Vous êtes sur la page 1sur 20

ARTÍCULOS

Δαίμων. Revista de Filosofía, nº 41, 2007, 7-24

Lʼ«Aufhebung de la philosophie en tant que telle»


selon Karl Marx
ALEXANDRE SCHILD

Résumé: Ce qui suit tente de reconsidérer –contre Abstract: Against the legend spread by Auguste
la légende colportée par Auguste Cornu, entre Cornu, among others (before Louis Althusser,
autres (avant Louis Althusser par exemple), dʼun for example), of a still idealistic «young Marx»,
«jeune Marx» encore «idéaliste»,– la conception what follows is an attempt to reconsider the
de la philosophie sans laquelle Marx nʼaurait à conception of philosophy without which Marx
lʼévidence pas pu être amené à affirmer, comme clearly could not have been brought to affirm, as
il le fait expressément dès 1843-44, la nécessité he expressly does since 1843-44, the necessity
dʼune «Aufhebung» de celle-ci entendue comme of an «Aufhebung» of philosophy, meaning
sa «négation […] en tant que philosophie». the «negation [of philosophy] as such». This
Conception déjà très fermement esquissée dans conception was already very firmly outlined by
les Cahiers quʼil rédige vers 1840 en vue de Marx in the Notebooks written around 1840 in
la Doktordissertation de 1841, et qui lʼamène preparation for the Doktordissertation of 1841,
dès cette époque-là à une critique déjà très and had brought him since then to an already
«radicale» –dʼune radicalité que la découverte du very «radical» criticism of idealism – a radicality
«prolétariat» le conduira seulement à accentuer,– that the discovery of the «proletariat» would only
dʼun idéalisme quʼil voit alors justement révéler lead him to accentuate!– What is «contradictory»
au grand jour ce quʼil aurait de «contradictoire» in idealism as such is overtly revealed, to Marxʼs
dans la prétention des «jeunes-hégéliens» à eyes, by the young Hegeliansʼ pretension to
«réaliser effectivement» dans le «monde» ce que «effectively work out» into the «world» what
«le maître», Hegel, serait parvenu à concevoir the «master», Hegel, had come to conceive as
au titre de «lʼIdée», à savoir: rien de moins «the Idea», i.e. nothing less than the motor of the
que le moteur du processus historique tel quʼen historical process in its own processuality. To be
sa processualité même. Dont acte pour qui se duly noted by whoever may enquire what could
demanderait quelle pourrait encore être la portée still be the scope of philosophy today!
de la philosophie aujourdʼhui! Key Words: Philosophy / Marx; History of the
Mots clés: Philosophie / Marx; Histoire de la Philosophy / Marx; Ancient Philosophy / Marx;
philosophie / Marx; Philosophie antique /Marx; Hegel / Marx; Hegelianism / Marx; Idealism.
Hegel / Marx; Hégelianisme / Marx; Idéalisme.

Lʼ«éclatement» dʼune philosophie dont les «développements souvent autonomes» des


«diverses disciplines» feraient apparaître comme «cruciale» la question de savoir si la philosophie
détiendrait encore une «spécificité» lui permettant de se distinguer des sciences en même temps

Fecha de recepción: 23 agosto 2006. Fecha de aceptación: 6 febrero 2007.


* Dirección: 29, Chemin du Reposoir. CH-Lausanne (Suisse). E-mail: alexandre.schild@romandie.com
8 Alexandre Schild

que dʼunifier ou réunifier son propre «champ»1, pourrait (cʼest une question!) ne pas être sans
rapport avec le singulier événement que Martin Heidegger a vu marquer «la fin de la philosophie»
au sens de ce dans quoi il se pourrait (cʼest une autre question!) quʼavec «lʼultime possibilité de
mode de penser» qui serait «le sien», la philosophie elle-même atteigne son «plein aboutissement»
(Vollendung). Cet événement étant –à ce que Heidegger en dit lors dʼune conférence de 1965 où,
dans le prolongement de méditations au demeurant bien antérieures à celle-ci, il sʼenquiert de
ce quʼà notre époque pourrait encore être «lʼaffaire de la pensée» (die Sache des Denkens)2,– la
«désagrégation» (Auflösung) de la philosophie via la constitution de ses propres disciplines en
«sciences autonomes» (selbständige Wissenschaften) –grosso modo: dans les sciences humaines,
la logique mathématique et les sciences du langage,– et corrélativement la «relève» (Ablösung) de
la philosophie ainsi désagrégée par une certaine instance de ce qui sʼimposerait alors comme une
«toute nouvelle espèce dʼunification» (neuartige Einigung) des sciences en général. Une unification
qui aurait en effet ceci de tout à fait nouveau que lʼunité par elle promue ne serait plus de lʼordre de
ce «fondement» (Grund) qui aurait été la grande affaire de la philosophie depuis Platon –le «bien»
en tant quʼ«être en tout toujours le même»3, ou alors quelque «Dieu» en tant quʼ«étant suprême»,
le «cogito» en ses différentes figures ou encore la vie elle-même (comme pour Marx et Nietzsche),–
mais dʼordre strictement technique. Et dont lʼinstance se trouverait être «la cybernétique» en tant
que cette science unitaire du pilotage des processus que chacune à sa façon, certes, les sciences
mobiliseraient cependant tout uniment dans ce qui deviendrait ainsi leur seule affaire: non plus
un savoir philosophiquement fondé, mais le rangement systématique de la totalité de lʼétant et,
en toute indistinction, de lʼhomme lui-même –de sa conception à son inhumation ou crémation
en passant par son éducation, sa formation (continue, comme il se devrait!) et… son information,
ainsi que ses productions (y compris scientifiques), sa consommation, sa circulation, ses relations
sociales, ses distractions, ses convictions et leurs manifestations (acceptations, protestations ou
autres interventions), et puis aussi ses hospitalisations, inculpations, condamnations, incarcérations
et libérations, et jʼen passe!– dans un réseau appareillé de processus aptes à être précisément pilotés
(on dit aussi «gérés») moyennant le traitement autant que possible informatique dʼinformations
quʼil faudrait donc commencer par en extraire. Avec cette conséquence quʼà tous égards –tant à
lʼégard des sciences quʼà lʼégard de lʼhomme lui-même,– la philosophie deviendrait pour le coup
«superflue» (überflüssig). Mais à ceci près, nous avertit (au sens le plus littéral du terme) Heidegger,
que «tant que lʼhomme se comprendra encore lui-même comme un être historique libre [als ein

1 Cette étude a été présentée sous une forme abrégée au Symposium de la Société Suisse de Philosophie qui sʼest réuni à
Neuchâtel les 19 et 20 mai 2006 autour du thème que lʼ«appel à contribution» avait formulé en ces termes:
Quʼest-ce que la philosophie? – Aujourdʼhui, la philosophie se distingue par son éclatement, au point que les diver-
ses disciplines philosophiques poursuivent des développements souvent autonomes. Aussi paraît-il crucial de se
demander si la philosophie détient encore une spécificité. Envisager la question du rapport entre la philosophie et les
autres savoirs (neurosciences, psychologie, sciences du vivant, sociologie, etc.) sʼimpose aujourdʼhui comme une
tâche nécessaire. Cette question se pose aussi à lʼintérieur même du champ philosophique et elle trouve des solu-
tions diverses selon lʼengagement théorique que lʼon adopte. Mais cette problématique a évidemment aussi connu
diverses contributions au long de lʼhistoire de la philosophie, dans la tradition occidentale comme dans dʼautres
cultures.
2 Voir Zur Frage nach der Bestimmung der Sache des Denkens, herausgegeben von Herrmann Heidegger, St.Gallen:
Erker, 1984, repris in GA, Bd.16/ LʼAffaire de la pensée. Pour aborder la question de sa détermination, traduction et
notes par Alexandre Schild, Trans-Europ-Repress (TER), Mauvezin, 1990.
3 Voir Banquet, 208a7-12.

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


Lʼ«Aufhebung de la philosophie en tant que telle» selon Karl Marx 9

freies geschichtliches Wesen], il se refusera […] à abandonner la détermination-destination de


lʼhomme [die Bestimmung des Menschen] à la manière de penser [Denkweise] cybernétique».
Cela dit, que cette conjoncture de la décomposition de la philosophie en sciences et de la
technicisation & “cybernétisation” des sciences en général, dont il paraît à tout le moins possible
de faire aujourdʼhui le constat –mais quʼil ne faudrait cependant pas négliger de documenter autant
que possible, et autant que possible du sein même de chaque science,– ressortisse, comme le pense
Heidegger, à un aboutissement de la philosophie au vu duquel lʼ«histoire» (Geschichte) de celle-ci
pourrait alors être vue comme un «destin» (Schicksal), et un destin déterminé de la pensée, dont
cet aboutissement serait propre à laisser, disons, transparaître la déterminante quoique en elle-même
inapparente «destination» (Schickung), ne saurait en revanche être constaté. En toute rigueur, cela
ne saurait jamais constituer que lʼenjeu dʼune question. Et quʼil y ait lieu de poser cette question
demande dʼailleurs lui-même à être établi.
À quoi ce qui suit voudrait contribuer un tant soi peu, en tentant dʼindiquer comment la pensée
de Marx pourrait donner à voir quelque chose de ce destin. Et cela en y pointant tout spécialement la
singulière coïncidence dʼune conception de lʼhomme comme être historique libre et de lʼaffirmation
de la nécessité dʼune «Aufhebung» de la philosophie entendue comme… «négation […] de la
philosophie en tant que philosophie»!

Cʼest dans lʼIntroduction quʼil rédige entre la toute fin de 1843 et le tout début de 1844, puis publie,
fin février de la même année, dans ce qui allait rester lʼunique livraison, par lui-même éditée, des
Annales franco-allemandes, en vue de ce quʼà cette époque, il projetait peut-être encore dʼune
Contribution à la critique de la philosophie hégélienne du droit, que Marx affirme la nécessité
dʼune telle «Aufhebung». À une époque où –tandis que Friedrich Engels travaille de son côté à
ces Esquisses en vue dʼune critique de lʼéconomie politique qui seront également publiées dans
les Annales,– il est en passe dʼépouser la cause de cette «révolution radicale»4 dont il soutient
alors que, nʼayant dʼautre fin que lʼ«émancipation de lʼhomme» via lʼaction révolutionnaire de ce
quʼil se met corrélativement à concevoir sous le nom de «prolétariat», elle impliquerait pour le
coup une «dissolution [Auflösung] de ce quʼa été lʼordre du monde jusque-là» et donc, avec une
«négation [Negation] de la propriété privée» qui serait cependant déjà de lʼordre du fait pour ledit
prolétariat, lʼ«Aufhebung de la religion»5 et lʼ«Aufhebung du prolétariat»6 lui-même. Tel est en effet
le contexte dans lequel Marx est alors amené à affirmer quʼon ne saurait «réaliser effectivement la
philosophie sans lʼaufheben» (die Philosophie verwirklichen […], ohne sie aufzuheben)7, mais pas
non plus «aufheben la philosophie sans la réaliser effectivement»8, et cʼest dire: de telle manière
que la philosophie puisse par suite se retrouver à «la tête» dʼune «émancipation de lʼhomme» dont
«le cœur» serait le prolétariat9.

4 Voir Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie. Einleitung [cité Einleitung], in: MEW, Bd.1, 1970, p. 387/ Pour une
critique de la philosophie du droit de Hegel. Introduction [Introduction de 1844], in: ŒIII, p. 392.
5 Voir Einleitung, p. 379/ Introduction de 1844, p. 383.
6 Voir Einleitung, p. 391/ Introduction de 1844, p. 397.
7 Einleitung, p. 384/ Introduction de 1844, p. 389.
8 Einleitung, p. 384/ Introduction de 1844, p. 389.
9 Voir Einleitung, p. 391/ Introduction de 1844, p. 397.

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


10 Alexandre Schild

Thèse pour le moins paradoxale sur I)le sens général, II)les présupposés et III)le sens précis
ainsi que la portée de laquelle je me propose de vous soumettre ci-après les quelques indications
suivantes.

Sʼagissant de son sens, il faut commencer par relever que cette «Aufhebung de la philosophie»
doit être entendue conformément au sens strictement hégélien du terme «aufheben»10, soit comme
«la négation de la philosophie en tant que philosophie»11 en même temps que sa conservation-
&-élévation dans une unité avec cet opposé que se trouverait être pour elle –aux yeux de Marx,
sʼentend, et autant que nous pouvons déjà le comprendre,–«lʼeffectivité» (die Wirklichkeit)12; et
cela via sa «réalisation effective» (Verwirklichung), justement; mais avec cette conséquence que
si, comme ce paraît manifestement être le cas pour Marx, quelque chose de la philosophie devait
se conserver lors de cette «négation», ce ne saurait être quoi que ce soit de ce qui pourrait la
constituer en tant que telle –pas plus que ce qui, via leur suppression à eux, pourrait être conservé
de la religion et du prolétariat, ne saurait être quoi que ce soit de ce qui les constituerait en tant que
tels!– Ce qui pose alors la question de savoir en quoi Marx peut bien voir consister 1)la philosophie
en tant que telle, 2)sa négation en tant que telle, 3)sa réalisation effective en tant que ce moyennant
quoi seulement pourrait sʼopérer cette négation, et 4)ce qui en serait cependant conservé. Or, il se
trouve que Marx ne répond nulle part expressément à ces questions.
Cela étant, il est vrai que la réponse quʼil a bien fallu quʼil leur apporte dans son for
intérieur, pourrait être dégagée des développements ultérieurs de sa pensée. Mais il mʼest avis

10 Voir Wissenschaft der LogikI, in Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Werke in zwanzig Bänden, Frankfurt am Main,
Suhrkamp [cité WZB], Bd.5, 1969, p. 114/ Science de la logiqueI,1 (Premier tome. Premier livre. Lʼêtre), traduction,
présentation et notes par Pierre-Jean Labarrière et Gwendoline Larczyck, Paris: Aubier Montaigne (Bibliothèque
philosophique), 1972, p. 81:
Aufheben a dans la langue [allemande] le sens dédoublé qui lui fait signifier conserver [aufbewahren], maintenir
[erhalten], et en même temps faire cesser [aufhören lassen], mettre un terme [ein Ende machen]. La conservation
elle-même inclut déjà en soi [in sich] le négatif qui est quʼà quelque chose est retirée son immédiateté et par là une
existence [Dasein] ouverte aux actions exercées en elle de lʼextérieur [äußerlichen Einwirkungen], et ce pour le
maintenir. – Ainsi quelque chose dʼaufgehoben est-il en même temps quelque chose de conservé, qui nʼa perdu que
son immédiateté, mais nʼa pas pour autant [darum] été anéanti [vernichtet]. – Lexicalement, les deux déterminations
[Bestimmungen] qui viennent dʼêtre apportées peuvent être présentées comme deux significations [Bedeutungen] de
ce mot. Mais on devrait là être frappé quʼune langue soit parvenue à faire usage dʼun seul et même mot pour deux
déterminations opposées. Pour la pensée spéculative, il est réjouissant de trouver dans la langue des mots qui ont en
eux-mêmes une signification spéculative. Le double sens du latin tollere (qui a été rendu célèbre par la plaisanterie
de Cicéron «tollendum esse Octavium») ne va pas si loin, la détermination affirmative ne va que jusquʼà lʼélévation
[Emporheben]. Quelque chose nʼest aufgehoben [élevé] que dans la mesure où il est entré dans lʼunité avec son
opposé.
11 Einleitung, p. 384/ Introduction de 1844, p. 389.
12 Nonobstant quʼen allemand, ces termes désignent communément ce quʼen français, on entend non moins communément
par «réalité» et «réel», nous traduisons «wirklich» par «effectif» et «Wirklichkeit» par «effectivité». Cela de manière
à signaler que le texte allemand ne dit pas, comme il arrive souvent, «Realität» et «real» ou «reell» –conformément à
quoi nous traduirons alors «(sich) verwirklichen» par «(se) réaliser effectivement» et «Verwirklichung» par «réalisation
effective», en réservant «(se) réaliser» pour «(sich) realisieren» et «réalisation» pour «Realisierung».– Mais surtout à
laisser entendre ce que les dérivés de «wirklich» disent, à lʼoreille de Marx comme de Hegel lui-même, de lʼ«action
efficace» (Wirkung), et «efficacement agissante» (wirkend), qui, disons, animerait la réalité quʼils désignent. Réalité
dont ceux de «real» (dont «reell») ne disent pour leur part que la consistance “chosale”, i.e. de lʼordre de cette chose que
nomme le latin «res».

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


Lʼ«Aufhebung de la philosophie en tant que telle» selon Karl Marx 11

que ces développements eux-mêmes pourraient gagner en intelligibilité dʼêtre envisagés eu égard
à dʼéventuels présupposés qui, parce quʼils auraient conduit Marx à juger que la réalisation
effective de la philosophie impliquerait nécessairement la négation de celle-ci en tant que telle, et
inversement, pourraient éclairer par lʼamont ce que, fin 1843, Marx y voit concrètement.

II

Sʼagissant donc desdits présupposés, il importe de sʼaviser que la thèse de Marx ne tombe pas du
ciel!
Tout bien considéré, elle devrait se révéler être la réponse de Marx à une question qui ne
pouvait manquer de se poser à lui au sujet dʼune réalisation effective de la philosophie dont les
«Jeunes-Hégéliens», tous plus ou moins tributaires des Prolégomènes à lʼhistoriosophie dʼAugust
von Cieszkowski13, sʼétaient mis à débattre vers la fin des années 1830 dans lʼidée quʼeu égard
à cette histoire de lʼesprit dont elle aurait elle-même mis en lumière le principe sous le nom de
«dialectique», la philosophie de Hegel pourrait et devrait donc connaître, au-delà du «maître»,
des développements quʼen raison de ses «accommodements» (Akkommodationen), comme ils
disaient, avec le monde de son temps, celui-ci nʼaurait pas su promouvoir… à commencer par
la critique de la religion chrétienne (Bruno Bauer et Ludwig Feuerbach) et/ou une philosophie
activement engagée dans la construction de lʼavenir (Cieszkowski, Arnold Ruge et Moses
Hess).
Quoiquʼil en soit, il se trouve que la question dʼun possible développement de la philosophie
hégélienne après Hegel fait lʼobjet de réflexions que Marx développe dans plusieurs morceaux
des Cahiers dʼétude14 quʼil rédige vers 1840 en vue de sa thèse de doctorat sur la Différence de
la philosophie démocritéenne et épicurienne de la nature15. Et que Marx en traite expressément
en termes de «réalisation effective de la philosophie» dans la note2 du chapitreIV –chapitre
perdu dont le titre pourrait avoir été Différence générale de principe entre la philosophie de la
nature de Démocrite et celle dʼÉpicure (Allgemeine prinzipielle Differenz zwischen demokritischer
und epikureischer Naturphilosophie),– de la première partie de cette thèse (déposée sous forme
manuscrite en avril 1841)16. Autant de textes dont je ne puis proposer ici quʼun bref aperçu sous la
forme de quelques thèses articulées autour de ladite Note.
• À la différence des Hégéliens de son temps, Marx, dans cette Note, nʼétablit pas en quoi devrait
à ses yeux consister la réalisation effective de la philosophie après Hegel –et cʼest-dire, dans son
esprit comme dans le leur: de la philosophie hégélienne elle-même en tant que la philosophie
en somme,– mais laisse entendre que ce quʼil en a sous les yeux, soit la façon dont elle serait
déjà engagée par lesdits Hégéliens, ne saurait constituer quʼun premier moment seulement de ce
processus cependant nécessaire: un moment encore contradictoire quʼil sʼagirait de dépasser en en
surmontant les contradictions (Widersprüche) dʼune manière qui nʼexigerait rien de moins que de

13 Prolegomena zur Historiosophie, Hamburg: Meiner, 1981 (1º 1838)/ Prolégomènes à lʼhistoriosophie, traduction de
lʼallemand par Michel Jacob, Paris: Champ Libre, 1973.
14 Hefte zur epikureischen, stoischen und skeptischen Philosophie, in MEW, EB1 [cité Hefte]/ Philosophie épicurienne
(Cahiers dʼétude), 1839-1840, in ŒIII [cité Cahiers].
15 Voir Differenz der demokritischen und epikureischen Naturphilosophie nebst einem Anhange, in MEW, EB1 [cité
Doktordissertation]/ Différence de la philosophie naturelle chez Démocrite et chez Épicure, avec un appendice, 1841, in
ŒIII [cité Démocrite et Épicure].
16 Doktordissertation, pp. 326|327-330|331/ Démocrite et Épicure, pp. 83-87. Voir una traduction de le texte en annexe.

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


12 Alexandre Schild

«(se) sortir» (hinausgehen, hinauskommen), comme Marx le laisse entendre par deux fois (voir les
alinéas 3 et 7), de la philosophie hégélienne «dʼun point de vue théorique»!
• Envisageant donc ledit processus dans une perspective historico-critique, Marx le conçoit
cependant en des termes quʼil reprend de la philosophie hégélienne de lʼesprit, et spécialement de
cette «psychologie» où Hegel expose le nécessaire développement dʼun «esprit théorique» devenu
«libre» «en soi», sous la forme dʼun «esprit pratique»17 qui seul pourrait faire accéder lʼ«esprit
subjectif» dont ils relèveraient tous deux, au «vouloir effectif» dʼun esprit alors effectivement
libre, mais auquel il resterait encore à déployer sa «liberté effective» sous la forme de «lʼesprit
objectif», et cʼest dire: au sein même dʼun monde effectif quʼil rencontrerait tout dʼabord comme
un monde extérieur lui faisant face –soit dans le monde existant objectivement 1)du «droit» (Recht)
moyennant lequel lʼesprit, en tant que «personne», donnerait à sa liberté déjà effective, mais encore
subjective, lʼexistence objective de la «propriété» (Eigentum)18, 2)de la «moralité» (Moralität) où
lʼexistence objective de la liberté de la personne dans la propriété serait réfléchie dans lʼexistence
subjective de la liberté dʼun sujet sachant et voulant ce qui serait alors proprement son «activité»
(Handlung), et 3)de lʼ«éthicité» (Sittlichkeit) où lʼunité de lʼexistence objective et de lʼexistence
subjective de la liberté trouve[rait] à se réaliser effectivement dans la famille, la société civile et
lʼÉtat19.– La philosophie hégélienne serait en effet elle-même cet «esprit théorique devenu en soi
libre» (alinéa5) qui, comme tel –et à lʼinstar, mutatis mutandis, de lʼesprit théorique tel que conçu
par Hegel,– serait, conformément à une «loi» que Marx qualifie justement de «psychologique»,
«spirituellement animé par la tendance [begeistet mit dem Trieb] à se réaliser effectivement»
(alinéa6). Quant à la philosophie post-hégélienne (celle des Hégéliens, sʼentend), elle en serait
le nécessaire devenir-pratique en vue de sa réalisation effective dans «lʼeffectivité du monde»
(alinéa5) –devenir-pratique dont le premier moment se trouverait être ce mode encore théorique de
la pratique, et donc ce mode encore «immédiat» de la réalisation effective de la philosophie, que
serait la critique.–
• Sʼagissant maintenant des contradictions qui seraient inhérentes à ce processus, Marx les voit
découler de ce quʼil appelle «ein verkehrtes Verhältnis» avec le monde (alinéas7 et 9). Par quoi il
donne à entendre que la philosophie post-hégélienne sʼy prendrait «à lʼenvers» –quand ce ne serait
pas dʼune manière «absurde» qui pourrait dʼailleurs aller jusquʼà la «folie» (alinéa8).– Cherchant à
réaliser effectivement la philosophie hégélienne dans lʼeffectivité dʼun monde que, parce quʼelle le
mesurerait «à lʼaune de lʼidée», elle ne saurait voir que comme un «monde apparent» (erscheinende
Welt), elle ne pourrait en effet que «se tourner en tant que volonté contre» (als Wille sich gegen
[…] kehren) ce monde afin de le «rendre philosophique» (alinéas5-6). Maintenant, reste à voir en
quoi cette «disjonction hostile [feindliche Diremtion] de la philosophie avec le monde» pourrait

17 Voir plus spécialement les derniers paragraphes (§§465-468) de la première partie intitulée (Lʼesprit théorique), de
cette psychologie, dans Enzyklopädie der philosophischen Wissenschaften im Grundrisse (1830), Dritter Teil: Die
Philosophie des Geistes. Mit mündlichen Zusätzen [cité EnzyklopädieIII], in WZB, 10, pp. 283-290/ Encyclopédie des
sciences philosophiques en abrégé, III.– Philosophie de lʼesprit, texte intégral présenté, traduit et annoté par Bernard
Bourgeois, Paris: Librairie philosophique J.Vrin (Bibliothèque des textes philosophiques), 1988 [cité EncyclopédieIII],
pp. 264 sqq. et, pour les «additions» (Zusätze), pp. 561 sqq.
18 À distinguer comme telle, i.e. en tant quʼobjectivation de la volonté libre du sujet –autrement dit: de lʼesprit pratique,–
dans lʼeffectivité existante, de la simple «possession» (Besitz). Voir à ce propos lʼarticle de Peter Trawny, “Die Armut
der Geschichte. Zur Frage nach der Vollendung und Verwandlung der Philosophie bei Heidegger”, Zeitschrift für
philosophische Forschung, 1999 (Band53, Heft3).

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


Lʼ«Aufhebung de la philosophie en tant que telle» selon Karl Marx 13

bien constituer une «contradiction». Or, la Note le laisse certes pressentir. Mais ce nʼest que dans
les Cahiers dʼétude que nous pouvons en trouver lʼexplication.
• Deux passages de ces Cahiers sont particulièrement éclairants sur ce point: un substantiel
morceau du deuxième cahier où Marx esquisse à grands traits lʼhistoire de la philosophie grecque
de Thalès à Platon20, et un passage du septième cahier où il précise la tâche de «lʼhistoriographie
de la philosophie» (die philosophischen Geschichtschreibung) –pour le dire dʼun trait: sous la
«conscience phénoménologique» des philosophes, soit sous le «savoir apparent» que chacun a
de son propre «système», dégager leur «conscience essentielle», ou «lʼêtre-essentiel» (Wesen) de
cette conscience par le truchement de laquelle seulement ils auraient pu prendre part au processus
historique que constituerait la progression de «la taupe du savoir philosophique effectif».–21 Ces
deux textes laissent en effet transparaître plus clairement que dʼautres le présupposé fondamental de
Marx dans toute cette affaire –présupposé auquel, conformément à la disposition de fond en comble
historico-critique de la pensée quʼil fonde, Marx ne consacrera toutefois aucun développement
particulier.– Qui nʼest autre que la thèse de lʼunité processuelle –et pour tout dire dialectique,– de
«lʼesprit» comme quoi se présenterait la pensée en raison même de cette unité, et de lʼêtre en tant
que cette «substance libre», au sens où elle ne serait soumise à aucune détermination par quelque
instance autre quʼelle hors dʼelle, et «idéale», au sens où elle aurait en elle-même «sa propre
idéalité», que le monde serait en soi en tant que «monde substantiel de lʼeffectivité» (substanziale
Welt der Wirklichkeit) ou «monde effectivement substantiel» (wirklich substanziale Welt). Laquelle
unité serait concrètement assurée par les consciences singulières tout uniment substantielles et
spirituelles des individus en tant quʼelles seraient «le réceptacle» (der Behälter) dans quoi la
substance en soi idéale dudit monde trouverait à «pénétrer» (eintreten)22, et constitueraient à ce

19 Sur ces derniers développements, voir avant tout le §487 de EnzyklopädieIII, p. 306/ EncyclopédieIII, pp. 284-285.
20 Voir Hefte, pp. 76|77-88|99/ Cahiers, pp. 816-823.
21 Voir Hefte, pp. 246|247-248|249/ Cahiers, pp. 859-860.
22 Voir entre autres, Hefte, pp. 88|89/ Cahiers, p. 822:
[…] le monde substantiel de lʼeffectivité est entré dans la conscience de Platon [tritt (…) in das Bewußtsein Platos
ein] en y étant effectivement idéalisé, mais cʼest pourquoi ce monde idéal est lui-même tout aussi simplement
articulé en soi que lʼest le monde effectivement substantiel qui lui fait face.
Thèse tout à fait fondamentale –puisquʼelle paraît annoncer une doctrine de la conscience-reflet quʼil y a certainement lieu
de considérer comme la clef de voûte du matérialisme historique de Marx,– de la pénétration de la conscience, et de celle
du philosophe, en lʼoccurrence, par le monde effectivement substantiel dont nous pouvons ici relever la formulation “grand
public” que Marx en propose dans un passage dʼun article publié en trois parties dans la Rheinische Zeitung des 10, 12 et
14 juillet 1842, où il sʼen prend aux thèses avancées peu de temps avant par un certain KarlH.Hermes dans un article de la
Kölnische Zeitung –voir “Der leitende Artikel in Nr.179 der „Kölnischen Zeitung””, in MEW1, pp. 86-104/ “Lʼarticle de
tête du numéro 179 de la Kölnische Zeitung»”, pp. 199-220,– à commencer par celles-ci (pp. 87-89/ pp. 201-202):
Répandre des opinions philosophiques et religieuses au travers des journaux ou les combattre dans les journaux
nous paraît également inadmissible. […] Un parti qui se sert de ces moyens montre par là, à notre avis, quʼil ne
conçoit pas cela honnêtement et quʼil lui importe moins dʼinstruire et dʼéclairer le peuple que dʼatteindre dʼautres
buts extérieurs. […] Tant quʼil existe encore une censure, il est de son plus urgent devoir dʼélaguer ces excroissances
dʼune puérile turbulence qui ont ces derniers jours blessés nos yeux.
Ce qui amène Marx à formuler, au début de la troisième partie de sa très substantielle réponse (p. 97/ pp. 211-212), et là
pour introduire à ce quʼil a à dire «sur “la chose même”», la conception suivante de la philosophie:
La philosophie, et avant tout la philosophie allemande, a un penchant pour la solitude, la réclusion systématique,
lʼintrospection dépassionnée, qui dʼemblée lʼoppose et la rend étrangère aux journaux qui ne satisfont leur caractère
polémique et tapageur que dans la communication. Saisie dans son développement systématique, la philosophie est
impopulaire, son secret tissage en elle-même apparaît à lʼœil profane comme un affairement aussi démesuré que
peu pratique; elle passe pour un professeur des arts de lʼillusion, dont les invocations rendent un son solennel parce
quʼon ne les comprend pas.

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


14 Alexandre Schild

titre le «support» (Träger) –et le «sujet» en ce sens23,– de toute pensée, y compris philosophique.
Dʼoù justement le caractère contradictoire dʼun éventuel retournement de celle-ci contre un monde
qui la déterminerait donc de fond en comble.
• Cela étant, différents passages des Cahiers font apparaître quʼaux yeux de Marx, un tel retournement,
loin de nʼêtre quʼune évenualité, serait un moment nécessaire et proprement constitutif du processus
historique dont relèverait le développement de la philosophie elle-même, à savoir: le «progrès» de
lʼesprit en somme moyennant celui du «savoir philosophique effectif». Processus quʼen suivant
plus spécialement le morceau susmentionné du deuxième cahier24, nous pouvons retracer à très
grands traits comme suit.
–Lʼesprit se serait initialement déployé comme «esprit substantiel», et cʼest dire: comme ce «vivant
esprit-du-peuple» (lebendiger Volksgeist) qui aurait alors fait immédiatement un avec une substance
en soi idéale et encore tout uniment spirituelle et substantielle.
–Dans la Grèce des VIIe et VIe siècles, cet esprit substantiel aurait cependant trouvé à sʼexprimer
sous une certaine «forme idéale de la substance», mais encore «sous la forme de la substance»
elle-même, puisque moyennant lʼ«incarnation» «plastiquement poétique» de ladite substance idéale
dans ces «œuvres dʼart vivantes» comme quoi le peuple aurait alors vu se présenter à lui, et à chaque
fois en tant que «cette personne-ci», ces «premiers sages grecs» dont les «sentences», où ils auraient
poétiquement élevé «lʼénergie naturelle [i.e. lʼêtre-en-acte de la nature] dans lʼidéalité», nʼauraient
cependant pu être «vérité pour le peuple» que dans la mesure où elles seraient restées «la voix de
la théorie propre au peuple».
–Or, dit Marx, «la chose se retourne» (die Sache kehrt sich um) dans la Grèce et précisément
lʼAthènes du Vesiècle, avec Anaxagore, les Sophistes, Socrate et Platon. Via les consciences
singulières desquels lʼesprit aurait trouvé à devenir «esprit subjectif». Par quoi il faut entendre

La philosophie, conformément à son caractère, nʼa jamais fait le premier pas pour troquer lʼascétique soutane du
prêtre contre la tenue légère et conventionnelle des journaux. Seulement les philosophes ne poussent pas comme des
champignons, ce sont les fruits de leur temps, de leur peuple, dont les sucs les plus subtils, les plus précieux et les
plus invisibles circulent dans les idées philosophiques. Le même esprit qui construit des systèmes philosophiques
dans le cerveau des philosophes, construit les chemins de fer avec les mains des ouvriers. La philosophie ne se tient
pas hors du monde, pas plus que le cerveau ne se tient hors de lʼhomme parce quʼil nʼest pas dans le ventre; mais
il est vrai que cʼest dʼabord avec le cerveau que la philosophie se tient dans le monde, avant de se mettre debout
les pieds sur le sol, tandis que beaucoup dʼautres sphères humaines sont enracinées par les pieds dans la terre et
cueillent des mains les fruits du monde pendant longtemps avant de soupçonner que la “tête” aussi est de ce monde
ou que ce monde est le monde de la tête.
Dʼoù précisément cette nécessité dʼune réalisation effective de la philosophie que Marx commence alors dʼexposer en
ces termes:
Parce que chaque vraie philosophie est la quintessence spirituelle de son temps, il faut que vienne le temps où
la philosophie entre en contact et en interaction non seulement intérieure, par son contenu [Gehalt], mais aussi
extérieurement, par sa manifestation, avec le monde effectif de son temps.
23 Ce que jʼajoute au vu du rôle que la notion de «Träger» (porteur, support) viendra jouer dans la Critique de la philosophie
du droit de Hegel à laquelle Marx travaillera à la fin de 1843. Voir avant tout Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie
–[Kritik der Hegelschen Staatsrechts (§§261-313)], in MEW, Bd.1, p. 224 sqq./ Critique de la philosophie politique de
Hegel (1843), in ŒIII, pp. 893-894, où cette notion sʼarticule autour de la thèse, dʼailleurs également présente chez
Feuerbach, qui consiste à poser, contre Hegel, non pas lʼidée («lʼidée mystique», comme dit Marx), mais au contraire
«lʼens réel (uJpokeivmenon, sujet)», soit lʼhomme lui-même en tant que «reelles Ens», i.e. «étant» (ens) qui serait lui-
même de lʼordre de la «chose» (res), comme le Träger –et donc précisément comme le sujet au sens de ce uJpokeivmenon
dont le nom latin sʼest trouvé être «subjectum»,– des attributs qui seraient en lʼoccurrence les siens, à commencer par
(dans le domaine du droit, sʼentend) la personnalité, la propriété, la souveraineté, etc.
24 Voir Hefte, pp. 82|83-90|91/ Cahiers, pp. 816-823.

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


Lʼ«Aufhebung de la philosophie en tant que telle» selon Karl Marx 15

lʼesprit qui, tout en demeurant, comme dans les sofoiv dʼavant, «le réceptacle de la substance»,
serait cependant parvenu, en se lʼappropriant par le truchement desdites conscience singulières, par
savoir «avoir […] en lui-même» cette idéalité immanente à la substance qui sʼy serait alors retrouvée
sous cette «forme immédiate» où elle serait, certes, «devenue pour soi», mais comme une «pure
abstraction»25 venant en retour «faire face» à une substance corrélativement «dégradée en une masse
dʼexistences et dʼinstitutions accidentelles, limitées». Cela en tant que «le déterminé» sur le plan
de ce seul «concept» où cet esprit subjectif aurait été pour le coup amené à reconnaître, avec «la
mesure du singulier» à la singularité même duquel le monde effectivement substantiel se serait ainsi
trouvé réduit, «la fin» (das Zweck) à laquelle les «esprits individuels» non moins que ce monde en
somme se devraient de tendre; autrement dit ce «bien» qui se serait alors imposé «objectivement»
comme un «devoir» (Sollen) et «subjectivement» comme une «aspiration» (Streben).
–Après quoi la philosophie dont ce même esprit subjectif se serait ainsi fait «le principe», aurait
connu un développement consistant pour lʼessentiel, soit sur le plan du concept et du savoir, dans un
mouvement dont la philosophie platonicienne aurait pour ainsi dire fourni le prototype, à savoir: le
mouvement de faire passer dans lʼidéalité quʼelle aurait ainsi commencé par en abstraire, le monde
effectivement substantiel lui-même tel quʼen ses déterminations propres, et donc ce mouvement
dʼabstraction de son idéalité qui serait alors lui aussi tombé «hors de ce monde» –mouvement quʼà
la différence de Socrate qui lʼaurait incarné en tant que personne pratiquement confrontée au monde,
Platon aurait en effet été le premier à idéaliser en le concevant, sous le nom de «dialectique»26,

25 Voir Hefte, pp. 82|83/ Cahiers, p. 819:


Maintenant, cʼest lʼidéalité elle-même qui, dans sa forme immédiate, lʼesprit subjectif, devient le principe de la
philosophie. Tandis que dans les sages grecs des débuts, la forme idéale de la substance, son identité, se révélait
[sich offenbarte] contre lʼhabit chamarré, tissé par des peuples aux individualités diverses, de la manifestation de
son effectivité [gegen das bunte, aus verschiednen Völkerindividualitäten gewirkte Gewand ihrer erscheinenden
Wirklichkeit], tandis que de ce fait, ces sages, dʼun côté, ne saisissent [fassen] lʼabsolu que dans les déterminations
ontologiques les plus unilatérales, les plus générales, [et] de lʼautre côté, représentent eux-mêmes dans lʼeffectivité
la manifestation de la substance renfermée en soi [anderseits selbst die Erscheinung der in sich absgeschloßnen
Substanz in der Wirklichkeit an sich darstellen], et quʼainsi, de même quʼils ont des comportements dʼexclusion
contre les polloiv, de même quʼils sont le mystère parlant de leur esprit, de même, de lʼautre côté, tels les effigies
béatement méditantes des dieux sur les places de marché [andrerseits gleich den plastischen Göttern auf den
Marktplätzen in ihrer seligen Insichgekehrtheit], ils sont en même temps les propres parements du peuple et
retombent en lui avec leur singularité, cʼest maintenant lʼidéalité elle-même, la pure abstraction devenue pour soi,
qui vient faire face à la substance; la subjectivité qui sʼimpose comme principe de la philosophie.
26 Voir à ce propos Hefte, pp. 228|229/ Cahiers, p. 851, et plus spécialement les lignes suivantes:
[…] la dialectique [platonicienne] est la simple lumière intérieure, lʼœil pénétrant de lʼamour, lʼâme intérieure qui
nʼest pas accablée par le corps de la subdivision matérielle, le lieu intérieur de lʼesprit. Le mythe de celle-ci est donc
lʼamour [mais la dialectique est aussi le fleuve qui arrache, qui brise les multitudes et leur limite, qui renverse les
figures autonomes, noyant tout dans la mer, une, de lʼéternité. Le mythe de celle-ci est donc la mort].
Quant à la situation de la philosophie platonicienne dans ce processus dʼabstraction idéalisante comme quoi se serait
depuis lors développée la philosophie, voir Hefte, pp. 86|87/ Cahiers, p. 822-823:
Le mouvement, chez Platon, devient idéel; de même que Socrate est le type [Bild] et lʼéducateur du monde, de
même les idées de Platon, son abstraction philosophique, sont les prototypes [Urbilder] de ce même monde.
Dans Platon, cette détermination abstraite du bien [i.e. celle à laquelle sʼen serait tenu Socrate], de la fin, se dissémine
dans une philosophie extensive embrassant le monde. La fin, en tant que la détermination en soi, le vouloir effectif
du philosophe, cʼest la pensée, les déterminations réelles de ce bien sont les pensées immanentes. Platon envisage
cela, [qui est] sa relation à lʼeffectivité, ainsi: un empire autonome des idées flotte au-dessus de lʼeffectivité (et cet
au-delà est la subjectivité propre du philosophe) et se reflète obscurément en elle. Tandis que Socrate nʼa découvert
que le nom de lʼidéalité qui sʼest élevée hors de la substance pour pénétrer dans le sujet, et quʼil était encore en
conscience ce mouvement, le monde substantiel de lʼeffectivité a ainsi pénétré [sous une forme] alors effectivement
idéalisé[e] dans la conscience de Platon, mais cʼest pourquoi ce monde idéal est lui-même tout aussi simplement

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


16 Alexandre Schild

comme une élévation tout intérieure de lʼesprit (en direction des idées).– À quoi la philosophie
serait parvenue à quelques reprises au cours de son histoire –et déjà avec Aristore,– mais justement
de telle manière que ses rapports effectifs avec le monde se seraient à chaque fois retrouvés affectés
par une contradiction dont le cinquième cahier27 fournit la formulation suivante:

Quand la philosophie sʼest conclue sur un monde parachevé, total […], cʼest alors dans
son ensemble que la totalité du monde est disjointe [dirimiert] en elle-même […]. La
disjonction du monde nʼest totale que lorsque ses côtés sont des totalités. Le monde est
alors un monde déchiré qui vient faire face [gegenübertritt] à une philosophie en soi totale.
Et la manifestation [die Erscheinung – sous-entendu: dans le monde apparent] de lʼactivité
de cette philosophie est donc aussi une activité déchirée et contradictoire; son universalité
objective se renverse [kehrt sich um] en formes subjectives de la conscience singulière [in
subjektive Formen des einzelnen Bewußtsein] dans lesquelles elle est vivante.28

• À ceci près que, comme le laisse entendre notre Note, cette disjonction contradictoire, puisque
quʼinterne au monde lui-même, entre la totalité de celui-ci et un esprit subjectif trouvant à se
déployer en son sein sous la forme de telle ou telle «philosophie totale», aurait justement été
surmontée par ledit esprit subjectif dans une philosophie de Hegel où il serait alors devenu «esprit
théorique». Cela en sʼavisant de son unité processuelle avec la substance en soi idéale du monde
au titre de lʼinstance immanente à celle-ci de «la réflexion»29 progressive via laquelle ce monde
et lui seraient tout uniment devenus pour soi ce quʼils auraient commencé par nʼêtre quʼen soi.

articulé en soi que lʼest le monde effectivement substantiel qui lui fait face, ce dont Aristote remarque on ne peut
plus pertinemment:
(Métaphys.I, chap. IX [990b4-6]) scedo;n ga;r i[sa h] oujk ejlavttw ta; ei[dh ejsti touvtwn peri; w|n zhtou``nteı ta;ı
aijtivaı ejk touvtwn ejp∆ekei``na proh``lqon [Car les idées sont presque aussi nombreuses, et pas moins nombreuses
que les choses à partir desquelles ceux qui en recherchaient les causes se sont avancés jusquʼaux idées.]
Sa déterminité et son articulation en soi [i.e. du monde effectivement substantiel] est par suite un au-delà pour le
philosophe lui-même, le mouvement est tombé hors de ce monde.
kaivtoi tw``n eijdw``n o[ntwn o{mwı ouj givgnetai ta; metevconta, a]n mh; to; kinh``son [Et pourtant, même si les idées
sont, les choses qui y ont part ne naissent pas sʼil nʼy a pas le moteur] Aristot. l[oc]. c[it]. [991b4-5].
Le philosophe en tant que tel, i.e. en tant que le sage, pas en tant que le mouvement de lʼesprit effectif en somme, est
donc la vérité transcendante [die jenseitige Wahrheit] du monde substantiel qui lui fait face. De quoi Platon sʼavise
de la manière la plus déterminée quand il dit quʼil faudrait ou bien que les philosophes deviennent des rois, ou bien
les rois des philosophes, pour que lʼÉtat rejoigne sa destination. Il a fait lui-même une telle tentative par la position
quʼil a lui-même prise auprès dʼun tyran. Et son État a aussi pour ordre particulier et suprême, lʼordre des savants.
27 Selon la numérotation de Rubel, mais le sixième selon les MEW.
28 Hefte, pp. 214|215-216|217/ Cahiers, pp. 843-844.
29 À ce propos, voir, dans Enzyklopädie der Philosophischen Wissenschaften im Grundrisse [Heidelberg: August
Oßwaldʼs Universitätsbuchhandlung, 1817], in Sämtliche Werke, Jubiläumsausgabe in zwanzig Bänden, […] neu
hegausgegeben von Hermann Glockner, Sechster Band, Stuttgart: Friedrich Frommann Verlag/ Günther Holzboog, p.
231/ EncyclopédieIII, §.307, p. 103, cette caractérisation de «lʼesprit subjectif» au tout début de la première partie de La
Philosophie de lʼesprit de 1817:
Lʼesprit peut être appelé subjectif pour autant quʼil est dans son concept. Or, puisque le concept est en soi la réflexion
de son universalité à partir de sa particularisation, le concept subjectif est donc a)lʼesprit immédiat, lʼesprit-nature,
–lʼob-jet [Gegenstand] de ce quʼon appelle habituellement lʼanthropologie, ou lʼâme; b)lʼesprit en tant que réflexion
identique en soi-même et dans autre chose [in Anderes], acte-de-se-rapporter-à [Verhältniß] ou particularisation,
–la conscience, lʼob-jet de la phénoménologie de lʼesprit; c)lʼesprit qui est pour lui-même, ou lʼesprit comme sujet,
–lʼob-jet de ce quʼon appelle dʼordinaire la psychologie.–

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


Lʼ«Aufhebung de la philosophie en tant que telle» selon Karl Marx 17

Mais de manière encore subjective, à lʼintérieur de lui-même seulement, et sur le seul plan de la
théorie. Et en posant par suite son contenu –lʼunité processuelle de la substance en soi idéale du
monde et de sa réflexion en lui,– sous la forme abstraitement idéale dʼun certain moment de ce
quʼavec et proprement dans Hegel, il aurait ainsi été amené à concevoir comme le processus de
lʼautoposition de soi de «lʼidée»30 dans la totalité des déterminations tant physico-matérielles (objet
de la philosophie de la nature) quʼinitialement logico-formelles (objet de la science de la logique)
et finalement anthropologico-spirituelles (objet de la philosophie de lʼesprit) dʼun monde à cet
égard-là conçu comme tout uniment substantiel et spirituel. Avec ceci quʼayant alors été amené à
se concevoir lui-même comme lʼaboutissement du processus de lʼautoréflexion de cette idée elle-
même au et du sein même du monde où elle aurait commencé par se poser comme nature, et ayant
ainsi su sʼapproprier le libre développement de lʼunité processuelle de la substance en soi idéale du
monde et de sa réflexion en lui, il serait «devenu libre». Mais précisément: «en soi» seulement et,
puisque sous la forme abstraitement idéale de la liberté de lʼidée, en maintenant donc sa disjonction
contradictoire dʼavec ce monde sur le plan de lʼeffectivité. Contradiction qui trouverait précisément
à se manifester sur ce plan dès lors quʼavec les Hégéliens, il entrerait «dans un rapport de réflexion»
avec lui-même, et cʼest dire: avec la philosophie dʼun Hegel qui, lui, se serait encore tenu «dans
un rapport immédiat, substantiel», avec elle (alinéa2).
• Se sachant réfléchir et avoir ainsi en lui-même, sous la forme abstraitement idéale de la liberté
de lʼidée, le libre déploiement de lʼunité processuelle de la substance en soi idéale du monde et
de sa réflexion en lui, lʼesprit théorique en soi libre auquel la philosophie hégélienne aurait donné
forme, se retrouverait nécessairement –conformément à une nécessité dont nous comprenons
maintenant quʼaux yeux de Marx, elle ne serait pas moins historique que psychologique,– animé par
la tendance à se réaliser effectivement dans un monde qui, parce quʼil le mesurerait encore à lʼaune
de lʼidée, ne lui paraîtrait en effet pas moins apparent quʼà Platon. Mais avec ceci quʼà lʼaune de
lʼidée “hégélienne”, ce même monde (le monde effectivement substantiel) lui apparaîtrait non plus

30 Telle que Hegel la conçoit, lʼidée est lʼijdeva platonicienne, cʼest-à-dire la chose telle quʼelle se donnerait dʼelle-même
à «voir» (ijdei``n) et trouverait ainsi à «apparaître» (eijdevnai) à la pensée sous cet «aspect» (ei\doı) de ce quʼelle est en
et par elle-même, soit de ce «ce qu[e c]ʼest» (tiv ejstin), et de son essence en ce sens, qui, selon Platon, constituerait
à lui seul tout son être. Mais avec ceci que, conformément à la détermination initialement cartésienne de la pensée
consciente de soi comme étant elle-même le lieu du pensé et, à ce titre, le sujet de la science, cette idée ne saurait
subsister en dehors dʼune pensée qui en serait «lʼélément» et, partant, en tant quʼélément de la chose elle-même telle
quʼen son être-et-essence même, de la pensée absolue dʼun non moins absolu sujet au sens où, contrairement à ce quʼil
en serait de lʼentendement humain pour Kant comme, mutatis mutandis, pour lʼempirisme anglais, et déjà Aristote,
mais aussi Descartes (sous la forme des «idées innées»), entre autres, cette pensée nʼaurait pas à se faire donner cette
chose par quelque instance autre quʼelle-même (la sensibilité et/ou Dieu) dans la dépendance de laquelle elle serait ainsi
maintenue.– Comme quoi lʼidée serait également «concept» (Begriff), soit la représentation «universelle» (allgemein)
–dont lʼ«universalité» (Allgemeinheit) tiendrait à ce quʼelle serait donc spontanément produite par une pensée qui ne
serait en rien affectée par quoi que ce soit dʼautre quʼelle hors dʼelle,– de la chose elle-même. Lequel concept, en tant
que produit de cette pensée absolue, serait cependant tout aussi bien lui-même, et su dʼelle comme étant tel, la chose
telle quʼen son être-et-essence être même, et cʼest dire, eu égard au sujet que serait ladite pensée: lʼobjet tel quʼen son
objectivité même. Encore que subjectivement seulement. Lʼidée étant quant à elle lʼunité du concept et de lʼobjectivité
1°)du côté objectif, comme le «processus générique» (Gattungsprozeß) dʼune vie universelle se particularisant dans
le vivant singulier et ses différentes espèces tout en se ressaisissant constamment elle-même dans son universalité
moyennant lʼaccouplement et du même coup la mort des êtres vivants singuliers (idée objective), 2°)du côté subjectif,
comme le processus de la «connaissance» (idée subjective), et 3°)en tant que telle, comme la méthode, i.e. la dialectique,
en tant quʼ«âme» (voir Encyclopédie, en particulier les §§15 et 243) –au sens initialement aristotélicien du principe
moteur de la vie,– du processus total de lʼ«autoposition-de-soi» (Sichselbstsetzen) de la pensée absolue comme totalité
systématique en et pour soi des déterminations de lʼétant en son être (idée absolue).

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


18 Alexandre Schild

seulement comme un monde de singularités accidentelles, mais comme ce quʼil nʼaurait été jusque-
là quʼen soi et deviendrait du coup pour soi, à savoir: comme un monde toujours plus «disjoint»
(et proprement «déchiré») par la contradiction entre son côté spirituel et son côté substantiel et,
par suite 1)sur son côté substantiel, entre son idéalité et sa substantialité, et donc lʼuniversel et le
singulier, etc., et 2)sur son côté spirituel, entre un esprit subjectif toujours plus unilatéralement
réduit à la théorie et un esprit substantiel, ou esprit-du-peuple, corrélativement réduit à la pratique,
et puis aussi 3)entre sa libre processualité et une inertie conservatrice (et comme telle réactionnaire)
que se trouverait incarner, entre autres… la Prusse des années 184031! De telle sorte que lʼesprit
se verrait une nouvelle fois (après Socrate, Platon et quelques autres) devoir et ne pouvoir dès lors
que vouloir se retourner contre ce monde, mais en ayant cette fois à y réaliser effectivement ladite
idée, et cʼest dire: à y réaliser effectivement, jusque dans sa libre processualité, lʼunité processuelle
de lʼesprit et du monde et, partant, de lʼidéalité et de la substantialité, de lʼuniversel et du singulier,
etc., ainsi que de lʼesprit subjectif et du substantiel esprit-du-peuple, de la théorie et de la pratique,
etc. (de lʼart, de la religion et de la science philosophique, par exemple) –tel étant dʼailleurs,
mutandis mutandis, le mouvement en quoi Hegel lui-même a pour sa part vu devoir consister le
devenir-objectif dʼun esprit subjectif devenu effectivement libre en tant quʼesprit pratique, à savoir:
lʼacte de «sʼérige[r] un monde de sa liberté et, ce faisant, donne[r] à son vrai contenu un être-là
subsistant-par-soi [ein selbstständiges Dasein]».–
• Or, il apparaît à Marx que cette démarche elle-même ne saurait échapper à la susdite contradiction32.
Et cela du fait, sommes-nous maintenant en mesure de comprendre, de ce quʼil nous faut alors
bien appeler son idéalisme. Un idéalisme dʼailleurs expressément revendiqué jusque chez les plus
activistes des partisans de la Gauche hégélienne –comme chez ce Ruge, par exemple, qui croyait en
une possible «totalité de la théorie scientifique et du religieux devoir dʼune action réformatrice»33,–

31 Cʼest en 1840 que, succédant à son père Friedrich-WilhelmIII, Friedrich-WilhelmIV monte sur le trône dʼune Prusse
bureaucratiquement conservatrice quʼau grand dam des libéraux qui avaient placé quelque espoir en lui, il entreprend
très vite de transformer en un État chrétien dʼorientation plutôt piétiste –celle dʼun Ernst Moritz Arndt, en particulier,– et
promis à être toujours plus arbitrairement soumis à ses vélléités de bien faire.
32 Contradiction dont Marx décrit les principales formes quʼelle aurait alors revêtues aux alinéas6 à 8 de sa Note –à savoir:
1)une forme immédiatement objective (alinéa6), puis 2)une forme subjective (alinéa7) et finalement 3)la forme objective
de cette forme subjective elle-même (alinéa8),– avant de les présenter synthétiquement, à lʼalinéa9, comme suit:
Ce qui donc se manifeste [erscheint] en premier lieu comme un rapport inversé et une disjonction hostile de la
philosophie dʼavec le monde, devient en second lieu une rupture de la conscience de soi philosophique singulière en
elle-même, et se manifeste finalement comme une séparation extérieure et un être-dédoublé [Gedoppeltheit] de la
philosophie, comme deux directions philosophiques opposées. […]
33 Voir “Erinnerung aus dem äusseren Leben, von Ernst Moritz Arndt, Leipzig 1840”, Hallische Jahrbücher, 243(9 octobre
1840), pp. 1931-1932, in Werke und Briefe, herausgegeben von Hans-Martin Sass, Aalen: Scientia Verlag, 1988 [ci-après
Werke und Briefe], Band4 (Politische Kritiken 1838–1846), p. 84:
[…] sʼil se trouve quʼun nouveau combat commence entre lʼidéalisme vieil-allemand et l[ʼidéalism]e philosophique,
alors la puissance de ce dernier a maintenant doublé. Le pathos pratique [qui aurait animé le premier durant «guerres
de libérations» (i.e. anti-napoléoniennes)] a non seulement été purifié [gereinigt] à lʼécole de la spéculation théorique,
il a également été réuni [vereinigt] avec elle; et il sʼavance ainsi audacieusement comme la totalité régénérée [die
wiedergeborne Totalität] de la théorie scientifique et du religieux devoir dʼune action réformatrice.
Quant à la revendication expresse de cet «idéalisme philosophique», voir ibidem, pp. 82-83:
La conceptualisation philosophique est le résultat essentiel de lʼhistoire, lʼexistence historique la plus prégnante, la
plus riche de conséquences, le devoir vraiment justifié de lʼévolution; et personne nʼaurait pu tenir cela de plus près
que Hegel lui-même, dont le concept de dialectique est le seul [concept] qui, partout, et donc aussi dans la pratique
[Praxis] de lʼhistoire, permet que la déterminité sur laquelle on se tient soit connue dans sa plus intime vérité. La
connaissance de soi dʼune étape [Stufe] est toujours la prochaine nouvelle étape; un nouveau soi, un nouvel esprit,

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


Lʼ«Aufhebung de la philosophie en tant que telle» selon Karl Marx 19

mais qui serait constitutif de la philosophie depuis quʼy étant devenu subjectif, lʼesprit qui en serait
alors devenu le principe sʼy serait abstraitement approprié une idéalité immanente au monde quʼil se
serait par suite vu devoir réaliser effectivement dans celui-ci. Ce qui, selon Marx, serait sʼy prendre
à lʼenvers et rester ainsi voué à la contradiction.
Mais précisément, si tel est bien le propos de Marx dans sa Note, la question ne saurait
alors avoir manqué de se poser à lui de savoir comment sʼy prendre afin de surmonter de cette
contradiction. Or, sur ce point, la Note contient certes une indication non négligeable: il sʼagirait
dʼau moins commencer par (se) sortir de la philosophie hégélienne dʼun point de vue théorique;
et cʼest dire, comprenons-nous: de se libérer de cette présupposition de lʼidée qui ressortirait à
lʼidéalisme constitutif de la philosophie depuis son institution platonicienne. Mais elle ne dit pas
explicitement comment, ni surtout en vue de quoi, au juste –dès lors que ce ne saurait plus être en
vue de lʼidée hégélienne.– Sauf quʼà la lumière de ce que nous venons dʼen dégager, il peut alors
apparaître que ce sont là les deux questions principales auxquelles Marx se trouve répondre dans
son Introduction de 1844 à une éventuelle Contribution à la critique de la philosophie hégélienne
du droit. Et dʼabord par la thèse apparemment contradictoire qui pose que la réalisation effective
de la philosophie exigerait sa négation en tant que telle, et réciproquement. Une thèse dont nous
pouvons maintenant comprendre comme suit le sens précis et la portée.

III

La philosophie selon le Marx du début des années 1840? –La philosophie hégélienne en tant que
le plein aboutissement de la philosophie comme processus tout uniment substantiel et spirituel de
lʼidéalisante abstraction de lʼidéalité immanente à la substance en soi idéale du monde ainsi que du
mouvement de sa réflexion en elle. Sa négation en tant que telle? –La négation de son immédiate
opposition à ce monde en raison même de cette abstraction. Sa réalisation effective? –Non pas celle
de son contenu, mais la poursuite de son développement comme ce quʼelle nʼaurait été jusque-là
quʼen soi –y compris dans ses configurations matérialistes traditionnelles, dʼailleurs,– soit comme
lʼinstance dʼune réflexion de fond en comble immanente à un monde par principe effectivement
substantiel du libre développement de lʼunité processuelle des composantes tant spirituelles que
substantielles de celui-ci. Et ce qui en serait alors conservé? –Le mouvement même de cette
réflexion, mais alors conscient de lui-même comme tel jusque dans son éventuelle, et somme toute
nécessaire, opposition à celui-ci!
Cela étant, il mʼest avis que si –au vu des contradictions dont la philosophie post-hégélienne
de son temps ne pouvait à ses yeux que rester captive,– la nécessité dʼune telle négation de la
philosophie a pu lui apparaître dès les années 1840-41, Marx ne sʼest trouvé en mesure de lʼopérer
effectivement quʼaprès avoir découvert ce qui, au et du sein même du monde, aurait pénétré la

est ainsi amené à naître. Cette dialectique est idéalité, et le comportement théorique et pratique à sa mesure est
lʼidéalisme. Lʼidéalisme est religion dans la mesure où les hommes en font une affaire de cœur.
Où il faut entendre «religion» au sens que Ruge lui donne dans “Über das Verhälnis von Philosophie, Politik und
Religion (Kants und Hegels Accommodation).1841”, in Werke und Briefe, Band2 (Philosophische Kritiken 1838-1846),
p. 288, à savoir:
La religion, en son concept, nʼest rien dʼautre que le pathos pratique pour lʼidéal, pour la vérité. Elle rassemble
lʼidée dans le cœur [Gemüth], elle fait de la vision pure la substance du caractère et, dans cette concentration du
contenu, sʼoriente vers la réalisation de celui-ci. Son essence est cette pratique qui […] ne se manifeste alors quʼen
supprimant les anciennes existences et en fonde de nouvelles.

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


20 Alexandre Schild

conscience de Hegel de manière à lui faire concevoir le libre développement de celui-ci comme le
processus historique tout uniment spirituel et substantiel du devenir-pour-soi de lʼunité processuelle
de la pensée et de lʼêtre, de lʼidéalité et de la substantialité, de lʼuniversel et du singulier, de la
subjectivité et de lʼobjectivité, etc.; soit ce moteur du processus que Hegel se serait par là-même,
trouvé en mesure de concevoir comme la négativité, mais sous la forme abstraite dʼune négativité
animant un processus lui-même abstraitement conçu comme celui de lʼautoposition de lʼidée.
Le fait est que cʼest précisément fin 1843-début 1844 quʼune toute mondaine négativité sʼest
révelée à Marx. Et cela par le truchement lui-même négatif dʼun prolétariat qui sʼest alors présenté
à lui comme la possible instance de la négation de cette négation de soi de lʼhomme quʼaurait été
jusque-là son travail en tant quʼinstance de ce processus de la reproduction progressive de la nature
sous la forme dʼun monde par et pour lui «créé», dont il se serait corrélativement trouvé toujours plus
privativement privé. Et que ce nʼest manifestement que depuis lors que Marx sʼest estimé fondé à
ne plus développer sa pensée autrement que comme cette critique strictement analytico-empirique34
de lʼétat de choses existant qui, se refusant à fournir des «recettes […] pour les cuisinières de
lʼavenir» (Rezepte […] für die Garküche der Zukunft)35, nʼaurait en effet plus eu dʼautre finalité
que de ménager, par sa réflexion, la possibilité que se poursuive le libre développement de ladite
négation de la négation en tant que levier dʼune Aufhebung censée consister dans le processus pour
le coup révolutionnaire de la réappropriation commune dudit processus par lʼhomme lui-même et,
corrélativement, de sciences qui, ne pouvant alors prétendre avoir dʼautre objet ce même processus,
se retrouveraient ainsi unifiées en une seule et même «science humaine».36

*
34 Sur le mode dʼune «analyse complètement empirique», écrit Marx dans ses Ökonomisch-philosophische Manuskripte
aus dem Jahre 1844, in MEW, Ergänzungsband, 5.Aufl., 1981 (11968), p. 467/ Économie et philosophie (Manuscrits
parisiens) (1844), in ŒII (ÉconomieII), 1982, p. 5
35 Voir Das Kapital (Erster Band), in MEW, Separatausgabe identisch mit Bd.23, 1982 (11947, 21962), p. 25/ Le Capital.
Livre premier, in Œuvres, Paris: Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), I (ÉconomieI), 1965, p. 555. Mais aussi ces
lignes de sa lettre à Ruge de septembre 1843 dans Briefe aus den „Deutsch-Französischen Jahrbüchern”, in MEW,
Bd.1, 1970, p. 344/ Une correspondance de 1843, in ŒIII p. 343, où, sʼen prenant en lʼoccurrence à «lʼabstraction
dogmatique» du communisme alors «effectivement existant» des «Cabet, Dézamy, Weitling, etc.», Marx écrit:
[…] nous nʼanticipons pas le monde dogmatiquement, […] ce nʼest quʼà partir de la critique de lʼancien monde que
nous voulons trouver le nouveau. Jusquʼici les philosophes avait la solution de toutes les énigmes au fond de leur
pupitre, et le monde exotérique, dans sa bêtise, nʼavait quʼà ouvrir le bec pour que les alouettes de la science absolue
lui tombent toutes rôties dans la bouche. La philosophie sʼest faite monde [hat sich verweltlicht], et la preuve la
plus frappante en est que la conscience philosophique elle-même a été entraînée dans le tourment du combat non
seulement à lʼextérieur, mais à lʼintérieur. La construction de lʼavenir et en finir pour tous les temps nʼétant pas notre
affaire, ce que nous avons présentement à accomplir nʼen est que plus certain, et jʼentends: la critique sans retenue
de tout ce qui est établi [die rücksichtslose Kritik alles Bestehenden], sans retenue également au sens où la critique
ne craint pas ses résultats et tout aussi peu le conflit avec les forces qui se présentent.
36 Ce que ne puis ici quʼévoquer en renvoyant, pour plus dʼindications, aux travaux que jʼai consacrés «au» Marx des
Manuscrits de 1844 et de LʼIdéologie allemande, à savoir: «Pour re(lire) Marx, Cahiers de philosophie 65 (1995), Paris:
Centre nacional de documentation pédagogique, «La pensée de Karl Marx vers 1845 comme aboutissement matérialiste
de la pensée philosophique», in: Alexandre Schild et Ingeborg Schüßler (dir.), Histoire et avenir. Conceptions hégé-
lienne et posthégéliennes de lʼhistoire, Lausanne: Éditions Payot-Lausanne (Genos – Cahiers de Philosophie, 5), 2000;
«Esquisse de la conception marxienne de la vérité», in: Dominic OʼMeara et Ingeborg Schüßler (dir.), Jean-François
Ænishanslin (éd.), La Vérité. Antiquité – Modernité. Lausanne: Éditions Payot-Lausanne (Genos – Cahiers de Philoso-
phie, 7), 2004; et «LʼOccultation de la pensée philosophique dans la pensée de Marx», in Michael Esfeld et Jean-Marc
Tétaz (éds.), Généalogie de la pensée moderne de Karl Marx. Volume dʼhommage à Ingeborg Schüßler / Genealogie
des neuzeitlichen Denkens. Festschrift für Ingeborg Schüßler, Frankfurt (Main): Ontos-Verlag, 2004 –travaux dont la
présente étude de la tournure de la pensée de Marx avant 1843 me paraît pouvoir confirmer lʼorientation générale–.

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


Lʼ«Aufhebung de la philosophie en tant que telle» selon Karl Marx 21

Cela dit, permettez-moi de renvoyer à mon préambule pour signaler la question que la pensée
de Marx me paraît adresser à ceux qui ne se refuseraient pas par principe à sʼen reconnaître
contemporains. À la présupposition près dʼune négativité immanente au monde, la pensée de Marx
peut apparaître comme la pensée aujourdʼhui dominante; laquelle peut en effet se présenter comme
une espèce de critique analytico-empirique de lʼétat de choses existant nʼayant elle aussi dʼautre
fin que dʼassurer de leur processualité même les processus en cours dans la totalité dʼun monde
unifié par lʼactivité humaine. Face à la puissance dʼun tel mode de “penser”, Marx pourrait donc
secrètement nous transmettre la question de savoir ce quʼil en est pour nous aujourdʼhui dʼune
négativité propre à (ré)inscrire lʼhomme dans une histoire où un avenir pourrait lui être encore
ouvert.

ANNEXE

Karl MARX, Différence de la philosophie démocritéenne et épicurienne de la nature, première


partie, chapitreIV, note 2 (extraits):

[1…] sʼagissant de Hegel, cʼest par simple ignorance que ses élèves expliquent telle ou
telle détermination de son système par lʼaccommodation ou une chose de ce genre, dʼun mot:
moralement. Ils oublient quʼen un temps qui vient à peine de passer, ils étaient, comme on peut le
leur démontrer de manière évidente à partir de leurs propres écrits, suspendus avec enthousiasme
à tout ce quʼil a dʼunilatéral.
[2] Étaient-ils vraiment à tel point contaminés par la science reçue toute prête quʼils sʼy sont
adonnés avec une confiance naïve et non critique: quel manque de conscience que de reprocher
au maître de cacher une intention [Absicht] secrète derrière son intelligence des choses [Einsicht],
pour qui la science nʼétait nullement reçue, mais en devenir, et faisait affluer le sang de son esprit
le plus intime du cœur jusquʼaux confins de la périphérie. Cʼest bien plus sur eux-mêmes quʼils
jettent ainsi le soupçon, comme pour dire quʼils nʼont pas pris cela au sérieux avant, et cʼest leur
propre état dʼavant quʼils combattent de telle sorte quʼils lʼimputent à Hegel, mais oublient ce
faisant quʼil se tenait, lui, dans un rapport immédiat substantiel, eux dans un rapport de réflexion
à son système.
[3] Il est concevable quʼun philosophe soit amené à telle ou telle inconséquence apparente à la
suite de tel ou tel accommodement; lui-même peut en être conscient. Mais ce quʼil nʼa pas dans sa
conscience, cʼest que la possibilité de ces apparents accommodements ait sa racine la plus profonde
[innerste Wurzel] dans une insuffisance ou une conception [Fassung] insuffisante de son principe
même [seines Prinzips selber37]. Donc, un philosophe se serait-il effectivement accommodé:
ce que ses élèves ont alors à expliquer, et cela à partir de sa conscience essentielle intérieure
[aus seinem innern wesentlichen Bewußtsein], cʼest ce qui, pour lui-même, avait la forme dʼune
conscience exotérique. Cʼest de cette manière que ce qui paraît être un progrès de la conscience
morale [des Gewissens] est en même temps un progrès du savoir [des Wissens]. Ce nʼest plus la
conscience morale particulière du philosophe quʼon suspecte, mais cʼest la forme essentielle de

37 Où il est grammaticalement possible quʼil sʼagisse du principe de la conscience du philosophe –i.e. de lʼ«être-essentiel»
de celle-ci vs la «conscience apparente» ou «conscience phénoménologique» du philosophe,– mais il est plus que
probable que ce que Marx vise là soit le «principe même» de la philosophie dudit philosophe, sous-entendu: de la
philosophie de Hegel lui-même.

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


22 Alexandre Schild

sa conscience quʼon construit, élève à une figure et une signification déterminées, et cʼest dans
le même temps ainsi quʼon sʼen sort en passant par-dessus [und (es wird) damit zugleich darüber
hinausgegangen].
[4] Pour le reste, je considère ce revirement non philosophique dʼune grande partie de lʼécole
hégélienne comme un phénomène qui accompagnera toujours le passage de la discipline à la
liberté.
[5] Cʼest une loi psychologique que lʼesprit théorique devenu en soi libre [der in sich frei
gewordene Geist], devienne énergie pratique [zur praktischen Energie wird], que sʼextrayant en
tant que volonté du royaume des ombres de lʼAmenti, il se tourne contre lʼeffectivité du monde
qui se trouve là sans lui [sich gegen die weltliche, ohne ihn vorhandene Wirklichkeit kehrt]. […]
Seulement, la praxis de la philosophie est elle-même théorique. Cʼest la critique, qui mesure
lʼexistence singulière à lʼaune de lʼessence, lʼeffectivité particulière à lʼaune de lʼidée. Seulement,
cette réalisation immédiate de la philosophie est, de par son être-essentiel le plus intérieur, affectée
de contradictions, et cet être-essentiel sien prend forme dans lʼapparence et lui imprime son
sceau.
[6] Quand la philosophie sort dʼelle pour se tourner, en tant que volonté, contre le monde apparent
[sich gegen die erscheinende Welt heraus kehrt], le système est réduit à une totalité abstraite, c.-à-d.
quʼil est devenu un côté du monde auquel un autre côté fait face. Son rapport [Verhältnis] au monde
est un rapport de réflexion. Spirituellement animé par la tendance [Begeistet mit dem Trieb] à se
réaliser effectivement, il entre en conflit contre autre chose [gegen anderes]. Lʼautosuffisance et la
complétude intérieures sont brisées. Ce qui était lumière au-dedans devient une flamme dévorante
qui se tourne vers le dehors. En résulte ainsi la conséquence que le devenir-philosophique du monde
[das Philosophisch-Werden der Welt] est en même temps un devenir-mondain [Weltlich-Werden]
de la philosophie, que sa réalisation effective [celle de la philosophie] est en même temps sa perte
[Verlust], que ce quʼelle combat au dehors est son propre manque intérieur, que cʼest précisément
dans le combat quʼelle tombe elle-même dans les défauts quʼelle combat chez la partie adverse, et
quʼelle ne surmonte [aufhebt] ces défauts quʼen tombant dans ceux-ci. Ce qui vient à son encontre
et ce quʼelle combat est toujours cela même quʼelle est, seulement avec des facteurs inversés.
[7] Cʼest là lʼun des côtés, si nous envisageons la chose de manière purement objective,
comme la réalisation immédiate de la philosophie. Seulement, elle [la chose] a aussi, et ce nʼen
est quʼune autre forme, une forme subjective. Cʼest le rapport du système philosophique en passe
dʼêtre effectivement réalisé à ses supports spirituels, aux consciences de soi singulières à même
lesquelles apparaît son progrès. Il résulte du rapport [de la philosophie à ses supports spirituels,
aux consciences de soi singulières] –ce qui, même dans la réalisation de la philosophie, se trouve
face au monde,– que ces consciences de soi singulières ont toujours une exigence [Forderung] à
deux tranchants, dont lʼun se tourne contre le monde, lʼautre contre la philosophie elle-même.
Car ce qui se manifeste [erscheint38] à même la chose comme un rapport en lui-même inversé [ein
in sich selbst verkehrtes Verhältnis] se manifeste en elles comme une double exigence et action
[Handlung] se contredisant en elle-même. Leur action de libérer [Freimachung] le monde de la
non-philosophie est en même temps leur propre libération [Befreiung] de la philosophie qui, en tant
quʼun système déterminé, les a jetées aux fers. Parce quʼelles ne sont elles-mêmes comprises que
dans lʼacte [Akt] et lʼénergie immédiate du développement, et que, dʼun point de vue théorique [in

38 À entendre en effet, ici comme ci-dessous, au sens dʼune manifestation extérieure auxdites consciences de soi, i.e.
objective.

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


Lʼ«Aufhebung de la philosophie en tant que telle» selon Karl Marx 23

theoretischer Hinsicht], elles ne sont donc pas encore sorties [noch nicht hinausgekommen sind]
de ce système, elles perçoivent seulement la contradiction avec la sculpturale égalité-à-soi-même
[mit der plastischen Sich-selbst-Gleichheit] du système et ne savent pas quʼen se retournant contre
celui-ci, elle ne font que réaliser effectivement ses moments singuliers.
[8] Finalement, cet être-dédoublé [Gedoppeltheit] de la conscience de soi philosophique se
présente [tritt auf39] comme une double orientation poussant son face-à-face à lʼextrême [als eine
doppelte, sich auf das extremste gegenüberstehende Richtung], dont la première, que nous pouvons
désigner de manière générale comme le parti libéral, retient, comme détermination principale, le
concept et le principe de la philosophie, lʼautre son non-concept [Nichtbegriff], le moment de la
réalité. Cette seconde direction est la philosophie positive. Lʼaction [Tat] de la première est la critique,
soit précisément le tournement de la philosophie vers le dehors [das Sich-nach-außen-wenden der
Philosophie], lʼaction de la seconde est de chercher à philosopher [der Versuch zu philosophieren],
soit le tournement en soi de la philosophie [das In-sich-Wenden-der-Philosophie], parce quʼelle sait
le manque comme immanent à la philosophie, tandis que la première le conçoit comme manque du
monde quʼil sʼagit de rendre philosophique. Chacun de ces partis fait exactement ce que lʼautre veut
faire et ce quʼil ne veut pas faire lui-même. Mais le premier, dans sa contradiction interne, est en
général conscient du principe et de son but. Dans le second, lʼinversion [Verkehrtheit], pour ainsi
dire la folie [Verrücktheit], se manifeste en tant que telle. Sur le fond, seul le parti libéral, parce
quʼil est le parti du concept, conduit à des progrès réels, tandis que la philosophie positive nʼest
en état de conduire quʼà des exigences et des orientations [Tendenzen] dont la forme contredit la
signification.
[9] Ce qui donc apparaît [erscheint] en premier lieu comme un rapport inversé et une disjonction
hostile de la philosophie dʼavec le monde, devient en second lieu une rupture de la conscience de
soi philosophique singulière en elle-même, et apparaît finalement comme une séparation extérieure
et un être-dédoublé [Gedoppeltheit] de la philosophie, comme deux directions philosophiques
opposées. […]40

À propos de quoi il convient de lire, entre autres, ce passage du cinquième des Cahiers dʼétude:

De même quʼil est, dans lʼhistoire de la philosophie, des points nodaux qui lʼélèvent en eux-
mêmes à la concrétion, qui ressaisissent [befassen] les principes abstraits dans une totalité, de
même il est des moments où la philosophie tourne les yeux vers le monde extérieur, ne conçoit
plus, mais, en tant que personne pratique, trame des intrigues avec le monde, sʼextrait du royaume
diaphane de lʼAmenti et se jette dans le giron de la Sirène du monde. Cʼest le temps du carnaval
de la philosophie, quʼelle revête une peau de chien comme le Cynique, une robe de prêtre comme
lʼAlexandrin ou un vaporeux habit de printemps comme lʼÉpicurien. Il lui est alors essentiel de
porter des masques caractéristiques [Charaktermasken]. De même quʼà ce quʼon nous raconte,
Deucalion, lors de la recréation [Erschaffung] des hommes, a jeté des pierres derrière lui, de même
la philosophie jette les yeux derrière elle (les ossements de sa mère sont des yeux qui éclairent)

39 Où «auftreten» a certainement le sens dʼ«entrer en scène» (sur la scène de lʼhistoire).


40 Sʼagissant desdites «directions», Marx annonce, dans le dixième et dernier alinéa, quʼil entreprendra «à un autre endroit»
dʼ«expliciter complètement le rapport quʼelles ont dʼune part entre elles, dʼautre part avec la philosophie hégélienne, et
les moments historiques singuliers dans lesquels ce développement sʼexpose».

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007


24 Alexandre Schild

quand son cœur est devenu assez fort pour créer un monde; mais tel Prométhée qui, une fois volé
le feu du ciel, commence à bâtir des maisons et à sʼétablir sur la terre, de même la philosophie qui
sʼest élargie aux dimensions du monde [die zur Welt sich erweitert hat], se tourne contre le monde
apparent [wendet sich gegen die erscheinende Welt]. Ainsi en est-il maintenant de lʼhégélienne.
Quand la philosophie sʼest conclue sur un monde parachevé, total –la déterminité de cette
totalité étant conditionnée par son développement dʼensemble, qui est de même la condition de la
forme prise par son revirement [Umschlagen] en un rapport pratique à lʼeffectivité,– cʼest alors dans
son ensemble que la totalité du monde est disjointe [dirimiert] en elle-même, et cette disjonction
[Diremtion] est à vrai dire poussée à lʼextrême, car lʼexistence spirituelle est devenue libre, sʼest
enrichie jusquʼà lʼuniversalité [Allgemeinheit], le battement du cœur est devenu en lui-même
lʼentre-scission [Unterschied] sur le mode concret qui est lʼentier de lʼorganisme. La disjonction du
monde nʼest totale que lorsque ses côtés sont des totalités. Le monde est alors un monde déchiré
qui vient faire face [gegenübertritt] à une philosophie en soi totale. Et quand elle se manifeste,
lʼactivité de cette philosophie est donc aussi une activité déchirée et contradictoire; son universalité
objective se renverse [kehrt sich um] en formes subjectives de la conscience individuelle [in
subjektive Formen des einzelnen Bewußtsein] dans lesquelles elle est vivante. Mais il ne faut pas se
laisser égarer par cette tempête qui fait suite à une grande philosophie, une philosophie du monde
[Weltphilosophie]. Les harpes du commun sonnent sous chaque main; les harpes dʼÉole seulement
quand cʼest la tempête qui les frappe.
Qui ne voit pas cette nécessité historique doit par conséquent nier quʼaprès une philosophie
totale, des hommes puissent somme toute encore vivre. […] Sans cette nécessité, il nʼy a pas moyen
de comprendre comment, après Aristote, ont pu venir au jour un Zénon, un Épicure et même un
Sextus Empiricus, et, après Hegel, les tentatives, pour la plupart abyssalement indigentes, des
philosophes récents.41

41 Hefte, pp. 214|215-216|217/ Cahiers, pp. 843-844.

Daimon. Revista de Filosofía, nº 41, 2007