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Encyclopédie

Congo Belge

TOM E 1

EDITIONS BIELEVELD

22, RUE DE LA CONCORDE, BRUXELLES


P réface

L m'a été demandé de préfacer l'Encyclopédie du Congo


Belge.
I
Pai accédé bien volontiers à ce désir parce que
j'estime indiqué d'apporter un témoignage de haute estime à
Végard des initiateurs de l'important ouvrage que voici.
Ces quelques lignes n'ont d'autre sens.

Que pourraient-elles ajouter à cette « somme » de documen-


tation coloniale de vulgarisation scientifique, à laquelle ont
œuvré une cinquantaine de spécialistes parmi les plus avertis
des différentes disciplines.

Pour tous ceux qui s'intéressent à la Colonie — et ils sont


en Belgique et à l'Etranger — on ne peut rêver
nombreux,
meilleur guide, meilleur travail de synthèse; les lecteurs s'en

apercevront sans tarder.

L'Encyclopédie du Congo Belge a puisé une partie importante


de son information aux sources académiques.

Elle condense
aussi, avec clarté et les études
exactitude,
publiées dans de nombreux '?ipécialisés, quantité de
ouvrages
rages ,
revues et périodiques.

C'est dire que le travail de rédaction fut laborieux et délicat.

Il n'a pu être mené à bien que grâce à l'expérience et au


talent des éminents collaborateurs que les Editions Bieleveld
ont choisis.

Cet important ouvrage répondait à un impérieux besoin et


est appelé à rendre de grands services.

Marcel Van den Abeele,


Administrateur Général des Colonies.
Collaborateurs du Tome 1

MM.
L. GOFFIN, Docteur en Droit; Professeur à 1Institut Supérieur de Commerce
Saint-Louis.

M. BEQUAERT, Licenciéen Histoire de l'Art et Archéologie; Conservateurau


Musée du Congo Belge à Tervueren.

G. VAN DER KERKEN, Docteur en Droit; Professeur à la Faculté de Droit


de l'Université de Gand; Professeur à l'Institut Universitaire des Territoires
d'Outre-Mer: Membre titulaire de l'Institut Royal Colonial Belge.

M. ROBERT, Ingénieur Géologue: Professeur à l'Université Libre de Bruxelles;


Membre du Conseil Colonial; Membre titulaire de l'Instittit Royal Colonial
Belge.

P. J. LIVENS, Ingénieur Chimiste Agricole, Chef de la Division d'Agrologie de


l'I.N.E.A.C., Maître de Conférences à l'Université de Louvain.

J. LEONARD, Docteuren Sciences botaniques; Attaché scientifique à l'I.N.E.A.C.

W. ROBYNS, Docteuren Sciences botaniques; Directeur du Jardin Botanique de -


l'Etat; Professeur à l'Université de Louvain; Membre de l'Académie Royale
Flamande de Belgique.

J. E. OPSOMER, Ingénieur AgronomeColonial; Professeur à l'Université de


Louvain; Ancien Chef de Division de l'I.N.E.A.C. au Congo Belge; Chargé
de missionsen Indonésie, à Ceylan, au Kenya, en Uganda et au CongoBelge;
Prix Schepkens (Génétique) de l'Académie Royale de Belgique.

L. PYNAERT, Ancien Directeur du Jardin Botanique de Eala; Directeur hono-


raire du Jardin Colonial de Laeken.

J. BONNET, Ingénieur Agronome Colonial; Professeur à l'Institut agronomique


de l'Etat à Gembloux.

Tous droits de reproduction, de traduction


ou d'adaptation réservés pour tous pays.
Brnssels
Copyright by Editions Bieleveld,
Chapitre Premier

Histoire du Congo.

La Préhistoire au Congo Belge.


Histoire du
Congo
Par Léon GOFFIN
Docteur en Droit
Professeur à l'Institut Supérieur de Commerce Saint-Louis

1. — DU ZAIRE AU CONGO royaume n'avait cessé de s'étendre, si bien


qu'à l'aurore du XVe siècle il devait atteindre
1. — LE ROYAUME DU CONGO JUSQU'A près de 300.000 km2, sans y comprendre les
L'AUBE DU XIXe SIECLE. territoires qui, bon gré mal gré, reconnais-
saient son allégeance.
'IL faut en croire la tradition, il Pendant ce temps, étapes par étapes, les
régnait vers la fin du XIIIe siècle, Portugais progressaient dans la découverte
sur la rive droite du fleuve Congo, des côtes occidentales de l'Afrique. Le prince
un chef puissant : Nimi a Nzima. Henri, dit le Navigateur (1394-1460), ne se
s Il avait de nombreux fils; le plus lassait pas d'organiser des expéditions dont
jeune d'entre eux, Wene, désespé- chacune dépassait le point extrême atteint par
rant de devenir roi à son tour dans le pays la précédente : la première découvrit modes-
de ses pères, remonta le fleuve avec quelques tement Ceuta, les suivantes l'île Funchal, les
fidèles et fonda dans un pays nouveau le îles Açores longtemps appelées îles flaman-
royaume du Congo. Le nouveau roi, Ntinu des [des Flamands (Brugeois) avaient aidé à
Wene (Ntinu signifie roi) ne borna pas là les découvrir], les îles Canaries, celles du Cap
ses ambitions. Il chercha querelle à ses voi- Vert, la Guinée enfin. Le 8 janvier 1454, le
sins et étendit son territoire en suite d'une pape Nicolas V publia une bulle « Romanus
série de conquêtes. Nous n'en savons guère pontifex » : les rois du Portugal obtenaient
plus sinon qu'il fut, sans doute, suivi d'une le monopole du commerce sur les côtes afri-
lignée de six rois, au sujet desquels les an- caines, l'interdit frappait les pays, l'ex-com-
nales congolaises restent muettes à peu de munication les individus qui transgresseraient
choses près. L'on sait cependant que le ce privilège.
4 HISTOIRE DU CONGO

Alphonse l'Africain (1438-1481) donna ce il lui fut réservé un chaleureux accueil. Le roi
monopole à bail pour une durée de cinq ans lui exprima le désir de se convertir et d'en-
et moyennant payement annuel de mille voyer à son « cousin » du Portugal l'ambas-
ducats, à un certain Fernando Gomez. Celui- sadeur Nsaku chargé de présents; Diego Caô
ci avait, à peine de déchéance, à découvrir lui proposa d'emmener des fils de notables
chaque année 300 nouveaux milles à partir qui feraient leur éducation au Portugal.
du Sierra Leone. Gomez tint ses engagements : Comme il avait également mission de recon-
il boucla le cap Sainte-Catherine (ou cap naître si le fleuve Congo ne menait pas au
Lopez) en 1471 et atteignit l'île Saint- lac central qui, suivant les géographes de
Thomas. l'époque, devait se trouver au cœur même de
Le roi Jean II (1481-1495) était à peine au l'Afrique et dans lequel le Nil devait trouver
pouvoir qu'il équipa à son tour une expédi- sa source, il résolut de remonter le fleuve.
tion. Le mobile du souverain était à la fois
politique, économique et religieux : il s'agis-
sait tout à la fois de propager les vérités de
la foi, de rejoindre le royaume du « Prète-
Jean » (l), afin de prendre à revers les Etats
musulmans de l'Afrique du Nord et de dé-
couvrir la route des Indes. Les caravelles de
Diego Caô, gentilhomme de la maison du roi,
après avoir rencontré le Tournaisien Eustache
de la Fosse, qui fut fait prisonnier, jetèrent
l'ancre en 1482 près de la rive Sud de l'em-
bouchure du fleuve Congo. En signe de prise
de possession, il érigea un « padrao », une
stèle de pierre aux armoiries du roi, sur-
montée d'une croix. Après avoir navigué un
peu plus vers le Sud, et dressé un autre Pierre de Matadi.
« padrao » au futur cap Sainte-Marie, il fit (Photo Musée du CongoBelge.)
voile vers Lisbonne tout à l'allégresse de pou-
voir annoncer au roi qu'il avait découvert Sans doute aussi avait-il l'espoir de découvrir
un grand fleuve qu'il appela le Zaïre, pre- le chemin qui menait au royaume du « Prète-
nant pour un nom propre ce vocable indigène Jean » en Abyssinie! Mais il ne put guère
qui signifiait rivière. aller plus loin que Matadi, où il fit inscrire
Diego Caô revint au Congo en 1485 et la sur un rocher : « Ici arrivèrent les vaisseaux
population indigène lui fit bon accueil. Le de l'escadre du roi dom Jean II de
chef local lui conseilla d'envoyer une ambas-
Portugal ».
sade au roi du Congo. Et c'est ainsi qu'une Et il s'en retourna de concert avec la flotte
ambassade de missionnaires alla faire visite de Barthélemy Diaz qu'il rejoignit à l'embou-
au roi Nzinga en sa capitale de Mbanza chure du fleuve et qui revenait du cap de
Congo, pendant que le gros de l'expédition Bonne Espérance, alors encore cap des
continuait à descendre la côte. Quand Caô
Tempêtes.
revint à l'embouchure du fleuve, pour re- Vers la fin de l'an 1490, après la mort de
prendre ses délégués, il ne les trouva pas. Caô, trois vaisseaux sous les ordres de l'ami-
Après une longue attente, il résolut de ral Gonçalo de Sousa, quittèrent Lisbonne
lever l'ancre et d'emmener quelques nota- emmenant des missionnaires, des artisans et
bles comme otages. A cette nouvelle, le roi Nsaku.
Nzinga garda les ambassadeurs portugais sous Au moment de l'appareillage, la peste déci-
étroite surveillance mais il ne les maltraita mait Lisbonne ; elle suivit le sillage de la
pas, si bien que lorsque en 1487 Diego Caô petite flotte et en pleine mer l'amiral et
revint avec les notables habillés à l'euro- Nsaku y succombèrent. Ce fut le capitaine
péenne et émerveillés de ce qu'ils avaient vu, Rui de Sousa qui mena les caravelles à bon
port : le 29 mars 1491, elles étaient à Mpinda
(1) Et non pas « Prêtre Jean ». Appellation déri- sur la rive gauche de l'embouchure du fleuve.
vant de la traduction latine du titre de belout Aussitôt, l'entreprise de christianisation fut
« précieux » que portait un négous éthiopien du nom
de Jean. entamée, le roi reçut au baptême le nom de
(MAUR.DELAFOSSE : Les Noirs de fafrique.) Jean, en l'honneur de son « cousin » d'Eu-
HISTOIRE DU CONGO -. 5

rope et sa capitale vit peu à peu se dresser vertir. Mais il ne lui restait hélas, pour ap-
une église de pierre. Le capitaine Rui de puyer cette politique, que deux missionnaires :
Sousa, après avoir donné à ceux qui restaient les autres ayant succombé au climat. Aussi
de formelles instructions pour rechercher le sans cesse, dès que l'occasion lui en était
fameux lac central, s'en retourna au Portugal offerte, demandait-il au roi du Portugal qu'on
avec l'élite du royaume qui devait y recevoir lui envoyât des missionnaires des rives du
une instruction chrétienne. En 1492, alors Tage. A son gré, il n'en arrivait jamais
que Colomb venait de découvrir l'Amérique, assez. Et cependant sous l'impulsion du roi
il était de retour à Lisbonne. Emmanuel le Fortuné (1495-1521) il s'en
Il ne s'écoula pas deux ans avant qu'un embarqua autant qu'il s'en pouvait recruter,
nouveau vaisseau appareillât pour le Congo accompagnés d'architectes et d'artisans.
avec quelques jeunes nègres impatients de Le christianisme semblait prendre racine,
répandre dans leur patrie la science qu'ils les églises se multipliaient, les Portugais
venaient d'acquérir. Une amère désillusion pouvaient être fiers de leur œuvre. Mais il
les attendait : malgré les efforts des mis- s'était trouvé parmi eux de nombreux aven-
sionnaires, le roi dom Joâo était retourné aux turiers qui, spéculant sur la confiance et
pratiques fétichistes ! il n'avait pu résister à le zèle naïf de dom Alphonse, leur nouveau
ses femmes auxquelles sa nouvelle religion frère en l'Eglise, le dupèrent et le spolièrent
lui imposait de renoncer, ni à son second fils bien des fois. Le moyen était simple : L'on se
Mpanzu, resté attaché au paganisme. Une présentait à dom Alphonse comme l'ambassa-
dissension qui alla sans cesse s'envenimant, deur de Emmanuel et plus tard de Jean III
sépara le pays en deux clans : celui de (1521-1557), lui présentant au besoin de faus-
Mpanzu et celui de dom Alphonse, fils aîné ses lettres de créance et demandant en son
du roi. Celui-ci avait l'esprit ouvert et cu- nom divers cadeaux d'amitié. Une fois la car-
rieux. Il s'efforçait sans cesse de s'instruire
gaison embarquée, l'on débarquait sans autre
et d'approfondir ses connaissances de la reli- forme de procès les députés du roi du Congo
gion chrétienne à laquelle il avait adhéré avec et on larguait les voiles en emportant le
enthousiasme. Les lettres qu'il nous a laissées butin. Les habitants de l'île Saint-Thomas se
et qu'il dictait à un secrétaire, révèlent une en ce genre
signalèrent particulièrement
intelligence aiguë et une grandeur d'âme
d'opérations : A cela rien d'étonnant : les
singulière. Aussi est-ce près de lui que les rois du Portugal y avaient envoyé des galé-
missionnaires résolurent de se fixer. Ils aban- riens en leur imposant de se marier avec
donnèrent la capitale Mbanza Congo et suivi- les esclaves indigènes achetées ou razziées le
rent dom Alphonse dans la province qu'il long des côtes. Ces tarés venaient faire le com-
gouvernait pour le compte de son père, le merce à l'embouchure du fleuve et ne man-
Nsundi, qui devait s'étendre sur la plus quaient pas une occasion d'abuser dom Al-
grande partie du Bas-Congo belge actuel. phonse. Mais le mal était plus profond. Les
C'est à Mbanza Nsundi qu'une nouvelle église Portugais, au Congo, ne voulaient pas seule-
fut érigée; c'est de là que vers 1506, à la nou- ment donner mais aussi, et surtout, recevoir
velle de la maladie de son père, dom Alphonse et au besoin prendre. Ce qu'il leur fallait
partit se battre contre son frère et ses parti- c'était des esclaves, car ils jugeaient qu'il ne
sans, pour arriver en vainqueur à Mbanza seyait pas à leur dignité de travailler eux-
Congo. mêmes. Au surplus, la traite était un com-
Le règne du nouveau roi, qui dura merce rémunérateur : les Européens avaient
vraisemblablement jusqu'en 1541, fut celui en Amérique un perpétuel besoin de main-
d'un souverain enflammé du désir de gagner d'œuvre pour exploiter leurs mines et entre-
son pays tout entier au christianisme. Il s'ef- tenir leurs plantations. Le seul marché de
força de donner aux coutumes existantes, qui Lisbonne réclamait 10.000 esclaves par an.
réprimaient notamment avec une sévérité par- Aussi les Portugais ne se faisaient-ils pas ver-
africaines
ticulière les atteintes à la propriété et l'adul- gogne d'exploiter leurs découvertes
leur
tère — les coupables étaient enterrés vifs — pour acheter le plus d'esclaves qu'il
un caractère chrétien. Il combattit avec une était possible. Le plus souvent, ils offraient
grande rigueur les pratiques païennes allant en vente aux nègres de la côte de l'eau-de-vie
et
jusqu'à imposer la peine de mort aux apos- plus ou moins frelatée et autres pacotilles
tats. Il s'efforça d'autre part de pacifier se faisaient payer en esclaves. Pour s'en pro-
tous
le pays et d'amener les anciens partisans de curer, les nègres de la côte recouraient à
son frère, qui était mort entretemps, à se con- les moyens, ils attaquaient les villages voisins
6 HISTOIRE DU CONGO

et emportaient hommes et femmes pour les assistait le souverain congolais de son plein
revendre aux Portugais, allant, en cas de consentement, sans que cela impliquât une
besoin, jusqu'à vendre leurs propres parents renonciation à ses droits de souveraineté.
ou amis. Aussi, voyant qu'aucune mesure n'était prise,
A cette époque environ 5 à 7.000 escla- il décida d'agir lui-même. Il n'autorisa la
vente d'esclaves qu'à la
condition que des fonction-
naires institués par lui
vérifiassent, dans chaque
cas, s'il s'agissait bien
d'esclaves et non d'hom-
mes libres. Les Portugais,
dont pareille mesure con-
trariait les intérêts, s'cm.
pressèrent de présenter le
roi nègre, à la cour de
Lisbonne, comme un poten-
tat indigne de confiance,
et les rapports entre les
deux rois devinrent plus
froids et leur correspon-
dance plus espacée.
Il resta cependant à dom
Alphonse la consolation de
recevoir du pape Paul III
(1534-1549) une lettre le
félicitant des sentiments
chrétiens qui l'animaient,
et un grand espoir : son
fils dom Henri. Celui-ci
avait passé de nombreuses
années au Portugal et fait
des études religieuses; il
avait même fait partie
d'une ambassade que dom
Alphonse avait envoyée à
Rome en 1513 et qui fut
reçue en grande pompe par
le pape Léon X. Il avait
été finalement sacré évêque
et accueilli avec la plus
grande joie à Mbanza
Congo (San Salvador) en
1521. Dom Henri mourut
AlvarèsI, roi de Congo,recevantl'hommagedes marchandshollandais. cependant avant d'avoir
(D'après Dapper.) pu réaliser le rêve géné-
reux de son père : chris-
ves devaient ainsi chaque année quitter le tianiser de façon définitive le royaume du
royaume du Congo. Congo. Dom Alphonse le suivit dans la tombe
Le roi Alphonse, qui était lui-même obligé vers 1541, plein d'appréhensions et de crain-
de payer en esclaves ce qu'il achetait au Por- tes pour l'avenir.
tugal, envoya à son « cousin » de Lisbonne de Elles étaient justifiées : vers 1570, les
nombreuses missives pour protester contre ces Yaggas (Zoulous) envahirent le royaume, le
abus, mais en vain. Il s'adressait à lui comme mirent à feu et à sang et brûlèrent la cathé-
un roi souverain et traitait d'égal à égal. drale et les églises de San Salvador. Dom
Leurs relations étaient d'amitié et non de Alvarès, alors souverain du Congo, fit
dépendance. Le chargé d'affaires portugais appel au roi du Portugal, qui lui envoya
HISTOIRE DU CONGO 7

François de Gouvea et 600 soldats portugais le cours de l'histoire. En dehors de cet inci-
qui le rétablirent dans ses droits. Dom Alva- dent, peu de choses nous sont connues du
rès, pour témoigner sa gratitude, leur donna Congo au XVIIIe siècle et au début du
l'Angola où fut fondé Saint-Paul de Loanda XIXe siècle, et le voyageur allemand, le
et où devait, en 1608, être transféré le siège docteur Bastian, qui explora San Salvador
de l'évêché créé à San Salvador. En 1597 un en 1857, n'y trouva qu'« un village indigène
groupe de Flamands débarqua au Congo, comme les autres, avec quelques monuments
mais le climat leur étant trop rigoureux, ils dispersés d'une autre époque ».
durent reprendre la mer. L'influence portu- Tels étaient les seuls vestiges de l'occupa-
gaise diminua au fur et à mesure que se tion portugaise.
multiplièrent les exactions des marchands.
Le clergé indigène formé par les Carmes,
entra en conflit ouvert avec les missionnaires 2. LES PREMIERES EXPLORATIONS
qui disparurent peu à peu. Le déclin du (1798 à 1876)
ortugal amena le recul du christianisme,
bien que le pape Urbain VIII (1623-1644) Aux approches du XIXe siècle, l'Afrique
eût fait du Congo une préfecture apostolique. restait en majeure partie une « terra inco-
Certes, de grands efforts d'évangélisation gnita ». Les Portugais s'étaient bornés à ex-
avait été faits. De nombreux missionnaires plorer la côte; le Nord était la proie des
y avaient participé : Franciscains, Domini- Arabes; plus au Sud s'étalait l'immensité
cains, Carmes, Jésuites parmi lesquels des sableuse du Sahara; le centre était couvert
Belges comme le Père Wouters, d'Anvers, ou d'inextricables forêts vierges et les plateaux
! le Père Erasme, de Furnes, qui, en 1652, recouverts de végétations luxuriantes étaient
s'était embarqué avec 45 Capucins. Mais la coupés à la côte par des falaises à pic; l'em-
propagation de la foi ne s'était pas faite en bouchure des fleuves était souvent ensablée
profondeur; trop souvent les indigènes reve- et leur cours ultérieur coupé de torrents et de
naient à leurs pratiques chutes d'eau. Aussi l'Afrique n'était-elle
païennes. Aussi,
quand en 1717 les Capucins furent expulsés, qu'une étape sur la route des Indes et le
l'Eglise perdit tout contact avec les indigènes resta-t-elle au cours de la période la plus flo-
pour qui l'Européen ne fut plus qu'un rissante de la traite.
marchand d'esclaves. C'est en Angleterre que s'éveilla d'abord
Le Portugal avait failli à la tâche qu'il l'intérêt pour les questions africaines. Il y
avait assumée : l'appât du gain et la cupidité avait à cela, certes, des raisons humanitaires,
de ses nationaux les avaient arrêtés aux côtes la traite et ses abominables excès commen-
et empêchés de poursuivre plus avant leurs çaient enfin à émouvoir l'opinion publique,
explorations. C'est ainsi qu'en 1521, le roi mais aussi des motifs économiques : il fallait,
Emmanuel avait en vain donné l'ordre au après la perte des colonies américaines, re-
capitaine Georges de Quadra de traverser chercher de nouveaux débouchés. Pour attein-
l'Afrique et que les Portugais installés en dre ces buts, une exploration systématique
Abyssinie ne donnèrent aucune suite aux était indispensable et c'est ainsi que naquit
injonctions de Jean III de découvrir la route en 1788 YAfrican Association, qui s'attacha
vers le Zaïre (1546). Sans doute y avait-il des surtout à résoudre d'abord la question du
obstacles à la réalisation d'ordres semblables: Niger, ensuite la séculaire énigme des sources
tribus hostiles, forêts inextricables, chutes du Nil. Bientôt dans tous les pays les problè-
d'eau et torrents. Mais surtout trop peu d'in- mes géographiques commencèrent à susciter
térêt les poussait à y obéir; pour conquérir un intérêt général qui se traduisit d'abord
la
il eût fallu pacifier, or c'était précisément par la création de sociétés savantes :
les luttes intestines des tribus qui fournis- Société Géographique de Paris (1821), la Geo-
et la
saient le plus d'esclaves. graphische Gesellschaft de Berlin (1828)
Londres qui
Cependant les Portugais n'avaient pas Royal Geographical Society à
même au XVIIIe siècle, abandonné tout des- absorba VAfricau Association. Le Portugal
sein politique au Congo. En 1784 ils construi- aussi commençait à s'attacher davantage à ses
sirent un fort à Cabinda au Nord du fleuve, possessions africaines depuis la perte du
mais l'année suivante la France les en fit Brésil (1822). Ce fut un Portugais qui donna
expulser par le marquis de Marigny. Sans le signal des expéditions : José Lacerda e
aucun doute il s'en serait ensuivi une occupa- Almeida. Il voulut, en 1798, traverser l'Afri-
en Mozam-
tion française si la révolution n'avait détourné que d'Est en Ouest. Parti de Ntete
8 HISTOIRE DU CONGO

bique, il atteignit le principal affluent du lac ba (1871). Il crut qu'il avait atteint le Nil
Bangweolo, le Tshambezi mais fut massacré et voulut poursuivre son exploration, mais
par des indigènes. une série de déboires le forcèrent à rebrous-
Un peu moins de vingt ans plus tard, en ser chemin vers Udjiji sur le lac Tanganyika.
février 1816, le capitaine anglais James En Europe on était sans nouvelles de lui et
Tuckey s'embarquait à Londres sur le voilier on s'inquiétait. C'est alors qu'un journaliste,
« Congo ». Arrivé à l'embouchure du fleuve, Henry Morton Stanley, fut chargé par son
il le remonta sur plus de 450 kilomètres en journal, le « New-York Herald », d'aller à
étudiant la région du Bas-Congo jusqu'à sa recherche. Il le retrouva à Udjiji, le
Isangila. Mais son escorte refusant de l'ac- 3 novembre 1871. Ensemble, ils explorèrent
compagner au delà, il fut contraint, terrassé les rives du Tanganyika et la région d'Ou-
par les fièvres, de prendre le chemin de
retour vers l'Angleterre qu'il ne devait plus
atteindre vivant.
En 1826, le capitaine Owen leva la carte
du Bas-Congo, mais il fallut attendre six an-
nées avant que deux Portugais, Monteiro et
Gamitto, se missent -en route et, partis de
l'Est atteignissent le Luapula; onze ans plus
tard leur compatriote Graça, poursuivant leur
chemin, atteignit le Haut-Kasai et l'empire
nègre du Lunda.
Ces expéditions n'apportèrent toutefois pas
de solution aux problèmes géographiques en
suspens. C'est avec la mission de résoudre
l'énigme des sources du Nil, qui intriguait
le monde depuis des siècles, que la Royal
Geographical Society envoya, en 1857, sur la
côte orientale, deux officiers de l'armée des
Indes, Richard Burton et Speke. C'est eux
qui découvrirent le lac Tanganyika et le lac
Victoria-Nyanza que Speke considéra comme
la source du Nil-Blanc. Tous deux, quatre
ans plus tard, suivirent le fleuve qui sortait
du lac et rencontrèrent, remontant le Nil,
leur compatriote Samuel Beker, qui devait Henry-MortonStanley.
établir, en 1864, que le Nil supérieur se dé- (Photo Musée du CongoBelge.)
versait dans le lac Albert-Nyanza.
Il y avait, à cette époque, quinze ans déjà, nyanyembe. Sa mission remplie, Stanley re-
que David Livingstone, le valeureux mission- tourna vers Zanzibar, cependant que Living-
naire écossais, avait commencé la série des stone, refusant de rentrer avant d'avoir
expéditions qu'il devait poursuivre jusqu'à rempli sa promesse, poursuivait ses explora-
sa mort. Venant de la côte orientale, il avait tions le long du Tanganyika et du lac Bang-
découvert le lac Dilolo, franchi les massifs weolo près duquel il mourut d'une attaque
du Haut-Kasai, sources du Kwango (1854), de dysenterie en 1873.
pour arriver à la côte occidentale à Saint-Paul D'autres que Stanley s'étaient inquiétés
de Loanda. Entre 1858 et 1862, il avait de son sort.
reconnu le Zambèze pour se consacrer ensuite Un lieutenant de la marine anglaise, Came-
tout entier à l'étude du plateau des grands ron, était parti à sa recherche en 1873; à mi-
lacs. Il avait particulièrement à cœur de trou- chemin du lac Tanganyika, ayant appris la
ver les sources du Nil : il avait promis à mort de Livingstone, il résolut de continuer
son ami sir R. Murchinson qu'il résoudrait sa route. Il découvrit la Lukuga et voulant
ce problème et il mourut à la tâche plutôt vérifier si elle rejoignait le Lualaba découvert
que de faillir à sa promesse. Il découvrit par Livingstone, il en remonta le cours jus-
successivement les lacs Moero (1867), Bang- qu'à son confluent avec ce fleuve. De là il se
weolo (1868) et arriva au lac Tanganyika en dirigea vers Nyangwe, mais l'hostilité de plus
1869 d'où il atteignit Nyangwe sur le Luala- en plus déclarée des indigènes le fit changer
HISTOIRE DU CONGO 9

de direction et, au lieu de remonter le Lua- d'effacer le souvenir de la défaite; tantôt


laba, il obliqua vers le Sud-Ouest et attei- économiques : le prodigieux développement
gnit, en novembre 1875, la côte de l'Atlan- industriel de la seconde moitié du siècle exi-
tique en territoire portugais après un voyage geait que chaque pays s'assurât des matières
de 5.500 km. premières et des débouchés.
En moins de sept ans, de 1869 à 1876, Enfin, des considérations religieuses et
d'autres explorateurs aussi avaient fait d'im- humanitaires furent, nous le verrons, large-
portantes découvertes : Pogge et Homeyer, ment invoquées et si, sans doute, elles pou-
le commandant Lux avaient complété l'œuvre vaient servir de faciles prétextes, le sort
de Cameron et parcouru notamment le réservé aux indigènes par les négriers était
Haut-Ubangi; en 1870, un docteur russe, si tragique et si digne de pitié qu'elles de-
Schweinfurth, venant de Karthoum, avait vaient être, au moins pour partie, l'expression
découvert l'Uele et la race des Mombutu; de sentiments
il fut suivi en 1872 d'un Italien, Miami, qui sincères. La
parvint à la rivière Bomokandi et, en 1876, traite était, en
du docteur Potagos qui explora la rivière effet, en pleine
Bomu. En 1873-1874, les frères Grandy, éga- efflorescence. -
lement à la recherche de Livingstone, essayè- L'Angleterre la
rent en vain de remonter le fleuve Congo première
depuis son embouchure, tandis qu'une mis- l'avait, il est
sion allemande, dirigée par Güssfeld, explo- vrai, supprimée
rait la côte entre l'Ogoue et le Congo et re- en 1807. A sa
montait certains fleuves de la région, dont deman d e, le
le Kwilu. Enfin le capitaine Medlycott et le Congrès de
commandant Flood, dressèrent la première Vienne (1815)
carte topographique de l'estuaire du Congo. 1a condamna,
Le pays avec lequel ces explorateurs en- mais pour sa-
trèrent ainsi en contact était parsemé, de mil- tisfaire l'Espa-
liers de petites tribus, continuellement en gne et le Por-
guerre et reconnaissant tout au plus la sou- tugal, ne l'abo-
veraineté nominale de quelques grands chefs. lit pas. Et ce-
L'ordre social reposait sur l'esclavage et pen dant, en
la polygamie. L'homme faisait la guerre. La 1816, le capi-
femme et les esclaves travaillaient. La taine Tuckey
croyance aux esprits était générale, les estimait encore
sacrifices humains fréquents, les sorciers à 2.000 le nom-
tout puissants. bre d'esclaves
Ces premières explorations éveillèrent l'es- em barqu és,
chaque année,
poir que la civilisation viendrait bientôt
mettre un terme à ces pratiques barbares. dans le Bas-
Tippo-Tip.
Mais on n'en était pas encore là. Ces expé- Congo vers les
deux Améri- 1 PhotoMusée du CongoBelge.)
ditions n'avaient qu'un caractère scientifi-
que. L'heure du partage n'avait pas sonné ques.
davantage, bien que ces explorations avaient Des conventions conclues entre pays, sur
été organisées par les nationaux de plusieurs le droit de visite, avaient sans doute amé-
pays. Les puissances d'Europe s'intéressaient lioré la situation. L'esclavage avait été aboli
à l'Afrique; elle restait seule, en effet, ou- en 1839 dans les colonies anglaises, en 1848
verte à leur activité coloniale; l'Amérique se dans les colonies françaises, et le dernier ba-
repliait sur elle-même, selon la doctrine de teau négrier fut capturé, en 1868, sur la côte
Monroë; l'Australie était aux mains des An- occidentale de l'Afrique. Mais la traite con-
glais; l'Asie était ou bien déjà partagée, ou tinuait à fleurir dans le Nord et l'Est
bien au pouvoir de chefs qui s'étaient opposé africain en particulier dans la région du
jusque là avec succès à la mainmise sur leurs Bahr-el-Ghazal jusqu'au Haut-Ubangi où l'on
territoires. Cet intérêt s'inspirait de considé- négociait, en moyenne, 30.000 esclaves par
rations diverses tantôt politiques, parfois an et dans la région des grands lac, d'où
même de simple politique intérieure, comme 40.000 nègres enchaînés prenaient chaque
en France après 1870 où l'on s'efforçait année le chemin de Zanzibar. Ce commerce
10 HISTOIRE DU CONGO

honteux était principalement exercé par des prise de colonisation d'un Belge, effet du ha-
Arabisés, métis d'Arabes et d'indigènes dont sard, ne dura guère : Jacques de Bruges dis-
certains étaient parvenus à se constituer de paraissant comme il était apparu à la faveur
véritables états sur lesquels ils régnaient par des caprices des mers, Henri le Navigateur
la terreur. Ainsi le trop fameux Tippo-Tip, disposa de l'île au profit de colonisateurs
fils d'un marchand demi-sang de Zanzibar et moins éphémères et les Flamands, sous les
d'une esclave nègre, exerçait la souveraineté ordres de Guillaume van der Haegen, allè-
sur 30 à 40.000 Noirs et ne cessait d'agran- rent occuper l'île voisine de San Jorge.
dir son territoire. En 1867, il s'était fait Philippe le Bon, cependant, revint à la
nommer gouverneur de Kasongo par le sul- charge et il obtint, en 1466, la cession des
tan de Zanzibar et, plus tard, il établit son îles Açores. En échange, il autorisait le roi du
quartier-général à Nyangwe d'où son activité Portugal à recruter des soldats dans les Dix-
s'étendit jusqu'aux Falls et à la vallée du Sept provinces. A cette époque, on n'atten-
Lomami. De ce côté aussi, les Européens dait des terres lointaines que profits immé-
commencèrent à reprimer le trafic d'esclaves. diats, et les îles Açores déçurent le grand duc
L'Angleterre conclut, en 1873, un traité avec d'Occident : il les négligea, ce qui permit aux
le sultan de Zanzibar, mais en vain, car la d'en reprendre
Portugais possession sans
traite subsista. autres difficultés.
Telle était la situation en 1876, et rien alors En 1624, quelques artisans et agriculteurs
n'eût pu faire penser qu'un pays aussi exigu wallons, sous la conduite de Jesse de Forest
que la Belgique jouerait un rôle quelconque d'Avesnes, s'installèrent à l'embouchure de
dans l'aventure africaine. La France, l'An- l'Hudson et nommèrent cette bourgade Nou-
gleterre et le Portugal avaient seuls des pos- velle-Belgique. Noyée sous le flot successif de
sessions africaines d'une certaine importance : Hollandais, puis d'Anglais, elle devint Nieuw-
l'Algérie, le Sénégal et le Gabon étaient Amsterdam et finalement New-York.
français; l'Angleterre avait le Natal, quelques Au siècle suivant, un groupe de marchands
points sur la côte de Guinée ainsi que la colo- et d'aventuriers ostendais, fascinés par les
nie du Cap; le Portugal n'avait guère dividendes fabuleux que distribuait VOost-
agrandi ses possessions depuis le XVe siècle Indische Compagnie d'Amsterdam, arma un
et administrait l'Angola et le Mozambique. vaisseau « Le Prince Eugène » en vue d'éta-
Au Nord du Cap, il y avait les républiques blir des comptoirs près de Canton. Le bénéfice
des Boërs, l'Orange Free State et le Trans- ayant atteint 100 %, les Belges fondèrent
vaal. Zanzibar, le Maroc, l'Abyssinie, le alors, avec l'autorisation de Charles VI, la
Libéria étaient des états indépendants et, Compagnie Générale Impériale des Indes
enfin, la Turquie avait la mainmise sur la pour trafiquer dans le Bengale et en Extrême-
Tunisie, Tripoli et l'Egypte. Orient. Il ne fallut pas plus de 7 heures pour
D'immenses territoires gardaient leurs se- que le capital de 6 millions de florins fût
crets millénaires. Les chancelleries d'Eu- souscrit. Une série de comptoirs furent créés
rope eussent été bien étonnées si on leur du golfe de Bengale à Canton, dont le plus
avait dit que, moins de dix ans plus tard, le important à Cabelon, près de Pondichéry. En
sphynx congolais aurait trouvé son Œdipe 1725, il n'y résidait pas moins de 9.000 famil-
dans la personne du monarque d'un des plus les belges. Mais, une fois de plus, la Belgique
petits pays d'Europe. fut victime des intérêts dynastiques de ses
princes. La France, l'Angleterre et les Pro-
II. — FONDATION DE vinces Unies exigèrent de Charles VI, d'abord
L'ETAT INDEPENDANT DU CONGO la suspension, puis la suppression de la Com-
pagnie à peine de refuser leur agréation à la
1. BREVE ESQUISSE D'UNE HISTOIRE Sanction par laquelle les puis-
Pragmatique
COLONIALE DE LA BELGIQUE sances s'engageaient à reconnaître comme
JUSQU'EN 1876 successeur de l'empereur, sa fille Marie-Thé-
Vers la moitié du XVe siècle, Jacques de rèse. Aussi, le 22 juillet 1731, la Compagnie
cessa-t-elle d'exister.
Bruges s'était embarqué pour le Portugal,
quand une violente tempête lui fit perdre Quelques dizaines d'années plus tard (1785)
la direction de ses navires dans le golfe de la même opposition provoqua la faillite de la
Gascogne et échouer dans les îles Açores. Par « Compagnie d'Asie et d'Afrique » qui,
lettres patentes du 2 mars 1450, il se fit oc- malgré sa dénomination ambitieuse, ne se pro-
troyer l'île de Terceira. La première entre- posait que la colonisation des îles Brabant ou
HISTOIRE DU CONGO ff

Tristan da Cunha, sises au Sud-Ouest du Cap Lieds trouva le projet chimérique et y


de Bonne Espérance. renonça.
L'union « intime et complète » de la Bel- Le consul général de Belgique à Alexandrie,
Blondeel de Ceulenbrook, fort de l'appui de
gique à la Hollande, donna aux deux pays un
essor économique tel que plus personne ne Léopold I, partit en août 1840 pour explorer
l'Abyssinie et étudier les possibilités d'y
songea à d'autres colonies que celles que pos- créer un établissement belge. Il revint, deux
sédait déjà le royaume des Pays-Bas. Il n'en
ans plus tard, avec un message personnel du
fut plus de même quand le jeune royaume
ras pour le roi et l'offre d'établir un comp-
dut faire ses premiers pas dans la voie de
toir dans la baie d'Amphilah. La Société
l'indépendance si longtemps désirée.
Générale offrait d'avancer les fonds, mais
Le brusque essor du machinisme se révéla, le premier ministre Nothomb, craignant, non
surtout dans les années 1840-1850, à bien des sans raison, l'hostilité de la Compagnie an-
égards désastreux; les tissus anglais, fabri- glaise des Indes, n'y donna pas suite. Il était
qués à la machine, envahirent le marché d'ailleurs fort occupé, sinon préoccupé d'un
belge : pour lutter contre cette concurrence, autre projet de colonisation au Guatémala.
l'on comprima les salaires et ce fut le paupé- Le 18 décembre 1841, en effet, le comte de
risme. C'est en vain que l'on essaya d'y por-
Hompesch avait fondé à Bruxelles la Compa-
ter indirectement remède par des traités de
gnie Belge de Colonisation, en vue d'exploiter
commerce avec la France et le Zollverein ; les la concession de Vera-Paz qu'une société an-
avantages qu'en retirait la Belgique étaient glaise possédait au Guatémala et consentait à
trop menus. Il fallait trouver autre chose : céder. Une mission d'études, envoyée sur
donner aux Belges une colonie qui leur assu-
place, ne put que constater l'impossibilité de
rât le pain quotidien et gardât à la Bel- la mettre en valeur. Les autorités du Guaté-
gique le profit de leur travail. D'autres mala proposèrent alors un autre établissement
motifs venaient d'ailleurs se joindre à celui- dans le golfe de Honduras, Santo Tomas, et
là : le développement industriel, particulière- 8 à 900 colons belges allèrent s'y établir. Mais
ment favorisé par celui du réseau ferroviaire, l'entreprise aboutit à un lamentable fiasco
créait un besoin impérieux de nouveaux dé- dû à l'inexpérience des colons, à la médiocrité
bouchés. de leurs ressources, à l'inclémence du climat
Avant d'être roi des Belges, Léopold 1 et la méfiance du public pour les affaires
s'était déjà intéressé aux possessions d'outre- coloniales s'en accrut.
mer sur lesquelles sa première épouse, la Le roi ne se tint pas battu. En 1841, il avait
princesse Charlotte, héritière du trône de espéré que le Danemark consentirait à vendre
Grande-Bretagne était appelée à régner. Il les îles Féroé; peu après il avait ratifié les
se sentait secrètement attiré par les pays statuts de la Société Belgo-Brésilienne créée
lointains. Nombreux furent les projets et à l'initiative de M. Van Leede, un ancien
même les commencements d'exécution qu'il officier supérieur du génie, qui avait acquis,
inspira ou favorisa dès le début de son règne. de l'empereur, une concession de 10.000 km2
sur le Rio Itajahy, sur la côte atlantique. Le
Le baron Charles de Thierry s'était créé,
sol était fertile, les colons travailleurs mais
en Nouvelle Zélande, dès 1823, un domaine
la crue du Rio Itajahy ne fit que précipiter
sur lequel il exerçait la souveraineté. Avec la et l'inexpérience
un échec que l'insalubrité
collaboration d'un Belge, le comte de la auraient dû faire prévoir.
Garde, son frère avait créé, en 1838, la Com- Par après, une série d'occasions s'offri-
pagnie pour l'Industrie et le Commerce des rent à Léopold 1 : il aurait pu acquérir l'île
Produits Zélandais. Afin de pouvoir résister des Pins près de Cuba, l'île de Cozumel près
aux pays qui pourraient être tentés de leur du Yucatan, une des petites Antilles, l'île de
disputer le territoire sur lequel ils s'étaient Saint-Barthélémy en 1845, l'archipel de Ni-
établis, ils firent appel au roi en lui soumet- cobar en 1848, mais le ministère refusa cha-
tant un projet fort complet. Léopold I, lui
que fois de le suivre.
était favorable, mais le gouvernement, déjà Cette même année, le lieutenant de vaisseau
aiguillé sur une autre voie, refusa son appui. Van Haverbeke, commandant la goëlette
Au cours des années 1837-1838, des rensei- de l'état « Louise-Marie », était entré en
gnements furent demandés à une compagnie rapport avec Lamina, chef des Nalous, sur les
anglaise, sur la Côte d'Or sur les possibilités rives du Rio Nunez en Guinée. Il avait obte-
d'y créer un établissement, mais le ministre nu de lui la cession des deux rives, moyennant
12 HISTOIRE DU CONGO

payement d'un tribut annuel de 1.000 pias- livre publié l'année précédente : Complément
tres. Il s'ensuivit, sinon une occupation effec- de l'œuvre de 1830, dans lequel le même au-
tive, du moins un commerce assez important teur exposait, sous l'anonymat, que si la
jusqu'au jour où le misérable tribut, sans génération de 1830 avait achevé la formation
doute trouvé trop lourd, cessa d'être payé. politique de la Belgique, il incombait à celle
Enfin, en 1858, Léopold I envoya, à ses qui la suivait de lui donner une organisation
frais, aux Nouvelles-Hébrides, le commandant économique. Il fallait pour cela, selon lui,
Michel, de la marine de guerre, pour en étu- créer une flotte marchande et s'assurer un
dier l'éventuelle colonisation. Mais, cette fois champ d'expansion; il ne proposait rien de
encore, on n'alla pas plus loin. moins, à cet effet, que de participer, aux
Ce. ne serait pas à son premier roi que la côtés de l'Angleterre et de la France, à la
guerre contre la Chine. Le prince était d'au-
Belgique devrait de devenir puissance colo- tant plus sensible à ces idées qu'il s'était
niale.
toujours intéressé à la Chine. Il y avait fait
Léopold II, alors qu'il était encore duc de un voyage et était convaincu qu'elle était
Brabant, n'avait pas caché l'intérêt qu'il por- destinée, tôt ou tard, à être dépecée. L'auto-
tait aux pays d'outre-mer susceptibles de rité y étant d'autant plus jalouse de garder
donner un jour à la Belgique une expansion sa souveraineté qu'elle la défendait avec plus
qu'il jugeait indispensable. Dès 1854, il avait, de faiblesse, il espérait que la Belgique, en
avec sa femme, entrepris de grands voyages raison même de sa médiocre puissance mili-
qui l'avaient mené dans les pays méditerra- taire, y obtiendrait des concessions plus
néens, aux Indes Anglaises et Néerlandaises aisément qu'un grand pays. C'est pourquoi
et même en Chine. il envisagea avec faveur le départ pour la
Le 29 décembre 1855, devant les sénateurs Chine d'une expédition franco-belge; plus
dont la déférence avait peine à voiler l'éton- tard il fit étudier un plan de concession de
nement, il prononçait ces étranges paroles : l'île Formose. Mais ces projets n'aboutirent
« Une nationalité jeune comme la nôtre pas.
doit être hardie, toujours en progrès et con- Il fut question, ensuite, d'acheter les îles
fiante en elle-même. Nos ressources sont im- Fidji et de coloniser les Nouvelles-Hébrides
menses, je ne crains pas de le dire; nous auxquelles on joindrait les îles Salomon,
pourrons en tirer un parti incalculable. Il mais rien ne fut fait.
suffit d'oser pour réussir. C'est là un des Un autre projet, plus avancé, visait les îles
secrets de la puissance et de la splendeur Philippines. Déjà, en 1840, des capitalistes
dont jouirent pendant plus d'un siècle nos belges avaient conclu un accord préliminaire
voisins du Nord : les Provinces Unies. Nous avec le gouvernement espagnol, aux termes
possédons sans aucun doute autant d'éléments duquel celui-ci leur empruntait 50 millions
de succès. Pourquoi nos vues porteraient-elles de francs et leur donnait en échange le mono-
moins haut? » pole du commerce et le droit de disposer des
Le 17 février 1860, il incitait ouvertement ressources de ces îles. Les Cortès n'ayant pas
à la colonisation et, le 22 décembre, il pré- ratifié cet accord, on s'en était tenu là. En
cisait : 1869, Léopold II songea à faire aboutir un
« Tout ce que je demande à la nation, et arrangement. Ses consuls lui faisaient des
uniquement dans son intérêt, c'est d'épier le rapports très favorables et insistaient parti-
moment favorable, c'est de se mettre en état, culièrement sur les revenus qu'assurait la
si la fortune lui fait des avances, de les saisir culture du tabac. Malgré l'opposition de Jules
au bond, car il est rare qu'elles se représen- Malou, directeur de la Société Générale et
tent. Si cette politique d'observation intelli- chef du parti catholique au Sénat, il faisait
gente et de préparation insensible à l'action, dresser plan sur plan, quand la restauration
que je recommande au pays pour l'avenir, de la monarchie espagnole rendit tout abou-
avait prévalu dans le passé, nous aurions déjà tissement impossible (1874). Alphonse XII se
de belles possessions d'outre-mer. » devait de ne pas céder ce que le gouvernement
Ces idées trouvèrent un écho dans le Jour- républicain lui-même était parvenu à garder.
nal de l'Armée Belge. L'auteur de l'article Le roi Léopold se détourna alors de l'Asie
était un capitaine du génie, Henri-Alexis et porta ses regards du côté de l'Afrique.
Brialmont, le dessinateur des forts de Liège Ce changement d'orientation était peut-être
et le défenseur de la marine militaire belge. dû à un autre de ses collaborateurs : Emile
Le prince Léopold avait déjà remarqué un Banning (1836-1898).
HISTOIRE DU CONGO Il

Cet homme de petite taille et d'esprit et universel, qui peut tout tenter et tout
généreux, avait été remarqué par Charles espérer. » (Liebrechts L. II, p. 11.)
Rogier, ministre des affaires étrangères, Tel était le plan que le roi allait mettre en
qui l'avait attaché à son département. C'est œuvre.
lui qui, à la demande de Léopold II,
Quelques mois après la publication des
avait, en 1865, fait une étude sur l'île de articles de Banning, il invita les explorateurs
Formose et, en 1871, publié une série d'arti- des différents pays à se réunir à Bruxelles en
cles sur les Compagnies des Indes Orientales une conférence géographique aux fins d'étu-
aux XVIe et XVIIe siècles. En 1876, il écrivit dier les résultats obtenus dans la découverte
trois articles dans L'Echo du Parlement sur de l'Afrique et de préparer une collaboration
les explorations africaines; l'un d'eux finissait
plus étroite.
par ces mots aux accents prophétiques :
« Le désert livre ses secrets; le grand mys-
tère de l'Afrique intérieure se révèle de jour
en jour. Aucun insuccès partiel, aucun
désastre particulier n'arrêtera désormais
l'élan; une génération ne s'éteindra pas que
le voile ne soit levé et la lumière faite. Or,
la conquête de la science devient prompte-
ment celle de la culture morale et intellec-
tuelle, de l'industrie et du commerce. Comme
l'Amérique et l'Australie, l'Afrique a certes
son jour marqué dans les desseins de la Pro-
vidence, et bien des symptômes semblent an-
noncer que ce jour est proche. » (15 février
1876).
Dès lors, les efforts du roi s'orientèrent
définitivement. C'est l'Afrique qui serait le
champ d'action de sa volonté de puissance.

2. LA CONFERENCE GEOGRAPHIQUE
DE BRUXELLES (SEPTEMBRE 1876) ET
L'ASSOCIATION INTERNATIONALE AFRICAINE
Il était un point cependant sur lequel les
idées de Léopold II ne s'accordaient point Baron Lambermont.
avec celles de Banning. Celui-ci était un (Photo Muséedu CongoBelge.)
idéaliste et tenait en piètre estime les néces-
sités de l'action et les détours de la diploma-
tie : il était d'avis que la Belgique, au su de Le moment semblait bien choisi pour ne pas
tous, devait, sans se cacher, se créer une colo- éveiller les susceptibilités des puissances. La
nie au cœur de l'Afrique. C'était ne tenir France se relevait à peine de la défaite,
compte, ni de l'opinion publique, fort peu l'Allemagne était toute à la tâche d'organiser
portée aux choses coloniales, ni des ambitions sa nouvelle puissance, l'Angleterre semblait
parallèles des autres nations. plutôt absorbée par des difficultés intérieures
Le baron Lambermont, plus réaliste, était ou par la crainte d'un conflit avec la Turquie
plus qualifié pour recevoir certaines confi- ou la Russie. D'ailleurs le roi insistait,
dences, telle cette lettre dans laquelle, au pour n'inquiéter personne, sur le caractère
début de son règne, le roi révèle sa pensée : scientifique et humanitaire de la Conférence.
« Il ne faut pas compter sur l'intervention Elle se tint au Palais de Bruxelles du 12 au
directe du gouvernement. Ses idées économi- 14 septembre 1876. Les pays invités y avaient
ques lui interdisent tout secours pécuniaire, envoyé des représentants des plus distingués :
et elles sont d'accord avec l'opinion publique. l'Allemagne, le baron von Richthofen, prési-
Nous devons tenir compte aussi de la jalousie dent de la Société de Géographie de Berlin et
des puissances. Mais une société composée en les explorateurs Nachtigal, Rohlfs et Schwein-
notamment sir Ruther-
majorité de capitalistes belges, ayant son furth; l'Angleterre
siège chez nous, devient un être impersonnel ford Alcock, président de la Société Royale de
14 HISTOIRE DU CONGO

Géographie, les explorateurs Cameron et » Parmi les questions qui seraient encore à
Grant ainsi que sir Bartle Frere, vice-prési- examiner, on a cité les suivantes :
dent du Conseil de l'Inde; la France le vice- » 1° Désignation précise des bases d'opéra-
amiral baron de la Roncière-Le Noury, prési- tion à acquérir, entre autres, sur la côte de
dent de la Société de Géographie de Paris, Zanzibar et près de l'embouchure du Congo.
l'explorateur marquis de Compiègne. La soit par conventions avec les chefs, soit par
délégation belge comprenait principalement le achats ou locations à régler avec les parti-
baron Lambermont et Banning, respective- culiers ;
ment secrétaire général et directeur du minis- » 2° Désignation des routes à ouvrir succes-
tère des affaires étrangères, de Borchgrave, sivement vers l'intérieur et des stations hos-
l'érudit conseiller de légation à Berlin, Van pitalières scientifiques et pacificatrices à
Biervliet et Sainctelettc. organiser comme moyens d'abolir l'esclavage,
Le roi leur souhaita la bienvenue et leur d'établir la concorde entre les chefs, de leur
traça un programme en ces termes : procurer des arbitres justes, désintéressés,
« Le sujet qui nous réunit aujourd'hui est etc. ;
de ceux qui méritent au premier chef d'occu- » 3° Création, l'œuvre étant bien définie,
per les amis de l'humanité. Ouvrir à la civi- d'un comité international et central et de co-
lisation la seule partie de notre globe où elle mités nationaux pour en poursuivre l'exécu-
n'ait point encore pénétré, percer les ténèbres tion, chacun en ce qui le concerne, en exposer
qui enveloppent des populations entières, c'est le but au public de tous les pays et faire au
j'ose le dire, une croisade digne de ce siècle sentiment charitable un appel qu'aucune
de progrès. bonne cause ne lui a jamais adressé en vain.
» Messieurs, parmi ceux qui ont le plus » Tels sont, Messieurs, les divers points qui
étudié l'Afrique, bon nombre ont été amenés semblent mériter votre attention. » (Confé-
à penser qu'il y aurait avantage, pour le but rence Géographique de Bruxelles, p. 4.)
commun qu'ils poursuivent, à ce que l'on pût La pensée profonde du roi était sans con-
se réunir et conférer en vue de régler la teste, dès lors, de donner une colonie à la
marche, de combiner les efforts, de tirer parti Belgique : les discours du duc de Brabant, le
de toutes les ressources, d'éviter les doubles don qu'il avait fait à Frère-Orban d'une
emplois. pierre rapportée d'Athènes sur laquelle il
» Il m'a paru que la Belgique, Etat central avait fait graver : « Il faut une colonie à la
et neutre, serait un terrain bien choisi pour Belgique », son activité ultérieure, tout le
une semblable réunion, et c'est ce qui m'a porte à croire. Cela ne permet cependant pas
enhardi à vous appeler tous ici, chez moi, de mettre en doute ses intentions humanitai-
dans la petite conférence que j'ai la grande res, car il pouvait fort légitimement penser
satisfaction d'ouvrir aujourd'hui. — et l'avenir lui donnera raison — qu'une
Ai-je be-
soin de dire qu'en vous conviant à Bruxelles, colonie belge, mieux qu'un organisme inter-
je n'ai pas été guidé par des vues égoïstes? national, pouvait mettre un terme aux maux
Non, Messieurs, si la Belgique est petite, elle dont souffraient les indigènes.
est heureuse et satisfaite de son sort; je n'ai Les délibérations de l'assemblée commencè-
d'autre ambition que de la bien servir. Mais rent aussitôt et l'on se mit rapidement d'ac-
je n'irai pas jusqu'à affirmer que je serais cord sur la création de postes. Ceux-ci au-
insensible à l'honneur qui résulterait pour raient un triple caractère : ils seraient hospi-
mon pays de ce qu'un progrès important, taliers, fournissant aux explorateurs un refuge
dans une question qui marquera dans notre en cas de maladie ou de danger et leur pro-
époque, fût daté de Bruxelles. Je serais heu- curant les approvisionnements nécessaires ;
reux que Bruxelles devînt, en quelque sorte, ils seraient scientifiques, centres d'étude du
le quartier général de ce mouvement civilisa- climat, du sol, de la population; ils poursui-
teur. vraient un but humanitaire en devenant des
» Je me suis donc laissé aller à croire qu'il centres de rayonnement de civilisation et de
pourrait entrer dans vos convenances de venir répression de la traite.
discuter et préciser en commun, avec l'auto- La détermination du territoire à explorer
rité qui vous appartient, les voies à suivre, fut tâche plus ardue : deux groupes furent
les moyens à employer, pour planter défini- formés qui délibérèrent chacun séparément.
tivement l'étendard de la civilisation sur le Le premier, composé des délégués de la
sol de l'Afrique centrale. France, de l'Angleterre et de l'Italie propo-
HISTOIRE DU CONGO 15

sait d'établir une ligne de communication de national était constitué : le comité belge,
Zanzibar à Saint-Paul de Loanda en Angola, fondé le 6 novembre 1876, dont Beernaert,
avec la création immédiate de deux stations, d'Anethan, Dolez et d'autres étaient mem-
Udjiji sur le lac Tanganyika et Nyangwe sur bres. Il commença aussitôt une intense cam-
le Lualaba. De cette ligne devraient partir pagne de propagande, multipliant conférences
trois voies perpendiculaires : l'une vers l'em- et publications.
bouchure du Congo, l'autre vers les sources
Déjà, en octobre 1876, la Société de Géogra-
du Nil, la troisième vers le Zambèze en pas- phie de Paris avait discuté la création d'un
sant par les grands lacs de l'Est. Le second comité français; il ne vit le jour cependant
groupe dont le projet plus modeste fut pré- qu'au mois de juin de l'année suivante, sous
senté par le délégué russe M. de Semenov, la présidence de Ferdinand de Lesseps. En-
proposait de favoriser l'exploration des par- core que sa propagande insistât bien moins
ties inconnues du centre africain par la créa- sur le programme civilisateur de l'A. I. A.
tion de postes à Bagamoyo, près de Zanzibar, que sur les perspectives de débouchés pour le
et à Loanda d'abord, dans l'intérieur des commerce national, le Comité ne réussit pas à
terres ensuite, le long de l'itinéraire de Came- gagner le public français. A peine les recettes
ron, notamment à Udjiji et Nyangwe. Il ne parvinrent-elles à couvrir les dépenses et rien
fallait pas, dès l'abord, envisager de réunir ne put être versé à la commission internatio-
ces différentes stations. nale. Tout au plus réussit-il, grâce à un don
Sur rapport d'un comité comprenant des de Léopold II et une subvention du gouverne-
représentants des deux groupes, le second ment, à créer deux postes dans l'Ouest afri-
projet fut adopté mais on émit le vœu de cain, sur lesquels flotta d'ailleurs, non le dra-
relier, autant que possible, ces stations entre peau de l'Association, mais le drapeau fran-
elles. Pour réaliser ce programme, la Confé- çais.
rence décida la création d'une association qui En Allemagne, le 18 décembre 1876, fut
prit le nom d'Association Internationale créée la Deutsche Afrikanische Gesellschaft,
Africaine. qui devait, moins de deux ans plus tard, se
Elle comprendrait : fusionner avec la Deutsche Gesellschaft zur
1° Une commission internationale réunis- Erforschung Aequatorial Afrikas, sous le
sant les présidents des sociétés de géographie nom d 'Afrikanische Gesellschaft.' Son but
qui agréeraient le programme de l'Association principal était l'exploration scientifique des
et deux membres délégués par chaque comité parties inconnues du continent noir. Accessoi-
national ; rement elle se proposait également de subsi-
2° Un comité exécutif, composé d'un pré- dier les entreprises de l'Association, ce qu'elle
sident et de quatre membres, auquel incom- fit, car elle envoya des fonds à Léopold II
berait le soin de diriger les entreprises et les qui, de son côté, lui remit 40.000 francs en
travaux de l'Association. vue de la création d'une station qui fut
successivement établie par ses soins à Kako-
Léopold II accepta la présidence pour la ma et à Gondoa, et où flotta le drapeau
durée d'un an seulement parce que, di-
il allemand.
sait-il, l'Association étant internationale,
Enfin, en Angleterre, on constitua un co-
convenait, pour qu'elle gardât ce caractère,
que la présidence fut successivement assumée mité l'African Exploration Fund (mars 1877),
qui s'empressa de décliner là tutelle de l'As-
par un représentant d'une nationalité diffé-
rente. Il nomma secrétaire général le baron sociation, pour la raison qu'un organisme
national éprouverait moins de difficulté à
Greindl, qui fut remplacé plus tard par le
colonel Strauch réunir les fonds; le véritable motif semble
tandis que les trois autres
de se
membres du Comité exécutif, un anglais, sir plutôt avoir été l'aversion britannique
soumettre à une association internationale. Le
Bartle Frere, un allemand, le Dr. Nachtigal,
et un français, M. de Quatrefages, étaient dé- comité ne se cacha d'ailleurs pas de recher-
signés par la Conférence. cher des avantages commerciaux.
Enfin il fut décidé de créer des comités En somme, ces comités et les stations qu'ils
nationaux dans chaque pays; leur objet était créèrent, avaient un caractère national plus
de gagner le public national au programme ou moins tranché. Le comité international
de l'Association et de faciliter l'exécution de dont ils eussent dû dépendre, ne fit pas
ses décisions. long feu. La première session des 20 et
Moins de deux mois après, le premier comité 21 juin 1877, fut aussi la dernière. Il avait
16 HISTOIRE DU CONGO

d'ailleurs préparé lui-même sa disparition : part Bagamoyo, de créer une station sur les
car, après avoir adopté comme drapeau bords du lac Tanganyika et de se diriger
de l'Association l'étoile sur fond bleu — selon ensuite vers la côte occidentale. Son organisa-
Stanley, l'espoir brillant dans les ténèbres tion fut confiée au comité le plus actif, le
africaines — il avait autorisé le comité exé- Comité belge qui, en un an, était parvenu à
cutif à créer, dans l'intervalle de ses sessions, réunir la somme de 500.000 francs. Grâce à
des stations nouvelles. ces fonds et à un subside royal, le capitaine
Comme Léopold II avait été réélu prési- d'état-major Crespel et le lieutenant Cambier
dent, il se voyait attribuer, en cette qualité, quittèrent Bruxelles le 15 octobre 1877. Le
toute l'autorité nécessaire. En même temps second seul devait, le 15 août 1879, atteindre
l'objectif avec le restant de son escorte, trente
indigènes qui furent, avec les hippopotames
et les crocodiles, les seuls témoins de la créa-
tion à Karema de la première station de
l'A. I. A.
Cette expédition fut suivie de quatre au-
tres. Le capitaine d'état-major Popelin, parti
de Zanzibar le 31 mai 1879, suecomba à une
fièvre pernicieuse le 21 mai 1881, avant
d'avoir pu remplir sa mission, la création
d'une station à Nyangwe.
Le capitaine Ramaeckers quitta Bagamoyo
le 15 juillet 1880 et, le 4 décembre, reprit
les pouvoirs de Cambier à Karema. Mais,
lui aussi, était marqué du doigt de la des-
tinée et, le 25 février 1881, il mourut de la
dysenterie et des fièvres. Le seul Européen
qui avait pu le suivre jusque là, Becker, resta
seul à Karema jusqu'à ce que le lieutenant
d'état-major Storms, à la tête de la quatrième
expédition, arriva à Karema en septembre
1882. Le premier, il parvint à faire avancer le
programme de l'A. I. A. en créant une station
à Mpala sur la rive occidentale du Tanga-
nyika. Il y fut rejoint par la cinquième expé-
dition (1884) conduite par le capitaine
Becker, qui avait sous ses ordres un jeune
sous-lieutenant : Dhanis.
Général Sanford. Subitement vint, imprévu et incompréhen-
(Photo Musée du Congo Belge.) sible, l'ordre d'abandonner les postes et de
revenir à Bruxelles. Becker, sur le chemin du
entrait au Comité exécutif un homme qui lui retour, devait se perdre en vaines conjectures
était tout dévoué, Henry Sanford, ancien sur les raisons de ces instructions qui mena-
ministre des Etats-Unis à Bruxelles. Il rem- çaient de faire perdre les maigres résultats de
plaçait sir Bartle Frere, démissionnaire. si lourds sacrifices.
Le Comité exécutif publia, pendant quel- Sans doute, ce qui avait été atteint ne ré-
ques années, des rapports sur les expéditions, pondait-il pas à ce qu'on avait espéré. Mais
pour tenir les membres au courant ; il négligea se rendait-on compte des innombrables diffi-
de le faire à partir de 1880 et c'est en vain cultés de la tâche : un climat implacable
qu'un des délégués suisses protesta contre ce auquel la moitié seulement des vingt-quatre
silence et contre l'inaction de la Commission Européens avait pu résister; l'hostilité sour-
internationale. noise ou ouverte des indigènes se traduisant
Lors de son unique session, elle avait par la désertion des porteurs, les attaques
chargé le Comité exécutif de la réalisation du des caravanes, les exigences de lourds tributs
programme établi l'année précédente; l'envoi de passage. Certes ce n'était pas le courage
d'une expédition fut décidé. Elle avait pour qui avait manqué, mais pour avancer plus
mission, après avoir quitté son point de dé- loin il eût fallu des expéditions plus fortes
HISTOIRE DU CONGO 17
.-

et mieux armées qui eussent pu traverser les confusion entre l'activité de l'A. I. A. et une
Etats des Arabes esclavagistes. activité indépendante qu'il avait résolue d'en-
tamer aussitôt qu'il sût que l'Afrique avait
De tous ces efforts, il restait deux stations
été traversée de part en part.
et voici que maintenant venait l'ordre de les Mais arriva le moment où il fallut bien
abandonner. Restait à Becker la consolation renoncer à l'une d'elles.
de penser que les postes étaient confiés aux
Pères Blancs, qui pourraient continuer ce Après la découverte de Livingstone par
Tele-
Stanley, le New York Herald et le Daily
qu'il avait commencé : créer des plantations graph avaient résolu d'engager
les frais d'une
et former des artisans.
nouvelle expédition dans l'espoir que le récit
leurs lecteurs.
Comment se faisait-il que l'on abandonnât qui en serait fait passionnerait
Zanzibarites et fait
la partie? C'est que l'arrivée de Stanley à Après avoir recruté 356
coton et de perles,
Borna en août 1877 avait bouleversé toutes les ample provision de toiles de
17 novembre
données du problème. Stanley quitta Bagamoyo le
L'envoi des expéditions avait continué jus- 1874. Ses compagnons étaient Frédéric Par-
que là parce que le roi ne voyait qu'avantage ker et les deux frères Pocock. Se dirigeant
à jouer sur les deux tableaux et à user de la d'abord vers l'Ouest, il remonta brusquement
18 HISTOIRE DU CONGO

vers le Nord et atteignit le lac Victoria dont The Congo und the founding of its frec state,
il fit le tour et où il perdit Parker. Après un T. I., p. VI.)
séjour chez M'tésa, roi de l'U ganda, qu'il En écrivant cela, il devait penser à l'An-
s'efforça de convertir, il se dirigea vers le lac gleterre ; il y pensait toujours quand il déclina
Tanganyika dont il entreprit l'étude. Il lui l'offre qui lui était faite. Il prétexta sa fati-
restait à établir si le Lualaba était le Nil, gue et un grand désir de repos et de sommeil.
comme le croyait Livingstone, le Niger ou le En Grande-Bretagne, il fit une série
Congo. Il se dirigea donc résolument vers de conférences et d'articles pour communi-
Nyangwe et entra en contact avec le puissant quer son enthousiasme et sa foi en l'avenir
chef arabe Tippo-Tip qui, moyennant 5.000 des territoires qu'il avait traversés. Mais, à sa
dollars, lui promit une escorte pendant soi- grande déception, il n'éveilla aucun écho ni
xante étapes de quatre heures. En poursui- dans les milieux officiels, ni dans les cercles
vant sa route, il trouva enfin un endroit où le commerciaux. Le moment était, il est vrai, on
fleuve devenait navigable. Il mit à flot son ne peut moins favorable : Les hommes d'Etat
bateau démontable et ses 23 canots et s'avança anglais avaient assez affaire à coloniser l'Aus-
dans l'inconnu. Trente-deux fois il fut atta- tralie, les Indes et le Canada, et l'opinion
qué par les indigènes et ce que fut ce presti- publique était hostile à un agrandissement de
gieux voyage, Stanley le raconta dans son l'empire colonial; la mode était au libre
livre : Through the dark continent. Le
échange qui devait assurer, sans frais ni ris-
12 mars 1877 il était à Stanley-Pool et le ques, la conquête commerciale du monde. De
9 août 1877 à Borna. Il arrivait seul : ses trois guerre lasse, Stanley revint à celui qui spon-
compagnons blancs étaient morts; des 400 tanément lui avait témoigné estime et com-
hommes qu'il avait engagés à Nyangwe, cent préhension. Il fut reçu par Léopold II au
et quinze l'avaient suivi jusqu'au bout dans mois de juin 1877. Dès ce moment, les pour-
cette immense randonnée de 11.500 km. parlers continuèrent avec Sanford et Greindl :
Stanley, recru de fatigue, reconduisit ceux il s'agissait de déterminer en quel sens il
qui lui restaient à Zanzibar et retourna en convenait d'agir. Stanley était partisan de la
Europe. Il ne se doutait guère que ce création immédiate d'une société qui établi-
n'étaient pas ses compatriotes qui y atten- rait un chemin de fer le long de la partie non
daient le plus impatiemment son retour. navigable du fleuve jusqu'au Stanley-Pool et
de l'installation de stations sur le cours supé-
3. LE COMITE D'ETUDES DU HAUT-CONGO rieur. Un groupe hollandais, dont le roi avait
obtenu l'appui, trouvait le projet trop ambi-
Quand en janvier 1878 Stanley descendit tieux et proposait une simple étude prélimi-
du train en gare de Marseille, il fut accueilli naire par une expédition d'ingénieurs. La so-
par deux personnages qu'il ne connaissait pas, lution adoptée en fin de compte fut l'envoi
le baron Greindl et le général Sanford; ces d'une expédition qui aurait non seulement
deux délégués du roi des Belges, lui offrirent une mission de reconnaissance, mais un carac-
de mettre à son service l'expérience qu'il tère humanitaire, en harmonie avec le but de
venait d'acquérir si durement. l'Association. Les frais seraient supportés par
avait donné sa un groupe commercial dont le roi ferait
Stanley déjà réponse quand
il écrivait dans le Daily Telegraph du 12 no- partie.
vembre 1877 : « Je suis convaincu qu'un jour C'est ainsi que Stanley fut invité au Palais
la question de cet immense cours d'eau de- royal à Bruxelles le 25 novembre 1878. Il se
viendra politique. Si je ne craignais, par la trouva là en compagnie d'hommes d'affaires
et de banquiers d'Angleterre, d'Allemagne,
longueur de mes lettres, de diminuer l'intérêt
que vous pourriez porter à l'Afrique ou à ce de France, de Belgique et de Hollande. Il
fleuve magnifique, je pourrais vous montrer assista à la formation d'une « société en
de très fortes raisons pour lesquelles ce serait participation » qui prit le nom de Comité
un acte politique de régler immédiatement d'études pour le Haut-Congo.
cette importante question. Je pourrais vous Le capital en était fixé à un million de
prouver que la puissance qui posséderait le francs, représenté par des parts nominatives
Congo, absorberait malgré les cataractes, le de 500 francs. Sous le nom du baron Lambert,
commerce de tout son énorme bassin. Ce son banquier, le roi souscrivit plus d'un
fleuve est et sera la grande route commerciale quart du capital. D'autres banquiers belges,
de l'Afrique centrale occidentale. » (Stanley Brugmann, Goffin, Bischoffsheim intervin-
,
HISTOIRE DU CONGO 19

rent pour leur part. Une société hollandaise le roi à rendre à l'expédition un carac-
] 'Afrikaansche Handelsvereeniging, s'était tère exclusivement humanitaire et rembourser
engagée pour 130.000 francs. Le roi l'avait les souscripteurs. Léopold II devait mettre ce
invitée à cette participation à la fois pour dernier conseil à profit mais, plus tard, et pas
assurer aux expéditions l'appui des établisse- précisément comme l'aurait voulu son con-
ments qu'elle possédait dans le Bas-Congo, et seiller. A Gibraltar, Stanley eut communica-
pour éviter sa concurrence. tion par Strauch de certaines notes révélatri-
Le but que le Comité s'assignait était l'étu- ces de la pensée royale. L'une d'elles opinait
de des possibilités de relier le Haut et le Bas-
Congo par une voie de communication et
d'amorcer un mouvement commercial suffi-
samment important pour assurer la rentabi-
lité d'une société de transport. L'article 6
des statuts précisait : « Les parties s'inter-
disent, par suite, tout but politique ; elles ne
poursuivent que le développement du com-
merce et de l'industrie et sont déterminées
par des vues essentiellement philanthropiques
et scientifiques ».
L'organe exécutif du Comité fut un conseil
dont firent partie notamment le secrétaire
général de l'A. I. A., le baron Lambert, le
baron Greindl et deux membres de V Afri-
kaansche Handelsvereeniging. Le colonel
Strauch fut nommé président.
Au cours de cette réunion et de deux autres
qui eurent lieu le 9 décembre 1878 et le
2 janvier 1879, tout fut mis au point, les
plans définitifs adoptés et les instructions
données à Stanley. Et dès ce moment, la plus
grande discrétion fut observée. C'est à peine
si la presse de l'époque y fit de très vagues Colonel Strauch.
allusions. Stanley, qui s'était engagé par (Photo Musée du Congo Belge.)
contrat spécial à rester au service du roi
pendant cinq ans, reconnut plus tard que qu' « il serait sage d'étendre l'influence
des
pendant plusieurs années il s'était abstenu stations aux chefs des tribus voisines; une
d'écrire à des amis chers pour assurer, confédération républicaine de nègres libres
disait-il, la réussite de ce qu'il avait
pourrait être formée, qui serait indépendante,
entrepris. Ceux qui se mettaient au service du avec cette réserve que le roi, auquel sa créa-
Comité devaient s'engager par écrit à garder tion serait due, se réserverait le droit de nom-
le secret, à peine d'une amende de vingt mille mer le président qui résiderait en Europe ».
francs et de dommages-intérêts. Une autre note ajoutait : « Le projet n'est
Aussi le départ de Stanley à bord de pas de créer une colonie belge mais de fonder
l'Albion, le 23 janvier 1879, ne fut-il pas un puissant Etat nègre ». Stanley répondit
remarqué. Il mit le cap sur Zanzibar afin d'y que cela lui paraissait beaucoup plus dif-
recruter une escorte, de préférence parmi ses ficile que d'établir une colonie belge. « Ce
anciens compagnons de route et d'aventure. serait folie pour quelqu'un qui se trouve dans
Sur le chemin du retour un télégramme lui ma situation de le tenter », dit-il, tout en
apprit, à Aden, la faillite d'un des grands ajoutant prudemment « sauf dans la mesure
souscripteurs l'Afrikaansche Handelsvereeni- où les événements pourraient se succéder l'un
ging. Il télégraphia aussitôt au colonel l'autre dans l'ordre naturel des choses ».
its
Strauch, le priant de venir à sa rencontre à (Stanley, The Congo and the founding of
il quitta Gibraltar
Gibraltar pour conférer des conséquences de free state, pp. 53 et 54.) Et
cet événement. Sanford, de son côté, qui sans avoir ouvertement repoussé l'idée mais
désapprouvait l'orientation commerciale du en la reléguant en tous cas à l'arrière-plan.
Comité, mit l'occasion à profit pour exhorter Le 14 août 1879, il était en rade de Banana.
20 HISTOIRE DU CONGO

Les membres de l'expédition, qui à bord du 21 -février 1880, le joli petit


village blanc
« Barga » avaient directement rejoint le qu'il venait de créer. La tâche la plus ardue
Congo afin de tout y préparer pour l'arrivée commençait : la construction de la route des
de leur chef, purent lui montrer, déjà bercée caravanes. Elle fut entamée le 25 mars. Ce
par les eaux du fleuve, une flottille prête au que fut cette pénible entreprise, on a peine
départ : « La Belgique », steamer de 30 ton- à se l'imaginer. L'escalade des collines par le
nes, trois petits vapeurs : l' « Espérance », « Royal » et l' « En Avant » montés sur cha-
« En Avant » et le dernier don personnel du riots, traînés dans les montées par 200 à
roi, le « Royal », une barque à hélice « La 300 indigènes, n'en donne qu'une faible idée.
Jeune Africaine », deux barges d'acier et Le dimanche 7 novembre 1880, Stanley pre-
une baleinière de bois. nait un repos largement mérité dans un camp
qu'il avait dressé à
Nyongena d'où il
apercevait les chutes
d'Isangila, quand lui
apparut un homme
de haute stature, aux
cheveux et à la barbe
noirs, sans souliers et
pauvrement vêtu.
C'était le comte Sa-
vorgnan de Brazza.
Cet Italien, naturali-
sé Français, avait de
1875 à 1878 exploré
le bassin de l'Ogoué
et découvert l'Alima
et la Licona, af-
fluents du Congo.
Au cours de son sé-
jour en E u r op e,
Léopold II l'avait
Un steamer démontable quittant Vivi. invité à se mettre à
(Photo Musée du CongoBelge.) son service mais n'y
avait pas réussi. Du
Le 22 août, la flottille arriva à Borna à la moins voulut-il le rendre inoffensif en propo-
grande surprise des 16 Européens des diver- sant au Comité français de l'A. I. A. de lui
ses factoreries anglaise, française, portugaise confier une expédition sur le bassin de
et hollandaise. Ils craignaient, non tant peut- l'Ogoué, semblable, disait-il, à celle de Stanley
être la concurrence, que l'instauration d'un sur le Congo, avec le même but scientifique
pouvoir régulier et de ses servitudes. Il fallut et philanthropique. Brazza, qui semlblait se
une déclaration publique de Stanley pour les méfier, accepta tout au plus d'accompagner
rassurer. le chef de cette expédition, Mizon, pour choi-
sir l'emplacement de deux stations, l'une sur
Vivi, le point extrême de navigabilité, fut le Haut-Congo, l'autre sur l'Ogoué. Il put
atteint en septembre. Stanley y aménagea,
sur un plateau dominant le fleuve, ainsi sans éveiller trop de méfiance, planter
l'empla- le drapeau français au Stanley-Pool. C'est ce
cement du premier poste que le chef local lui
avait cédé moyennant paiement d'une somme qu'il annonça à Stanley ce dimanche 7 no-
vembre. Stanley avait été battu de vitesse et
de 800 francs et d'une indemnité de location
par sa faute, car les avertissements ne lui
mensuelle de 50 francs. Quand ils le virent avaient pas manqué. A différentes reprises
apprendre à ses hommes le maniement du le colonel Strauch, qui avait eu vent du plan
marteau à deux mains, les indigènes le nom- de Brazza, peut-être par suite d'une indiscré-
mèrent Boula-Matari, le briseur de roches. tion, avait mis Stanley en garde contre la
Il fit dresser les maisons de tôle amenées réalisation de ce plan, particulièrement dan-
de Belgique, organisa le ravitaillement et la gereux, car il risquait de couper la voie à
liaison avec la mer et lorsque les réserves l'expédition du Comité d'études.
nécessaires furent amassées, il quitta, le En prenant congé de Stanley, Brazza, je-
HISTOIRE DU CONGO 21

tant un coup d'œil sur le mont Ngoma, au du village de Ntamo, au pied d'une colline
de 60 m. et immédiatement en amont des,
pied duquel la route était arrêtée, lui dit qu'il
lui faudrait six mois pour arriver à le fran- cataractes.
chir. Il disait vrai, mais il n'avait pas songé Mais le temps pressait car Brazza avait
à la solution la plus simple : Stanley, au lieu déjà proclamé la souveraineté française sur le
de faire grimper la route, fit suivre le Congo français et le Gabon. Laissant la sta-
tion de Léopoldville au commandement de
Braconnier il remonta le fleuve sur l' « En
Avant » et créa un poste à M'Suata, sur le
territoire du chef Gobila dont il reçut un
accueil si cordial que bientôt les Européens
ne l'appelèrent plus que papa Gobila. En mai,
il remonta de nouveau le fleuve, le Kwa et le
Fimi, affluents du Kasai, et fit le tour du lac
Léopold II. Mais il était à bout de forces;
le 15 juillet 1882 il quittait Vivi pour retour-
ner en Europe. II avait remis ses pouvoirs
au docteur Pechuel-Loesche, conformément
aux instructions dont ce dernier était porteur.
Celui-ci avait jusque là attendu à Vivi où
il avait été dépêché par le roi, inquiet de l'in-
trusion de Brazza sur le Stanley-Pool et dési-
reux d'éviter qu'il n'occupe également la
région du Loango traversée par le Niari. Le
Dr. Pechuel-Loesche avait pour instructions
de quitter Vivi immédiatement dans cette
direction afin d'y acquérir, des indigènes, le
droit d'exercer un certain contrôle politique
et d'exploiter les richesses du pays dès que
Brazza aurait fait mine de revendiquer cette
Comte
r Savorgnan de Brazza. région. Cette sage précaution se révéla inutile
(Photo Musée du Congo Belge.) car Brazza commit l'erreur de dormir sur ses
lauriers.
bord de la montagne sur des rochers qu'il Le 14 septembre 1882, le docteur Pechuel
avait fait ébouler dans le fleuve, si bien que
le 21 février 1881 le drapeau bleu à étoile
d'or flottait à Isangila. Confiant la direction
de ce poste au lieutenant Valcke qui, avec le
capitaine Braconnier et le lieutenant Harou,
avait rejoint l'expédition en 1880, Stanley
remonta le bief navigable jusqu'à Manyanga
où il fonda une troisième station, en juillet
1881. De là il lui restait 153 km. à parcourir
pour atteindre le Stanley-Pool. La route avait
été construite jusque là sur la rive droite;
puisque les Français l'occupaient, il fallut
maintenant l'établir sur la rive gauche. En
novembre 1881, la caravane atteignait la
plaine avoisinante du Stanley-Pool. Après de Vue de Léopoldville(1882).
difficiles négociations, rendues plus laborieu- (Photo Musée du Congo Belge.)
ses encore par la présence de plusieurs chefs
qui se prétendaient également souverains sur con-
le territoire, malgré les recevait du roi une lettre d'instructions
Stanley parvint, Cette
de l'astucieux sergent sénégalais tenant une coupure du London Times.
intrigues conclus par la
Malamine, préposé par Brazza à la garde
du coupure traitait des accords les sul-
British North Borneo Company avec
Stanley-Pool, à obtenir le terrain nécessaire
tans de Brunéi et Sulu, aux termes desquels
pour fonder la station de Léopoldville, près
22 HISTOIRE DU CONGO

ceux-ci cédaient à cette société des droits de ture et ses statuts, on ne saurait le dire; les
souveraineté sur de larges territoires. Le roi archives sont muettes. Tout au plus, peut-on
recommandait à Pechuel de suivre cet exem- se douter des raisons pour lesquelles le mot
ple au Congo. Pour faire œuvre utile, il était, « international » intervenait dans son nom.
disait-il, indispensable de créer un Etat indé- D'abord, il favorisait une confusion propice
pendant qui aurait son propre drapeau. Le avec l'A. I. A.; il devait, ensuite, faciliter
roi revenait donc à la charge, il précisait cette son dessein final d'introduire le Congo dans
fois l'idée qu'à Gibraltar il avait communi- la communauté des nations. Sans doute, le
quée à Stanley et il indiquait les moyens qu'il roi aurait pu dire « L'A. I. C. c'est moi »,
convenait d'employer pour arriver à la mais tous ses efforts tendaient à éviter que
réaliser. ce mot fût dit, le secret étant une des con-
En Belgique, cependant, cette nouvelle ditions du succès.
orientation restait ignorée. Une brochure pa- Le bruit fait, surtout à la Chambre et
rue en 1882, sous le titre L'A. J. A. et le dans la presse françaises, autour de la ren-
Comité d'Etudes du Haut-Congo, rédigée par contre Stanley - Brazza et de leur différend
« un de leurs coopérateurs » (Banning), in- latent, avait déjà éveillé l'attention du Por-
sistait encore sur les rapports étroits qui unis- tugal. Invoquant des « droits historiques » il
sent les deux institutions, sur « l'unité de s'avisa soudain d'une prétendue intrusion sur
leur programme, la similitude de leurs son domaine. Luciana Cordeiro, le bouillant
moyens, la concordance de leur but ». Or, à secrétaire de la Société de Géographie de Lis-
cette époque, le Comité d'études était, comme bonne se fit le champion des prétentions de
tel, dissous depuis plus de deux ans. L'expé- son pays. Le 13 octobre 1882, il adressait une
dition de Brazza avait inquiété Léopold II. lettre au colonel Strauch dans laquelle il
Il comprenait qu'elle menaçait la réalisation posait trois questions embarrassantes desti-
de ses desseins politiques. Pour obtenir la li- nées à lui faire avouer un but politique. La
berté d'action nécessaire en vue de parer un réponse fut évasive et habile, mais cette
nouveau coup, il avait résolu de se rendre aux curiosité intempestive fit comprendre davan-
instances de Sanford qui le pressait de rem- tage encore que le temps pressait.
bourser les souscripteurs du Comité afin de
D'ailleurs, le Portugal ne se bornait pas
pouvoir se consacrer tout entier à la réalisa- à faire poser des questions embarrassantes
tion du but philanthropique de l'A. I. A.
par un géographe; il avait, dès novembre
Mais il le fit dans un dessein politique, et
1882, pris contact avec l'Angleterre en vue
avec une habileté consommée : le 17 novem- d'obtenir qu'elle reconnaisse ses prétentions
bre 1879 le Comité fut dissous selon des moda- sur l'embouchure du fleuve Congo. Si ces
lités qui donnaient d'amples satisfactions aux démarches aboutissaient, l'œuvre du roi était
souscripteurs et lui laissaient en même temps compromise, le seul accès vers l'intérieur
le droit de continuer à se servir du nom du étant coupé. Il fallait donc agir et agir vite;
Comité d'études (l). Une fois de plus le roi il devenait urgent de mettre à exécution le
avait réussi à tirer d'un organisme tout ce
plan, déjà conçu, d'occuper la région du
qu'il pouvait en attendre. L'A. I. A. lui avait Niari-Kwilu. C'était à la fois parer la menace
fourni une organisation, un drapeau et des
portugaise et menacer l'entreprise française
pouvoirs suffisamment étendus au sein du sur le Stanley-Pool.
Comité exécutif; le Comité d'études, même Des instructions formelles furent données à
après sa liquidation, servit ses desseins. Stanley pendant son séjour à Bruxelles. Elles
L'A. I. C. (Association Internationale du étaient conformes au programme, cette fois
Congo) le mènerait au but. ouvertement politique, dont Stanley était por-
teur quand il s'embarqua en grand secret sur
4. L'ASSOCIATION INTERNATIONALE; le « Harkaway » qui, par surcroît de pré-
DU CONGO caution, fut repeint et rebaptisé en pleine
mer. De retour au Congo (décembre 1882),
L'A. I. C. est un enfant naturel dont on il ne retrouva pas Pechuel qui s'était avéré
dut bien admettre l'existence, mais dont per- incapable de poursuivre l'entreprise et qui,
sonne n'aurait pu et ne peut préciser l'origine avec la certitude que la situation était perdue,
ni la date de naissance. Ce qu'étaient sa struc- s'en était retourné en Europe pour y publier
son avis.
(1) THOMSON R. S. : Fondationde l'Etat Indépendant Un Belge, à la haute carrure et au carac-
du Congo,p. 74. tère jovial, le capitaine Hanssens avait repris
HISTOIRE DU CONGO 23

le commandement. Il avait déjà fait de la Cette fois la partie était gagnée et, de
bonne besogne puisque, selon les instructions justesse. La Chambre française avait, fin
reçues de Pechuel, il avait, en remontant le décembre 1882, voté un crédit de 1.275.000
fleuve, fait signer des traités par les chefs francs pour la création de huit stations, les
indigènes et avait même fondé un poste à unes sur l'Ogoué et l'Alima, les autres dans
Bolobo où il avait eu les relations les plus la région du Niari-Kwilu, depuis la côte jus-
cordiales avec le chef Ibaka. qu'à Brazzaville. Le lieutenant Cordier, com-
mandant du « Sagittaire », ne put que con-
stater, en mars 1883, que Van de Velde l'avait
devancé à l'embouchure du Kwilu.
La première mission de Stanley était donc
remplie. La seconde, qui était de pousser le
plus avant possible dans le Haut-Congo, en
créant des stations et en acquérant la souve-
raineté des chefs, n'allait pas tarder de l'être.
Le 9 mai 1883, l' « En Avant », l' « A. J. A. »
et le « Royal » levaient l'ancre vers le Nord.
A bord se trouvaient, outre Stanley, Van
Gèle, Coquilhat et Roger.
Stanley pouvait maintenant mettre à profit
la remarque de Livingstone qu'il fit sienne :
« Mouini Moukata, qui a voyagé plus loin
que la plupart des Arabes, m'a dit : si l'on
procède avec douceur et en parlant avec civi-
lité, on peut passer sans danger chez les peu-
plades les plus sauvages de l'Afrique ». (Auto-
biographie Stanley, p. 173.)
Il put et dut, cette fois, entrer en contact
avec les indigènes pour gagner leur amitié et
acquérir la souveraineté, et non plus les fuir
pour échapper à leurs attaques.
Capitaine Hanssens. Il remonta jusqu'au confluent du Lulonga
(Photo Musée du Congo Belge.)
et, après avoir créé, sur l'Equateur, une sta-
Stanley chargea aussitôt Hanssens de fon- tion dont il remit le commandement à Van
der des postes entre le Congo et le Haut- Hèle et Coquilhat, il retourna à Léopoldville.
Niari, le capitaine anglais Grant Elliott de Le 22 août, nouveau départ de toute la flot-
mettre la main sur le cours moyen du Niari- tille. Elle passa par Kwamouth, créé par le
Kwilu, et le lieutenant belge Liévin Van de lieutenant suédois Pangels, par Bolobo, par
Velde de s'emparer de l'embouchure de ce Lukolela où la nouvelle station fut mise sous
fleuve et de toute la région côtière. les ordres de l'Anglais Glave, reconnut le
Cet encerclement stratégique réussit plei- Lulonga et arriva le 1er décembre 1883 aux
nement : le 4 février 1883, Hanssens avait Falls. Stanleyville fut fondée dans l'île Uana-
fondé Philippeville et avait acquis par traité Rusari. Le mécanicien écossais Bennie en re-
retourna à
la pleine souveraineté sur la région comprise çut le commandement et Stanley
entre le nouveau poste et Manyanga. Léopoldville avec plus de 450 traités (jan-
Van de Velde avait, dès le 25 février, hissé vier 1884).
le drapeau de l'Association à Rudolfstadt et Les nouvelles y étaient bonnes. Dans le Bas
conclu deux traités accordant des cessions et Moyen-Congo aussi, de nombreux traités
de territoires au Nord et au Sud du fleuve. avaient été signés notamment par M. Del-
commune et par les lieutenants Valcke et
En suivant le cours du Niari, tout en signant
de nouveaux traités, il avait fondé Bau- Van Kerckhoven. En mai arriva à Vivi le
dcuinville, et le 5 avril, il avait rencontré colonel sir Francis de Winton. Stanley lui
Elliott qui, après avoir fondé Stéphanieville remit ses pouvoirs et retourna en Europe
et Franktown, se traînait épuisé vers la côte. avec la conscience d'avoir bien rempli sa
Celui-ci devait plus tard, une fois rétabli, mission : une grande partie du Congo et la
vallée du Niari-Kwilu n'étaient-elles pas en
compléter l'œuvre de Van de Velde et créer
des postes entre le 2° et le 5° de latitude Sud. mains?
0
24 HISTOIRE DU CONGO

Mais en France et au Portugal des juristes entretenue contre les entreprises africaines.
avaient trouvé le défaut de la cuirasse. Sans Le roi se défendit d'une autre manière. Il
doute n'était-il pas contestable qu'un chef consulta deux juristes, le professeur Arntz
indigène pût valablement céder ses droits de de Bruxelles et Sir Travers Twiss, d'Oxford,
souveraineté. Le procédé avait des précédents. qui lui donnèrent raison. Mais cela ne lui suf-
Mais encore fallait-il que ce fût un membre fisait pas. Si une association privée ne pou-
de la communauté des nations qui les acquît. vait acquérir des droits de souveraineté, les
Comment une simple société privée le pour- chefs indigènes avaient le droit de se confé-
rait-elle? Tout au plus peut-elle acquérir des dérer et de donner mandat à l'A. I. C. de
droits de propriété, et les Français d'en con- les représenter vis-à-vis des autres Etats.
clure tout naturellement que Brazza pou- Telle était l'idée que le roi chargea Goldsmid,
officier anglais retraité qui avait servi aux
Indes, de réaliser. A peine arrivé à l'embou-
chure du fleuve, il dut s'aliter, mais M. Del-
mar Morgan, son secrétaire, se mit en devoir
de recueillir les signatures nécessaires.
En même temps, le roi s'efforçait de gagner
les bonnes grâces de l'Angleterre pour l'aider
à repousser les prétentions portugaises. Il
n'est pas impossible qu'il ait laissé supposer
qu'elle pourrait peut-être recueillir les fruits
de son labeur. Peut-être ainsi peut-on expli-
quer aussi qu'il prit à son service tant d'An-
glais, Stanley, Goldsmid, Winton et d'autres.
L'opinion publique n'était d'ailleurs pas loin
de croire que Stanley travaillait au fond pour
l'Angleterre et le roi n'avait garde de s'en
défendre. Stanley lui-même l'espérait sans
doute puisqu'il allait, si étrange que cela
puisse paraître, jusqu'à écrire à un de ses
amis, H. H. Johnston, le 23 juillet 1883, qu'il
était souhaitable que l'Angleterre établît un
protectorat sur le Congo.
Le roi laissait dire et faire, il avait un
Colonel sir Francis de Winton. besoin d'autant plus urgent de se rapprocher
(Photo Musée du CongoBelge.) de l'Angleterre que la menace d'un accord de
celle-ci avec le Portugal se précisait davan-
vait planter le drapeau français partout où tage et que des négociations se nouaient déjà.
ne flottait pas celui d'un autre Etat. Certaine Il pressait d'autre part les agents de l'Asso-
presse belge, le Journal des Intérêts Mariti- ciation de poursuivre sans désemparer la
mes d'Anvers, poussait l'aveuglement jus- création des postes, de faire signer des traités
qu'à appuyer cette thèse. Un pamphlet publié et d'explorer autant qu'il se pouvait.
en 1884, sous les auspices de la Société de Le capitaine Hanssens était parti de Léo-
Géographie de Lisbonne, un autre paru à poldville, le 24 mars 1884, avec le lieutenant
Paris en tiraient tout le parti possible; enfin suédois Wester, l'ingénieur Amelot et le
le gouvernement portugais assaillait les puis- pharmacien Courtois. Il remonta à son tour
sances de ses plaintes. En Belgique, seuls le fleuve. A Bolobo, où se trouvait Liebrechts,
l'éditeur du Mouvement géographique il apprit que Brazza avait rendu visite à ce
M. J. Wauters, et un autre journal anversois, dernier le 18 février et n'avait guère obtenu
Le Précurseur, défendaient le point de vue de de succès dans les avances faites aux chefs
l'Association. Bayanzis à Tshumbiri. Il remonta, le premier,
Une solution radicale eût été de remplacer, la région de l'Ubangi avec Van Gèle, acquit
d'emblée, le drapeau étoilé par le drapeau des droits de souveraineté en territoire ban-
belge. Mais Banning lui-même, qui en était gala où il laissa Coquilhat, explora la région
partisan, devait reconnaître qu'il y avait de la Mongala, de l'Itimbiri, de l'Aruwimi où
en Belgique une hostilité systématiquement il obtint un traité de Mata-Buiké, chef des
HISTOIRE DU CONGO 25

Bangala, auprès duquel Stanley avait échoué. L'opposition la plus documentée vint de
En juillet il était aux Stanley-Falls, ayant Belgique. Dans un mémoire qui servit de ré-
fait ample provision de nouveaux traités. Il ponse au pamphlet de la Société de Géogra-
retourna à Vivi, où il mourut brusquement phie de Lisbonne, Banning montra l'inanité
des fièvres, le 28 décembre 188'?. des prétentions historiques du Portugal. Cette
Comme la région du Kasai restait inconnue démonstration solide fut publiée en toute hâte
dans son ensemble, le roi chargea von Wiss- à la fois en anglais et en français et distri-
man de l'explorer. Il y fonda Luluabourg et buée à Londres par fascicules séparés en
descendit, avec le Dr. Wolf et le lieutenant raison de l'urgence. Tout cela ne devait guère
von François, la Lulua et le Kasai jusqu'au
Stanley-Pool (1885).
Le missionnaire baptiste Grenfell, de son
côté, explorait sur son bateau « Peace » les
régions de ritimbiri, de l'Aruwimi et du
Lomami et remontait l'Ubangi jusqu'aux
rapides du Zongo (octobre-décembre 1884).
Entretemps, les négociations anglo-portu-
gaises, qui avaient été secrètes jusque là,
furent subitement portées à la connaissance
du public par une déclaration du ministre des
affaires étrangères du Portugal, M. Senhor
Serpa, faite à un journaliste (mars 1883). Les
bases de discussion étaient la reconnaissance
par la Grande-Bretagne de la souveraineté
portugaise entre le 5° 12' et le 8° lat. Sud,
moyennant quoi le Portugal s'engageait à lui
assurer un tarif libéral dans toutes les colo-
nies portugaises en Afrique et le bénéfice de
la clause de la nation la plus favorisée. Il
fallait aussi que le Portugal s'engageât à ne
pas dépasser les points qu'il occupait actuel-
lement et, enfin, que les autres nations accep-
tassent les conventions à prendre. Les démar-
ches faites par Lisbonne auprès du gouverne-
Emile Banning.
ment français pour obtenir son appui échouè- <PhotoMusée du Congo Belge.)
rent parce qu'elles subordonnaient, à tous
pourparlers, la reconnaissance préalable de
sa souveraineté sur la région côtière sise entre favoriser les négociations, quand le Portugal
servi que
le 5°12' et le 8°. Tous les cercles intéressés jugeant qu'on n'est jamais mieux
sur le
crièrent haro contre la conclusion d'un traité par soi-même, fit occuper Landana
sur de semblables bases : en Angleterre, les 5°12' le 29 septembre 1883. Le commandant
de l'expédition, Brito Capello, obtenait en
missions protestantes et le mouvement anti-
même temps, des indigènes, la cession de la
esclavagiste firent chorus avec les Chambres et
de commerce de Liverpool et de Manchester. région comprise entre la rivière Shiloango
Les premières craignaient d'être écrasécs par Molembo.
Le traité anglo-portugais fut néanmoins
les missions catholiques portugaises, le second
Il accordait des
redoutait l'extension du déplorable système signé le 26 février 1884.
avantages sensibles à l'Angleterre qui, en
colonial portugais, les troisièmes enfin vou- du Por-
laient s'opposer à l'abolition de l'actuelle échange, reconnaissait les prétentions
du fleuve jusqu'à
liberté du commerce. La France craignait tugal sur l'embouchure
pour les territoires occupés par Brazza, Noki.
l'Allemagne pour les intérêts de son com- Aussitôt, le roi entama une campagne diplo-
du
merce d'exportation et Bismarck, dans sa matique pour empêcher la ratification
politique de rapprochement avec la France, traité. Celui-ci heurtait à la fois des intérêts
ne demandait pas mieux que de saisir cette et des idées. Les intérêts de la France, de
occasion de lui faire plaisir sans se faire de l'Allemagne, de la Hollande aussi qui possé-
dait des établissements à l'embouchure du
tort.
26 HISTOIRE DU CONGO

fleuve. Des idées : celles déjà exprimées par quer le système colonial portugais que le roi
différents auteurs dont Travers Twiss, Emile dut même conseiller à Sanford une certaine
de Laveleye et Gessner, et qui avaient trouvé modération, et les chambres de commerce,
un écho dans la communication lue par séduites par les avantages du libre-échange,
M. Gustave Moynier à l'Institut de droit il se conciliait les bonnes grâces des hommes
international. M. Moynier souhaitait la pleine politiques au cours de dîners qui restèrent
liberté de navigation sur le Congo et ses fameux. Avec un grand sens de la diplomatie,
affluents. Et si le traité Granville, ainsi qu'il il laissait croire que le seul but était de mettre
fut nommé du nom du négociateur anglais, un terme à la traite et d'instaurer le libre-
stipulait la libre navigation pour toutes les échange. Il ne fit rien pour empêcher que
nations sur le Congo et le Zambèze, il pré- ses interlocuteurs confondissent l'A. I. C. avec
voyait que la commission du fleuve, qui de- l'A. I. A. Bien au contraire, il présenta lui-
vait assurer l'exécution de cet article, serait même le Comité d'Etudes comme une branche
anglo-portugaise, ce qui équivalait à une si- de l'A. I. A.
tuation privilégiée pour les deux nations. C'est ainsi que le 10 avril 1884, le Sénat
C'est en vain que, démarche ultime, le roi américain vota une résolution approuvant le
du Portugal envoya à Bismarck une lettre message annuel du président où celui-ci ad-
personnelle lui demandant de recevoir son mettait que l'A. I. A. - et non l'A. I. C. —
ministre des affaires étrangères. était une société sans visée politique, ayant
Le traité ne pouvant avoir d'effet que s'il pour but d'instaurer la liberté du commerce
rencontrait l'assentiment des autres puissan- et de supprimer la traite des esclaves.
ces, la Grande-Bretagne notifia au Portugal, Le 22 avril, un échange de déclarations
le 24 juin 1884, qu'elle y renonçait. mettait l'affaire au point. Celle des Etats-
Le roi triomphait, il voyait le danger écar- Unis, signée par le secrétaire d'état T. Fre-
té; il lui restait, en Europe, à préparer l'heu- linghuysen, portait notamment : « le Gou-
reuse issue d'une conférence internationale vernement des Etats-Unis proclame la sym-
dont l'idée était dans l'air; en Afrique, à pathie et l'approbation que lui inspire le but
continuer dans la voie où il s'était engagé. humain et généreux de l'A. I. C. gérant les
intérêts des Etats libres établis dans cette
5. RECONNAISSANCE DE L'ASSOCIATION IN- région, et donne ordre aux fonctionnaires des
TERNATIONALE DU CONGO (A. 1. C.). Etats-Unis, tant sur terre que sur mer, de
reconnaître le drapeau de l'Association Inter-
De nombreux traités de cession de souve- nationale à l'égal de celui d'un gouvernement
raineté avaient, il est vrai, été signés au nom ami ». (Codes Louwers, 1914, p. 1357.)
de l'A. I. C. Mais la France et le Portugal Celle de l'Association signée par Sanford :
contestaient leur validité et déniaient à une « L'A. I. C. déclare par la présente qu'en
simple association de droit privé le pouvoir vertu de traités conclus avec les souverains
de conclure de semblables conventions de droit légitimes dans les bassins du Congo et du
public. Le colonel Strauch pensa que le meil- Niari-Kwilu et dans les territoires adjacents
leur moyen de réfuter cette thèse était d'ob- sur l'Atlantique, il lui a été cédé un territoire
tenir, d'un grand état, la reconnaissance de pour l'usage et au profit d'Etats libres déjà
l'A. I. C. établis ou en voie d'établissement sous la
Il songea, tout naturellement, aux Etats- protection et la surveillance de la dite Asso-
Unis et ce, avec raison : le public y était ciation dans les dits bassins et territoires
particulièrement sensible aux idées humani- adjacents, et que les dits Etats libres héritent
taires; la république nègre de Libéria avait en plein droit de cette cession. ». (Ibidem.)
été fondée par une société américaine; Stan- Le mot « état » n'était pas écrit. Le
ley, lui-même, était devenu citoyen améri- sens des textes pâtissait, sans doute, de la
cain. Le général Henry S. Sanford était tout confusion régnant dans l'esprit des négocia-
désigné pour être chargé des négociations. Il teurs américains au sujet des rapports exis-
se rendit en Amérique, le 27 novembre 1883, tant entre les trois organismes. Mais cette
muni d'une lettre personnelle du roi pour confusion était générale : en Belgique même,
le Président Arthur et d'un dossier bien le Comité d'Etudes et l'A. I. C. étaient con-
constitué. sidérés comme des organes de l'A. I. A. ainsi
L'affaire fut menée de main de maître. que tout portait d'ailleurs à le croire, car ils
Tandis qu'il parvenait à gagner à sa cause avaient la même administration, le même per-
et la presse, qui mit une telle ardeur à criti- sonnel, le même drapeau.
HISTOIRE DU CONGO 27

Cette ambiguïté fut propice. Dans l'esprit C'était un coup de maître : Ferry aurait
lu signataire américain, l'Association devait pu se dire « timeo Danaos et dona ferentes ».
iisparaître dès que les états libres seraient Il recevait un don sous condition, et celle-ci
capables de se gouverner eux-mêmes ; dans
dépendait du bon plaisir du donateur, qui
'esprit de Léopold II, l'Association devait, au se jurait bien qu'elle ne se réaliserait jamais.
ntraire, au plus tôt, absorber les Etats. Ferry croyait le contraire et disait à l'am-
Le roi disposait maintenant d'un argument bassadeur d'Italie à Paris que, dès mainte-
le poids pour discuter en Europe. Sans doute nant, la France pouvait, à la suite de cet
vait-il dû admettre le libre-échange et fallut- échange de notes, exercer « en fait une espèce
1 deux années « de laborieuses négociations de protection sur l'Association ». (Livre Vert
wur corriger cette erreur de départ » (Ban- Italien, Rome 1885, p. 66.) En fait, bien qu'il
ing, Mém. p. 8), mais son but essentiel était ne le crût pas, son acceptation impliquait
tteint. une certaine reconnaissance qui ne pouvait
Le lendemain de la signature de cette dé- que profiter au roi.
Celui-ci se voyait, du même coup, protégé
ilaration, si lourde de conséquences pour
contre les prétentions du Portugal qui n'avait
'avenir, une lettre tout aussi importante
uittait le bureau du président de l'A. I. C. pas d'intérêt à voir la France se substituer
je colonel Strauch écrivait à Jules Ferry, à l'Association, et il forçait la main à la
ninistre des affaires étrangères de France : Grande-Bretagne et à l'Allemagne qui de-
t Monsieur le Ministre, L'A. I. C., au nom vaient empêcher la faillite pour que la France
s stations et territoires libres qu'elle a n'en profitât point.
fondés au Congo et dans la vallée du Niari- Bismarck ne pouvait, pour diverses raisons,
Quillou, déclare formellement qu'elle ne les rester indifférent à ces événements. S'il
cédera à aucune puissance, sous réserve des cherchait à se rapprocher de la France pour
conventions particulières qui pourraient in- lui faire oublier l'Alsace, il n'aurait point
tervenir entre la France et l'Association, pour aimé qu'elle profitât du droit de préférence
fixer les limites et les conditions de leur que l'Association venait de lui accorder. En
ction respective. Toutefois, l'Association dé- outre, la surproduction industrielle et la né-
sirant donner une nouvelle preuve de ses cessité de nouveaux débouchés suscitaient, en
sentiments amicaux pour la France, s'engage Allemagne, certaines aspirations coloniales. Le
à lui donner le droit de préférence, si, par chancelier devait au moins chercher à assu-
des circonstances imprévues, l'Association rer, à ses nationaux, les avantages de la li-
était amenée un jour à réaliser ses possessions berté du commerce dans le bassin du Congo.
(s) Strauch ». (Documents diplomatiques Après de longues négociations, au cours
France, Congo 1884, pp. 48 et 49.) desquelles Victor Gautier, journaliste belge sé-
Le 24 avril Jules Ferry répondait : « Mon- journant à Berlin, contribua à vaincre la
méfiance que le roi des Belges inspirait à
sieur. J'ai l'honneur de vous accuser récep-
tion de la lettre en date du 23 courant par Bismarck, une convention fut signée le 8 no-
vembre 1884 par le colonel Strauch et le
laquelle, en votre qualité de Président de ministre d'Allemagne à
l'Association Internationale comte Brandenburg,
du Congo, vous
me transmettez des assurances et des garan- Bruxelles. Le texte en était plus précis que
ties destinées à consolider nos rapports de cor- celui de l'accord conclu avec les Etats-Unis :
dialité et de bon voisinage dans la région du il y est fait mention, sans ambages, du « nou-
vel Etat ». C'était un nouveau succès pour
Congo. Je prends acte avec grande satisfac-
tion de ces déclarations et, en retour, j'ai Léopold II qui s'assurait ainsi l'appui de la
l'honneur de vous faire savoir que le gouver- plus forte tête politique de l'Europe, grâce
nement français prend l'engagement à qui les derniers obistacles devaient être
de res-
vaincus. La Grande Bretagne, à son tour, re-
pecter les stations et territoires libres de
l'Association et de ne pas mettre obstacle à connut l'Association le 16 décembre 1884; elle
l'exercice de ses droits ». Jules Ferry (ibid. fut suivie par l'Italie (19 décembre), l'Autri-
che-Hongrie (24 décembre), les Pays-Bas
p. 49).
(27 décembre), l'Espagne (7 janvier 1885).
Que s'était-il passé et quelles étaient les La France subordonna son accord (5 fé-
raisons de pareille générosité? vrier 1885) à certaines prétentions, injusti-
Banning, non plus que Lambermont n'avait fiées en fait : elle revendiqua d'abord la rive
ne
été mis au courant de cet engagement, et gauche du Stanley-Pool sur laquelle elle
jugea que c'était une faute. pouvait faire valoir que des droits douteux;
28 HISTOIRE DU CONGO

elle obtint finalement la région du Niari- berté de navigation et 3° détermination des


Kwilu qui avait été explorée0 par les Belges. formalités nécessaires pour que les occupa-
tions nouvelles soient considérées comme effec-
Les calculs du roi avaient été justes. Le
tives.
gage qu'il avait voulu se constituer, en occu-
lui venait à point pour Le 15 novembre 1884, Bismarck prononça
pant ce territoire,
empêcher la France de ruiner son œuvre en le discours d'ouverture devant les délégués de
occupant la rive gauche du Stanley-Pool. quatorze nations. La France était représentée
Moyennant cette concession, Ferry se rési- par le baron de Courcel, ambassadeur à Ber-
gna à reconnaître l'Association; il prêtait lin, l'Angleterre par sir Malet, l'Allemagne,
ainsi l'oreille au conseil de de Courcel, am- entre autres, par son ministre des affaires
bassadeur de France à Berlin. « Il me semble étrangères, le comte de Hatzfeld, les Etats-
qu'il est préférable de nous en tenir au roi Unis par leur ministre à Berlin, Kasson et
Léopold, qui offre une certaine surface, de surtout par Sanford dont l'intervention, ou-
la respectabilité et sur qui, par mille moyens, verte ou occulte, fut plus d'une fois fort pré-
on peut avoir prise en Europe. Nous avons cieuse au roi ; la Belgique enfin par le comte
donc intérêt à aider ce souverain à sortir des A. van der Straten-Ponthoz et le baron Lam-
chimères et à constituer quelque chose de bermont qui, avec Banning, joua un rôle de
viable à côté de nous au Congo, ne fût-ce qut; premier plan.
pour prévenir la formation d'une république L'Association, « la dame de nos pensées »
de nègres américanisés ou de mulâtres, comme (de Courcel) n'étant reconnue à cette date
Libéria ou Haïti. » que par les Etats-Unis et l'Allemagne, était
Restait « la grosse et terrible difficulté » : représentée officieusement par le colonel
l'accord avec le Portugal qui s'obstinait à Strauch.
revendiquer l'embouchure du fleuve Congo. Les délibérations se prolongèrent, non sans
En janvier, les Portugais avaient, avec arro- interruptions, pendant plus de trois mois et
gance, refusé de traiter directement avec les aboutirent, le 26 février 1885, à la signature
délégués de l'Association. Bismarck proposa de l'Acte Général : toutes les nations jouiront
plaisamment de mettre sous clef, dans un désormais dans le bassin du Congo, c'est-à-
même local, les délégués de Lisbonne et de dire un territoire conventionnel compris en-
Bruxelles. Ce n'était pas la bonne manière. tre l'océan Atlantique et l'océan Indien,
La France, l'Angleterre et l'Allemagne fini- d'une égale liberté commerciale. Seuls lejs
rent par s'en rendre compte et se résolurent droits de sortie pourront être immédiatement
à faire pression sur le gouvernement portu- perçus, des droits d'entrée pourront l'être
gais : le 14 février 1885, le traité fut signé; dans vingt ans. Une commission interna-
La Belgique, fidèle à sa « traditionnelle tionale de contrôle veillera à assurer l'entière
politique d'effacement liberté de navigation. (Elle ne sera d'ailleurs
», fut la dernière en
Europe à reconnaître l'Association (23 fé- jamais constituée.) Pour qu'une occupation
vrier) de territoire soit valable, il faudra à la fois
une prise de possession effective et une noti-
fication diplomatique aux nations intéressées.
6. LE CONGRES DE BERLIN. Sur le plan humanitaire, le projet de la
délégation belge de limiter le plus possible
Le traité anglo-portugais du 26, février l'importation d'armes et d'alcool fut repous-
1884 fermait les bouches du fleuve à toutes sé, car il nuisait aux intérêts des factoreries
les autres puissances. Ce danger commun établies à l'embouchure du Congo et le Con-
rapprocha la France et l'Allemagne : dès le grès se contenta de formules générales. Les
7 août 1884, leurs gouvernements se concer- états signataires s'engageaient toutefois à
tèrent en vue de convoquer une conférence « concourir à la suppression de l'esclavage
internationale, et le 6 octobre les invitations et surtout de la traite des noirs ». Enfin,
furent envoyées. L'Angleterre, la première sur proposition de Banning, l'état qui vien-
puissance coloniale du monde, était conviée à drait à s'installer dans le bassin du Congo,
une conférence coloniale sans avoir pris part aurait la faculté de se déclarer neutre.
aux préliminaires. L'objet du Congrès n'était Le 23 février 1885, il fut donné lecture au
pas le règlement de questions de souveraineté Congrès d'une lettre du colonel Strauch, l'in-
territoriale, mais la réalisation d'un accord formant de la reconnaissance de l'A. I. C.
international sur trois principes : 1° liberté par toutes les puissances représentées à Ber-
du commerce dans le bassin du Congo; 2° li- lin, à l'exception de la Turquie. La conféren-
LEO POLI) II
Fondateur de l'Etat Indépendant du Congo.
30 HISTOIRE DU CONGO

ce prit acte de la constitution du nouvel à l'unanimité moins une voix (et une absten"
Etat du Congo et de ses frontières. Les pa- tion à la Chambre) le débat fut morne eU
roles les plus flatteuses furent prononcées à sans éclat. Par contre, les associations com-:
l'adresse de Léopold II. merciales et industrielles, les conseils com-
Trois jours plus tard, Bismarck, présidant munaux de grandes villes exprimèrent au roi
la séance de clôture du Congrès, déclara : leur reconnaissance. Le lord-maire de Londres !
« Le nouvel Etat du Congo est appelé à de- vint en personne au Palais de Bruxelles « re- :
venir un des principaux gardiens de l'œuvre mercier le fondateur de l'Etat du Congo
que nous avons en vue et je fais des vœux des efforts éclairés, philanthropiques et dés-
pour son développement prospère et pour intéressés qu'il avait faits et qui avaient.,
l'accomplissement des nobles aspirations de abouti à un triomphe plus éclatant que les
son illustre fondateur ». plus belles conquêtes obtenues par l'épée »
Les délégués apposèrent ensuite leur si- (4 mai 1885).
Le 1er août 1885, Léopold II notifiait à
gnature sur l'acte et l'Association y donna toutes les puissances, l'existence de l'Etat,
son adhésion.
qui se déclarait « perpétuellement neutre »
Le succès le plus complet couronnait ainsi et les avisait de son avènement.
les efforts du roi. Une simple entreprise pri-
L'Etat Indépendant du Congo était né sous
vée, créée dans un but scientifique et humani- les plus heureux auspices. Il lui restait main-
taire, était parvenue, après avoir établi son tenant à les justifier.
emprise sur de vastes territoires, à se faire
reconnaître comme un état souverain. Les
grandes puissances, après lui avoir donné un III. — ETAT INDEPENDANT DU CONGO.
statut, lui souhaitaient la bienvenue dans la
société des nations. 1. ORGANISATION DE L'ETAT.
Ces résultats inouïs autorisaient les plus
beaux espoirs et il appartenait maintenant à Ce qui n'était qu'une association privée
la Belgique de « couronner l'édifice élevé par « introduite dans la vie politique par des
la Conférence de Berlin » (Banning).
Elle le fit sans élan par une sorte de rési-
gnation à la grandeur.
Le 16 avril 1885, le roi adressa au conseil
des ministres une lettre demandant l'autori-
sation de devenir souverain du Congo. « Les
termes de l'article 62 de la constitution carac-
térisent par eux-mêmes la situation qu'il
s'agirait d'établir. Roi des Belges je serais
en même temps le Souverain d'un autre Etat.
Cet état serait indépendant comme la Belgi-
que, et il jouirait, comme elle, des bienfaits
de la neutralité. Il aurait à suffire à ses
besoins et l'expérience, comme l'expérience
des colonies voisines, m'autorisent à affirmer
qu'il disposerait des ressources nécessaires.
Sa défense et sa police reposeraient sur des
forces africaines commandées par des volon-
taires européens.
Il n'y aurait donc entre la Belgique et
l'Etat nouveau qu'un lien personnel.
J'ai la conviction que cette mesure serait
avantageuse pour le Pays, sans pouvoir lui Armoiries de l'Etat Indépendant du Congo.
imposer des charges en aucun cas, et si mes
espérances se réalisent, je me trouverai suf- procédés d'accouchement diplomatique vagues
fisamment récompensé de mes efforts. Le et merveilleux » (London Times, 16 février
bien de la Belgique, vous le savez, Messieurs 1885, p. 5), devait s'efforcer maintenant à
les Ministres, est le but de toute ma vie. devenir un véritable état.
Croyez. » Il lui fallait d'abord une organisation po-
un comité de
Si la résolution fut votée par les Chambres litique. Elle fut élaborée par
HISTOIRE DU CONGO 31

diplomates et de juristes dont le professeur pagnie du Congo pour le Commerce èt l'In-


Arntz et sir Travers. Le roi-souverain devint dustrie ». Son objet répondait au besoin le
le chef des pouvoirs législatif et exécutif. Il plus pressant : la création du chemin de fer
se choisît trois « administrateurs généraux » : établissant, entre le Haut et le Bas-Congo,
le colonel Strauch (département de l'inté- une liaison directe que le fleuve, imprati-
rieur), Van Eetvelde, consul général de Bel- cable sur 400 km., ne permettait pas.
gique aux Indes (affaires étrangères) et Van A la suite d'une expédition du capitaine
Neuss, aux finances (6 mai 1885). Cambier, chargé d'en reconnaître le tracé,
En 1906 sera institué un organisme, d'ail- fut créée le 31 juillet 1889 la « Compagnie du
leurs purement consultatif, le « Conseil du Chemin de Fer du Congo », au capital de
Congo », composé de neuf membres.
En Afrique, le pouvoir était exercé par un
gouverneur général — le premier fut sir
Francis de Winton, le deuxième Camille
Janssen — qui avait le droit de légiférer en
cas d'urgence, et était assisté d'un vice-gou-
verneur général, de quatre directeurs et d'un
comité consultatif institué par décret du
30 juillet 1886.
Le territoire fut divisé en districts, chacun
d'eux étant administré par un commissaire,
et en chefferies indigènes (1891).
Le nombre des agents de l'état qui était
de 684 en 1897 atteignit 1500 en 1906.
A cette organisation politique devait cor-
respondre une organisation judiciaire. Les
tribunaux indigènes ne furent pas supprimés,
mais des tribunaux d'état furent créés dans
l'espoir qu'il serait possible de convaincre
les Noirs d'y avoir recours. Le premier tri-
bunal de première instance fut installé à
Banana, le premier tribunal d'appel à Borna,
les premiers tribunaux territoriaux à com-
pétence pénale à Léopoldville et à Lukunga.
A Bruxelles siégea une juridiction de cassa-
tion : le Conseil supérieur du Congo. En
1906 il y avait au Congo 53 magistrats dont
26 Belges. Alexandre Delcommune.
Pour faire exécuter les décisions et mainte- (Photo Musée du Congo Belge.)
nir l'ordre, il était nécessaire de créer une
force publique. 25 millions de francs. Le 16 mars 1898, l'in-
Ce fut l'œuvre du lieutenant Roget. Elle génieur Cito pilota la première locomotive
comprenait des engagés volontaires et des qui fit le trajet Matadi-Léopoldville. Ce ré-
conscrits désignés par les commissaires de dis- sultat avait coûté près de deux mille vies
tricts, d'accord avec les chefs locaux. En 1888, humaines et 82 millions de francs, mais la
des décrets ordonnèrent la création de huit voie était désormais libre et l'exploitation
compagnies de 200 à 250 soldats. Il y avait commerciale du Haut-Congo cessait d'être
6000 soldats en 1895. En 1905, il y en eut une impossible entreprise.
16.000, commandés par 358 officiers blancs. Alexandre Delcommune, après un voyage
Pour que le nouvel état pût vivre, il fal- de plus de 12.000 km. sur le Haut-Congo et
lait, ensuite, qu'une activité économique pût ses affluents, avait déjà affirmé que le tra-
y naître et se développer. fic des produits de cette région suffirait à
Cette fois encore, le roi trouva l'homme assurer la rentabilité du nouveau chemin de
qu'il fallait : le capitaine Thys. Sous l'im- fer.
pulsion énergique de cet homme réaliste et Dès 1888-1889, trois nouvelles sociétés fu-
enthousiaste, fut créée le 27 décembre 1886 rent constituées dont la « Société anonyme
la douairière des sociétés coloniales la « Com- belge pour le Commerce du Haut-Congo »,
32 HISTOIRE DU CONGO

qui se proposait de faire le commerce du et télégraphiques se développaient avec rapi-


caoutchouc et de l'ivoire. dité.
Le caoutchouc était, en effet, plus que Les hommes d'affaires, les hommes de mé-
toute autre, une richesse immédiatement pro- tier n'étaient pas les seuls à achever l'inva-
ductive. La vente en passa de 500 tonnes en sion pacifique du Congo. Des missionnaires
1895 à plus de 6000 en 1903. L'état envisagea luttaient contre les superstitions; des méde-
les essais d'autres cultures, telles que celles cins et des infirmières combattaient les mala-
du café et du cacao, notamment en cédant à dies tropicales.
des particuliers de grandes étendues de terres Les Pères Blancs d'Alger étaient déjà à
à vil prix. Udjiji depuis 1878; en 1886, le pape leur
attrioua le vicariat apostolique du Katanga.
En 1900, l'état créa à Eala un jardin bo-
Ils fondèrent ensuite Lusaka et Baudouinville,
tanique, un jardin d'essai et une ferme mo- où des religieuses vinrent s'établir en 1897.
dèle d'élevage auxquels fut ajoutée, en 1908,
L'Etat Indépendant devint un vicariat
une école professionnelle d'agriculture.
apostolique dont les Pères de Scheut eurent
Grâce aux exportations congolaises, Anvers la direction. Les Jésuites vinrent en 1892
devint un marché mondial d'ivoire, l'empor- dans le Kwango; des Trappistes se fixèrent
tant sur ceux de Londres et de Liverpool sur le Ruki et des Prémontrés dans l'Uele.
par l'importance des transactions. Les missionnaires protestants aussi vinrent
Le commerce général du Congo se chiffrait en nombre. Ils ne s'abstinrent pas toujours de
en 1907 par cent onze millions de francs; toute propagande en faveur de leur pays
les exportations étaient passées de 2 millions d'origine. Citons la Baptist Missionnary
de francs en 1887 à 58 millions en 1906; les Society qui envoya une mission au Stanley-
importations de 9 millions en 1903 à 21 mil- Pool en 1881, le Révérend G. Grenfell, le
lions en 1906. R. H. Bentley.
Alors qu'en 1876, il n 'existait que 33 facto- Des médecins entreprenaient la lutte contre
reries au Congo, il y avait en 1906, 57 sociétés les épidémies, vaccinaient, soignaient, guéris-
commerciales disposant d'un capital de 143 saient. Le roi promit, le 3 juin 1906, une
millions de francs et 28 sociétés étrangères prime de 200.000 fr. à celui qui trouverait
d'un capital total de 40 millions. La « Com- un remède contre la maladie du sommeil.
pagnie du Congo » avait pour sa part créé, Dès 1888 fut créée la Croix-Rouge Congolaise.
en 1891, six sociétés filiales, d'un capital La grandiose idée, conçue par un cerveau
total de 35 millions, ayant à leur service 394 génial, se muait en une grandiose réalité.
Européens.
La « Compagnie des Chemins de Fer du 2. L'OCCUPATION.
Congo Supérieur aux Grands Lacs Afri-
cains », fondée en 1902 par le baron Edouard Si, dès 1885, les frontières du nouvel Etat
Empain, relia par chemin de fer Stanleyville étaient dessinées sur papier, son occupation
à Ponthierville, en 1906, et posa 164 km. de et même son exploration étaient loin d'être
rail en 1909 entre Kindu et Kongolo. achevées. Aussi de nombreuses expéditions se
La « Compagnie du Chemin de Fer du succédèrent-elles encore longtemps dans les
Bas-Congo au Katanga » (B. C. K.), créée diverses régions de l'Etat.
en 1906, avait, trois ans plus tard, largement Von Wissmann, Wolf (1885), Delcommune
entamé le rattachement des gisements miniers (1888) et Vandervelde (1890) poursuivirent
découverts au Katanga, avec les voies ferrées la reconnaissance des affluents du Kasai : le
les plus proches de Rhodésie et d'Afrique du Lukenie, le Sankuru et le Lubefu, le Kwango.
Sud et avec le terminus navigable du Lualaba. Plus au Nord, Grenfell (1885), Delcom-
L'« Union Minière du Haut Katanga » et mune (1888), Lemaire (1890) et Baert (1890)
la « Forminière », fondées comme la Compa- explorèrent la région du lac Tumba, la vallée
gnie du B. C. K. par Jean Jadot, en 1906, du Ruki et de ses affluents et celle de la
avaient commencé l'exploitation minière du Lulonga.
Congo. Grenfell étudia la région de l'Ubangi
L'Etat veillait en même temps au dévelop- (1885) ; Le Marinel celle du Bomu; Hodister
pement de la navigation : en 1894, 40 stea- celle de la Mongala, Van Gèle franchit les
mers parcouraient déjà le Haut-Congo et ses passes du Zongo sur l'Ubangi (1887). Stan-
affluents. Très rapidement aussi la liaison fut ley, à la recherche d'Emin Pacha, suivit le
régulièrement assurée avec la mère patrie, en premier l'Aruwimi; il explora ensuite le lac
et
même temps que les communications postales Albert, les monts Ruwenzori, la Semliki
HISTOIRE DU CONGO 33

découvrit le lac Albert-Edouard, tandis que la Méditerranée par la voie du Nil. Tel fut
Grenfell (1885), et trois ans plus tard Del- le grandiose projet conçu par le souverain.
commune, remontaient le Lomami. En vain, Beernaert lui conseilla-t-il la pru-
Ainsi, peu à peu, se resserrait le réseau des dence : « Jq ne puis m'empêcher, 'Sire,
voies connues. Des postes et des stations sur- d'être quelque peu effrayé de la gravité des
gissaient dans des terres, hier inconnues et charges qu'imposera à l'Etat une frontière
reportée au Bahr-el-Ghazal et, dans la dis-
position présente des esprits en Belgique, la
perspective de conflits possibles avec les
Madhistes et avec Senouri, sans parler de
la France, ne sera pas populaire. » (lettre
du 27 avril 1894).
Il chargea le capitaine Van Kerckhoven
de s'avancer vers le Nord-Est. Après une
série de combats avec les Madhistes, le Nil
fut atteint par le lieutenant Milz, ce qui per-
mit au roi de signer, le 12 mai 1894, un
arrangement avec l'Angleterre : celle-ci, agis-

Georges Grenfell.
(Photo Musée du Congo Belge.)

hostiles ; les rapports avec les indigènes deve-


naient plus confiants.
Tout, cependant, n'était pas pour le mieux
dans le meilleur des mondes.
L'Etat eut à se défendre contre de nou-
velles prétentions de la France. La conven-
tion du 5 février 1885 avait fixé la frontière
entre l'Etat et le Congo français au 17° mé-
ridien de Greenwich. Sous prétexte d'une Van Kerckhoven.
erreur géographique, la France revendiqua (Photo Musée du Congo Belge
la région entière de l'Ubangi. Après de la-
borieuses négociations, on convint transac- sant comme « tutrice de l'Egypte », donnait
tionnellement, le 29 avril 1887, que la fron- à bail à l'Etat, le vaste territoire sis à
tière suivrait le cours du fleuve. l'Ouest du Nil entre le 10° parallèle Nord et
Le roi, dont les ambitions croissaient à le 25° longitude Est. Elle obtenait en échange
mesure qu'elles étaient satisfaites, voulut une bande de terrain de 25 km. de large entre
étendre son empire. La voie lui était coupée les lacs Edouard et Tanganyika.
du côté de l'Océan Indien, l'accès à l'Océan Cette convention souleva un tollé général
Atlantique était précaire : le mince goulot en France, dont le gouvernement avait des
qui y conduisait était sans cesse menacé par visées du côté du Nil. Appuyée par l'Alle-
les Portugais. Il restait à essayer d'atteindre magne, qui craignait que l'Angleterre réa-

2
34 HISTOIRE DU CONGO

lisât la liaison entre Le Cap et Le Caire, elle un millier d'hommes et une vingtaine de
protesta auprès du roi qui dut céder : la canons.
convention franco-congolaise du 14 août 1894 Voulant mettre à profit, et cette avance
ramenait la frontière Nord au Bomu, mais sur le terrain et la défaite diplomatique de
l'Etat gardait l'enclave de Lado. la France, le roi résolut de mettre à exécution
La France crut alors le moment venu le traité anglo-congolais de 1894. Mais en mai
d'aller, elle-même, de l'avant : elle envoya 1899, l'Angleterre lui fit signifier qu'elle ne
le colonel Marchand sur le Nil. Il était à l'entendait pas ainsi. Léopold II ne céda pas.
Fachoda le 10 juillet 1898. Lord Kitchener, En 1903, Lemaire établit dans le Bahr-el-
après avoir vaincu les Madhistes à Khartoum Ghazal des postes fortifiés; le gouvernement
anglais en fit de même. Jouant d'audace, le
roi décréta que le territoire situé au Sud du
5° parallèle faisait partie de l'Etat. Mais le
droit du plus fort est toujours le meilleur
et Léopold II dut, en fin de compte, signer
le traité du 9 mai 1906 abrogeant celui de
1894 : l'enclave du Lado lui fut accordée pour
la durée de son règne; Mahayi et une bande
de 25 km,, servant d'accès au lac Albert, fu-
rent attribués à l'Etat. L'Angleterre s'obli-
geait à encourager la construction d'un che-
min de fer de la frontière congolaise à Lado.
L'entreprise avait échoué : elle avait coûté
deux millions de francs par an. Tout, cepen-
dant, n'avait pas été vain : l'Ubangi était
occupé définitivement, la France dut accep-
ter une frontière qu'elle n'aurait pas admise
si les expéditions de l'Etat ne lui avaient
forcé la main et, enfin, les progrès du mad-
hisme qui menaçaient l'Etat, avaient été en-
rayés.
Pendant que ces événements se déroulaient
à la frontière Nord de l'Etat, Léopold II
n'avait pas perdu de vue la nécessité impé-
rieuse d'occuper les régions Sud. Stanley,
parlant en avril 1890 à la Bourse de Bruxelles
devant le roi et une nombreuse assemblée,
Emile Francqui. des « jardins tropicaux » de ces régions, ajou-
(Photo Musée du Congo Belge.) tait tout aussitôt : « Hâtez-vous de les
occuper entièrement, car les jalousies s'éveil-
le 2 septembre 1898, y arriva le 19. Kitchener lent ».
avait vingt-millo hommes, Marchand deux L'avertissement était justifié : des explora-
cents. La France s'inclina : elle renonça au teurs et des missionnaires étrangers, surtout
Soudan Egyptien (traité de Londres du 21 anglais, visitaient le Katanga et signalaient
mars 1899). ses richesses minérales, allant parfois même
Le roi, pendant ce temps, n'avait point jusqu'à les proclamer fabuleuses parce qu'ils
abandonné ses projets : Francqui, Chaltin et avaient pris pour de l'or, un alliage de cuivre
d'autres avaient poursuivi la lutte contre et d'étain que les indigènes fabriquaient en
les Madhistes, avec des succès divers. Fin certains endroits. Il n'en fallait pas davan-
1896, Dhanis avait reçu ordre d'atteindre tage pour éveiller les convoitises. L'Alle-
Redjaf sur le Nil où il devait être rejoint par magne tendait à s'étendre en Afrique orien-
Chaltin. Dhanis ne put aller de l'avant : ses tale vers les lacs Tanganyika et Moero ; l'An-
troupes se révoltèrent. Chaltin exécuta les gleterre caressait le projet de relier le Cap
ordres, et une série de postes fortifiés furent au Caire et déjà les prospecteurs de Cecile
établis entre Wadelaï et Lado. Le comman- Rhodes s'approchaient des limites de l'Etat,
dant Henri construisit, à l'extrême pointe tandis qu'à Bunkeia, à la cour de M'Siri,
Nord, le camp fortifié de Kero défendu par potentat indigène qui dominait la région par
HISTOIRE DU CONGO 35

la terreur, résidait la mission écossaise du appartenant au Domaine, et lui concédait


Rd. Arnod. l'exploitation du sous-sol pendant 99 ans.
Léopold II avait conscience du danger, Aussitôt la Compagnie organisa 2 expédi-
mais le trésor était vide et, seul, il ne pou- tions :
vait rien faire : il s'adressa aux hommes 1° La première fut dirigée par deux offi-
d'affaires : la « Compagnie du Congo pour ciers, le commandant Bia du 1er régiment
des Guides, le lieutenant Emile Francqui,
du 2me régiment de ligne, et par un géologue,
Jules Cornet. Ils parcoururent, à pied, plus
de 6000 km. en 14 mois; descendirent le
Congo, le Kasai et le Sankuru, signant ici
des traités avec des chefs indigènes, recueil-
lant là de précieux renseignements miniers,
faisant reconnaître, dans toute la région, les
droits de l'Etat;
20 La seconde expédition était commandée
par un officier anglais, le capitaine Stairs
et un officier belge, le lieutenant des cara-
biniers Bodson.

Paul Le Marinel.
(Photo Musée du Congo Belge.)

le Commerce et l'Industrie » (C. C. C. I.)


organisa, à la hâte, sous le commandement
d'Alexandre Delcommune, une expédition à
caractère scientifique et commercial. Déjà au
mois d'avril 1891, le lieutenant Le Marinel,
commissaire de district du Kasai, s'était éta-
bli à Lofoi, à 50 km. de Bunkeia. Mais cela
ne suffisait point : ce qu'il fallait, c'était
créer une société pour occuper effectivement
et entamer en toute hâte l'exploitation du
Katanga. Tous les efforts se firent en ce Jules Cornet.
sens, et le 15 avril 1891 fut constituée la (Photo Musée du Congo Belge.)
« Compagnie du Katanga », au capital de
3 millions de francs. Elle avait pour objet Tous deux moururent en cours de route et
d'explorer le bassin du Haut-Congo en amont l'expédition Bia-Francqui continua sa tâche
de Riba-Riba, d'étudier le tracé de futures et la mena à bien.
voies de communication, de créer des entre- Grâce à ces expéditions, l'Etat avait obtenu
prises de transport et des entreprises d'ex- la soumission pacifique d'un grand nombre
ploitation du sol et du sous-sol. L'Etat, pour de tribus indigènes. Il imposait ainsi par les
reconnaître le service qui lui était rendu, lui faits la reconnaissance de ses droits. Grâce
abandonnait la propriété du tiers des terrains aussi à Jules Cornet, les richesses minières
36 HISTOIRE DU CONGO

du Katanga étaient définitivement connues. Cet odieux trafic était la honte du genre
La « Compagnie du Katanga » qui, à la dé- humain.
charge des pouvoirs publics exerçait dans Dans une encyclique du 5 mai 1888, le pape
cette région les pouvoirs administratifs, de- Léon XIII, jetant un nouvel anathème sur
vait, le 19 juin 1900, conclure avec l'Etat un l'esclavage, demanda aux gouvernements de
nouvel accord créant le « Comité Spécial du s'unir pour le faire disparaître. Ce message
Katanga ». Cet organisme fut chargé de l'ad-
ministration du Katanga pour un terme de
99 ans. Son président et trois des cinq mem-
bres de son comité directeur étaient désignés
par le roi-souverain.
Quant à la frontière de l'Etat avec l'An-
gola, elle avait été fixée par le protocole du
traité conclu entre le Portugal et l'A. I. C.
le 14 février 1885 : « le parallèle de Noki
jusqu'à son intersection avec le Kwango; à
partir de ce point, dans la direction du Sud,
le cours du Kwango ».
Le roi, toujours à l'affût d'agrandir son
empire, y vit une occasion unique de l'éten-
dre vers le Sud. Le lieutenant Dhanis re-
monta le Kwango et atteignit des postes oc-
cupés par des Portugais. Lisbonne protesta
avec véhémence, une canonnière portugaise
fut même envoyée en rade de Borna. De la-
borieuses négociations aboutirent finalement,
le 25 mai 1891, à un compromis : le roi
obtenait une partie importante du Lunda.
Et pour éviter que, dorénavant, un navire de
guerre pût impunément entrer en rade de
Borna, il fit construire un fort défendu par
six canons à Shinkakasa.

3. LA CONFERENCE ANTI-ESCLAVAGISTE; LA
Cardinal Lavigerie.
CAMPAGNEARABE ET LA REVOLTE DES
(Photo Musée du Congo Belge.)
BATETELA.

En remontant le Congo, en novembre 1883, ne fut point perdu. Le cardinal Lavigerie,


Stanley vit, peu après avoir dépassé l'Aru- par des sermons enflammés, s'efforça d'ébran-
wimi, des scènes de désolation : des villages ler l'indifférence du monde. Il parla à
entiers réduits en cendres, des cadavres mu- Londres et à Paris, à Bruxelles en la collé-
tilés jonchant le sol. C'était l 'œuvre des Ara- giale Ste-Gudule et suscita un élan d'enthou-
bes. Quand il entra en contact avec eux, il siasme. Des sociétés anti-esclavagistes furent
put voir, parqués dans des camps, les survi- créées, recueillant des fonds et des concours.
vants de l'hécatombe : les hommes rivés les Les gouvernements, eux-mêmes, s'émurent.
uns aux autres par des carcans, les adoles- Léopold II prit alors l'initiative de réunir
cents traînant au pied de lourds anneaux à Bruxelles une conférence anti-esclavagiste.
de cuivre, les enfants attachés à leur mère Le 18 novembre 1889, sous la présidence du
par des chaînes. baron Lambermont, les délégués de dix-sept
Les Arabes dominaient toute la région et pays entamèrent leurs travaux.
y faisaient d'incessantes razzias : pour cap- Ce fut laborieux. Le programme proposé
turer un indigène, ils en tuaient cent autres. était avant tout humanitaire, mais les puis-
Udjiji, Tabora, Zanzibar, telles étaient les sances ne purent se dégager de la considéra-
étapes du long calvaire que les esclaves meur- tion égoïste de leurs intérêts commerciaux.
tris de coups, affamés, couverts de plaies, Elles adhéraient au but, mais en déclinaient
rongés par la vermine, devaient ensuite gra- les charges : la France, soupçonnant mille
vir avant d'être livrés à leurs acquéreurs. convoitises sans s'en interdire aucune (Ban-
HISTOIRE DU CONGO 37

Conférence anti-esclavagiste. (Bruxelles 18 nov. 1889.)(Photo Musée du Congo Belge.)

ning) ; le Portugal, uniquement préoccupé La Conférence aboutit, dans l'ensemble, à


d'élargir les frontières de ses possessions certains résultats.
africaines; l'Angleterre soucieuse de ne faire Au reste, l'Etat n'avait pas attendu cette
nulle peine même légère à ses exportateurs Conférence pour prendre de sévères mesures
d'armes; l'Allemagne vinculée par les inté- restrictives : déjà avant 1890, il était inter-
rêts commerciaux des producteurs de spiri- dit d'importer aucune arme dans la région
tueux; la Hollande empêtrée dans des con- du Haut-Congo et du Kasai, ou aucune arme
sidérations mercantiles; les Etats-Unis sem- perfectionnée dans tout le territoire, et des
blant croire que la Conférence devait taxes élevées étaient prélevées sur le trafic
uniquement servir les intérêts coloniaux des de spiritueux.
puissances européennes.
Après la Conférence, il alla plus loin :
Tant bien que mal, on se mit d'accord sur le 1er juillet 1891, il compléta la législation
l'Acte Général qui fut signé le 2 juillet 1890: sur la traite; le 10 mars 1892, il interdit le
l'importation des armes et des munitions, la trafic des armes à feu.
vente des spiritueux étaient non point abolies, Des simples mesures législatives ne pou-
mais réglementées dans un sens restrictif. Les vaient suffire : il fallait, tôt ou tard, recourir
états signataires s'engageaient à interdire la à la force pour extirper le honteux négoce
traite et se reconnaissaient mutuellement le humain.
droit de visiter et de saisir tout navire qui Les Arabes resserraient toujours davantage
transporterait des esclaves. Une institution leur main-mise et devenaient de plus en plus
permanente devait être créée à Bruxelles, en menaçants.
vue de centraliser tous renseignements et de Au Nord, le derviche Mohammed-Ahmed
veiller à l'exécution de ces résolutions. était parvenu à faire reconnaître son autorité
Enfin, comme seul l'Etat du Congo dis- dans le Soudan et s'efforçait de l'étendre au
posait des forces militaires nécessaires pour delà des Uele. A l'Est, des Arabes, se fai-
réprimer la traite, le roi en avait tiré argu- sant appeler sultans, dominaient la région en
ment pour démontrer que ce nouvel effort amont des Stanley-Falls. Les plus puissants
ne pouvait être fourni que si des ressources étaient Tippo-Tip dont les quartiers généraux
équivalentes lui étaient accordées. Aussi, étaient à la fois à Kasongo et Stanleyville,
l'Etat fut autorisé à percevoir un droit. d'en- Rumaliza l'« exterminateur » sultan d'Udji-
trée de 10 %, malgré l'opposition de la Hol- ji et Bwama Nzigé, sultan de Kabambare.
lande, qui voulait sans doute en dispenser la Les premiers rapports des Belges avec ces
« Nieuwe Afrikaansche ffandelsvennoot- Musulmans furent apparemment bons. Les
schap » établie au Congo. premières expéditions n'étaient pas suffisam-
38 HISTOIRE DU CONGO

ment puissantes pour adopter une politique par Michaux aux environs de Luluabourg et
hostile. C'est ainsi que Tippo-Tip avait même enfin et surtout par Dhanis qui le défit par
été nommé par l'Etat, gouverneur des Stan- deux fois (23 avril et 5 mai 1892). Cette
ley-Falls, en 1887. Il fallait composer, en victoire eut des conséquences décisives : les
attendant d'être les plus forts. Les Arabes, indigènes, se rendant compte de la force des
comprenant le danger, ne laissaient pas de troupes régulières, les rallièrent en masse.
faire des coups de main, chaque fois que
l'occasion leur en semblait propice. Ils recher-
chaient aussi l'alliance de certains chefs indi-
gènes, tel Gongo Lutete. L'Etat, de son côté,
préparait la lutte : le commandant Roget créa
un centre fortifié à Basako (1889) au con-
fluent du Congo et de l'Aruwimi; un autre
camp fut établi à Lusambo sur le Sankuru
(1890).
La Société anti-esclavagiste belge envoya
une première expédition, qui se retrancha à
Bena-Kamba sur le Lomami et s'efforça, tout
en gardant de bons rapports avec les Arabes,
de protéger les indigènes.
Le capitaine français Joubert, qui s'était
installé chez les Pères Blancs d'Alger à Mpala
sur le lac Tanganyika, où il avait épousé une
jeune esclave rachetée, cherchait à faire ré-
gner l'ordre. Mais les Arabes, devenant sans
cesse plus menaçants, la société esclavagiste
belge envoya à son secours une expédition di-
rigée par Jacques. Ce dernier, qui fonda Al-
bertville en 1892, reçut à son tour du renfort,
successivement du lieutenant Lony (1892) et
du capitaine Descamps (1893).
Ces expéditions furent salutaires : elles
libérèrent et organisèrent les régions des lacs
et Moero. En combattant les Dhanis.
Tanganyika
(Photo Musée du Congo Belge.)
Arabes, elles allégèrent d'autant la tâche des
troupes de l'Etat, qui avaient aussi constam-
ment à en découdre avec des bandes. A la Gongo Lutete, lui-même, en fit autant. Le
longue, les sultans arabes, effrayés par ces prestige de l'Etat s'affermit, la région située
progrès, décidèrent un soulèvement général. entre le Sankuru et le Lomami fut pacifiée.
La guerre commençait. Les Arabes dispo- Les Arabes se vengèrent en mettant à mort
saient de plusieurs dizaines de milliers d'hom- tous les Blancs dont ils pouvaient s'emparer:
mes. Ils avaient une parfaite connaissance Hodister, chef d'une expédition organisée par
du terrain et ne manquaient ni d'armes ni le Syndicat Commercial du Katanga, Mi-
de munitions, que leur fournissait surtout chiels et Noblesse à Lokandu, Pierret à Bena-
un certain Stokes, citoyen anglais à la solde Kemba, Emin-Pacha à Kinema près de
de l'Allemagne. Mais ils ne parvenaient pas Kirundu.
à s'entendre et se perdaient en incessantes Sefu, fils de Tippo-Tip, apprenant la dé-
querelles de prestige et d'autorité. fection de Gongo Lutete l'enjoint en vain de
Les troupes de l'Etat comptaient quelques rejoindre ses rangs. Il quitte les Falls, concen-
centaines de Blancs et quelques soldats noirs, tre ses troupes à Kasongo et y arrête les
qui ne devinrent plus nombreux qu'après les résidents belges. Il envoie ensuite en ambas-
premiers succès. Elles disposaient d'un seul sade auprès des lieutenants de Dhanis le ser-
même
canon. gent De Bruyne, dont il s'était saisi en
la
Gongo Lutete, ancien esclave de Tippo, temps que du lieutenant Lippens, exige
commença par marcher sur Lusambo avec tête de Gongo et l'évacuation immédiate du
5.000 hommes. Il fut successivement battu territoire. De Bruyne déconseille d'accepter
par Descamps (1890) avec ses 200 hommes, ces conditions et, plutôt que d'abandonner
HISTOIRE DU CONGO 39

Lippens, refuse de s'échapper. Il sera assas- reprendre le commandement des Falls. Il


siné avec son chef le 1er décembre 1892. achève, avec son canon, de purger la région
Le monument dressé sur la digue de Blan- du Sud, reprend Kirundu, pourchasse les
kenberghe rappelle le souvenir de cet Arabes jusqu'au Lubufu, affluent de la
héroïsme. Lowa, et enfin, le 28 septembre 1893, fait sa
La bataille s'engage : avec ses 400 soldats jonction avec Dhanis.
La guerre n'était cependant pas arrivée à
son terme. Il restait le troisième et dernier
acte.
Le sultan d'Udjiji, Rumaliza, ralliant les
restes des troupes vaincues, quitte le Tan-
ganyika avec trois mille hommes. Dhanis a
sous ses ordres six officiers belges, quatre
cents soldats, et trois cents auxiliaires armés
de fusils à piston. Les combats qui s'engagent
dès le 15 octobre 1893 sont meurtriers. Pon-
thier et de Heusch sont tués. La victoire
reste incertaine. Enfin, en janvier 1894, un
obus de canon ayant mis le feu aux retran-
chements du sultan, les Arabes s'enfuient;
atterrés.
Leurs troupes en débandade sont pour-
suivies par Lothaire. Le 25 janvier, Kabam-
bare est pris et, quelques jours après, les
forces de l'Etat font leur jonction avec l'ex-
pédition de la Société anti-esclavagiste com-
mandée par le capitaine Descamps.
Après 18 mois de longs et durs efforts, la
victoire était complète. Rumaliza était par-
venu à s'échapper en territoire allemand. Les
autres sultans avaient été tués au combat,
exécutés ou s'étaient rendus.
La traite était extirpée : la population du
Chaltin. Maniema, qui avait survécu à la tourmente,
(Photo Musée du Congo Belge.) put enfin vivre en paix : l'œuvre de civili-
sation pouvait commencer.
réguliers et 2.500 indigènes sous les ordres de Dhanis et ses officiers furent reçus en
six Blancs, Dhanis bat les 16.000 Arabes et triomphe, à Anvers, le 10 octobre 1894. Ils
les rejette au-delà du Lomami (22 novembre l'avaient bien mérité.
1892). Les combats se succèdent. Il reprend Après la campagne arabe, des soldats Ba-
Nyangwe (mars 1893) et ensuite Kasongo tetela avaient été concentrés à Luluabourg.
(22 avril 1893). Mais les hommes sont fatigués Mécontents que leur solde fût payée avec un
et les munitions presque épuisées. Force lui certain retard, quand ils apprirent que Gon-
est d'attendre, près de cinq mois, les ren- go Lutete, sous les ordres duquel ils avaient
forts indispensables. servi, avait été exécuté à la suite d'une
Pendant ce temps, l'Inspecteur d'Etat avait malencontreuse erreur de Duchesne, ils se
donné ordre à Chaltin d'attaquer, afin d'em- soulevèrent et s'emparèrent du camp, après
pêcher les Arabes du Nord de surprendre avoir tué leur chef, le capitaine Peltzer (4
Dhanis sur les flancs. Chaltin prend Bena- juillet 1895). Les lieutenants Lassaux et Cas-
Kamba, enlève Riba-Riba au sultan Nserera sart trouvèrent leur salut dans la fuite.
et se dirige, à marche forcée, vers les Falls La mutinerie devint révolte et s'étendit à
où Tobback était aux prises avec les Arabes. toute la région du Lomami.
Avec son canon, il parvient à les mettre en Gillain, Lothaire et Michaux s'efforcèrent,
fuite (18 mai). En remontant le fleuve vers avec des succès divers, de l'enrayer. Cepen-
Basoko, il rencontre Fivé qui avait repris dant, au mois d'octobre 1896, 4 à 5.000 Bate-
Isangi. La région des Falls est donc dégagée. tela avaient repris les armes et se dirigèrent
En juin 1893, le capitaine Ponthier vient vers Gandu.
40 HISTOIRE DU CONGO

Michaux les dispersa avec ses 550 soldats, la Conférence de Bruxelles fut-il le vote,
sans parvenir à les éliminer. presque unanime, d'un projet de loi accor-
Pour éviter de nouvelles mutineries, l'Etat dant au roi un prêt de 25 millions de francs
avait transféré les soldats Batetela dans le et attribuant à la Belgique un droit d'option
sur le Congo après 10 ans.
Bas-Congo, loin de leur région d'origine. Ils
en profitèrent pour se soulever une nouvelle Encore avait-il fallu que Beernaert donnât
fois (17 avril 1900), et s'emparer du fort de
Shinkakasa d'où, pendant deux jours, ils
essayèrent, sans grand succès, de bombarder
Borna.
Il fallait faire un exemple : le conseil de
guerre condamna dix-huit d'entre eux à mort.
Ils furent exécutés le 30 avril.
Un millier de Batetela, qui avaient échap-
pé à la poursuite des troupes de l'Etat,
s'étaient retranchés dans les montagnes voi-
sines du lac Kisale où ils brigandaient grâce
aux armes qu'ils obtenaient des Portugais
du Bihé, en échange d'esclaves.
Il fallut au major Malfeyt plus d'un an
(mars 1901 à avril 1902) pour en débarrasser
la région, dont l'apaisement sonna l'heure de
la pacification générale du Congo.

4. LE REGIME PERSONNEL.
L'œuvre entreprise par Léopold II était
gigantesque. Non seulement la pacification
et l'organisation d'un territoire quatre-vingt
fois plus grand que la Belgique, mais aussi
les desseins royaux, toujours plus ambitieux,
exigeaient des sommes considérables.
Les droits de sortie modérés, autorisés par Aug.Beernaert.
l'Acte de Berlin ne suffisaient pas. Le roi (Photo Musée du Congo Belge.)
avait, de ses deniers personnels, paré au plus
pressé; de 1876 à 1890, il avait dépensé plus connaissance, à la Chambre, du testament du
de 19 millions et demi de francs. Mais sa cas- 2 août 1889 dans lequel Léopold II léguait à
sette s'épuisait. la Belgique ses droits souverains sur l'Etat
En compensation de la perte de ses établis- du Congo.
Indépendant
sements dans la vallée du Niari-Kwilu, l' As-
Sans doute enfin, la Conférence de Bruxel-
sociation Internationale du Congo avait, il
les permit-elle à l'Etat de percevoir de nou-
est vrai, obtenu en février 1885, qu'une lo-
veaux droits. Mais les besoins du souverain
terie de 20 millions fut organisée en France,
étaient insatiables et il cherchait à y pour-
à son profit. Mais en 1887, rien n 'avait encore
voir d'une autre manière.
été fait.
A la suite de nouvelles négociations, le roi Banning, épouvanté, écrivit à la fin de
1890 : « Le Roi, dans l'entretien, a laissé
renonça à la loterie, en échange de quoi
80 millions de titres d'un emprunt à primes entrevoir une pensée étrange : il avait conçu
de 150 millions de francs, autorisé par la le Congo comme un vaste domaine privé,
loi belge du 29 avril 1887, purent être cotés exploité en régie par des fonctionnaires et
en bourse de Paris. Cette émission ne connut, agents belges. Les bénéfices de l'opération
auraient servi à défrayer l'entreprise : la
hélas, qu'un médiocre succès.
Sans doute, le parlement belge autorisa-t-il colonie sera venue après. Comment une telle
le gouvernement à souscrire 10 des 25 mil- pensée a-t-elle pu co-exister avec les traités du
lions du capital de la « Compagnie des Che- Congo et l'Acte de Berlin? » (Mémoires,
mins de fer du Congo » (29 juillet 1889). p. 206).
Sans doute aussi, un des premiers effets de Aussi, le roi conçut de se créer, lui-même,
HISTOIRE DU CONGO 41

les ressources nécessaires, non seulement à Les administrateurs généraux Van Neuss et
l'organisation mais à l'expansion de son em- Strauch se démirent de leurs fonctions.
pire : il ferait directement le commerce;. Le roi n'en persévéra pas moins. Le décret
Déjà, par l'ordonnance du 1er juillet 1885, du 5 décembre 1892 organisa le « Domaine
l'Etat s'était déclaré propriétaire des terres privé » : des sociétés privées telles la « Com-
vacantes, qu'il cédait ensuite à des sociétés, pagnie Anversoise dit Commerce au Congo »
en échange du quart des actions. et l'« Anglo-Belgian India Rubber C° »
Cette fois cependant le roi allait plus loin: (A. B. I. R.) obtenaient le monopole d'exploi-
Le décret du 21 septembre 1891, non publié tation de certaines de ses terres, en échange
au Bulletin Officiel, et qui resta secret pen- de quoi elles octroyaient à l'Etat une large
dant plus d'un an, stipule : « Les Commis- part des bénéfices.
saires de districts de l'Aruwimi-Uele, de Depuis longtemps déjà, le souverain avait
l'Ubangi, les chefs d'expéditions du Haut- de plus larges projets. Le 30 mars 1885, il
Ubangi prendront les mesures urgentes et né- avait écrit à Bcernaert : « Il est bien dési-
cessaires pour conserver à la disposition de rable que l'on sache que le nouvel Etat
l'Etat les fruits domaniaux, notamment africain peut compter sur trois revenus : celui
l'ivoire et le caoutchouc ». d'un fonds qui serait établi à cet effet, dès
C'était obliger les indigènes de cette région, qu'on m'aura autorisé à être souverain du
à remettre ivoire et caoutchouc moyennant nouvel Etat africain; celui des droits d'ex-
rétribution, aux seuls agents de l'Etat. portation et celui des impôts.
- C'était aussi condamner les entreprises pri- Pour constituer le fonds dont il est ques-
tion ci-dessus, il est indispensable que je sois
vées, telle la S. A. Belge pour le commerce
du Haut-Congo, qui avait là plusieurs comp- le souverain du nouvel Etat. Le fonds ne
sera pas la propriété de l'Etat, il restera
toirs, soit à déposer leur bilan, soit à se fixer
dans les colonies voisines. Les sociétés com- confié au souverain, qui emploiera ses reve-
merciales protestèrent avec véhémence. Dans nus de la façon qu'il jugera la plus utile ».
un esprit de transaction, le roi prit alors le Par décret du 9 mars 1896, le roi mit ce
décret du 30 octobre 1892, divisant les terres dessein'à exécution, en créant le « Domaine
vacantes en trois zones : une première dans de la Couronne », zone de 250.000 km2 au
Nord du bassin du Kasai, qui devint, le 23
laquelle le commerce privé aurait pleine li-
berté d'action; une deuxième qui, englobant décembre suivant, la « Fondation de la Cou-
des régions riches en caoutchouc et en ivoire, ronne ».
allait devenir le « Domaine privé » qui serait Son but était de se créer ainsi les revenus
exploité directement par les agents de l'Etat; nécessaires, non seulement pour améliorer le
une troisième, fermée « pour cause de sécurité sort matériel et moral des indigènes, notam-
publique ». ment en développant les missions belges, mais
Le principe restait le même : le roi était aussi pour « jeter les bases d'une marine de
commerce belge », couvrir les frais de forma-
aux abois et ne pouvait y renoncer. Déjà, il
avait dû faire appel à un banquier anversois tion d'« agents coloniaux capables » et enfin
de Browne de Tiège, qui lui avait consenti contribuer « à l'embellissement de la Belgi-
un prêt de 5 millions de francs (25 novembre que » (Léopold II, Mémoire, dernier numéro
du Bulletin Officiel de l'Etat Indépendant
1892) sous la condition exorbitante, qu'à dé- du Congo).
faut de remboursement le 1er juillet 1895, le
La Fondation se constitua un portefeuille
prêteur deviendrait propriétaire de seize mil- d'une valeur de soixante millions de francs
lions d'hectares.
(en 1908), grâce à quoi notamment de grands
Léopold II ne fut pas suivi par ceux qui, travaux furent faits en Belgique (Arcades
dès la première heure, lui avaient prêté leur du Cinquantenaire, Palais de Laeken, Musée
concours. Banning, dans sa brochure sur « La de Tervueren, Château d'Ardenne).
liberté commerciale dans le bassin conven- On peut sans doute critiquer l'utilisation
tionnel du Congo d'après l'Acte général de de ces fonds, mais l'Etat encourut des re-
Berlin » condamna cette politique. Le roi ne proches plus graves.
le lui pardonna pas. Pour mettre le pays en valeur, il fallait
Camille Janssen qui avait été gouverneur de la main-d 'œuvre, c'est-à-dire recourir aux
général du Congo (1885 à 1890), A. J. Wau- indigènes. Mais pour obtenir des Noirs, habi-
ters qui dans le « Mouvement géographique » tués à la cueillette ou aux seuls exercices de
l'avait soutenu dès 1884, le blâmèrent. la chasse et de la pêche, un labeur régulier, il

2*
42 HISTOIRE DU CONGO

n'y avait qu'un moyen : les soumettre à Stokes (1895) qui fournissait aux Arabes
l'impôt pour leur laisser la faculté de s'en armes et munitions, mit le feu aux poudres.
acquitter en journées de travail. Un certain Morel, qui devint pendant la
Ce principe, qui en soi n'était pas criti- guerre 1914-1918, l'agent de l'Allemagne, pu-
quable, fut une source d'abus. Les presta- blia un livre virulent : « Scandale au Con-
tions et leur rémunération furent, en fait, go ». Il trouva un écho auprès des mission-
laissées à la discrétion des chefs de poste, ou naires protestants, qui pouvaient y trouver
même de simples agents de sociétés privées, un prétexte pour écarter les missionnaires
auxquels l'Etat non seulement délégua ses catholiques, auprès des commerçants lésés
pouvoirs, mais accorda des gratifications : dans leurs intérêts par la politique royale,
250 fr. par tonne d'ivoire, 100 fr. par tonne et auprès des politiques de Londres, inquiets
de caoutchouc. C'était leur donner la tenta- des visées du roi sur le Bahr-el-Ghazal.
tion d'exiger plus que la loi ne le permettait. L'« Aborigines Protection Society » se fit
Quoique les instructions données par le roi le défenseur indigné de l'indigène et alla
fussent justes et modérées, le système devait jusqu'à provoquer un débat à ce sujet à la
engendrer de regrettables excès. Les agents Chambre des Communes, le 2 avril 1897. Le
imposèrent de longs déplacements, ne comp- 19 avril 1900, M. Lorand fit une interpella-
tant pas comme heures de travail le temps tion à la Chambre des représentants sur une
nécessaire pour se rendre au chantier, in- révote de la tribu des Budja contre les agents
fligeant des châtiments corporels aux récal- de la « Société Anversoise pour le Commerce
citrants, déléguant leurs pouvoirs à certains du Congo ». Le gouvernement répondit qu'il
indigènes qui allaient jusqu'à tuer les s'agissait d'une affaire de la compétence
réfractaires, et, selon la coutume Slncestrale, d'un état étranger.
à couper les mains des cadavres. Le 20 mai 1903, nouveau branle-bas à la
Aussi les réactions furent-elles parfois vio- Chambre des Communes : elle vota une mo-
lentes : dans la concession de la société tion invitant le gouvernement à « conférer
A. B. I. R., 142 sentinelles noires, sous la avec les autres puissances signataires de l'Ac-
garde desquelles s'effectuait le travail/furent, te Général de Berlin, à l'effet de prendre des
par représailles, tuées ou blessées. mesures pour mettre un terme aux abus qui
Le régime des primes fut supprimé en prévalent dans cet Etat ». Ce débat en pro-
1895 et remplacé, en 1896, par l'octroi aux voqua un autre à la Chambre des représen-
agents les plus actifs, d'une pension de re- tants, qui se termina par un vote de confian-
traite. ce au gouvernement (juillet 1903).
Un décret du 18 décembre 1896 institua Cependant, le cabinct anglais chargea son
une commission pour la protection des droits consul à Borna, Roger Casement, de faire un
des indigènes. L'impôt en nature fut réduit rapport sur la situation. Ce document, qui
à une prestation annuelle de 40 heures de parut en décembre 1903 et contenait pas mal
travail, qui pouvait être remplacée par la d'inexactitudes, souleva l'opinion publique
fourniture de produits naturels. anglaise. Il se constitua en février 1904 la
Après avoir, le 1er juillet 1904, enlevé aux « Congo Reform Association », dont la revue
sociétés le droit d'exploiter la Mongola, l'Etat, « West Africa Mail » recueillit, en les ampli-
par un décret du 3 juin 1906, retira aux fiant, les pires calomnies.
sociétés privées le droit de percevoir l'impôt. A Bruxelles cependant, la « Ligue pour la
Enfin, par de nombreuses circulaires, il défense des intérêts belges à l'étranger »,
s'efforça de combattre les abus et de mettre qui compta bientôt 150.000 membres, défen-
un terme aux excès. dit avec acharnement l'œuvre royale dès
Cependant d'âpres critiques ne furent pas juillet 1903.
épargnées au roi ; l'histoire parle même d'une Sous la pression de l'opinion publique an-
« campagne anti-congolaise ». glaise et du Gouvernement anglais, l'Etat
Elle débuta en 1892, par la publication envoya, au Congo, une commission d'enquête
d'une brochure d'un certain Williams. L'Etat composée de Edmond Janssens, avocat général
y était accusé d'accaparer l'ivoire et la main- à la Cour de cassation, d'un Italien, le baron
d'œuvre et d'acculer ainsi à la faillite les Nisco, président ad interim du tribunal d'ap-
entreprises privées. pel de Borna et d'un Suisse, Edmond de
Les attaques les plus violentes vinrent Schumacher, conseiller d'Etat. Son rapport
d'Outre-Manche. fut inséré, au début du mois de novembre
L'exécution, par Lothaire, de l'Anglais 1905, dans le Bulletin Officiel. Il mettait le
HISTOIRE DU CONGO 43

doigt sur certaines plaies et, notamment, sur situation au gouvernement. En violation de
les abus commis dans l'application de la légis- la convention du 3 juillet 1890, qui prévoyait
lation sur l'impôt en travail. Il proposait que l'Etat ne contracterait aucun emprunt
quelques réformes qui furent soumises par le sans l'assentiment du gouvernement belge, il
roi à l'étude d'une commission d'examen. avait, le 25 novembre 1892, emprunté 5 mil-
Successivement, en février 1906, Félicien lions au banquier anversois de Browne de
Cattier, professeur à l'Université Libre de Tiège, aux conditions que l'on sait. Le prêt
Bruxelles et le R. P. Vermeersch (avril 1906) venait à échéance le 1er juillet 1895.
firent, à leur tour, le procès de l'Etat, dans Le temps pressait. Un traité de cession fut
deux livres qui indiquaient les causes du mal, signé le 9 janvier 1895 et le ministre des
proposaient les remèdes à y apporter et con- affaires étrangères, le comte de Mérode, dé-
cluaient à la nécessité de l'annexion du Congo posa, le 12 février, un projet de loi tendant
par la Belgique. à l'approuver. Une commission fut constituée.
Mais le roi n'en était pas partisan, et il Aussitôt, une campagne de presse se déchaîna
se défendit : dans une lettre du 3 juin 1906, contre la reprise. « Le parti radical et so-
il avisa les secrétaires généraux qu'il ajou- cialiste organisa contre la reprise une cam-
tait à son testament du 2 avril 1889, un codi- pagne de niaiserie et de diffamation; une
cille imposant à son légataire l'obligation de partie des éléments cléricaux se fit son alliée ;
respecter tous les actes par lesquels il avait le reste suivit par calcul » (extrait des « Notes
pourvu à la fondation du « Domaine de la sur ma vie et mes écrits » de Banning).
Couronne » et à l'établissement du « Do- Le roi, lui-même, regrettait la signature
maine National ». qu'il avait donnée, car il craignait de perdre
Le numéro du Bulletin Officiel, qui pu- un champ d'action digne de son génie à un
bliait ces documents, contenait des décrets moment où la récolte de caoutchouc et d'ivoire
réformant l'administration de l'Etat, confor- lui permettait d'espérer les revenus nécessai-
mément aux conclusions de la Commission res à son œuvre.
d'examen. Après bien des lenteurs, le projet fut retiré.
L'opinion internationale restait cependant Le 18 février 1901, le délai prévu par la
méfiante. Convention de 1890 venait à expiration. Le
En juillet 1906, au cours de débats aux 28 mars, le chef du gouvernement, le comte
deux chambres anglaises, des orateurs atta- de Smet de Naeyer déposa, en attendant une
quèrent encore l'Etat avec violence. L'Italie solution définitive, un projet de loi suspen-
interdit à ses officiers de s'engager dans les dant le remboursement des sommes prêtées
forces publiques de l'Etat. par la Belgique. Beernaert déposa, le 29 mai,
Le prestige du roi était entamé et toute une proposition signée par quatre autres dé-
sa diplomatie ne suffit pas à le restaurer. putés catholiques, tendant à l'annexion immé-
L'inévitable devait s'accomplir. diate. Mais comme le pays ne s'était pas pré-
paré à cette situation, il proposait que l'ad-
5. L'ANNEXION. ministration du Congo fut provisoirement
laissée à l'Etat.
La Belgique, qui au début s'était montrée Le parti socialiste et notamment Emile
si réticente, s'était vue peu à peu entraînée Vandervelde s'y opposèrent. Le roi ne désirait
à prendre part à l'œuvre coloniale. D'abord, pas, davantage, l'annexion immédiate et il
elle autorisa le roi à devenir souverain de l'écrivit à Woeste. Aussi le parlement se bor-
l'Etat Indépendant du Congo (1885); elle na-t-il à voter le projet gouvernemental.
autorisa, ensuite, l'emprunt à lots de 150 mil- • Ce n'est qu'en 1906 que les chambres se
lions (loi du 29 avril 1887) ; elle prit part à préoccupèrent du projet de loi coloniale, dé-
la souscription des capitaux nécessaires à la posé cinq ans plus tôt (7 avril 1901), par le
construction du chemin de fer du Bas-Congo comte de Smet de Naeyer. Léopold II avait,
(1889 et 1896) ; bon gré mal gré, elle se vit il est vrai, à ce moment, promulgué les 25
léguer le Congo par testament royal; enfin, décrets introduisant des réformes dans l'ad-
elle signa la convention du 3 juillet 1890 qui, ministration de l'Etat et, dans sa lettre du
moyennant un prêt de 25 millions à l'Etat, 3 juin 1906, affirmé que ses droits sur le
lui reconnaissait le droit, après 10 ans, de Congo étaient sans partage et que l'heure de
choisir entre le remboursement ou l'annexion l'annexion n'était point venue, mais le Par-
sans conditions. lement tint bon.
Fin 1894, le roi fut obligé d'exposer la Une interpellation de Hymans (28 novem-
44 HISTOIRE DU CONGO

bre 1906) inaugura de longs débats, qui le texte modifié du traité de cession et celui
firent ressortir la nécessité d'entamer, au de la loi coloniale.
plus tôt, l'examen du projet de loi coloniale. Le 20 août 1908, après des débats de 4 mois,
La section centrale chargée en décembre la reprise fut votée par la Chambre; elle le
de son étude, se transforma en commission fut par le Sénat, le 9 septembre.
spéciale des 17 et entama ses travaux. Le 18 octobre, la loi coloniale fut promul-
de Trooz, qui avait succédé à la tête du guée; le 30, le Ministère des Colonies fut
gouvernement à de Smet de Naeyer, signa, le créé et confié à Jules Renkin.
28 novembre 1907, le traité de cession et le Le 15 novembre 1908, la Belgique reprit
déposa le 3 décembre sur le bureau des Cham- l'administration de l'Etat Indépendant du
bres. Il imposait à la Belgique l'obligation de Congo.
laisser subsister la « Fondation de la Cou- Le 23 décembre, le Gouvernement belge
ronne ». signa le traité reconnaissant, à la France, le
Avec sa ténacité habituelle, le roi avait droit de préférence que lui avait accordé
maintenu un point de vue que le parlement l'Association.
avait expressément repoussé un an aupara- Tout était consommé.
vent. Le roi, qui réussit à doter sa patrie d'une
Il n'y avait qu'un moyen de sortir de semblable Colonie, qui, sur son lit de mort
l'impasse : il fallait que le parlement ou le déclarait au premier ministre Schollaert « Si
roi cédât. vous cédez un pouce du territoire congolais,
Sous la pression de l'opinion anglaise et votre vieux roi se lèvera de sa tombe pour
sur les instances du nouveau premier mi- vous le reprocher », fut, malgré les faiblesses
nistre Schollaert, le roi s'inclina : le décret inhérentes à toute personne et à toute œuvre
du 5 mars stipula que l'annexion mettrait humaine, un grand homme d'état.
fin à l'existence de la « Fondation de la Comme tel, il a pris place dans l'Histoire,
Couronne ». dont le jugement a, depuis longtemps déjà,
Le 25 mars, la Commission des 17 adopta imposé le silence aux calomnies intéressées.

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Là Préhistoire au
Congo Belge
Par Maurice BEQUAERT
Licencié en Histoire de l'Art et Archéologie,
Conservateur au Musée du Congo Belge à Tervuren.

A Préhistoire, née en France et en Dans le cadre de l'exploration et de l'étude


Belgique, limita d'abord son acti- scientifique du domaine de l'Etat Indépen-
vité aux pays de l'Europe dant du Congo et de la Colonie Belge, la
occi-
Préhistoire acquit une importance de plus
i dentale. Mais bientôt cette science
L étendit ses investigations à l'Afri- en plus marquée ; ses acquisitions se firent
que. On connaît l'ampleur des tra- en deux étapes.
vaux fournis par les préhistoriens français, La première alla de 1882 à fin 1925. Les
anglais et américains dans le Nord du conti- récoltes d'objets préhistoriques se firent
nent noir, au Sahara et au Soudan. Cepen- grâce à l'attention éveillée des résidents,
dant, l'Union Sud-Africaine ne tarda pas à fonctionnaires, agents de sociétés et mission-
devenir, à son tour, un vaste champ de travail naires. L'Etat Indépendant prit soin de
pour les préhistoriens de l'Europe et du Sud prescrire à son pemonnel la recherche et
Africain. De 1913 à 1948 divers savants visi- l'expédition à la Métropole de tout objet
tèrent le Kenya, l'Uganda et le Territoire du préhistorique (Instruction de la Secrétairerie
Tanganyika ; ils y firent des découvertes de l'Etat Indépendant, du 13 mars 1901).
retentissantes. Quant au bassin du Congo, il Un grand nombre de collections formées
fut parcouru par des chercheurs de toutes à cette époque sont conservées actuellement
nationalités, qui y trouvèrent des vestigesau Musée du Congo Belge à Tervuren. Par-
d'une haute antiquité. ticulièrement intéressantes sont les collec-
tions de Gustin, commissaire général, de
1. HISTORIQUE. Dcmeulemeester, commissaire de district, de
Van Dorpe, commissaire de district et du
Le lieutenant anglais Hore fut le premier R. P. Vanderyst, S. J.
Européen à rencontrer des vestiges du passé De belles séries d'outils préhistoriques
préhistorique du bassin du Congo : il récolta, sont gardées au Musée du Cinquantenaire,
en 1882, sur la rive méridionale du lac Tan- à Bruxelles (collection Haas, comanandant de
ganyika, des pierres ellipsoïdales trouées. la F. P.) et à l'Institut royal des Sciences
Les lames de haches polies en minerai de naturelles de Belgique, à Bruxelles (collec-
fer, répandues dans le Nord-Est de la Colonie, tions Zboïnski, Dupont et Grenade).
furent signalées en 1888 par SCHWEINFURTH. Le Musée de l'Université de Gand détient
Ce savant présenta le 6 novembre de cette
quelques pierres taillées trouvées par CORNET.
année, à l'Institut Egyptien, au Caire, quel- De nombreuses pièces préhistoriques s'en
ques-unes de ces antiquités qu'Emin Pacha furent enrichir des musées étrangers. Le
lui avait envoyées; elles provenaient de Muséum d'Histoire Naturelle à Paris, le
Gombari. British Museum à Londres, le Pitt Rivera
Le commandant Zboïnski récolta en 1883 Museum à Oxford, le Muséum für VÕlker-
ou 1884, à Manyanga Sud, les premières pier- kunde à Berlin, le Museo Preistorico à Rome
res taillées préhistoriques. DUPONT informa (collection Giglioni), le Museo d'Antichita
de cette découverte l'Académie Royale de à Turin (collection Taramelli), sont à citer
Belgique, à la date du 25 avril 1887* ici. Il y a lieu de présumer que des pierres
46 LA PREHISTOIRE AU CONGO BELGE

taillées, provenant de la région des Cata- riques récoltés à la surface du sol. Les
ractes Sud, furent emportées vers 1903, aux pièces extraites des formations du Quater-
Etats-Unis, par le Révérend STARR. naire étaient peu nombreuses et les formations
Une importance particulière revient à la intéressées restaient indéterminées.
collection anglaise privée qui était en 1925 la Grâce aux recherches faites, de 1939 à
propriété de Sir Frank Morey, de Newport 1948, les préhistoriens disposent, actuelle-
(île de Wight). Elle fut formée par Sir S. W. ment, de séries d'objets préhistoriques récol-
Pring à Kunzulu (rive gauche du chenal). tés en profondeur dans des formations
Cette collection renferme plusieurs proto- quaternaires géologiquement définies.
types du Tumbien Ancien de Menghin. D'autre part, dès 1937, LEPERSONNE,CAHEN
Le début de la deuxième étape fut marquée, et MORTELMANS, géologues, entreprirent
fin 1925 par les fouilles de J. COLETTE à l'étude du Pléistocène dans le bassin du
Kalina (Léopoldville). Depuis lors, les préhis- Congo et, au cours de leurs itinéraires, firent
toriens n'ont cessé d'étudier la préhistoire du une ample récolte de pierres taillées dites
Congo Belge en faisant usage des méthodes in situ.
de l'Archéologie et de la Géologie. La Géologie envisage ces objets, avant tout,
Les pierres taillées préhistoriques recueillies comme des fossiles; d'aucuns géologues ont
au Congo Belge firent l'objet de nombreux une tendance à leur dénier un caractère
travaux scientifiques, parmi lesquels ceux de : essentiel qui les distingue des vestiges laissés
J. CORNET, X. STAINIER, N. JACQUES, A. par les animaux : les pierres taillées sont les
TARAMELLI,F. STARR, F. E. STUDT, 0. MEN- produits de l'activité d'une volonté libre.
GHIN, E. DUPONT, F. GRABOWSKY,BUSCHAN- L'être humain, qui a taillé les pierres pré-
STETTIN, BOULE, E. CARTAILLAC,J. COLETTE, historiques, les a faites telles parce qu'il a
GOLENVAUX,F. CABU, M. BEQUAERT,Mme I. choisi de les façonner ainsi. Dès lors, quand
BOUTAKOFF, H. DAMAS, Mgr. GORJU, N. on étudie les objets préhistoriques, il ne faut
CREPPE, L. DE DORLODOT, H. VANDERYST, parler d'évolution qu'avec un certain esprit
P. GRAZIOSI,HARPER KELLEY, R. L. DOIZE, critique.
E. POLINARD,G. VAN DERKERKEN, G. MORTEL- Le tableau ci-après montre la division du
MANS,J. DE HEINZELIN,G. PASSAU,J. PALGEN, Quaternaire du bassin du Congo en Holocène
L'ABBÉ BREUIL, VAN RIET LOWE. et Pléistocène.
Le Pléistocène est subdivisé en trois gran-
II. LA GEOLOGIE ET LA PREHISTOIRE des unités chronologiques dont chacune est
CONGOLAISES. caractérisée par un climat très humide suivi
La Préhistoire congolaise resta jusqu'en d'un intervalle de pluviosité moindre, voire
1925 confinée à l'étude des objets préhisto- d'aridité.

Néolithique
Holocène o-Sangoan
Makalien < 4e pluvial j Smithfield de MitwabaKasikien II
! (Pseudo-Sangoan
Nakurien
( Kasikien1
Interpluvial j Tshitolien
C,amblien
Lupembien
( PIuvial
36 j Djokocien
!

nP
l,e.i.stoce.
Pléistocènene Kamasien
Kamasi'
en Sangoan duduCongo
Acheuléen
1j Interp^luvial
2e pluvial Congo

I Interpluvial Abbevillien du Congo


(
Kagérien
1 Kafuen
Kagérien ler pluvial Kafilien

(Septembre 1946, Session Extraor-


Subdivisiondu Quaternaire du bassin du Congo suivant MORTELMANS
dinaire des Sociétésbelges de Géologie,Bruxelles).
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 47

Ce tableau comporte quatre colonnes; la la culture matérielle des tribus locales. Cette
seconde à gauche renseigne les divisions de étude fait bien souvent déceler, dans une
l'Holocène et du Pléistocène; la 3me colonne province déterminée, une véritable stratifi-
présente les séquences des périodes humides cation culturelle. Le cas de la tribu des Bashi-
et des périodes sèches; la colonne à droite lange (souvent désignés comme Bena Lulua),
donne le relevé des principales cultures pré- peut illustrer la chose. En 1885, lors de
historiques. l'arrivée des Européens dans le territoire de
cette peuplade, on y observa trois cultures
m. L'ETHNOGRAPHIE ET LA PREHIS- distinctes : 1° la culture des dirigeants des
TOIRE CONGOLAISES. petites principautés de Mukengo, Kapuku et
Tshimbundu ; elle .était fortement influencée
Les deux sciences ont leur domaine propre. par la culture des Bangala (de l'Angola),
La première considère surtout les habitants qui eux-mêmes avaient subi une influence
du Congo à l'époque de la découverte par portugaise plus tardive que le XVe siècle;
les Européens; la seconde relève et étudie les 2° dans le sein de ces petits royaumes, on
vestiges laissés par les humains établis dans observa des réactions parfois violentes contre
cette contrée avant les époques locales proto- des mœurs locales à caractère Baluba ; 3° enfin
historique et historique. on découvrit la persistance de nombreux
L'Ethnographie et la Préhistoire congolai- groupements d'autochtones établis dans le
ses s'attachent généralement à l'étude de piè- pays avant la pénétration de l'élément
ces différentes; cependant, il se rencontre Baluba.
parfois des objets qui retiennent l'attention, Le préhistorien pousse l'investigation rela-
et de l'ethnographe et du préhistorien. C'est tive aux plus anciens groupements d'autoch-
le cas des haches polies en minerai de fer. tones et utilise, à cet effet, les données four-
Le préhistorien voit en elles les vestiges nies pour la Protohistoire locale.
matériels d'une culture disparue; l'ethno-
graphe constate que ce sont des pierres à IV. LA PROTOHISTOIRE ET LA PRE.
pluie en usage dans le centre de l'Afrique. HISTOIRE CONGOLAISES.
L'étude de la Préhistoire du Congo suppose
une certaine connaissance de l'Ethnographie. La Protohistoire congolaise est une section
Il importe, en effet, d'être à même d'éviter de l'Ethnographie; elle étudie les populations
les anachronismes flagrants lors du classe- établies dans le bassin du Congo durant la
ment du matériel d'étude. A l'examen d'une période qui succéda à l'âge de la pierre et
collection de pièces provenant d'un gîte prit fin à l'arrivée des premiers explorateurs.
réputé préhistorique, il y a lieu de distinguer La Protohistoire congolaise s'est surtout
et d'écarter les intrusions modernes. Soit un attachée à l'enregistrement et à l'interpréta-
exemple : dans certaines collections provenant tion des traditions orales des indigènes. Une
du bassin du Kasai, on rencontre des pierres pléiade de coloniaux éclairés a fourni, dans
taillées et de la céramique; leur récolte eut ce domaine, des contributions importantes.
lieu dans des alluvions de cours d'eau. On Pour certaines régions, on a composé une
sait que certaines tribus de la région envisa- véritable protohistoire des migrations tribales.
gée enterrent leurs défunts de marque dans
des fosses creusées dans le lit d'une rivière A. Légendes.
préalablement détournée et qu'elles garnis- Certaines légendes font allusion à un âge
sent ces sépultures d'un mobilier funéraire. de la pierre. Il paraît indiqué d'en résumer
D'autre part, les alluvions des rivières de la ici les principales.
contrée contiennent des pierres taillées. La
familiarisation avec la céramique moderne du BAS-CONGO,
bassin du Kasai permettra de grouper les Les Portugais recueillirent vers le XVIIe
pièces des collections de l'espèce suivant siècle, un récit de la fondation du royaume
qu'elles sont préhistoriques ou modernes. du Congo (San Salvador) ; CAVAZZIl'a con-
Pour l'interprétation des vestiges d'âges signé, par écrit, vers 1687.
préhistoriques, le préhistorien est réduit à Le premier roi du Congo s'appelait Nimi
comparer ceux-ci aux objets analogues en a Lukeni. Il infligea une défaite à Mbumm-
usage chez les peuplades primitives actuelles. bula mwana Mpangolo, le chef du pays de
Cherchant à réaliser la plus grande continuité Mpembo-Kasi. L'oncle de Nimi, Nfuku-Nfuku,
possible dans l'enchaînement de ses considé- conquit le Mbata. Les autochtones se nom-
rations, le préhistorien examine, avant tout, maient Ambundu.
48 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELG

Il semble que les conquérants étaient agri- pères coupaient le bois avec des outils de
culteurs, qu'ils avaient une organisation ma- pierre et qu'il y avait bien longtemps de
triarcale et vivaient dans l'âge de la pierre. cela; les vieux qui le mirent au courant
Un des plus anciens rois du Congo exerça, le tenaient l'information de leurs propres aïeux.
premier, le métier de forgeron. On peut noter Le géologue KOSTKAvisita, vers 1909, Kabala
à ce propos que les forgerons jouissaient et recueillit des échos de ces traditions.
d'une situation privilégiée au royaume du MAURICEBEQUAERT,en 1939, de passage, put
Congo. noter la lignée remontante des chefs locaux
La succession des rois du Congo s'établit comme suit :
comme suit : 1. 8.
Pembe. Babalango.
1. Nimi a Lukeni. 2. Kasimbi Nuana. 9. Muela.
2. Nanga a Ntinu. 3. Batubenge. 10. Doia.
3. X. 4. Boliwabo. il. Kitolo.
4. Nkuwua Ntinu.
5. 5. Sengi. 12. Tshota.
Nzinga a Nkuwa.
6. Katende. 13. Kabuncia.
Nzinga a Nkuwa entra en relation avec 7. Tshimunamesa. 14. Tshibue.
Diego Caô (1482-1484) et prit le nom de
Joâo 1 (t 1507). Il est impossible, actuelle- Cette liste débute avec Pembe, chef en
ment, d'établir si les autres termes de la 1939, et se termine avec Tshibue. Or ce mot
lignée désignent des personnes ou spécifient signifie « pierre ». Tshibue peut être inter-
des clans ou des familles royales. prété ici comme la personnification de l'âge
Il convient de noter que l'âge de la pierre de la pierre local. En effet, les traditions
taillée a laissé de nombreux vestiges dans le conservées à Kabala sont à rapprocher du
Bas-Congo. résultat des fouilles pratiquées en 1939 dans
la localité, fouilles au cours desquelles on
BASSIN DU SANKURU. rencontra les vestiges d'une station préhis-
torique d'âge holocène.
Dans les régions baignées par la Lulua et
la Bushimaie, entre les 6° et 7° L. S., se URUA.
raconte la légende de l'arbre au tronc marqué
d'une entaille. Le R. P. Nolf, des Missions de (Région comprise entre le Tanganyika, la
Scheut, la publia en 1936. La voici en résumé : Luvua et le Lualaba.)
il y a longtemps de cela que des guerriers, Le R. P. COLLE, des Pères Blancs d'Afri-
les Baluba-Lola, surgirent à l'Est et enva- que, publia, en 1913, une légende régionale
hirent la contrée à l'Ouest de la Bushimaie, relative à l'origine de l'humanité. Elle débute
occupée par les Bapemba. Ils arrêtèrent leurs par un tableau des conditions de vie de
rapines en un endroit marqué par un grand l'homme primitif : Kyombo, le premier
arbre. Les Baluba-Lola firent une entaille homme, s'établit à un moment donné agricul-
dans le tronc et s'en furent à l'Est. Les teur; pour le défoncement de la terre il se
Bapemba, continue le récit, ne purent oppo- sert successivement d'un épieu, d'une pierre
ser qu'une faible résistance aux envahisseurs, emmanchée et d'un outil à pointe de fer.
vu qu'ils étaient armés d'épieux et de pierres Dans cette région, on rencontre des pierres
tandis que les Baluba-Lola se trouvaient ellipsoïdales du type lourd, analogues à celles
équipés d'armes à pointes de fer. que les Gallas emploient de nos jours pour
Dans la région intéressée, les gîtes de pier- l'équipement de certains outils aratoires.
res taillées sont nombreux.
ENVIRONS DU LAC KIVU.
Un peu plus vers l'Est, sur la rive droite
du Sankuru, à proximité du confluent de la Le R. P. SCHUMACHER put noter, dans le
Bushimaie et du Sankuru, se trouve la localité Ruanda, une tradition qui rapporte l'intro-
nommée Kabala ou Batubenge. Vers 1910, duction du fer dans le pays. Les Bazigaba
Gustin, commissaire général, visita l'endroit. occupaient à une époque lointaine Mubari,
Il montra au chef Motombo Batubenge des situé à l'Est des volcans, au Nord-Est du lac
outils de pierre taillée et lui demanda s'il Kivu. Survinrent les Banyiginga qui con-
en connaissait la provenance. Motombo répon- naissaient le fer. On peut en déduire que les
dit négativement ; toutefois il ajouta que dans Bazigaba avaient vécu jusqu'alors dans l'âge
sa jeunesse les vieillards racontaient que leurs de la pierre.
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 49

Le sol du Ruanda-Urundi a livré effective- I. BOUTAKOFFfouilla, en 1936, des abris-sous-


ment des outils de pierre. roche.
Dans toutes ces légendes, on retrouve le Les grottes et abris-sous-roche au Congo
souvenir d'un âge de la pierre local. Cela et au Ruanda-Urundi ont servi de refuges,
fait présumer que l'époque à laquelle il
s'éteignit n'est pas extrêmement éloignée de
nous.

B. Objets protohistoriques.
Outre ces traditions, la Protohistoire con-
golaise a relevé quelques traces matérielles
laissées par les anciens habitants du pays.
Ces objets protohistoriques semblent s'être
conservés particulièrement bien dans les
grottes et anciennes mines de fer et de cuivre.
Les alluvions des fleuves et rivières ont

Grotte de Tshienda (Bushimaie).

lieux d'initiation, retraites de sorciers et


parfois de lieux de sépulture.
En de nombreux endroits de la Colonie,
on relève les traces de mines et de fonderies.
Vers 1875, l'extraction de minerai de fer et
la préparation de fonte et de fer à forger
étaient pratiquées un peu partout dans
l'étendue du bassin du Congo certaines

Grotte de Mui (Bushimaie).


livré également des antiquités protohistori-
ques. Enfin, quelques mobiliers funéraires ont
pu être récoltés. Les grottes sont nombreuses
dans les bassins calcaires. M. CABU a visité,
en 1937, au Katanga, les grottes de Kiama-
konde et de Kiantapo; il y récolta des objets
en métal et de la céramique. En 1939, le
Musée du Congo, à Tervuren, fit exécuter une
reconnaissance des abris-sous-roche et grottes
dans la vallée de la Bushimaie, près de
Bakwanga. Des squelettes, crânes, objets
métalliques et tessons de céramique furent
récoltés. La grotte de Kewe, près de Stanley- Céramique de Pungwe
Haut. : 125 mm; diam. : 219 mm.
ville, renfermait, dans une espèce de cachette
de fondeur, de grands cerceaux de fonte de localités exportaient au loin un outillage de
fer et un marteau de forgeron. Le R. P.
qualité. Le Katanga méridional était un
PLANCKAERT,S. J., a signalé, dans les envi- centre de la métallurgie du cuivre, dont les
rons de Kasongo Lunda, les grottes de Kitadi vestiges ne sont pas rares. Ces mines étaient
Ki Mangembo et de Ngulungulu. Au Bas- essentiellement de grandes excavations à ciel
Congo, sur les rives du fleuve, les premiers ouvert; parfois on poussait un rameau en
voyageurs ont signalé des cavernes. L'exis- profondeur. Dans certaines on retrouva des
tence d'abris-sous-roche a été reconnue dans lingotières, des lingots, du fil et des perles
l'Ubanghi et dans l'Uèle. Enfin, au Ruanda, de cuivre, de même des pierres trouées du
50 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

type léger et semi-lourd. Dans les mines de morphologie qu'à Zimbabwe. On peut en
Lokuni et de Likasi de l'Union Minière, des déduire que l'extrême Sud du Katanga occu-
squelettes furent mis à jour dans des tailles pe une place dans l'aire de répartition des
éboulées; des pics de mineur gisaient à pro- mines de cuivre pré-européennes, dont les
ximité. Vers l'Ouest, aux sources de la Lulua, centres se placent à Zimbabwe et à Munpun-
les mines de Tshungu-Kapumba ont fourni gubwe. La culture de Zimbabwe a fleuri
de menus objets de cuivre et des pierres entre les VIIIe et IXe siècles de notre ère;
son caractère est essentiellement bantou.
Il est permis de penser que la période
protohistorique au Katanga méridional, ca-
ractérisée par la métallurgie du cuivre, se
place vers cette époque. On ne peut toutefois
pas affirmer que l'introduction de la métal-
lurgie du fer dans le bassin du Congo est
due au rayonnement de la culture de Zim-
babwe.

V. LA PREHISTOIRE CONGOLAISE.

A. Le matériel archéologique.
Le Congo Belge est extrêmement riche en
objets préhistoriques. La plupart sont des
pierres taillées, des lames de haches polies.
des pierres trouées et des gravures sur roche.

trouées. Les monts Kibara ont livré de petits


objets de cuivre et de nombreuses pierres
trouées. La région qui s'étend vers le con-
fluent de la Lufira et du Lualaba retient
l'attention de l'archéologue : à Pungwe le
Rd. BURTON put recueillir dans une tombe
une céramique intéressante ; à peu de distance
de là, le R. P. STOCKY,Franciscain, recueillit
quelques poteries anciennes.
Actuellement, les vestiges de la métallurgie
du cuivre trouvés dans le Katanga méridional, Céramique de Pungwe.
constituent l'unique complexe archéologique Haut. : 260 mm.; diam. : 223 mm.
protohistorique susceptible d'être interprété
dans le cadre de l'archéologie africaine. Rap- Enfin, il a été découvert de la céramique
prochés des pièces semblables découvertes à préhistorique et quelques autres antiquités.
Zimbabwe, en 1929, et à Munpungubwe, vers L'existence de constructions mégalithiques
1934, ils acquièrent une grande significa- est signalée dans le Nord-Est de la Colonie,
tion. Les lingotières, lingots de cuivre et sans que l'on puisse toutefois préjuger de
perles de cuivre laminé montrent la même leur âge.
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 51

I. PIERRES TAILLEES. Kasai et Katanga, fait apparaître le bassin


du Congo comme une région qui resta attar-
— Ces antiquités se rencon-
Répartition. dée, à l'Holocène, dans des cultures de la
trent en très grand nombre dans le Bas- pierre taillée. Les traces néolithiques relevées
Congo et dans les bassins du Kwango et du au Bas-Congo mettent en relief ce caractère
Kasai. Elles sont d'âges et de types différents. rétrograde.
Les pierres taillées se trouvent également Les pierres taillées n'ont pas encore été
au Katanga. Une autre aire de répartition rencontrées au Nord de l'Equateur, entre les
couvre le Ruanda-Urundi et déborde vers méridiens de 18° et 24° Est de Greenwich;
l'Ouest dans le Congo Belge, où sa limite il y a lieu de croire que les recherches
passe par Rutshuru, Lutunguru, Angumu, ultérieures décèleront également ces vestiges
Lubutu et Luemba. du passé dans cette région.
Enfin, on a reconnu,
en dehors de ces zones
plus ou moins éten-
dues, quatre gîtes iso-
lés de pierres taillées ;
ce sont Wendji et Lile-
ke, situés au centre de
la cuvette et Bendele et
Kilo sur les rebords sep-
tentrionaux du bassin.
Au Bas-Congo, on
rencontre, dans les gî-
tes de pierres taillées,
quelques rares lames
de haches partielle-
ment polies; dans cette
région, deux pierres
trouées isolées furent
récoltées.
Au Kwango, les gî-
tes n'ont fourni que
des pierres taillées.
Dans le Sud du Ka-
tanga, l'aire de répar-
tition des pierres tail-
lées est en partie
recouverte par les zo-
nes d'extension des
pierres trouées et des
lames de haches polies.
A Angumu, la zone de répartition des Nomenclature des industries congolaises
pierres taillées touche, d'une part à l'aire de la pierre taillée. — Les pierres taillées
de répartition des haches polies qui s'étend congolaises, si largement répandues au Congo
dans les Ueles et recouvre, d'autre part, Belge, se rapportent à plusieurs périodes
l'aire d'extension des pierres trouées si- géologiques de l'Holocène et du Pléistocène.
tuée dans le Nord-Est de la Colonie. De plus, elles sont les vestiges de plusieurs
Deux gîtes isolés de pierres taillées, Ben- cultures différentes.
dele et Kilo, sont situés au Nord dans l'aire Ces industries ont reçu des noms particu-
de répartition des lames de haches polies. liers. Voici l'énumération des principales,
Kilo est entouré également de gîtes de pier- caractérisées par l'emploi de la pierre taillée.
res trouées. La liste donne la succeission dans l'ordre
L'abondance extraordinaire de pierres rétrospectif, les plus récentes précédant les
taillées de tout âge, au Bas-Congo, Kwango, plus anciennes :
52 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

Le Pseudo-Sangoan
La
La Culture du Ruanda du
Culture Ruanda dans (
1Holocene
1Holocenei
Le Smithfield du Katanga dans
Le Kasikien II !

Le Kasikien 11 )
Le Kasikien
Le Tshitolien au Gamblien ou
Le Lupembien ( Pléistocène supérieur
Le Djokocien (

Levalloisien )
Le Sangoan du Congo au Kamasien ou
Tayacien ( Pléistocène moyen
L'Acheuléen du Congo Clacton II (>
----------- - -- - -- -- -- -------
L'Abbevillien du Congo Clacton 1
Le Kafilien au Kagérien
vKage ou
rieninférieur
ou
Le Kafilien Pléistocène au
Le

Les circonstances de gisement des pier- sablo-argileux. La mine de Tshisaka présente


res taillées. — En bien des régions les pier- un bel exemple de ces circonstances particu-
res taillées gisent à la surface du sol. C'est lières de gisement. A Bibanga, une couver-
le cas au gîte « de Lota » près de Bibanga, ture sablo-argileuse s'étend sur les pentes du
situé dans un vaste cirque, aux abords de la plateau. L'érosion en cours y creuse des ravi-
vallée majeure du Sankuru. nements profonds et étroits au fond des-
quels git parfois une pierre taillée arrachée
à son gisement primaire dans l'épaisseur des
terres. Au Katanga, des gisements extrême-
ment importants ont été découverts sur les
pentes de plusieurs vallées; ils étaient con-
stitués par des graviers qui renfermaient des
pierres taillées. Le gîte de Sofwe (près de
Luena ), le site du Km. 81 de la route d'Eli-
sabethville à Kisenga, différents gîtes dans

Mine de Tshisaka(vers l'embouchurede la Milumba).

Certains gîtes de pièces préhistoriques sont


situés au sommet d'un plateau; il suffit par-
fois d'y décaper l'humus sur une profondeur
de moins d'un pied, pour faire une ample
récolte. Ce cas fut rencontré lors des fouilles
à Kabala. Au Bas-Congo, à Léopoldville, les
pierres taillées gisent dans les dépôts d'allu-
vions qui constituent la plaine de Lemba.
Dans le bassin du Kasai on a récolté énormé-
ment de pierres taillées au cours des travaux
miniers exécutés dans les concessions de la
Forminière et de la Minière du Beceka. Les
pierres taillées y gisent dans les graviers de
différentes terrasses et dans l'overburden Mine de Tshisaka.
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 53

les vallées de la région de Mitwaba sont à long de l'affleurement de la série 2 des grès
citer ici. polymorphes du Système du Kalahari. On
observe des traces d'une activité analogue aux
Matériaux mis en œuvre. — Au Congo,
les hommes de l'Age de la pierre ont utilisé
les ressources que présentait le pays. Il ne
peut être mis en doute qu'ils ont utilisé le
bois; toutefois aucun objet de cette nature
n'a été retrouvé. Cependant il fallait à cette
humanité des outils et des armes à tranchant
dur pour tailler, couper, racler; pour les
réaliser les Congolais d'alors ont songé à la
pierre.

Gîte « de Lota » (près de Bibanga).

abords du Chenal (bief fort rétréci du Congo,


entre Bolobo et Maluku) où une particula-
rité géologique semblable s'observe dans le
paysage.
Au Kasai, de nombreux outils préhistori-
ques ont été taillés dans du grès; pourtant
certains gîtes ont fourni des échantillons
taillés dans une sorte de macigno. Cette roche

Pierre taillée dans le fond d'un ravinement


à Bibanga.

Un examen pétrographique, même som-


maire, 'fait reconnaître que les pierres taillées
du Congo présentent une assez grande variété
de roches. Bien souvent, un caractère régio-
nal ou local affecte les pierres taillées récol-
tées dans une aire déterminée.
Au Bas-Congo, aux abords de Thysville,
on note que le grès polymorphe fut un maté-
riau apprécié; cette roche s'y rencontre dans
la série 2 du Système du Kalahari. Dans le Fouilles à Kabala.
Bas-Congo encore, dans la vallée de l'Inkisi,
on peut observer l'emploi de chert et de très dure est formée de nombreux éléments
phtanite qui abondent dans certaines couches angulaires siliceux, d'une couleur déterminée,
du Système Schisto-Calcaire. englobés dans un ciment de couleur différen-
Au bord méridional du Stanley-Pool, à te. Dans la mine de Tshisaka on a constaté
l'Age de la pierre, le grès polymorphe fut que des ateliers de taille préhistoriques
presqu 'uniquement employé. avaient été établis sur un dépôt de gravier
Au Kwango, à Kasongo-Lunda, des ateliers préexistant. Un manteau sablo-argileux a re-
de taille préhistoriques semblent avoir été couvert le tout ; ce faisant la Nature a pré-
en activité à proximité de l'escarpe qui se paré, pour les préhistoriens futurs, un gîte
dessine dans la vallée du Kwango, tout le scellé. A Bakwanga (poste de la Minière du
54 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

POINTES
DEFLÈCHES
DUTSHITOLIEN

Long. Larg. Epaiss Poids


mm. gr.
1. — 70 24 9 14
2. - 45 20 5 3,5
3. - 29 15 5 2,5
4. - 30 14 6 1,75
5. - 64 23 8 8
6. — 70 25 8 13
7. — 75 29 8 15
8. - 88 27 8 18

Les pièces 1 et 2 proviennent


de Kalina (Léopoldville). Les piè-
ces 3 et 4 proviennent de Kisantu.
Les pièces 5 à 8 proviennent de
Kabala ( Sankuru ).

Beceka) on récolte parfois des pièces préhis- affleurent dans le pays situé entre le Lualaba
toriques taillées dans un calcaire silicifié ou et les Lacs Kivu et Edouard fut reconnu : à
dans du chert. C'est là une marque d'origine Lubutu, Angumu et Rutshuru, ce furent les
locale. Bakwanga est situé, en effet, dans un grès, à Walikale, Costermansville, les quart-
bassin du système de la Bushimaie dont les zites, à Lutunguru, le silex, à Beni, la diorite.
couches Cl0 présentent un niveau à cherts Sur les hauts plateaux du Ruanda-Urundi
arrondis. Un autre exemple de cachet régional les habitants taillèrent, à l'Age de la pierre,
s'observe dans les stations préhistoriques les différentes quartzites qui abondent dans
localisées aux environs du confluent de la les formations géologiques locales.
Bushimaie et du Sankuru. Les couches L3 du On a découvert à Lodjo (près de Kilo) une
Lualaba-Lubilash affleurent dans cette ré- industrie de la pierre taillée (le Pseudo-San-
gion; certaines de ces formations schisto-gré- goan) qui se caractérise par l'usage d'amphi-
seuses renferment des poupées qui furent bolite; à Kilo même, on décela les traces d'une
volontiers utilisées par les artisans du culture plus ancienne qui se servait de roches
Tshitolien. à base de calcédoine. Enfin, l'emploi du
M. BORGNIEZ a récolté, aux abords de grès et de la quartzite a été signalé dans les
Lodja, vers le parallèle du 4° Sud, quelques gîtes isolés Wendji, Lileke et Bendele.
pierres taillées. Elles sont constituées d'une
roche blanche, à texture si serrée qu'elle pré- et Typologie.
Nomenclature
sente l'aspect d'une porcelaine; ce matériau
est d'origine régionale. Du Katanga occiden- Industries de la pierre taillée de l'Holocène.
tal furent décrites des pierres taillées de grès
et de diorite (Tshungu-Kapumba). Dans le L'Age de la pierre taillée au Congo ne
Sud-Est du Katanga les Sangoans firent resta point confiné dans le Pléistocène; il se
emploi des grès du pays. Dans l'Urua, les prolongea dans l'Holocène. On connaît, en
habitants utilisèrent la quartzite à différen- effet, plusieurs industries macrolithiques qui
tes époques de l'Age de la pierre taillée. fleurirent après la fin des dépôts géologiques
L'emploi de plusieurs sortes de roches qui du Pléistocène. Ce sont, au Bas-Congo et dans
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 55

INDUSTRIE
SANGOANNE
DELARÉGION
DE LULUABOURG-SAINT-JOSEPH
Long. Larg. Epaiss. Poids
mm. gr.
1. - Pic de carrier 210 101 87 1575
2. —Hache d'armes 157 73 40 360
3. - Hache d'armes (?) 230 88 54 895
4. — Pointe de flèche 67 33 8 16
5. - Pointe de sagaie 112 38 15 52
6. - Pointe de sagaie. 88 44 35 81
7. - Pointe de flèche 56 26 7 8,5
Toutes les pièces proviennent de Luluabourg-Saint-Joseph,sauf la pièce 6, récoltée à Bakwa Buisha.
Les pièces font partie des collections du Musée de Tervuren, sauf les pièces 2, 6 et 7, propriété de
M. le Prof. Bursens.
Toutes les pièces sont taillées en grès polymorphe. Dans le matériau de la pièce 6 sont incluses des
petites pierres.
56 • LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

le bassin du Kasai, un Pseudo-Sangoan à Industries du Pléistocène.


tradition tshitolienne bien marquée; dans le Les industries macrolithiques à bifaces qui
bassin de l'Uele c'est un Pseudo-Sangoan de
fleurirent, au cours du Gamblien, dans le Bas-
morphologie éclectique; enfin on peut citer Congo, au Kwango et au Kasai sont dites
le Smithfield de Mitwaba. Au Katanga, le Lupembien
lupembiennes.
Au bas-Congo, dans un grand nombre de n'est guère représenté; il est remplacé par
gîtes de pierres taillées de formes saçgoannes des industries diverses sur éclats.
banales, tel Kalina près de Léopoldville, on Le Lupembien est l'épanouissement indus-
a trouvé des lames de haches de dolérite polie ; triel du Sangoan. En tant qu'unité morpholo-
elles sont dites léopoldiennes. Il f suffira de logique, le Lupembien constitue un complexe
signaler ici que ces pièces néolithiques sont moustéro-solutroïde. L'abbé BREUIL considère
considérées comme les traces d'une' expansion le Lupembien comme une unité industrielle
méridionale, le long de la côte occidentale de à caractère évolutif. Le stade le plus évolué
l'Afrique, du Néolithique Soudanais. Celui-ci est le Tshitolien. Il présente des petits ciseaux
fleurit au Soudan vers le cinquième millé- sangoans, des grattoirs, racloirs, pointes de
naire avant l'ère chrétienne. Le Pseudo-San- Chatelperron et des pointes de flèches de
goan du Bas-Congo ne peut ( donc point formes variées.
remonter au Pléistocène. Cette industrie fut rencontrée notamment
Dans le bassin du Kasai, la station préhis- à Tumba, à Kalina et à Luebo. Ainsi qu'il a
torique Kabala a été fouillée. Elle\a. livré un été dit, on ne peut mettre en doute que le
abondant outillage de caractère tshitolien. Sa Tshitolien ait perduré dans l'Holocène, du
situation au sommet d'un col étroit, en bor- moins dans le Bas-Congo et dans l'Est du
dure de la vallée du Sankuru oblige à lui bassin du Kasai.
dénier un âge pléistocène ; la traversée du
seul pluvial Gamblien, en effet, aurait \&uffi Le Lupembien, sensu stricto.
à sa destruction totale par voie d'érosion. Ce stade ne peut plus être dit purement
Un des plus intéressants apports à la Pré- moustéro-levalloisien. La technique de la re-
histoire congolaise fut celui acquis par M. de touche au repoussoir y fait son apparition. De
HEINZELINDE BEAUCOURTqui étudia une col- belles lames à deux ou à trois pans ont servi
lection d'outils récoltés, à Lodjo (près de à la façon de pointes de Chatelperron; on
Kilo) par M. PIRET. Cette série représente rencontre des pointes de pierre pour épieux.
un ensemble archéologique curieux : les ou- Il y a des pièces en forme de feuilles de lau-
tils et armes sont de pierre taillée; quelques- rier à aspect solutroïde de proportions et
unes des pièces montrent des tranchants polis ; formes variées; elles sont tantôt barbelées,
enfin il y a quelques pierres trouées. Certains tantôt fusiformes. La tradition sangoanne
continue aans les ciseaux et les gouges.
préhistoriens considèrent ce complexe archéo-
logique comme représentant une culture d'âge Les plus belles pièces lupembiennes pro-
holocène. viennent des exploitations minières ouvertes
dans les vallées des petits cours d'eaux du
Le Smithfield de Mitwaba est une industrie
bassin du Kasai. Le Lupembien sensu stricto
qui, d'après M. MORTELMANS,montre une
se rencontre également dans la vallée de la
grande affinité avec le Smithfield de l'Afri-
Lulua, aux environs de Luluabourg.
que du Sud. D'une part, un outillage macro- Le Djokocien est le stade initial du Lupem-
lithique aux formes mal définies, taillé dans bien sensu largo. Les pièces caractéristiques
du quartz et, d'autre part, des pierres trouées
sont des armes manuelles : poignards parfois
en définissent les caractères; on y rencontre
de grande taille ; à côté de ces pièces on ren-
des percuteurs tranchants, des lames, etc. contre des ciseaux et gouges de cachet san-
La Culture du Ruanda de LEBZELTER goan. La technique sangoanne se poursuit;
paraît avoir une certaine ressemblance avec la retouche par pression s'y ajoute.
le Smithfield de Mitwaba. On peut égale- On peut remarquer l'usage de pointes
ment signaler dans l'Holocène du Katanga foliacées bifaces, un peu épaisses qu'on peut
des traces de cultures microlithiques ; elles qualifier par analogie de proto-solutroïdes.
ont donné lieu à l'introduction du terme Des poignards djokociens typiques ont été
tel que Kasikien II; le Kasikien a fleuri récoltés à Tumba, Léopoldville, Kasongo-
vers la fin du Pléistocène. Ces industries Lunda, dans différentes mines du Kasai, à
n'ont pas encore fait l'objet de publications. Lutunguru et à Mugera.
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 57

INDUSTRIE
SANGOANNEDE LARÉGIONDE LULUABOURG-SAINT-JOSEPH
ET DE LA RÉGIONDE HEMPTINNE-SAINT-BENOIT
Long. Larg. Epaiss. Poids
mm. gr.
1. - Pointe à main 92 53 35 123
2. - Armature de hache 85 46 22 92
3. — Armature de hache 86 33 23 47
4. - Pointe à main 95 46 35 136
5. - Grattoir 60 49 18 35
6. - Grattoir 64 47 34 79
7. - Pic 120 52 40 200
8. - Armature de houe 115 80 40 360
9. - Lame de couteau 46 15 10 5
10. - Armature d'outil à 76 45 26 80
découper
Toutes les pièces proviennent de Luluabourg-Saint-Joseph,sauf la pièce 10 récoltée à Hemptinne-Saint-
Benoit.
Toutes les pièces sont taillées en grès polymorphe.
58 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

Le Sangoan du Congo. De très belles pièces acheuléennes ont été


récoltées dans l'Urundi par M. GOOSSENS
C'est une industrie dont l'âge géologique
dans les alluvions de la Nyarunazi, affluent
se situe à la fin du pluvial Kamasien, dans
de la rive gauche du cours supérieur de la
l'intervalle aride qui précéda le pluvial Gam-
Kagera. Certains préhistoriens estiment
blien. Cette industrie est considérée comme
une évolution particulière de l'Acheuléen. qu'au Pléistocène Moyen, il y eut, à côté du
Sangoan et de l'Acheuléen, des industries à
éclats ; ils les nomment, en remontant des
moins anciennes aux plus antiques : Leval-
loisien, Tayacien et Clacton II.

L'Abbevillien.

Fut signalé par l'abbé BREUIL dans les


graviers de la Kamoa, au Katanga, rappor-
tés au Pléistocène inférieur ou Kagérien. Il
fut décrit également du gîte de la Nyaru-
nazi.
L'Abbevillien du Congo comporte princi-
palement un outillage façonné à partir de
gros éclats clactoniens obtenus par débitage,
sur enclume, de gros galets de grès poly-
morphe; ces éclats ont subi une taille secon-
daire sur enclume, très grossière, qui en a
fait des coups-de-poing et des hachereaux
Coup-de-poing acheuléen de Kamabunda.
P. : 1 660 kg. L. : 201 mm primitifs.
1 : 148 mm. é. : 64 mm. A côté de l'Abbevillien on trouve, au
Katanga, les traces d'un Clacton I.
En tant qu'industrie, le Sangoan présente
deux faciès. Le premier est un facies d'exploi- Le Kafilien et le Kafuen.
tation de mines. Il comporte des pics lourds,
trapus ou allongés, de taille grossière, souvent Ce sont des industries extrêmement primi-
à talon réservé, d'aspect archaïque. Le facies tives découvertes dans plusieurs sites archéo-
d'utilisation montre des pics fusiformes, des logiques du Katanga. Le gîte du Km. 81 de
la route d'Elisabethville à Kasenga, présente
pics-couteaux, des gouges, lames de hachettes.
Plusieurs outils sont à tranchants de menus graviers latérisés surmontés de
multiples.
L'industrie sangoanne laissa des armes nom- puissants dépôts superficiels. On y a trouvé
breuses; ce sont des pointes moustéroïdes et des petits galets à taille élémentaire détermi-
de lourdes feuilles de saule bifaces, à retouche nant un tranchant. C'est le Kafuen du
proto-solutroïde. Le Sangoan est connu du Katanga.
bassin du Kasai et du Katanga où le gîte de Le Kafilien est une industrie un peu plus
Sofwe est certes bien remarquable. Dans ces évoluée. Il fut découvert dans la carrière à
deux régions, les ateliers de taille sangoans gravier de la Mulundwa, au Katanga.
étaient installés à la partie supérieure de gra- Ces deux industries appartiennent au
viers d'âge Kamasien; ils ont été recouverts groupe des pebble-cultures, localisées dans le
par des dépôts continentaux au cours de pluvial par lequel à débuté le Kagérien.
l'intervalle aride subséquent.

L'Acheuléen. 2. PIERRES POLIES. POLISSOIRS.

Cette industrie fut découverte au Katanga, Répartition. — Les belles lames de haches
comme au Kasai, dans des formations pléis- polies en hématite sont bien connues des
tocènes rapportées aux Kamasien Moyen et coloniaux qui ont séjourné dans la Province
Supérieur. Elle est caractérisée par de gros de Stanleyville. Cependant, outre ces magni-
coups-de-poing. Au Katanga, on peut nom- fiques objets, on trouve encore des haches
mer les gîtes de la haute Kilubi, du Kundu- incomplètement polies, parfois même ne pré-
lungu et de Kasenga; au Kasai, on connaît sentant que le tranchant aiguisé. Toutes ces
le gîte de Kamabunda. pièces archéologiques se rencontrent au N.-E.
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 59

d'une ligne menée par Gwana, Api, Buta, isolées; ce sont ceux de N'Gulube et Batsam-
Simisimi, Angumu, Luengba et Bogoro. ba, locailités situées à quelques kilomètres
Au Bas-Congo, on rencontre accidentelle- vers le Nord-Est de Tshikapa.
ment des lames de haches de pierre à sur- En 1899 STAINIER appela l'attention sur
faces plus ou moins égalisées par usure. On des indices de présence de polissoirs à Mafiela.
en connaît provenant de Songololo, Kimpese, Cette localité se trouve près de Manyanga Sud
Tumba, Thysville, Lu-
vituku, Kisantu, Tum-
ba Mani, Léopoldville.
Vers 1935 l'adminis-
trateur Crabeck décela
la présence de haches
polies dans l'Ubanghi.
Cette découverte fut
confirmée dans la
suite. L'aire de répar-
tition reconnue cou-
vre une zone définie
par Duma (un peu au
Nord de Libenge), Bo-
sobolo, Karawa, Busin-
ga, Bokuda, Yambongo
et Motenge-Boma —
Les trouvailles furent
particulièrement nom-
breuses entre Moten-
ge-Boma et Yambongo
ainsi que dans les
chefferies Bunda Nord
et Gombe Poschwa
près de Libenge.
Une quatrième zone
de répartition de ha-
ches polies se situe au
Sud du Katanga. —
STUDTtrouva, en 1913,
le premier échantillon
à Lubumbashi. Cette découverte isolée fut où les récoltes de haches léopoldiennes ont
confirmée en 1937 par M. CABUqui en signale été relativement nombreuses.
d'autres à Elisabethville, Kapolowe, Minga- Un magnifique polissoir a été trouvé dans
Katofio, Lukando et Kiamakonde.
Il convient de citer ici les polissoirs. Ce
sont bien souvent des blocs ou dalles isolées,
parfois aussi des bancs de pierre importants
en place; ils présentent des sillons relative-
ment courts et de largeur variable aux sur-
faces concaves plus ou moins courbes et lisses.
On les rencontre en grand nombre dans
le bassin de l'Uele dans une aire circulaire
de 50 Km. de rayon dont Moto est le
centre ; le polissoir d 'Angbwa fait présu-
mer que l'aire d'extension des polissoirs
s'étend considérablement dans la direction
de l'Ouest.
Au Katanga les polissoirs ont été signalés
à Elisabethville, aux Chutes Johnston, à
Kilwa et à Lukonzolwa. Du bassin du Kasai
furent décrits deux polissoirs sur pierres Polissoir à Bena N'sona.
60 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

le lit d'un ruisseau, à Bena N'Sona, à 28 Km. Néolithique Uelien, pour désigner l'industrie
au Nord-Est de Kanda-Kanda. Certains toute- de la pierre rencontrée dans le Nord-Est de
fois contestent le caractère néolithique de ce la Colonie.
véritable monument d'avant l'histoire. Le même préhistorien avait recueilli dans
ses fouilles à Kalina, dans
la couche supérieure des
dépôts de la terrasse T3,
une lame de hache à sur-
face égalisée par usure.
Partant de cette découverte,
il introduisit, en 1933, la
dénomination Léopoldien,
appliquant ce terme à un
néolithique caractérisé par
des lames de haches plates,
triangulaires, à tranchant
plus ou moins circulaire et
peu poli, par des lames de
haches de pierre taillée, à
section transversale triangu-
laire rappelant des types
dits de Noestvet (Norvège)
et par des pointes de flèches
à ailerons et à pédoncule.
Actuellement, on considère
cette industrie comme le
stade final du Tshitolien
où la tradition sangoanne a
été conservée.
Il paraît indiqué de ré-
server le terme « Léopol-
dien » uniquement aux
lames de haches à surfaces
plus ou moins aplanies, à
tranchant aiguisé, qui se
rencontrent au Bas-Congo
1, 2, 3. Lames de haches polies de l'Oubanghien. dans certains gîtes du Pseu-
4, 5, 6. Lames de haches polies léopoldiennes. do-Sangoan. (= Tshitolien).
Long. Larg. Epaiss. Poids La dénomination Culture
mm. gr.
1. - Gemena(ubanghi) 90 54 14 116 du Zambèze-Katanga fut
2. - Mungusu (Ubanghi) 125 95 30 514 proposée, en 1942, pour dé-
3. Geda (Ubanghi) 104 53 32 146 signer une culture qui lais-
4. - Luvituku 120 66 18 170 sa dans le Sud du Katanga
5. - Kalina 143 70 23 345
170 65 23 393 certains vestiges tels que les
6. - Kimpese
Toutes les pièces sont des armatures de haches. Les pièces 1, 2 et 3 sont lames de haches polies et
taillées en grès schisteux. certaines pierres trouées.
Les pièces 4 et 5 sont taillées en une espèce de roche cristalline. Quant aux lames de ha-
La pièce 6 est taillée en un schiste verdâtre. Toutes les pièces font partie ches
des collections du Musée du Congo, à Tervuren. néolithiques rencontrées
dans l'Ubanghi, elle ont
Nomenclature des industries congolaises donné lieu à l'introduction du vocable
de la pierre polie. — MENGHINavait reconnu, Oubanghien.
en 1931, l'existence au Sud du Sahara d'une Circonstances de gisement des pierres
culture qui avait laissé comme traces des polies. — Au Bas-Congo, les lames de haches
lames de haches en rouleau qu'il désigna léopoldiennes ont été récoltées à Kimpese et
comme Culture soudanaise à haches en rou- à Tumba, gisant à la surface du sol parmi
leau. Il pensait qu'un centre de cette culture des outils préhistoriques de pierre taillée du
se rencontrait au Nord-Est du Congo Belge. Tshitolien. La lame de hache de Kalina fut
Vers 1933, COLETTE introduisit le terme trouvée au cours d'une fouille, à 0,50 m. de
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 61

profondeur, à proximité de tessons de céra- En ce qui concerne les circonstances de


mique, mais non en contact avec des pierres gisement des lames de haches polies dans les
taillées. concessions de la Régie des Mines, on peut
Dans l'Ubanghi, la plupart des pièces fu- rapporter également l'opinion de DE MATHE-
rent rencontrées chez les indigènes. On LIN DE PAPIGNY. Après un long séjour dans
la région, cet ingénieur des mines et prospec-
signale que ceux-ci trouvent les lames de
haches à fleur de sol ou à peu de profondeur. teur estimait que les lames de haches polies
Parfois les lames de haches se rencontrent s'y rencontraient dans les terres et grenailles
encastrées dans le tronc d'un arbre. On en latéritiques tout à fait superficielles.
a trouvé une au fond d'un étang. Au Katanga, STUDT trouva une lame de
Dans les Ueles, certains indigènes détien- hache polie à 3,90 m. de profondeur dans des
nent des lames de haches polies. Il n'est pas alluvions. Des échantillons recueillis par
douteux que la plupart des belles pièces con- M. CABU se trouvaient à peu de profondeur
servées dans les musées ou chez certains dans le sol.
anciens coloniaux aient été reçues de la main
Matériaux. — La plupart des lames de
d'aborigènes.
haches léopoldiennes sont tirées de dolérite.
On sait que dans les Ueles les indigènes
On connaît vers Isangila et à Manianga des
trouvent des lames de haches polies, soit
affleurements de dolérite.
gisant à la surface du sol, soit enterrées à
peu de profondeur. On a quelques précisions, Dans l'Ubanghi, les lames de haches polies
à ce sujet, pour le territoire de Watsa [au sont façonnées en schiste siliceux feuilleté,
village de Kulepange, au village Zelendu qui se présente parfois comme un phyllite
(chefferie Poe)]. Dans le territoire de Paulis, quartziteux; en cassure la couleur est ver-
les lames de haches polies se rencontrent dâtre. De nombreuses pièces sont couvertes
également à peu de profondeur dans le sol. d'une patine noire ou brune. Sur plusieurs
Près du Mont Tina, on a rencontré des lames exemplaires on observe des bandes de couleurs
de haches polies dans les mêmes circonstances. différentes. Cette roche se rencontre aux envi-
Dans le territoire de Bafwasende, on a rons de Dongo et de Motenge Boma.
signalé la présence de lames de haches polies La plupart des pièces de l'Uele sont en
dans une grotte située à quatre heures de hématite, itabirite ou magnétite. Ces minéraux
marche d'Opienge. sont susceptibles de prendre un beau poli.
Les indigènes savent également que les On connaît également des pièces tirées de
lames de haches polies se trouvent dans les diorite.
vallées. La chose a été signalée dans la chef- L'hématite, la magnétite et la diorite se
ferie Denge Alipay du territoire de Buta, rencontrent dans la région. La série de cinq
au sujet de la rivière Moko. Les indigènes ont pièces provenant du cours supérieur de l'Ao
également signalé les vallées des rivières comprend quatre pièces d'hématite et une
Kibali, Tongo, Mendu, Motobi comme gîtes pièce de diorite. Or, toute cette partie du
de haches polies. cours de l'Ao est située dans un massif de
Au cours de travaux miniers, ces renseigne- diorite entouré de trois côtés de terrains du
ments ont été vérifiés pour la Kibali. Le groupe Kibali qui renferment des couches
Musée de Tervuren possède deux lames de d'itabirite.
haches polies retirées par dragage des allu- Les renseignements que l'on possède actuel-
vions de cette rivière, à proximité de Van lement au sujet des matériaux dont furent
Kerckhovenville ; elles gisaient à une pro- tirées les lames de haches polies du Katanga
fondeur de 2 m. dans le gravier. Le R. P. sont rares. On sait cependant que la hache
OOSTERMANSa fait parvenir au Musée de récoltée par STUDTà Lubumbashi est d'héma-
Tervuren, deux lames de haches polies pro- tite et que le minéral se rencontre au Katan-
venant des camps de Gubani et d'Azimogu, ga. M. CABU renseigne que les lames de ha-
recueillies vraisemblablement dans les allu- ches polies trouvées à Kapolowe, au Keyberg
vions de la Kibali, à Gubani (22 Km. en aval. près d'Elisabethville et à Minga-Katofio,
de Van Kerckhovenville). La Régie des Mines sont également en hématite.
d'or de Kilo-Moto fit parvenir au Musée du
Congo à Tervuren une série de 5 lames de Typologie. — Les lames de haches léopol-
haches polies trouvées dans les alluvions du diennes sont, vues de face, triangulaires, plus
cours supérieur de l'Ao, gisant à 0,50 m. de ou moins symétriques, à talon pointu ou
profondeur dans les stériles. arrondi et à tranchant plus ou moins régu-
62 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

lièrement courbé; en section, elles sont talon cylindrique relativement mince et


méplates. allongé qui les fait ressembler à des palettes.
Dans l'Ubanghi, les lames de haches polies Les lames de haches polies fusiformes sont
bien conservées, ressemblent assez bien aux souvent désignées sous le nom de lames de
lames de haches polies du Bas-Congo ; bien haches en rouleau ; elles sont fort symétriques,
souvent elles sont de dimensions réduites et aux lignes harmonieuses soigneusement para-
polies seulement au tranchant. Une pièce de chevées.
Mungusu est remarquable par l'harmonie Dans l'Uele on rencontre encore des pièces
en hématite polie se présen-
tant avec des arêtes droites
et ayant la forme de ciseaux
ou de coins.
Au Katanga, les lames de
haches polies ont la forme
de coins, aux arêtes légère-
ment courbées; elles ont le
tranchant poli, les autres
parties de l'outil ne sont que
taillées ou incomplètement
polies.

Technique. — Les lames


de haches léopoldiennes ont
été obtenues par une taille
suivie d'une espèce de roda-
ge des surfaces. Un vérita-
ble affûtage du tranchant
semble avoir eu lieu.
Les lames de haches polies
de l'Ubanghi ont vraisem-
blablement été obtenues
d'une manière analogue. Ici
il n'a pas été rencontré de
vestiges d'ateliers de polis-
sage. Certains indices font
supposer qu'un centre de
Long. Larg. Epaiss. Poids fabrication a dû se trouver
mm. gr.
1. - Surangu 278 80 32 1629 près de Motenge Borna.
2. - Van Kerckhovenville 195 100 22 837 Au sujet de la technique
3. - Uele 112 61 28 425 employée dans la fabrica-
tion des lames de haches po-
Lames de haches polies en hématite de l'Uelien. lies de l'Uele, on peut four-
nir un peu plus de préci-
de ses formes et le fini du poli. Mais à côté sions. Il est certain que les préhistoriques se
de quelques exemplaires bien conservés on sont servis d'éclats. COLETTE pensait qu'ils
rencontre dans la région un grand nombre auraient fait usage également de rognons
de pierres que l'on peut à peine reconnaître d'hématite affectant une forme plus ou moins
comme lames de haches polies; elles ont en préadaptée au genre d'outil en vue.
effet perdu leurs formes par suite du raclage Les lames de haches de l'Uele, uniquement
répété de leur surface. polies au tranchant, sont tirées d'éclats dont
La typologie des lampes de haches polies de on fit, par taille, des bifaces ; les surfaces
l'Uele fut étudiée dans le détail par COLETTE. obtenues de la sorte sont courbées dans le
On note une classe de lames de haches dont sens de la longueur et de la largeur. Les
le tranchant seul est poli. Les lames de haches faces du biseau du tranchant furent polies
entièrement polies peuvent se grouper en par passes sur un polissoir, car on y observe
méplates et fusiformes. des stries dirigées dans le sens de la longueur
Certaines pièces méplates ont la forme de de la pièce et le corps de l'outil montre par
grosses larmes; d'autres sont munies d'un endroits des petites plages allongées polies.
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 63

Les lames de haches entièrement polies Au sujet des aires de répartition des pier-
étaient dégrossies de la même façon que celles res trouées connues actuellement au Congo
simplement polies au tranchant. Ensuite on Belge, il convient de remarquer qu'elles cou-
les passait et repassait sur le polissoir de vrent généralement des centres d'activité
manière à créer des surfaces à double cour- minière et agricole importants; cette remar-
bure, symétriques, qui étaient descendues plus que est particulièrement pertinente pour
bas que les plus forts creux existant sur le Kilo-Moto, les Kibara et le Haut Katanga.
corps de l'ébauche au début de l'opération. Il est à présumer que des pierres trouées
Une autre méthode consistait à piquer la sur- seront rencontrées également dans des régions
face entière de la lame
dégrossie de manière
à faire apparaître gra-
duellement les formes
qui étaient définitive-
ment réalisées par un
polissage. Bien des la-
mes de haches polies
portent une séparation
bien nette entre les
surfaces piquées et po-
lies; on peut présumer
que les pièces piquées
étaient fixées dans un
manchon avant le po-
lissage.

3. PIERRES TROUEES

Répartition. - Les
pierres trouées se ren-
contrent dans le Nord-
Est du bassin du Con-
go et dans la région
comprise entre les
lacs Kivu et Tanganyi-
ka, d'une part, et le
cours du Lualaba,
d'autre part.
Vers le Sud, les gî-
tes des Monts Kibara
sont comme un chaînon reliant l'aire des où la couche superficielle du sol n'a encore
Grands Lacs à celle du Katanga méridional. été que relativement peu remuée.
On signale la trouvaille d'une pierre trouée
près de Kanda-Kanda. Ce gîte, s'il était resté Circonstances de gisement. - Dans la
isolé, n'aurait pu retenir l'attention; comme région de Kilo et de Moto, les pierres trouées
toutefois il se situe entre les gîtes reconnus sont récoltées au cours de l'extraction des
dans l'Angola, aux environs d'Andrada, et graviers aurifères de rivière. Feu DE MATHE-
le gîte de Kongolo, il convient de lui attri- LIN DE PAPIGNY, estimait que dans la région
buer une certaine signification. minière de Kilo-Moto, les pierres trouées se
De Mai-Munene on vient de décrire deux rencontraient dans des dépôts de gravier de
pierres trouées. la terrasse supérieure des vallées. On peut
On connaît une pierre trouée récoltée à toutefois se demander si cette observation
Tumbagadio, à proximité de Matadi; une ne vise pas plutôt des dépôts d'éluvions.
seconde vient d'être découverte à Sansikua Entre le fleuve Congo et les lacs Albert et
(Bas-Congo) Tanganyika, les pierres trouées se rencontrent
Tout récemment, le R. P. MORTIER,o.c., a à la surface du sol, sur les collines ou en-
découvert une pierre trouée à Molegbwe, fouies dans les alluvions et éluvions des vallées
dans l'Ubanghi. et aux bords des lacs (Costermansville).
64 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

Vers Mpala, les indigènes détiennent des Matériaux mis en œuvre. — Les pierres
pierres trouées. Ces pièces semblent provenir trouées congolaises ont été façonnées géné-
de la couche superficielle du sol d'où elles ralement en matériaux tendres; néanmoins,
sont dégagées, soit par le labour, soit par dans les collections on remarque, deci-delà,
les intempéries. une pierre tirée d'une roche extrêmement
Dans le massif des Kibara, les exploitations dure; on note l'emploi occasionnel de maté-
de la Sermikat ont livré de nombreuses pier- riaux très denses. Dans le Nord-Est du Congo
res trouées. Ces antiquités se rencontrent Belge, on observe l'emploi fréquent de dif-
dans les graviers remplissant les thalwegs férentes catégories de schistes tendres tels
des rivières; elles y gisent côte à côte avec que chlorito-schiste et talcschiste. D'autres
des pierres taillées du Smithfield de Mitwaba. roches furent cependant employées ; parmi
celles-ci on a reconnu l'hématite, l'amphi-
bolite et le gabro. Certaines pièces furent
taillées dans de la quartzite.
Aux bords des Grands Lacs, on constate
l'emploi de roches analogues. De Kabare, on
possède une pierre trouée en dolérite.
Dans le massif des Kibara on a reconnu
l'emploi de schiste et d'ardoise, de roches à
biotite, de la muscovite, du granit et de
l'arkose. Nombreuses sont ici les pierres
trouées en grès.
Les pièces provenant du Katanga méri-
dional furent façonnées en schistes divers,
magnétite-oligiste, calcaire gréseux, grès et
quartzite.
Dans l'Ouest du Katanga, à Tshungu-
Kapumba, on note, outre le schiste graphi-
teux, l'hématite et l'épidote amphibolite.
Au Katanga, il semble établi que les maté-
riaux employés se rencontrent sur place.
Pour les autres régions de la Colonie, on
Pierre trouée ellipsoïdale de Tumbagadio. ne saurait être aussi affirmatif, car on ignore
Diamètre: 116 mm.; épaisseur : 73 mm; encore les gîtes de beaucoup de roches dont
poids : 1,490 kg. la présence est décelée par l'étude minéralo-
gique des pierres trouées.
Dans le Sud du Katanga, les pierres trouées
se rencontrent sur les plateaux, parfois en- Typologie. — Les pierres trouées préhis-
fouies à peu de profondeur, ou à proximité toriques ont été rattachées à des industries de
de vestiges de la métallurgie du cuivre (pla- l'Age de la pierre taillée dans de rares cas.
teau de Likasi). Nombreuses sont les pierres Au Katanga, celles rencontrées au Mont
trouées dans les alluvions (Lido à Elisabeth- Kitala (Bukama), à Kamina et à Sofwe, se
ville). Les gîtes de cette catégorie renferment rapportent au Smithfield du Katanga; dans
parfois des objets de cuivre. Il y a lieu de l'Uele, les pierres plates récoltées à Lodjo sont
signaler également la découverte par M. CABU considérées comme appartenant au Pseudo-
de pierres trouées dans le remplissage de la Sangoan. Les pierres trouées provenant d'au-
grotte de Kiamakonde II. tres gîtes sont des tests archéologiques séparés
Dans l'Ouest du Katanga, les pierres de leur contexte. C'est la raison pour laquelle
trouées ont été trouvées dans les graviers l'étude des pierres trouées congolaises est
alluvionnaires extraits aux environs de dirigée en ordre principal sur leur typologie
Tshungu-Kapumba. On y a trouvé, dans les et sur les données d'ethnographie africaine
mêmes conditions de gisement, des menus susceptibles d'offrir une interprétation
objets de cuivre et des pierres sangoannes de logique.
type banal. Les pierres trouées congolaises sont de
Au Bas-Congo, la pierre trouée de Tumba- formes, dimensions et poids variés. La per-
gadio fut trouvée à fleur de terre, vers le foration traverse généralement la pierre sui-
fond d'une vallée. Elle provenait, sans doute, vant le sens de la moindre épaisseur; sa
de terres superficielles délavées par les pluies. forme est cylindrique ou affecte celle du verre
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE -.

l'un sablier; son diamètre varie dans des à 15 mm. Dans cette catégorie se place une
limites assez étroites; il reste toujours rela- pierre trouée en forme d'ellipsoïde fort
tivement petit, de sorte qu'il est évident aplati provenant de Kilo; elle pèse 681 gr.
qu'aucune pierre perforée n'a jamais pu ser- et est pourvue d'un canal cylindrique très
vir d'annulaire de bras ou de cheville. Sou- régulier de 28 mm. de diamètre. La surface
vent on remarque sur les parois des perfora- de l'objet porte un motif décoratif formé
tions cylindriques, des stries dirigées suivant d'entailles courtes, espacées, orientées suivant
ies génératrices. Les perforations en forme les méridiens et disposées en deux séries
le verre de sablier présentent souvent un séparées par une double file d'entailles ana-
poli sur le pourtour de la lumière. Les pier- logues, placées en parallèles. Les dimensions
res trouées ont d'ordinaire leur surface ou- des axes de cette pièce mesurant 55, 97 et
irrée, rude ou lisse. Deux échantillons sur un 102 mm. Le matériau employé est du chlorito-
total de 170 portent un motif décoratif. phyllite.
On peut grouper les pierres trouées congo- Les ellipsoïdales semi-lourdes semblent se
laises morphologiquement. rencontrer plutôt rarement dans la région
des Grands Lacs, dans les Kibara et au
Suivant leur forme, on distingue les ellip-
Katanga.
soïdales, celles en forme de fuseau, les annu-
laires, les parallélipipédiques et les plates. Les pierres ellipsoïdales légères sont rares
On note un assez grand nombre de pièces qui dans le bassin congolais. On en connaît quel-
ae présentent aucune forme géométrique ques-unes dans les Provinces de Stanleyville
et d'Elisabethville: Elles n'ont pas encore été
iéfinie; ce sont des morceaux de pierre per-
forés de part en part. rencontrées près des Grands Lacs ni aux
Kibara. Une pièce provenant de Pokwo, près
— Leur de Kilo, est ornée. Elle pèse 112 gr. Sa per-
LES PIERRESTROUÉESELLIPSOÏDALES.
foration, disposée suivant le petit axe, a la
poids est compris entre 5 kg. et 112 gr. Par- forme d'un cylindre aux lèvres évasées. Le
tant, il est possible d'établir une subdivision diamètre de la lumière mesure 12 mm. Le
sn pièces lourdes (5 à 1 kg.); pièces semi-
motif décoratif rappelle celui de la pierre
lourdes (moins de 1 kg. à 0,5 kg.) et légères
trouée ornée de Kilo. Cinq doubles entailles
moins de 0,5 kg.). orientées suivant les méridiens délimitent
Les ellipsoïdales lourdes se rencontrent cinq champs dont quatre sont garnis d'en-
ians la Province de Stanleyville, aux abords tailles superposées parallèles dirigées oblique-
ies Grands Lacs et au Katanga. La perfora- ment par rapport aux méridiens; le cin-
tion affecte la forme soit d'un cylindre, soit quième champ est pourvu de trois groupes
d'un verre de sablier. Le diamètre de la d'incisions orientées suivant des directions
lumière varie de 40 à 20 mm. La pierre
obliques entre elles. Les dimensions des axes
trouée ellipsoïdale la plus lourde pèse 4,644 kg. du sphéroïde atteignent 35,50 et 50 mm. La
et provient de Gumende (près de Moto). Une
pièce est tirée de chlorito-schiste.
pièce également fort lourde, elle pèse M. CABU a décrit une piécette non ornée,
3,864 kg., fut recueillie à Nwadingusha recueillie au Katanga, pesant 35 gr. Le canal,
(Katanga). orienté suivant la moindre dimension, a la
Deux exemplaires récoltés à l'Ouest des forme d'un verre de sablier. Le diamètre de
Grands Lacs, à Costermansville et à Yungwe, la lumière mesure 9 mm. L'objet fut façonné
se font remarquer par un détail particulier. en hématite. Cette pièce fut trouvée dans une
Elles présentent un élargissement partiel cachette réputée appartenir à M'Siri. Son
d'une des lèvres de la perforation qui fait association avec deux haches en hématite po-
penser à un logement préparé pour un coin. lies, des objets en cuivre, un crâne d'hippo-
La pierre trouée récoltée à Costermansville potame et une dent d'éléphant intéresse
pèse 1,591 kg.; le diamètre de la lumière l'Ethnographie.
mesure 30 mm. La pièce de Yungwe pèse
1,930 kg., et l'ouverture mesure en moyenne PIERRES TROUÉESEN FORMEDE FUSEAU.—
20 mm. de diamètre.
Cette classe semble localisée dans les gîtes
Les ellipsoïdales semi-lourdes se rencon- situés aux environs de Watsa, près de Moto.
trent surtout dans la Province de Stanley- Les quelques exemplaires connus pèsent près
ville. Les perforations sont soit cylindriques, de 3 kg. La perforation affecte la forme d'un
soit en forme de cônes à pointes convergentes ; double cône; le diamètre moyen de la lu-
le diamètre moyen de la lumière varie de 27 mière varie de 24 à 18 mm.

3
66 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

PIERRES TROUÉESANNULAIRES. — Ces pier- de 1,755 kg. à 144 gr. Une classification en
res se présentent parfois comme des ellipsoï- lourdes, semi-lourdes et légères est possible.
des dont on aurait enlevé, par le forage du Les pièces du premier sous-groupe se ren-
canal, des calottes polaires relativement gran- contrent surtout dans la Province de Stan-
des. D'autres fois elles affectent la forme de leyville. Le poids va de 1,757 kg. à 1,051 kg.
cylindres aux génératrices plus ou moins Le canal affecte la forme d'un cylindre ou
bombées. On ne connaît que des pièces pesant d'un double cône. Le diamètre moyen de la
moins de 1 kg. Il y en a des semi-lourdes lumière varie de 38 à 16 mm. De la région
(entre 1 kg. et 500 gr.) et des légères (moins des Grands Lacs on ne connaît qu'un exem-
de 500 gr.). Ces antiquités semblent se ren- plaire; il pèse 1,664 kg. et présente un canal
contrer le plus fréquemment dans la Pro- en forme de verre de sablier, mesurant à
vince de Stanleyville. Ici la pièce la plus l'étranglement un diamètre moyen de 30 mm.
grosse pèse 993 gr., la plus petite 112 gr. Le Aux Kibara, les pierres plates lourdes sont
type semi-lourd et le type léger ont été ré- rares. Un seul exemplaire a été recueilli; il
coltés en quantités égales. Dans cette région, pèse 1,443 kg. La perforation est en forme
on constate la prédominance nette de la for- de double cône et présente à l'étranglement
me cylindrique du canal. Le diamètre moyen un diamètre moyen de 17 mm. Au Katanga
de la lumière varie de 40 à 22 mm. On ne on a trouvé deux échantillons de ce type.
connaît guère ce type dans la région des Ils pèsent 1,463 et 1,045 kg. Le canal est en
Grands Lacs. forme d'un verre de sablier; à l'étrangle-
Quelques pierres trouées annulaires ont ment, les diamètres moyens respectifs mesu-
été récoltées dans les Kibara ; leur poids varie rent 28 et 42 mm.
de 655 à 175 gr. Ici la forme du canal est Les pierres plates semi-lourdes sont assez
cylindrique, le diamètre variant de 36 à répandues dans la Province de Stanleyville
12 mm. et aux Kibara. Elles se rencontrent aussi au
Au Katanga, le type léger est le plus sou- Katanga. Le canal est cylindrique ou affecte
la forme d'un double cône. Le diamètre
vent rencontré. On connaît toutefois une
pièce pesant 995 gr. Les perforations moyen de la lumière oscille entre 35 et 13 mm.
cylin- Les pierres plates légères se rencontrent
driques et en forme de verre de sablier se dans les Provinces de Stanleyville et d'Elisa-
rencontrent en même fréquence; leur diamè-
bethville et surtout aux Kibara. Cette région
tre varie de 30 à 22 mm.
a fourni des échantillons pesant de 472 à
— 144 gr. Les perforations sont cylindriques,
PIERRES TROUÉES PARALLÉLIPIPÉDIQUES.
Ce sont des objets aux formes trapues, arron- à bords évasés; leur diamètre est compris
entre 25 et 12 mm. Les séries des Provinces
dies légèrement aux abouts et qui ressem-
de Stanleyville et d'Elisabethville donnent
blent à des masses de marteaux de devant.
lieu aux mêmes constatations; les poids vont
Elles sont assez rares dans la Province de
de 474 à 122 gr. Le canal affecte la forme
Stanleyville et aux Kibara, et inconnues
d'un cylindre ou d'un double cône; le dia-
dans la région des Grands Lacs et au
mètre varie de 33 à 17 mm.
Katanga.
Dans la Province de Stanleyville, leur PIERRESTROUÉESAMORPHES. - Elles se ren-
poids varie de 3 kg. à 464 gr. Des Kibara on contrent dans la Province de Stanleyville,
connaît un spécimen pesant 410 gr. Le canal aux Kibara et au Katanga.
est soit cylindrique, soit en forme de double Dans chacune de ces régions, on récolta
cône. Le diamètre moyen de la lumière varie ne
quelques exemplaires qui manifestement
de 18 à 45 mm. sont que des morceaux de pierre, plus ou
moins gros, informes et perforés. On note à
PIERRESTROUÉESPLATES.— Ces objets pré- ce propos que la proportion des pièces bri-
sentent la forme d'un rectangle, trapèze ou sées est particulièrement forte aux Kibara.
d'une figure irrégulière dont les angles sont On rencontre également dans la Province
souvent arrondis et les surfaces parfois légè- de Stanleyville et aux Kibara des pierres
rement bombées. Ils sont abondamment ré- trouées réalisées au moyen de simples cailloux
pandus dans les gîtes des Provinces de Stan- roulés. Dans ces deux régions, elles sont peu
leyville et d'Elisabethville, ainsi qu'aux communes et leur poids varie de 1,268 à
Kibara. Cette dernière région a fourni le plus 288 gr. Des Kibara on connaît un caillou
grand nombre de spécimens. roulé présentant des cavités sur deux pôles
Le poids des pierres trouées plates varie opposés; ce spécimen pèse 228 gr.
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 67

Données d'Ethnographie. — L'Ethno- HOERNLÉ, comme suit : Le fil de section cir-


graphie congolaise et africaine connaît l'em- culaire, de diamètre approprié, est attaché à
ploi que les aborigènes font à notre époque un support par l'une de ses extrémités;
des pierres trouées. Certains cas ont été l'extrémité libre est passée au travers d'une
constatés au Congo Belge. Ailleurs, en Afri- pierre trouée et fixée à un second support. La
que, des faits analogues ont été rencontrés pierre ainsi suspendue est saisie de la main
et parfois observés dans le détail. Dans une et frottée énergiquement contre le fil. Celui-
zone voisine du bassin congolais, diverses ci s'allonge et s'aplatit sur un côté.
indications précieuses ont été recueillies qui Sans doute, voilà quel pourrait avoir été
rendent possible l'interprétation de certaines l'usage de bon nombre de pierres trouées con-
pierres trouées congolaises, qui ont un carac- golaises rencontrées au Sud du Katanga, aux
tère nettement préhistorique. Kibara et à Tshungu-Kapumba, ainsi que
Les cas d'emploi de pierres perforées, l'explication de leur présence fréquente au-
cités ci-après, sont localisés à l'Est du 24° près de vestiges de métallurgie du cuivre. De
Long. Est Gr., entre le 12° Lat. Nord et le nombreuses pierres trouées de formes géomé-
24° Lat. Sud. triquement définies ou informes, semi-lourdes
Cette vaste aire comprend tout l'Est du ou légères, peuvent s'interpréter de la sorte.
Congo Belge, une partie du Soudan anglo- Chez les Nuba, tribu soudanaise établie
égyptien, l'Abyssinie, le Kenya, le Territoire vers l'intersection du 30° Long. Est et du
du Tanganyika, les Rhodésies et le Nord du 12° Lat. Nord, on se sert encore actuellement
Transvaal. de cannes à pommeau de pierre.
Les pierres trouées, actuellement en usage Les pommeaux, plus ou moins sphériques,
dans ces pays, se classent, au point de vue de mesurent en moyenne 63 mm. de diamètre et
leur emploi, en deux catégories. pèsent environ 160 gr. Ils sont tildes d'une
La première comprend les pierres trouées roche vert sombre ou noire qui ressemble à la
employées dans la vie matérielle : outils, ar- serpentine. On apprécie fort les pièces tail-
mes, etc. lées dans une roche à incrustations de couleur
La seconde comprend les pierres trouées tranchante.
rituelles et magiques. Les cannes ont 1,20 m. de longueur. Les
jeunes gens aiment à les porter dans la
PIERRES TROUÉESEMPLOYÉESDANS LA VIE marche; parfois, dans la poursuite de petit
MATÉRIELLE.— Les pierres trouées furent gibier, ils s'en servent comme armes de jet.
employées jadis, semble-t-il, en tréfilerie au Le pays des Nuba est situé à 900 km. de
Sud de Kibali, à l'Ouest de l'Ambia (Pays distance du Nord-Est du Congo Belge, dont
des Mamvu). Un Dongo déclara, vers 1935, il est séparé par la région marécageuse du
au vu d'une pierre perforée qu'on lui mon- Bahr-el-Ghazal et les savannes du Lado. On
trait : « Voilà un objet dont on se sert pour sait d'ailleurs que le Nord de la Colonie
polir des vergettes de cuivre et de fer, lors belge est occupé principalement par des popu-
de la fabrication d'anneaux pour le cou, les lations soudanaises.
bras et chevilles ». La pierre décorée trouvée à Kilo et décrite
Au Sud du Katanga, chez le chef N'Guba, plus haut, à perforation cylindrique de
en 1907, on employait en tréfilerie de cuivre 28 mm. de diamètre, semble pouvoir s'inter-
des pierres trouées. préter comme pommeau de canne. Cette
Les Balemba ou Malepa, Bantu établis au explication peut s'étendre aux pierres perfo-
Nord du Transvaal, emploient actuellement rées ellipsoïdales, de forme régulière, à sur-
des pierres trouées pour préparer le fil de face lisse, des types semi-lourd ou léger, mu-
cuivre, préalablement à la fabrication de nies d'un canal cylindrique, qui se rencon-
perles de ce métal. trent dans la concession de Kilo-Moto.
Les perles de cuivre appartiennent à un Certains Gallas de l'Abyssinie défoncent le
type répandu dans l'aire de répartition des sol de leurs champs au moyen d'un instru-
mines de cuivre préeuropéennes et se ren- ment appelé « dangora ». C'est un épieu de
contrent au Katanga. (Voir carte, page 50.) 1,50 m. de longueur et de 0,03 à 0,04 m. de
Elles sont formées de bouts de fil, de section diamètre. La partie qui s'enfonce en terre
semi-circulaire, enroulés en cylindres. est munie d'une pointe de fer; l'autre bout
Pour leur fabrication, les Balemba em- porte une pierre trouée d'un diamètre moyen
ploient du fil de section circulaire. La trans- de 0,14 m. et d'une épaisseur de 0,08 m., qui
formation de la section est faite, d'après pèse en moyenne 3,125 kg.
68 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

Ailleurs, en Abyssinie, on se sert de pierres pierres perforées fort lourdes pesant de 4 à


trouées pour alourdir les pilons employés pour 3 kg.; elles sont fusiformes. Ces objets peu-
l'écrasement des feuilles de tabac. vent s'interpréter comme les pierres rituelles
Les Gallas sont établis à une distance de employées jadis dans les rites sanglants de
850 km. du coin Nord-Est du bassin du fertilité des Bari de N'Denis.
Congo. Une contrée montagneuse sépare les Au Sud de l'Equateur, il y a, vers l'Est,
deux régions envisagées. une vaste aire dans laquelle les pierres trouées
Parmi les pierres trouées congolaises de sont considérées par les indigènes comme des
forme ellipsoïdale ou annulaire trouvées dans pierres magiques. Cette zone s'étend de Kin-
la Province de Stanleyville, certaines ont un ga vers la partie méridionale du Tanganyika ;
poids compris entre 2,300 et 4,725 kg.; elles elle couvre tout le centre du territoire du
présentent un canal cylindrique de 32 à Tanganyika et atteint Chitambo, à la fron-
18 mm. de diamètre. tière de l'avancée méridionale du Katanga
Considérer ces pierres comme ayant servi (près de Nsalu).
à lester des épieux aratoires semblables aux En effet, le R. P. VAN Looy a vu une
« dangora » d'Abyssinie semble une hypo- pierre annulaire chez un féticheur à Kinga
thèse fort admissible. (Baluba).
La même interprétation peut, par exten- Les pierres de l'espèce sont connues à
sion, s'appliquer aux pierres du même type Mpala comme des objets magiques, auxquels
trouvées dans la région des Grands Lacs et les Wafipa sacrifient pour obtenir une pêche
dans le Sud du Katanga. heureuse. Près de Kawende et de Karema,
les pierres trouées sont vénérées et employées
PIERRES TROUÉESRITUELLESET MAGIQUES. — en magie (Wafipa).
Vers 1935, on apprit que les Bari de N'Denis Chez les Wagogo et les Wanyaturu (Bantu
(groupe des Kakwa, Nilotiques établis dans liamitisés), on rencontre les mêmes croyances;
le territoire de Faradje) se servaient, lors de plus, chez ces tribus, le pouvoir politique
de l'arrivée des Européens, de pierres se justifie par la possession de pierres
trouées comme pierres rituelles. Lors du trouées.
mariage de jeunes gens de familles notables, En Rhodésie du Nord, on attache une vertu
un esclave et une chèvre étaient attachés par protectrice aux pierres trouées; c'est le cas
le cou au moyen d'une corde passée au tra- dans le district d'Abercorn et à Chitambo.
vers d'une pierre perforée. Les deux victimes Ici il s'agit de populations de Bantu.
étaient égorgées et leur sang se mêlait en On pourra remarquer que dans certaines
s'écoulant par le canal de la pierre. Il s'agit de ces régions, il s'agit de pierres qui sont
ici d'un rite de fertilité. certainement préhistoriques (bords du Tan-
SELIGMANNa signalé l'usage de pierres ganyika, districts de Singida et de Dodoma,
trouées comme « pierres à pluie » chez les au territoire du Tanganyika).
Bari établis dans la région de Mongalla et De toute évidence, il s'agit ici d'objets
de Redjaf. anciens, dont le souvenir du premier usage
En 1920, le R. P. STAM avait fait connaître s'est perdu, et qui, chez les Bantu, ont pris la
l'usage de pierres trouées chez les Kavirondo signification de supports de puissances s'in-
du district de Mumia (tribu de Bantu fixée téressant à la vie des hommes.
entre le lac Victoria et le Mont Elgon). Sur Il est à prévoir que les recherches ulté-
ces pierres, mesurant 0,150X0,130X0,100 m., rieures mèneront à la découverte de pierres
le père de famille égorgeait des poules, en trouées utilisées comme objets de magie dans
sacrifice, en faisant couler le sang par la de nombreux endroits des Provinces d'Elisa-
perforation. Ces pierres étaient extrêmement bethville et de Costermansville.
communes, car chaque habitation avait la
sienne. Toutefois, on ne sait s'il s'agit de Technique. — Le procédé employé actuel-
pierres préhistoriques ou de pierres façon- lement par les Nuba pour façonner les pom-
nées au fur et à mesure des besoins. meaux de pierre de leurs cannes, est sans
Comme la distance qui sépare le Mont doute celui qui fut appliqué par les popula-
Elgon de la région de Faradje ne dépasse pas tions congolaises proto- et préhistoriques pour
600 km., il semble indiqué de rapprocher les la confection des pierres dont elles se ser-
coutumes des Kavirondo des traditions des vaient. Ce procédé, extrêmement simple, fut
Bari. observé par BEER et décrit par lui en 1935,
Or, aux environs de Moto, on rencontre des comme suit :
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 69

L'artisan, jeune homme ou femme, prend du Katanga, les deux antiquités appartien-
une pierre cubique mesurant environ 0,08 m. nent à une même culture préhistorique.
de côté. Il la transforme en sphère en la Celle-ci, à cachet néolithique, se désigne
frappant au moyen d'un gros silex. Après comme la Culture du Zambèze-Katanga, et
quoi la surface de la boule est égalisée par fut déjà présentée à propos des lames de
frottement sur une dalle. Alors l'ouvrier pas- haches polies.
se à l'exécution de la perforation. Il saisit la Quant aux pierres perforées - générale-
sphère d'une main et la frappe constamment, ment ellipsoïdales et lourdes — rencontrées
en un même point, contre une pierre pointue près de Moba, elles sont protohistoriques.
fixée en terre. A intervalles, il cure la cavité On peut supposer, à leur sujet, qu'elles ap-
naissante. Lorsque le renfoncement a atteint à la famille d'antiquités de l'es-
partiennent
environ 0,025 m. de profondeur, il dresse la
pèce rencontrée dans le Territoire du Tan-
sphère de manière à présenter la cavité vers ganyika, qui sont les vestiges d'une culture
le haut. Dans le fond de la cavité se place une qui n'a pas encore reçu de
protohistorique
petite pierre qu'il frappe pour élargir. En- nom particulier.
suite l'artisan recommence à frapper la
L'étude du gîte de Lodjo a établi que dans
sphère contre la pierre pointue. Le travail le Nord-Est du bassin du Congo, les pierres
continue de la sorte jusqu'à percer la moitié
trouées sont associées aux pierres taillées et
ie la boule. A ce moment l'ouvrier entrt)
au pôle opposé de la polies du Pseudo-Sangoan local.
prend la perforation
boule, il élargit la lumière jusqu'au diamètre
voulu. 4. GRAVURES RUPESTRES ET ANTIQUITES
PREHISTORIQUES DIVERSES.
Affinités archéologiques des pierres Les gravures rupestres ne sont point rares
trouées congolaises. — Les préhistoriens ont dans le Nord-Est du bassin du Congo. Elles
pu, au Katanga, rattacher les pierres trouées, ont été signalées au Mont Gundu, aux sour-
rencontrées dans certains gîtes, au Smithfield ces de la Gwana et de l'Asa, aux environs
de Mitwaba. Dans le Nord-Est du bassin du de Bondo, près de Semio, vers Bili, dans la
Congo, le seul gîte de Lodjo a fourni des don- région de Doruma et enfin dans le pays
nées permettant de rapporter certaines pier-
d'Amadi-Poko-Rungu.
res trouées à une culture Pseudo-Sangoanne.
Les dessins exécutés par traits incisés re-
Les pierres trouées ellipsoïdales du type
présentent des empreintes de pieds d'hommes
lourd, rencontrées à l'Ouest du lac Tanganyi- et d'animaux, des haches, des sagaies et des
ka, vers Moba, peuvent, pour certaines rai- couteaux de jet. On signale, dans les mêmes
sons, se rattacher aux Bantu d'avant
gîtes, des cupules. Ces gravures sont ratta-
l'histoire.
chées, sous réserves, à l'Uelien; certaines,
Enfin, au Katanga, certaines pierres toutefois, doivent remonter à l'Age du fer
trouées, sans forme géométrique définie, sont régional. Des empreintes analogues se retrou-
les vestiges d'un travail de tréfilerie de vent au Katanga, où on les a trouvées à Wa
cuivre. Pelembe dans les Marungu, à Dilolo, à Moba,
L'aire de répartition des pierres trouées, à Pweto et à Lukonzolwa. Ces gravures ne
au Nord-Est du Congo Belge, .couvre une sont pas fort anciennes.
partie de l'aire de répartition des lames de Semblables empreintes ont été observées
haches polies. dans le bassin du Kasai, près de Luluabourg,
Parfois les deux sortes d'antiquités ont été sur la Miao, près de Mérode Saint-Sauveur,
recueillies dans les alluvions d'une même ri- à Bena-N'sona. On en connaît de Kingunda
vière (Arabi, Ao). près de Kasongo-Lunda.
Au Katanga, l'aire de répartition des pier- Un groupe bien plus ancien de gravures
res trouées est énorme par rapport à l'aire rupestres, appelé le « groupe ancien », fut
de répartition reconnue des lames de haches repéré au Katanga, dans l'aire définie par
polies. les méridiens de 240 et 260 Est de Gr. et les
Si de nombreuses pierres perforées de cette parallèles de 80 et 10° Sud. Ces gravures
région sont protohistoriques ou peu anciennes, occupent tantôt les parois de grottes (Kian-
d'autres sont préhistoriques. tapo, Kiamakonde), tantôt la paroi d'une
M. CABUa trouvé dans la grotte de Kiama- falaise (colline de Kasaolwa, site de Lwinyin-
konde II une pierre trouée et une lame de ga), parfois même la face d'un rocher dans le
hache polie. Il semble donc établi qu'au Sud lit d'un ruisseau (Mont Bunda). Ces gravures
70 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

anciennes sont exécutées par traits incisés, de pierre sphérique, non percée, est main-
parfois par des cupules exécutées au drill. tenue sur le bout de la canne au moyen d'une
Comme sujets représentés, on note des hom- enveloppe de cuir.
mes isolés, des groupes familiaux; le style est
géométrique. M. MORTELMANSincline à rat- B. Interprétation du matériel archéolo-
tacher le groupe ancien des gravures sur
roche au Mésolithique macrolithique régional gique.
(le Smithfield de Mitwaba). 1. Considérations préliminaires. — Les
pierres taillées et les lames de haches polies
ont été rattachées à plusieurs industries pré-
historiques ; il en a été de même, dans de rares
cas, pour les pierres trouées. Ces industries
représentent pour le préhistorien les vestiges
de cultures qui ont fleuri successivement
dans la cuvette africaine centrale. Le préhisto-
rien-archéologue s'efforce de reconstituer les
traits essentiels de ces civilisations; il se féli-
cite de rencontrer chez le préhistorien-géolo-
gue des hypothèses de travail bien étayées
relatives au climat et à la géographie physi-
que des biotopes dans lesquels les groupes
humains ont vécu avant l'histoire. Ces études
sont du domaine de la Paléoethnologie. Quand
on fait de la Paléoethnologie, il n'est pas
superflu de se rappeler que les pièces pré-
historiques qui servent de point de départ
aux considérations et qui consistent princi-
palement, pour le Congo, en pierres taillées
et polies, sont essentiellement les traces lais-
sées par une activité humaine; il s'agit d'une
activité conçue par l'entendement, dirigée
par la volonté, aidée par la mémoire et l'ima-
gination et, parfois, guidée par le sentiment
du beau.
En outre, il est indispensable de se péné-
trer du fait que si l'homme est sociable de par
Gravure rupestre de Bena N'Sona. sa nature, les collectivités humaines, en cer-
taines circonstances, se font la guerre. Les
La présence de céramique dans le Pseudo- éléments matériels considérés comme armes
Sangoan de tradition tshitolienne, fut signalée ont donc pu jouer un rôle, soit dans l'écono-
à différentes reprises. Les fouilles entreprises mie d'une tribu paisible, soit dans l'organisa-
à Thysville et à Kabala, en 1938 et 1939, tion d'un groupement de guerriers.
amenèrent la découverte de tessons dont les On n'a guère de données concernant l'épo-
caractères sont particuliers à chaque gîte. que à laquelle l'Age de la pierre prit fin
Des boules de pierre sont connues au Nord- au Congo ; la manière dont s'y opéra l'in-
Est de la cuvette congolaise. Elles se rencon- troduction de la réduction du minerai de fer
trent souvent dans les mêmes circonstances et le métier de forger la fonte reste également
que les pierres trouées. Elles ont la dimension inconnue. Cet événement culturel important
d'une orange; leur poids oscille aux environs s'est produit au cours de l'Holocène; il est
de 600 gr. A Lodjo, on a observé des boules probable que cette métallurgie, somme toute
de quartz parmi un inventaire Pseudo- très élémentaire, vint d'une des deux contrées
Sangoan. que nous appelons de nos jours Soudan
de l'Uele, du Soudan et du et Rhodésie du Sud.
L'Ethnographie
Kenya connaît les sphères de pierre. Elles Il semble indiqué de placer ici, avec cer-
sont employées comme molettes à écraser des taines réserves toutefois, un commentaire
grains ou comme pommeaux de boulaie. relatif aux pierres trouées ellipsoïdales, du
Dans la boulaie du Mont Kenya, la pomme type lourd (5 à 1 kg.), dont la perforation
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 71

présente un diamètre de 40 à 20 mm., ren- ce de la Culture Néolithique de l'Afrique


contrées à l'Ouest du lac Tanganyika, près Occidentale s'est fait sentir aux abords de la
de Moba. Là, ces pièces gisent à peu de pro- cuvette congolaise, sur le milieu culturel at-
fondeur dans le sol. Elles sont analogues aux tardé dans un Paléolithique tardif.
Comme suite au desséchement du Nord de
l'Afrique qui amena la formation du Sahara
actuel, les populations néolithiques qui habi-
taient cette partie de l'Afrique, s'échappè-
rent de tous côtés ; d'aucunes s'en furent vers
les côtes de l'Océan Atlantique et les remon-
tèrent vers le Sud ; d'autres prirent le chemin
du Tchad et, par le bassin du Chari, se diri-
gèrent vers les Ueles. Ce changement de cli-
mat se manifesta vers le cinquième millénaire
avant l'ère chrétienne. Dès lors, on peut ex-
pliquer les enclaves néolithiques qui s'obser-
vent sur le pourtour occidental et septen-
trional du Congo. (Voir carte p. 59.) Au
Bas-Congo, l'aire de répartition des lames de
haches léopoldiennes permet de conjecturer
que l'influence de la Culture Néolithique de
l'Afrique Occidentale n'y fut guère profonde.
Quoiqu'il en soit, la présence de ces objets,
Tshitolien à tradition sangoanne : dans certains gîtes du Tshitolien évolué du
Céramique de la terrasse de 15 m. de la
plaine de Lemba (Léopoldville Est).
Fouilles du R. Fr. Scheutiste H. VANMOORSEL.

pierres trouées récoltées sur la rive opposée


du lac Tanganyika, près de Kawende et
Karema. Dans cette région, on connaît l'exis-
tence de terrasses de culture en montagne.
M. VANRIET LOWE estime qu'en Afrique du
Sud la pierre ellipsoïdale lourde, à per-
foration relativement large et cylindrique et
la terrasse de culture en montagne sont les
caractéristiques d'une culture de Bantu culti-
vateurs venus du Nord. Sans doute le dis-
tingué préhistorien sud-africain considère les
pierres trouées envisagées comme des contre-
poids d'instruments aratoires semblables aux
« dangora » des Gallas de l'Abyssinie
moderne.
Voyons ce que l'examen des industries pré-
historiques congolaises permet de déduire
relativement aux cultures des groupements
humains qui ont habité le bassin du Congo
actuel.

2. Cultures holocènes. — A la fin de


l'Age de la pierre, le Bas-Congo et le Kasai
étaient occupés par des populations vivant, Tshitolien à tradition sangoanne :
pour ce qui concerne leur équipement maté- Céramique du plateau de Thysville.
riel, dans le Paléolithique supérieur. Leur
outillage était, en effet, celui du Tshitolien Congo occidental, constitue, pour le préhis-
avec forte tradition sangoanne. Ils connais-
torien, un paramètre chronologique précieux
saient la céramique qui dénote un style qui situe cette culture après le cinquième
régional. Il n'y a pas de doute que l'influen- millénaire avant notre ère.
72 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

Dans le Kasai oriental, le Tshitolien à ture de Mitwaba; LEBZELTERl'appela la Cul-


céramique prit fin au cours de l'Holocène, ture du Ruanda.
m,ais on ne peut lui assigner de date absolue. Telle est, à l'Holocène, l'esquisse de la
Dans l'Ubanghi, la présence de l'Ubanghien carte paléoethnologique du Bassin du Congo.
s'explique comme pour le cas des lames léo-
poldiennes au Bas-Congo. On n'y connaît pas, 3. Cultures pléistocènes. — Au cours du
pour l'heure, de traces de cultures à tradi- Pléistocène Supérieur ou Gamblien, l'occu-
tions paléolithiques. pation du bassin congolais fut faite par deux
Dans l'Uelè, l'influence du Néolithique groupes culturels différents, à juger d'après
soudanais semble avoir été importante. Ici les vestiges matériels qu'ils ont laissés.
les lames de haches de pierre polie sont si Le premier groupe constitue une culture
à bifaces répandue au Bas-Congo, au Kwango
et au Kasai ; c'est la culture du Lupembien
(sensu largo). Le second est essentiellement
une culture à éclats.
Le Lupembien, en tant que culture, est issu
de la culture sangoanne congolaise; il est
extrêmement dynamique, muni d'une grande
faculté d'adaptation; dans ses différents sta-
des, il manifeste une évolution bien remar-
quable.
Au stade le plus ancien, dit le Djokocien,
on note l'usage prédominant d'armes ma-
nuelles, représentées par de longs poignards
de pierre, extrêmement élancés.
Tschitolien : Céramique des plateaux Au stade suivant, appelé Lupembien, sensu
à l'Est du confluent de la stricto, ce sont les pointes de javelots qui
Bushimaie (Kabala) et du Sankuru. donnent un cachet spécial à cette culture; les
armes de jet ont remplacé les armes ma-
nombreuses qu'elles donnent à l'Age de la nuelles.
pierre régional un caractère néolithique Au stade ultime, le Tshitolien, on note une
prononcé. extraordinaire variété de pointes de flèches;
Néanmoins, il résulte d'études serrées de l'arc s'est substitué aux javelots.
petites régions (environs d'Amadi) ou de
gîtes (Lodjo) que dans le Nord-Est du Congo
aussi, il y a eu un vieux fond paléolithique
post-pléistocène à forte tradition lupembien-
ne et sangoanne. Il faut donc admettre qu'au
Nord-Est du Congo, il y eut interpénétration
d'une culture paléolithique tardive locale et
d'une culture néolithique venue du Nord.
Le tableau de l'Age de la pierre, à l'Holo-
cène, est différent au Katanga. Dans les
zones ouvertes, sur les hauts plateaux cou-
verts de steppes et de savanes boisées, comme
celui de Mitwaba, vivaient des populations
à économie de cueillette; elles se servaient
de pierres trouées et de pierres mal taillées Uelien : Maillets à battre l'écorce, de Zemio.
dans du quartz; leur culture, le Smithfield (Récoltes de MATHELIN DE PAPIGNY.)
de Mitwaba, peut se comparer à celle des
Bushmen de l'Afrique du Sud. Dans les Cette évolution culturelle s'opéra dans un
grandes vallées, telles celles de la Lufira et de milieu dont les caractères ne cessèrent point
la Luapula, on constate la présence d'une de changer.
culture néolithique, extension septentrionale Le Djokocien évolua dans un climat hu-
de l'aire de la Culture de Zambèze-Katanga mide; les grandes vallées du paysage furent
qui occupa la Rhodésie du Nord. approfondies; le Lupembien sensu stricto
Tout autour du lac Kivu, on peut déceler fleurit lorsque les ruisseaux, affluents de
l'existence d'une culture analogue à la cul- grosses rivières, furent creusés; enfin le
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 73

Crâne néolithique de Fitri.


(D'après H. GADENet R. VERNEAU.)

Tshitolien vécut dans un pays bien plus sec, Le Sangoan se localise dans le Kamasien
voire même aride. supérieur; son origine se place à la fin de
Le Djokocien a laissé ses traces au Bas- la période humide qui marque le Kamasien
inférieur.
Congo, au Kwango, au Kasai, dans le Manie- Cette culture est considérée comme le dé-
ma, à Lutunguru, dans l'Urundi, à Mugera.
veloppement de la culture acheuléenne; elle
Le Lupembien, sensu stricto, se rencontre
laissa de nombreuses traces dans la partie
au Bas-Congo, au Kwango et au Kasai. occidentale de l'Afrique Centrale, s'étendant
Le Tshitolien a laissé ses traces au Bas- du Lac Victoria à l'Océan Atlantique et du
Congo et dans le Kasai. Zambèze à l'Equateur. Elle semble avoir été
Au Pléistocène Supérieur, le Katanga fut le propre de populations stabilisées, contras-
occupé par des cultures caractérisées par tant par là fortement avec les cultures du
l'utilisation d'éclats; elles montrent, de-ci Pléistocène Moyen Supérieur de l'Est du
de-là, quelques traces de contact avec la cul- Graben et du bassin septentrional du Zambè-
ture lupembienne. Ces cultures n'ont guère ze qui sont de caractère Fauresmith.
été étudiées. Elles aussi ont connu, du moins La culture sangoanne fleurit dans les val-
dans leur outillage, une évolution. Les mar- lées des grands cours d'eau, qui ont déjà le
ques,de cette évolution culturelle sont, dans cours que nous nommons Kasai, Tshikapa,
les industries, la diminution de la taille et Lulua, Kwilu (Bas-Congo). Les populations
la variation du débitage moustéroïde. sangoannes les recherchèrent en vue du bois
Le Pléistocène Moyen ou Kamasien est une et de l'eau et des énormes dépôts de graviers
période marquée dans le bassin du Congo où elles établirent leurs carrières primitives.
par des événements importants pour l'his- Lorsque le climat devint aride, les Sangoans
toire de l'homme. C'est la période durant traversèrent une période pénible. Leurs car-
laquelle fleurirent l'Acheuléen et le Sangoan, rières furent enterrées par le vent chargé de
ainsi que des cultures identifiables par les poussières qui couvrent toute la contrée d'un
industries à éclats à caractères clactonien, manteau sablo-argileux. Néanmoins, la culture
tayacien et levalloisien primitif qu'elles ont Sangoanne ne périt point. Lorsque la Nature
laissées. Cet épisode de l'histoire humaine devint plus clémente, le Sangoan fleurit à
centre-africaine se déroula dans un âge géo- nouveau et évolua en mieux, de manière à
logique, qui débuta par une période de gran- fournir la semence à une nouvelle plante
des pluies à laquelle succéda un âge d'aridité vivace : la culture Lupembienne.
qui prit fin par un climat plus humide. Au cours de la première partie du Kama-
Une activité tectonique se manifesta au sien, la culture acheuléenne s'épanouit en de
cours de cette seconde division du Kamasien. nombreuses régions du bassin du Congo et
A ce moment, le pays était déjà sillonné par dans le bassin de la Kagera.
les grands cours d'eau que nous connaissons; On a reconnu les coups-de-poings caracté-
à la suite des mouvements du sol, il s'y pro- ristiques de l'Acheuléen du Congo dans les
duisit quelques modifications. terrasses de 15 m. du Congo à Léopoldville,

3*
74 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

dans le bassin du Kasai; au Katanga, il y a géologique dont l'histoire peut se résumer


lieu de citer les gîtes de Muiïka sur la Luvua, comme suit, en la reprenant depuis le début
du Nord de Kamina sur la haute Kilubi, du Pléistocène du centre africain.
des Monts Kundelungu et de Kasenga sur le Lorsque le Pliocène prit fin, le pays pré-
Luapula. sentait une surface fortement plissée ; du Sud
Dans l'Est, à proximité du lac Edouard, au Nord s'étendait un sillon profond et large.
M. LEPERSONNEa découvert un niveau archéo- Avec le Kagérien aux pluies abondantes com-
logique vieil-acheuléen, qui est intercalé dans mença un cycle d'érosion important, qui don-
l'étage supérieur des couches du Kaiso. na naissance à un vaste réseau de fleuves et
La culture acheuléenne du Congo est de rivières, dont les tracés se sont, en bien
actuellement fort peu connue; on sait qu'elle des endroits, maintenus jusque dans l'Holo-
traversa une longue période et évolua quelque cène.
peu. Sa typologie offre une forte similitude Dans les alluvions qui remontent à cette
avec la typologie du Stellenbosch de l'Afri- époque, on rencontre les vestiges des pebble-
que du Sud. La culture acheuléenne est con- cultures. Si le Kagérien connut certaines
sidérée comme la racine du Sangoan dans la fluctuations d'humidité et quelques retours
partie occidentale de l'Afrique Centrale et vers l'aridité, les pebble-cultures semblent
également comme l'origine du Faurosmith n'avoir connu qu'une seule courbe : la cour-
dans la partie orientale de cette région. be ascendante allant du moins-bien au mieux.
La culture acheuléenne semble être le déve- C'est ce que fait déceler l'étude des instru-
loppement de l'Abbevillien localisé à la fin ments sur galets taillés qui caractérisent le
du Pléistocène Inférieur. Kafuen et le Kafilien.
Au Katanga fleurirent cependant, d'après Cependant, au cours du pluvial Kagérien
l'abbé BREUIL et ses disciples, des cultures à fleurit également une culture particulière :
éclats dont les restes matériels sont les indus- le Pré-clactonien. Elle a laissé un outillage
tries clactoniennes et tayaciennes. Si ces in- extrêmement rudimentaire, foncièrement dif-
dustries dites « à éclats » sont des entités férent de celui des pebble-cultures. Le Pré-
archéologiques peu définies, les cultures qui clactonien est une culture à industrie sur
leur correspondent le sont encore beaucoup éclats; Kafuen et Kafilien sont des cultures
moins. Ces cultures auraient évolué pour don- à industries à cailloux taillés.
ner naissance au Levalloisien. Mais au pluvial Kagérien succéda une lon-
Le Pléistocène Inférieur ou Kagérien pré- gue période d'aridité. Ce changement de cli-
mat fut accompagné d'une activité tectonique ;
sente, d'après certains géologues et préhis-
toriens, les vestiges d'industries primitives les pentes de régions entières sont changées
auxquelles correspondent des cultures qui, et, lorsque les pluies tombent au cours de
d'une part furent le point de départ de petites variations vers un nouveau climat hu-
l'Acheuléen du Congo et, d'autre part, la mide, les eaux se dirigent de manière à créer
racine des industries sur éclats Kamasiennes un autre réseau hydrographique. En certains
du Katanga. endroits, les rivières suivent les vallées an-
On connaît bien mieux l'histoire du milieu ciennes; ailleurs elles cherchent leurs propres
voies.
géologique et les caractères de la faune, qui A ce moment, les hommes créèrent, d'une
constituèrent le cadre dans lequel les cultures
du Kagérien évoluèrent, que les cultures elles- part, la culture abbevillienne : on se plaît à
admettre qu'elle sortit du Kafilien et fut
mêmes, en tant qu'entités paléoethnologiques. mère de l'Acheuléen; d'autre part, à côté
On ne peut pas juger du caractère de ces de l'Abbevillien fleurit une culture jaillie de
cultures par l'étude des vestiges que certains la vieille culture à éclats pré-clactonienne :
géologues et préhistoriens considèrent com- on l'appelle Clactonien.
me les produits d'une activité humaine. La Géologie nous apprend encore quel
L'abbé BREUIL, d'ailleurs, a fait observer que monde animal bizarre vivait à côté des hom-
les galets taillés du Kafuen et du Kafilien mes du Kafuen, du Kafilien et du Pré-clac-
ont sans doute servi à tailler le bois, à l'effet
tonien; c'étaient des Mastodontes, Dinothe-
d'y façonner l'équipement matériel complé- rium, Equidés tridactyles, Eléphants primi-
mentaire indispensable. tifs et Girafidés.
Quelqu'ait été le niveau de la vie maté- Cette faune, survivance du Mio-Pliocène,
rielle et intellectuelle de ces hommes du Ka- disparut au cours de la grande sécheresse de
gérien, ils ont traversé une longue période l'interpluvial subséquent. Les hommes de
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 75

l'Abbevillien et du Clactonien ne virent plus contrent également. Dans un certain nombre


guère de représentants de ce monde animal de gîtes de pierres taillées, il fut récolté des
antique; la faune qu'ils connurent ressem- lames de haches de pierre polies, de sorte que
blait en majeure partie à celle du Pléistocène l'on peut admettre l'existence au Moyen-
Moyen, Supérieur et de l'Holocène. Congo Français d'un Pseudo-Sangoan à
Les pebble-cultures ont été reconnues au 1 'Holocène.
Bas-Congo (vallée du Kwilu); au Katanga Dans l'Oubanghi-Chari, les complexes de
[km. 81 de la route d'Elisabethville à Kasenga, pierres taillées, lames de haches de pierre
polies et pierres trouées récoltés par des géo-
logues belges, sur le plateau de Mouka, of-
frent une ressemblance extraordinaire avec
l'industrie hybride de Lodjo (Uele Belge).
Au plateau de Mouka fleurit donc également
un Pseudo-Sangoan. BREUIL pense qu'en cette
région il y eut un Paléolithique d'âge
pléistocène.
Plus au Nord, un peu à l'Est du lac Tchad,
on découvrit, à Fitri, des tombes néolithiques
avec squelette et mobilier funéraire. Il s'agit
là de sépultures rattachées à une culture de
Noirs, dont les caractères physiques montrent
des analogies avec les Soudanais-Sud-Orien-
taux.

2. L'Angola.

E. DARTEVELLEa décrit des outils paléo-


lithiques de type Sangoan banal, découverts
à Bocco-Zao.
Crâne de l'Homme de Broken-Hill. Les provinces de l'Angola limitrophes de la
(D'après H. WEINERT., frontière méridionale du Congo Belge sont
extrêmement intéressantes. Le Pseudo-San-
dans le bassin de la haute Kafila, dans le goan a été signalé de Tomboco (40 km. vers
bassin de la Mulundwa; dans le Katanga l'Est de Noqui). En face de Kasongo-Lunda,
occidental (au bac Lubudi), dans le Katanga sur la rive gauche du Kwango, les vestiges
oriental à Kamina et au plateau de Biano- du Lupembien inférieur ou Djokocien sont
Tengo-Mutumba] Dans l'Est du Congo, abondants. Un peu vers le Sud, c'est le pla-
dans la région du Lac Albert, de la Semliki teau de Nzongolo qui a fourni des pierres
et du Lac Edouard, on a reconnu la faune paléolithiques de type sangoan.
du Kagérien, mais, l'outillage humain n'y a Les récentes études relatives à la dispersion
pas encore été récolté. Le Pré-clactonien et des lames de haches de type léopoldien ont
le Clactonien sont localisés au Katanga. donné une certaine signification à la décou-
Tel est le tableau paléoethnologique, peu verte, déjà ancienne, de lames de pierre polies
distinct, que l'on peut tracer du bassin du récoltées dans la vallée de la Cuanza, au sujet
Congo, au Pléistocène Inférieur. desquelles les archéologues portugais croyaient
devoir se montrer réservés. Cependant, c'est
la province de Lunda qui est de loin la plus
V. LA PREHISTOIRE CONGOLAISE ET
intéressante du point de vue de la Préhistoire
LA PREHISTOIRE DES CONTREES de l'Angola et du Congo Belge. JANMART,
VOISINES.
ingénieur-géologue belge, au service de la
1. L'Afrique Equatoriale Française. Diamang, s'attacha à l'étude de la Préhistoire
de la Lunda. Il y signale la présence d'un
Le Paléolithique du Moyen-Congo Fran- Pseudo-Sangoan holocène et des traces de cul-
çais présente de fortes affinités avec celui du tures néolithiques. Pour le surplus, il a
Bas-Congo Belge. Un grand nombre de gîtes retrouvé toutes les industries connues du
ont fourni des pierres taillées de type san- bassin du Kasai et y a découvert les outils
goan banal ; les pièces lupembiennes s'y ren- d'une pebble-culture.
76 LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE

3. Rhodésie du Nord. y observe le style naturaliste et le style géo-


La Préhistoire y fut l'objet d'études fer- métrique. Les œuvres fortement stylisées sont
attribuées aux cultures Wilton.
tiles. Dès 1939, DESMONDCLARK put présen-
ter un tableau corrélatif donnant la subdivi- Au Pléistocène Moyen, l'Abbevillien,
sion de la Géologie du Quaternaire et le l'Acheuléen, le Sangoan, le Stillbay Magosien
se succédèrent. En Rhodésie du Nord,
l'Acheuléen semble donc avoir évolué comme
dans l'Est Africain.
Au Pléistocène Inférieur, on signale le Pré-
Abbevillien qui correspond au Kafuen et au
Kafilien du Katanga.

4. Le Territoire du Tanganyika et le Kenya.


La Préhistoire de ces deux contrées est
remarquable.
LEAKEYa étudié un matériel archéologique
important en corrélation avec des dépôts géo-
logiques quaternaires. En fait, les hypothèses

Peinture rupestre d'Elmasa (Tanganyika).


(D'après KOHL-LARSEN.)

relevé des industries préhistoriques propres


aux diverses périodes.
Il y a lieu de signaler, dans l'Holocène, la
présence de très nombreuses traces de la cul-
ture néolithique qui fut signalée au Katanga
sous la dénomination Culture du Zambèze-
Katanga. En Rhodésie du Nord. on rencontre

Peinture rupestre d'Elmasa (Tanganyika).


(D'après KOHL-LARSEN.)

de travail présentées par LEAKEYpour la sub-


division du Pléistocène de l'Est Africain ont
été adoptées pour l'étude du Pléistocène de la
plupart des contrées équatoriales africaines.
Il n'a pas été possible de faire de même pour
les complexes industriels et les entités paléo-
ethnologiques correspondantes établies par lui
pour le Territoire du Tanganyika et pour le
Kenya.
A l'Holocène, l'Age de la Pierre présente
des cultures néolithiques et des cultures pa-
léolithiques tardives. Les unes sont macro-
Peinture rupestre de la grotte aux Girafes lithiques, le Lupembien du Kenya (= Tum-
(Tanganyika). (D'après KOHL-LARSEN.) bien supérieur du Kenya, de LEAKEY et
OWEN, 1945) et microlithiques (Wilton C. du
les traces d'une culture à industrie microli- Kenya). Une culture spéciale est celle dite
thique, sorte de Wilton; cette culture laissa d'Elmenteita, caractérisée par une industrie
peu de traces au Katanga, où on la désigne à longues lames d'obsidienne.
sous le nom de Kasikien II. DESMONDCLARK Une chose remarquable au territoire du
(1948) parle d'une culture Proto-Smithfield. Tanganyika est la présence de nombreuses
le
En Rhodésie du Nord il y a des gravures peintures sur roche de style naturaliste;
trouées.
rupestres et de rares peintures sur roche. On pays abonde également en pierres
LA PRÉHISTOIRE AU CONGO BELGE 77

Au Pléistocène Supérieur fleurirent, côte 5. Uganda.


à côte, une culture à bifaces, l'Aurignacien La Préhistoire de l'Uganda fut étudiée par
de LEAKEY, que d'aucuns appellent Capsien O'BRIEN qui lui consacra, en 1939, une étude
du Kenya et deux cultures à éclats, le Still- très développée, dont voici un résumé.
bay et le Levalloisien évolué du Kenya, dont 1° A l'Holocène on rencontre, dans l'Uganda,
la première est le développement de la une culture à industrie macrolithique, en
seconde.
quartzite, de typologie atypique; elle pa-
Au Pléistocène Moyen, on rencontre au raît comparable à la Culture du Ruanda
Kenya et au Tanganyika plusieurs industries de LEBZELTER; à côté d'elle fleurit une
préhistoriques. La plus importante est de loin culture à industrie microlithique du genre
celle appelée Industrie de Chelles-Acheul. Wilton.
C'est une culture à gros coups-de-poing qui 2° O'BRIEN a divisé le Pléistocène de l'Ugan-
connut un long développement ; il y eut, en da en trois phases pluviales séparées par
outre, les Sangoan, Pseudo-Stillbay et des interpluvials secs. Durant la première
Fauresmith. phase, il y eut trois cultures différentes :
Les gîtes classiques pour l'étude de l'Acheu- une pebble-culture tardive; le Kafuen Su-
léen sont Oldoway, Kariandusi, Lewa, Kavi- périeur, une culture sur éclats appelée
rondo et Mombasa. Il n'y a pas de doute que Levallois et une culture à bifaces
les différentes phases de la culture de Chel- qu'O'BRIEN, suivant la nomenclature de
les-Acheul, qui nous sont connues par les l'époque, nomma Tumbien (MENGHIN1925).
vestiges de Nyarunazi (Urundi), sont les ex- La division la plus ancienne du Tumbien
tensions, vers l'occident dans le bassin de la peut s'appeler actuellement Sangoan, et
Kagera, des phases de la culture de Chelles- la division la plus jeune Lupembien.
Acheul qui ont fleuri à l'Est et au Sud du Au Pléistocène Moyen, O'BRIEN retrouve
Lac Victoria. Quant au Sangoan il est connu le Kafuen Moyen et une pebble-culture
de la province de Nyanza (Kenya). distincte, l'Oldowayen et enfin le Chelléo-
Enfin, au Pléistocène Inférieur, LEAKEY Acheuléen.
a découvert un cycle complet de cultures sur Au Pléistocène Inférieur, il signale les
galets taillés : Kafuen suivi de la Culture premiers stades du Kafuen et de l'Oldo-
d'Oldoway. wayen. Des industries du Pléistocène Su-
Le Territoire du Tanganyika et le Kenya périeur seul le Lupembien s'est rencontré
ont fourni aux anthropologues dans l'Urundi à Mugera; au Pléistocène
une riche
collection de crânes et de squelettes. J'en cite Supérieur l'Acheuléen s'est étendu dans
les principales. A l'Holocène ce sont : les le bassin supérieur de la Kagera
hommes néolithiques de Nakuru, Makalia et (Nyarunazi )
Willey's Kopje; aux cultures paléolithiques
tardives : les squelettes de Hoina, apparte- CONCLUSION.
nant au Wilton A. et l'homme de Browhead's
La Préhistoire du Congo Belge a réussi à
site (près Elmenteita) porteur de la culture
d'Elmenteita. jeter quelques lumières sur les cultures qui
se sont développées dans la grande cuvette
Au Pléistocène supérieur, c'est l'homme de centrale de l'Afrique avant que l'usage du
Gamble's Cave II (près d'Elmenteita), rap- fer n'y ait été connu.
porté au Capsien du Kenya. Du Pléistocène Le Paléolithique y connut une évolution
Moyen, on a l'homme de Kanjera (Chelles- très longue; il comporta un nombre de cul-
Acheul). Enfin LEAKEYa rapporté au Pléisto- tures variées, dont certaines ont perduré jus-
cène Inférieur la mâchoire de Homa (Pebble
que dans l'Holocène.
Culture) Le Néolithique ne fit qu'aborder les ré-
Certaines de ces découvertes ont donné gions limitrophes du bassin du Congo.
lieu à de vives discussions entre Le passage de l'Age de la Pierre à l'Age
anthropo-
logues. du Fer demeure inexpliqué.
Chapitre II

Africaines du Belge et
Les Populations Congo

du Ruanda- Urundi.
Les Africaines du
Populations

et du R uanda- u rundi
Congo Belge
Par G. VAN DER KERKEN
Professeur à la Faculté de Droit de l'Université de Gand
et à l'Institut Universitaire des Territoires d'Outre-Mer.

ous exposons, dans ce chapitre, Il y a environ un siècle, on ne connaissait


dans les grandes lignes, ce que pour ainsi dire rien des populations occu-
l'on connaît actuellement des pant les territoires constituant aujourd 'hui
Populations Africaines de l'Afrique Centrale et plus particulièrement
N l'Afrique Belge, en ce qui con- l'Afrique Belge.
cerne leurs Origines et leur Nos connaissances, à ce sujet, datent en
Histoire, leurs Visions, leurs Représentations général des cinquante dernières années.
et leurs Explications du Monde, leurs Insti- L'Afrique Belge compte une population
tutions familiales, sociales et politiques, leur africaine, estimée, sur base des recensements
Droit coutumier et leurs Institutions judi- (10.761.353 recensés au Congo Belge et
ciaires, leurs droits sur le Sol et sur les 3.718.545 au Ruanda-Urundi, le 31 décem-
Eaux, leur Economie, leur Culture Matérielle bre 1947) à près de 12.000.000 d'habitants
et leur Culture Intellectuelle. au Congo Belge et à près de 5.000.000 au
L'Afrique Belge comprend : Ruanda-Urundi, soit au total près de
1° Le Congo Belge, pays non-autonome dont 17.000.000 d'habitants, répandus sur un ter-
les Africains sont des sujets belges; ritoire aussi étendu approximativement que
2° Le Ruanda-Urundi, pays sous Trusteeship, cinq fois celui de la France, ou trois fois
dont les Africains sont des protégés belges celui de l'Allemagne, ou neuf fois celui de
et sur lequel la Belgique exerce la l'Italie ou dix fois celui de la Grande-
souveraineté. Bretagne.
82 LES POPULATIONS AFRICAINES

Il y avait, au Congo Belge, le 31 décem- gues, des anthropologues et des préhistoriens :


bre 1947, 44.408 Européens (hommes, femmes 1° Que l'Afrique, très vieux continent,
et enfants) dont 31.889 Belges, et 897 Asia- émergé depuis des temps très anciens, a été
tiques et au Ruanda-Urundi, à la même habitée, selon toutes les vraisemblances, il y
époque, 2.349 Européens et 2.300 Asiatiques. a peut-être un million d'années ou 1.500.000
années, vraisemblablement aux temps du
Paléolithique ancien, comme l'Asie et la
ORIGINES ET HISTOIRE Malaisie, par des Anthropiens (plus ou moins
analogues à l'Af ricanthrope de l'Afrique
1. ORIGINES ET GENESE DES RACES AFRI. Orientale, au Sinanthrope de Chine et au
CAINES. Pithécanthrope de Malaisie), puis, plus tard,
vraisemblablement aux temps du Paléolithi-
Selon divers anthropologues, les Homini-
que moyen, comme l'Europe, l'Asie et la
dés se subdivisent en :
Malaisie, par des Hominiens (plus ou moins
1° Anthropiens (Préhominiens, Paléohomi- analogues à l'Hominien de la Rhodésie du
niens ou Préhumains), auxquels on attribue Nord, à celui de l'Afrique Orientale et aux
les industries du Paléolithique ancien. divers Hominiens d'Europe, d'Asie Mineure
2° Hominiens (Protohumains), auxquels on et de Malaisie), les uns et les autres précur-
attribue les industries du Paléolithique seurs des Humains (Cromagnoïdes et leurs
moyen. successeurs), apparus ultérieurement en Afri-
3° Humains (Homo sapiens), auxquels on que, au temps du Paléolithique récent,
attribue les industries du Pàléolithique récent comme en Europe, en Asie et en Malaisie, et
et les industries ultérieures (celles du Mésoli- plus tard encore en Amérique et en Océanie.
thique, du Néolithique et des Ages des Jfé- Aucun vestige d'Anthropien ou d'Hominien
taux). n'ayant encore été découvert en Amérique
L'Homo sapiens comprend l'Homo diluvia- et en Océanie, on est généralement d'accord
lis ou fossilis (l'Homme du Pléistocène) et pour admettre que ces deux parties du
l'Homo cblluvialis ou recens (l'Homme de monde n'ont été habitées que par des
l'Holocène) Humains, venus d'ailleurs, à une époque
L'Homo diluvialis ou fossilis est l'homme correspondant au Paléolithique récent, au
du Paléolithique récent. Mésolithique ou au Néolithique de l'ancien
Les Anthropiens, les Hominiens et Y Homo continent ;
Sapiens (H omo fossilis ou Homo diluvialis) 2° Que les diverses industries du Paléoli-
ont vécu durant le Pléistocène (première épo- thique ancien, moyen et récent, celles du Mé-
que du Quaternaire). solithique et celles du Néolithique ont succédé
Le Pléistocène, selon certaines estimations, les unes aux autres, en Afrique, comme en
aurait eu une durée d'environ un million Europe et en Asie, présentant à peu près les
d'années. mêmes aspects et assez approximativement,
L'Homo alluvialis ou recens est l'homme de sur les mêmes terrains et aux mêmes épo-
l'Holocène (seconde époque du Quaternaire) ; ques;
du Mésolithique, du Néolithique, des Ages des 30 Que le travail de la pierre taillée ou
Métaux et des temps actuels. polie, de l'os, du bois, la céramique, l'indus-
Les débuts de l'Holocène, correspondant trie de l'or, celle du cuivre, le travail du
avec les débuts des temps mésolithiques et bronze et celui du fer, la fabrication des
l'apparition de l'Homo alluvialis ou recens, paniers, des nattes, des tissus, l'invention des
remonteraient, selon certaines estimations, à pièges, des nasses et des hameçons, de la
des périodes beaucoup plus récentes. lance, de l'arc et de la flèche, la domestica-
tion des animaux, la culture de la terre. sont
des innovations, dont les origines sont incon-
L'Afrique a été habitée par des Hominidés nues, apparues vraisemblablement, plus ou
à une époque reculée : d'abord par des An- moins simultanément, en Afrique, en Europe
thropiens, puis par des Hominiens et, enfin, et en Asie;
par des Humains. Le fait est établi de façon 4° Que l'Afrique a vécu, comme l'Europe et
indiscutable par les vestiges de leurs sque-
l'Asie, les races succédant aux races, les peu-
lettes. les
ples aux peuples, les sociétés aux sociétés,
cultures aux cultures et les langues aux
On sait, sur la base des études des géolo- langues;
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 83

5° Qu'en Afrique, comme en Europe et en Un crâne exhumé en Afrique Orientale


Asie, les peuples actuels sont les résultantes (Lac Eyasi) représente également un crâne
d'une très longue histoire et sont des « com- d'Hominien, rappelant les crânes des Néan-
plexes » constitués, des points de vue racique, dertaliens.
culturel et linguistique, par des éléments raci- On a découvert, à Rabat (Maroc), en 1934,
ques, culturels ou linguistiques aux origines un crâne ayant des affinités — a-t-on pré-
diverses, plus ou moins bien amalgamés; tendu — avec les crânes d'Hominiens,
6° Que notamment l'Afrique Centrale a (Néandertaliens)
été habitée, aux temps du Paléolithique Les Anthropiens semblent avoir été répan-
Ancien, Moyen et Récent, au Mésolithique et dus sur toute la surface de l'ancien monde
au Néolithique; (Afrique, Asie, Malaisie).
Des vestiges des Industries de ces diverses Au niveau des Anthropiens, tous les indivi-
époques — vestiges assez analogues à ceux dus n'étaient vraisemblablement pas sembla-
des Industries plus ou moins contemporaines bles, et ne constituaient vraisemblablement
des régions voisines — ont été découverts en pas, déjà à cette période lointaine, une seule
Afrique Belge; et même race.
7° Qu'en Afrique Centrale (notamment en La marge de variation des seuls Anthro-
Afrique Belge) des vestiges des Industries piens d'Asie (les Sinanthropes), qui sont les
du Fer apparaissent concurremment avec les
mieux connus, s'étendait de la forme anthro-
vestiges des Industries des derniers temps
pienne à la forme néandertalienne précoce.
néolithiques. De même que le Pithécanthrope ne s'avère
pas un Malais primitif, ni le Sinanthrope
On discute encore aujourd'hui les rapports un Mongolien primitif, l'Africanthrope ne
dans les Hominidés, entre les s'avère ni un Nègre primitif ni un Pygmoïde
existant,
Anthropiens, les Hominiens et les Humains. primitif.
La plupart des anthropologues, se basant Les Hominiens semblent avoir habité toute
sur les éléments actuellement réunis, estiment la surface de l'ancien monde (Europe, Afri-
qu'il y a un niveau d'Anthropiens, un niveau que, Asie).
d'Hominiens et un niveau d'Humains. Au niveau des Hominiens, comme au niveau
On ignore encore à quelle hauteur, dans des Anthropiens, tous les individus du monde
l'échelle des niveaux géologiques, les débuts n'étaient pas semblables. Il existait entre eux
de la lignée des Hominidés se situent. une certaine marge de variation, comme il en
On ne peut faire actuellement que des hy- existait une, antérieurement, entre les An-
pothèses au sujet des précurseurs des thropiens.
Anthropiens. (l) IJ' H ominien Africain n'est ni un Nègre pri-
mitif, ni un Pygmoïde primitif.
Les Hominiens semblent avoir évolué vers
L 'Africanthrope du lac Niarasa (Afrique Y Homo Sapiens, dans des temps relativement
Orientale), découvert en 1935 par KOHL- récents.
LARSEN, est un Anthropien, apparenté aux
L'époque et l'endroit de cette mutation
Pithécanthropes de Malaisie et aux Sinan- sont inconnus.
thropes de Chine. Cette mutation s'est peut-être produite,
L'Hominien de Broken Hill (Rhodésie du vers la fin des temps du Paléolithique moyen,
Nord), découvert en 1921, dans une mine, à à divers moments et en divers pays.
20 mètres sous la surface du sol, avec des On ne rencontre, pas plus en Afrique qu'en
fragments divers, est apparenté aux Néander- Europe ou en Agie, de vestiges d'Humains,
taliens d'Europe, d'Asie (crânes de Palestine) avant le niveau archéologique du Paléolithi-
et de Malaisie (crânes de Ngandong).
que récent.
Certains vestiges d'Humains, ayant été pré-
tendûment trouvés dans des niveaux archéo-
(1) Signalons qu'on a découvert en Afrique du Sud — notamment les osse-
des vestiges d'Australopithèques, dont les rapports vis- logiques plus anciens,
à-vis des Hominidés sont encore discutés. ments découverts par LEAKEYà Kanam et à
Selon des Savants Sud-Africains,les fouilles en cours Kanjera et par RECK à Oldoway, dans l'Est
révéleront, dans un proche avenir, l'histoire de l'évolu- Africain, — semblent, après vérifications, se
tion des précurseurs des Humains et des animaux, en
Afrique du Sud, au cours des trois derniers millions rapporter exclusivement, soit au niveau ar-
d'années. (Voir : Man, Vol. XUX, nov. 1949.) chéologique du Paléolithique récent, soit à des
84 LES POPULATIONS INDIGÈNES

niveaux archéologiques postérieurs (Mésoli- Afrique du Sud), des Nègres de haute taille
thique ou Néolithique). (peut être au Sahara, au Soudan et en Afri-
Tous les Humains du Paléolithique récent que Orientale), des Nègres de taille médiocre:
sont dolichocéphales, comme l'étaient égale- Nègres paléotropicaux ou Palénégrides
ment les Anthropiens du Paléolithique an- (peut-être dans les régions des hauts plateaux
cien et les Hominiens du Paléolithique moyen, avoisinant les Grands Lacs et dans les pays
tout le Paléolithique ayant ignoré les vrais de forêts comme ceux du Congo et du Golfe
brachycéphales. de Guinée), des Négroïdes à peau jaunâtre
Les premiers types humains, apparaissant (peut-être dans les régions désertiques du
au niveau archéologique du Paléolithique ré- Soudan et en certaines régions de l'Afrique
cent, en Europe, en Afrique (Afrique du Orientale), et, en même temps, des Pygmoï-
Nord, Afrique Orientale et Afrique du Sud) des, variétés issues des Nègres de taille infé-
et en Malaisie (crânes de Wadjak, à Java), rieure et des Négroïdes à peau jaunâtre ou
région jadis réunie à l'Asie du Sud-Est, sont de métis, nés des uns et des autres.
des Cromagnoïdes. Des Négroïdes à peau jaunâtre, des Nègres
Ils présentent déjà une assez grande marge de taille supérieure et de taille inférieure,
de variation : ils sont tantôt de grande sta- d'aspects divers, des Pygmoïdes et des Euro-
ture et tantôt de stature médiocre ; il existe poïdes — dont nous retrouvons aujourd'hui
déjà aussi une différenciation assez grande les types en maintes régions de l'Afrique,
entre les individus du point de vue du facies. types semblant y exister depuis longtemps -
Succédant à des races d' Anthropiens et à auraient abouti, petit à petit, à former des
des races d'Hominiens, il semble y avoir eu, groupes plus ou moins compacts, où leur type
assez tard, en Afrique, comme en Europe et aurait été assez nettement prédominant.
en Asie, des races d'Humains. Ces divers types humains se seraient for-
La marge de variation entre les Humains, més, en Afrique, à partir des types croma-
constatée au Paléolithique récent, grandit au gnoïdes, — apparus en Afrique, comme ail-
leurs — aux premiers temps du Paléolithique
Mésolithique, au Néolithique et aux époques Récent.
postérieures, vraisemblablement à la suite de
du nombre des individus et de Sur les bases de l'hypothèse précitée, le
l'augmentation
l'autodomestication. Congo Belge et les régions voisines auraient
Au Néolithique, les races africaines actuel- été habités, à une époque qu'il est difficile
les paraissent à peu près constituées. de fixer dans le temps (peut-être vers la fin
du Paléolithique récent, au Mésolithique ou
Si les hypothèses de VOlogenèse correspon- au Néolithique) — avant les invasions des
dent aux réalités, des types humains, aux Semi-Bantous, des Bantous, des Soudanais et
caractères non accentués, auraient été répan- des Nilotiques, — par des variétés de Négroï-
des à peau jaunâtre, de taille médiocre, éta-
dus, au Paléolithique récent, en diverses ré- dans les régions plus ou
blis probablement
gions de l'Afrique. moins désertiques ou les pays voisins, des
Certains types auraient été amenés à pré- variétés de Nègres de taille médiocre, Paléné-
dominer en certaines régions, sans en exclure
grides ou Nègres Paléo-tropicaux, établis pro-
cependant les autres types. bablement dans les régions de la grande forêt
Les caractères s'accentuant et se spéciali- et les pays voisins, et des variétés de Pyg-
sant, maintes régions auraient fini par pos- m,oïdes à peau jaunâtre ou à peau noire
séder une population où la très grande majo- (variétés issues de Négroïdes à peau jaunâtre
rité des individus auraient représenté un type précités et de Nègres de taille inférieure,
d'homme déterminé, avec cependant une cer- Palénégrides ou Nègres Paléotropicaux pré-
taine marge de variation, une minorité d'indi- cités, ayant abouti, à raison des circonstan-
vidus représentant néanmoins d'autres types ces, à constituer, en quelques régions, des
d'hommes. îlots de populations plus ou moins sembla-
On peut, sur la base des éléments actuelle- bles). i1)
ment recueillis, imaginer, à titre hypothéti-
que, qu'ainsi se seraient lentement élaborés (1) G. VANDERKERKEN : Le Mésolithiqueet le Néoii-
en Afrique, à partir de la fin du Paléolithi- thique dans le bassin de l'Uele, Bruxelles. Mémoire
de l'Institut Royal Col. Belge. 1942; L'Ethnie Mongo,
que, au Mésolithique et au Néolithique, divers Vol. I : Origines, Histoire, groupements et sous-grou-
types humains : des Europoïdes (peut-être en pements, deux tomes, Bruxelles (Mémoire de l'Institut
Afrique du Nord, en Afrique Orientale et en Royal Col. Belge. 1944.)
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 85

Il demeure incontestablement des vestiges de nombreux autres types, appartenant à des


anthropologiques de ces divers éléments raci- variétés ou à des sous-variétés ou dues à des
ques dans maintes régions du Congo Belge et variations individuelles ou au métissage.
du Ruanda-Urundi. Ils semblent y avoir Les variétés produites par les Négroïdes à
existé à une époque ancienne. peau jaunâtre, les Nègres de taille médiocre,
Des Négroïdes à peau jaunâtre, — carac- Palénégrides ou Nègres paléotropicaux et les
térisés souvent par un aspect triangulaire de Nègres de taille supérieure, ont vraisembla-
la face et la stéatopygie — semblent avoir blement constitué de nombreux types inter-
habité le bassin du Kwango, le Sud du Ka- médiaires.
tanga, le pays du lac Kivu et le Maniéma. De plus, les individus ont présenté jadis et
Des Nègres de taille inférieure, aux aspects présentent aujourd'hui, en Afrique comme
divers — caractérisés souvent par la platyrhi- dans les autres parties du monde, avec des
nie, la couleur foncée et un visage aux traits variantes et des différences dans les deux
brutaux et frustes — semblent avoir habité sexes, des aspects divers, résultant de leur
la grande forêt équatoriale et tropicale ainsi type constitutionnel : types leptosomes
que les massifs montagneux, jadis vraisem- (grands et minces), types eurysomes ou pyc-
blablement plus couverts de forêts qu'au- niques (courts et trapus) et types intermé-
jourd'hui, de la Frontière Orientale. diaires.
Des Pygmoïdes (à peau noire ou à peau Les enfants du même père et de la même
jaunâtre, ou encore à peau brunâtre, en cas mère, en Afrique Noire, même chez les Pyg-
de métissage), qu'il est souvent difficile de moïdes et les Pygmées, sont souvent assez dif-
distinguer des Négroïdes à peau jaunâtre ou férents, nonobstant le fait qu'ils appartien-
des Nègres de taille inférieure ou des métis nent à la race de leurs parents.
des uns et des autres, auraient occupé cer-
taines Le même phénomène peut s'observer chez
régions du pays, à une époque
ancienne. les petits des animaux domestiques et sau-
A des époques anciennes également, des vages.
Aussi est-il souvent fort difficile de déter-
Nègres de taille supérieure, aux aspects di- miner avec certitude, en Afrique Noire,
vers, venus vraisemblablement des pays de comme ailleurs, les causes des variations du
savanes, du Nord-Ouest, du Nord, du Nord-
Est ou de l'Est, ou de ces quatre directions, type, chez les individus d'un même groupe.
semblent avoir pénétré, au Congo Belge et au Il est souvent impossible de dire, en pré-
à maintes reprises, dans les sence de certains caractères, différenciant
Ruanda-Urundi,
pays occupés par les Négroïdes à peau jaunâ- quelques individus, dans une peuplade par
tre, les Nègres de taille médiocre, Palénégri- exemple, s'il s'agit en l'occurrence d'une
des ou Nègres paléotropicaux, et des groupe- plus ou moins grande accentuation ou spécia-
ments de Pygmoïdes (variétés issues des uns lisation des caractères hérités, de métissages
et des autres ou de métis, nés des uns et des lointains ou récents, de variétés ou de sous-
variétés locales, de variations individuelles,
autres).
de l'influence du type constitutionnel, etc.
Les Négroïdes à peau jaunâtre, les Nègres
de taille inférieure, Palénégrides ou Nègres
On ignore quand, comment et où la muta-
paléotropicaux et, en ordre principal, les
tion, c'est-à-dire la modification des gènes,
Nègres de taille supérieure, paraissent avoir
qui a produit le crâne nègre actuel, a eu lieu.
subi, à des époques assez anciennes, des in-
fluences d'Europoïdes. Le Nègre, sur la base du crâne nègre actuel,
existe en Afrique, aves certitude, au
Il est fort probable qu'à aucune époque,
aucune région en Afrique n'a été habitée par Néolithique. (l)
une population dont tous les individus repré-
sentaient un seul et même type, sans variétés, (1) Pour de nombreux anthropologues,dont WEINERT,
en dehors de tout autre type et de tout fait le Nègre appartenant à la ligne noire de r Humanité,
de métissage. n'existe qu'en Afrique. Là où il existe ailleurs (en Amé-
La tendance à la variation a vraisemblable- rique) il y a été importé. Les Australiens, les Papous,
les Mélanésiens et les Négritos sont rattachés par eux
ment toujours contrarié, en Afrique comme à la ligne moyenne de l'Humanité, comprenant aussi
ailleurs, la tendance à l'uniformité. les Européens, et non à la ligne noire. Les Papous, les
A côté du type représentant le mieux une Mélanésiens et les Négritos auraient acquis la peau
race déterminée, sur un plan idéal, existent foncée et le cheveu crépu, à la suite de phénomènes de
convergence.
86 LES POPULATIONS AFRICAINES

On peut, sur la base de l'ensemble des ren- Afrique, pour la première fois, sur le sque-
seignements actuels, supposer assez raisonna- lette, de façon certaine, au Paléolithique ré-
blement, qu'il s'y est constitué au Mésolithi- cent, et, en particulier, à VAurignacien.
que, ou, peut-être, vers la fin du Paléolithique De vrais caractères nègres, basés sur le
récent (l). squelette, apparaissent de façon certaine, en
Peut-être, les Nègres ont-ils apparu, à une maintes régions de l'Afrique, au Néolithique.
de ces époques, en diverses régions, présen- Peut-être, ont-ils apparu antérieurement vers
tant déjà une assez grande marge de varia- la fin du Paléolithique récent (avec les crânes
tion et possédant déjà un type de haute découverts par KOHL-LARSEN,dont l'attribu-
stature, un type de stature inférieure, un tion au Paléolithique récent doit encore être
négroïde à peau jaunâtre, et un type confirmée) ou au Mésolithique.
pygmoïde. Le Paléolithique n'ayant connu que des
On ignore également quand, comment et dolichocéphales, il est vraisemblable que les
où les mutations, qui ont produit la couleur mésaticéphales et les brachycéphales ont ap-
foncée de la peau et le cheveu crépu du paru, en Afrique comme ailleurs, aux temps
Nègre, se sont accomplies. mésolithiques et néolithiques.
On ne sait pas davantage, d'ailleurs, quelle Les types européens, les types nègres et les
était la couleur de la peau et quel était le types pygmées actuels semblent, en Afrique,
revêtement pileux ou le cheveu de l'Anthro- l'aboutissement de types europoïdes, négroï-
pien africain ou de l'Hominien africain. des et pygmoïdes antérieurs.
Le Cromagnoïde ou, plus tard, le Négroïde Les Pygmées (Pygmoïdes de très petite
a-t-il vu, en certaines régions, sa peau se fon- taille, rencontrés dans tous les groupements
cer et son cheveu devenir crépu, en même de Pygmoïdes) paraissent des variétés de
temps que son crâne prenait l'aspect du crâne Pygmoïdes, aux caractères accentués et spé-
nègre ? cialisés.
Ou le Cromagnoïde, et plus tard, le Né-
groïde, apparus dans les territoires de l'Afri- Rien ne permet de supposer que les Pyg-
que qui devaient devenir plus tard ceux de moïdes, les Pygmiformes, les Pygmées ou les
l'Afrique Noire, avaient-ils déjà hérité de Bochimans-Hottentots sont plus anciens en
leurs ancêtres hominiens et anthropiens, voire Afrique que les Europoïdes, les Négroïdes ou
même pré-anthropiens, la couleur foncée de les divers types de Nègres (Nègres de stature
la peau et le cheveu crépu, sans avoir encore inférieure, Palénégrides ou Nègres paléotro-
acquis le crâne nègre actuel? Nous n'en picaux, Nègres de taille supérieure).
savons rien.
Nous ignorons dans quelle mesure les
ou homi- L'humanité négroïde ou nègre primitive
formes antérieures, (anthropiennes
d'Afrique a vraisemblablement produit, à
niennes) ont pu exercer une influence sur les
diverses époques et en différentes régions, des
formes humaines.
On ignore enfin quand, comment et oit les variétés pygmoïdes. Elle a peut-être élaboré,
dans la forêt tropicale et équatoriale ou dans
mutations, qui ont produit les divers types
de Nègres (Nègres de haute stature, Nègres de la forêt des pays montagneux, divers types
stature médiocre, Nègres mésaticéphales, Nè- de Nègres de stature inférieure et divers
gres brachycéphales, Bochimanoïdes, Pygmoï- types de pygmoïdes; dans les savanes, divers
des et Pygmées), ont eu lieu. types de Nègres de taille supérieure, et dans
La marge de variation du type humain, les régions plus ou moins désertiques, divers
déjà assez grande au Paléolithique récent, types de Négroïdes à peau jaunâtre, dont les
s'étend considérablement au Mésolithique et types du Bochiman-Hottentot.
au Néolithique, tant au sujet du crâne et du
facies qu'au sujet de la stature. A des époques diverses, avant notre ère et
Les caractères négroïdes apparaissent en pendant notre ère, des Europoïdes, venus
d'Asie (éléments d'origine asiatique qui en
se mélangeant avec les populations indigènes
l1) Si l'attribution au Paléolithique récent de sque-
lettes de vrais Nègres, découverts par KOHL-LARSEN, ont constitué les Hamites; Sémites; Phéni-
dans la fosse d'effondrement de l'Est Africain, se ciens; Carthaginois; Arabes; Perses; Indous,
confirme, de vrais Nègres, variétés de Cromagnoides, etc.) et des Europoïdes venus d'Europe
représentants de l'Homo sapiens, auraient commencé à etc.) ont envahi
apparaître déjà au récent ou vers la fin (Grecs, Romains, Byzantins,
Paléolithique
du Paléolithique récent. l'Afrique du Nord ou l'Afrique Orientale.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 87

Des types aux caractères europoïdes exis- de l'Est, ayant eux-mêmes subi souvent direc-
taient, au Paléolithique récent, en Afrique du tement ou indirectement l'influence d'Euro-
Nord, en Afrique Orientale et en Afrique du poïdes (Europoïdes africains ou Europoïdes
Sud. venus d'Europe ou d'Asie).
On rencontre aujourd'hui, chez les popula-
tions du Soudan et de l'Afrique Orientale et
Les renseignements que nous possédons
Centrale, chez certains Nilotiques, certains
sur l'Afrique
Soudanais et certains Bantous, des individus aujourd'hui permettent d'ex-
à peau brune ou à peau noire, d'aspect né- poser, comme nous l'avons fait ci-dessus,
l'origine et la genèse des races africaines.
groïde, possédant des caractères europoïdes : De futures découvertes compléteront les ren-
aspect du visage, forme du nez, barbe abon-
dante. seignements déjà obtenus et donneront, sans
C'est vraisemblablement à ces Europoïdes, doute, la solution de nombreux problèmes,
non encore résolus aujourd'hui.
existant déjà au Paléolithique récent en Afri-
que ou y venus ultérieurement, qu'il faut II. ORIGINE ET GENESE DES LANGUES AFRI-
attribuer les caractères europoïdes des Nègres
CAINES.
ou Négroïdes actuels.
Les traits europoïdes, existant chez certains En Afrique, il existe, depuis plusieurs siè-
des Nègres actuels peuvent représenter, dans cles et vraisemblablement millé-
plusieurs
bien des cas, un héritage des temps révolus, naires, diverses familles de langues.
où ils n'étaient pas encore devenus les types On peut les classer, aujourd'hui, du Nord
spécialisés qu'ils sont aujourd'hui; dans au Sud, de la façon suivante :
d'autres cas, ils peuvent être la résultante 1. Langues hamitiques;
de métissages anciens ou récents. 2. Langues sémitiques;
3. Langues soudanaises (langues nigriti-
Les divers types précités — Négroïdes à ques, langues mandingues, langues du
Soudan central) ;
peau jaunâtre, Nègres de taille médiocre (Pa- 4. Langues nilotiques;
lénégrides ou Nègres paléotropicaux), variétés 5. Langues semi-bantoues
pygmoïdes issues des uns et des autres, Nègres (langues à clas-
ses, présentant en même temps cer-
de taille supérieure, Europoïdes d'origine tains aspects des langues soudanaises) ;
africaine ou y venus d'Europe ou d'Asie, — 6. Langues bantoues (langues à classes) ;
ont, au cours des millénaires, mélangé leurs 7. Langues bochimanes;
sangs, en maintes régions de la terre africaine. 8. Langues hottentotes.
Dans la population d'une même petite ré-
Dans la langue parlée, les sous-dialectes
gion, on distingue souvent aujourd'hui des existent seuls. Ceux-ci sont groupés en dia-
individus présentant des caractères rappe-
lant ces divers types, dans des proportions lectes, les dialectes sont groupés en langues
et ces dernières en des ensembles de langues
diverses, attestant soit la répétition de types apparentées. (1)
antérieurs, soit des métissages anciens ou
récents.
Les populations du Congo Belge et du Toutes ces langues — à l'exception des lan-
Ruanda-Urundi étaient, vraisemblablement, gues sémitiques, importées d'Asie — semblent
du point de vue anthropologique, des comple- s'être élaborées en Afrique.
xes, constitués par des éléments raciques dis-
parates, d'origines diverses, amalgamés et Ces langues sont parlées par des ensembles
ayant mélangé leurs sangs depuis des siècles, linguistiques plus ou moins importants,
avant la conquête de ces pays par les Semi- constitués généralement par des éléments dis-
Bantous, les Bantous, les Soudanais et les parates des points de vue anthropologique et
Nilotiques, envahisseurs relativement récents. culturel.
Ces derniers envahisseurs, bien que consti-
tuant eux-mêmes vraisemblablement aussi, à (1) Nous exposons comment se présente, en fait, en
l'époque où ils pénétrèrent au Congo Belge
Afrique Belge, la situation des sous-dialectes, des dia-
ou au Ruanda-Urundi, des « complexes » du lectes et des langues, compte tenu des renseignements
point de vue racique, étaient peut-être consti- ethnologiques et linguistiques, dans : G. VAN DER
tués en majorité par divers types de Nègres KERKEN: Le Swahili, langue de grande expansion
de taille supérieure, originaires du Nord ou (Bull. des Séances de l'Institut Royal Col. Belge XV,
1944, 2, pp. 234-267).
88 LES POPULATIONS INDIGÈNES

On ignore quand, où et comment ces grou- langues hamitiques ont pénétré, à une époque
pements linguistiques se sont constitués. assez récente, au Sud, dans les territoires oc-
Les groupements parlant des langues hami- cupés par certains Semi-Bantous (au Ca-
meroun, en Afrique
Equatoriale Fran-
çaise), soit par cer-
tains Bantous (au
Congo Belge et en
Afrique Orientale ).
La carte des aires
d'expansion actuelles
des langues en Afri-
que montre la situa-
tion occupée aujour-
d'hui en Afrique par
ces diverses langues.
Les Semi-Bantous,
tout au moins dans
la région du Came-
roun et de l'Afrique
Equatoriale Fran-
çaise, sont refoulés du
Nord au Sud, depuis
environ un millé-
naire.
Ils occupaient des
territoires en Angola
et au Congo Belge
depuis longtemps à
l'arrivée des Portu-
gais (XVe siècle), où
ils semblent avoir pé-
nétré en venant de
l'Ouest ou du Nord-
Ouest, de nombreux
siècles auparavant.
Les Bantous habi-
CARTE LINGUISTIQUE DE L'AFRIQUE
travaux de tent, depuis de nom-
(dressée sur la base des BAUMANN, BRUEL,BURSSENS, DELAFOSSr., breux
HOMBURGER, H. JOHNSTON, MEINHOF, STRUCK, WESTERMANN, etc.) siècles, les ter-
ritoires qu'ils occu-
1. Langues hamitiques; pent actuellement. En
2. Langues sémitiques;
3. Langues soudanaises: a) langues nigritiques, b) langues Mandé, c) langues du Afrique Orientale, ils
Soudan Central; s'étendaient déjà
4. Langues nilotiques; dans tout le pays,
5. Langues semi-bantoues et bantoues : a) langues semi-bantoues, b) langues jusqu'à Sofala, du
bantoues, c) langues semi-bantoues, influencées par des langues bantoues: temps de l'historien
6. Langues bochimanes;
7. Langues hottentotes; arabe Masudi (Xe siè-
8. Langues peules (semi-bantoues). cle de notre ère). Ils
se sont établis en Rho-
tiques et sémitiques, ont acquis, au cours des désie du Sud vers 800 et au Bechuanaland vers
derniers millénaires, de l'expansion au détri- 1300. Le royaume des Bakongo (Bantous)
ment de groupements parlant d'autres lan- était fondé depuis tout un temps à l'arrivée
gues (soudanaises, nilotiques, bantoues, semi- des Portugais, à la fin du XVe siècle, dans
bantoues) un territoire occupé antérieurement par des
Des groupements parlant des langues sou- Semi-Bantous (Ambundu).
danaises, des groupements parlant des langues Vu les ressemblances étroites existant en-
nilotiques et des groupements parlant des core aujourd'hui entre les diverses langues
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 89

bantoues, ressemblances analogues à celles à part, tantôt comme langues soudanaises


existant entre les langues latines, les langues d'un genre spécial (langues soudanaises à
germaniques ou les langues slaves, il semble classes), tantôt comme langues bantoues d'un
assez raisonnable d'admettre que l'expansion genre spécial (langues bantoues à caractères
des langues bantoues ne peut pas remonter soudanais), tantôt comme des langues spécia-
trop loin dans le passé. Si une très longue les (langues ouest-africaines). Les Peuls par-
période de temps s'était écoulée depuis cette lent, tout au moins actuellement, des langues
expansion jusqu'aujourd'hui, les diverses semi-bantoues.
langues bantoues seraient probablement plus
différenciées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les langues semi-bantoues du Congo Belge,
de l'Afrique Equatoriale Française et du
Les territoires des groupements Bochimans Cameroun, encore fort peu étudiées, semblent
et des groupements Hottentots se sont rétré- des langues ayant des caractères mi-souda-
cis, dans des temps assez récents, à la suite nais et mi-bantous, souvent fort influencées
des pressions exercées par les Bantous.. venus par des langues bantoues.
du Nord et de l'Est.
L'Institut Royal Colonial Belge a publié,
parmi ses Mémoires, deux études sur une des
Diverses hypothèses ont essayé d'élucider langues semi-bantoues, du Congo Belge, du
le problème de la formation et celui de l'ex- R. P. MERTENS: Grammaire de l'Idzing de
pansion de ces langues. Nous ne pouvons son- la Kamtsha (1938) ; Dictionnaire Idzing-
ger à les exposer ici. (M Français, suivi d'un Aide-Mémoire-Français-
Idzing (1939).

Le Congo Belge est habité exclusivement


par des Semi-Bantous (quelques centaines de La période de formation des langues proto-
milliers d'habitants), des Bantous (9.000.000 hamitiques, des langues proto-soudanaises. des
d'habitants environ), des Soudanais (3 mil- langues proto-nilotiques et des langues proto-
lions d'habitants environ) et des Nilotiques bantoues, — auxquelles succèdent des langues
(quelques dizaines de milliers d'habitants hamitiques, des langues soudanaises, des lan-
environ) gues nilotiques, des langues semi-bantoues et
Le Ruanda-Urundi est habité exclusive- des langues bantoues, — remonte probable-
ment par des Bantous (4.000.000 à 5.000.000 ment à une époque reculée de la Préhistoire
d'habitants). (Mésolithique ou Néolithique).
Le Congo Belge, envahi d'abord par des La période de formation des langues afri-
Semi-Bantous et des Bantous, fut envahi caines (hamitiques, soudanaises, nilotiques,
plus tard, dans les régions du Nord, par des bantoues, semi-bantoues) peut, avec vraisem-
Soudanais et, dans la région du Nord-Est, blance, se situer à une période aussi reculée
par des Nilotiques. que celle des langues indo-européennes (lan-
Le Ruanda-Urundi, occupé d'abord par gues aryennes) ou des langues asiatiques
des Bantous, semble avoir été envahi plus (langues asianiques, langues sémitiques, etc.).
tard par des Nilotiques, venus du Nord, Il n'est donc nullement hasardeux d'admet-
lesquels auraient rapidement oublié leur tre, avec divers linguistes africains, qu'il
langue et se seraient rapidement bantouisés, existe encore en Afrique des langues beau-
à l'exemple d'autres Nilotiques, ayant occu- coup plus anciennes que le sanscrit ou que le
pé des territoires bantous voisins (Bunyoro, grec, représentant ce qu'étaient les langues
Toro, Ankole). humaines à un stade antérieur, méritant toute
l'attention de ceux qui s'intéressent à l'His-
Les langues semi-bantoues, en partie sou- toire du langage et à la Linguistique générale.
danaises et en partie bantoues, sont classées
Certaines hypothèses situent le lieu de for-
mation du Proto-Bantou (d'où seraient déri-
vées ultérieurement les langues semi-bantoues
(1) Plusieurs de ces hypothèses sont examinéesdans: et les langues bantoues) entre le Lac Tchad,
G. VANDERKERKEN: L'Ethnie Mongo, Vol. I, (deux d'une
tomes) : Histoire, groupements et sous-groupements, part et la mer Rouge et l'Océan Indien,
Origines, Bruxelles (Mémoire de l'Institut Royal Colo- d'autre part, et l'époque de la formation du
nial Belge, 1944). Proto-Bantou aux temps néolithiques.
90 LES POPULATIONS AFRICAINES

Les langues semi-bantoues et les langues III. ORIGINES ET GENESE DES SOCIETES ET
bantoues, langues plus primitives sous divers DES CULTURES EN AFRIQUE BELGE.
aspects que les plus vieilles langues hamiti- Nous savons, en ce qui concerne les terri-
ques, ont pu s'élaborer, entre le Lac Tchad toires constituant aujourd'hui le Congo Belge
d'une part, et la mer Rouge et l'Océan In- et le Ruanda-Urundi
dans un (1) :
dien, d'autre part, les premières,
1° Que l'Afrique Belge, jouissant d'un cli-
pays situé à l'Ouest, les secondes, dans un
mat équatorial et tropical, plus ou moins
pays situé à l'Est, à des époques également
reculées, peut-être au temps où s'élaboraient, analogue au climat actuel, depuis la fin du
il y a plusieurs millénaires, les langues aryen- Tertiaire, mais ayant possédé durant la pre-
mière moitié du Quaternaire des forêts un
nes, asianiques, sémitiques, hamitiques ou sou-
danaises. peu plus étendues que celles d'aujourd'hui (2),
a été habitée aux temps paléolithiques anciens
Certaines hypothèses situent les périodes
(par des Anthropiens), moyens (par des Ho-
d'expansion des langues semi-bantoues, à par-
tir d'un pays situé au Nord-Ouest de l'Afri- miniens) et récents (par l'Homo sapiens ou
Homo fossilis); qu'elle l'a été, aux temps
que Belge et celles des langues bantoues, à
mésolithiques et aux temps néolithiques (par
partir d'un pays situé au Nord-Est de
l'Homo recens ou Homo alluvialis) ; qu'à
l'Afrique Belge, beaucoup plus tard, entre le
ces deux dernières époques (peut-être depuis
second ou le premier millénaire avant notre
quelques millénaires avant notre ère jusqu'au
ère, au plus tôt, et les derniers siècles de millénaire ayant précédé notre ère), les popu-
notre ère, au plus tard.
lations — tout en s'adonnant à la cueillette,
à la chasse et à la pêche — y pratiquaient
déjà l'agriculture.
En Afrique Belge, il existait, déjà avant la
— Si, jusqu'à ce jour il n'a pas encore été
conquête européenne, en dehors des sous- trouvé de vestiges d'Anthropiens, d'Homi-
dialectes et des dialectes de diverses langues niens ou d'Homo fossilis en Afrique Belge,
— des langues africaines de grande expansion,
on y a découvert, de façon certaine, des ves-
tendant à se substituer aux langues locales,
tiges des Industries du Paléolithique Ancien,
qui s'étaient répandues chez les populations Moyen et Récent, ce qui atteste l'existence
voisines, à la suite d'événements divers (voya- des auteurs de ces Industries;
ges, migrations, commerce, conquêtes) : le
2° Que vers la fin du Néolithique, au Congo
Ngbandi, VAzande, le Mangbetu, le Mongo,
Belge, apparaissent çà et là, à côté d'outils en
le Kiluba, le Kilunda, le Kikongo, etc.
Il n'y existe pas actuellement de langues pierre, des vestiges d'objets en fer;
littéraires intertribales. La situa- 3° Que l'Afrique Belge a été envahie, plus
africaines
tion linguistique de l'Afrique Belge rappelle tard (peut-être au cours du millénaire ayant
encore actuellement celle, existant en France, précédé notre ère), probablement, par des
Proto-Bantous hypothétiques des
avant l'expansion du « dialecte de l'Isle de (ancêtres
France », en Allemagne avant l'expansion Semi-Bantous et des Bantous), dont nous ne
du Haut Allemand et dans les autres pays savons rien, qui y ont peut-être introduit,
avant l'expansion des langues littéraires. dans certaines régions, l'industrie du fer, par-
mi des populations pratiquant encore des
Il y a au Congo Belge plusieurs linguae
francae (Kikongo, Bangala, Kituba-Kiluba, industries néolithiques;
Kiswahili) et au Ruanda-Urundi une Lingua 4° Que l'Afrique Belge a été envahie en-
franca (Kiswahili), existant à côté des langues suite par des Semi-Bantous à succession ma-
locales, pour faciliter les rapports avec les trilinéale, originaires de l'Ouest ou du Nord-
étrangers et les voyageurs (commerçants, fonc- Ouest (probablement un peu avant notre ère
tionnaires, militaires, etc.), résultant, avant ou à partir des premiers siècles de notre ère)
l'arrivée des Européens, de phénomènes poli- et par des Bantous à succession patrilinéale
du Nord-Est un
tiques et économiques. La Lingua franca la originaires (probablement
plus répandue est le Kiswahili. Elle est par- peu avant notre ère ou à partir des premiers
lée au Congo Belge dans trois provinces sur siècles de notre ère) ;
six et au Ruanda-Urundi. (1)
(1) G. VANDERKERKEN: La Politique Coloniale
(1) Voir : G. VANDERKERKEN: Le Swahili, langue Belge.ROBERT Anvers, Edit. Zaïre, Van Dieren, 1943.
de grande expansion. (Bullet. des séances de l'Inst. (2) M. : Le Congo Physique.Bruxelles,
1942.
Royal Colonial Belge, XV, 1944, 2, pp. 234 à 267.) Hayez,
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 91

5° Que l'Afrique Belge a été envahie enfin,


à une époque plus récente (XVIe, XVIIe,
XVIIIe et XIXe siècles), par des Soudanais
et des Nilotiques, à succession patrilinéale,
venus les premiers du Nord et les seconds du
Nord-Est.

SEMI-BANTOUS.
Huttes des Bateke. — Bananiers à l'arrière-plan.
j PhotoMusée du Congo Belge.)

Ces diverses vagues d'envahisseurs se sont


refoulées les unes les autres, les derniers
venus exterminant ou assujettissant, en les
absorbant et en les acculturant, les premiers

SEMI-BANTOUS.
Artisan des Badia travaillant le bois.
(Photo Musée du Congo Belge)

Ces derniers envahisseurs (Semi-Bantous,


Bantous, Soudanais et Nilotiques) possédaient
vraisemblablement les uns et les autres, à
l'époque où ils ont envahi l'Afrique Belge,
une industrie du fer et pénétraient dans un
pays possédant déjà, en général, des indus-
tries du fer rudimentaires.
Ils ont conquis tout le pays, y détruisant,
y assujettissant et y absorbant les anciennes
populations, dont ils subirent cependant, dans
une certaine mesure, les influences dans
l'ordre anthropologique, culturel et linguis-
tique.
Il y eut diverses vagues de Semi-Bantous, SEMI-BANTOUS
Notable des Basakata.
de Bantous, de Soudanais et de Nilotiques. (Photo Musée du CongoBelge.)
92 LES POPULATIONS AFRICAINES

arrivés et les populations que ceux-ci avaient Les cultures, en rapports étroits avec les
déjà asservies, absorbées et acculturées. sociétés, dont elles expriment en quelque
Les Soudanais et les Nilotiques, en envahis- sorte les conceptions et les sentiments, ainsi
sant le pays occupé par des Bantous, y ont que les « Valeurs Sociales », (résultantes
été la cause de nouvelles migrations. complexes et évoluées de l'histoire et du
Les Bantous ont envahi, dans les derniers milieu économique, social et psychologique),
ont vécu tout comme les sociétés, sous l'in-
siècles, tout au moins, le pays occupé par des
Semi-Bantous. fluence d'un dynamisme interne, qui retra-
vailla sans cesse les apports du passé, en les
transformant, en les adaptant et en les
complétant.
Les cultures sont constituées non seule-
ment par des éléments explicites (rites, insti-
tutions, industries), mais encore par des élé-
ments implicites (conceptions, sentiments, re-
présentations et explications du monde, ma-
nières d'agir et de réagir, orientations de
l'esprit et du cœur, « Valeurs Sociales »).

Il est fort difficile de déterminer les cul-


tures africaines, dans l'espace, sous l'aspect
d' « aires culturelles » ou de « cycles cul-
turels ».
De nombreuses cultures se ressemblent à

SEMI-BANTOUS.
Femmes et enfant des Badia.
(Photo Musée du Congo Belge)

Les peuples actuels de l'Afrique Belge —


comme ceux de l'Afrique Noire tout entière, —
leurs caractères physiques, leurs visions, leurs
représentations et leurs explications du
monde, leurs cultures et leurs langues parais-
sent, aujourd'hui, l'aboutissement d'une lon-
gue histoire, aussi longue que celle des peu-
ples d'Europe ou d'Asie.
Les sociétés, les cultures et les langues afri-
caines d'aujourd'hui sont les résultantes
d'influences nombreuses et multiples, qui se
sont fait sentir au cours des siècles, au cours
d'une histoire extraordinairement complexe :
influences dues au milieu; actions et réac-
tions des individus, au sein des sociétés; con-
tacts avec l'extérieur; migrations; guerres;
conquêtes; assujettissements, etc.
Les sociétés, les cultures et les langues se
sont influencées au cours d'une histoire, lon- SEMI-BANTOUS.
gue et compliquée, dont nous connaissons peu Femme des Bobai portant un panier.
de choses. (Photo Musée du Congo Belge.)
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 93

certains points de vue, mais diffèrent pro- Ecoles historico-culturelles, dont notamment
fondément à d'autres points de vue. la Sous-Ecole de Modling (en Autriche), pour
Il est souvent impossible d'établir si les laquelle la culture primordiale en Afrique
cultures est une culture pygmée, culture antérieure,
analogies existant entre plusieurs
sont dues à un phénomène de convergence ou
à un phénomène de diffusion.
Il est encore plus difficile de situer les
cultures dans le temps, à défaut de données
archéologiques ou historiques certaines. Au-
cune culture, — même la plus rudimentaire
— n'est restée immobile. Des gens vivant de
la cueillette, sous l'influence des circonstan-
ces, sont devenus, à des époques récentes,
cultivateurs ou pasteurs. D'autres gens, vi-
vant de l'élevage du gros bétail, sont devenus,
à des époques récentes, cultivateurs ou
récolteurs.
La culture de chaque société — résultante
évoluée de très nombreux facteurs — est en
quelque sorte une culture unique.

Il est assez vain et assez puéril d'essayer de


reconstruire l'histoire de l'humanité, en Afri-
que Belge — comme d'ailleurs dans l'ensem-
ble de l'Afrique Noire — sur la base des
séries évolutives de l'ancienne Ecole Evolu-
tionniste ou des cycles culturels des diverses

SEMI-BANTOUS.
Femme des Bobai (Libo), portant son enfant,
fortement ekondaïsée, devant sa hutte.
(Photo administrateur territorial de Kutu.)

pour certains auteurs, aux cultures du Pa-


léolithique le plus ancien, y compris celles
des Anthropiens (Sinanthropes, etc.).
Les conclusions de la Sous-Ecole de Mod-
ling se fondent sur des postulats, formulés
sur la base de présuppositions considérées, à
priori, comme évidentes et nécessaires.
Nous ignorons actuellement de trop nom-
breux éléments pour pouvoir entreprendre
aujourd 'hui cette reconstruction du passé,
avec quelque chance de succès.
Les synthèses, édifiées au sujet de l'histoire
de l'Afrique Noire, par quelques ethnolo-
gues (ANKERMANN, FROBENIUS, KOPPERS et
W. SCHMIDT,MONTANDON, etc.), sur la base de
SEMI-BANTOUS. matériaux tout à fait insuffisants, forcément
Notable des Bobai.
(Photo Musée du Congo Belge.) hâtives et prématurées, ne correspondent nul-
94 LES POPULATIONS AFRICAINES

lement aux réalités et s'inspirent plus des ignorons, en l'absence de vestiges de leurs
vues de l'imagination que des faits eux- squelettes, leurs types anthropologiques (nous
mêmes. (l) ne pouvons faire à ce sujet que des
hypo-
Nous connaissons peu de chose des sociétés thèses sur la base des découvertes faites dans
les pays voisins) et maints aspects de leurs
cultures (visions, représentations et explica-
tions du monde; pratiques religieuses et ma-
giques; mode de succession ; aspects de
l'union des sexes, de l'union libre et du
mariage; organisation familiale, sociale, poli-
tique et économique, etc.) Nous ne connais-
sons absolument rien de leurs langues.
Il est probable cependant, qu'après leur
absorption dans les cadres des envahisseurs,
leurs types anthropologiques, divers éléments
de leurs cultures et divers éléments de leurs
langues n'ont pas disparu totalement et qu'ils
ont exercé une certaine influence sur les types
anthropologiques, les cultures et les langues
des « complexes », constitués dans l'ordre
anthropologique, culturel et linguistique, par
le mélange des assujettis et des conquérants.

T.l'A!rÙ¡ue Belge a été envahie, comme nous


l'avons exposé sommairement ci-dessus, sur la
base d'éléments concordants, d'ordres archéo-
logique, anthropologique, culturel, linguisti-
que et historique (traditions africaines),
peut-être par des Proto-Bantous (ancêtres
hypothétiques des Semi-Bantous et des 'Ban-
tous), supposés avoir pénétré en Afrique
SEMI-BANTOUS.
Hommedes Ambundu.
(Photo Musée du Congo Belge.)

et des cultures de la Préhistoire de l'Afrique


Belge, mais ce que nous en savons démontre,
sur la base des documents archéologiques :
1° que ce pays était occupé aux temps paléo-
lithiques; 2° que ce pays était occupé, aux
temps mésolithiques et néolithiques (période
supposée s'étendre de quelques millénaires à
quelques siècles avant notre ère) , par des
populations plus ou moins sédentaires, vivant
non seulement de la cueillette, de la chasse
et de la pêèhe, mais encore de l'agriculture.
Si nous possédons des vestiges archéologi-
ques des industries de ces anciennes popula- SEMI-BANTOUS.
tions, découverts en certaines régions, nous Chasseurs des Balori.
(Photo Delaere, d'après Mertens.)
(1) Bornons nous à citer : G. VANDERKERKEN:
Enkele Beschouwingenin verband met de studie der Belge durant le millénaire précédant notre
Inlandsche Volkeren van Belgisch Afrika. (Kongo-Over- ère; puis, sans doute, d'abord à partir peut-
zee, 1 à V, 1934à 1939.) être de quelques siècles avant notre ère ou
P. RADIN : The Method and Theory of Ethnology. des premiers siècles de notre ère, par des
New-Yorkand London, Me. Graw Hill Book Company,
1933. Semi-Bantous et des Bantous, envahisseurs
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 95

- anciens; puis, plus tard, par des Soudanais les Basakata, les Bobai, les Bayanzi, les
et des Nilotiques, envahisseurs récents. Badinga (dont les Badzing), les Balori, les
Ces envahisseurs ont détruit, refoulé ou Bangoli, les Ambundu (Bambunda), les Bam-
assujetti et absorbé les anciennes- populations. bala, les Bangongo, etc.

Dans la région occidentale de l'Afrique


Belge, les Semi-Bantous semblent avoir été
les envahisseurs connus les plus anciens. Peut-
être y avaient-ils pénétré un peu avant notre
ère ou dès les premiers siècles de notre ère.
Ils auraient occupé une vaste région dans
les districts actuels du Bas-Congo, du Lac
Léopold II, du Kwango, du Kasai et du
Sankuru et, peut-être, se sont-ils étendus
jadis plus au Nord (district de la Tshuapa),
plus à l'Est et plus au Sud (districts du
Katanga et district du Maniéma).
Ils semblent avoir été en très grande partie
assujettis et absorbés par les Bantous, venus
ultérieurement, dans ces territoires, en con-
quérants, d'abord de l'Est, (Bakongo, Aluun-
da, Basonge), puis du Nord (Mongo) et enfin
du Sud (Tutshiokwe).
On ne connaît assez bien que les migrations
des derniers envahisseurs Semi-Bantous. Les
SEMI-BANTOUS.
dernières invasions semi-bantoues semblent
Notable des Badinga devant sa hutte (hutte sur pilotist.
avoir été précédées par des invasions semi-
(Photo Musée du Congo Belge.)
bantoues antérieures, dont nous savons peu de
chose.
Les Bamfumungu (Bamfungunu ou Bamfu-
nuka ou Bamfumu) semblent des Bateke, mé-
langés de Bakongo et d'Aluunda (ces der-
niers, Bantous), dont ils ont subi l'influence.
Les invasions de Semi-Bantous, venus en
conquérants, avaient abouti, avant l'arrivét
des Européens, en Afrique, à la constitution

SEMI-BANTOUS.
Bambaladu Kasai devant leurs huttes.
(Photo Musée du Congo Belge.)

Certaines populations semi-bantoues, plus


ou moins influencées par les Bantous, leurs
voisins, subsistent encore aujourd'hui dans
les districts du Bas-Congo, du Lac Léopold II, SEMI-BANTOUS.
du Kwango et du Kasai : les Bateke; les Huttes sur pilotis des Badinga (Badzing).
Bahumbu (Bawumbu) les Baboma, les Badia, (PhotoDelaere.)
96 LES POPULATIONS AFRICAINES

des seigneuries ou petits royaumes des Ba. l'Empire des Aluunda) (x), Mongo (Mongo au
boma, des Badia, des Basakata, etc. sens restreint, Mongo au sens étendu et Mongo
Le petit royaume des Baboma possède un( du groupe Batetela) (2), Ngombe-Ndoko-Ma-
binza - Budja - Mobango - Bombesa; Bobati-
aristocratie d'origine Ngeli, depuis au moins
Boyew - Bobua - Bodongola; Mabodo-Baniari;
Walengola-Bakumu-Babira; Mituku-Warega-
Babembe-Bavira; éléments originaires du Lac
Albert ayant constitué les Banande, les Ba-
hunde, les Bahavu et les Bashi (3); éléments
wanyamwezi (Bayeke), venus du pays du Lac
Victoria-Nyanza, etc. (1)
Ces dernières invasions bantoues ont été
précédées par des invasions bantoues anté-
rieures dont nous savons peu de chose.

BANTOUS.
Notable des Bakongo.
(Photo Musée du Congo Belge

300 ans et le nom de son roi, le Ngeli-Boma,


servait déjà à désigner les Baboma, comme le
signale DAPPER, dans son ouvrage, publié à
Amsterdam, en 1676, à une époque ancienne.
BANTOUS.
L'aristocratie des Ngeli y avait été précé-
Femme des Mayombe, montrant les tatouages du dos.
dée par une aristocratie plus ancienne, celle (Photo Musée du Congo Belge.)
des Nkumu, ayant conquis et assujetti le pays
à une époque antérieure.
La carte retrace les grandes lignes des mi- (1) E. VERHULPEN : Baluba et Balubaïsés du Katanga.
grations des Semi-Bantous, sur la base des Anvers, Avenir Belge, 1936; G. VANDERKERKEN:
traditions Les Sociétés Bantoues du Congo Belge et les Problèmes
indigènes. Politique .IL
de ¡la,u.,.1<0.1"
Ut;; Indigène,
.-"0" --
Bruxelles, -
-7 Bruylant,1 1920. -
Les Bantous semblent avoir tous pénétré, (2) G. VANDERKERKEN : L'Ethnie Mongc, Vol. I,
en Afrique Belge, en venant du Nord-Est (Mémoire de l'Institut Royal Col. Belge, Bruxelles,
1944.)
(pour le Congo Belge), du Nord ou du Nord- T.P.!'\Monso -- se divisent en
--- -:
Est ou de l'Est (pour le Ruanda-Urundi). a)) Mongoau sens restreint (Mongo, Mundji, Ntomba,
On ne connaît assez bien au Congo Belge Yamongo, Nkundu, Mbole, Ekota, Bosaka, Ekonda,
que les migrations des derniers envahisseurs Bakutshu. Boshongo). - -.. -1
b) Mongoau sens étendu (Mongandu, Lalia, Yasaya-
bantous : Bakongo, Aluunda, Basonge (les ma. Bakela. Bovela, Bakutu-Ntomba).
fondateurs du Premier Empire des Baluba), c) Mongo du groupe batetela (Wankutshu, Basongo-
Babui-Bakunda-Balumbu-Bakalanga, parfois Meno, Bahamba, Batetela, Bakusu).- - 7 T'
(3) A. MOELLER DE LADDERSOUS : Les Grandes Lignes
désignés sous le nom de « Baluba-Hemba » ou des Migrations des Bantous, dans la Province Orientale.
de « Balubaïsés » (les fondateurs du Second (Mémoire de l'Institut Royal Col. Belge, Bruxelles,
Empire des Baluba et en quelque sorte de 1936.)
SEMI-BANTOUS. — 1 = Hommes, femme et enfants des Baboma; 2 = Notables des Bamfumungu; 3 = Fem-
mes des Bamfumungu.Les Bamfumungu, semi-bantous, ont subi des influences des Bakongo et des Aluunda; 4 =
Hommedes Bateke; 5 = Femme des Basakata; 6 = Notable des Bobai.
(Photos Musée du Congo Belge.)
BANTOUS. — 1 = Jeunes femmes des Boyela: 2 = Jeunes femmesdes Bongombe(Bongongombe)de la Lomela;
3 = Femmes, fillette et enfant des Bakutu de la Lomela; 4. = Femmes des Wankutshu; 5 = Femme des Ekonda.
6 = Jeunes femmes des Ntomba. (Photos Musée du Congo Belge et Institut Universitairedes Territoires d Outre-Mer.)
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 97

Les envahisseurs bantous antérieurs avaient songe), semble avoir été le groupe des Babui-
vraisemblablement constitué, avec les ancien- Bakunda-Balumbu-Bakalanga (installé à une
nes populations habitant le pays et d'éven- époque dans la région du district du Ma-
tuels premiers envahisseurs semi-bantous, des niéma) dont de nombreux éléments sont ori-

complexes, où s'affirmaient des influences ginaires de l'ouest et qui a souvent conservé


anthropologiques, culturelles ou linguistiques jusqu'à ce jour une succession matrilinéale,
diverses. bien que parlant aujourd'hui une langue
Un exemple de semblable complexe, ulté- bantoue voisine de celle des Basonge, popula-
rieurement influencé par les derniers enva- tion à succession patrilinéale.
hisseurs bantous, semble être celui du groupe Certains de ces derniers envahisseurs ban-
Bagengéle-Wasongola-Wazimba du district tous ont absorbé des éléments semi-bantous,
du Maniéma. trouvés sur place; d'autres, des éléments ban-
Un autre exemple de semblable complexe, tous, y ayant émigré antérieurement. Ces
ultérieurement influencé par des envahisseurs vêtements semi-bantous et ces premiers élé-
---. - ,. -,
bantous (probablement apparentés aux Bai ments bantous avaient absorbé antérieure-

4
98 LES POPULATIONS AFRICAINES

celle des empires des Baluba, des Aluunda et


des Bayeke.
Le Royaume du Congo, créé par des
Bakongo (Bantous), venus de l'Est, du bassin
du Kwango, dans un pays occupé par
des Ambundu (Semi-Bantous), existait au
XVe siècle..
Le Premier Empire des Baluba, fondé par
des Basonge (dont le chef était Kongolo),
venus du Maniéma, au sein d'anciennes popu-
lations, existait vers la fin du XVe siècle (1).
Le Second Empire des Baluba, fondé par
des Bakunda (dont le chef était Ilunga Mbili),
venus aussi du Maniéma, fut constitué au

BANTOUS.
Guerrier des Aluunda.
(Photo Musée du Congo Belge.)

ment les anciennes populations du pays et les


avaient déjà sans doute semi-bantouïsées et
bantouïsées.
Les invasions des Bantous avaient abouti,
avant l'arrivée des Européens, à la constitu-
tion des royaumes des Bakongo, des Bakuba,
des Bashi, des Bahunde, des Bahavu, et à

BANTOUS.
Le Roi des Aluunda.
IPhoto Musée du Congo Belge.)
BANTOUS.
Maison du Conseil dans un village des Tutshiokwe. (1) VERHULPEN, E. : Baluba et Balubaïsés du Ka-
(Photo Musée du Congo Belge.) tanga, Anvers, Avenir Belge, 1936.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 99

cours de la seconde moitié du XVIe siècle, Orientale, était en voie de constitution dans
après la destruction du Premier Empire (1). la seconde moitié du XIXe siècle.
L'Empire des Aluunda, fondé par un Au Ruanda-Urundi et dans les pays voi-

prince (Tshibinda-Ilunga, ayant épousé la sins, les traditions africaines exposent les in-
Lueji, princesse des Aluunda), issu de la vasions des derniers Bantous, venus du Nord
dynastie des Bakunda, se constitua au cours ou de l'Est, avant l'arrivée des derniers con-
de la première moitié du XVIIe siècle. (l) quérants, les Watutsi, probablement d'origine
L'Empire des Bayeke, organisé dans le Sud nilotique : ce sont celles des Abungura, des
du Katanga par des trafiquants wanyamwezi Abagara, des Abasinga-Abarengë-Abakonde et
(dont le chef était Mushidi, plus connu sous des Abadjigaba.
le nom de « Msiri »), venus de l'Afrique
Ces invasions avaient abouti à établir au
(1) VERHULPEN, E. : Baluba et Balubaisés du Ka- Ruanda-Urundi, avant l'arrivée des Watutsi,
tanga, Anvers, Avenir Belge, 1936. d'abord une domination des Abasinga-Aba-
100 LES POPULATIONS AFRICAINES

renge-Abakonde et puis, plus tard, un


royaume des Abadjigaba.
La carte retrace les grandes lignes des mi-
grations des Bantous, sur la base des tradi-
tions africaines, tant au Congo Belge qu'au
Ruanda-Urundi.

Les Soudanais sont des envahisseurs assez


récents, ayant pénétré dans les districts du
Nord du Congo Belge (districts du Congo-
Ubangi, de l'Uele, du Kibali-Ituri et de Stan-
leyville) en y exterminant, y refoulant, y
assujettissant et y absorbant les Bantous.
Citons parmi eux, de gauche à droite de la
carte : les Banda, les Gbaya (Ngbwaka), les
Angbandi, les Abandia et les Avongara (les
deux dynasties régnant sur les Azande), les
Abarambo, les Amadi, les Bangba-Mayogo-
Mundu, les Mangbetu CMabisanga, Medje,
Makere, Malele, Popoi, Balumbi, Babeyru,
Bamanga et sultanats Mangbetu et Mats-
haga), les Mamvu-Walese-Momboto, les Logo
et les Avokaya, les Lugbara, les Walendu, etc.
Les invasions de Soudanais avaient abouti,
avant l'arrivée des Européens, à la constitu-
tion des sultanats abnndia, avongara, mang-
BANTOUS. betu et ntatshaga.
Jeune homme des Tutshiokwe du Kasai.
(Photo Musée du Congo Belge.) Les sultanats avongara, fondés par des con-
quérants soudanais d'origine inconnue dans
un pays habité par des Soudanais et des
Bantous, et les sultanats abandia, fondés par
des conquérants angbandi dans un pays ha-
bité par des Soudanais et des Bantous, aux
dépens des sultanats avongara, ont été consti-
tués au cours du XVIIe et du XVIIIe siècles.
Les sultanats mangbetu, fondés par des
Mangbetu dans un pays habité par des Sou-
danais et des Bantous, ont été constitués au
cours du XVIIIe et du XIXe siècles. Les sul-
tanats matshaga ont été érigés par des
Abarambo mangbétouïsés (jadis au service du
royaume mangbetu), aux dépens des sultanats
mangbetu, au XIXp siècle. I1)
La carte retrace les grandes lignes des mi-
grations des Soudanais, sur la base des tra-
ditions indigènes.
Ils ont refoulé vers le Sud notamment les
gens d'eau, les N gombe-Ndoko-Mabinza-Bud-
ja-Mobango-Bombesa, les Bobati-Boyew-Bo-

(1) G. VANDERKERKEN: Notes sur les Mangbetu.


BANTOUS. Anvers, Veritas, 1932; VANDENPLAS: Introduction
Notables des Basonge. historique, dans LAGAE: La Langue des Azande,
(Photo Musée du Congo Belge.) Bruxelles.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 101

bua-Bodongola et les Mabodo-Baniari. Ceux- (langue bantoue) et les Watutsi,. parents des
ci, à leur tour, ont refoulé vers le Sud, Bahema, parlant aujourd'hui le Kinva-
l'Ouest et le Sud-Ouest, d'autres Bantous. Ruanda, langue bantoue, sont probablement
d'origine nilotique.

Légende. — S = Soudanais; N = Nilotiques; N? = D'origine nilotique probable.

Les Nilotiques sont des envahisseurs ré- Les invasions des Nilotiques avaient abouti,
cents, ayant pénétré au Congo Belge (dis- avant l'arrivée des Européens, au Ruanda-
trict du Kibali-Ituri), dans l'Uganda (Bu- Urundi, à la constitution des royaumes du
nyoro, Toro, Ankole) et au Ruanda-Urundi. Ruanda et de l'Urundi et, au Congo Belge, à
Citons parmi eux, au Congo Belge, les celle des petits royaumes alur.
Alur (parlant un dialecte Shilluk et apparen- Elles devaient aboutir, dans l'Uganda, à la
tés aux Shilluk) et les Kakwa-Fatshulu. constitution des royaumes de VAnkole. du
Les Bakema du Congo Belge, parlant du Toro et du Bunyoro.
Nord au Sud, d'abord, la langue des Alur Peut-être, ces dernières invasions nilotiques
(langue nilotique), puis celle des Walendu avaient-elles été précédées par des invasions
(langue soudanaise), puis celle des Banande nilotiques antérieures, ayant pénétré en pays
102 LES POPULATIONS AFRICAINES

d'origine Yembe, sous-groupe des Ekonda)


ont perdu leur langue, en pénétrant chez les
Semi-Bantous (les Badia) et des Soudanais
(Abandia, sous-groupe des Angbandi) en
pénétrant chez d'autres Soudanais (chez les
Azande des sultanats Avongara), des Niloti-
ques semblent avoir perdu leur langue en
pénétrant chez des Soudanais et des Bantous.
La carte ethnographique indique, parmi les
diverses populations du Congo Belge, les
Semi-Bantous, les Bantous, les Soudanais et
les Nilotiques.
BANTOUS.
Notable basonge et ses femmes. Au Ruanda-U rundi, toute la population,
(Photo Musée du Congo Belge.1 estimée à 5.000.000 environ, est bantoue. Elle
parle, au Ruanda, le Kinya-Ruanda et, dans
soudanais ou bantou, dont nous ne savons
l'Urundi, le Kirundi.
pour ainsi dire rien. Ces deux langues, divisées en sous-dialectes
Les Lugbara et les Logo-Avokaya, parlant et en dialectes, sont assez rapprochées.
des langues soudanaises, semblent avoir été
Si les conquérants watutsi, probablement
influencés par des éléments nilotiques.
De même que des Bantous (les Madjala, d'origine nilotique, (peut-être d'origine Shil-
luk), ont parlé jadis une langue nilotique, ils
parlent depuis longtemps le Kinya-Ruanda et
ignorent actuellement toute autre langue.

BANTOUS.
Le chef Pania Mutombo des Basonge,
entouré de ses gens.
(Photo Musée du Congo Belge.)

Rien ne permet de supposer que les Watutsi


seraient d'origine hamitique et qu'ils au-
raient jadis parlé une langue hamitique,
comme on le suppose parfois.
Les Banya-Ruanda (comprenant les Ba-
bantoues du
hutu, anciennes populations
et les
pays, les Batwa, Pygmoïdes et Pygmées
Watutsi, les derniers conquérants du pays,
BANTOUS. le
Jeune femme des Basonge. probablement d'origine nilotique) habitent
(Photo Musée du Congo Belge.) Ruanda.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI H®

CARTE ETHNOGRAPHIQUE DU CONGO BELGE ET DU RUANDA URUNDI

Les Barundi (comprenant les Bahutu, an- sont indiquées sur la carte ethno-
importants,
ciennes populations du pays, des Batwa et graphique du Congo Belge et du Ruanda-
unearistocratie, d'origine peu connue, proba- Urundi.
blement d'origine bantoue) habitent l'Urundi.

L'histoire a constitué,- en Afrique Centrale,


Les Pygmoïdes et les Pygmées, au nombre comme ailleurs des groupes ethniques,
d'environ 150.000 au Congo Belge, et de quel- (Ethnies), grands ou petits, ayant approxi-
ques milliers au Ruanda-Urundi, parlent ex- mativement les mêmes croyances, les mêmes
clusivement les langues bantoues ou soudanai- mœurs, les mêmes coutumes, les mêmes insti-
ses de leurs suzerains au Congo Belge et la tutions et partant les sous-dialectes et les
langue bantoue de ceux-ci au Ruanda-Urundi. dialectes de la même langue : les Mongo,
Les régions où habitent des groupements les Baluba, les Azande, les Mangbetu, les
de Pygmoïdes et dç Pygmées, plus ou moins Banya-Ruanda, les Barundi, etc.
104 LES POPULATIONS AFRICAINES

temps à autre l'Ubangi, se rendant de la rive


belge sur la rive française.

L'existence des Pygmées africains (Pygmoï-


des de petite taille) a suscité deux problèmes
scientifiques d'intérêt considérable : un pro-
blème d'ordre anthropologique et un pro-
blème d'ordre culturel.

Certains ethnologues ont cru jadis, à la


suite de premières études, avoir retrouvé,
dans les forêts équatoriales, les vestiges de
la plus ancienne race du monde, et également
les vestiges de la plus ancienne culture du
monde.
Des études ultérieures, non dépourvues de
tout mérite, mais trop hâtives, incomplètes,
erronées ou inexactes, voulant établir malgré
tout le bien fondé de postulats d'Ecole, for-
mulés sur la base d'idées préconçues, ont
contribué à prolonger la vie de cette croyance,
dans certains milieux.

Si cette thèse trouve encore, çà et là, l'un


ou l'autre défenseur parmi les ethnologues
BANTOUS.
Hommeset femme des Bakete (Babindji). récents, en général on ne partage plus, au-
(Photo Musée du Congo Belge.) jourd'hui, ces illusions, ni chez les anthropo-
logues ni chez les ethnologues, à la suite d'une
IV. LES PYGMOIDES ET LES PYGMEES AFRI-
CAINS CONSTITUENT-ILS LES DERNIERS
VESTIGES D'UNE RACE DE PETITE
TAU,LE, DATANT DES DEBUTS DES HO-
MINIDES ET LEUR CULTURE REPRE-
SENTE-T-ELLE LA « CULTURE PRIMI-
TIVE » DE L'HUMANITE?

On entend généralement par Pygmoïde un


individu de taille inférieure et par Pygmée
un petit Pygmoïde. Les P-ygmoïdes africains
ont, généralement, parmi eux, des Pygmées.
On ne rencontre pas, dans un pays, de Pyg-
mées sans y rencontrer aussi des Pygmoïdes.
Là, où il y a des Pygmoïdes, se rencontrent BANTOUS.
des Pygmées. Baluba du Kasai dansant.
Il n'existe guère de Pygmoïdes et de Pyg- (Photo Musée du Congo Belge.)
mées en Afrique centrale qu'au Cameroun,
en Afrique Equatoriale Française, au Congo étude plus approfondie, plus sérieuse et plus
Belge, au Ruanda-Urundi et dans l'Uganda.
complète, des points de vue anthropologique
L'immense majorité de ceux ci est établie et culturel, des Pygmoïdes et des Pygmées,
au Congo Belge. Nombre de Pygmoïdes et de non seulement de l'Afrique Noire, mais en-
Pygmées de l'Afrique Equatoriale Française core de tous les pays du monde.
y ont émigré assez récemment, venant du
Congo Belge. Encore de nos jours, quelques
petits groupes de Pygmoïdes et de Pygmées D'abord, on n'a jamais découvert jusqu'ici,
du district du Congo-Ubangi traversent, de ni en Afrique ni ailleurs dans le monde, de
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA<URUNDI 105

vestiges de Pygmées, datant du Paléolithique


inférieur ou du Paléolithique moyen, ce qui
tend à démontrer qu'ils n'existaient pas en
ces temps reculés, malgré certaines hypothè-
ses, situant dans le temps les Pygmées. consi-
dérés comme ayant constitué une race hu-
maine primitive à part, avant les Anthro-.
piens.
Ensuite, si on a découvert des squelettes de
gens de taille médiocre ou de Pygmoïdes
(mais non pas de Pygmées) en Afrique. en
Europe et en Amérique, datant parfois de la
fin du Paléolithique récent, mais plus souvent
du Mésolithique ou du Néolithiqne, tous sont
du type Homo sapiens ou Homo recens. BANTOUS.
Des Pygmoïdes ont vécu en Europe, au Hutte des Baluba du Kasai.
(Photo Musée du Congo Belge.)
Néolithique.
tachent aux races de l'Europe de l'époque.
La prétendue race primitive dont
pygméenne,
des vestiges auraient survécu, dans les ré-
gions les plus inacessibles de l'Afrique, de
l'Asie et de l'Océanie, s'avère un mythe.
L'Anthropologie la plus récente regarde les
Pygmoïdes et les Pygmées comme nés, à di-

BANTOUS.
Notable des Bena-Lulua.
(Photo Musée du CongoBelge.)

Du point de vue anthropologique, les Pyg-


moïdes et les Pygmées africains sont très dif-
férents de ceux d'Asie ou d'Océanie. Ils ne se
ressemblent que du point de vue de la taille
inférieure. Ils se rattachent les uns aux Afri-
cains et les autres aux Asiatiques ou aux
Océaniens (Mélanésiens). BANTOUS.
Femme des Baluba du Kasai.
Les Pygmoïdes fossiles de l'Europe se rat- (Photo Musée du Congo Belge.)
106 LES POPULATIONS AFRICAINES

ridionale néolithique se rattachent, par le


squelette, aux Europoïdes d'Europe; ceux
d'Asie aux races d'Asie; ceux d'Océanie aux
Océaniens (Mélanésiens); ceux d'Amérique
aux Amérindiens; les Pygmées esquimaux
aux Esquimaux, etc.

BANTOUS.
Baluba du Katanga.
(Photo Musée du Congo Belge.)

verses époques, parmi les diverses races des


Humains.
Partout, ils se rattachent à diverses races
humaines et non à une prétendue race pyg-
moïde ou à une prétendue race pygméenne.
qui aurait existé à côté des autres races hu-
maines et aurait en quelque sorte précédé
celles-ci.
Les Pygmoïdes de l'Europe centrale et mé-

BANTOUS.
Femme des Baluba du Kasai.
(Photo Musée du Congo Belge.)

A priori d'ailleurs, la taille de la grande


majorité de l'humanité se situant vers 1 m. 60,
une marge de variation de la taille de celle-ci
de 0,40 m. en moins ou en plus, semble n'avoir
rien d'excessif ni d'impossible.
Les Pygmoïdes et les Pygmées africains
d'aujourd'hui étant des « Homo recens » sur
la base de leur aspect anthropologique, ils
n'ont pu apparaître qu'après les Anthropiens
et les Hominiens et qu'après les Humains du
Paléolithique récent (Homo fossilis ou dilu-
vialis ).
BANTOUS. Femme des Baluba-Hemba,
de la région de Kiambi (Katanga). les Pygmoïdes et
(Photo Musée du Congo Belge.) Du point de vue culturel,
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 107

les Pygmées africains sont très différents des


Pygmoïdes et des Pygmées d'Asie, d'Océanie
ou d'Amérique.
La prétendue culture primitive pygméenne
dont des vestiges auraient survécu avec les
Pygmées, dans les coins les plus reculés de
l'Afrique, de l'Asie et de l'Océanie, s'avère
également un mythe.

Bornons nous à examiner les faits, tels


qu'ils se présentent, en Afrique.
Les cultures des différents petits groupe-

BANTOUS.
Notable des Ekonda.
(Photo Musée du Congo Belge.)

présentant souvent des caractères plus frustes


que celle de ces autres habitants, leurs suze-
rains, auxquels ils sont souvent plus ou moins
durement assujettis depuis longtemps et dont

BANTOUS.
Homme des Babui du Maniéma.
(Photo Musée du Congo Belge.)

ments de Pygmoïdes ou de Pygmées africains


ne représentent nullement — comme l'ont
maintes fois affirmé, à titre tout à fait gra-
tuit, et d'ailleurs tout à fait erronément,
quelques ethnologues -- une culture originale
primitive, survivance de la culture la plus
ancienne des Humains ou des prédécesseurs
de ceux-ci (Anthropiens ou Hominiens); mais BANTOUS.
une. culture complexe, analogue à celle des au- Village des Ekonda.
tres habitants bantous ou soudanais du Huttes en forme de « carapace de tortue ».
pays, (Photo Musée du Congo Belge.)
108 LES POPULATIONS AFRICAINES

ils parlent souvent depuis tout aussi long- misme, de croyances mânistes ou animistes, du
temps la langue bantoue ou soudanaise. culte de dieux locaux ou du culte des ancê-
Lorsqu 'actuellement, très exceptionnelle- tres, du dynamisme et de la magie; un ma-
ment, ils ne sont pas assujettis à des suzerains riage assurant des droits égaux à l'homme et
à la femme ; une morale supérieure ; la pureté
des mœurs; une vie économique basée exclu-
sivement sur la cueillette et la chasse, etc.)
a été construit par la fantaisie de quelques
ethnologues, plus préoccupés de décrire un
pygmée, conforme à leurs postulats, que celui
qui existe. Il rappelle le mythe du « bon
sauvage », de Jean-Jacques Rousseau. (l)

On rencontre aujourd'hui parmi les divers


types de Pygmoïdes et de Pygmées du Congo
Belge et du Ruanda-Urundi — nous avons eu
l'occasion de les étudier personnellement dans
les six provinces actuelles du Congo Belge
et au Ruanda-Urundi — deux types princi-
paux, déjà signalés par les officiers de l'Etat
Indépendant du Congo :
1° Un type assez foncé, à peau brun-noir ou
noire, au visage et au corps assez grossiers
(Pygmoïdes et Pygmées à peau noire ou noi-
râtre). Ils semblent être des variétés de petite
ou de très petite taille, détachées de divers
types de Nègres de taille inférieure (Palé-
négrides, Nègres paléotropicaux) ;

BANTOUS.
Notable des Nkundu.
(Photo Musée du Congo Belge.)

bantous ou soudanais, ils l'ont été antérieure-


ment. Lorsqu'actuellement ils ne parlent pas
la langue de leurs suzerains bantous ou sou-
danais, ils parlent la langue bantoue ou sou-
danaise de leurs suzerains antérieurs. BANTOUS.
Coin de village dans la région de Bokatola
La prétendue culture pygmoïde ou pyg- chez les Nkundu.
méenne, en tant que culture primordiale ou (Huttes en forme de « carapace de tortue ».)
primitive, originale et spéciale, n'existe pas. (Photo Musée du Congo Belge.)

Le Mythe du bon Pygmée, dernier repré- 2° Un type assez clair, à peau brun-clair
sentant d'une humanité primitive, dont quel- ou jaunâtre, à l'aspect quelque peu plus
ques rares vestiges auraient survécu, en quel-
ques régions perdues de l'Afrique, de l'Asie
ou de l'Océanie, ayant conservé jusqu'à ce (1) Les mythes du « bon sauvage» et du « bon
jour sa culture primitive (caractérisée par un pygmée» ont, en réalité, pour base, des postulats.
Ces mythes ne sont pas nouveaux. L'Antiquité a
Monothéisme rigoureux et exclusif; l'inexis- connu des mythes divers, supposant un Age d'Or,
tence, chez lui, de l'animatisme et du préani- ayant précédé la civilisation.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 109

affiné, au visage souvent d'aspect triangu-


laire, à la peau se ridant assez facilement; pos-
sédant parfois des caractères de stéatopygie,
surtout chez les femmes (Pygmoïdes et Pyg-
mées à peau jaunâtre). Ils semblent être des
variétés de petite ou de très petite taille,
détachées de divers types de Négroïdes à peau
jaunâtre (Bochimanoïdes).
A côté de ces deux types, présentant une
certaine marge de variation, il existe des
Pygmoïdes ou des Pygmées qui sont vraisem-
blablement des variétés ou des métis, issus des
deux types précédents, présentant un mélange
des caractères des uns et des autres.
La taille varie de la taille inférieure à la
taille petite (1 m. 60 à 1 m. 40 pour les hom-
mes). Elle est plus petite chez les femmes que
chez les hommes. Variant souvent chez elles
de 1 m. 50 à 1 m. 40, elle tombe parfois à
1 m. 30 ou à 1 m. 20.

BANTOUS.
Homme des Mbole.
(Photo Musée du Congo Belge.)

La taille varie souvent, dans un même grou-


pement, voire dans une même famille, où à
côté de Pygmoïdes de taille s'approchant de
la moyenne ou de taille petite, il y a des
Pygmées de taille très petite.
Quelques individus, dans tel ou tel grou-
pement, n'atteignent guère plus d'un mètre :
ce sont vraisemblablement des nains parmi les
Pygmoïdes.
Les Pygmées sont vraisemblablement des
Pygmoïdes aux caractères accentués et spécia-
lisés, nés assez tard.
Les Pygmoïdes et les Pygmées sont dolicho-
céphales, brachycéphales ou mésaticéphales
souvent dans le même groupement.
On rencontre chez eux des platyrhiniens,
BANTOUS.
Femmeet fillette des Nkundu. parfois des mésorhiniens et parfois même des
(Photo Musée du Congo Belge.) leptorhiniens.
110 LES POPULATIONS AFRICAINES

turc de leurs suzerains ou de leurs suzerains


précédents.
Partout, ils parlent la langue bantoue ou
la langue soudanaise de ceux-ci.
Ils la parlent probablement depuis long-
temps. Rappelons que les Bochimans du Ka-
lahar% assujettis depuis des siècles aux
Bechuana (Bantous" ont conservé fusqu'à ce
jour leur langue propre et leurs croyances
propres, alors que les Pygmoïdes et les Pyg-
mées africains n'en ont rien conservé.
On estime le nombre des Pygmoides et des
Pygmées au Congo Belge à environ 150.000
100.000 environ vivent dans les districts de
la Tshuapa et du Lac Léopold II,
dans la région du Nord des districts
du Kasai et du Sankuru, assujettis
aux Mongo (Nkundu, Mbole, Bo-
saka, Ekonda, Bakutshu, Bos-
hongo, Bakela, etc.);
30.000 environ vivent dans les districts de
Stanleyville, de l'l'ele et de l'Ituri,
assujettis aux JlongclÙna, aux Ba-
bali, aux Balika, aux Jlabodo, aux

BANTOUS.
Notable des Ekola.
i PhotoMusée du Congo Belge.)

Leurs caractères somatiques, assez dispara-


tes, attestent des origines disparates.
Les Pygmoides et les Pygmées actuels ne
représentent nullement les anciennes popula-
tions des pays qu'ils occupent aujourd 'hui,
comme on l'a souvent prétendu. Très souvent,
ils ont envahi le pays à une époque relative-
ment récente, eivec les derniers envahisseurs
bantous [Mongo (Morigo au sens restreint,
Mongo au sens étendu, Mongo du groupe Ba-
tetela), Bombesa, Bahui, Balumbu, etc.] ou
les derniers envahisseurs nilotiques (Watutsi),
auxquels ilsétaient
étaient déj
déjà assujettis probable-
ment depuis longtemps.
Partout les Pygmoides et les Pygmées sont
assujettis aux Bantous ou aux Soudanais de-
puis longtemps, souvent depuis des siècles.
Nulle part, ils n'ont actuellement de
croyances propres originales, ni de culture BANTOUS.
propre originale, ni de langue propre origi- Femme des Bosaka.
nale. Partout, ils ont les croyances et la cul- (Photo Musée du Congo Belge.'
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 111

Baniari, aux Babira, aux Banande,


aux Makere, aux Medje, aux Mayo-
go, aux Mangbetu, aux Mamvu-
Walese-Momboto, aux Bambuba,
etc.
20.000 environ existent dans le restant du
pays (districts du Congo-Ubangi,
du Kivu, du Maniéma, du San-
kuru, du Kasai, du Tanganyika,
du Haut Luapula).
Il existe aussi au Ruanda quelques milliers
de Pygmoïdes et de Pygmées, assujettis aux
Watutsi.
La carte ethnographique, indique les ré-
gions où existent, actuellement, en Afrique
Belge, des groupements de Pygmoïdes ou de
Pygmées. Ils sont installés, dans les limites
des chefferies ou des secteurs des Bantous ou
des Soudanais, sur les terres de ceux-ci, et
sont soumis à l'autorité des chefs bantous ou
soudanais.
On n'a jamais rencontré de Pygmoïdes ou
de Pygmées indépendants, en Droit Africain,
de groupements bantous ou soudanais et pra-
tiquant la cueillette ou la chasse sur des terres
exclusivement à eux.
Lorsque des groupements artificiels de
Pygmoïdes et de Pygmées ont été parfois

BANTOUS.
Notable des Ntomba.
(Photo Musée du Congo Belge.)

constitués par des fonctionnaires européens


(comme chez les Bakutshu dans le district du
Lac Léopold II) ces Pygmoïdes et ces Pyg-
mées ont 'été enlevés aux groupes bantous
voisins et installés sur des terres retirées à
ceux-ci.
Les illustrations reproduisent différents
types de Pygmoïdes et de Pygmées. Elles don-
nent l'aspect de leurs huttes et, parfois, de
leurs villages et de leurs cultures.
Les Pygmoïdes et les Pygmées assujettis
aux Mongo (Districts de la Tshuapa et du
Lac Léopold II) ont des bananiers, des
champs de manioc, etc., des poules et des
chèvres.
Les huttes des Pygmoïdes et Pygmées rap-
pellent celles des populations semi-bantoues,
bantoues ou soudanaises : les huttes demi-
BANTOUS.
Notable des Bomongo(Mongo). cylindriques des Andenga (Pygmoïdes du
(Photo Musée du Congo Belge.) Congo-Ubangi), celles des Bateke; les huttes
112 LES POPULATIONS AFRICAINES

à toit en carapace de tortue des Batshwa avec leurs suzerains bantous ou soudanais;
(Pygmoïdes et Pygmées assujettis aux Mon- leur culture est généralement celle de ces
go), celles des Mongo; les huttes des Bambote derniers ou celle de leurs suzerains anté-
(Pygmoïdes et Pygmées assujettis aux Babui rieurs, bien que souvent plus fruste et plus
rudimentaire.
Là où ils sont exclusivement récolteurs; pê-
cheurs et chasseurs, ignorant l'agriculture,
leurs techniques de cueillette, de pêche et de
chasse rappellent celles des autres popula-
tions du pays.
Là où ils pratiquent, en plus, Vagriculture
et le petit élevage (petit bétail et basse-cour),
leurs procédés rappellent ceux de leurs suze-
rains ou de leurs voisins.
Ils ont partout assez approximativement
les mêmes croyances mânistes, animistes. my-
thologiques et religieuses et les mêmes croyan-
ces dynamistes et magiques que les popula-
tions bantoues ou soudanaises auxquelles ils
sont assujettis et que les populations voisines,
croyant partout, comme les unes et les autres,
à la sorcellerie et au mauvais œil, aux présa-
ges, à la divination, aux amulettes, aux sorti-
lèges, etc.

BANTOUS.
Homme et sa femme chez les Bongongombe. (1)
(Photo Verlaine.)

et aux Balubaïsés) celles des Babui (Balu-


baïsés du Katanga) et celles des Baluba; les
huttes des Pygmoïdes du Ruanda-Urundi,
celles des Banya-Ruanda et des Barundi, etc.

Du point de vue anthropologique, les Pyg-


moïdes et Pygmées du Congo Belge et du
Ruanda semblent devoir être considérés
comme des variétés de la race négroïde ou
noire africaine et ne plus pouvoir être regar-
dés comme les représentants d'une prétendue
race pygméenne, à situer à part, à côté de
la ligne moyenne, de la ligne jaune et de la
ligne noire de l' Humanité.
Du point de vue culturel, ils sont à grouper

(1) Les Bongongombesont des Mbole d'origine Mongo BANTOUS.


(Mongo au sens restreint) ayant subi les influences, Notable des Mongandu.
dans le domaine culturel, des Bakutu-Ntomba (Mongo
au sens étendu). (Photo Musée du Congo Belge.)
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 113

On rencontre, chez eux, comme chez les Au point de vue linguistique, ils sont de-
Bantous et les Soudanais, certaines croyances puis longtemps des Bantous ou des Soudanais.
naturistes, animatistes, panthélistes ou préa-
nimistes. Aujourd'hui encore, les individus de taille
Ils voient, se représentent et s'expliquent le normale donnent naissance, en Afrique, à des
monde comme leurs suzerains bantous ou sou- individus de taille inférieure. Les illustra-
danais ou leurs voisins. tions donnent la photographie de deux nains,
Ils ont les mêmes contes explicatifs ou les issus de parents de taille normale chez les
mêmes explications philosophiques que leurs Mongo, dans la peuplade des Ntomba et dans
suzerains bantous ou soudanais ou leurs voi- celle des Ekonda. L'un de ceux-ci a 1 m. 10
sins. et est plus petit que le type pygmée habituel.

VISIONS, REPRESENTATIONS ET EXPLICATIONS DU MONDE


ET DE LA VIE

1. CONSIDERATIONS GENERALES.

Comment les diverses populations du Congo


Belge et du Ruanda-Urundi voient-elles, se
représentent-elles et s'expliquent-elles le
monde et la vie, en face du spectacle de la
nature?
On rencontre, chez elles, comme chez les
autres populations du monde, des visions, des
représentations et des explications du monde
et de la vie, pouvant se grouper en :
1° Visions, représentations et explications
du monde et de la vie naturistes, panthélistes,
animatistes, préanimistes;
2° Visions, représentations et explications
du monde et de la vie mânistes, animistes,
mythologiques, religieuses;
3° Visions, représentations et explications
du monde et de la vie dynamistes et magiques;
4° Visions, représentations et explications
du monde et de la vie scientifiques;
5° Visions, représentations et explications
du monde et de la vie philosophiques.
Ces différentes façons de voir, de se repré-
senter ou de s'expliquer le monde impliquent,

BANTOUS.
Femmes des Lalia.
(Photo Musée du Congo Belge.)

chez les populations du Congo Belge comme


chez celles du Ruanda-Urundi, différentes
attitudes de l'esprit humain, en face du spec-
tacle de l'Univers.
BANTOUS.
Chef investi et ses femmes, chez les Bambole. Les trois premières catégories de visions, de
(Photo Musée du Congo Belge.) représentations ou d'explications du monde
114 LES POPULATIONS AFRICAINES

l'étude, co-existent toutes à la fois, chez les


Africains, à des degrés divers.
Les visions, les représentations et les expli-
cations du monde actuelles des populations de
l'Afrique Belge forment souvent, dans les
conceptions africaines, des amalgames, consti-
tués par des éléments provenant d'époques et
de régions diverses, dont les uns sont peut-
être d'origine lointaine (datant peut-être de
la fin des temps paléolithiques récents, des
temps mésolithiques ou des temps néolithi-
ques), d'autres d'origine plus récente et d'au-
tres enfin d'origine tout à fait récente.
Nombre des éléments précités existaient
sans doute chez les populations occupant
l'Afrique Belge avant l'arrivée des Semi-
Bantous, des Bantous, des Soudanais et des
Nilotiques; d'autres éléments y ont été im-
portés par eux. Les uns et les autres ont sou-
vent été modifiés, remaniés et adaptés, au
cours des âges, sous l'influence de facteurs
nouveaux, à la suite d'un travail de synthèse
ou pour répondre à des nécessités logiques,
politiques ou sociales, par les générations nou-
velles, nées de la fusion des anciennes popu-
lations et des envahisseurs.
On incline à admettre, à titre hypothétique,
que le Naturisme, le Panthélisme, l' Anima-
tisme et le Préanimisme ont apparu aux pre-
miers temps des Humains.
BANTOUS.
Notable des Mongandu.
(Photo Musée du Congo Belge.)

et de la vie supposent des croyances basées


sur la foi.
La quatrième catégorie de visions, de repré-
sentations ou d'explications du monde et de
la vie suppose des connaissances basées sur
l'observation et l'expérimentation.
La cinquième catégorie de visions, de repré-
sentations ou d'explications du monde et de
la vie suppose des convictions, échafaudées,
au moyen de raisonnements et de l'imagina-
tion, sur la base des croyances et des con-
naissances précitées. BANTOUS.
Village de Boyela.
(Photo Musée du Congo Belge.)
En Afrique Noire, comme ailleurs, seul le
petit nombre des Humains réfléchit aux pro- Ils existent encore aujourd 'hui. On incline
blèmes du monde et de la vie, alors que la également à admettre, sur la base de rensei-
grande masse des Humains vit, en acceptant gnements d'ordre archéologique, que le Mâ-
à ce sujet les opinions toutes faites du milieu. nisme et l'Animisme (avec la Religion) et que
le Dynamisme (avec la Magie) existaient, tout
Les diverses catégories de visions, de repré- au moins dans le bassin de la Méditerranée
sentations ou d'explications du monde et de la et dans les régions voisines, vers la fin du
vie, séparées par l'esprit pour les besoins de Paléolithique récent.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI US

II. NATURISME, PANTHELISME, ANIMATISME,


PREANIMISME.
Les visions, les représentations et les expli-
cations du monde et de la vie naturistes,
panthélistes, animatistes, préanimistes consi-
dèrent l'univers et les êtres ou les choses de
l'univers comme doués d'intelligence, de sa-
voir, de pouvoir et de vouloir et comme sus-
ceptibles (sans posséder un « esprit » ou une
« âme ») de se décider dans un sens ou dans
un autre et d'agir en conséquence.
A titre d'exemple, le poison d'épreuve, in- BANTOUS.
Hommes et femmes des Batetela.
voqué par le patient, appelé à l'ingurgiter (Photo Musée du Congo Belge.)
pour établir la preuve de sa non-culpabilité,
selon les conceptions de certaines populations gens simples et frustes de l'Europe contem-
congolaises (Mongo, Azande, etc. ), sans être poraine, telles qu'elles ont été exposées par
possédé par un « esprit » ou une « âme », les folkloristes.
comprend l'invocation lui adressée, discerne De nouvelles croyances de ce genre sem-
l'innocent du coupable, laisse en vie l'inno- blent susceptibles de naître tous les jours,
cent et tue le coupable. tant chez les populations africaines du Congo
De même, pour certains Européens .de Belge et du Ruanda-Urundi que chez les
l'Europe contemporaine, les cartes à jouer, autres populations contemporaines du monde,
sans être possédées par un « esprit » ou une y compris les gens simples et frustes de
« âme », savent découvrir et faire connaître l'Europe contemporaine.
Des croyances de ce genre existent chez les
jeunes enfants et semblent persister dans le
langage des poètes.

Le Naturisme implique la croyance que la


Nature et tous les êtres de la nature (monta-

BANTOUS.
Femmesdes BasongoMeno devant leurs huttes.
(Photo DeVroey.)

aux Humains le passé ou le présent et leur


prédisent l'avenir.
Il subsiste de nombreux vestiges de croyan-
ces de ce genre dans les croyances dynamistes
et magiques actuelles des populations afri-
caines, comme dans celles de tous les autres BANTOUS.
Femmes des Batetela.
peuples contemporains, y compris celles des (Photo Musée du Congo Belge.)
116 LES POPULATIONS AFRICAINES

gnes, forêts, rivières, cascades, soleil, lune, insister sur le fait que cette attitude de l'es-
animaux, végétaux, etc.), sont doués d'intel- prit est à situer, dans le cours de l'évolution
ligence, de savoir, de pouvoir et de volonté, supposée des croyances humaines, avant
l'Animisme (attitude de l'esprit censée posté
rieure, entendant « animer » des êtres de la
nature, en leur supposant un « esprit » ou
une « âme »).

Ces diverses attitudes de l'esprit sont sou-


vent identifiées avec ce qu 'on a parfois appelé
« le Panthéisme rudimentaire et primitif »,
pour lequel le Naturel est en quelque sorte
non distinct de VExtranaturel ou du Surna-
turel et pour lequel l'Extranaturel ou le
Surnaturel est en quelque sorte non distinct
du Naturel.
Le Naturisme, le Panthélisme, VAnima-
tisme et le Préanimisme considèrent en quel-
que sorte, comme « un ensemble » l'être de
la nature, son intelligence, son savoir, son
pouvoir et son vouloir, englobant ensemble
en quelque sorte ce qui deviendra plus tard le
« Naturel » et l'« Extranaturel » ou le « Sur-
naturel », sans distinguer des forces person-
nelles ou impersonnelles, existant en dehors
mais y agissant.
Le Mânisme et l'Animisme distinguent,
dans la nature, en dehors des êtres et des
choses et de leurs propriétés, résultant de
leur nature, elle-même (1), des forces extra-
naturelles, douées d'intelligence, de savoir,
de pouvoir, de vouloir, conçues comme per-
sonnelles (Extranaturel ou Surnaturel Per-
sonnel), tandis que le Dynamisme et la Magie
BANTOUS. distinguent dans la nature, en dehors des
Jeune femme des Batetela. êtres et des choses, des forces extranaturelles
(Photo Musée du Congo Belge.) douées d'intelligence, de savoir, de pouvoir,
de vouloir, conçues comme impersonnelles
(Extranaturel ou Surnaturel Impersonnel).
tout en n'étant pas animés par un « esprit »
ou par une « âme ».
De ces diverses attitudes de l'esprit, adop-
dans tées pour des fins essentiellement utilitaires,
Le Panthélisme suppose l'existence la première aboutit à un comportement plus
chaque être de la nature (montagne, forêt,
ou moins « panthéiste » vis-à-vis de l'Univers.
rivière, soleil, lune, animal, végétal, etc.) , ou le Surnaturel se confon-
l'Extranaturel
d'une volonté. dant avec le Naturel; la seconde a un com-
portement religieux vis-à-vis des forces per-
L'Animatisme « anime » les divers êtres de sonnelles de l'Univers (mânes des ancêtres;
la nature en leur accordant l'intelligence, le génies, esprits ou dieux) et la troisième à
savoir, le pouvoir et la volonté, sans y suppo- un comportement magique vis-à-vis des forces
ser la présence d'un « esprit » ou d'une occultes impersonnelles de l'Univers.
« âme ».

(1) Les forces naturelles sont le résultat des proprié-


Le Préanimisme correspond, en réalité, au tés des choses. Les forces du Mânisme et de l'Ani-
Naturisme, au Panthélisme ou à l'Anima- misme sont des forces extranaturelles, imaginées exister
tisme. L'expression « Préanimisme » entend en dehors des forces naturelles.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 117

Donnons un exemple. S'il existe dans une


rivière, un tourbillon en rendant la traver-
sée dangereuse, VAnimatisme y verra la ré-
sultante de la volonté du « tourbillon », conçu
comme doué d'intelligence, de savoir, de pou-
voir et de vouloir; l'Animisme et la Religion
y verront la résultante de la volonté d'un
esprit, d'un génie ou d'un dieu, confondu
peut-être d'abord avec le tourbillon, puis ima-
giné exister en dehors du tourbillon; le
Dynamisme. et la Magie y verront la résul-
tante de forces occultes impersonnelles, con-
fondues peut-être d'abord avec le tourbillon,
puis imaginées exister en dehors du tourbil-
lon.

III. MANISME, ANIMISME, MYTHOLOGIE,


RELIGION.
Les visions, les représentations et les expli-
cations du monde et de la vie mânistes, ani-
mistes, mythologiques ou religieuses considè- BANTOUS.
rent que l'univers, les choses et les êtres de Sultan de l'ancien sultanat de Lusuna
l'univers sont « animés » par des éléments créé par des Basonge en pays bakusu.
extranaturels invisibles, existant en dehors (Photo Musée du Congo Belge.)
de l'univers, des êtres et des choses. (Ames
humaines, Mânes des Ancêtres, Génies, Es-
Au Mânisme semblent se rattacher logi-
prits, Dieux.) (1)
Elles impliquent la croyance à un Extra- quement, au Congo Belge et au Ruanda-
naturel ou à un Surnaturel Personnel. Urundi comme ailleurs, les croyances se rap-
Le Mânisme implique la croyance à une portant à la survie d'éléments incorporés au
« âme humaine », présente dans le corps pen- corps durant la vie et s'en séparant à la
mort (ombre, lumineux de l'œil, diverses
dant la vie, pouvant temporairement aban-
donner celui-ci pendant le sommeil, le rêve ou âmes), aux âmes errantes.. aux végétaux et
l'évanouissement et le quittant définitive-
ment à la mort, tout en continuant à lui sur-
vivre.
11 explique les manifestations de l'être hu-
main vivant, par la présence d'une âme et
suppose que celle-ci, survivant à la mort, est
susceptible de hanter les endroits où le dé-
funt a vécu, de revenir se manifester à ses
parents ou à ses ennemis, d'assister les vi-
vants ou de leur nuire, selon qu'elle est bien
ou mal disposée.
L 'Animisme implique, dans son sens le plus
large, la croyance aux « esprits » (« esprits »
indépendants, génies ou dieux, n'ayant ja-
mais été des « âmes » et aux « âmes humai-
nes »). Il implique, dans son sens le plus
étroit, la croyance aux « esprits », génies ou
dieux, abstraction faite de la croyance aux
« âmes humaines ».

(1) Ces éléments sont invisibles pour l'ensemble des BANTOus.


Humains.Il est réservé, à quelques privilégiés,imagina- Femmes des Bakuba.
fits ou visionnaires, de les voir et de les entendre. (Photo Musée du Congo Belge.)
118 LES POPULATIONS AFRICAINES

aux animaux « reposoirs d'âmes », à la pos- la seconde âme est une âme en quelque sorte
session de vivants par les « âmes » de défunts, dynamique et spirituelle, rappelant le lumi-
à la réincarnation d'« âmes » de défunts neux de l 'œil et constituant en quelque sorte
dans le sein des femmes de leur groupe, à la le principe de vie, quittant le corps à la mort
pour aller vivre dans l'atmosphère, en atten-
dant de se réincarner dans le sein d'une
femme, n'apparaissant jamais sous la forme
d'un fantôme ou dans les rêves et n'étant pas
l'objet du culte des Mânes.
En certaines régions cette âme se manifeste
aux vivants comme une étoile filante.
A titre d'exemple, chez de nombreux Mongo
(Bomongo, Mundji, Nkundu), cette première
âme est dénommée Bokali et cette seconde âme
Bolirnrú.
Il existe souvent, à côté de ces deux âmes,
une troisième âme, censée habiter l'intérieur
de l'oreille; semblable troisième âme existe
BANTOUS. chez certains Mongo (Mundji).
Une des maisons du Roi des Bakuba. Ces croyances existent chez de nombreux
(Photo Musée du Congo Belge.) Bantous et de nombreux Soudanais.
Les fétiches, représentant des ancêtres ou
vie des « âmes » dans un pays des morts des défunts, censés parfois habités par leurs
(situé aux abords du village, sous terre, au mânes, se rattachent aux Mânisme. Leur
pays du soleil couchant ou au loin), aux culte se rattache à la Religion.
mânes des ancêtres, au culte des mânes des
ancêtres, etc. A l'Animisme semblent se rattacher logi-
Certaines populations africaines de l'Afri-
quement, au Congo Belge et au Ruanda-
que Belge distinguent, à côté du corps, en Urundi comme ailleurs, les croyances se rap-
dehors de l'ombre et du lumineux de l'ail,
portant aux divers génies, aux divers esprits
et aux divers dieux, imaginés par eux exister
sur la terre ferme, dans les eaux, sous le sol
et sous la voûte des cieux.
Les fétiches, représentant des esprits, des
génies ou des dieux, censés parfois habités
par eux, se rattachent à l'Animisme. Leur
culte se rattache à la Religion.
Les mânes des ancêtres et des morts, ainsi
que les génies, les esprits ou les dieux, sont
invisibles. Ils ne se manifestent qu'à quelques
individus privilégiés : patriarches, prêtres et
prêtresses, etc. En certaines régions, les mâ-
nes d'un ancêtre ou d'un défunt ou un génie,
un esprit ou un dieu peuvent posséder le corps
d'un vivant ou d'une vivante et se faire en-
BANTOUS. tendre par sa voix.
Grand notable des Bakuba, devant son habitation. Ces vivants ou ces vivantes sont des
(Photo L. Saroléa.) « médiums ».
C'est le cas de certains prêtres, de certaines
deux autres éléments, que l'on peut, si l'on prêtresses, de certains magiciens et de cer-
veut, appeler « âmes » : la première âme est taines magiciennes parlant sous l'inspiration
une âme en quelque sorte statique et maté- des mânes, d'un génie, d'un esprit ou d'un
rielle, rappelant l'ombre, vivant près des dieu.
tombeaux ou dans le pays des morts, pouvant
prendre l'apparence d'un fantôme, apparais- La Mythologie s'efforce, au Congo Belge et
sant dans les rêves, objet du culte des Mânes; au Ruanda-Urundi comme ailleurs, de retra-
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 119

cer l'épopée des génies, des esprits ou des part, et constitue le culte des mânes des an-
dieux, leur naissance, leur histoire, leurs dé- cêtres.
mêlés, leurs triomphes. Les mânes des ancêtres protègent tous leurs
A côté des esprits, génies ou dieux, il existe;
dans les croyances populaires, des personna-
ges rappelant les fées, les gnomes, les ogres,
à moitié humains et à moitié divins ; des êtres
imaginaires (des moitiés d'hommes, n'ayant
qu'un œil, une oreille et une jambe); des
animaux fantastiques, etc. Il existe des contes
au sujet de l'intervention des ancêtres, des
esprits, génies ou dieux ou d'un grand dieu
dans la création du monde et des humains,
etc.
La Mythologie des populations de l'Afri-
que Belge commence seulement à être étudiée.
Du point de vue scientifique, elle présente un
intérêt égal aux mythologics des autres
peuples du monde.
BANTOUS.
Notables des Ngombe.
Presque partout au Congo Belge et au (Photo DeVroey.)
Ruanda-Urundi, on croit à des esprits, à des
génies ou à des dieux du sol, du sous-sol, des descendants à quelqu'endroit qu'ils soient
eaux, ou du ciel. A part dans quelques rares pour autant que ceux-ci accomplissent leurs
régions, on s'est peu préoccupé de les étudier, devoirs vis-à-vis d'eux.
nonobstant l'intérêt évident de cette étude En second lieu, il implique des rapports
pour l'histoire des religions.

Le Mânisme et l'Animisme ont abouti par-


tout, pour des fins essentiellement utilitaires,
à l'adoption d'un comportement pratique.
c'est-à-dire d'un comportement religieux vis-
à-vis des « âmes » des défunts et vis-à-vis des
«génies », des « esprits », ou des « dieux ».
Ce comportement pratique peut se résumer
comme suit ; :
1° S'abstenir d'actes déplaisant aux âmes,
aux génies, aux esprits ou aux dieux (ne pas
faire ce qu'ils ont défendu ou défendent en-
core) ;
2° Accomplir des actes de nature à leur
plaire : prières, offrandes, sacrifices, vœux.
Les offrandes comportent souvent des bois-
sons (bière, vin de palme, etc.), de la
viande,
du poisson, des aliments préparés, de l'huile,
des perles, etc.
Les sacrifices impliquent l'immolation de
victimes animales (poules, chèvres, moutons, BANTOUS.
Femme des Budja.
chiens, gros bétail, etc.). Jadis, ils impli- (Photo Musée du Congo Belge.)
quaient souvent celle d'êtres humains:
épouses, enfants, serviteurs (lors des funérail- entre les « génies », les « esprits », ou les
les d'un personnage
important), esclaves, etc. « dieux » du sol, des eaux, du sous-sol ou du
En premier lieu, il implique des ciel, d'une part, et les humains, d'autre part
rapports
entre les « âmes » des ancêtres
défunts, d'une et constitue le culte des génies, des esprits ou
part, et leurs descendants vivants, d'autre des dieux.
120 LES POPULATIONS AFRICAINES

Le Culte des ancêtres et le Culte des génies,


des esprits ou des dieux constituent Its deux
véritables religions de l'Afrique Belge.
Le Culte des Ancêtres semble occuper, chez
les Semi-Bantous, chez les Bantous et chez les
Soudanais, la première place, le Cidte des
génies, des esprits ou des dieux n'occupant
chez eux qu'une place de second rang.
Le Culte des Ancêtres y est incontestable-
ment à la base de la morale indigène.
Chez les Semi-Bantous (Baboma, Badia,
Basakata, Bobai, etc.), le Culte des génies, des
esprits et des dieux semble avoir occupé jadis
et occuper peut-être encore aujourd 'hui, une
place plus importante.
BANTOUS. Les ancêtres ainsi que les génies, les esprits
Huttes des Mabinza. ou les dieux punissent, en cette vie, ceux qui
(Photo Musée du Congo Belge.)
enfreignent leurs ordres et récompensent, en
cette vie, ceux qui les servent avec dévoue-
Les esprits, les génies ou les dieux semblent ment.
protéger uniquement ceux qui se trouvent
dans leur région. Ce sont essentiellement des
Les ancêtres importants (ancêtres du clan,
dit,inités locales.
du groupe de clans, de la sous-tribu, de la
Ces divinités locales peuvent protéger non tribu ou de la peuplade; ancêtres de la dy-
seulement les premiers occupants du pays, nastie des Seigneurs, des Sultans, des Rois,
mais encore les envahisseurs ultérieurs de
etc.), sont considérés comme plus puissants
celui-ci, si elles sont obéies et servies par ces et sont plus honorés que les ancêtres d'im-
derniers. Ces croyances expliquent l'influen-
portance secondaire.
ce souvent persistante des prêtres ou des prê-
tresses, des Esprits, Génies ou Dieux, des an-
ciens occupants du pays.

BANTOUS.
Village de « gens d'eau » (Bapoto).
(Photo Musée du Congo Belge.)

Les ancêtres sont généralement divinisés et


traités comme des génies, des esprits ou des
dieux.
Comme eux, ils peuvent non seulement
donner à leurs parents la santé ou la maladie,
BANTOUS. rendre fécondes ou stériles leurs épouses, don-
ner ou refuser du gibier ou du poisson, accor-
Femme des « gens d'eau » de l'île Ukaturaka
du fleuve Congo, devant sa hutte. der la victoire ou infliger la défaite à la
(Photo Musée du Congo Belge.) guerre, mais encore influencer l'atmosphère :
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 121

ils peuvent faire pleuvoir ou faire cesser la


pluie, arrêter un orage ou en susciter un,
faire lever une tempête, envoyer la fou-
dre, etc.

Si les populations de l'Afrique Belge


croient à une survie après la mort, celle-ci en
général est sans relations aucunes avec la
bonne ou la mauvaise conduite des individus
durant leur vie terrestre. Là où il n'y a eu
ni influence musulmane ni influence chré-
tienne évidentes, les croyances indigènes ne
se présentent jamais sous l'aspect d'une reli-
gion d'épreuve, selon laquelle les humains
seraient soumis durant leur vie terrestre à
une épreuve dont dépendrait, après la mort,
leur sort, éternellement heureux ou malheu-
reux, selon qu'ils ont subi avec ou sans succès
l'épreuve imposée.
Dans la survie après la mort, les mânes
vivent, pendant un temps plus ou moins long,
une vie rappelant la vie terrestre qu'ils ont
menée : les chefs y restent des chefs; les
magiciens, des magiciens; les. hommes libres, BANTOUS.
des hommes libres; les esclaves, des esclaves. Femmes des « gens d'eau » du Bas Ubangi. (1)
Les mânes des ancêtres n'ont de chances (Photo Musée du Congo Belge.)
d'être alimentés et honorés que pour autant
que les ancêtres ont des descendants. Encore
aujourd'hui, en maintes régions, les mânes
ne peuvent survivre que s'ils reçoivent des
offrandes et des sacrifices.
En maintes régions, une des âmes (le Boli-
mu des Mongo) ne peut se réincarner que
dans une fille ou que dans une épouse d'un
fils du groupe des descendants.

Des croyances analogues existent en main-


tes régions de l'Afrioue Noire et ont existé
ou existent en maintes autres régions du
monde.
Les populations africaines du Congo
Belge ou du Ruanda-Urundi s'efforcent
généralement de s'expliquer, dans des contes
explicatifs, se rapportant à la formation
du monde et à l'origine de leur groupe, BANTOUS.
comment l'univers, connu par elles, est Mongelima, devant leurs huttes.
devenu ce qu'il est et comment l'homme est (Huttes à toit en « pain de sucre »).
(Photo Musée du Congo Belge.)
apparu sur la terre. Ces explications, sou-
vent d'ordre philosophique (en tant qu'expli-
cations du monde), impliquent — en dehors
des cas assez rares où une sorte de démiurge (1) Il y a des « gens d'eau », chez les Semi-Bantous,
les Bantous, les Soudanais et les Nilotiques, portant
(animal) découvre les humains, nés en quel- des noms divers. Bornons nous à citer : sur les rives
que sorte spontanément — l'existence, au du fleuve Congo les Bobangi et les Wagenia; entre le
début des choses, en quelque sorte d'un Bas-Ubangi et le Congo, les gens d'eau dit « Ban-
auteur ou d'auteurs du monde, soit d'un gala »; sur les rives de l'Ubangi, les Mondjombo et
les Banziri; sur les rives de l'Uele, les Bakango, etc.;
être androgyne ou bisexué ou encore d'un sur les rives du Nil, les Bahari ou Bari.
122 LES POPULATIONS AFRICAINES

être asexué, soit d'un père primordial (dans


les sociétés à succession patrilinéale), soit
d'une mère primordiale, (dans les sociétés à
succession matrilinéale), soit d'un couple pri-
mordial, soit d'un couple cosmique (ciel et
terre ou bien soleil et lune), soit d'un dieu-
créateur, mais n'impliquent nullement, d'une
façon à peu près générale, un comportement
pratique, c'est-à-dire une religion vis-à-vis de
cet auteur ou de ces auteurs du monde.
Ces diverses explications se sont souvent
influencées les unes les autres. Les croyances
actuelles sont souvent des « amalgames »
d'éléments datant d'époques diverses.

En dehors de quelques rares régions, où le


phénomène est susceptible d'explications di-
verses, il n'existe nulle part de véritable
culte, rendu à un auteur ou à des auteurs du
monde ou encore à un dieu-créateur.
S'il existe, à peu près partout, un auteur
ou des auteurs du monde ou encore un dieu-
créateur, expliquant l'existence ou l'aména-
BANTOUS. gement du monde et l'existence sur la terre
Bobati de petite et de grande taille. des Humains, cet auteur ou ces auteurs ou
(Photo Musée du Congo Belge.) encore ce dieu-créateur n'existent, en règle
générale, au Congo Belge et au Ruanda-
Urundi, dans les conceptions africaines non
influencées par les prédications chrétiennes
ou musulmanes, que sur le plan explicatif ou
philosophique et ils n'existent pas sur le plan
religieux.
En fait, à peu près partout, si pas partout,
tout en s'expliquant, — conformément aux af-
firmations de leurs contes explicatifs —le mon-
de et les Humains par l'existence supposée de
cet auteur ou de ces auteurs du monde ou de
ce dieu-créateur, les populations africaines se
comportent comjme s'ils n'existaient pas, n'en
ayant reçu aucun commandement, n'en atten-
dant aucune rétribution. ni dans cette vie ni
dans l'autre et ne leur rendant aucun culte.
Le sentiment juif, chrétien ou musulman
de la dépendance de la créature vis-à-vis de
son créateur, la portant à reconnaître et à
adorer celui-ci, est totalement inexistant, dans
les conceptions africaines non influencées par
les prédications chrétiennes ou musulmanes,
de l'Afrique Belge.
Les grands dieux africains, à la suite des
influences de mythes divers, ont souvent di-
vers aspects, dans les légendes : celui d'un
BANTOUS. père primordial, celui d'un élément d'un
Femme des Bobenge. couple primordial ou cosmique, celui d'un
(Photo Musée du Congo Belge.) dieu créateur, celui d'un dieu-ciel ou d'un
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 123

dieu du ciel, celui d'un dieu-tonnerre ou d'un


dieu du tonnerre, celui d'un dieu soleil, etc.
Sous l'influence des prédications musulma-
nes ou chrétiennes, certains grands dieux
africains (ancêtres primordiaux, éléments
masculins de couples primordiaux, dieux-
créateurs, dieux-ciel, dieux-atmosphère, dieux
du tonnerre, dieux des morts, etc.) se sont
parfois répandus au loin, comme des dieux
étrangers importés (Mungu, originaire de
l'Est, de l'Afrique Orientale; Nzambi, origi-
naire de l'Ouest, de l'Afrique Occidentale)
ou ont parfois pris un aspect chrétien
(Mbombianda, Ndjakomfba, File Mukulu,
Vidiye-Mukulu, Kabezya-Mpungwe, Leza,
Nzapa ou Ndjapa, Mboli, Angele, etc.).

Si l'on veut définir ce que sont les religions


des populations africaines de l'Afrique Belge,
il faut les considérer sans aucun doute comme
des religions polythéistes, rappelant, à beau-
coup d'égards, celles de nombreux autres
peuples des temps anciens (Egyptiens, Grecs,
Romains, etc.) ou modernes (Hindous, Peaux-
Rouges, Japonais, etc.).
Dans tel groupe de clans des Nkundu, on
honore surtout les mânes, en quelque sorte BANTOUS.
divinisés, de l'ancêtre du groupe de clans, Hutte des Bobati.
mais les individus qui honorent cet ancêtre
(Photo Musée du CongoBelge.)
déterminé honorent aussi les mânes de tel ou
tel autre ancêtre plus rapproché (les mânes
de l'ancêtre du clan, ceux de leur grand 'père, commençant à se situer à l'avant-plan de l'en-
semble des génies, des esprits ou des dieux.
ceux de leur père, ceux de leur frère aîné,
Il semble même que, peut-être, dans les doc-
etc.).
trines ésotériques de certaines Ecoles de ma-
Dans ce groupe de clans, les gens des villa-
giciens (notamment chez certains Basonge,
ges honorent, selon les circonstances —- en certains Baluba, certains Nkundu et certains
plus des mânes des ancêtres — des génies, des l'idée d'un Etre Suprême, Dieu
Ekonda),
esprits ou des dieux divers, censés favorables
à la chasse, ou à la pêche, ou à l'agriculture,
ou à la fécondité des femmes, etc.
La croyance, en tant qu'explication du
monde, à un auteur ou à des auteurs du
monde ou à un dieu-créateur, auquel on n'at-
tribue aucun commandement, dont on n'at-
tend ni en cette vie ni après cette vie nulle
rétribution, auquel on ne rend aucun culte
(par exemple à Mbombianda ou à Ndjakomba,
à Wayi, à Ndjeye, etc.), existant plus sur le
plan explicatif ou philosophique que sur le
plan religieux, n'est pas suffisante pour faire,
des croyances polythéistes indigènes, des
croyances monothéistes.
En certaines régions, on voyait poindre;
dans les croyances des Africains, lors de la
BANTOUS.
conquête européenne, un commencement de Femmes et enfants des Baniari.
Monarchothéisme, plusieurs grands dieux (Photo Musée du Congo Belge.)
124 LES POPULATIONS AFRICAINES

des dieux, père. ou créateur des génies. des comme les manifestations d'une seule force
esprits ou des dieux et des âmes humaines, occulte impersonnelle, plus ou moins analogue
raison et explication ultime des choses, com- au Mana océanien.
mençait à se préciser, peut-être sous l'impul- Avant la conquête arabe et la conquête
sion de l'esprit logique ou comme écho de pré-
européenne, l'idée d'un Etre suprême et
dications musulmanes ou chrétiennes, lors de
l'idée d'une force occulte unique (Manu)
semblent avoir été, en Afrique Belge, des
« aboutissements » et non des « commence-
ments », commençant à se préciser -lans des
doctrines ésotériques, pour quelques ir. livi-
dus. Elles semblent, avant la conquête arabe
et la conquête européenne, avoir été totale-
ment inexistantes dans les croyances popu-
laires.
Nzambi (Ndjambi), grand dieu étranger,
a été importé en diverses régions de l'Ouest
du Congo par les missionnaires chrétiens et
Mungu (forme abrégée de Mulungu), grand
dieu étranger, a été importé dans diverses
régions de l'Est du Congo par les Arabes, et,
ultérieurement, par les missionnaires chré-
tiens.
Dans les croyances des gens simples et frus-
tes de maintes régions de l'Europe contem-
poraine, il y a des croyances mâniste.,, et ani-
mistes, plus ou moins analogues à celles des
Indigènes de l'Afrique Noire.
Chez les gens simples et frustes de L'Eu-
rope contemporaine, maintes croyances se
rapportent aux « mânes des défunts » venant
se chauffer le soir auprès du foyer, apparais-
sant dans les rêves, faisant du bruit ou pous-
BANTOUS. sant des soupirs pour demander des prières,
Tête d'homme des Mabodo. etc. On y croit aussi à des « fantômes x-, à
(Photo Musée du Congo Belge.) des « revenants », à des « maisons hantées »,
à des « dames blanches », des « dames ver-
la conquête européenne (File Mukulu, père ou tes », etc.
créateur de tous les File chez les Basonge; Les étoiles filantes y sont souvent les âmes
Vidye Mukulu, père ou créateur de tous les de trépassés.
Vidye chez les Baluba; Elima, père ou créa- On y croit à des esprits : fées, lutins, ser-
teur de tous les Bilima, chez certains Nkundu
vants, follets, elfes, esprits crieurs, oi.dins,
et certains Ekonda, etc.). ondines, géants, animaux fantastiques, etc.
Les esprits, les génies ou les dieux sont ap- Certains de ces esprits ont une résidence fixe
pelés File chez les Basonge, Vidye chez les (montagnes, bois, forêts, grottes, eaux, etc.) ;
Baluba et Bilima chez les Nkundu et les d'autres n'en ont pas.
Ekonda. Il y existe maints contes explicatifs, expo-
En parlant du Dynamisme et de la Magie. sant pourquoi et comment telle région a été
nous signalerons que, dans les doctrines ,;soté- façonnée comme elle se présente actuellement
riques de certaines Ecoles de Magiciens, il y et pourquoi et comment les Humains ont
avait, datant déjà d'avant l'occupation euro- apparu sur la terre.
péenne, une tendance à considérer, peu!-être Les ouvrages existant sur le Folklore per-
sous l'impulsion de l'esprit logique, les diver- mettent au lecteur de comparer certaines
ses forces occultes impersonnelles de l'Uni- croyances de l'Afrique Noire avec celles des
vers, existant, selon les croyances populaires, gens simples et frustes de l'Europe Contem-
dans les animaux, les végétaux, les choses, etc., poraine.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 125

Les croyances au Mânisme et à l'Animisme


et à l'efficacité de leurs pratiques religieuses
ont joué un rôle important dans la vie des
Africains : elles leur ont conservé l'espé-
rance, en présence des pires calamités, en
leur laissant croire qu'ils n'étaient pas seuls,
en face des forces hostiles du monde qui les
entouraient, leurs pratiques religieuses pou-
vant réussir à amener les mânes de leurs an-
cêtres, les génies, les esprits ou les dieux
locaux à les protéger et à les secourir. Ces
croyances illusoires ont utilement soutenu
leur courage, dans la vie.

IV. DYNAMISME ET MAGIE.


Les visions, les représentations et les expli-
cations du monde et de la vie dynamistes con-
sidèrent l'Univers, les êtres et les choses de BANTOUS.
l'Univers comme possédant des forces occul- Femmeset fillettes des Banande (Bakondjo).
(Photo Musée du Congo Belge.)
tes impersonnelles, existant en dehors de ce
que nous appellerions les forces naturelles ou
physico-chimiques. Elles impliquent la inspirés par des croyances dynamistes et ma-
croyance à un Extranaturel ou à un Surna- giques.
turel Impersonnel.
Ces forces sont favorables ou défavorables Lorsque la Magie (ensemble d'observances,
aux Humains. de pratiques et de rites susceptibles d'agir à
Pour des fins essentiellement pratiques, les l'égard des forces occultes impersonnelles du
populations du Congo et du Ruanda-Urundi, Dynamisme) est pratiquée pour le groupe
à l'instar d'autres populations du monde, ont auquel on appartient (pour le protéger ou
abouti à adopter à l'égard de ces forces occul- pour le défendre), il s'agit de bonne magie et
tes impersonnelles, s'avérant favorables ou celui qui s'y livre est un bon magicien.
défavorables aux Humains, un comportement Lorsque la Magie est pratiquée contre le
pratique, tendant à les soustraire aux influen- groupe auquel on appartient (pour faire mou-
ces s'affirmant défavorables et à utiliser à rir un époux, un père ou un frère, etc.), il
leur profit les influences s'affirmant favora-
bles ou défavorables.
Comme les autres populations du monde,
elles ont fini par élaborer à ces fins des obser-
vances, des pratiques, des rites d'ordre magi-
que et par utiliser aux mêmes fins des amu-
lettes, constituant en quelque sorte des « ré-
servoirs » naturels ou artificiels de forces
occultes favorables, protégeant automatique-
ment contre les forces occultes défavorables,
ceux auxquels ont veut du bien, et des sorti-
lèges, constituant en quelque sorte des « ré-
servoirs » naturels ou artificiels de forces
occultes défavorables, attaquant automatique-
ment ceux contre lesquels on les emploie et
auxquels on veut du mal.
Les fétiches-amulettes et les fétiches-sor-
tilèges - se distinguant des fétiches-statues
ou fétiches-statuettes — qui ne sont habités
ni par les mânes d'un ancêtre ou d'un défunt,
ni par un esprit, un génie ou un dieu, et qui
BANTOUS.
sont censés recéler des forces occultes imper- Hommes des Banande (Bakondjo).
sonnelles favorables ou défavorables, sont (Photo Musée du Congo Belge.)
126 LES POPULATIONS AFRICAINES

cours, en Afrique Belge — comme dans d'au-


tres pays, et dans le monde des gens simples
et frustes des pays européens contemporains
— à l'assistance d'auxiliaires (« âmes » de
magiciens ou de sorciers décédés ou d'autres
défunts; esprits, génies ou dieux; animaux-
esprits ou animaux véritables, etc.).

Il existe de plus, en Afrique Belge, comme


ailleurs, la croyance au mauvais œil. Elle est
universellement répandue.
De même que certains animaux ou certains
végétaux semblent susceptibles d'exercer une
influence occulte néfaste, certaines personnes
BANTOUS. sont supposées posséder en elles-mêmes (sou-
Hutte des Banande (Bakondjo). vent dans le ventre, du côté de l'estomac ou
(Photo Musée du Congo Belge.) des viscères) un « quelque chose » (likundu,
ndoki, en certaines régions) , susceptible
s'agit de mauvaise magie ou de sorcellerie et d'agir à distance, de façon nocive : le porteur
celui qui s'y livre est un mauvais magicien ou du mauvais œil peut, par sa seule présence
un sorcier. ou par son simple regard, entraîner la mort
Si le bon magicien est partout respecté et d'enfants, rendre malades des gens bien por-
honoré, dans les sociétés africaines, le mauvais tants ou stériles des femmes fécondes, écarter
magicien ou le sorcier est partout détesté et le gibier ou le poisson, faire périr les récoltes,
haï. etc. Chez les Mongo, les porteurs d'un mau-
Jadis, s'il était découvert, à la suite de pra- vais œil sont appelés Baloki. Selon les Indigè-
tiques de divination et d'épreuves, il devait nes, le mauvais œil serait souvent héréditaire.
« désensorceler » celui que ses charmes Les porteurs du mauvais œil peuvent exer-
avaient enchanté et lui payer une forte in- cer des influences nocives, sans être conscients
demnité et était parfois mis à mort. que celles-ci émanent d'eux.
Si le sorcier avait, par ses maléfices, fait On a vu des Africains, persuadés d'avoir
mourir sa victime ou infligé à son groupe le mauvais œil (après s'être soumis pour véri-
des dommages considérables, il était généra- fier s'ils l'avaient ou non à l'épreuve du poi-
lement mis à mort et ses biens servaient à son ou à toute autre épreuve), se donner vo-
indemniser sa victime ou son groupe. lontairement et héroïquement la mort, pour
La Magie et la Sorcellerie ont souvent re- épargner à leur groupe les influences désas-
treuses d'un porteur de « mauvais œil ».
Avant l'occupation européenne, en maintes
régions du Congo Belge et du Ruanda-Urun-
di, on ne croyait guère à la mort naturelle,
des suites de maladies ou des suites de vieil-
lesse.
Aussi, les familles des défunts considé-
raient-elles souvent comme un pieux devoir de
rechercher, à l'aide de l'assistance de devins
et d'épreuves ou d'ordalies (dont l'épreuve du
poison), si la mort n'était pas due, en l'oc-
currence, aux maléfices d'un sorcier ou d'une
sorcière ou aux influences nocives d'un pos-
sesseur de mauvais ceil.
Avant l'occupation européenne, des milliers
d'Africains des deux sexes, prétendûment
« sorciers », « sorcières » ou « possesseurs du
BANIOUS. mauvais œil », succombaient chaque année,
Femmesdes « Bahutu » de Rutshuru.
(Photo Musée du Congo Belge.) victimes pitoyables de l'ignorance, de la peur
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 127

et des croyances imaginaires ou illusoires de


leurs compatriotes.
N'oublions pas que la même ignorance, la
même peur et les mêmes croyances imagi-
naires ou illusoires ont causé, dans l'Europe
du Moyen Age et des Temps Modernes, la mort
de milliers de prétendus « sorciers », de pré-
tendues « sorcières » et de prétendus « pos-
sesseurs du mauvais œil ».
Comme lors des procès de sorcellerie du
Moyen-Age et des Temps Modernes européens
chrétiens, on vit fréquemment, selon les sou-
venirs des Indigènes, dans les procès de sor-
cellerie africains, des « sorciers », des « sor-
cières » ou des « possesseurs de mauvais œil »
reconnaître les faits et citer avec complai-
sance la longue liste de leurs prétendues vic- BANTOUS.
Femme des « Bahutu » de Rutshuru(Kivu-Nord),
times, les « prévenus », partageant les croyan- devant des huttes.
ces de leur entourage, subissant les sugges-
tions des plaignants et s'autosuggestionnant (Photo Musée du Congo Belge.)
souvent sur leurs pouvoirs réels et sur leurs
hauts faits. Les croyances au Dynamisme et à l'effi-
cacité des pratiques magiques ont joué un
rôle important dans la vie des Africains; elles
A côté des croyances dynamistes et magi- leur ont permis de conserver l'espérance, en
ques exotériques ou populaires, il y a des
croyances dynamistes et magiques ésotériques,
connues de seuls groupes d'initiés, construc-
tions « savantes » et « logiques », élaborées
sur la base des croyances populaires.
A titre d'exemple, dans les doctrines ésoté-
riques de certaines Ecoles de Magiciens des
Nkundu et des Ekonda, il y avait une ten-
dance, déjà avant l'occupation européenne,
selon les dires des Africains, peut-être sous
l'influence de l'esprit logique, à considérer
les diverses forces occultes impersonnelles de
l'Univers, existant, selon les croyances popu-
laires, dans les animaux, les végétaux, les
choses, etc., comme les manifestations d'une
seule et même force occulte impersonnelle,
plus ou moins analogue au « Mana » océanien.

Des croyances dynamistes et magiques, plus


ou moins analogues, ont existé chez les peu-
ples de l'Antiquité classique, dans l'Europe BANTOUS.
du Moyen-Age et des Temps Modernes. Elles Homme des Bashi.
existent aujourd'hui encore chez les peuples (Photo Musée du CongoBelge.)
exotiques de l'Asie, de l'Amérique et de <<.ji
l'Océanie.
présenc&0Les pires calamités, en leur laissant
Les ouvrages existant sur le Folklore per- croire qu'ils étaient à même, grâce à leurs
mettent au lecteur de comparer certaines pratiques magiques, d'agir sur les forces hos-
croyances africaines dynamistes et magiques tiles qui les entouraient. Ces croyances illu-
avec certaines croyances européennes contem- soires ont utilement soutenu leur courage
poraines analogues. dans la vie.
128 LES POPULATIONS AFRICAINES

même âge, la faune et la flore de la région


dans laquelle il vit.
La Science (l'ensemble des Sciences) des
populations de l'Afrique Belge rappelle, à
beaucoup d'égards, la science populaire telle
qu'elle existe, selon les folkloristes, chez les
gens simples et frustes de l'Europe contem-
poraine.
Bornons-nous à exposer le Système de cos-
mologie des Africains, souvent admis au
Congo Belge et au Ruanda-Urundi et à dire
quelques mots de leurs connaissances en Ana-
tomie humaine, de leur façon de calculer le
temps et de leurs techniques.
BANTOUS. L'Univers est assez généralement conçu de
Jeunes femmes des Wafulero (District du Kivu). la façon suivante. La terre est un disque plat
(Photo Musée du Congo Belge.) ou plus ou moins montagneux, dont le pays
des Africains considérés occupe toujours le
v. SCIENCES ET TECHNIQUES. centre. Au-dessus de la terre s'étend la voûte
céleste comme une calotte solide, fermant la
Il existe chez les populations africaines de terre à l'horizon.
l'Afrique Belge, des Sciences et des Tech- Le soleil est censé voyager le jour sous la
niques (Sciences appliquées), fruits de lon-
voûte céleste et la nuit dans des cavernes sous
gues observations et d'expérimentations répé- la terre. La lune, les planètes
tées, nécessairement rudimentaires et frustes, (conçues
comme des étoiles, Vénus étant souvent con-
mal dégagées de croyances mânistes, animis-
sidérée comme constituant deux étoiles dis-
tes, religieuses, dynamistes et magiques.
tinctes, l'étoile du matin et l'étoile du soir),
les étoiles sont censées voyager la nuit sous
Ces populations ont partout des notions ru- la voûte céleste et le jour, dans des cavernes,
dimentaires et frustes (telles qu'elles résultent sous la terre.
de moyens d'observation très limités) sur Les Africains, partisans d'une terre plate,
l'Univers, le milieu géographique, les Hu- sont géocentristes. Ils ignorent la rotondité de
mains, la Faune, la Flore, les Mathématiques, la terre, l'existence du système solaire (avec
l'Economie, les Sciences à la base de leurs l'héliocentrisme), celle du système de notre
techniques, etc. galaxie, comprenant des milliards de « so-
Elles ont sur beaucoup de choses des leils »; celle de milliards d'autres galaxies,
connaissances pratiques étendues. Un enfant comprenant également des milliards de « so-
africain de l'intérieur connaît, par exemple, leils » etc.
beaucoup mieux qu'un enfant européen du N'oublions pas qu'avant Copernic, Galilée
et Newton, l'Europe du Moyen-Age et des
Temps Modernes était géocentriste et que
pendant longtemps on a défendu en Europe la
conception d'une terre plate, conception qui
ne fut totalement abandonnée qu'après l'ac-
complissement du premier voyage autour du
monde.

Les Africains du Congo Belge et du


Ruanda-Urundi ont souvent une idée simple
et fruste de Vanatomie humaine, sachant dis-
tinguer les organes essentiels (cerveau, pou-
mons, cœur, foie, rate, estomac, intestins, ves-
sie, etc.).
Les Africains de l'Afrique Belge calculent
BANTOUS.
Femmes des Bahunde. le temps sur la base des aspects du soleil et
(Photo Musée du Congo Belge.) de la lune et de la succession des saisons.
BANTOUS. — 1 = Notable des Ngombe; 2 = Jeune femme des Ngombe; 3 = Notable des Ndoko; 4 = Notable
des Ngombe: 5 = Hommedes Topoke; 6 = Notable des Bapoto (des « gens d'eau »), portant des tatouages analogues
à ceux des Topoke. (Photos Devroey et Musée du Congo Belge.)
BANTOUS. — 1 = Notables des Bakuba; 2 = Hommes des Balamba: 3 = Femmes des Baluha du Katanga;
4 = Femmes des Batumbwe; 5 = Hommes et femmes des Bashila. (Photos Muséedu Congo Belge.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 129

Le soleil leur permet


- de distinguer le jour
de la nuit.
Sa position dans le ciel indique le moment
de la journée (l'heure de la journée).
L'aurore est le moment où le soleil se lève à
l'horizon; midi est celui où le soleil est au-
dessus de la tête; le soir, celui où il se couche
à l'horizon.
La succession des jours et des nuits leur
permet de calculer le temps. Ils disent : « Tel
événement s'est passé il y a six nuits. »
La nouvelle lune, apparaissant chaque mois,
leur facilite le calcwl des mois.
Ils disent : « tel événement s'est passé il y
a cinq lunes », ou encore : « cet événement a
eu lieu quand cette lune-ci subissait telle
phase (pleine lune, premier quartier, dernier
quartier, etc.) ». BANTOUS.
Dans les régions il saisons sèches et à sai- Femmes des Bavira, devant leurs huttes.
sons des pluies (en Afrique tropicale), les (Photo Musée du CongoBelge.)
Africains comptent souvent par saisons des
pluies. Ils disent, par exemple, « il y a deux ques ou chimiques, souvent compliquées. Ces
saisons des pluies ».
techniques n'ont pu s'acquérir et se perfec-
En certaines régions cependant il y a, tionner qu'au prix de nombreuses observa-
durant l'année, une petite saison des pluies et tions et de nombreux tâtonnements.
une grande saison de pluie.
Un enfant âgé de six saisons des pluies, Il y a lieu de remarquer, qu'au point de
peut n'avoir que trois ans. vue des diverses techniques, toute les popula-
Parfois ils disent : « il y a cinq grandes tions africaines ne se trouvent pas au même
saisons des pluies » (il y a cinq ans). niveau et que, souvent, dans une population
africaine déterminée, les bons techniciens ne
Parfois, ils désignent le temps passé ou
futur par des événements intéressant les vé- constituent qu'une petite élite.
gétaux (à l'époque où fleurissent telles plan-
tes), les animaux (à l'époque où tel animal Il serait hautement désirable, du point de
met au monde ses petits), la rivière locale (à vue scientifique, de voir étudier les sciences
l'époque de la crue), les activités humaines et les techniques africaines, avant qu'il ne soit
(à l'époque où se plante le maïs, ou le ma- trop tard, avec le même intérêt que celui ma-
nioc; à celle où se récoltent les bananes, etc., nifesté par les folkloristes pour les sciences et
à celle où l'on va chasser ou pêcher, à celle les techniques populaires des pays européens.
où se récoltent les chenilles comestibles, etc.), Leur étude exige souvent, pour être menée
etc.
Ils prennent souvent pour point de repère,
pour indiquer une époque assez ancienne,
un événement marquant : à la mort de tel
chef ou de tel magicien; à l'arrivée du pre-
mier Arabe ou du premier Européen; à l'épo-
que de la guerre entre telle tribu et telle
autre tribu, etc.

Leurs techniques (édification de huttes ou


de ponts, fabrication d'armes, chasse, pêche,
agriculture, élevage, préparation des aliments,
fonte et forge du fer, tissage, vannerie, céra-
mique, travail du bois ou de l'os, etc.) sup- BANTOUS.
Babira devant leurs huttes.
posent la connaissance pratique de lois physi- (Photo Musée du Congo Belge.)

5
130 LES POPULATIONS AFRICAINES

tions du Congo Belge et du Ruanda-Urundi,


des individus (parmi les notables, les patriar-
ches, les magiciens, les gens intelligents, etc.)
qui se sont efforcés de s'expliquer l'univers
qu'ils ont sous les yeux, de rechercher le
« Pourquoi » et le « Comment » de son exis-
tence et de celle des Humains et de découvrir
les meilleures règles de sagesse. Ces indivi-
dus sont sans aucun doute des philosophes
et ont fait de la philosophie.

S'il n'y a jamais eu, en Afrique Belge,


d' « Ecoles de Philosophie », comme dans
BANTOUS. l'ancienne Grèce, il est incontestable que les
Femmes des Babira, devant une hutte. Ecoles de Magiciens y ont souvent été en
(Photo Musée du Congo Belge.) même temps, comme ailleurs dans le monde,
en dehors des premiers centres de magie, les
à bien, la réunion, dans le chef des observa- premiers centres religieux, scientifiques et
teurs, des connaissances de l'ethnologue, du
philosophiques, qu 'il y a eu tout au moins un
savant et du technicien. enseignement oral et que certaines traditions
Les sciences et les techniques ont joué un y ont passé des « maîtres » aux « disciples ».
rôle important dans la vie des Africains :
elles ont exigé de leur part des observations Les Philosophes de l'Afrique Belge ont fait
et des expérimentations, ont aiguisé quelque éclairées
appel à la raison et à l'imagination,
peu leur esprit critique et les ont amenés à par leurs croyances et leurs connaissances,
agir souvent seuls, en ne comptant que sur pour mieux s'expliquer le monde. Comme les
leurs efforts personnels, pour résoudre maints Philosophes du Moyen-Age, ils ont observé le
problèmes. monde et la vie, sans l'aide d'instruments
techniques perfectionnés, qui ont donné aux
VI. PHILOSOPHIE. savants contemporains une vision nouvelle
du monde et de la vie (1). Pas plus que les
Dans tous les pays du monde, la Philoso-
Philosophes du Moyen-Age ou d'une grande
phie, soucieuse de satisfaire la curiosité de
partie des Temps Modernes, ils n'ont pu faire,
l'esprit, s'efforce — en partant de quelques dans leurs explications du monde et de la
éléments plus ou moins connus et à l'aide du
raisonnement et de l'imagination — de se vie, abstraction de leurs croyances. Bien que
s'exprimant de façon fruste et rudimentaire,
représenter l'Inconnu et l'Inconnaissable.
on rencontre, en Afrique Belge, diverses ten-
Il y a incontestablement, parmi les popula- dances philosophiques fondamentales, ayant
abouti sous d'autres cieux, après un certain
temps, à l'édification de véritables doctrines
philosophiques (en Grèce ou à Rome).
Ils possèdent des notions pratiques de
l'éducation
psychologie (qu'ils utilisent dans
des enfants), de logique (dont ils se servent
pour exposer une affaire devant un tribunal
africain ou y réfuter les arguments d'un
adversaire), de morale (sur lesquelles ils s'ap-
du clan
puient pour reprocher à un membre

(i) A cet égard, il aurait été tout aussi impossible


aux Africains qu'aux Européens du Moyen-Age de
se rendre compte, à titre d'exemples: 1° de cenotre que
notre galaxie (Voie Lactée) dont fait partie
soleil, tourne sur elle-même en environ trois cent
BANTOUS. millions d'années; 2° de ce que certaines régions du
Village de Wagenia, pêcheurs du Lualabar ciel sont distantes de la terre de milliards d'années
des
(fleuve Congo) entre Kongolo et Stanleyville. lumière; 3° de ce que la matière est constituée par etc.
(Photo Musée du Congo Belge.) molécules, des atomes, des éléments de l'atome,
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 131

sa conduite), de politique (qu'ils mettent en


œuvre pour administrer le village, etc.).
L'Univers et le Genre Humain ont géné-
ralement pour auteurs, suivant leurs explica-
tions, un père primordial, une mère primor-
diale, un couple primordial ou cosmique ou
encore un dieu créateur. Le monde leur ap-
paraît recéler des forces diverses : forces per-
sonnelles (dieux, esprits, génies, mânes
divinisés en quelque sorte des ancêtres) et
forces impersonnelles (présentes dans les
choses et objets de la nature, les végétaux,
les animaux, les êtres humains, etc.).
Ces forces sont favorables ou défavorables
aux Humains.
La philosophie populaire de l'Afrique
Belge se laisse entrevoir dans les épopées, les
contes explicatifs, les fables, les récits, les
proverbes. BANTOUS.
Elle rappelle quelque peu la philosophie Notables des Mituku.
(Photo Musée du Congo Belge.)
pratique, se dégageant des fables d'Esope,
de Phèdre ou de La Fontaine et la philoso-
la guerre), les événements défavorables (in-
phie populaire des gens simples et frustes de
l'Europe contemporaine. succès à la chasse, à la pêche, en agriculture,
à la guerre, etc.), le mariage, les maladies,
la mort, la richesse ou la misère, etc.
Dans l'élite africaine, on rencontre — en
dehors des conformistes — des sceptiques,
des épicuriens, voire des stoïciens, etc., justi- Il y existe, comme dans les autres pavs du
fiant leur point de vue par des raisonne- monde et comme chez les gens simples et
frustes de l'Europe contemporaine, divers
ments, forcément simples, mais non dépourvus
de bon sens. procédés de divination, utilisant soit l'assis-
tance de mânes d'ancêtres, soit celle de génies,
Parmi les Africains, si la masse est « con-
d'esprits ou de dieux, soit encore celle des
formiste », il y a cependant, en beaucoup de
forces occultes impersonnelles. Ces procédés
régions, quelques éléments « non-conformis-
tes ». peuvent être utilisés par tout le monde ou ne
peuvent l'être que par des devins ou des
Les contes explicatifs et les explications
philosophiques, élaborés par les Africains,
ont joué un rôle important dans leur vie.
Les uns et les autres ont satisfait la curiosité
de leur esprit, les ont situés dans le monde
et leur ont donné l'illusion qu'ils connais-
saient les origines et les buts de leur exis-
tence, ainsi que le pourquoi et comment des
choses et qu'ils possédaient des règles de sa-
gesse, en rapport avec l'ordre établi par leurs
ancêtres et leurs dieux.

VII. PRESAGES, DIVINATION, EPREUVES ET


ORDALIES.
Il existe en Afrique Noire, comme dans les
autres pays du monde, et comme chez les gens
simples et frustes de l'Europe contemporaine,
des Présages, annonçant le bon ou le mau-
vais temps, les événements favorables (succès BANTOUS.
Femmes des Mituku.
à la chasse, à la pêche, en agriculture ou à (Photo Musée du Congo Belge.)
132 LES POPULATIONS AFRICAINES

Parmi les Epreuves ou les Ordalies, la plus


commune est l'Epreuve du poison. Elle con-
siste à faire absorber par le prétendu coupa-
ble un breuvage : si le coupable y résiste ou
survit, il est réputé innocent et son accusa-
teur doit l'indemniser; s'il tombe sur le sol
en proie à de violentes douleurs et succombe,
il est réputé coupable.
Contrairement à ce qui se passait dans
l'Europe chrétienne du Moyen-Age, l'Epreu-
ve ou l'Ordalie de l'Afrique Belge n'implique
généralement pas une intervention particu-
lière de l'Etre Suprême en faveur de l'in-
nocent, chez les populations africaines
n'ayant pas subi d'influences chrétiennes. e)
Le discernement de l'innocent du coupable
BANIOUS. et le jugement laissant en vie celui-là et tuant
celui-ci y sont généralement l'œuvre des for-
Femmes des Warega.
ces occultes du seul « poison d'épreuve »
(Photo Musée du Congo Belge.) (croyances animatistes)

devineresses, qui ne prêtent généralement leur Les croyances aux Présages et à la Divina-
concours que contre rémunération. tion, les Epreuves et les Ordalies rappellent
les croyances populaires plus ou moins analo-
En Afrique Belge, comme autrefois dans gues de gens simples et frustes de l'Europe
maints pays du monde, y compris l'Europe du Moyen-Age, des Temps Modernes et des
du Moyen-Age, on a souvent recours aux Temps Contemporains, comme le lecteur, qui
Epreuves ou aux Ordalies. voudra bien comparer les croyances africai-
nes actuelles et les croyances européennes,
Soupçonne-t-on quelqu'un d'être un sorcier telles qu'elles ont été étudiées par le Folklore,
ou d'être en possession du mauvais œil, on pourra s'en convaincre. (2)
consulte le devin. Si celui-ci confirme les
soupçons jetés sur le prétendu sorcier ou VIII. MEDECINE.
possesseur du mauvais œil, celui-ci est géné- Les maladies ont pour cause, en Afrique
ralement invité à subir une Epreuve ou une des Africains, soit le mécon-
devant établir définitivement le Belge, aux yeux
Ordalie, tentement d'un ancêtre, dont les ordres n'ont
crime dont il est accusé, ou le laver définiti- ou dont les mânes n'ont pas
pas été exécutés,
vement de soupçons immérités. été suffisamment honorés, soit la colère d'un

(1) -Il semble que dans l'Europe préchrétienne,


les ordalies et les épreuves impliquaient l'intervention
soit de forces occultes soit de mânes d'ancêtres ou de
dieux.
Les croyances chrétiennes ont influencé les croyances
animatistes, dynamistes, magiques, mânistes et animis-
tes de l'Europe préchrétienne.
(2) Signalons, à cet égard, que dans maints pays
européens ou américains, il est dépensé des sommes
considérables pour la divination, encore aujourd'hui.
Selon certains renseignements, il serait dépensé aux
Etats-Unis annuellement, pour la divination, 125 mil-
lions de dollars.
Des sommes considérables sont également dépensées
annuellement en Grande-Bretagne,en France, en Bel-
BANTOUS. gique, etc. aux mêmes fins.
Hommes des Barundi. L'Afrique et l'Asie ne sont donc pas les seuls pays
(Photo Musée du Congo Belge.) où se pratique la Divination.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 133

génie, d'un esprit ou d'un dieu, que l'on a


négligé, soit l'existence de forces occultes
néfastes contre lesquelles on a omis de se
protéger par des observances, des pratiques,
des amulettes ou des rites appropriés, soit les
maléfices d'un sorcier, soit l'influence nocive
d'un possesseur de mauvais œil, soit enfin la
mauvaise santé du malade. Ces croyances ou
des croyances analogues ont existé, dans le
passé, chez de nombreux peuples et existent
encore aujourd'hui, en maints pays.

La folie et l'épilepsie sont souvent expli-


quées comme causées par la « possession » du
malade par des « âmes » de défunts ou par
des « esprits », des « génies » ou des « dieux ». BANTOUS.
Barundi du Sud de l'Urundi
Ces croyances ont également existé, dans le (P. P. Blancs; d'après PAGES
)
passé, chez de nombreux peuples et existent
encore dans maints pays. Vhydrothérapie, les chants, la danse et la
Quand un notable tombe malade, on pro- musique.
cède en tout premier lieu à la consultation de Ils y ajoutent souvent des offrandes ou des
devins, pour rechercher la cause de la maladie. sacrifices aux « âmes » des défunts ou aux
« esprits », « génies » ou « dieux », ayant pris
Lorsque celle-ci est connue, on a, selon le
cas, recours à des pratiques religieuses, à des possession du malade.
pratiques magiques ou à des pratiques médi- Ces croyances à l'origine des maladies et à
cales proprement dites, quand on n'a pas l'efficacité des remèdes religieux ou magi-
recours à la fois aux trois pratiques. ques — tout illusoires qu'elles aient été —
ont permis aux malades d'espérer une guéri-
son même quand celle-ci n'était pas possible.
Les médecins proprement dits savent Les ouvrages existant sur le Folklore per-
diagnostiquer diverses maladies, et les traiter, mettront au lecteur de comparer, dans divers
comme on les traitait dans la médecine de
domaines, la médecine de l'Afrique Noire
l'Europe du Moyen-Age et des Temps Mo- avec la médecine populaire de l'Europe du
dernes et comme on les traite encore, dans
Moyen-Age, moderne et contemporaine.
la Médecine populaire de l'Europe contem- La médecine populaire utilise encore en
poraine, abstraction faite de la véritable — en dehors des re-
science médicale, qui n'a apparu qu'assez Europe. contemporaine
tard en Europe (à partir de la fin du XVIII0 cettes médicales — des recettes religieuses et
des recettes magiques, ce qui permet souvent
siècle et au XIXe siècle).
S'il y a, en Afrique Noire, des magiciens-
médecins, croyant à leur art (quand ils sont
malades, ils appellent eux-mêmes à leur se-
cours leurs confrères), il y en a sans aucun
doute qui pratiquent le charlatanisme et ex-
ploitent la crédulité publique, comme dans
maints autres pays du monde.
Les médecins africains savent faire quel-
ques petites opérations (amputations d'un
doigt, de la main ou du pied, etc.), réduire
les foulures et réparer les fractures.
Ils utilisent les breuvages, les vomitifs, les
lavements, les ventouses, les bains chauds ou
froids ou médicamenteux ou parfois les bains
de vapeur, etc.
Ils traitent souvent les cas de possession BANTOUS.
Femmes des Barundi.
(cas de folie) par l'isolement, le régime, (Photo Musée du CongoBelge.)
134 LES POPULATIONS AFRICAINES

IX. CEREMONIES MAGICO-RELIGIEUSES, SER-


MENTS, BENEDICTIONS, MALEDICTIONS.
Il existe en Afrique Belge, comme ailleurs,
des cérémonies magico-religieuses, basées tout
à la fois sur le Mânisme, l'Animisme, la Reli-
gion, le Dynamisme et la Magie.
Les populations y ont recours dans les di-
verses circonstances de la vie : pour choisir
un nouveau village ; pour rendre la chasse ou
la pêche fructueuses; pour faire la guerre
avec succès; lorsqu'un patriarche, chef d'un
clan, sur le point de mourir, remet la direc-
tion du clan à son successeur, etc.

BANTOUS. Les serments invoquent souvent les ancêtres


Musinga, roi du Ruanda et ses femmes. ou un génie, un esprit ou un dieu local, mais
(P. P. Blancs; d'après PAGES.) semblent aussi posséder un pouvoir magique
du seul fait des paroles émises.
aux malades d'espérer une guérison quand la
science s'avère impuissante. Il y a encore au- Les bénédictions ou les malédictions, pro-
jourd'hui, dans tous les pays du monde — y noncées par un père ou un patriarche vis-à-
compris ceux d'Europe et d'Amérique — vis d'un individu, son enfant ou son parent,
des charlatans, exploitant la persistante naï- selon des rites variables, invoquant souvent
veté et la persistante crédulité des Humains, les ancêtres, sont souvent considérées égale-
vendant, à des prix élevés, à des malades ima- ment comme possédant un pouvoir magique,
ginaires des remèdes et des traitements sans du simple fait des paroles prononcées.
efficacité aucune, affirmés merveilleux, réa-
lisant de prétendues cures miraculeuses, gué-
Des croyances et des pratiques plus ou
rissant des maladies imaginaires.
moins analogues se retrouvent dans tous les

SOUDANAIS.
Femmes des Angbandi.
(Photo Musée du CongoBelge.)

pays, notamment chez les gens simples et


frustes de l'Europe contemporaine, étudiés
par le Folklore.

X. MENTALITE AFRICAINE.

Les populations de l' Afrique Noire pfJssè-


dent une mentalité ne différant pas en nature
SOUDANAIS.
Hommes et femme des Banda, devant des huttes. de la mentalité des civilisés, mais en différant
(Photo Musée du Congo Belge.) en degré.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 135

Manquant généralement d'esprit critique,


elle diffère du tout au tout de la mentalité du
civilisé, si on la compare à celle du savant et
du philosophe européen d'aujourd'hui, dont
l'esprit critique est particulièrement déve-
loppé, mais elle ne diffère toutefois pas beau-
coup de la mentalité du civilisé, si on la com-
pare à celle des gens simples et frustes de
l'Europe dit Moycn-Age, des Temps modernes
et contemporains, manquant souvent d'esprit
critique, telle qu'elle apparaît dans les études
des folkloristes.

La. mentalité des Africains de l'Afrique


Belge n'est pas plus prélogique ou mystique
que celle des gens frustes et simples de l'Eu- SOUDANAIS.
rope civilisée précités, croyant au Mânisme, Huttes des Azandë.
à l'Animisme, au Dynamisme, à la Magie, (Photo Musée du CongoBelge.)
à la Sorcellerie, au Mauvais Œil, aux Présa-
ges et à la Divination. connues, ont également pour but principal
d'assurer à l'individu ou au groupe le main-
tien et l'amélioration de ses conditions de vie.
Comme dans maints autres pays, la Reli-
gion et la Magie ont pour but, au Congo Belge L'esprit humain est fondamentalement
et au Ruanda-Urundi, d'assurer à l'individu identique, chez les populations de l'Afrique
et au groupe une protection contre les forces Belge et chez les Européens.
inconnues, mystérieuses et redoutables du Si les Européens avaient derrière eux le
monde, tout spécialement dans le domaine du

SOUDANAIS.
Village des Angbandi.
(Photo Musée du CongoBelge.)

maintien et de l'amélioration de sa vie (ali-


mentation, chasse, pêche, cueillette, agricul-
ture, amour, mariage, postérité, maladies,
guerres, voyages, etc.).

Les techniques, à base d'observations scien-


tifiques, — imprégnées souvent de croyances
mânistes et accompagnées de pratiques reli- SOUDANAIS.
Femme et enfant des Gbaya, dans un coin du village.
gieuses et magiques, — utilisant les forces
(Photo De Vroey.)
136 LES POPULATIONS AFRICAINES

passé des populations africaines, vivaient dans de sentiment, séparant souvent en Europe les
le même milieu physico-chimique, familial, Européens d'aujourd'hui.
social, économique et politique qu'eux, ils La moralité n'est, chez eux, ni supérieure
penseraient et agiraient vraisemblablement ni inférieure à ce qu'elle est, en fait, chez de
comme eux. nombreux peuples blancs ou jaunes.
Les uns et les autres raisonnent par induc- On rencontre, parmi les peuples africains
du Congo et du Ruanda-Urundi, comme chez
les autres peuples du monde, qu'ils soient
noirs, blancs ou jaunes ou encore qu'ils soient
chrétiens ou païens, des individus honnêtes et
des individus malhonnêtes, des individus sin-
cères et des individus hypocrites, des indivi-
dus généreux et des individus égoïstes, des
individus dévoués au groupe social dont ils
font partie et des individus ne songeant qu'à
exploiter celui-ci et à vivre à ses dépens, etc.
Nonobstant l'identité du mécanisme mental,
existant chez les Européens et les Africains
du Congo Belge et du Ruanda-Urundi, les
conceptions et les sentiments des uns et des
autres diffèrent souvent profondément au
point que nombre d'expressions des langues
parlées par ces populations n'ont pas d'équi-
valent véritable dans les langues européennes
d'aujourd'hui et que nombre d'expressions
de ces mêmes langues européennes n'ont pas
d'équivalent véritable dans les langues indi-
gènes actuelles.
La mentalité de l'Afrique noire — résul-
tante des visions, représentations et expli-
cations du monde des Africains — ne dif-
fère pas beaucoup, en degré, de celle des
autres populations du monde de l'histoire ou
des temps actuels, ayant du monde des vi-
sions, des représentations et des explications
analogues.
Elle n'a pas à sa base une « philosophie »
SOUDANAIS. particulière, spécifiquement bantoue ou sou-
Femme des Abandia, aristocratie régnant sur les Azande danaise. Elle est naturiste, animatiste, pré-
du Bas-Uele. animiste, mâniste, animiste, religieuse, dyna-
(Photo Musée du CongoBelge.) miste et magique comme celle de nombreux
peuples du monde des temps anciens moyen-
tion et par déduction. Ils connaissent les uns
âgeux, modernes ou actuels et celle des gens
et les autres l'introspection et l'extrospection.
simples et frustes des pays de l'Europe du
L'évidence est susceptible de les convaincre XIXe siècle étudiés par les Folkloristes.
les uns et les autres. Elle se caractérise par un esprit critique
Les populations de l'Afrique Belge distin- très peu développé et très souvent par un
guent le vrai du faux, le bien du mal et le esprit « conformiste ».
beau du laid, mais le vrai et le faux, le bien N'oublions pas : 1° que, même dans les
et le mal, le beau et le laid ne sont pas tou- le « Conformis-
pays évolués de l'Europe,
jours chez eux ce qu'ils sont chez les Eu- me » est la règle pour les masses et que le
ropéens aujourd'hui. «Non-Conformisme » est encore assez peu ré-
L'expérience du monde est chez eux, comme pandu; 2° que, même dans ces pays, le « Con-
chez les Européens, individuelle. Il n'y a, formisme » a été, très longtemps, hostile et
chez eux, ni uniformité de pensée, ni unifor- très intolérant à l'égard du « Non-Conformis-
mité de sentiment, mais on n'y rencontre me » et, par conséquent, à l'égard de l'esprit
guère les profondes divergences de pensée et critique, de l'esprit de la libre recherche, de
SOUDANAIS. — 1 - Femme azande du Haut-Uele; 2 —*W?mme azande du Bas-Uele; 3 = Hommes des
Angbandi; 4 et 5 = Sultans abandia régnant sur les Azande. (Photos Musée du Congo Belge.)
SOUDANAIS. — 1 '= Femme des Abarambo; 2 = Fillette des Amadi; 3 = Chef d'un groupe des Abarambo:
4 = Vieille femme des Azande du Bas Uele; 5 = Chef Abandia régnant sur les Azande; 6 = Hommedes Amadi.
(Photos Musée du Congo Belge.)
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 137

l'esprit scientifique. Les Non-Conformistes, voyant la foudre ou encore de dieux-créa-


y ont été très longtemps persécutés, torturés teurs ayant façonné le monde et fabriqué lés
et mis à mort. Voir : GEORGERYLEY SCOTT : premiers humains.
The History of Torture troughout the Ages, Parfois, les Humains ont vécu au Ciel, avec
London, Charles Skilton Ltd, 1949. leur « Père primordial », avant de venir sur
la Terre.
Tableau des explications des Origines du Monde
et des Humains en Afrique Belge.

Nous nous bornons à donner quelques


exemples.
I. EXPLICATIONSDES ORIGINESDU MONDEET
DES HUMAINSPAR UN PÈRE PRIMORDIAL.
CHEZ LES BANTOUS:
a) Chez les Nkundu : Mbombianda (dans
certains récits) ;
b) Chez les Mongandu du T. de Yahuma :
Mongo ;
c) Chez les Mongandu du T. de Djolu :
Engolongolo ;
d) Chez les Mongandu du T. d'Ikela (Yasa-
yama) : Otokili ;
e) Chez les Bakutu-Ntomba et les Bon-
gombe (Bongongombe), du bassin de la
Lomela : Wai ou Wayi;
f) Chez les Bakel a-Boy ela : Ndjeye;
g) Chez les Ngombe : Akongo;
h) Chez les Bobati-Bobenge-Bobua-Boyew-
Bodongola : Kunzi (Kunji) ;
i) Chez les Mabodo : Asobe;
j) Chez les Walengola : Baie (Mbali) ;
k) Chez les Babira de la forêt : Sakana;
l) Chez les Warega : Lega (Kalaga, Ka-
laka) ;
w) Chez les Aluunda de la Bushimaie (Ka-
tanga) : Tshinawezi-Kantange;
n) Chez les Libindza (gens d'eau de l'En- SOUDANAIS.
tre-Congo-Ubangi, dans la région de Notable des sultanats Matshaga, de culture mangbetoue.
Coquilhatville) : Mba. (Photo Musée du CongoBelge.)
CHEZ LES SOUDANAIS :
Il en est ainsi dans certains mythes, chez
a) Chez les Angbandi : Nzapa (Ndjapa) ;
les Watutsi du Ruanda (le premier couple
b) Chez les Mamvu : Unde tu Bolundu ou
tombe du Ciel sur la Terre), chez les Batabwa
Oto;
du Katanga (le premier couple tombe du Ciel
c) Chez les Avokaya et les Logo : Ori;
sur la Terre, avec des semences dans Ifs che-
d) Chez les Lugbara : Adro (Adroa).
veux), etc.
NOTE: Les « Pères primordiaux » semblent
souvent avoir acquis, dans des temps posté- II. EXPLICATIONSDES ORIGINESDU MONDEET
rieurs plus ou moins récents, dans certains DES HUMAINSPAR UNE MÈRE PRIMORDIALE.
récits — sous l'influence de mythes se rap-
portant à des dieux-ciel, à des dieux du Ciel, CHEZLES BANTOUS :
à des dieux-atmosphère ou à des dieux créa- a) Chez les Mayombe : Mbangala, la mère
teurs — certains « aspects » de dieux-Ciel, de aux neuf seins ; -
dieux du Ciel, de dieux-atmosphère, accordant b) Chez les Bambala : Bombo. Il semble
ou refusant la pluie, suscitant l'orage et en- que les Bambala aient imaginé un dieu

5*
138 LES POPULATIONS AFRICAINES

Bombo, ayant engendré ou créé Bombo, b) Chez les Amadi : Hiru (père) et Nam-
la mère primordiale des Bambala, exis- bursu (mère) ;
tant vraisemblablement dans leurs my- c) Chez les Abarambo : Le (père) et Nam-
thes les plus anciens, après le contact belasi (mère» ;
de ces populations à succession matri- d) Chez les Mabisanga, les Makere et les
linéale avec des populations à succession Medje, ainsi que dans les sultanats des
patrilinéale ; Mangbetu et des Matshaga : Angele
c) Chez les Ndoko : Nengunengu; (père) et Nopedra (mère);
d) Chez les Nkundu : Boala, — considérée e:) Chez les Baka : Lomé, père primordial,
comme la fille de Mbombianda ou la et Kara, mère primordiale.

CHEZ LES NILOTIQUES:


Chez les Kakwa-Patshulu : Uleso (père) et
Makwane (mère).

IV. EXPLICATIONSDES ORIGINESDU MONDEET


DES HUMAINSPAR UN COUPLECOSMIQUE.
Il y a, çà et là, en pays bantou et en pays
soudanais, des vestiges d'anciens mythes, en
voie d'être oubliés complètement, mais survi-
vant cependant encore, dans certains récits,
certaines légendes, certains contes, etc. :
a) Le Ciel et la Terre, conçus comme mari
SOUDANAIS. et femme ou comme femme et mari (se-
Femmes des Mangbetu. lon le mythe des anciens Egyptiens),
(Photo Musée du CongoBelge.)
étroitement unis, se séparent et donnent
naissance au Soleil, à la Lune et à
première femme créée par lui, dans les
l'Homme;
mythes actuels de la création du monde,
— semble avoir été autrefois une mère b) Le Soleil et la Lune ont constitué un
primordiale d'anciennes populations, à ménage, le Soleil étant le mari et la
succession matrilinéale, ayant vécu jadis Lune l'épouse, dont les enfants sont les
dans le pays occupé aujourd 'hui par les étoiles ;
Nkundu. c) La Lune, de sexe masculin, est le mari
de deux femmes, l'étoile du matin et
NOTE: Les « mères primordiales » semblent l'étoile du soir (en réalité, il s'agit de
avoir souvent été imaginées, dans des temps
la planète Vénus, vue tantôt comme
postérieurs plus ou moins récents — sous l'in- « étoile du inatin » et tantôt comme
fluence de mythes se rapportant à des Pères
— « étoile du soir »).
primordiaux ou à des dieux créateurs
comme nées de ces « Pères Primordiaux » Ces deux femmes, nourrissant bien ou mal
ou créées par ces dieux créateurs. leur mari, expliquent les phases de la Lune.
Dans les mythes b) et c) le Soleil et la
III. EXPLICATIONSDES ORIGINESDU MONDEET Lune n'expliquent plus que des phénomènes
DES HUMAINSPAR UN COUPLEPRIMORDIAL. célestes, tout au moins en Afrique Belge,
CHEZ LES BANTOUS: aujourd 'hui.
Jadis, semble-t-il, ils se sont intéressés
a) Chez les Nkundu (dans certains récits, aux humains : le Soleil aux hom-
au Nord de la - Mbombianda davantage
Tshuapa) mes et la Lune aux femmes.
(père) et Ekota Lolema (mère) ;
b) Chez les Lalia (Mongandu d'Ikela) :
de la et V. EXPLICATIONS DES ORIGINESDU MONDEET
Donga (père, originaire Terre)
DES HUMAINSPAR UN DIEU CRÉATEUR.
Ngolu (mère, censée descendue du Ciel) ;
CHEZ LES SOUDANAIS : CHEZ LES BANTOUS:
a) Chez les Gbaya (Ngbwaka) : Setu a) Chez les Nkundu et les Elwnda : Elima
(père) et Nabo (mère) ; (dieu ésotérique, inconnu des masses) ;
1
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 139

Mbombianda (dans certains récits, no- ni d'un couple primordial, ni d'un couple
tamment dans celui de la création du cosmique.
monde et des humains); Ndjakomba Les premiers humains apparkissent aussi,
(dans certains récits ; il semble avoir été parfois, sortant d'une termitière, d'un trou
antérieurement la mante religieuse, un dans les rochers, d'un marais, d'une forêt,
dieu de la forêt, des morts ou de la d'un arbre. etc.
mort) ; Semblables explications se rencontrent,
b) Chez les Bahamba-Batetela : Unia- dans les mythes, en quelques endroits du
Shungu; Congo Belge, mais sont assez rares.
c) Chez les Bakusu, File Mukulu (d'origine
basonge), Kalaka (d'origine warega); NOTE : Lorsqu'un père primordial, une
d) Chez les Ngombe : Akongo (dans cer- mère primordiale, un couple primordial, un
tains récits) ; couple cosmique ou un dieu créateur ou un
démiurge interviennent, dans les mythes,
e) Chez les Basonge : File Mukulu;
pour expliquer l'existence du monde, la terre
/) Chez les Baluba de l'Ouest : Vilie Mu- est censée exister depuis toujours, leurs in-.
kulu; terventions se bornant généralement à façon-
g) Chez les Balubaïsés de l'Est (Babui, ner le sol, à l'adapter au séjour de l'homme
Bakunda, Balumbu, Batumbwe, etc.) : ou à rendre la terre agréable à habiter pour
Kabezya-Mpungu ; l'homme.
h) Chez les Bailuba dit Lomani (Bena Ka- Lorsqu'ils interviennent pour expliquer
nioka) : Maweja ; l'existence des humains, s'ils ne sont pas les
i) Chez les Bakongo: Ndjambi-Mpungu. auteurs de l'homme ou de la femme (parce
Son nom sert également à désigner la que celui-là ou celle-ci est né ou née soit du
mante religieuse; père seul — de sa bouche ou de son genou —
j) Chez les Banya-Ruanda : Imana (dans soit de la mère seule, soit du couple), ils se
certains récits); bornent à les façonner ou à les fabriquer au
k) Chez les Bashi : Nyamuzinda (dans cer- moyen d'argile, de hois, etc. Il n'existe aucune
tains récits) ; création ex nihilo du monde ou des humains,
dans les mythes africains du Congo Belge
l) Chez les Bambala du T. de Mweka (Ka- à notre connaissance.
ou du Ruanda-Urundi,
sai) : Bombo.

CHEZLES SOUDANAIS
:

a) Chez les Angbandi : Nzapa (dans cer-


tains récits);
b) Chez les Azande (sultanats des Abandia
et sultanats des Avongara) : Mbeti, an-
cien dieu en voie d'être complètement
oublié; Mboli;
c) Chez les Walendu : Ciindri.

VI. EXPLICATIONSDES ORIGINESDU MONDEET


DES HUMAINSEN QUELQUESORTEPAR EUX-
MÊMES.

Le monde et les humains auraient existé,


sans avoir été façonnés, fabriqués ou créés. Ils
existeraient, ou seraient nés spontanément.
Souvent un animal découvre les humains, cen-
sés exister depuis tout un temps, dans un
monde censé exister depuis toujours.
SOUDANAIS.
Dans ces récits, les premiers humains ne
sont nés ni d'un être androgyne, ni d'un Guerrier des Mangbetu.
père primordial, ni d'une mère primordiale, (Photo Musée du CongoBelge.)
140 LES POPULATIONS AFRICAINES

SOCIOLOGIE

1. LE MARIAGE ET LA FAMILLE AU SENS qu'elle était en Europe, au Moyen-Age ou


BIOLOGIQUE OU FAMILLE AU SENS aux Temps Modernes, époques où la médecine
STRICT. scientifique et l'hygiène publique et privée
étaient encore inconnues.
Les Humains vivent en groupes depuis des
La puberté et la nubilité surviennent, en
temps très reculés. Il est vraisemblable que,
Afrique Noire, chez les Humains, à peu près
déjà à une époque ancienne, la vie en groupe au même âge qu'en Europe. L'Homme s'y
avait fait s'élaborer, chez les Humains, du
marie souvent quelques années après avoir at-
point de vue des rapports entre les sexes,
teint la puberté. La Femme s'y marie géné-
un comportement à la fois individuel et social.
ralement très jeune, soit avant, soit au mo-
ment de la puberté, soit un peu après.

Le mariage est un accord, conclu non seule-


ment entre deux conjoints, mais entre deux
familles au sens étendu.
Jadis dans maintes régions, si l'accord de
la femme n'était pas toujours indispensable,
l'accord de la famille de la femme l'était
toujours. (l)
Le mariage obligatoirement monogamique
est inexistant dans les conceptions africaines
traditionnelles. Le mariage obligatoirement
indissoluble y est tout aussi inconnu.

Plus ou moins libre, selon les régions, avant


le mariage, la femme doit, après le mariage,
fidélité à son mari, dans les limites des con-
ceptions locales. Souvent le mari peut prêter
sa femme à ses frères cadets non mariés et
SOUDANAIS. parfois à ses frères aînés. Presque partout, il
Tête de Mangbetu, modelée « en pain de sucre », peut la prêter à des hôtes de passage, qu'il
selon la coutume locale. veut spécialement honorer. Il arrive que des
membres d'une association se prêtent leurs
(Photo Musée du Congo Belge.)
femmes.
Les populations du Congo Belge et du Dans quelques rares régions, existe la po-
— n'ayant
Ruanda-Urundi, comme les autres popula- lyandrie : des frères ou des cousins
tions du monde, considèrent les rapports entre pas la possibilité de se procurer chacun une
les sexes non seulement du point de vue indi- épouse — prennent ensemble une seule épouse
viduel, mais encore d'un point de vue social. laquelle est la femme de plusieurs maris.
L'homme se marie assez généralement en
Si l'amour libre est une forme de l'union
des sexes existant en maintes régions, le ma- dehors de sa parenté rapprochée (souvent en
dehors de son clan, là où la subdivision de la
riage est, partout, dans ces pays, comme ail-
société en clans persiste), mais dans sa tribu.
leurs, la forme respectée et admise de l'union
de l'homme et de la femme, dans la société Dans les régions proches des frontières entre
africaine.

La vie des hommes et des femmes semble I1) Jadis, dans maintes régions, le consentement de
la femme n'était pas exigé. Un homme pouvait épou-
pouvoir y être aussi longue qu'en Europe. On ser une fillette non encore née ou une fillette âgée de
rencontre dans le pays assez bien de vieil- quelques mois ou de quelques années, tout à fait
lards. En règle générale cependant, la durée incapable de donner son consentement au mariage.
Jadis encore, en certaines régions, le consentementde
moyenne de la vie est moins longue, en Afri- la femme adulte n'était pas exigé. Sauf dans de très
que Noire, que dans l'Europe contemporaine. rares hypothèses, une fille obéissait à sa famille, lors-
Elle se rapproche sans doute en Afrique de ce que celle-ci avait décidé de la donner en mariage.
f
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 141

tribus ou entre peuplades, l'homme épouse milles : ces derniers peuvent attester, dans
assez souvent une femme de la tribu voisine, un pays ignorant les écritures, l'époque du
ou d'une peuplade voisine. mariage, les conditions de celui-ci, la remise
de la femme d'échatïgfi ou les divers paie-
Le Droit africain, régissant le mariage, les ments de la dot ou de la contre-dot.
rapports entre époux, les rapports avec les
enfants et la situation de .l'épouse, varie avec
la structure de la société, la succession patri-
linéale ou matrilinéale, la résidence patri-
locale ou matrilocale, la situation de la fa-
mille du mari et celle de la famille de la
femme, etc.
Il y a divers types de mariages.
Il a existé jadis, dans certaines sociétés à
succession matrilinéale (régions du Sud du
Katanga, Badia, Basakata, etc.) un type de
mariage, dans lequel la femme, tout en pre-
nant un époux, de son seul consentement ou
du consentement de sa propre famille, sans
que celle-ci reçoive une dot, était libre de le
répudier à son gré, gardant pour elle et son
groupe les enfants issus de son union.
Ce type de mariage a existé, dans les so-
ciétés à succession matrilinéale, dans d'autres
régions de l'Afrique Noire.
Dans ces cas, l'union ne persistait que du
seul consentement de la femme ou de celui
de sa famille. SOUDANAIS.
On rencontre encore aujourd'hui Femme des sultanats Matshaga, de culture mangbetoue
au Congo (Photo Musée du CongoBelge.)
Belge le mariage par échange de sœurs et le
mariage par prestations de services assurés Il existe presque partout, en Afrique Belge,
par le futur gendre aux beaux-parents (ser- un nombre de femmes à peu près égal à celui
vices prestés équivalents au versement d'une
des hommes. Aussi la monogamie est-elle né-
dot). cessairement très répandue, bien qu'elle ne
En cas de mariage par échange de sœurs,
soit obligatoire nulle part, chez les popula-
la répudiation de l'une entraînait souvent, tions africaines, ni en droit, ni en morale, ni
jadis, la répudiation de l'autre. en religion.
Le mariage le plus fréquent actuellement
au Congo Belge et au Ruanda-Urundi La polygamie existe partout, mais, en pra-
est
toutefois le mariage par paiement de dot. Le tique, seulement au profit de quelques uns :
des chefs, des notables et des riches. (1)
futur gendre paie, en une ou plusieurs fois,
une dot à la famille de sa femme. Il en reçoit, Jadis de grands chefs ont possédé des mil-
Iiers ou des centaines de femmes.
parfois, une contre-dot. La valeur de celle-ci Des sultans abandia ou avongara, régnant
varie. Elle peut atteindre, dans certains cas,
celle du montant de la dot. Le mariage par sur les Azande, ont eu des centaines de fem-
paiement de dot n'est pas un mariage par mes, des centaines de fils et des centaines de
achat. filles. Il en a été de même des sultans mang-
En plus, des cadeaux sont souvent échangés betu et matshaga.
entre les deux familles. La polygamie constitue, dans la société
Il n'y a de vrai mariage qu'entre individus africaine, un phénomène d'ordre économique:
libres. Jadis, un chef de famille possédait les conditions de vie y sont telles que l'ac-
souvent, en dehors de femmes-épouses, des
filles de serfs ou d'esclaves, qui étaient des
(1) Au 31 décembre 1938,il y avait au CongoBelge,
serves ou des esclaves. sur 3.326.519femmesafricaines recensées, 672.399fem-
mes de polygames,pour lesquelles l'impôt supplémen-
Le mariage est souvent conclu en présence taire (imposé aux maris polygames) était dû. 2.654.120
femmes africaines n'étaient pas, au Congo Belge, des
de témoins, parents ou amis des deux fa- femmesde polygames.
142 LES POPULATIONS AFRICAINES

La grande polygamie a existé jadis dans les


Sultanats, les Royaumes ou les Empires. Elle
semble avoir été plus rare dans les Sociétés
Patriarcales.
Ces dernières sociétés semblent n'avoir
connu généralement que la petite polygamie,
les patriarches, les notables et les riches y
possédant souvent deux, trois, quatre, cinq,
six, sept ou huit femmes et rarement plus de
dix.
Il n'est pas douteux qu'avec le progrès
économique et le développement du sentiment
individualiste chez la femme, la polygamie
tendra à disparaître. L'entretien d'une
épouse coûtera de plus en plus cher. La fem-
SOUDANAIS. me préférera de plus en plus « un mari pour
Femmes des sultanats Matshaga, elle seule ».
de culture mangbetoue.
La polygamie existe aussi chez les Pygmoï-
(Photo Musée du Congo Belge.) des et les Pygmées. dont les chefs ou les nota-
bles ont parfois actuellement deux ou trois
femmes et ont possédé autant de femmes,
quisition de femmes y constitue souvent le
meilleur placement des richesses et le plus jadis, du temps de leurs ancêtres, selon leurs
sûr moyen d'être l'objet de la considération traditions.
publique.
Le Droit Coutumier Africain détermine les
droits et les devoirs du mari polygame à
l'égard de ses diverses épouses et des enfants
issus de celles-ci, ainsi que les droits et les
devoirs vis-à-vis de leur mari et vis-à-vis de
leur père, des diverses épouses et des enfants.
Les épouses sont des femmes légitimes et
les enfants sont des enfants légitimes.
La situation de ces femmes est meilleure
que celle qu'elles auraient si elles étaient de
simples concubines, sans statut d'épouse lé-
gitime.

Après le mariage, la femme continue quel-


quefois, dans certaines sociétés à succession
matrilinéale, à résider dans son groupe, où
son mari cohabite avec elle ou vient la visiter.
Généralement elle quitte son groupe et va
résider dans le groupe de son mari, dans les
sociétés à succession patrilinéale.
La femme agit de même dans certaines
sociétés à succession matrilinéale, ayant subi
l'influence de conquérants à succession patri-
linéale ou ayant adopté la résidence de la
femme dans le groupe du mari.

Les enfants résident soit dans le groupe de


SOUDANAIS. la mère et sur les terres de cette dernière
Femme des Popoi.
(Photo Muséedu Congo Belge.) (résidence matrilocale), soit dans le groupe
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 143

du père et sur les terres de ce dernier (rési- Semblable monogamie — impliquant plu-
dence patrilocale). (l) sieurs répudiations et plusieurs divorces —
est assez analogue à la monogamie — impli-
La famille au sens strict, composée du père, quant plusieurs divorces — se rencontrant en
de la mère et des enfants, tout en pouvant maints pays, parmi les plus civilisés du
demeurer unie fort longtemps, est souvent monde.
assez instable, le mariage indissoluble n'exis-
tant pas en droit coutumier africain.
Dans quelques régions (chez certains Ba-
kusu, certains Basonge et certains Baluba de
la région de Kongolo à Kindu), des procédés
magiques, apparemment d'origine récente,
garantissent l'indissolubilité de l'union entre
l'homme et la femme, dans l'union libre; le
mariage polygamique ou le mariage mono-
gamique, comme ils garantissent d'ailleurs
l'indissolubilité de liens d'amitié entre deux
amis.
Quelques auteurs ont voulu y découvrir le
vestige de l'existence, en Afrique noire, d'un
mariage indissoluble, lequel est supposé, par
eux, avoir existé à un Age d'Or ou à un état
de nature, imaginé par eux à l'aurore de
l'Humanité, à titre de simple postulat, sans
base scientifique sérieuse.
L'indissolubilité des liens contractés y ré-
sulte non du fait de l'union libre ou du ma-
riage ou de l'amitié, mais des procédés magi-
ques utilisés aux fins de les rendre indisso-
lubles. Des procédés magiques du même gen-
re sont utilisés ailleurs, dans maints pays du
monde, aux mêmes fins ou à des fins ana-
logues.
Il y a, d'ailleurs, souvent, des recettes ma-
giques, vendues par des magiciens, pour se
protéger contre les sanctions magiques résul-
tant de la rupture des liens contractés con- SOUDANAIS.
formément aux rites magiques précités. Hommedes Barumbi.
{Photo Muséedu CongoBelge.)
Au Congo Belge et au Ruanda-Urundi, les
hommes, n'ayant jamais eu qu'une épouse à Il y a, çà et là, des conjoints qui sont restés
la fois, ont eu souvent successivement trois, unis toute leur vie, mais les cas ne semblent
quatre, cinq ou six femmes et parfois davan- pas très fréquents. (1)
tage.
Dans les mêmes pays, les femmes n'ayant Jadis, en diverses régions du district de
jamais eu qu'un mari à la fois ont eu souvent l'Uele, certaines filles favorites de grands
successivement trois, quatre, cinq ou six chefs azande ou mangbetu (les « princesses »
maris et parfois davantage. azande ou mangbetoues)), avec l'accord de
Les femmes ont parfois des enfants de leur père, ne se mariaient pas, avant un cer-
divers maris et ceux-ci en ont souvent aujour-
d'hui de diverses épouses.
(1) Des conjoints africains chrétiens restent souvent
unis toute leur vie. Certains époux catholiques, sans
(1) G. VANDERKERKEN: Rapport sur le Mariage rompre les liens religieux du mariage, vivent, en fait,
Indigène au Congo Belge et sur l'attitude, adoptée à commes'ils avaient été dissous, avec un autre conjoint
son égard, par le Gouvernementde la Colonie. (Inst. de fait. Le divorce est admis assez généralement par
Colon. International, Bruxelles, Session de 1927.) les protestants.
144 LES POPULATIONS AFRICAINES

tain âge, aux fins de profiter des plaisirs de qualité de mère à leur propre mère), toutes
la vie. Elles prenaient et abandonnaient, à les sœurs de cette dernière. Celles-ci les appel-
leur gré, des amants. lent « enfants » et sont appelées « mères »
par eux. (1)
Les enfants ont, à côté de leur propre père, Un enfant africain a donc plusieurs
comme « pires » (appelés à succéder en qua- « mères ».
L'Afrique Noire est donc, en règle géné-
rale, un pays sans « orphelins », tous les
enfants y ayant plusieurs « pères » et plu-
sieurs « mères », comme elle est d'ailleurs
en général, un pays sans « femmes céliba-
taires » et sans « veuves », toutes les femmes
s'y mariant jeunes et toutes les veuves s'y
remariant, après un assez court délai, à l'ex-
ception des très vieilles femmes.

Les enfants, nés de l'union libre, appar-


tiennent exclusivement à la mère et au groupe
de la mère. Le père n'a sur eux, en droit cou-
tumier africain, aucun droit.

Les enfants, nés du mariage, appartien-


nent soit à la famille de la mère (dans les
sociétés à succession matrilinéale), soit à la
famille du père (dans les sociétés à succes-
sion patrilinéale, à la condition que le père
ait intégralement payé la dot à la famille de
la femme et que le mariage soit devenu défi-
nitif, faute de quoi l'enfant appartient à la
famille de celle-ci).

Dans la famille de la mère, dans les socié-


tés à succession matrilinéale, le patriarche,
chef de famille au sens étendu, est un parent
de la mère (souvent un « oncle » ou un
« frère » de la mère).
Dans la famille du père, dans les sociétés
à succession patrilinéale, le patriarche, chef
de la famille au sens étendu, est un parent
du père (souvent le « père » ou le « frère »
SOUDANAIS. du père).
Femmes des Popoi. Cette dépendance des enfants vis-à-vis du
(Photo Musée du CongoBelge.) patriarche de la famille au sens étendu n'em-
pêche nullement le père d'être le père dans
les deux types de familles.
lité de père à leur propre père), tous les frè-
res de ce dernier. Ceux-ci les appellent « en- L'enfant, dépendant de la famille au sens
fants » et sont appelés « pères » par eux. (1) étendu de sa mère ou de son père, dépend
des agrégations supérieures (groupe de fa-
Un enfant africain a donc de nombreux
milles ou clan), là où celles-ci existent. (So-
« pères ».
ciétés patriarcales.)
Les enfants ont, à côté de leur propre mère,
comme « mères » (appelées à succéder en

(1) Les « mères» dont il s'agit ici sont les « soeurs»


(1) Les « pères » dont il s'agit ici sont les « frères » de la vraie mère, en droit africain, c'est-à-dire,en fait,
du vrai père, en droit africain, c'est-à-dire, en fait, les les propres sœurs de la mère et les « cousines » de
propres frères du père et les « cousins » de ce dernier. cette dernière.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI twl 1. -

Bien qu'appartenant, en principe, au


groupe de leur mère ou au groupe de leur
père, les enfants ont des parents tant du côté
de leur père que de leur mère et entretien-
nent avec ceux-ci des rapports suivis. Maltrai-
tés dans un de ces groupes, ils trouvent tou-
jours accueil dans l'autre.

La femme, bien que mariée, n'étant pas


liée par le sang à la parenté du mari,
n 'entre pas dans la famille au sens étendu de
son mari. Elle reste membre de sa propre
famille au sens étendu.

Le droit coutumier règle partout les fian- SOUDANAIS.


çailles ou plus exactement « le mariage à
l'essai » (1), les cérémonies du mariage, les Indigènes des Makere dans leur village.
(Photo Musée du CongoBelge.)
modalités des payements dotaux et, éventuel-
lement, les cadeaux à échanger entre les Il y a des monogames et des polygames
familles, les droits et les devoirs des époux,
les droits et les devoirs des enfants vis-à-vis ayant assez bien d'enfants et des monogames
des parents, les droits et les devoirs de chaque et des polygames n'ayant guère ou n'ayant
époux vis-à-vis de ses parents et vis-à-vis de pas d'enfants.
ses beaux-parents, etc. La femme de l'Afrique Belge a souvent
beaucoup d'enfants : 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, Il
ou 12. Il y a des femmes stériles. Il y a
Les populations du Congo Belge et du
des accouchements prématurés. Assez bien
Ruanda-Urundi désirent ardemment, en géné-
ral, avoir des enfants.
Il n'y a que peu d'exceptions à cette règle :
femme détestant son mari monogame ou poly-
game et follement éprise d'un amant; favorite
d'un notable désirant garder sa ligne pour
continuer à plaire et redoutant les fatigues
de la maternité; femme séparée d'un mari
parti au loin, voulant éviter de donner à
celui-ci des preuves de son inconduite, etc.
L 'infanticide y est inconnu. L'avortement
volontaire, bien que pratiqué vraisemblable-
ment depuis toujours, à l'aide de substances
diverses, y est assez rare.

(1) Les fiançailles ne constituent pas, assez générale-


ment, en Afrique Belge, des fiançailles comme en
Europe, mais plutôt un mariage à fessai. S il s'avère
satisfaisant, il se transforme en mariage définitif. Les
paiements de la dot, souvent minimes, lors du mariage
à l'essai, deviennent importants, lors du mariage défi-
nitif. C'est seulement après ce dernier mariage que
les enfants appartiennent au père, dans les sociétés à
succession patrilinéale.
Des missionnairesdésignent, sous le nom de « fian-
çailles » ce qui est en réalité un « mariage à l'essai »:
c'est le cas pour le R. P. HULsTAERT, dans son excellent
SOUDANAIS.
ouvrage: Le Mariage des Nkundo (Inst. Royal Colonial Chef d'un groupement des Àmadi.
Belge, 1938). (Photo Musée du CongoBelge.)
146 LES POPULATIONS AFRICAINES

d'enfants naissent morts-nés. Beaucoup d'en- des filles, la famille ne ratifiait pas facile-
fants meurent en bas-âge : probablement plus ment la répudiation par une femme de son
de 50 Il ne faut pas oublier que dans l'Eu- mari, sans cause sérieuse, parce qu'elle de-
rope du XVIIIe siècle et de la première par- vait rendre à la famille du mari la dot, ou une
tie du XIXe siècle, avant la médecine scien- fille, ou la femme reçue en échange, ce qui
tifique, il mourait autant d'enfants. était souvent pour elle une cause de troubles
et de tracas.
Lorsque la femme répudiait son époux, la
dot payée par le nouveau mari servait à rem-
bourser la dot au mari répudié.
Lorsque le mari répudiait sa femme, la dot
était remboursée par la famille de celle-ci à
ce mari, quand cette dernière avait reçu la
dot versée par le nouvel époux de la femme
répudiée.
La fréquence des répudiations, avant la
conquête européenne, ne semble pas avoir
empêché la naissance d'un grand nombre
d'enfants.
Avant l'arrivée des Européens, les Tribu-
naux indigènes n'avaient souvent à se pro-
SOUDANAIS. noncer que sur les questions de règlements
Grenier à graines des Mamvu.
(Photo Musée du CongoBelge.) pécuniaires, à effectuer à la suite des répu-
diations admises par les familles.
Il en était vraisemblablement de même dans Depuis l'arrivée des Européens, les Tribu-
les autres pays du monde, à la même époque. naux indigènes, guidés, surveillés et conseil-
lés par les Administrateurs et les Magistrats
Le taux de la mortalité infantile y a baissé,
à la suite des progrès de la médecine et de européens, sont souvent intervenus pour exa-
miner le bien-fondé ou le
l'hygiène publique. Sauf dans quelques ré- mal-fondé des répudia-
gions, situées à proximité de centres européens tions et admettent ou re-
ou d'industries européennes (camps de soldats,
de travailleurs, missions, etc.), l'Afrique Noire jettent de véritables de-
mandes de divorce, pour
ignore l'hygiène de la femme enceinte, celle
de la femme accouchée et celle du nourrisson, causes déterminées, se ré-
servant d'apprécier si ces
acquisitions d'ailleurs assez récentes en Eu- causes sont suffisantes ou
rope. non pour autoriser le
Dans le mariage, conclu entre époux de
divorce.
condition libre, la répudiation existait jadis
au profit des deux époux, sans motifs déter-
minés. En cas de mésentente persistante, les Depuis peu, des dispo-
époux ne voyaient aucune raison pour rester sitions légales, régissant
ensemble, aucune religion, aucun droit, au- les Africains, demeurés
cune morale ne leur imposant de demeurer vivre sous l'empire du
mariés. En pratique, les familles des deux Droit Coutumier Africain
époux n'acceptaient la répudiation que s'il y (le Décret du 5 juillet
avait en l'occurrence des raisons suffisantes, 1948 sur le mariage mo-
à leurs yeux, rendant la continuation de nogamique des Indigènes:
l'union indésirable. Codes du Congo Belge de
Là où la dot était insignifiante, ou les filles 1948, p. 1357 et suiv.)
nombreuses, la répudiation était facile pour tendent à faire, de l'an-
l'épouse. Là où la dot était plus importante cien mariage africain,
ou les filles moins nombreuses, la répudia- pour certaines catégories
tion était moins facile pour l'épouse, car sa d'Africains, un mariage
famille devait rembourser la dot ou livrer obligatoiremet monogami- SOUDANAIS.
une autre fille. que et indissoluble. Jeune femme des
Mamvu.
Sauf dans le cas de familles très riches, Des dispositions légales (Photo Musée du
en biens ou en filles, favorables aux caprices récentes entendent sup- Congo Belge.)
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 147

primer la Polygamie, pour l'avenir, bien surtout l'œuvre de l'évolution du milieu, des
qu'elle soit — en Afrique noire et dans plu- idées et des mœurs.
sieurs pays civilisés, — une institution fort Toute politique à l'égard de la Polygamie
an- — heurtant de front les conceptions et les
ancienne, très respectée et profondément
crée dans les mœurs. sentiments des Africains — risque d'aboutir
Un Décret du 4 avril 1950 (Bulletin Offi- à substituer, en fait, sans profit pour pèr-
ciel du Congo Belge, 1950, pp. 484 à 500) sonne, à des « épouses légitimes » des « con-
annule, de plein droit, à partir du 1 jan- cubines », affichées ou secrètes, et à des
vier 1951, tout mariage coutumier, contracté « enfants légitimes » des « bâtards », les uns
avant l'annulation du ou des mariages et les autres sans statut déterminé.
antérieurs. Les mœurs sont plus ou moins rigides ou
Ce même Décret réglemente, à partir du plus ou moins faciles, selon les sociétés. Elles
1 juillet 1950, la résidence des anciens poly- sont plus rigides chez certains Soudanais
games dans certaines agglomérations (centres (Lugbara) et chez certains Bantous (Ngombe,
européens, centres extra-coutumiers, cités in- Banya-Ruanda, Barundi), que chez d'autres
digènes) et, après une date fixée par le Gou- Soudanais (Mangbetu, Azande), et d'autres
verneur de Province, dans des agglomérations Bantous (Mongo, Batetela, Bakusu, Basonge,
et des régions déterminées. etc.)

L'entente entre époux et la permanence de Avant la conquête européenne, l'adultère


leur union sont désirables, en Afrique, comme de la femme était, partout, puni par le Droit
partout ailleurs, dans l'intérêt des époux et Africain. Il y a adultère, quand la femme
des enfants. contrevient à la fidélité qu'elle doit à son
La répudiation et le divorce sont, en Afri- mari, selon les conceptions locales et le Droit
que, comme ailleurs, des maux, mais des Africain. Celui-ci prévoyait des sanctions
maux inévitables, destinés à éviter des maux contre la femme adultère et son complice. Il
plus grands. ne prévoyait aucune sanction, en cas d'adul-
C'est ce que démontrent, depuis longtemps, tère du mari avec une femme non mariée,
les faits et l'expérience de la vie sociale, dans bien que celui-ci était exposé aux reproches
de très nombreux pays, qui ont cru néces- et aux moqueries de son épouse ou de ses
saire de rétablir le divorce, là où il avait épouses.
été supprimé jadis. L'épouse adultère était, selon son rang et
En Afrique Noire, comme en Europe et en selon les cas, réprimandée, battue ou mal-
Amérique et traitée et parfois répudiée.
ailleurs, les Le complice de l'adultère de l'épouse su-
époux se sépa- bissait un traitement variant avec son rang :
rent, en droit s'il était un esclave, il était battu, vendu au
ou en fait, loin ou tué; s'il était un étranger, il était
lorsqu'ils sont parfois tué; s'il appartenait au groupe du
mal assortis et mari, il avait à verser à celui-ci une indem-
par c e qu'ils nité plus ou moins importante, variant selon
sont mal as- le cas. Celle-ci était souvent insignifiante ou
sortis et ils ne peu importante, si le complice était un pa-
sont pas mal rent rapproché du mari.
assortis parce Rappelons que lorsque la femme a des rap-
qu'il y existe ports — conformément aux usages locaux —
la répudiation avec un frère cadet ou plus rarement avec
ou le divorce. un frère aîné de son mari ou avec un hôte
du mari, avec l'accord exprès ou tacite du
La dispari- mari, il n'y a, en général en Droit Africain,
tion progres- au Congo Belge, pas adultère.
sive de la Po- Dans les Sultanats, les Royaumes ou les
lygamie est Seigneuries, des Chefs et des Notables, ayant
souhaitable, souvent accaparé des captives ou s'étant sou-
en Afrique vent fait livrer des filles d'assujettis, ont
SOUDANAIS.
Jeune femme des Walese, Noire, comme souvent sanctionné de peines sévères, barbares
devant sa hutte. ailleurs, mais et cruelles, allant jusqu'à la mort, la moindre
(Photo Musée du Congo Belge.) elle doit être infidélité de celles-ci, ne possédant pas de
148 LES POPULATIONS AFRICAINES

Le mariage n 'étant pas seulement un lien


entre deux individus, mais aussi entre deux
familles au sens étendu, la mort d'un des
deux époux ne met pas fin au mariage.
En cas de mort du mari, la femme devient,
avec son accord, l'épouse d'un des héritiers
du mari, nécessairement un membre de la fa-
mille du mari. Si la femme préfère rentrer
dans sa famille à elle, cette dernière doit
rembourser la dot à la famille du mari ou
lui donner une autre femme.
En cas de mort de la femme, il y a assez
souvent lieu de distinguer. Si celle-ci survient
dans le groupe du mari, le Jnnri est tenu
SOUDANAIS.
Hommes des Logo, dans leurs cultures. assez généralement pour responsable de cette
(Photo Musée du CongoBelge.) mort (attribuée souvent aux maléfices de la
sorcellerie, au mauvais œil, etc., contre les-
parents puissants pouvant les défendre et li- quels la femme aurait dû être protégée par
vrées dès lors, sans défense, à tous les capri- le mari ou par la famille de ce dernier), et
ces de leurs seigneurs et maîtres. n'a droit ni au remboursement de la dot, ni
Dans les Sociétés Patriarcales, des Chefs à une autre femme. Si celle-ci survient dans
ou des Notables ont parfois agi de même à le groupe de la femme, où cette dernière
l'égard de filles d'esclaves, d'assujettis ou de s'était rendue bien portante, au sû de tous,
vassaux, incapables de les protéger et de les le groupe de la femme est tenu assez géné-
défendre. ralement pour responsable de cette mort (at-
En Afrique, comme ailleurs, les puissants tribuée souvent aux maléfices de la sorcelle-
ont souvent abusé des faibles, au gré de leurs
instincts et de leurs caprices.
Ce comportement sévère, barbare et cruel
n'a généralement jamais été admis par le
Droit Coutumier Africain, dans les Sociétés
Africaines, lorsqu'il s'agissait de filles libres,
issues de familles égales en naissance, en
influence et en richesses aux familles de leur
mari, les femmes ayant éventuellement, pour
les défendre, des parents puissants et
influents.

Il y a, en Afrique Belge, comme partout


ailleurs, pour des raisons diverses, des maris
aveugles, des maris complaisants, des maris
résignés, des maris indifférents, des maris
infidèles, des maris fidèles et des maris ja-
loux, comme des femmes aveugles, des femmes SOUDANAIS.
complaisantes, des femmes résignées, des Femmes et enfants des Lugbara.
femmes indifférentes, des femmes infidèles, (Photo Musée du Congo Belge.)
des femmes fidèles et des femmes jalouses.

La dot sert également de garantie et de rie, au mauvais œil, etc., contre lesquels la
le bon traite- femme aurait dû être protégée par sa propre
compensation. Elle garantit
ment de la femme dans le groupe du mari. famille), et doit, ou restituer la dot au mari,
Elle compense la perte du travail de la ou lui livrer une nouvelle femme.
femme et celle des enfants, issus d'elle, par Si la femme meurt dans son groupe, après
la famille de cette dernière. y avoir été amenée malade par son mari, au
En cas de mariage par échange de sû de tous, le mari est considéré comme res-
« sœurs », il en était de même de la « soeur » ponsable de sa mort; en cas de décès, il n a
donnée en échange; elle servait de garantie droit à recevoir ni remboursement de la dot,
et de compensation. ni une autre femme.
baba)
mama)
ee
mama
bakabaka
e baba

Mangbele
Buta. moka
baniki
baniki
tstr. : moka
Mangbele mbusa
de muniki (plur.:
BANTOUS
papa
marna
muniki
teta
tetateta ; (plur.
muniki mboko
ndengbo
ko mboko
ndengbo
bogwa mama
papa nakalo basa
nenamuniki

PATRILINEALE
Buta.
l'Uelé)
monkali
mornoi,o,ko
momoloko tadi
dede mimimbusa epele
ka a ma kuku
naba nama
nama nama
Distr.
Bakango
Territ.
GROUPEMENTS miniki
abaama teta
lela
teta mi mi mimi mbo
tedu
tedu munumunu nenaminiki
begoabamama nakalobasa
baïsa
l) o
SUCCESSION
l'V
Bobua
A DIVERSde monka
rnornoli
momolo ntinda
du ma ba
Bobua ma mi
ma ma mama
marna
mama petadi
DANSdu <Dis„. mimi
rni nkolo mimi no abamama
abaamamiteta
tetateta mi mi tadi nena I basa
Dist.
.) mi
( i directe. collatérale.
ngenelenola
SOCIETES tadi a
(/hst.
-UbangNATURELLE
ligne ene mwali
ligne ngene nngene
LESD'ALLIANCE en ALLIANCE
Congo tata en ) ; mwana
Ngombc sesamama
muana
pape
tata > ngongo bosuku
bosuku noko sesa
'ngongo mama
sesamwana— bokio
ET Ngombe
o) PARENTE B.
nkana
DANS Parenté )
ong" — I. Parenté
h Dekese fafa
A. II. kana mwa
Boshongo eoto n,
PARENTE (T.
! pingo,mona
Inyo nkanka
jbonkana ! ? ; ( 1 bombumba
yaya
wankune bobumba
ngopami
nsomi niangopami
fafanyo mona
nkali mona bokilo
DE I
^vj nkana
mwana
ngoya ngoya mwana
ea
D'ALLIANCE
kunduj'/e~ej niango kana omoto
fafa fafa omoto
TERMES T. eoto n,
ET et bonoju,
ise,marna,
munkana
koko
koko ! > ; I bokune
bokukansomi
botomolo bokune
ngoipami
ise,mama,
isefafa
bonoju,
mwana bokilo

: date
(T.deCoçuMrT père)
père)
la :
QUELQUES sœurs : mère) mère)
père)
dudu
naissance de
et ; la père)la
PARENTE de du frèresœur
ça.s enfants
Nkundu de dude la
DE frères génération dude
date parents
des suite
(sœur
(sœur
NFranr : la (frère
INDIQUANT entre les la (frère (fils (fils
mèrepère même 1er femme
1 dela femme femme
Frère le
par dans
usités aîné cadetnaissance
puiné la la la
mêmemême nénématernel paternelle
paternel
TERMES enfant dans de paternel
maternelle dedede
maternel
De De Frère Frère
Sœur Frère
Frère
Termes Indication
TABLEAU Père
Mère Petit
Enfant Aïeule la b)
Aïeul a)>b) a) b) c) Indication
Enfant
Enfant
OncleOncle
Tante NeveuPère
TanteNeveu Mère
Frères
et
et
L
b
mwipwa)
VL
Kibombo —— — -
Jde
Kongolo sikaluntu
jT
Bakusu
,R papa
mama
ona
munkana
fafa
nkie motomba
motombakushiami
bulua mutshuami
papa
mania (kiluba
bwifwa
ona bokilo
a e)

BANTOUS
Kongolo.) —
Batete
(sho) nyo
papa nkalio

de papa
nyoona
munkana
ntshe ona
ona nkalio bula bokune
kusheni niampami
papa
nyo
iseatshu
onaona bokilo
Katako-Kombe)
GROUPEMENTS
de
Bakusu
T.
(T.
——
DIVERS Basonge kulu mukashi
kulu

DANS yaya
ntabo
mwana
munkana
yaya
ntabo mukwetu
nkasha ntutu
mwina
kabaïle yaya
ntabo mwipwa
ntabo
mwana muko
L
Kabinda.)
directe. muekulu
NATURELLE
de
ligne collatérale.
D'ALLIANCE mukashi
mulunie — —— ALLIANCE
Baluba en etu etu bute
(T. mukashi —
ET r, Parenté
PARENTE B.
'1 Parenté
tata
lolomwana
nninkana
nkambo
nkambo mwan'mwan' mwana
mugala masebalolotatamwana
tatu mwipwa bukwe
II.
— I.
A.
o.(Katanga)
bo.)
b
Baluba
PARENTE
bukulu
b ea
DE 1 Z.M.sam
L -

1e
B Je mukulu etu etu etu
ninkulu ni3nseba mukashi
rcr.
rGV maseba nuikwo
bu P tatu
mamu mwipu f
TERMES ((P munkana
tatumamu tatumamu
mwana mwan'
mwan' mwan'
nkana
'mwakuni tatamwana

: date
I père)
père)
: la :
QUELQUES sœurs mère)dudu
naissance de mère père)
et la
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frère
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de dude la
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des suite
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rançms
Balii
(Katanga)
Français : la ( (frère (fils
INDIQUANT entre
la même les (fils
mère
père de l'1' l femme
femme
Il la femme
Frère par le dans
usités aîné cadetnaissance
puiné la la la
même
même dans néné materne paternelle
paternel de
enfant de paternel maternel
maternelle dede
DeDeTermes Frère
Frère
IndicationFrère
TABLEAU Père
Mère
Enfant
Petit
Aïeul
Aïeule a) b) Enfant
Enfant
a) b) c)Indication Oncle
Oncle
Tante Neveu
Tante
Neveu Père
Mère
Frères
ngwa ombi
Paulis) ngwa nandra ombiombi ombi
ombi
de dre nandra
ngwongwe dre za za tata
eisa
b
(T. ya tota ne
tata ya papa nedranadru nabulu
tata nedjadja
nabulu papa
dada ya nengwongwene ne
nedongwe
1 papa
ne noriandu

Mangbetu père)
mère)
de de
bwo mô
SOUDANAIS
d'Amadi.) moi moi ese ou
bemé nebeisa
Aniadi nina
debuba
de bwô bwô mÓ
(T. bwÕ
bwÕ bwô ba ulaya mé
mô m6 m6 mô
Anzadz nina begimwa
buba titatitatita be(frèreya be
be(frère zunu lese
ese zunu
ese buba
moôunu nina begimwa,
ula môera
besa

mère) sœur)
GROUPEMENTS la père) uli père) la
nadebadu badu de era
arambo
d'Amadi) ré re
agu- na na - uli uli ebende
(T. gbié
DIVERS na terétere agu (enfant
agu(enfant
ébendé
ekie topungulu
dile
afia topungulu
dilemonga
baba(sœur
ebende (enfantIl ]
na uli agu
ta. ba ! uli,sete
)
Abarambo wili
sul mère) sœur)!
DANS gbié
A rilele wilî la père) père) la
des e de du enfant)
enfant) ba wili
de
t directe. du ngbiele
gbiele
na ba de *
NATURELLE wili wili wili ba na
ligne collatérale. 1
Azande
zstr. ba nagude tita
titatita wili (enfant
(enfant
wili de (femme
ka (garçonunvulu
tame
kialo unvuru
tameba
and6 de(sœur
na wili wili
D'ALLIANCE en ALLIANCE
moi)moi) -
ET Parenté B.
PARENTE
(vocatif) de de
(vocatif)
Parenté moi)moi)
II.
—1.
Banzyville.) buamâ mèrepère nyi
— mbi
Angbandz A. la
mbi mbi mère
du mbi mbi père ta
de
PARENTE ta detô ta tô nyi
(T. kÓgara
DE t6 ta nyitara
kÓtara
tara Inyî nyi(enfant
(enf. nyi nyi
(enfant(enfant ngambi Ikozo
kozo tô
kûyà
Ingambi
j tâ nyi nyi Il •
dude ndângba

- —- -
TERMES Libenge.) i
(Ngbundu
Territoire abaana tara
ataata
yabise yumi engeme
yingomi eya
yame rodongoeya
engeme
abaana () kofeme
j
! (enfant
: date; père);père)
: la : du du
QUELQUES sœurs mère) mère)
père)
naissance de
et la
la père) sœur
de enfants du frère
dedude la
frères génération du de
date parents
des suite
(sœur(sœur
: la
INDIQUANT entre même les 1erla (frère
(frère (fils (fils
mèrepère dela femme
femme femme
III Frère par le dans
F
Français usités aîné cadetnaissance
puiné la la la
mêmemême nénématernel paternelle
paternel paternel
materneldedede
enfant dans de maternelle
De De SœurFrère Frère
Frère Frère
Termes Indication
TABLEAU Père
Mère
Enfant
PetitAïeulea) b)
Aïeul a) b) a) b) c) Indication
Enfant
Enfant
Oncle TanteTanteNeveu
Oncle Neveu Père Mère
Frères
152 LES POPULATIONS AFRICAINES

TERMES DE PARENTE ET D'ALLIANCE DANS LES SOCIETES


A SUCCESSION MATRILINEALE

TABLEAU INDIQUANT QUELQUES TERMES DE PARENTE


DANS DEUX GROUPEMENTS BANTOUS (BAKONGO ET BALUBAISES)
ET DANS UN GROUPEMENT SEMI-BANTOU (BADZING)

Bakongo Balubaisés du Katanga Badzing de la Kamtsha


Français (Bampangu) (Baluba - Hemba) (Distr. du Kwanga.)
(Distr. du Bas-Congo.) (Distr. du Tanganiyka.)

A. — PARENTE NATURELLE
I. Parenté en ligne directe.

Père taa
(se, ( tata (vocatif) seja
( tata locatif)
ngudi ngina maa
M'
ere ¡ marna (vocatif) (I lolo (vocatif
Enfant muana muana mwan, mbeel
Petit enfant ntekolo munkana mutiil
Aïeul ba ntshoem
Aïeule nkambo
nkambo Imko ha mukaar, nkaa
i buko

11. Parenté en ligne collatérale.

Frère :
a) De même mère mpangi mwanetu —
b) De même père mpangi mwanetu —
Termes usités
entre frères et sœurs:
a) Sœur mpangi nkento kaka --
b) Frère tutu --
„ mpangi yakala
Indication de la date de
naissance
dans la même génération :
a) Frère aîné mpangi mbuta mukulu ibul
ou yaya
b) Frère puiné mpangi nleke mwina mukoom
c) Frère cadet — — --
Indication par les parents
de la date de naissance
des enfants : —
Enfant né le 1er mwana mbuta, mubeli
Enfant né dans la suite mwana kati, mukala —
mwana nsongi --
Oncle maternel ngudi nkasi — mpja
(frère de la mère)
Oncle paternel se di nsakila tata taa
(frère du père)
Tante maternelle ngudi nsakila lolo maa
(sœur de la mère) —
Tante paternelle se di nkento tata lolo
(sœur du père) --
Neveu paternel mwana nsakila mwana
(fils du frère du père)
Neveu maternel mwana nkasi mwihwa mwa a mpang
(fils de la sœur du père)

B. — ALLIANCE

Père de la femme yakala k kobunkil ihaal


Mère de la femme nzitu nkento )I bunkil mukaar
Frères de la femme nzitu
nzitu bukwe bunkil, buko
PYGMOIDES ET PYGMEES. — 1 - Pygmées et Pygmoïde&.l^asua) du Haut Uele: 2 = Pygmées et Pygmoïdes
(Batshua) assujettis aux Ekonda, devant une hutte de leur village; 3 = Jeunes femmespygméeset pygmoïdes (Efe)
à côté de deux femmes Mamvu; 4 = Femmes pygmées et pygmoïdes(Batshwa), assujettiesaux Nkundu; 5 = Jeunes
chasseurs des Pygmées et Pygmoïdes (Batshwa), assujettis aux Nkundu, devant leur hutte.
(Photos Musée du Congo Belge.)
= Pygmoïde
PYGMOIDES ET PYGMEES. — 1 = Femme des Pygmées (Bambuti) du district de ITeIe; 2 4
(Babinga) de la région du Bas-Ubangi; 3 = Pygmoïde (Bambote) de la région de Kiambi (Katanga); 6 et 7 -=
Pygmées (Basua) assujettis aux Babira; 5 = Pygmoïde (Bambote) de la région de Kiambi (Katanga);
Pygmoïdes (Babinga) de la région du Bas-Ubangi, (distr. du Congo-Ubangi).
(Photos Musée du Congo Belge.)
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 153

II. LA FAMILLE AU SENS ETENDU, LE rale de parents par le sang, descendant, soit
GROUPE DE FAMILLES OU SOUS-CLAN par les hommes, d'un père commun (famille
ET LE CLAN. à succession patrilinéale), soit par les femmes,

La famille au sens biologique, ou la famille


au sens strict, — l'union plus ou moins stable
de l'homme, de la femme et des enfants issus
de cette union — existe partout au Congo
Belge et au Ruanda-Urundi, comme elle existe
depuis longtemps dans les autres pays du
monde. Elle y est à l'origine des enfants et
elle explique la succession des générations.
Elle n'y est pas souvent à la base de la socié-
té, la base de celle-ci étant la famille au sens
étendu, comme dans maints autres pays du
monde, dans le passé ou le présent.
La famille au sens strict constitue un petit
groupement, essentiellement instable, en
Afrique Noire.
La famille biologique ou la famille au senb
strict est incorporée, comme elle l'était et
l'est encore souvent, dans maints pays du
monde, du point de vue social, dans la famille

SOUDANAIS.
Femme des Avokaya.
(Photo Musée du CongoBelge.)

d'une mère commune (famille à succession


matrilinéale), constituant, en fait, soit un
groupe apparenté au père par les hommes,
soit un groupe apparenté à la mère, par les
femmes.
SOUDANAIS.
Hommes des Lugbara.
(Photo Musée du Congo Belge.) Alors que la famille au sens strict, consti-
tuée par le père, la mère et les enfants, com-
au sens étendu, soit du mari, soit de la porte une parenté bilatérale, la famille au
femme. (l) sens étendu (et les agrégations supérieures,
La famille au sens étendu est un petit constituées par la réunion de plusieurs fa-
milles au sens- étendu, descendant d'un an-
groupe résultant d'une agrégation unilaté-
cêtre commun, telles que les groupes de

(1) Quelques africanistes souhaitent voir substituer,


en français, au terme de famille au sens étendu, celui la parenté. Si on l'utilise, pour désigner la famille au
de parentèle. Il y aurait une parentèle paternelle, sens étendu, il en faut d'autres pour désigner le
groupant les parents du côté du père et une parentèle groupe de familles et le clan.
maternelle, groupant les parents du côté de la mère. Le groupe de familles deviendraitle groupe de paren-
Certains d'entre eux voudraient- réserver le terme tèles et le clan serait constitué par des groupes de
« famille » à la famille biologique au sens strict : parentèles. Il s'agit uniquement de traduire des termes
au ménage, composé du père, de la mère et des africains (comme Likundu, llongo et Ese des Nkundu).
enfants. Aussi, les noms utilisés, pour traduire, dans une
Il est à remarquer que le terme de parentèle (du langue européenne, les noms africains, doivent être
latin parentela) désigne un ensemble de parents ou employés avec une signification bien précisée.
154 LES POPULATIONS AFRICAINES

familles ou sous-clans et les clans) est consti- Le clan est un petit groupement, ne comp-
tuée par une parenté unilatérale. tant généralement que quelques centaines
La famille au sens étendu, le groupe de d'habitants au maximum.
familles au sens étendu ou sous-clan (consti- Quelques auteurs ont parfois confondu,
tué par diverses familles au sens étendu, dans les sociétés patriarcales, avec le clan,
descendant d'un même ancêtre), le clan des agrégations inférieures (le groupe de fa-
(constitué par des groupes de familles au milles au sens étendu ou sous-clan) ou des
sens étendu, descendant d'un ancêtre com-
agrégations supérieures (groupe de clans,
mun), sont des groupements essentiellement sous-tribu, tribu ou peuplade).
stables, parce que basés sur la parenté par La famille au sens étendu, le groupe de
le sang.
familles au sens étendu et le clan sont patriar-
caux (quand ils groupent les descendants,
par les hommes, de l'ancêtre-père) ou ma-
triarcaux (quand ils groupent les descendants,
par les femmes, de l'ancêtre-mère).
Souvent, les familles au sens étendu, les
groupes de familles au sens étendu ou sous-
clans et les clans ne comprennent que les
descendants, par les hommes ou par les fem-
mes, de l'ancêtre du groupe, vivant avec
leurs épouses ou leurs époux, sur les terres
du groupe.
Souvent, ces groupements comprennent, en
plus, des alliés (maris des filles ou parents
des épouses des membres de ces diverses agré-
SOUDANAIS. gations), des clients (venus se placer sous la
Hommes des Walendu (Baie). protection du patriarche du groupe, en échan-
(Photo Musée du CongoBelge.) ge de services prestés), des vassaux, des assu-
jettis, des esclaves, vivant, avec les membres
La famille au sens étendu, le groupe de par le sang de ces groupements, sur les terres
familles au sens étendu, le clan, sont des de ceux-ci.
petits groupements très souvent exogames, Avec les liens du sang coexistent alors les
dont les hommes et les femmes ne se marient liens territoriaux.
assez généralement pas entre eux. (l)
Assez exceptionnellement, les hommes et Souvent, ces divers groupements sont de-
les femmes d'un même clan, voire d'un même meurés indépendants ; parfois ils sont demeu-
groupe de familles, beaucoup plus rarement rés groupés; parfois, ils se sont dispersés au
d'une même famille, se marient entre eux. loin; parfois ils ont dû accepter le joug des
Dans les familles de certains sultans avon- conquérants, ayant envahi le pays et sont
gara ou mangbetu — avant l'occupation euro- devenus aujourd 'hui des groupements clients,
péenne — les frères épousaient parfois leurs vassaux ou assujettis; parfois, ils ont conquis
propres sœurs et les pères leurs propres filles. des terres nouvelles et y assujetti les vaincus
En règle assez générale, cependant, les hom- et sont devenus aujourd 'hui dans une Sei-
mes et les femmes d'un même clan ne se gneurie, un Royaume ou un Sultanat, une
marient pas entre eux. Aristocratie, dont les chefs ont fondé une
Dynastie.
Dans les sociétés où les membres de la
(1) Nous traduisons les termes africains de ces di-
verses agrégations, dans les diverses sociétés africaines, famille au sens étendu, du groupe de famil-
par famille au sens étendu, groupe de familles et clan, les étendues ou du clan sont demeurés en-
termes souvent utilisés, faute d'en avoir découvert de semble, sur une même terre, formant des
plus adéquats.
Divers ethnologues ont essayé, en vain, de leur sub- groupements politiques, ayant à leur tête des
stituer d'autres termes français, plus appropriés. Aussi patriarches, assistés de conseils d'anciens, les
avons-nouscru devoir les conserver. familles au sens étendu constituent souvent
Ils essaient de traduire, en Français, des noms afri- un quartier, les groupes de familles au sens
cains, bantous ou soudanais. Voir Tableaux donnant étendu un hameau et le clan un village.
les Termes indiquant les subdivisions des sociétés pa-
Il en est souvent ainsi, dans le pays des
triarcales, dans divers groupements bantous, soudanais,
semi-bantous. Mongo (Mongo au sens strict, Mongo au sens
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 155

étendu, Mongo du groupe Batetela), des gneuries, divers Sultanats ou des Royaumes,
- Mabinza - Mo-
Ngombe - Ndoko - Budja auxquels les divers groupements précités sont
bango - Bombesa, etc. subordonnés.

Là, où les membres de la famille au sens


étendu, du groupe de familles étendues ou
du clan, tout en conservant le souvenir des
liens de parenté existant entre eux, ont été
assujettis par des conquérants et dispersés
aux quatre coins de l'horizon, les liens de
parenté [avec leurs conséquences des points
de vue des empêchements au mariage, du cul-
te des ancêtres, des interdits, des tabous,
des pseudo-totems, comme dans l'Uele 0),
etc.] demeurent, mais il n'existe plus, comme
entités sociales et politiques, de familles au
sens étendu, de groupes de familles au sens
étendu ou sous-clans ou de clans.
Il en est souvent ainsi, chez les Azande, SOUDANAIS.
-
populations parlant aujourd'hui l'azande Aspect de village chez les Walendu (Baie).
aux origi- Emmagasinagedes grains dans des greniers.
(langue soudanaise), populations {PhotoMusée du CongoBelge.)
nes disparates, bantoues ou soudanaises,
dont les anciennes sociétés ont été détruites Les deux organisations politiques, l'ancien-
et dont les individus ont été répartis jadis,
ne et la nouvelle, coexistent, mais l'ancienne,
dans des Sultanats, en tant qu'individus iso-
devant s'adapter à la nouvelle, se désagrège
lés — selon la fantaisie des conquérants
souvent lentement au profit de la nouvelle,
Abandia et Avongara — entre divers capitas
les conquérants devenant une aristocratie et
ou bakumba, chargés de les administrer, sans
les vaincus devenant une plèbe.
tenir aucun compte de leurs liens de parenté
familiale ou clanique, abstraction faite sou-
vent des liens entre époux ou des liens entre
père, mère et enfants.

Parfois, bien que les groupements, consti-


tués par les familles au sens étendu, les
groupes de familles étendues ou sous-clans, et
les clans subsistent, ceux-ci ont vu se super-
poser à eux une organisation nouvelle, intro-
duite par des conquérants étrangers, ayant
abouti à créer, dans le pays, diverses Sei-

(1) Certaines populationsdu bassin de l'Uele (Azande,


Mangbetu, etc.) croient, qu'à la mort, plusieurs
« âmes » du défunt quittent son corps et que certaines
parties du cadavre enterré, selon son groupe, se trans-
forment en serpent (la langue), en léopard (la main), SOUDANAIS.
etc. Village des Walendu (Baie).
Le serpent ou le léopard ne sont pas des « totems ». {Photo Musée du CongoBelge.)
Ces croyances proviennent, sans doute, de ce qu'en
observant la tombe, les Africains y ont vu de jeunes
serpents ou de jeunes léopards, supposés nés du corps Les liens politiques ayant existé jadis entre
du défunt. En dehors de ces croyances, ils croient à les individus d'un même clan indépendant,
l'existence de l'ombre, du lumineux de l'œil, d'une lorsqu'ils étaient groupés sur une même terre,
âme statique (en rapports avec l'ombre), d'un<*âme Le souvenir en persiste assez
dynamique(en rapports avec le lumineux de l'œil), etc. disparaissent.
Le fils d'un Azande, dont le corps après la mort longtemps, puis s'estompe et enfin s'oublie.
donne naissance à un léopard (pseudo-totem), verra, Après une certaine époque, l'ancienne orga-
après sa mort, son propre corps donner naissance à nisation est totalement oubliée et l'ordre ac-
un léopard (pseudo-totem). Si le corps d'un Azande, tuel des choses semble avoir toujours existé
du groupe du « léopard », ne donnait pas naissance
à un léopard, mais à un serpent, son père supposé ne et est supposé l'ordre voulu par les Ancêtres
serait pas son vrai père, etc. et les Divinités.
156 LES POPULATIONS AFRICAINES

Lorsque la famille, le groupe de familles milles est constitué par les Patriarches, chefs
étendues ou le clan ont conservé leur exis- de familles et leurs successeurs rapprochés.
tence et leur cohésion, ces divers groupements Le Conseil des Anciens du Clan est con-
stitué par les Patriarches, chefs de groupes
de familles et leurs successeurs rapprochés
(les patriarches, chefs de familles et leurs
successeurs immédiats).
Le Patriarche, assisté par le Conseil des
Anciens, assure dans le groupement le gou-
vernement, l'administration et la justice.
Le Patriarche et le Conseil des Anciens
sont censés avoir reçu des Ancêtres le droit
de commander et de se faire obéir. Les An-
cêtres les protègent efficacement et récom-
pensent, en cette vie, les membres du clan
qui exécutent leurs ordres et punissent, en
cette vie, les membres du clan qui n'exécu-
SOUDANAIS. tent pas leurs ordres.
Femmes des Mundu. Souvent, les Patriarches et le Conseil des
(Photo Musée du CongoBelge.) Anciens sont protégés, en outre, par des Gé-
nies, des Esprits ou des Dieux locaux et,
ont à leur tête un Patriarche. Ce patriarche parfois, en plus, par des fétiches, fétiches-
est à la fois le père, le prêtre du Culte des statuettes, en lesquels sont censés incarnés
Ancêtres et le chef politique du groupement. les Ancêtres, les Génies, les Esprits ou les
Dieux locaux ou fétiches-amulettes, lesquels
sont censés des réservoirs de forces dynami-
stes et magiques.
La croyance aux Mânes des Ancêtres et le
Culte des Ancêtres ainsi que la croyance aux
Génies, Esprits ou Dieux locaux et le culte
de ces Génies, Esprits ou Dieux locaux,
avec, en outre, la croyance au Dynamisme et
à la Magie, sont, dans les conceptions des
Africains, à la base de la Morale et du
Civisme.

On peut citer, comme représentant bien la


famille au sens étendu, le groupe de familles
ou sous-clan et le clan, dans une société patri-
arcale à succession patrilinéale, respective-
ment, la Likundu, l'Ilongo, l'Ese, dans les
peuplades des MUNDJI, des BOMONGO(Mongo)
et des NKUNDU(Mongo au sens restreint).
Le patriarche de la famille au sens étendu
y est le Fafa, celui du groupe de familles,
l'Engambi, celui du clan, VElimu.
On peut encore citer, dans le même type
de société, comme représentant la famille au
sens étendu, le groupe de familles et le clan :
NILOTIQUES. Chez les YAMONGO(Mongo au sens res-
Femmes des Kakwa-Fatshulu. treint) : la Likundu; la Botanga; le Bololo.
(Photo Musée du CongoBelge.) Leurs patriarches sont respectivement le
Fafa; le Nsomi et le BoZinw.
Il est assisté, dans le groupe de familles et Chez les MBOLE(Mongo au sens restreint) :
dans le clan, par un Conseil des Anciens. la Likundu, l'lkundu ou Etuka; l'Ilongo, la
Celui-ci est présidé par le Patriarche, qui y Bokobe ou Booto; l'Ese ou le Bololo.
est lui-même le premier des pairs. Leurs patriarches sont respectivement le
Le Conseil des Anciens du groupe de fa- Fafa, VEngambi, VElimu.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 157

Chez les EKONDA(Mongo au sens strict) : chez les Semi-Bantous à succession matri-
l'Etuka ou l'Ikundi; l'Ekolo et l'Ese. linéale, l'Ekinde des BABOMA,le Kebuli des
Leurs patriarches sont respectivement le BADIA, le Kebui des BASAKATA,le Kan des
Papa, Y Engambi, YElimu. BAYANZI,le Mbil des BADZINGDE LA KAMTSHA,
Chez les BAKUTSHU(Mongo au sens strict) : le Kan des BASONGODE LA LUNIUNGUET DE
l'Etei' Ololo; Ylkolo; le Bololo. LA GOBARI, la Kanda des BANGONGOet la
Leurs patriarches sont successivement : le Ganda des BAMBALA.
Papa, le Nka Ikolo, le Bome' Ololo.
Des termes, plus ou moins analogues se
retrouvent chez les autres Mongo au sens
restreint (NTOMBA,EKOTA, BOSAKA); chez les
Mongo au sens étendu [MONGANDU,LALlA,
YASAYAMA,BAKUTU-NTOMBA,BONGONGOMBE,
BAKUTU(BOYELAet BAKELA)etc.] et les Mon-
go-Batetela (WANKUTSHU, BASONGE-MENO,
BAHAMBA BATETELA— BAKUSU).

Chez les NGOMBE: la Sopo ou Jfosopo; la
Lenga ou Ndenga ou Etuka; l'Ekomi, le
Mboka ou le Mungwa.
Leurs patriarches sont respectivement le
Sesa ou le Tata, le Mobange, le Bosuki.
Les termes des Ngombe se retrouvent, plus
ou moins modifiés, dans les autres groupe-
ments du grand groupe Ngombe : NDOKO,
MABINDZA,BUDJA, MOBANGO,BOMBESA.
Chez les BOBUA : le Bosu, le Ngi ekede, le
Ngi.
Leurs patriarches sont respectivement NILOTIQUES.
: Homme des Bahema.
le Nkolo, le Kumu ekede, le Kumu ngi. Les Bahema, parlant une langue nilotique
Les termes des Bobua, plus ou moins modi- (l'Alur) au Nord,
fiés, se retrouvent dans les autres groupe- une langue soudanaise(le Walendu) plus au Sud
et une langue bantoue (le Banande)
ments du grand groupe Bobua : (BOBATI, encore plus au Sud, semblent d'origine nilotique.
BOBENGE,BOYEW, BODONGOLA). (Photo Musée du CongoBelge.)
Chez les ANGBANDI: le Ya kuru Kodoro,
le Y a Kodoro, le Kodoro. Le patriarche du clan est le Muele, chez
Leurs patriarches respectifs sont : le To les BABOMA; le Lem chez les BAYANZIet les
ya kuru kodoro, le To ya Kodoro, le Gbia. BANGONGO;le Lim chez les BASONGODE LA
Chez les MAMVU : l'Uke, l'Obo baïngu, LUNIUNGUET DE LA GOBARIet le Lemba chez
YObo. les BAMBALA.
Leurs patriarches sont respectivement : le Chez les BABOMA,les BADIAet les BASAKATA,
Fa, le Modo, la Malu. une organisation à base territoriale a été su-
Les familles au sens étendu, les groupes de perposée par des conquérants à l'ancienne
familles et les clans existent, avec une orga- organisation, à base de liens du sang.
nisation analogue, dans d'autres Les conquérants y ont organisé des Sei-
sociétés, à
succession patrilinéale bantoues (WALENGOLA- gneuries ou de petits Royaumes, dont ils ont
constitué les dynasties et l'aristocratie su-
BAKUMU-BABIRA;WAREGA-MITUKU;BASONGE)
etc., et soudanaises (NGBAYAou NGBWAKA; périeure. (l)
BANDA,etc.). (J)
On peut citer, comme représentant le clan, Famille au sens étendu : Ikundi, Bokundi, Etuka,
Etuke.
Son Patriarche : Papa, Fafa.
(1) Nous avons donné ci-dessus les termes les plus Groupe de familles : Ikolo, Ekole, Ekolo, Etuka.
usités. Son Patriarche : Nka Ikolo, etc.
Les noms des familles au sens étendu, des groupes Clan : Ese, Ehe, Bololo, Bululu.
de familles et des clans varient souvent, dans une peu- Son Patriarche : Engambi ea Ese, Engambi ea Ehe,
plade, dans les tribus, avec les sous-dialecteslocaux. Elimu, Engambi' Ololo, Bome' Ololo.
Voici les principaux termes utilisés dans les sous- (1) Voir : VERDCOURT : Notes sur les Badia, Anvers,
dialectes des EKONDA : 1936 (et l'Introduction, par G. VANDERKERKEN).
158 LES POPULATIONS AFRICAINES

Les MAYOMBEet les BAKONGO,Bantous, se gions du Sud du Katanga, une influence


sont superposés à des semi-Bantous analogue a été exercée, par les conquérants
(AMBUNDU). Bantous Baluba ou Aluunda, sur les sociétés
Chez les MAYOMBE à succession matrili- à succession matrilinéale plus anciennes. Dans
les régions de l'Est du Katanga, des envahis-
néale, le groupe de familles est le Vumu; le
clan est le Dikanda et le groupe de clans est seurs venus du Nord (Babui, Bakunda, Ba-
le Mvila. lumbu, Bakalanga, à succession matrilinéale)
Chez les BAKONGO(Bampangu à succession et des envahisseurs venus du Sud (Batumbwe
le groupe de familles est le et Batabwa, à succession matrilinéale) ont
matrilinéale),
Ngudi; le clan la Kanda et le groupe de assujetti d'anciennes populations à succession
clans 'la Luvila. matrilinéale.
Chez les MAYOMBEet les BAKONGO, une Dans les régions des Lacs Albert, Edouard
et Kivu, des envahisseurs Bantous ou Niloti-
ques, venus du Nord, du Nord-Est ou de l'Est,
ont influencé les anciennes populations de ces
pays et leur ont souvent imposé des aristocra-
ties et des dynasties. Ces diverses influences
y expliquent l'organisation politique du pays,
où les conquérants ont souvent fondé des
dynasties et constitué des aristocraties, dans
des Seigneuries ou des Royaumes.
Dans le bassin de l 'Ubangi-Uele, des enva-
hisseurs Soudanais, venus du Nord, ont assu-
jetti souvent les anciennes populations. Ainsi
se sont constitués les Sultanats des Abandia,
des Avongara, des Mangbetu et des Matshaga.

III. LE RANG SOCIAL.


En Afrique Belge comme ailleurs, la nais-
sance, l'âge, la richesse, le savoir, la sagesse,
l'habileté, la chance, assurent certaines in-
PYGMOÏDES ET PYGMÉES. fluences.
Batshwa, assujettis aux Nkundu, Il existe, dans maintes régions, des classes
aux côtés d'un Européen (Dr P. Staner).
(Photo Musée du Congo Belge.) d'âge. lie passage de l'adolescence à l'âge
adulte implique souvent une initiation, des
rites, des épreuves : l'adolescent et l'adoles-
organisation à base territoriale s'est super- cente sont instruits de leurs devoirs d'homme
posée à l'ancienne organisation à base des ou de femme et de membre du groupe.
liens du sang. C'est celle des bapfumu zi tsi Le Rang peut être déterminé par la nais-
et des ntinu tsi, chez les Mayombe et celle des sance (le fait d'être membre du clan aîné ou
chefs couronnés, chez les Bakongo (Bam- « clan des chefs » d'un groupe de clans,
pangu) d'une sous-tribu ou d'une tribu; le fait
L'ancienne et la nouvelle organisation y d'appartenir à l'aristocratie de la Seigneurie,
ont subi les conséquences d'événements di- du Sultanat ou du Royaume), par la fonc-
vers : traite, influences étrangères, etc. tion (celle de patriarche, celle de ministre
d'un chef, etc.), par le métier (celui d'his-
Dans le district du Kwango, des conqué- torien de la peuplade, celui de magicien
rants Bantous d'origine Aluunda ont souvent réputé, celui de forgeron habile, etc.)
influencé les sociétés semi-Bantoues à succes- Le Rang ne donne pas nécessairement le
sion matrilinéale et leur ont souvent imposé pouvoir.
des dynasties et des aristocraties, dans des En Afrique Belge, comme souvent ailleurs,
Seigneuries ou de petits Royaumes. Dans le des chefs vénérés n'exercent souvent qu'une
District du Kasai, la même influence a été autorité insignifiante, un conseiller, un mi-
exercée par des conquérants Bantous d'ori- nistre ou un magicien étant souvent, en fait,
gine Basonge, ou Baluba, ou Aluunda, ou dans les coulisses, le personnage important,
Mongo (Boshongo), sur' les sociétés à succes- dont les avis sont écoutés et suivis.
sion matrilinéale plus anciennes. Dans les ré- On peut souvent distinguer, en Afrique
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 159

Belge, des classes sociales de droit ou de


fait :
a) Dans les Seigneuries, les Sultanats et
les Royaumes :
1) celle des gouvernants et de leurs
proches parents;
2) celle des dirigeants et des notables
des groupements inférieurs;
3) celle des hommes libres;
4) celle des clients;
5) celle des serfs et des esclaves.
b) Dans les Sociétés Patriarcales, les deux
premières classes sont confondues et
font en réalité corps avec la troisième
classe. Ces sociétés sont des sociétés de PYGMOÏDES ET PYGMÉES.
parents. Mambuti aux côtés d'un Européen.
(Région Nord-Est de Stanleyville.)
Les droits et les devoirs de chacun sont (Photo Musée du CongoBelge.)
déterminés, dans les détails, par le Droit
Coutumier Africain.
En Afrique Belge — comme d'ailleurs qui habitent le territoire soumis à un même
dans toute l'Afrique Noire — tout le monde chef), des liens fondés sur la camaraderie ou
vit à peu près de la même façon. Il n'y a sur la foi jurée.
généralement pas, en Afrique Belge, entre L'entrée dans les associations est parfois
les diverses classes sociales, de droit ou de libre. Elle est parfois subordonnée à des
fait, les différences considérables ayant exis- paiements, à une initiation ou à des épreuves.
té entre les « seigneurs » et les « serfs » en
Europe, au Moyen-Age, ni les différences
considérables, ayant existé entre les «riches»
et les « pauvres », en Europe, au XIXe siècle.
Les huttes sont à peu près les mêmes;
l'habillement ne diffère guère et l'alimenta-
tion est à peu près semblable pour tous.
Souvent les serfs et les esclaves sont trai-
tés comme des « enfants » et appellent leur
maître : « père ».
Le maître procure à son serf ou à son
esclave, en plus de sa protection, le logement,
l'habillement et la nourriture et souvent
même un conjoint.
L'esclave (maltraité quittait souvent son
maître, jadis, pour devenir le « client » d'un
chef de famille d'une région un peu éloignée
ou hostile. Aujourd'hui, il se déclare « libre »
et s'engage dans une entreprise européenne.

IV. ASSOCIATIONS.
Il y a, en Afrique Belge, des associations
basées sur le sexe, l'âge, le célibat ou le statut
matrimonial, la soumission à de mêmes épreu-
ves, l'achat de l'agréation ou l'acceptation
par les autres membres du groupement, etc.

Elles créent, à côté des liens dit sang (unis-


PYGMOÏDES ET PYGMÉES.
sant ceux qui descendent d'un même an- Homme des Batshwa, assujettis aux Ekonda.
cêtre) et des liens territoriaux (unissant ceux (Photo Musée du CongoBelge.)
160 LES POPULATIONS AFRICAINES

On rencontre, en Afrique Belge, des clas- naissent souvent tous les membres. Il y a lieu
ses d'âge, des confréries, des sociétés secrètes. da n 'accepter qu 'avec circonspection, en Afri-
Certaines de ces associations poursuivent que Noire, comme ailleurs, les renseignements
des fins religieuses, magiques, politiques ou donnés sur les sociétés secrètes, par ceux qui
économiques. D'autres sont des sociétés d'as- n'en sont pas membres ou par les membres
qui en ont été exclus ou les ont quittées. Les
gouvernements, en Afrique Noire, interdi-
sent souvent certaines sociétés secrètes ou en
ordonnent la dissolution. Il est bien connu,
qu'après s'être dissoutes, elles renaissent, sou-
vent, en Afrique Noire, comme ailleurs, sous
un autre nom et sous un autre aspect.

V. LES STRUCTURES DES SOCIETES : SO-


CIETES PATRIARCALES, SEIGNEURIES,
SULTANATS, ROYAUMES, EMPIRES;
ORGANISATION POLITIQUE; DROITS
SUR LE SOL ET SUR LES EAUX;
ADMINISTRATION DES GROUPEMENTS;
DROIT COUTUMIER AFRICAIN; SUCCES-
SION DES GOUVERNANTS; ADMINIS-
TRATION DE LA JUSTICE; COEXISTEN-
CE, A COTE DE LIENS DU SANG, DE
LIENS D'ORDRE TERRITORIAL; TRIBUTS
ET CORVEES; INSIGNES DES GOUVER-
NANTS ET HONNEURS DEVANT LEUR
ETRE RENDUS.

1. Structure des Sociétés. — Les sociétés


africaines de l'Afrique Belge ont offert, dans
le passé et offrent maintenant encore, comme
bien d'autres sociétés du monde, les aspects
les plus variés :

a) Sociétés Patriarcales, petites ou grandes,


organisées en ordre principal sur la base des
liens du sang et, en ordre accessoire, sur celle
de liens contractés ou de liens imposés. Ces
PYGMOÏDES ET PYGMÉES. sociétés ont à leur tête des Patriarches, se
Vieille femme des Batshwa, assujettis aux Ekonda. succédant différemment selon qu'il s'agit de
(Photo Musée du Congo Belge.) succession patrilinéale ou matrilinéale;
sistance mutuelle, des sociétés d'agrément,
b) Seigneuries, Sultanats, Royaumes, Em-
des sociétés groupant ceux qui exercent la
pires, organisés sur la base des liens territo-
même profession, etc. en ordre principal des
riaux, comportant
Parfois, certaines sociétés politiques ten- liens imposés par la conquête et en ordre ac-
dent à subordonner, en fait, à leur contrôle, cessoire des liens contractés. Ces sociétés ont
les Chefs et les Conseils dans les Sociétés à leur tête des Seigneurs, des Sultans, des
Patriarcales, les Seigneuries, les Sultanats Rois ou des Empereurs.
ou les Royaumes, s'instituant en quelque
Il y a lieu de ne pas confondre ces deux
sorte les gardiens d'un ordre établi, confor-
me aux aspirations et aux intérêts de leurs genres de sociétés.
membres. Certaines de ces sociétés n'hésitent Les orientations de l'esprit et du cœur et
pas à recourir au poison ou à l'assassinat, les « valeurs sociales » n'y sont pas les mêmes.
pour exécuter leurs plans.
Certaines associations, réputées secrètes, Dans les Sociétés Patriarcales, à succes-
sont bien connues des Africains, qui en con- sion patrilinéale ou à succession matrilinéale,
RELIGION ET MAGIE. — 1 = Danses funéraires, chez les « gens d'eau » (Bapoto), à Upoto; 2 = Magiciens-
devins des Batshwa (Pygmoïdes et Pygmées), assujettis aux Nkundu, devinant les causes des accidents, des mal-
heurs ou des maladies au moyen d'une corne d'antilope plantée dans le sol; 3 = Divination par l'intermédiaire du
poison (« Benge »), administré à des poulets, dans le district de l'Uele; 4 = Procession funéraire, chez les « gens
d'eau » (Bapoto), à Upoto; 5 = Scène de funérailles chez les Lugbara; 6 = Fétiches à l'extérieur d'un village,
protégeant ce dernier, chez les Babui du Sud, dans' la Province de Costermansville.
(Photos Musée du Congo Belge.)
STATUES D'ANCETRES ET STATUES FUNERAIRES. — 1 = Statue d'ancêtre des Baluba;une 2 = Statue d'une
femme ancêtre des Bakongo; 3 = Statue funéraire des Mundji (Mongo), en argile, représentant femmes -
en argile; 6 - Sta-
Statue funéraire des Mundji (Mongo), en argile; 5 = Statue funéraire des Mundji (Mongo),ancêtre
tue funéraire des Mundji (Mongo), en argile, représentant un homme; 7 = Statue de femme du des Mayombe;
8 = Statue d'un roi des Bakuba. (Photos VleeshuisMuseum, Anvers, et Musée Congo Belge.)
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 161

l'agrégation des individus résulte, en ordre constitués par des descendants d'assujettis,
principal, des liens de la parenté naturelle devenus des vassaux.
(individus descendant d'un ancêtre commun) Plusieurs clans, descendant ou croyant ou
et, en ordre accessoire, des liens d'ordre con- prétendant descendre d'un ancêtre commun,
tractuel (alliés, adoptés, clients, vassaux) et forment un groupe de clans.
des liens imposés par la force (assujettis, serfs,
esclaves domestiques, esclaves capturés lors
de guerre).

2. Organisation politique des sociétés. —


Dans la Société Patriarcale, la famille au
sens étendu, en s'agrandissant, est devenue
groupe de familles, clan, groupe de clans,
sous-tribu, tribu et peuplade. (l)
Les ascendances légendaires — expliquant
les origines de la société, de ses groupes, de
ses sous-groupes — ne sont souvent pas
historiquement exactes. En dehors des er-
reurs, divers éléments les ont influencées.
Elles sont néanmoins crues l'expression de
la vérité et conditionnent les rapports des
individus et des groupes entre eux. Elles sont
à la base de l'organisation actuelle de ces
sociétés et de l'ordre qui y existe. (l)
Il arrive que des alliés, des adoptés, des
clients ou des vassaux ou encore des assujettis
aient constitué, dans la société et sur la terre
de leurs alliés, de leurs parents adoptifs ou
de leurs suzerains, des familles au sens éten-
du, des groupes de familles ou des clans, voire
des groupes de clans. (l)
Dans un groupe de clans, comprenant cinq
clans, les trois premiers clans peuvent être
constitués par des descendants de l'ancêtre
du groupe de clans, un quatrième clan par des
descendants d'alliés, un cinquième clan par PYGMOÏDES ET PYGMÉES.
des assujettis, devenus des vassaux (anciennes Fillettes des Batshwa, assujettis aux Nkundu.
populations du pays). (Photo Musée du Congo Belge.)
Dans une sous-tribu, comprenant cinq
groupes de clans, un premier groupe de clans du clan aîné est celui du
Le Patriarche
peut être constitué par des descendants de
l'ancêtre de la sous-tribu, le deuxième et le groupe de clans.
troisième groupes de clans peuvent être consti- Souvent le groupe de clans constitue, en
tués par des descendants d'alliés (parents fait, un groupe de villages et le clan aîné
des femmes épousées, appartenant aux an- le village aîné.
ciennes populations du pays), le quatrième et Plusieurs groupes de clans, descendant ou
le cinquième groupes de clans peuvent être croyant ou prétendant descendre d'un ancê-
tre commun, forment une sous-tribu.
Le Patriarche du groupe de clans aîné est
(1) G. VANDERKERKEN: La structure des Sociétés celui de la sous-tribu.
Indigènes et quelques problèmes de Politique Indigène. Plusieurs sous-tribus, descendant ou croyant
iBull. Institut Royal Col. Belge, 1932; III, 2, 291-312.)
descendre d'un même ancêtre,
L'Ethnie Mongo,Vol. 1 (deux tomes): en particulier: ou prétendant
groupements et sous-groupements,Mémoire de l'Insti- forment une tribu.
tut Royal Col. Belge, Bruxelles, 1944. Le Patriarche de la sous-tribu aînée est
MOELLER DELADDERSSOUS : Les grandes Lignes des celui de la tribu.
Migrations des Bantous, dans la Province Orientale,
Inst. Royal Col. Belge, Brux., 1936. Plusieurs tribus, descendant ou croyant

6
162 LES POPULATIONS AFRICAINES

ou prétendant descendre d'un même ancêtre, Le Patriarche à la tête de chacune de ces


forment une peuplade. diverses agrégations (groupe de clans, sous-
Le Patriarche de la tribu aînée est celui tribu, tribu, peuplade), est assisté par un
de la peuplade. Conseil des Anciens. Celui-ci est présidé par
Dans un groupe de clans, il y a un clan- le Patriarche, qui y apparaît le premier par-
chef. Dans une sous-tribu, dans une tribu et mi des pairs.
Le Conseil du groupe de clans se compose
des membres des conseils des divers clans;
celui de la sous-tribu, des membres des con-
seils des divers groupes de clans; celui de la
tribu, des membres des conseils des diverses
sous-tribus, etc.

Le clan se distingue des agrégations supé-


rieures (groupe de clans, sous-tribu, tribu,

PYGMOÏDES ET PYGMÉES.
Femme des Bambote (Batembo)
de la région de Kiambi (Katanga).
(Photo Musée du CongoBelge.)

dans une peuplade, il y a aussi un clan-chef.


Le Patriarche d'une peuplade est néces-
sairement aussi celui de sa tribu, de sa sous-
tribu, de son groupe de clans, de son clan,
de son groupe de familles et de sa famille.
Ces agrégations et leurs Patriarches por-
tent souvent des noms bien déterminés. Nous
donnons, dans divers tableaux, les noms de ces
agrégations et de leurs patriarches, pour
plusieurs peuplades. (1)
(1) Nous donnons, dans des Tableaux, les termes les
plus usités.
Ces noms varient souvent, dans une même peuplade,
avec les sous-dialecteslocaux :
Voici les principaux termes utilisés, dans les divers PYGMOÏDES ET PYGMÉES.
sous-dialectesdes EKONDA : Homme des Mambuti,
Groupe de clans : Etuka, Etulaka, parfois Bise ou de la région Nord-Est de Stanleyville.
Bihe.
Son Patriarche Engambi ea Ntundu, Elimu ea (Photo Musée du Congo Belge.)
Ntundu, Engengambiea Etuka, Bome' Olulu ea Ntundu.
Sous-Tribu: Libota, Ibota, Iboti, loti, Ibodji.
Son Patriarche : Engambi ea Bise (chez les Baseka peuplade) en ce qu'il est généralement exo-
Buliasa), Nka Iboti, Nka loti, Nka Libota, Bome' game, ce que les agrégations supérieures ne
Ibodji. sont pas.
Tribu : Inanga, Bonanga, Monanga.
Son Patriarche : Nka Inanga, Nka Bonanga, Nka Dans ces sociétés, le clan est un véritable
Monanga, Nkekele, Nkekeleke. petit Etat, possédant une population bien
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 163

déterminée, une terre bien déterminée et des de Seigneuries, de Sultanats, de Royaumes ou


autorités bien déterminées (le Patriarche et d'Empires.
le Conseil des Anciens dit clan). Ces sociétés ont été édifiées par des con-
Le groupe de clans est une Fédération de quérants s'étant approprié le sol et les eaux
clans, descendant ou croyant descendre d'un et ayant assujetti les anciens habitants du
même ancêtre. pays.
La sousetribu, la tribu et la peuplade sont Les premiers constituent souvent une
des Confédérations de groupes de clans, soit « aristocratie », les seconds une « plèbe ».
de sous-tribus, soit de tribus, descendant ou On distingue souvent, dans l'aristocratie,
croyant descendre d'un même ancêtre. des degré divers (haute noblesse, petite no-
blesse, etc.).
Certaines Sociétés Patriarcales se sont assez La plèbe présente souvent aussi des degrés
bien conservées. D'autres se sont fragmentées. divers (hommes libres, serfs, esclaves, etc.).
Dans ce dernier cas, leurs tribus, leurs sous- Parfois, dans ces sociétés, persiste le sou-
tribus, leurs groupes de clans, voire leurs venir d'une ancienne organisation sociale et
clans, sont éparpillés aux quatre coins de
l'horizon, où ces groupements ont parfois
subi des fortunes fort diverses. Certains de
ces groupements, devenus conquérants, ont
constitué, dans une société nouvelle, une aris-
tocratie. D'autres, ayant été vaincus et assu-
jettis, ont constitué, dans une société nouvelle,
une plèbe.
Dans ces éventualités, à un ancien ordre,
s'est substitué un ordre nouveau.
Dans ces sociétés, en dehors des Patriarches
et des Conseils des Anciens, il y a des digni-
taires, des fonctionnaires, des conseillers.
On ne peut rien comprendre de la structure
d'une - Société Patriarcale, si l'on ne connaît
pas son ascendance légendaire, c'est-à-dire
le rattachement des tribus, sous-tribus, grou-
pes de clans, clans, groupes de familles et
familles à l'Ancêtre de la Société.

Citons; parmi les Sociétés Patriarcales, à


succession patrilinéale, chez les SOUDANAIS :
celle des Angbandi, celle des Banda, celle des
Gbaya (Ngbwaka), celle des Amadi, celle des
Abarambo, celle des Makere, celle des Mam-
vu-Walese-Momboto et, chez les BANTOUS:
celle des Mongo (Mongo au sens restreint,
PYGMOÏDES ET PYGMÉES.
Mongo au sens étendu, Mongo du groupe Femme des Mambuti,
Batetela), celle des Ngombe-Ndoko-Mabinza- de la région- Nord-Est de Stanleyville.
Mobango-Bombesa, celle des Walengola-Ba- CPhotoMusée du CongoBelge.)
kumu-Babira, celle des Mituku- Warega-
Babembe, etc. politique. On s'y rappelle les noms d'anciens
Ces diverses sociétés constituent souvent clans et ceux d'ancêtres communs. Il y reste
des peuplades, subdivisées elles-mêmes en tri- des vestiges de lois exogamiques, d'anciennes
bus, sous-tribus, groupes de clans et clans, légendes se rapportant à la création du monde
demeurés groupés, en cas de circonstances ou de l'homme, d'anciens cultes rendus jadis
favorables, ou fragmentés et dispersés, en cas à certains Ancêtres ou à des Esprits, des
de circonstances défavorables. Génies ou des Dieux locaux, d'anciens tabous,
etc.
L'histoire a abouti, dans d'autres régions Dans ces sociétés, le clan a souvent disparu
de l'Afrique Belge, à la création, sur les dé- pratiquement (chez les Azande, par exemple)
bris de sociétés généralement plus anciennes, ou est en voie de disparition.
164 LES POPULATIONS AFRICAINES

Il y a aujourd 'hui, au Congo Belge, des


Seigneuries, chez des SE MI-BANTOUS (celles
des Baboma, des Badia, des Basakata, etc.)
et chez des BANTOUS(chez certains Baluba
ou Balubaïsés et certains Aluunda ou des
Aluundaïsés, etc.).
Il existe des Sultanats chez les SOUDANAIS :
chez les Azande, dont les Sultans sont dans
le Bas-Uele d'origine abandia (Angbandi) et
dans le Haut-Uele, d'origine avongara; chez
les Mangbetu, assujettis dans la région de
Niangara à des Sultans Matshaga (d'origine
abarambo) et dans la région de Paulis à des
Sultans Mangbetu (d'origine makere) ; etc.
Divers Royaumes se sont constitués chez
les BANTOUS: au Congo Belge, celui des
Wafulero, ceux des Bashi, celui des Bahavu,
celui des Bahunde, fondés par des conqué-
rants venus du Nord, celui des Bakuba, fondé
par des conquérants mongo (un groupe de
Boshongo), ayant succédé à des conquérants
plus anciens Semi-Bantous (Bambala, etc.)
et au Ruanda-Urundi, celui du Ruanda, fondé
par des Watutsi, probablement d'origine nilo-
tique et celui de VUrundi, fondé par des
conquérants d'origine inconnue, probablement
NAINSDESMONGO. d'origine bantoue.
Nain des Ekonda, mesurant 1 m. 10, D'autres se sont constitués chez des Sou-
issu de parents Ekonda. DANAIS: les petits royaumes fondés par les
(Photo Musée du Congo Belge.) Alur (Nilotiques apparentés aux Shilluk),
ayant assujetti des Walendu (Baie) et des
Okebo (Soudanais).
Des Empires assez étendus ont existé jadis
au Congo Belge et y ont duré souvent plu-
sieurs siècles.
L'Empire des Baluba s'étendit jadis du
bassin du Lomami à l'Ouest, aux Lacs Tan-
ganyika et Moero à l'Est, du Maniéma au
Nord, au Katanga méridional, au Sud. (l)
Un premier Empire fut fondé par les Ba-
songe. Un second Empire fut établi, sur les
ruines du premier, par des Bakunda. (l)
Des Baluba ou des Basonge se répandirent
dans les districts actuels du Sankuru et du
Kasai, y assujettisant d'anciennes popula-
tions. (l)

L'Empire des Aluunda, fondé par des


Baluba, d'origine Bakunda (Tshibinda-Ilunga,
le mari de la Luezi, princesse des Aluunda)
eut, à un moment donné de son histoire, des
Etats vassaux de l'Angola et des rives du
Kwango jusqu'en Rhodésie du Nord-Est. Il
NAINSDESMONGO.
Nain des Ntomba de la Maringa-Lopori,
issu de parents Ntomba. (1) VERHULPEN : Baluba et Balubaïsés du Katanga,
(Photo Musée du CongoBelge.) Anvers, Avenir Belge, 1936.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 165

eut de nombreux assujettis au Sud, au Sud- b) Entre plusieurs générations, la plus


Est et à l'Est du Katanga. (1) récente doit de la déférence à la plus
Aujourd'hui encore, des dynasties d'origine ancienne ;
aluunda règnent sur des Bakaonde, des Ba- c) Entre divers sous-groupes d'un groupe-
lamba, des Balembwe, des Balomotwa, des ment, les sous-groupes cadets doivent
Bashila, des Babemba du Katanga méri- de la déférence au sous-groupe aîné.
dional. (l)
Les Chefs des Seigneuries des Batabwa et
des Batumbwe sont d'origine Aluunda. (1)
Un Empire des Bayeke, fondé par des
marchands Wanyamwezi, venus du Sud du
Lac Victoria-Nyanza, était en voie de se con-
stituer au Katanga, lorsque les Arabes et
les Européens y pénétrèrent. (1)
Un Empire arabe était en voie de forma-
tion, dans les régions orientales du Congo,
quand les Européens s'y aventurèrent.
Il subsiste, aujourd 'hui, de ces Empires,
des vestiges importants, sous forme de
Royaumes (chez les Baluba et les Aluunda);
de Seigneuries ou de Chefferies (chez les
Bayeke, chez les Arabisés, etc.).
Ces sociétés ignorent assez souvent les PYGMOÏDES ET PYGMÉES.
groupes de clans, les sous-tribus, ou les tribus, Village de Batshwa, assujettis aux Ekonda.
Bananiers à l'arrière plan.
bien qu'il puisse y subsister certains vestiges
de l'organisation CPhotoMusée du Congo Belge.)
patriarcale ancienne. Il n'y
a ni groupes de clans, ni sous-tribus, ni tribus
dans les Sultanats des Azande, des Matshaga Ainsi, entre cinq clans, formant un groupe
ou des Mangbetu. Il n'y en a pas dans les de clans, les clans cadets doivent de la défé-
rence au clan aîné.
Royaumes des Bashi, des Bahavu, des Bahun-
de, du Ruanda ou de l'U rundi. Il y existe
souvent des « peuplades », mais ce terme y II. — DANS LES SEIGNEURIES,LES SULTANATS,
a un autre sens que dans les Sociétés Pa- LES ROYAUMES:
triarcales. Dans les Sociétés Patriarcales, la
a) Tout le monde doit de la déférence au
peuplade y est l'agrégation de tribus, descen-
dant ou croyant descendre d'un ancêtre Seigneur, au Sultan ou au Roi, à ses
commun. Chez les Azande, on peut distinguer parents, à ses alliés, ainsi qu'à ses mi-
nistres ou ses représentants j
deux peuplades : les Azande assujettis aux
Abandia et les Azande assujettis aux Avon- b) les individus, appartenant à la plèbe
ou aux assujettis, doivent de la défé-
gara.
rence aux individus appartenant à
Ni les premiers, ni les seconds ne descen-
l'aristocratie ou aux conquérants;
dent ou ne croient descendre d'un Ancêtre
c) Dans l'aristocratie (descendants des
commun, bien que les dynasties des premiers
et des seconds aient l'une et l'autre leur conquérants) et dans la plèbe (descen-
Ancêtre. dants des vaincus) :
1° Dans la même génération, les cadets
doivent de la déférence aux aînés;
Dans les Sociétés Patriarcales et dans les
2° La génération la plus récente doit de
Seigneuries, les Sultanats et les Royaumes,
certains groupes doivent de la déférence à la déférence à la génération la plus
d'autres groupes : ancienne.

1. — DANS LES SOCIÉTÉS PATRIARCALES : Là où des sous-groupes (familles au sens


a) Dans la même génération, étendu, groupes de familles, clans) ont été
les cadets
doivent de la déférence aux aînés; conservés, les sous-groupes cadets doivent de
la déférence aux sous-groupes aînés.
Il arrive, assez exceptionnellement, que
(l) VERHULPEN : Baluba et Balubaisés du Katanga, des descendants de conquérants finissent par
Anvers, Avenir Belge, 1936. descendre dans la plèbe et que des descen-
166 LES POPULATIONS AFRICAINES

dants d'assujettis finissent par outrer dans La famille au sens étendu, le groupe de
l'aristocratie. La façon dont ils y sont consi- familles, le clan, considérés par les Africains
dérés dépend souvent de leur situation de comme des « entités », — constituées par les
fait. défunts, les vivants et les individus à naître
— ayant en Droit Coutumier Africain ce que
l'on pourrait appeler la « personnalité juri-
dique », possèdent, sur les terres et les eaux,
des droits collectifs, superposés et hiérarchisés
d'ordre utile.
Le groupe de clans, la sous-tribu, la tribu
et la peuplade, — « entités » analogues —-
ayant en Droit Coutumier Africain en quelque
sorte la « personnalité juridique », possèdent,
sur les terres et les eaux, des droits collectifs
superposés et hiérarchisés, d'ordre éminent.
Ces droits collectifs éminents ne deviennent
des droits collectifs utiles que si les droits
utiles du clan viennent à disparaître, par ex-
PYGMOÏDES ET PYGMÉES. tinction de celui-ci, par exemple à la suite
Huttes des Andenga du bassin du Bas-Ubungi. d'une épidémie.
(Photo Musée du Congo Belge.) Les patriarches de la famille au sens étendu,
du groupe de familles ou sous-clan, du clan,
3. Droits sur le Sol et sur les Eaux. — exercent les droits utiles précités, en tant que
Dans les Sociétés Patriarcales domine un es- représentants de leur groupe, dans l'intérêt
prit assez égalitaire, assez démocratique et du groupe et des individus du groupe et ils
assez collectiviste, impliquant des pouvoirs ne les exercent qu'à ce seul titre.
très décentralisés.
Dans les Royaumes, les Sultanats ou les
Seigneuries, où existe à côté d'une plèbe,
formée généralement de descendants des
vaincus, une aristocratie constituée générale-
ment par des descendants des conquérants,
domine un esprit aristocratique, impliquant
des pouvoirs plus centralisés.
La terre y appartient souvent, en droit,
au Roi, au Sultan ou au Seigneur, en tant
que représentant du Royaume, du Sultanat
ou de la Seigneurie, ayant en quelque sorte,
aux yeux des Africains, la « personnalité
juridique », et, en fait, à l'aristocratie con-
quérante, que ce dernier représente.
Les individus de la plèbe occupant le sol,
n'y ont généralement que des droits pré-
caires. (l)
PYGMOÏDES ET PYGMÉES. Les droits des sujets sont généralement
Village de Batshwa, assujettis aux Nkundu. respectés par les gouvernants, tant que les
Bananiers à l'arrière-plan.
sujets exécutent leurs obligations.
(Photo Musée du Congo Belge.) Il en est de même en ce qui concerne les
eaux et les droits sur les eaux.
La terre appartient au groupe, lequel pos-
sède, aux yeux des Africains, en quelque sorte (1) En quelques régions, les Rois ou les Seigneurs
la « personnalité juridique ». Les individus ont respecté une partie des droits des anciens occupants
ne possèdent sur elle que des droits d'usage. sur le sol, soit parce que ces derniers étaient encore
Ces droits sont respectés par les groupes, tant assez forts, soit pour des raisons d'ordre dynamiste,
magique ou religieux.
que les individus se comportent loyalement Ailleurs, des chefs féodaux sont assez forts et assez
vis-à-vis des groupes. indépendants du Roi ou du Seigneur, pour y avoir
des droits propres.
Il en est de même en ce qui concerne les Ils ne sont alors que des vassaux du suzerain, Roi
eaux et les droits sur les eaux. ou Seigneur.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 167

L'agriculture existe en Afrique, comme en Les Patriarches et les Conseils des Anciens
Europe et en Asie, depuis les temps néolithi- administrent les Sociétés Patriarcales, à leurs
ques. divers échelons : familles au sens étendu,
Le paysannat africain est donc aussi ancien groupes de familles ou sous-clans, clans, grou-
que le paysannat européen ou asiatique. pes de clans, sous-tribus, tribus, peuplades.
Dans les conceptions africaines, s'il y a Ils sont assistés de leurs parents, en tant
des terres et des eaux non exploitées (assez que dignitaires ou fonctionnaires divers.
nombreuses), il n'y a pas de terres ni d'eaux
sans maître et il n'y a pas de terres ni d'eaux
« vacantes », toutes les terres et toutes les
eaux appartenant, en Droit Coutumier Afri-
cain, à des groupements africains et étant
d'ailleurs comprises dans les limites de leurs
circonscriptions. (1)
Le Droit Public, introduit dans le pays par
les Européens, distingue des « terres indi-
gènes » et des « terres vacantes ». Ces der-
nières appartiennent à l'Etat (Etat Indépen-
dant du Congo et plus tard Colonie du
Congo Belge). (1)
4. Gouvernement et administration des
groupements. — Les liens de parenté con-
stituent la pierre angulaire de l'édifice social
et politique, dans les Sociétés Patriarcales.
Après la conquête, les Européens ne se
sont pas toujours rendu suffisamment compte
PYGMOÏDES ET PYGMÉES.
de l'importance de ces liens de parenté, dans Femmes et enfants des Bambote (Batembo),
la structure de ces sociétés, du point de vue de la région de Kiambi (Katanga) devant leur hutte.
tant de leur conservation que de leur évolu- (Photo Musée du Congo Belge.)
tion progressive.
L'autorité et le prestige de l'aristocratie Dans ces sociétés, une évolution progressive,
constituent la pierre angulaire de l'édifice sans anarchie et sans chaos, n'est guère pos-
social et politique, dans les Seigneuries, les sible qu'en en respectant les cadres.
Sultanats et les Royaumes et a constitué jadis
celle de cet édifice dans les Empires. Les Seigneurs, les Sultans et les Rois,
Après la conquête, les Européens ne se assistés des membres de leur famille, de
sont pas toujours rendu suffisamment compte et de fonctionnaires divers —
dignitaires
de l'importance de cette autorité ou de héréditaires ou non — administrent les
prestige de l'aristocratie dans la structurece Seigneuries, les Sultanats et les Royaumes,
de ces sociétés, du point de vue tant de leur subdivisés souvent en circonscriptions, gran-
conservation que de leur évolution progres- des et petites, ayant à leur tête des « repré-
sive. sentants » du Seigneur, dit Sultan ou du
Roi.
(x) Voir : F. CATTIER : Droit et Administration de Dans ces sociétés, une évolution progres-
l'Etat Indépendant du Congo, Bruxelles - Paris, 1898; sive, sans anarchie et sans chaos, n'est égale-
Etude sur la situation de l'Etat Indépendant du ment guère possible qu'en en respectant les
Congo, Bruxelles - Paris, 1906; cadres.
VERMEERSCH (P.) S. J. : La question Congolaise,
Bruxelles, 1906; Dans ces deux types de sociétés, les cadres
E. VANDERVELDE : La Belgique et l'Etat Indépen- s'adapteront, selon les nécessités, aux circon-
dant du Congo, Bruxelles, 1911; stances politiques et économiques nouvelles.
G. VANDERKERKEN : Le Droit Foncier des Indigènes
et le Régime légal des Terres et des Mines au Congo Sans cadres ayant conservé leur autorité,
Belge. Œn collaboration avec MM. Heyse et Léonard), leur prestige et leur dévoûment au groupe.
Bruxelles.Institut Colonial International, Session 1927; ces deux types de sociétés ne peuvent aboutir
La Politique Coloniale Belge (Editions Zaïre, Anvers,
1943). qu'à l'anarchie, au chaos, avec, comme consé-
la disparition des « impératifs
Voir aussi : Guy MALENGREAU : Les Droits Fonciers quences,
Coutumier s, chez les Indigènes du Congo, (Mém. Insti- sociaux », l'individualisme égoïste, le désor-
tut Royal Col. Belge, Bruxelles, 1947). dre, la dénatalité, le mécontentement, etc.
i
168 LES POPULATIONS AFRICAINES

5. Droit Coutumier Africain. — Au Con- Européens, révèle le Droit Coutumier Afri-


go Belge et au Ruanda-Urundi, comme ail- cain, tel qu'il s'exprime, dans certains do-
leurs en Afrique Noire et dans le monde, les maines, dans ces tribunaux, sous l'influence
structures sociales sont la résultante de tout expresse des Européens (administrateurs et
un passé et ne s'expliquent que par ce passé. magistrats), mais non ce qu'est ce Droit,
Le Droit Coutumier Africain (Droit non lorsqu'il est la libre expression de la volonté
des Africains. (1)
Dans un pays non autonome (encore insuf-
fisamment évolué), un Etat colonisateur in-
tervient, nécessairement, auprès des tribunaux
indigènes, pour y imposer le respect de prin-
cipes d'humanité, l'abolition de certaines
coutumes, etc.
L'Etat colonisateur doit cependant n'in-
tervenir, dans ce domaine, qu'avec circons-
pection et avec prudence, en tenant compte
des réalités africaines.
Dans les Sociétés de l'Afrique Belge, le
Droit Coutumier Africain (dans lequel on
peut distinguer un Droit Public et un Droit
Privé), fruit de traditions souvent séculaires,
CROYANCES AUMANISME. résultante de l'histoire, amalgame de cou-
Tombe de femme chez les Mabinza. tumes diverses, règle minutieusement les
(Photo Musée du CongoBelge.) droits et les devoirs de chacun : les droits
des individus et des diverses collectivités sur
écrit, transmis par la tradition, au Congo le sol et les eaux; les droits de cueillette, de
Belge et au Ruanda-Urundi, comme dans chasse et de pêche; les droits et les devoirs
d'autres pays de l'Afrique Noire) est une des gouvernants vis-à-vis des administrés et
partie de l'Ethnographie Africaine. Il ne
vice-versa; 'les droits et les devoirs des grou-
peut être étudié objectivement que dans les

CROYANCES AUMANISME. AUMANISME.


CROYANCES
Reproduction de la construction érigée Tombeau d'un Chef des Bobwa.
sur la tombe d'un chef des Bosaka.
Elle abrite, en plus d'une statuette en bois, Figure en argile, reproduisant le défunt.
(Photo Musée du CongoBelge.1
représentant le défunt,
des armes, des chaises, des filets de chasse
et de pêche, des trophées de chasse, etc. pements d'étrangers avec lesquels le grou-
(Photo Musée du CongoBelge.) pement entretient des relations, etc.
Ce Droit Coutumier Africain est né de la
travaux des ethnographes, qui ont écrit sur vie sociale et est la résultante de l'histoire,
les populations et sur les faits de la vie
africaine observés sur place. (1) Voir à ce sujet : F. GRÉVISSE : La grande Pitié
La Jurisprudence des Tribunaux Indigè- des Juridictions Indigènes, Bruxelles (Inst. Royal Col
nes, tels qu'ils ont été organisés par les Belge), 1949.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 169

mais est souvent attribué à la volonté des néale, les Seigneurs, les Sultans et les Rois,
Ancêtres, lesquels sont souvent plus ou moins se succèdent selon un ordre bien établi en
divinisés. Droit Coutumier Africain, bien que les cir-
Le Droit Coutumier Africain n'est pas im-
muable, mais en permanente évolution. Il
s'efforce constamment de s'adapter aux con-
ditions d'existence des populations, lesquelles
se modifient souvent, au cours des âges.
Il est constitué par des « précédents », dont
le souvenir est conservé. Il a subi et subit
l'influence de facteurs nombreux, d'ordre
interne et d'ordre externe.
En dépit de certaines coutumes cruelles et
inhumaines — inspirées souvent de croyances
mânistes, animistes, dynamistes, religieuses et
magiques illusoires — et de l'exploitation
assez fréquente du faible par le fort — phé-
nomènes ayant existé autrefois chez de nom-
breux peuples et y existant encore assez sou-
vent aujourd'hui — la société africaine était
souvent, en Afrique Noire, merveilleusement
adaptée à la vie, telle qu'elle y était organi- CROYANCES AUMANISME.
sée avant la conquête européenne. (l) Huttes, entourées d'une haie,
Le Droit Coutumier Africain est intéres- consacrées aux mânes des ancêtres,
chez les Balubaïsés ou Baluba-Hembadu Katanga.
sant à étudier parce qu'il révèle un Droit
vivant, autre que le nôtre, à un stade proba- (Photo Musée du CongoBelge.)
blement moins évolué que le Droit des peuples
de l'Antiquité, que nous connaissons. Ce constances, les intrigues, les révoltes modi-
Droit ne peut être étudié et compris que dans fient parfois cet ordre, en fait, en Afrique
le cadre de la Société Africaine et que dans le comme ailleurs.
cadre de l'histoire de celle-ci. Le juriste ne
peut l'étudier avec fruit que s'il est ethno-
graphe et sociologue.

6. Succession des Gouvernants. — Les


Patriarches des Sociétés Patriarcales, à suc-
cession patrilinéale ou à succession matrili-

(1) Des auteurs ont signalé maintes coutumes bar-


bares et cruelles des Africains : 1 ablation de la main,
pour punir le voleur, chez les Baluba: l'ablation des
parties sexuelles, des mains et des pieds, pour punir le
complice de l'adultère de l'épouse des sultans azande ou
mangbetu; l'empalement,pour punir le voleur de bétail,
chez les Banya-Ruanda : l'ablation des mains et des
pieds, du nez et de la langue, ainsi que la crevaison
des yeux, au fer rouge, pour punir la résistance au
Roi, au Ruanda et dans l'Urundi, etc. De nombreux — CROYANCES A L'ANIMISME.
peuples du monde (parmi lesquels ceux d'Europe), Huttes consacrées à des esprits,
dans l'Antiquité, au Moyen-Ageet à 1Epoque Moderne,
voire à l'Epoque Contemporaine — ont manifesté des génies ou dieux locaux,
sentimentsde barbarie et de cruauté et se sont complu chez les Balubaïsés ou Baluba-Hembadu Katanga.
à torturer les individus prévenus ou convaincus de (Photo Musée du CongoBelge.)
crimes et des êtres faibles et sans défense non confor-
mistes ainsi que de prétendus sorciers, de prétendues
sorcières et de prétendus possesseurs du mauvais œil. La succession se fait, dans les Sociétés Pa-
Le lecteur lira avec utilité, à ce sujet : GEORGE RYLEY triarcales, selon le mode patrilinéal (dans la
SCOTT : The History of Torture throughout the Ages, descendance de l'ancêtre-homme, exclusive-
London, Charles Skilton, Lted, 1949. L'ouvrage donne
une bibliographie assez étendue. ment par les hommes) ou, selon le mode ma-

6*
170 LES POPULATIONS AFRICAINES

trilinéal (dans la descendance de l'ancêtre- Dans le clan, où il existe cinq générations


femme, exclusivement par les femmes). en vie (les générations VI, VII, VIII, IX et
X), le patriarche sera pris dans la généra-
Dans les Sociétés Patriarcales à succession tion la plus ancienne en vie (dans la généra-
tion VI).
Le patriarche doit descendre de l'ancêtre-
père ou de l' ancêtre-mère, selon le mode de
succession (patrilinéale ou matrilinéale) ex-
clusivement, dans le premier cas, par des
hommes et, dans le second cas par des femmes.
Dans le clan, constitué par 5 groupes de
familles ou sous-clans A, B, C, D, E, issus
d'un même ancêtre, constitués chacun par
4 familles au sens étendu, portant les numé-
ros 1, 2, 3 et 4, le Patriarche du clan peut
être pris, successivement, dans la génération
la plus âgée en vie, selon la date de nais-
CROYANCES A IL'ANIMISME. sance, dans la famille 3 du groupe de familles
Huttes consacrées à des esprits, C, dans la famille 2 du groupe de familles D,
génies ou dieux locaux, chez les Babira. dans la famille 4 du groupe de familles A, etc.
(Photo Musée du CongoBelge.)
Il existe certains empêchements à l'exercice
patrilinéale ou matrilinéale, le Patriarche de
des fonctions de Patriarche : l'idiotie, l'im-
la famille au sens étendu, du groupe de fa-
bécillité notoire, certaines maladies (maladie
milles ou du clan, est souvent pris, dans la du sommeil, lèpre, etc.).
descendance exclusive de l'ancêtre, soit par
Ces empêchements varient avec les sociétés.

L'aîné, dans la génération la plus ancienne


en vie, doit, de plus, être suffisamment âgé
(il doit avoir, souvent, une quarantaine
d'années)
S'il n'a pas l'âge requis, il est le Patriar-
che, mais ses fonctions sont exercées par un
parent rapproché, qui est un Régent.
Dans certaines sociétés, le Régent reste en
fonctions jusqu'à sa mort, le Patriarche en
titre ne lui succédant en fait qu'après cet
événement.

Un système de succession assez analogue a


existé jadis et persiste encore aujourd'hui
dans des groupements semi-bantous à succes-
sion matrilinéale, constitués en clans, groupés,
ultérieurement, après la conquête du pays, en
Seigneuries : Badia, Basakata, etc.

Dans les Seigneuries des Babui, des Bakun-


CROYANCES A L'ANIMISME. da, des Balumbu, des Bakalanga, des Babwile,
Petit édifice consacré à un esprit, des Batumbwe ou des Batabwa (Balubaïsés
génie ou dieu de la chasse, ou Baluba-Hemba du Katanga), envahisseurs
chez les Balubaïsés ou Baluba-Hembadu Katanga.
(Photo Musée du CongoBelge.) bantous paraissant avoir conquis jadis des
territoires semi-bantous, le frère (issu de la
les hommes ou soit par les femmes, dans la même mère) ou le neveu maternel succède
au Seigneur régnant.
génération la plus ancienne en vie, abstrac-
tion complète de l'ordre des branches, en ne Dans les Sultanats des Abandia ou des
tenant compte que des dates de naissances. Avongara, dynasties régnant sur les Azande,
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 171

et dans les Sultanats des Matshaga ou des Des avocats sont généralement admis à-
M'angbetu, le fils choisi par le père succède défendre les plaideurs.
généralement à ce dernier. Les débats sont généralement publics.
Le tribunal se retire généralement, à
Dans le Ruanda et dans Wrundi, le fils, l'écart du public, pour délibérer.
désigné par certains signes prétendûment La sentence est généralement rendue en
existant à sa naissance et longtemps tenus
public.
secrets, succède au père.
Ce mode de succession permet vraisembla-
blement au Roi et aux grands du pays de
choisir, parmi les fils, celui qui convient le
mieux pour succéder au Roi.
Dans les Seigneuries, les Sultanats ou les
Royaumes, des guerres entre prétendants ou
des intrigues de cour modifiaient l'ordre
successoral, assez souvent, avant la conquête
européenne.
Dans la Seigneurie des Bena Kalundwe
(Territoire de Mutombo Mukulu), le Seigneur
est choisi, à tour de rôle, dans trois familles
nobles. (l) AUDYNAMISME ET A LAMAGIE.
CROYANCES
Chez certains Baluba, certains Basonge et Charme, assurant une protection magique au village,
contre les influences néfastes, chez les Basonge.
certains Batetela-Bakusu (influencés par les
Baluba et les Basonge), le patriarche est (Photo Musée du CongoBelge.)
élu par ses pairs, auxquels il achète le titre,
Dans maintes sociétés patriarcales, bien
pour un temps limité. C'est le système de
l'« eata ». conservées, les parties pouvaient appeler,
jadis, en vertu du Droit Coutumier Africain,
7. Administration de la Justice. — Disons de la décision d'un Conseil des Anciens In-
quelques mots de l'Administration de la
Justice.
Le Droit Coutumier Africain, résultant des
usages et des précédents, règle les rapports
d'ordre public (droits et devoirs vis-à-vis du
groupe et des chefs; droits sur le sol et les
eaux, etc.) et les rapports d'ordre privé
(droits et devoirs vis-à-vis des autres mem-
bres du groupe; droits sur les objets mobi-
liers, etc.).
Dans les sociétés africaines, comme dans
les autres sociétés du monde, il naît des con-
testations et des litiges. Dans l'intérêt du
bon ordre, il est nécessaire de les faire tran-
cher par des arbitres ou des juges. CROYANCES AUDYNAMISME, A LAMAGIEETMÉDECINE.
Magiciens-devins-guérisseursdes Batshwa
Dans les Sociétés Patriarcales, il y a sou- (Pygmoïdes et Pygmées), assujettis aux Nkundu,
vent des arbitres, chargés de donner leur avis auscultant un malade.
sur les différends. (Photo Musée du CongoBelge.)
Les Conseils des Anciens, éclairés par les
avis d'experts en Droit Coutumier Africain,
cumulent les pouvoirs d'ordre législatif, exé- férieur à celle d'un Conseil des Anciens Su-
cutif et judiciaire, dans le clan, le groupe de périeur, par exemple de la décision du Conseil
du clan à celle du Conseil du groupe de
clans et la sous-tribu et éventuellement dans clans.
la tribu ou dans la peuplade.
Dans les Seigneuries, les Sultanats et les
(1) VERHULPEN
; Baluba et Balubaïsés du Katanga, Royaumes, il y a souvent des arbitres et une
Anvers, 1936 hiérarchie de juges, avec droit d'appel, soit
172 LES POPULATIONS AFRICAINES

pements voisins, des actes d'un de leurs


membres.

Lorsqu'il s'agissait de litiges entre indivi-


dus de groupements entre lesquels il n'exis-
tait pas ou plus de relations politiques, —
à la suite de guerres intertribales ou autres,
de migrations, d'une transformation anar-
chique de la société ou d'événements divers
— les individus lésés ou les parents de ces
derniers avaient souvent recours, s'ils ne pou-
vaient obtenir satisfaction, à la vengeance
privée, à la prise ou à la rétention d'otages,
etc.
Il arrivait aussi qu'un individu lésé, trop
faible ou trop peu influent pour faire valoir
ses droits, s'efforçait d'intéresser à sa cause
un individu de son groupe, plus influent,
pour s'assurer plus de chances de succès.
D'une façon générale, les Africains atta-
chent plus d'importance à la réparation du
dommage causé qu'à la punition du coupable.

AUDYNAMISME
CROYANCES ET A LAMAGIE.
Magicien-devindes Nkundu.
(Photo Musée du Congo Belge.)
à une juridiction supérieure, soit au Seigneur,
au Sultan ou au Roi.
Le Droit Coutumier Africain détermine la
coutume à appliquer, la procédure (témoi-
gnages, confrontations de témoins, serments,
épreuves ou ordalies), la façon de rendre la
sentence et de l'exécuter.
Dans certaines sociétés africaines, l'organi-
sation judiciaire est vraiment remarquable,
respectant au maximum les droits de la dé-
fense. Il en est ainsi notamment chez les
Baboma, les Badia, les Basakata, etc. (l)
Il y a souvent des avocats, les débats sont
généralement publics, le tribunal se retire
généralement pour délibérer et la sentence
est généralement rendue en public.
La famille au sens étendu, le groupe de
familles et le clan et, par extension, les Sei-
gneuries, les Sultanats et les Royaumes sont
solidairement responsables, vis-à-vis des grou-

(1) Voir : VERDCOURT : Notes sur les Badia, Anvers,


1936;
FOCQUET : Les PopulationsIndigènes des Territoires
de Kutu et de Nsontin (Basakata et Badia) (Congo,
1924). AUDYNAMISME,
CROYANCES A LAMAGIE ETMÉDECINE.
TONNOIR R. : La Pierre de Feu, Léopoldville,Courrier
d'Afrique, 1939, Notice géographique et historique et Magiciennes-guérisseusesdes Boyela.
(Photo Musée du Congo Belge.)
Renseignementsethnographiquessur les Baboma.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 173

Les tribunaux africains tranchent plus 8. Coexistence, à côté de liens du sang,


selon les conceptions du Droit Coutumier de liens d'ordre territorial. — Presque par-
Africain, en s'inspirant de l'équité, conçue tout, à côté des liens du sang, existent des
dans le sens africain, qu'en suivant des prin- liens d'ordre territorial.
cipes juridiques théoriques, aboutissement
de recherches juridiques assez longues et de
l'évolution des idées, sous d'autres cieux.
En fait, les juges africains s'efforcent
souvent de concilier les parties.

Là où les chefs sont, en droit, des chefs


absolus, ils ne le sont jamais en fait : l'opi-
nion publique, les intérêts des grands, la né-
cessité de ne pas mécontenter les niasses, les
sanctions religieuses et magiques et la tradi-
tion limitent les pouvoirs des Seigneurs, des
Sultans et des Rois.

Les Européens ont organisé, en Afrique


Noire et notamment au Congo Belge, des
Tribunaux Indigènes. CULTURE MATÉRIELLE.
La jurisprudence de ces tribunaux révèle Outils de Forgeron,chez les Bobati (Distr de l'Uele).
(Photo Musée du CongoBelge.)
souvent, aujourd'hui, non le Droit Coutumier
Africain original ou tel qu'il serait s'il était
Dans les Sociétés Patriarcales, dans un
resté l'expression de la libre volonté des Afri-
clan, à côté de membres du clan, descendant
cains, mais le Droit Coutumier Africain tel
de l'ancêtre commun, il y a souvent des alliés,
qu'il s'exprime sous l'influence expresse des des clients, des vassaux, des assujettis, dé-
Européens (administrateurs et magistrats).
Les Tribunaux Indigènes ne sont, aux yeux pendant du chef de clan parce qu'ils habitent
une terre soumise à son autorité et qu'ils sont
des Africains, des Tribunaux Africains que
liés à ce chef de clan par des liens contractés,
pour autant qu'ils aient été constitués con-
acceptés ou imposés.
Les alliés (parents d'une épouse), les
clients, les vassaux et les assujettis consti-
tuent parfois des clans et des groupes de
clans, voire des sous-tribus, liés au groupe-
ment supérieur par des liens contractés, ac-
ceptés ou imposés.
Dans les Seigneuries, les Sultanats et les
Royaumes, à côté de liens du sang unissant
souvent le groupe des conquérants, les sujets
dépendent du Seigneur, du Sultan ou du Roi,
parce qu'ils habitent la terre dont il est le
maître, en vertu de liens imposés, acceptés ou
contractés.
Parfois, cependant, les populations vain-
CULTURE MATÉRIELLE. cues et assujetties ont conservé leurs familles
La chasse à l'éléphant, dans le Ruanda. au sens étendu. Des liens, basés sur le sang,
(Photo P. P. Blancs; d'après Pagès.) continuent dès lors à subsister, chez ces popu-
lations, à côté de liens d'ordre territorial.
formément au Droit Coutumier Africain, que
les juges en soient leurs juges et qu'ils appli-
9. Tributs et corvées. - Les Chefs (Pa-
quent la coutume africaine (coutume s'appli-
triarches des familles au sens étendu, des
quant dans les limites de l'ordre public). (l)
groupes de familles et des clans, Seigneurs,
(1 ) Voir: GRÉVISSE
: La Grande Pitié des Tribunaux Sultans, Rois) ont droit, partout, à des tri-
Indigênes, Mémoire Inst. Roy. Col. Belge, Bruxelles, buts (peaux, dents et dépouilles de certaines
1949. bêtes comme le léopard; plumes de certains
174 LES POPULATIONS AFRICAINES

oiseaux; partie du gibier, du poisson ou des porter certains insignes : couvre-chef en peau
récoltes) et à des corvées (prestations en de tel ou tel animal, orné ou non de plumes
travail). d'un oiseau déterminé; bâton de commande-
Les Patriarches des familles au sens étendu ment, anneau porté au poignet, etc.
et le propre père de l'individu ont généra- Le Droit Coutumier Africain détermine
lement droit aux prémices des récoltes. les insignes et les attributs honorifiques, ainsi
Le Droit Coutumier Africain détermine les que les honneurs (salutations), auxquels ils
tributs et les corvées dus aux Patriarches, ont droit, tant dans les Sociétés Patriarcales
aux Seigneurs, aux Sultans, aux Rois et aux que dans les Seigneuries, les Sultanats ou les
Chefs des circonscriptions, grandes et petites. Royaumes.
Les cartes ci-après indiquent les régions
10. Insignes des Gouvernants et Hon- à succession patrilinéale ou matrilinéale, ainsi
neurs devant leur être rendus. — Partout, que celles à sociétés patriarcales, à seigneu-
les Chefs et leurs sous-ordres ont le droit de ries, sultanats et royaumes.

CARTE INDIQUANT LES POPULATIONS A SUCCESSIONMATRILINEALE


ET LES POPULATIONS A SUCCESSION PATRILINEALE
1 = Succession matrilinéale; 2 = Succession patrilinéale.
DU CONGO BELGE ET DU RUANDA-URUNDI 175

CARTE INDIQUANT LES REGIONS A SEIGNEURIES, SULTANATSOU ROYAUMES


ET LES REGIONS A SOCIETES PATRIARCALES.

1 = Régions à seigneuries, sultanats ou royaumes; 2 = régions à sociétés patriarcales.

Les régions laissées en blanc sont celles où l'organisation politique est insuffisammentconnue.
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SUBDIVISIONS SUBDIVISIONS
lM 1
CES CES
SUBDIVISIONS
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Tshuapa,) djoso onanga gbia é
Kodoro,
Congo-Ubangi)
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ea ea 'i' Angbandi Kôdôrô Kô,
Nkundu Kuru à ti Ko,
de fafa du Y é gbia Kodoro,
Kuru
yaKÓdÓrû,
INDIQUANT likutiu, INDIQUANT
(D. ise, engambiese, elimuetuka,
elimu nkoko
liotsi, nkoko (D.a} Toâ