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Revue d'histoire de la pharmacie

Les sciences médicales au temps des califes omeyyades de


Cordoue : Al-Zahrâwî et Ibn Wâfid : savants-pharmacologues
andalous traduits en Occident chrétien
Joëlle Ricordel

Abstract
Medical sciences in the ommeyyade's time in Cordoue.
The Latin translations of major Arabian texts have largely contributed to the rise of medical sciences in christian Western
during the middle age. Among the pharmacologist Andalusian erudites who have been translated into Latin language, for
example by Gerard de Crémone, Al-Zahrâwî (Albucasis) and Ibn Wâfid are references. Al-Zahrâwî has written about
materia medica in several books included in his thirty volume's encyclopaedia : al-tasrif. Ibn Wâfid has given to the medical
world two remarkable treatises : a really formuler kitâb al-wisâd fi-l-tibb though a book of the simple drugs, kitâb fi al-
adwiya al-mufrada.

Résumé
Les traductions latines des grands textes arabes ont largement contribué à l'épanouissement des sciences médicales
dans l'Occident chrétien médiéval. Pour les pharmacologues andalous traduits, notamment par Gérard de Crémone, Al-
Zahrâwî (Albucasis) et Ibn Wâfid font référence. Al-Zahrâwî a traité de pharmaceutique dans plusieurs livres de son
encyclopédie en trente volumes : al-tasrif , tandis qu'Ibn Wâfid a laissé au monde médical deux œuvres : un véritable
formulaire, kitâb al-wisâd fi-l-tibb (le livre de l'oreiller) ainsi qu'un livre sur les médicaments simples, kitâb fi al-adwiya al-
mufrada.

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Ricordel Joëlle. Les sciences médicales au temps des califes omeyyades de Cordoue : Al-Zahrâwî et Ibn Wâfid :
savants-pharmacologues andalous traduits en Occident chrétien. In: Revue d'histoire de la pharmacie, 86ᵉ année, n°317,
1998. pp. 29-40.

doi : 10.3406/pharm.1998.4583

http://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1998_num_86_317_4583

Document généré le 16/10/2015


29

LES SCIENCES MEDICALES

AU TEMPS DES CALIFES

OMEYYADES DE CORDOUE

Al-Zahrâwî et Ibn
traduits
Wâfiden: savants-pharmacologues
Occident chrétien andalous

par J. Ricordel *

Peut-être avez-vous eu le loisir d'admirer la richesse des manuscrits


médicaux de l'exposition que présente en ce moment même notre hôte,
l'Institut du monde arabe. Elle est consacrée à la médecine au temps des Califes
et placée sous le signe d'Avicenne. J'ai souhaité, quant à moi, m' évader de
l'Orient et me rapprocher de l'Occident en vous parlant des sciences
pharmaceutiques au temps du califat omeyyade de Cordoue du Xe au XIe siècle.
J'évoquerai deux savants de grand mérite Abu al-Kâsim al-Zahrâwî et Abu al-
Mutarrif Ibn Wâfid que j'ai réunis, d'une part en raison de l'importance de leurs
travaux et d'autre part pour une relation de maître à disciple parfois suggérée à
leur propos quoique chronologiquement peu vraisemblable 2' 13, 23, 1.
S'ils n'ont pas atteint la célébrité et le renom de l'illustre Avicenne 2, leurs
uvres sont cependant dignes d'intérêt et pour cela, furent traduites, très tôt,
en diverses langues dans l'Occident médiéval.
Dès le milieu du VHP siècle, l'Orient musulman traçait la voie dans les
sciences médicales. À son fonds propre, il ajoutait, en s'en imprégnant puis en
les dépassant, les préceptes et les techniques des Anciens. Dès la fin du LXe siècle
et le début du Xe, la transmission à l'Occident put se faire par Al-Andalus.

Communication présentée à l'Institut du monde arabe à Paris, le 25 janvier 1997, lors de la réunion
commune des Sociétés d'histoire de la médecine, d'histoire de la pharmacie et d'histoire des hôpitaux (thème de la
journée : « À l'ombre d'Avicenne : la médecine au temps des califes »).

* 1, rue Duvergier, 75019 Paris.


REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, XLVI, N° 317, 1er TRIM. 1998, 29-40.
30 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE

J'ouvrirai une courte parenthèse pour préciser ce qu'il faut entendre par
Al-Andalus. Andalos, sans doute dérivé de Vandalos, était le nom d'une
petite île à la pointe de la péninsule, vers l'actuelle Tarifa. Lors d'une première
incursion, des berbères y débarquèrent conduit par Tarif. Puis les soldats du
conquérant Tarîk: ont donné le nom d'Al-Andalus à toute la Bétique, puis à
l'ensemble des possessions musulmanes sur la péninsule ibérique 7'3. Sous le
califat, ce territoire s'étendait pratiquement jusqu'aux Pyrénées. Seuls
restaient chrétiens le royaume du Léon et des Asturies et des petits comtés des
contreforts pyrénéens : comme Pamplune, Aragon, Ribagorza, Sobrabe,
Barcelone...
Entre le XIe et le XIIe siècle, les sciences de la civilisation musulmane
diffusèrent d'Al-Andalus par l'Ecole de Salerne et les premières universités
laïques comme Bologne (1123), Padoue, Montpellier (1220). À partir du XIIe
siècle, ce sont les traducteurs de Tolède, devenue chrétienne dès 1085, qui
eurent un rôle prépondérant dans l'enrichissement de l'Occident chrétien par
la traduction des grands textes des savants de la Grèce antique, de l'Orient et
de l'Occident musulmans.
C'est pourquoi le professeur Tomasso Sarnelli a pu dire, lors du premier
Congrès des études arabes et islamiques de Cordoue, en 1962 : « Et débiteurs
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nous nous sentons de l'Espagne, ce pays privilégié qui a rendu possible cette
transfusion vitalisante par la réceptivité intellectuelle et spirituelle de sa
chrétienté envers les sciences venues avec la conquête musulmane. » 25
Hélas, cette réceptivité cessa avec l'Inquisition. Celle-ci interdit au
médecin musulman andalou « accusé de sorcellerie ou de prosélytisme, l'accès à
l'Université et à la culture scientifique à cause des statuts de pureté de
sang » 9. Elle lui interdit, ainsi qu'aux Juifs, de pratiquer son art.
Entre le Xe et le XIIIe siècle, on a pu dénombrer environ vingt-cinq savants
pharmacologues andalous 22. Les plus célèbres d'entre eux sont Ibn Zuhr
(l'Avenzoar latin), Ibn Rushd (Averroes), Ibn Maymûn (Maimonide) et Ibn
al-Baytâr. D'autres savants pluridisciplinaires et poly graphes se sont aussi
illustrés dans la pharmacologie : Ibn Bâdjdjda le philosophe, les géographes
al-Bakrî et al-Idrîsî, Ibn Biklârish le botaniste saragossain, Ibn al-Rumiyya,
botaniste sévillan.
Tous ont bénéficié de l'héritage antique qui prend ses racines dans les
zones hellénistique, perse et indienne. L'influence grecque est primordiale
notamment avec Dioscoride dont la Materia Medica ou De Universalis
Medicina décrit quelque six cents plantes.
Ce traité fut traduit en arabe, à Bagdad, sous le règne du calife ^avfar al-
Mutawakkil (847/232-861/247). Cette première traduction, due à Istifan b.
Basil et corrigée par Hunayn Ibn Ishak restait très imparfaite car les auteurs
ne purent que faire une translitération en arabe des termes grecs qui leur
étaient inconnus.
Dans Al-Andalus, l'essor de la pharmacopée est intimement lié à un cadeau
que fit l'empereur de Constantinople au calife omeyyade d'Espagne vabd al-
Rahmân HI. Il s'agissait d'un exemplaire illustré de cette Materia Medica. Dès
que le texte parvint à la cour de Cordoue, c'est-à-dire en 948, un « collectif » de
traducteurs possédant le grec, le latin et l'arabe, en entreprit l'étude. Cependant,
ils durent se faire aider par le moine Nicolas, venu spécialement de la cité
byzantine pour parachever la traduction de certains termes en grec ancien.
Alors, dans cette Espagne où la flore était luxuriante et où les ressources
minérales (plomb, argent, cinabre, cuivre) abondaient, le goût pour la botanique, les
herborisations et la pharmaceutique se développa. En même temps, cette
disposition fut favorisée par l'acclimatation, sur le territoire, d'espèces nouvelles
introduites par les Musulmans et par la découverte, grâce aux navigateurs, de plantes
de pays lointains comme la Malaisie ou la Chine. Ainsi, parmi ces substances
nouvellement utilisées, on peut citer : le camphre (kâfur, déjà employé comme
parasiticide, antiseptique et toni-cardiaque), la casse (pulpe de la gousse du cas-
sier à la vertu purgative) et le santal (de l'arabe çandal, terme employé pour
désigner des substances ligneuses provenant du santal blanc ou rouge d'où l'on tire
une essence balsamique et des poudres pharmaceutiques).
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Telle était donc la situation au milieu du Xe siècle. C'est à cette époque que
vécut Abu al-Kâsim al-Zahrâwî. Ce nom vous est peut-être inconnu mais si je
l'associe à sa forme latinisée Albucasis, vous reconnaîtrez ce chirurgien
célèbre, auteur d'une importante encyclopédie médico-cWrurgicale. Il est, en
effet, fameux pour ses traités d'obstétrique, pour ses descriptions d'opérations
chirurgicales (amputations, opérations de fistules et de hernies, trépanations). Il
est aussi réputé pour ses théories sur les réductions de fractures et de luxations,
ainsi que pour les croquis d'instruments et ustensiles qui illustraient ses traités.
C'est bien de lui, en effet, dont il s'agit car son encyclopédie, formée de
trente livres, est consacrée pour un certain nombre d'entre eux à la
pharmacologie. Cette uvre fut si importante que Léon l'Africain 4 l'a comparée aux
Canons d'Avicenne.
Al-Zahrâwî est né à « Madîna al-Zahrâ' », cité princière et administrative
située à cinq kilomètres au nord-ouest de Cordoue, l'année même de la
fondation de la ville en 936. Il serait mort entre 1010/400 H. et 1013/404 H.
Les sources anciennes divergent sur cette date comme elles sont partagées sur
son rôle de médecin officiel des califes de Cordoue * 6> 13' 23.
Il est intéressant de noter que les deux parties du nom arabe du savant, Abu
al-Kâsim et al-Zahrâwî, ont donné lieu à de multiples transformations lors de leur
passage au latin 12. On compte seize déformations d' Abu al-Kâsim, parmi lesquelles
Albucasis, Buchasis, Abul-Kasem, Bulcasis, Albucrasis, Cusa... et dix-neuf
d' al-Zahrâwî dont Alsaharavius, Alzarabi, Azaragi, Acaravius, Acaragui,
Benabenazerin. Cela explique que l'on n'ait pas toujours su à qui attribuer certains
textes et que l'on ait cm en l'existence de plusieurs personnes l'une plagiant l'autre.
Son ouvrage capital a pour titre kitâb al-tasrîfli man "adiiza "an al-ta'âlif
Le mot « tasrîf » reste difficile à interpréter dans le sens ancien qu'a voulu lui
donner l'auteur. Plusieurs interprétations en ont donc été proposées : « La
pratique pour ceux qui ne savent pas composer les remèdes » ; « Le livre des
manipulations pour celui qui est incapable de composer des recettes » 16 ; « Le livre
de l'exaucement de ceux qui sont incapables de composer des ouvrages ».
En fait, cet ouvrage était destiné à la formation des étudiants et devait
servir de manuel pratique de consultations 24. En Occident, il fut l'une des bases
de l'enseignement de la médecine jusqu'au XVIIe siècle.
Al-Zahrâwî se préoccupe des techniques de préparation à partir des
drogues d'origine végétale, minérale et animale. On reconnaît le point de
départ de ses méthodes dans les théories d'Hippocrate et de Galien selon
lesquelles les quatre éléments de la nature (le froid, le chaud, le sec et l'humide)
sont en équilibre chez l'homme. La rupture de cet équilibre est cause de
maladies. On peut y porter remède en administrant au malade le pourcentage
nécessaire de l'élément en déséquilibre.
LES SCIENCES MEDICALES AU TEMPS DES CALIFES OMMEYYADES 33

a Jfj/M* <U-o-> M*t 'fr*L^$* *£>?>* i-Ji Al-Zahrâwî et la pharmaceutique.


Moules pour comprimés.

FUtres utilisés par Al-Zahrâwî.


34 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE

Ainsi, Al-Zahrâwî indique que « la figue est d'une nature chaude et humide
au premier degré. Elle est employée pour les reins dont elle dissout les
calculs, mais elle a pour inconvénient de surcharger, ce que l'on peut éviter en
prenant du potage salé et des boissons vinaigrées ». La prune, quant à elle,
est de nature froide du premier degré. On l'emploie pour évacuer la bile mais
elle occasionne des maux d'estomac auxquels on peut porter remède en
consommant du sucre avec des roses 24.
Naturaliste, al-Zahrâwî décrit la faune et la flore d'Espagne, « al-adwiya
al-mufrada », c'est-à-dire les « simples ». Pour les plantes, il signale le lieu
de récolte, comment les cultiver et les préserver 12.
Chimiste, il débat des méthodes techniques pour préparer, en vue d'un
usage médicinal, des matières chimiques comme la litharge, la céruse, le
vitriol et le vert de gris. Il décrit comment brûler l'ambre, le corail, la théré-
bentine et les ceps de vigne pour en obtenir des cendres utilisables dans les
préparations pharmaceutiques. Pour les drogues tirées de matière animale, il
indique le mode de préparation des coquilles, ongles, sabots, os ainsi que
celui des serpents, lapins et scorpions.
Technicien, il puise aux sources de l'ancienne Mésopotamie sassanide
aussi bien que dans les techniques des artisans et des parfumeurs d'Iraq et
d'Egypte. Il décrit également les techniques et appareils destinés à préparer
les eaux aromatiques telle l'eau de rose et les adhân qui sont des préparations
huileuses ou des pommades. Il pratiquait aussi la distillation, y compris celle
du vin pour obtenir du vinaigre et non de l'alcool 8.
Didactique enfin, il illustre son traité de croquis et de dessins. Il
représente, par exemple, des poinçons en buis ou en ébène pour timbrer certains
médicaments, des moules pour confectionner des tablettes et des comprimés
ou des systèmes de filtration 5' 12.
Il prête aussi une grande attention aux récipients destinés à recevoir les
préparations 3. Ainsi, dans le « discours seize » du « Tasrîf », consacré aux
poudres médicinales, il indique : « Sache que les poudres médicinales ne
peuvent se conserver longtemps car l'air les altère rapidement parce qu'il n'y
a pas d'obstacles à (...). Le miel protège les électuaires et les pastilles.
[Quant aux poudres médicinales] conserve les dans des récipients à
embouchure étroite, fermés hermétiquement pour que l'air n'y pénètre pas et ne les
prélève qu'au moment où tu en as besoin. »
Certaines parties de l'uvre d' al-Zahrâwî furent traduites en diverses
langues n>12'24 :
- le livre XXX touchant à la chirurgie, fut traduit par Gérard de Crémone
à Tolède au XIIe siècle. Il fut par la suite édité plusieurs fois, par exemple à
Venise, quatre fois entre 1497 et 1531 ;
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- pour la partie pharmaceutique, le livre XXVIII, connu sous le nom de


Liber servitoris a plusieurs fois été transposé en latin. La version la plus
connue est celle de Simon de Gênes associé au Juif Abraham de Tortosa en
1290. Cette traduction a longtemps fait oublier qu' Al-Zahrâwî traite de
pharmaceutique dans d'autres livres (livres III à XXV, livre XXIX et livre XIX de
cosmétologie...). Cette version latine fut elle-même reprise en espagnol par
Alonso Rodriguez de Tudela et imprimée à Valladolid en 1561. On connaît
également un manuscrit en hébreu et d'autres textes en latin imprimés, entre
autres, celui de Nicola Jenson Gallicum à Venise, en 1497 ;
- le livre de diététique fut connu en catalan grâce à Berenguer Eimericho
qui, à son tour, se vit traduire en latin. Le livre prit alors le titre de Dictio de
cibaris informorum. Enfin, les livres XXVI sur la diète et XXVII sur
l'hygiène furent partiellement traduits en hébreu par Yûsuf ben Waqqâr dès 1295.
Ainsi, même si sa renommée n'a pas été à la hauteur de son uvre,
al-Zahrâwî aura laissé longtemps son empreinte dans la culture scientifique
du Moyen Âge occidental.
Le second pharmacologue andalou dont j'ai voulu vous entretenir est Abu
al-Mutarrif Ibn Wâfid. Issu d'une famille noble de Cordoue, Ibn Wâfid est né
à Tolède en 999/389 H. ou 1008/398 H. selon les sources. Cependant, il se
rend dans la capitale du califat, Cordoue, pour approfondir ses connaissances
en médecine et en droit. Puis, il revient à Tolède et devient, après la chute du
califat en 1031, vizir de l'émir local Al-Ma'mûn. C'est sur son ordre qu'il
crée sur les berges du Tage, un jardin botanique alors célèbre. Il serait mort
en l'année 1074/467 H. 14' 15'23.
Ibn Wâfid est connu en Occident sous les noms d'Abenguefit ou d'Aben
Nufit. Sans doute fut-il aussi philosophe car il était aussi surnommé
Abenguefit philosophi mais aucun manuscrit de philosophie pouvant lui être
attribué n'a encore été retrouvé.
Ses biographes ont dit de lui qu'il « atteignit dans la science des
médicaments un savoir que personne n'avait jamais possédé à son époque et qu'il
composa sur vingt ans un livre des médicaments sans égal » 23.
D est l'auteur de trois recueils :
1) le kitâbfî al-adwiya al-mufrada : le livre des médicaments simples ;
2) le kitâb al-wisâdfî-l-tibb : le livre de l'oreiller ;
3) le madfmu al-filâha : traité d'agriculture.
Pour le second ouvrage, il est possible que le titre initial ait été kitâb al-
rashshâdfi l-tibb. Dans ce titre, le mot « rashshâd » aurait le sens de « guide »,
« conseils ». On serait alors en présence d'un « guide de la médecine » ou d'un
« livre des conseils en médecine ». Une erreur de copiste aurait remplacé
« rashshâd » par « wisâd » qui signifie « oreiller », « coussin » 24. C'est le titre
de « livre de l'oreiller » qui s'est imposé mais a donné lieu à des confusions.
36 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE

Traduit parfois par « livre du


sommeil », on a pu croire à l'existence
d'un autre ouvrage 16.
Ce « livre de l'oreiller », dont un
extrait figure ici, porte sur les
simples et les aliments. C'est un
formulaire à valeur pharmacolo-
gique. On le décrit comme une
pharmacopée. C'est un manuel
pratique. Il comporte la description
l^-âj ».5i] ^âr wyt A l^SîÇ* M *X »>t LJlXjjjOj! t)U^l d'un grand nombre de préparations
médicinales, énumère les drogues
*#*$$* hr*+ **J.» «bf? ^5*^T* "*^ a-* ^-s-**-»^* entrant dans leur composition, les
quantités nécessaires, puis le mode
de préparation et d'application des
médicaments. En suivant le modèle
courant en médecine arabe, il liste
les remèdes en partant de la tête
vers les pieds.
Voici deux exemples
d'ordonnances contenues dans le « livre
de l'oreiller » 2 :
#U} 1) « Ordonnance pour un
homme qui se trouve être affecté par
une grosse chaleur à l'entrée de
Ibn Wâfid - Kitâb al-wisad. l'été. Il l'utilisa et s'en trouva bien.
Prends deux dirhams de
feuilles de rose, trois de semence de chicorée, un mithkâl de manne de
bambou et un dirham de fleur de violette.
Pulvérise l'ensemble, malaxe avec de l'eau de rose, prépare avec la pâte
obtenue des pastilles d'un mithkâl et mets à sécher à l'ombre.
Fais prendre au malade une pastille avec du julep, sirop de rose ou de
violette en cas de constipation ou sirop de grenades ou de pommes. »
À propos de cette formule, on peut noter cette tendance, nouvelle au XIe
siècle, qui est de préciser le dosage et de s'intéresser à la valeur des unités de
poids et de capacité utilisées dans l'art médical. Les valeurs approximatives
des unités utilisées ici sont : un dirham, environ 3 grammes ; un mithkâl,
environ 4,40 grammes ; une ûkiyya (que l'on trouvera ci-après), environ 30
grammes. »
2) « Remède utile contre la fièvre ardente provoquée par l'atrabile et contre
le mal de tête intense.
LES SCIENCES MÉDICALES AU TEMPS DES CALIFES OMMEYYADES 37

Prends 5 dirhams d' épine- vinette, trois de santal jaune, une demi-ûkiyya de
rose rouge, 4 dirhams de graines de courge sans écorce, trois de graines de
pourpier, et encore 3 de tragacantae.
Pulvérise chaque drogue séparément, tamise-les, réunis le tout en ajoutant
une ûkiyya de sucre en poudre et malaxe avec du julep très sucré.
Donne à boire au malade de trois à six dirhams de cette préparation selon
le degré de fièvre, la force de l'atrabile et son intensité, selon la saison et l'âge
du patient. »
Dans cette seconde préparation, la façon de moduler la posologie rejoint
des notions assez modernes.
Un troisième ouvrage, le maa^mu fî-l-filâha, « traité d'agriculture », est
attribué à Ibn Wâfid 14, 19 même si cela est parfois contesté 4* 10.
En effet, un manuscrit correspondant à ce texte porte bien la mention à! Abel
Mutarrif, Abel Nufi, fisico toledano de agricultura, ce qui correspondrait au
nom latin d'Ibn Wâfid mais un autre manuscrit découvert plus récemment
porte celle d'« Al-Nahrâwî », faisant planer le doute sur l'auteur.
Malgré son titre, « traité d'agriculture », et son contenu, cet ouvrage doit
être réintroduit dans l'uvre pharmacologique de son auteur. En effet, à côté
des principes et techniques agricoles, il décrit méthodiquement la nature et les
plantes. Les savants musulmans partant de l'hypothèse que toute plante a une
vertu médicinale, celles dont on n'a pas encore découvert les propriétés
méritent cependant de figurer dans les études scientifiques. Sans que cela soit
systématique comme dans le kitâb al-Wisâd, Ibn Wâfid précise, pour celles qui
sont connues, les propriétés pharmacologiques et toxicologiques et comment
combattre leurs effets.
C'est le cas dans cet exemple extrait du traité et qui concerne les plantes et
minéraux dits « indiens » 5 : « On trouve dans Al-Andalus, l'« antula » 6 qui
est actif contre les douleurs aiguës et les poisons mortels. Il pousse vers
Tânbal sur une montagne que l'on nomme mont Akwât. Souvent le « bîsh » 7
pousse dans son voisinage. Si les troupeaux broutent le « bîsh » à cause de sa
saveur douce, ils sont intoxiqués ; s'ils broutent alors F« antula » qui est amère,
ils recouvrent la santé car l'« antula » est un contre-poison. Si F« antula » fait
défaut, la gentiane peut être utilisée comme succédané bien que l'« antula »
soit meilleure. . . »
Les traductions des ouvrages d'Ibn Wâfid sont nombreuses :
- le « livre des simples » fut abrégé et traduit en latin par Gérard de
Crémone sous le titre Liber Albenguefith philosophi de vertutibus
medicinarum et ciborum et publié de nombreuses fois pendant la Renaissance
(Strasbourg, 1531, Venise, 1532). L'uvre entière et non pas seulement
résumée aurait été également traduite en plusieurs langues romanes
notamment en catalan au XIIe siècle 26. En 1943, un spécialiste espagnol,
38 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE

Millas Vallicrosa, identifiait un texte rédigé en « caractères hébraïques-


espagnols et en langue arabe », datant du XIVe siècle, comme faisant
partie du « livre sur les médicaments simples » d'Ibn Wâfid. Jusqu'alors,
celui-ci était uniquement connu par la traduction latine condensée de
Gérard de Crémone 19 ;
- le « livre de l'oreiller » dans la version de Gérard de Crémone a été
imprimé à Strasbourg en 1537 et à Venise en 1558. Il fut traduit en hébreu par
Judah ben Salomon Nathan ;
- le « traité d'agriculture » a été identifié dans un manuscrit en langue
espagnole, répertorié dans les catalogues du fonds de la Bibliothèque
Cathédrale de Tolède sous la référence Abel Mutarrif, Abel Nufi, fisico
toledano de agricultura. Cette uvre d'Ibn Wâfid aurait donc été traduite
directement en espagnol à la fin du XIVe siècle, début du XVe 18. Elle aurait
considérablement influencé à la fin du XVe siècle 20, Gabriel Alonso de
Herrera, philosophe, mathématicien et agronome espagnol, professeur à
l'Université de Salamanque et aumônier du Cardinal et grand Inquisiteur
Cisneros dans la rédaction de son Agriculture générale éditée en 1513.
Ces enumerations des traductions des ouvrages d'Ibn Wâfid et
d' Al-Zahrâwî, à elles seules, peuvent témoigner de la profonde influence de
la pensée musulmane sur la pensée occidentale, et ce pendant plusieurs
siècles. L'analyse des uvres des vingt-trois autres savants andalous que
j'évoquai au début de mon exposé, sans parler de celle des travaux des phar-
macologues orientaux, renchérirait à l'évidence sur cette idée.
Or, la pharmaceutique n'était qu'un domaine très restreint. Les penseurs de
la civilisation musulmane excellaient dans bien d'autres disciplines :
mathématiques, astronomie, médecine, botanique, agriculture, pour ne citer que
quelques unes des sciences exactes ou naturelles qu'ils firent progresser par
leurs études et leurs découvertes. De nombreuses avancées scientifiques ont
profité à T Occident. Comme le suggérait, à propos des sciences médicales du
Moyen Âge, H.PJ. Renaud : « Nous assistons à... la réimplantation
« arabe »... d'une nouvelle bouture de la médecine grecque, nourrie dans le
terreau des vieilles civilisations égyptienne, syrienne et mésopotamienne et
qui vient remplacer la souche occidentale épuisée. » 21 Max Meyerhof, grand
spécialiste de la pharmacologie musulmane, commentait cette transmission
de culture comme « la fécondation de la science européenne par la science
arabe et ses effets germinatifs ultérieurs » 17. Il serait donc légitime de
rejoindre Tommaso Samelli lorsqu'il affirme que nous devons nous sentir
débiteurs de l'Espagne d'avoir su transmettre la richesse des savoirs
orientaux. Nous devons surtout nous sentir redevables envers cette civilisation
musulmane dont le haut degré de spécialisation et de culture a enrichi
l'Occident.
LES SCIENCES MÉDICALES AU TEMPS DES CALIFES OMMEYYADES 39

Notes

1. Une traduction de l'ouvrage de Sâvid al-andalusî a été faite par R. Blachère en 1935.
2. Ibn Sînâ (980/370 H, 1037/429 H), auteur du kitâb al-Kânûn (les Canons) en 5 livres. Il traite
dans le second, en 800 paragraphes, des médicaments simples et dans le cinquième, des
médicaments composés.
3. D'après l'auteur anonyme d'ajçhbâr madjmu.
4. Auteur du XVe-XVIe siècle, Musulman originaire de Grenade converti au catholicisme,
auteur d'une description de l'Afrique et d'un recueil biographique sur les hommes célèbres.
5. Parmi les plantes, dites indiennes, sont citées : l'astragale, qui fournit la gomme adragante,
le nard, valérianacée donnant des parfums, le turbith, jolap de l'Inde qui est un purgatif tout comme
l'aloés, le sang de dragon, hémostatique et astringent.
6. « Antula » : Aconit anthora.
7. « Bîsh » : Aconit ferox ou Aconit napellus. Les auteurs ne s'accordent pas sur l'espèce
d'aconit qui répond au nom de « bîsh ».

Bibliographie

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Ed. Occitania, 1937.
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40 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE

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Résumé

Les sciences médicales au temps des califes omeyyades de Cordoue - Les traductions latines des
grands textes arabes ont largement contribué à l'épanouissement des sciences médicales dans
l'Occident chrétien médiéval. Pour les pharmacologues andalous traduits, notamment par Gérard
de Crémone, Al-Zahrâwî (Albucasis) et Ibn Wâfid font référence. Al-Zahrâwî a traité de
pharmaceutique dans plusieurs livres de son encyclopédie en trente volumes : al-tasrif, tandis qu'Ibn
Wâfid a laissé au monde médical deux uvres : un véritable formulaire, kitâb al-wisâd fi-l-tibb
(le livre de l'oreiller) ainsi qu'un livre sur les médicaments simples, kitâb fi al-adwiya al-mufrada.

Summary

Medical sciences in the ommeyyade's time in Cordoue - The Latin translations of major Arabian texts
have largely contributed to the rise of medical sciences in christian Western during the middle age.
Among the pharmacologist Andalusian erudites who have been translated into Latin language, for
example by Gerard de Crémone, Al-Zahrâwî (Albucasis) and Ibn Wâfid are references. Al-Zahrâwî
has written about materia medica in several books included in his thirty volume's encyclopaedia :
al-tasrif Ibn Wâfid has given to the medical world two remarkable treatises : a really formuler kitâb
al-wisâd fi-l-tibb though a book of the simple drugs, kitâb fi al-adwiya al-mufrada.

MOTS-CLÉS

Espagne musulmane, sciences médicales, Pharmacopée, Albucasis, Ihn Wâfid.