de di érence
entre un quasi-reportage d’Agnès Gruda, une diatribe décousue de Lise Ravary,
un essai politico-linguistique de Josée Legault et un… quelque chose de Pierre
Foglia. Je reviendrai d’ailleurs brièvement sur le texte de Mme Ravary. Suivre

L’un de mes blogueurs préférés est l’auteur Ta-Nehisi Coates, du magazine


américain The Atlantic. Dans un court billet, il a orienté ses lecteurs vers une
première chronique  de David Brooks, du New York Times, à propos du métier
de chroniqueur politique, puis vers une  réponse du blogueur Jonathan Chait.
Dans son texte, M. Chait donne quatre conseils pour écrire des chroniques
politiques de qualité: être intellectuellement cohérent et honnête, débattre
contre des positions réellement défendues par d’autres, se protéger contre plus
d’une sorte de biais et admettre qu’on peut paraître prétentieux lorsqu’on dit
aux autres comment écrire.

Le plus di cile, selon Ta-Nehisi Coates, est de s’attaquer à des positions


réellement défendues par d’autres. Que ce soit au moment d’écrire une
chronique ou dans notre vie quotidienne, il est très tentant d’attaquer une
version extrême de ce que l’autre avance, ou de commencer avec une position
adverse qui re ète nos préjugés plutôt que l’état actuel de la discussion. C’est là
une tentation à éviter. Mais M. Coates va plus loin: selon lui, il faut aussi
s’attaquer à plus fort que soi. L’écriture argumentée est autant un processus
d’apprentissage que de persuasion ou de pédagogie. Au plan intellectuel
personnel, un auteur apprend beaucoup plus en s’attaquant à un éditorial
d’André Pratte qu’à un billet vite écrit de Joanne Marcotte.

Au-delà de ces considérations, le chroniqueur se doit d’être intellectuellement


rigoureux.  Une chronique, pour moi, n’est pas fondamentalement di érente
d’un autre texte journalistique, ni d’un autre type d’écrit sur le monde.
L’auteur d’une chronique dispose de plus de liberté qu’un journaliste pour
choisir ses sujets et pour écrire à leur propos, mais sa tâche demeure d’écrire
sur la réalité pour dire ce qu’elle est et comment on devrait la comprendre. Il
peut le faire avec des eurs ou avec le pot, en 100 comme en 800 mots, mais
toujours il a le devoir d’écrire la vérité et de douter de ce qu’il dit. Ce devoir est
d’autant plus impérieux qu’il dispose d’une tribune prestigieuse, même pour
les plus obscurs. Une fois écrite, une a rmation même douteuse semble vraie,
car on peut maintenant citer une source pour la brandir comme une vérité.

Si j’écris une chronique, j’ai donc le devoir de véri er la validité de ce que


j’avance, comme un chercheur le ferait. Si j’écris « les Québécois sont tannés de
la vieille politique », je dois d’abord dé nir ce qu’est « la vieille politique » et
ensuite prouver, par exemple à l’aide de sondages, que les Québécois en sont
e ectivement tannés. Je dois toujours me demander si les fameux
«  Québécois  » ne seraient pas plutôt «  mes collègues et le chau eur de taxi
d’hier  ». Lorsque je tombe sur une anecdote qui me semble pouvoir circuler
facilement, je dois préciser que ce n’est qu’une anecdote. Si je ne le fais pas, je
me retrouve à écrire une chronique comme celle de Lise Ravary, dans laquelle
des faits divers arrivés dans d’immenses organisations deviennent des
tendances lourdes représentatives de tout le Québec d’aujourd’hui.

La prudence est d’autant plus de mise lorsqu’on écrit de manière plus


émotionnelle. Le sarcasme et la démonstration par l’absurde peuvent être des
outils légitimes pour attirer l’attention sur des incongruités, mais moins on les
utilise, mieux on se porte. Cette chronique  de Lysianne Gagnon l’illustre à
merveille. Elle a raison de dénoncer l’hypocrisie de pays comme la Chine ou la
Russie lorsqu’ils dénoncent les abus policiers du printemps passé tout en
bafouant allègrement les droits de leurs propres citoyens. Elle va trop loin, par
contre, lorsqu’elle écrit ceci:

Le rapport des camarades québécois recense des événements terri ants.

Imaginez, une dame s’est fait arracher son carré rouge par des policiers qui
l’ont ensuite piétiné! Un jeune manifestant s’est fait appeler ti-
loup «d’une manière sarcastique et infantilisante», commente ce jeune
homme manifestement victime du syndrome post-traumatique.

Si on pense déjà comme elle,  sa tournure de phrase peut être assez drôle. Il faut
par contre être plutôt insensible. Les policiers ne sont pas des super-héros
infaillibles dépourvus de biais et l’expérience d’être du mauvais côté de la force
légitime peut être e rayante (et dangereuse) pour n’importe qui, comme
peuvent en attester nombre d’étudiants. En utilisant l’hyperbole et le sarcasme
pour diminuer la valeur des propos de ses adversaires, Mme Gagnon manque
d’empathie et de curiosité personnelle.

La rigueur n’est e ectivement pas qu’une a aire de logique pure. Il s’agit aussi
de respect des autres et de volonté de les comprendre, car l’observateur est lui
aussi un humain qui doit combattre ses propres biais émotionnels. Comme je
l’ai dit plus haut, le chroniqueur a le privilège d’être entendu par beaucoup
lorsqu’il parle. Pour moi, cette position s’accompagne d’une obligation de
service public. Si un chroniqueur utilise sa position pour alimenter les préjugés
envers un segment de la population, il échoue à cette obligation sociale. Il n’a
pas le droit de se rabattre sur un argument de type «  c’est ce qui vend le
mieux » ou « aux gens de juger ». Oui, je pense à une certaine station de radio.

Tout ce que je viens d’écrire peut sonner extrêmement exigeant. Jusqu’à un


certain point, c’est vrai. Ceci dit, bien écrire n’a rien d’une tâche impossible.
Pour chaque texte médiocre, on trouvera une chronique qui  nous enseigne un
pan de notre histoire légale, nous fait nous questionner sur la moralité et les
tragédies, illustre la quantité démesurée de choses classées secrètes de nos
jours, ou encore examine le sérieux des contre-arguments d’un parti fédéral
face à un scandale de dépenses illégales. Chacun de ces textes prend une
position subjective, mais à partir de faits concrets, et on peut en suivre la
progression logique avec clarté.

La pertinence est possible, bref. La maintenir semaine après semaine en est une
autre. Voilà sans doute le plus grand écueil de tous les chroniqueurs, à qui on
demande d’avoir quelque chose d’intéressant à dire à chaque semaine, à
chaque deux jours ou à chaque heure, si on s’appelle Richard Martineau (quand
il ralentit). Jusqu’en 2011, j’avais l’habitude de lire à chaque semaine la
chronique de Frank Rich dans le New York Times, jusqu’à ce qu’il annonce son
départ pour une autre publication. Dans sa dernière chronique, il disait avoir
l’impression d’être amené par son travail à prendre des positions plus fortes
qu’il ne l’aurait voulu, à ignorer certaines nuances qui l’empêchaient d’aboutir
à une conclusion claire ou à se prononcer avec autorité sur des sujets qui ne
l’intéressaient pas. Frank Rich, pourtant, est un journaliste de talent qui
écrivait d’excellentes chroniques. Le simple fait d’avoir à écrire souvent et dans
un format déterminé semble ainsi in uencer l’auteur, surtout après
longtemps. C’est pourquoi je me suis souvent dit qu’un chroniqueur devrait se
donner une pause après trois ou cinq ans pour aller couvrir un autre secteur,
puis revenir avec une expérience nouvelle. Le danger qui guette le chroniqueur
négligent est d’un jour terminer comme Thomas Friedman, un ancien
correspondant de guerre du New York Times qui est ensuite devenu
chroniqueur. À force d’écrire, son style est devenu si prévisible que des farceurs
ont créé un site qui génère automatiquement des chroniques qui pourraient –
très – facilement passer pour les siennes. Écrire des chroniques de qualité est
un art qui demande une grande rigueur intellectuelle et personnelle, en plus
d’exiger un e ort constant pour se renouveler et lutter contre ses propres biais
inconscients. Que l’on ne s’y trompe pas, ceux qui réussissent à garder leur
originalité et leur pertinence après plus d’une dizaine d’années ont travaillé
pour y arriver. Fort.

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 4 août 2013  jlebel


 Lise Ravary, Médias, New York Times, Nouvelles, Politique, Richard Martineau

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