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QUELQUES CONCEPTS DE BASE

ET LEURS USAGES DANS LES ETUDES DU NATIONALISME

L'explication – et la justification – des catégories de base mises en emploi


constitue le point de départ légitime des études de cas particuliers. Cependant l'espoir
d'aboutir à une définition univoque et définitive de catégories relevant d'un domaine de
recherches aussi vaste que l'ethnie, la nation ou le nationalisme est souvent déclaré naïf par
les chercheurs mêmes qui s'emploient, en outre, à appliquer ces concepts. Or, jusqu'à la
Seconde guerre mondiale, l'interprétation de la problématique du nationalisme était
monopolisée par des historiens (par exemple, Hans Kohn1) qui proposèrent surtout des
perspectives comparatistes. Depuis les années 1950, elle fait partie du domaine de la
sociologie politique et d'autres disciplines qui fusionnèrent en ce qu'on désigne communément
par le terme anglais nationalism studies. Malgré l’épanouissement actuel de ce type de
recherches, il faut préciser que le succès des théories contemporaines dans l'explication des
origines et des mécanismes du nationalisme est toujours sérieusement remis en question. Déjà
aux années 1970, Hugh Seton-Watson arrivait à la conclusion que la « définition
scientifique » de la nation n'est nullement possible2. D'où le recours de celui-ci et de bien
d'autres théoriciens à des définitions volontaristes ou fonctionnalistes qui reprennent
l'ancienne voie d'Ernest Renan – la nation comme « un plébiscite de tous les jours ». Celle-ci
est, de cette manière, réduite au minimum de la volonté de « rester ensemble » ou à l'existence
d'un « groupe significatif » qui possède la croyance d'avoir une origine ou un destin commun.
Ainsi, peut-on parler d'un scepticisme plus large qui fait que nombre de théoriciens du
nationalisme préfèrent se concentrer plutôt sur les théories déjà existantes et sur leur
classification au lieu d'entreprendre de nouvelles démarches analytiques qu'on considère
vouées à l'échec.
Selon certains analystes, ces dernières ne représentent que des cadres
conceptuels sous-développés qui recèlent une sérieuse défaillance explicative 3. Tel est, en
premier lieu, le cas des définitions marxistes faisant recours à la téléologie et aux méthodes du
déterminisme historique dans leur traitement de la nation comme un produit de la « division
du travail » propre au capitalisme4. Mais, une série de critiques et de soupçons est adressée
aussi à l'égard de catégories fondamentales telles nation et nationalisme: un chercheur du rang
de Eric Hobsbawm émet ses réserves quant à l'utilité analytique de ces dernières 5. De même,
on a la tendance à opter pour l'une des catégories au détriment d'une autre. Pour Katherine
Verdery6, le concept de nationalisme est superflu car l'objectif principal théorique consiste à
examiner la nation en tant que réalité d'ordre symbolique, capable d'agir au niveau de la
politique et du « sentiment individuel ». Dans son ouvrage comparé, Miroslav Hroch7 invoque
le concept de nation comme prééminent dans l'analyse social-historique dont il se réclame. Si

1
Hans Kohn, The Idea of Nationalism, New York, Macmillan, 1944.
2
Hugh Seton-Watson, Nation and States. An Inquiry into the Origins of Nations and the Politics of
Nationalism, Boulder, 1977.
3
Voir Christophe Jaffrelot, « Les modèles explicatives de l'origine des nations et du nationalisme. Revue
critique » in Gill Delanoi, Pierre-André Taguieff (éds.), Théories du nationalisme, Paris, KIME, 1991.
4
Dont celle de Staline semble être une des plus connues – voir Georges Haupt, Michael Löwy, Claudie Weil,
Les Marxistes et la question nationale 1848-1914, Paris, 1974, p. 313: « La nation est une communauté
humaine, stable, historiquement constituée, née sur la base d'une communauté de langue, de territoire, de vie
économique et de formation psychique qui se traduit dans une communauté de culture. »
5
Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780. Programme, mythe, réalité, Paris, Gallimard, 1992, p.
237.
6
Katherine Verdery, « Whither 'Nation' and 'Nationalism'? » in Gopal Balakrishnan (éd.), Mapping the Nation,
London-New York, Verso, 1996, 2000.
7
Miroslav Hroch, Social Preconditions of National Revival in Europe. A Comparative Analysis of the Social
Composition of Patriotic Groups Among the Smaller European Nations, Cambridge University Press, 1985.

1
la nation moderne constitue, pour lui aussi, « la réalité fondamentale », le nationalisme n'est
qu'un épiphénomène issu de l'existence de la nation. Bien au contraire, Rogers Brubaker tente
d'écarter le concept de nation dans la mesure où ce dernier recèlerait une subversion réifiant
les catégories de l'analyse scientifique8. Il préconise une approche en termes de laquelle le
nationalisme pourrait faire l'objet d'études sans la nécessité de recours aux « nations »
entendues comme « des entités réelles, des communautés ou des collectivités substantielles et
persistantes »9. Tous ces théoriciens posent, de cette façon, la question de savoir quelle réalité
accorder aux instruments analytiques tels la nation, le nationalisme ou l'ethnie, sans toutefois
tomber aux pièges de leur « réification ».
Il existe nombre de classifications des théories du nationalisme lesquelles, dans
une étude de cas particulier, pourraient servir d'un point de départ possible. Josep Llobera10,
par exemple, énumère quatre types de théories, à savoir 1) les approches primordialistes et
sociobiologiques, où il localise des chercheurs comme Clifford Geertz et Pierre van den
Berghe; 2) les instrumentalistes parmi lesquelles il voit aussi l'anthropologue Fredrick Barth;
3) les théories de la modernisation, dont celles de la communication sociale (Benedict
Anderson), les théories économistes d'inspiration marxiste (Miroslav Hroch) ou non-marxiste
(Ernest Gellner) de même que les théories politico-idéologiques (John Breuilly) et 4) les
approches évolutionnistes, à savoir celle de Armstrong, de Smith et de Llobera lui-même qui
mettent l'accent sur les aspects de longue durée des nationalismes. On pourrait y ajouter
également l'école du nation-building (Stein Rokkan11) qui suggéra une perspective « macro-
historique » commençant par l'époque médiévale pour arriver à l'impact du processus de
modernisation façonnant les nations contemporaines. Nous allons, au fur et à mesure de notre
analyse, prendre en considération toutes ces approches à l'exception de la première qui
nécessite cependant quelques précisions.
Souvent, on ne se soucie pas d'établir une distinction nette entre les
« primordialistes » qui se réfèrent à des caractéristiques originaires et irrécusables
constitutives pour la communauté nationale, les « pérennialistes » (perennialists) (qui
considèrent la nation comme un phénomène persistant et quasi-éternel) ou les
« évolutionnistes » mettant l'accent sur la transformation graduelle des ethnies pré-modernes
en nations. Parmi les « primordialistes », le plus souvent la première place est, comme chez
Llobera, décernée à Clifford Geertz avec sa théorie des assumed givens – les « données
présumées » (sang, langue, coutumes, religion etc.) sur lesquelles se fonderaient les
« attachements primordiaux » qui tiennent ensemble les groupes nationaux12. Or, si cette
désignation de Geertz n'est pas le résultat d'une simple incompréhension de sa distance
ironique par rapport aux éléments revendiqués par le discours nationaliste, le
« primordialisme » reste bien le cas de nombre de théories et d'études concrètes. A titre
d'exemple, on peut se référer à l'historien français Bernard Michel qui propose une
« définition plus large » de la nation, celle-ci consistant à « parler une même langue, partager
des valeurs culturelles, participer à une même vision d'une histoire commune »13 . De plus,
pour les chercheurs de ce genre, les nations sont « éternelles », on ne peut nullement y
« renoncer », au moins pas plus que « nous ne pouvons changer la couleur de nos yeux ou de
8
Voir Rogers Brubaker, Nationalism Reframed. Nationhood and the National Question in the New Europe,
Cambridge, Cambridge University Press, 2000 (première éd. 1996).
9
Brubaker, Ibid., Chapitre 1: « Rethinking Nationhood: Nation as Institutionalized Form, Practical Category,
Contingent Event », p. 7.
10
Josep Llobera, Recent Theories of Nationalism, Barcelona, Institut de Ciències Polítiques i Socials, 1999.
11
Voir Karl Deutsch, « Vers une compréhension scientifique du nationalisme et du développement national:
l'apport critique de Stein Rokkan » in Gil Delannoi, Pierre-André Taguieff (éds.), Op. Cit.
12
Clifford Geertz, « The Integrative Revolution, Primordial Sentiments and Civil Politics in the New States »
in Idem (éd.), Old Societies and New States, Glencoe, Free Press, 1963, p. 109.
13
Bernard Michel, Nations et nationalisme en Europe centrale XIXe – XXe siècle, Paris, Aubier, 1995, p. 16-
17.

2
nos cheveux »14. Ainsi, ce naturalisme n'est-il pas flagrant également dans la vision
sociobiologique d'un Pierre van den Berghe15 qui considère que les solidarités nationales ne
représentent que l'extension des sentiments de parenté.
En fait, la plupart des théories actuelles s'assignent d'emblée la tâche de dénoncer
ce genre de naïvetés dangereuses. Vu les implications politiques plus ou moins directes de la
problématique en question, un impératif méthodologique plus général se laisse remarquer,
celui-ci revendiquant le caractère socialement construit des ethnies et des nations, lesquelles
au niveau des représentations communes, semblent constituer des communautés « naturelles »
et « primordiales ». Si les dangers de ce qu'on désigne par « essentialisme », « réalisme » et
« réification », caractérisant le discours nationaliste, constituent également les tentations
bannies par les analyses plus récentes de celui-ci, toutefois une série de questions concernant
les soubassements conceptuels de nombre de ces analyses sont laissés sans réponse. L'objectif
de cette discussion préalable, consacrée aux catégories de base employées tout au long de la
présente étude d'un cas particulier, consiste à examiner la pertinence de certains débats
toujours actuels dans le domaine des recherches sur le nationalisme, à faire manifestes
certaines failles d'ordre épistémologique dans ces dernières et, éventuellement, à en apporter
une autre perspective possible.

La nation – une invention moderne?


Si le courant « moderniste » dans les études du nationalisme est annoncé par les
travaux de Hans Kohn16, la première tentative sociologique de son explication n'est proposée
que par la perspective parfois dite « cybernétique » de Karl Deutsch qui relie le surgissement
du nationalisme au développement des moyens de communication propre au passage à la
société moderne17. Dans son approche, la capacité de communiquer d'une manière plus
efficace et l'intensification de l'échange rendent possibles les projets d'unification culturelle
propres au nationalisme qui s'adresse aux couches moyennes et inférieures de la société. La
montée du nationalisme et la construction des Etats-nations modernes sont, de cette façon,
mises en rapport avec ce que Deutsch désigne sous le terme générique de communication
sociale, entendue aussi bien en tant que rapports sociaux horizontaux (entre régions, ville et
campagne etc.) que verticaux (entre « classes » etc.). Ainsi, le nationalisme, mis en jeu par
des acteurs politiques divers, anticiperait-il la formation étatique de la nation tout en marquant
la rupture de la société moderne avec le passé « pré-moderne » et « traditionnel » caractérisé
par une fragmentation culturelle à petite échelle. Le nationalisme est, dans cette perspective,
un phénomène moderne par excellence. On y aperçoit également un premier aspect de
l'approche moderniste, à savoir, son accent sur le lien entre les moyens de communication et
l'émergence du nationalisme.
Pour les théoriciens comme Elie Kedourie18, celui-ci assure la stabilité et les
espoirs à une société qui, au fur et à mesure du processus de modernisation, fut
progressivement atomisée. De ce point de vue, le nationalisme est censé procurer le lien social
perdu avec le dépassement de l'Ancien régime et satisfaire le besoin d'intégration
14
Michel, Ibid., p. 17-18. Ce qui est à remarquer chez des auteurs comme Michel, c'est que cette vision
primordialiste de la nation va cependant de pair avec l'étude constructiviste de « l'imaginaire du sang et de
l'ethnie », de la « réinvention du passé », des « mythes nationaux » etc. Apparemment, certains atavismes
sont parfois plus forts que l'influence indiscutable des versions théoriques désenchantant les « données
présumées » des communautés nationales.
15
Pierre van den Berghe, « Race and Ethnicity: a Sociobiological Perspective », Ethnic and Racial Studies,
Vol. 1, October, 1978.
16
Kohn considère que l'idée de la nation aurait apparu au XVIIe siècle en Angleterre pour être ensuite diffusé
par des penseurs français « anglophiles » - voir Hans Kohn, Op. Cit.
17
Karl Deutsch, Nationalism and Social Communication. An Inquiry into the Foundations of Nationality,
Cambridge (Massachusetts), M. I. T. Press, 1953.
18
Elie Kedourie, Nationalism, London, Hutchinson, 1985.

3
communautaire19. Son développement à l'époque moderne est, dans cette approche, confié
surtout au climat idéologique instauré par les Lumières européennes et la Révolution française
qui en fut inspirée20. L'apothéose de l'Etat-nation issu de celle-ci fait valoir l'idéologie
nationaliste comme un phénomène relevant de la nature de l'Etat territorial moderne et
constitutive pour ce dernier. Les innovations technologiques, l'avancement de la production
industrielle et la nouvelle idéologie de la citoyenneté, de leur côté, se cristallisèrent en un
phénomène commun, l'Etat-nation qui ne fut guère possible auparavant. Pour les analystes de
l'Etat moderne, celui-ci maintient une structure centralisée et autonome qui facilite la
transition du principe du pouvoir politique propre au Moyen Age – la « suzeraineté », en une
« souveraineté » populaire propre à l'époque moderne21. L'idée de l'individu comme citoyen –
un autre côté essentiel de la vision moderniste – assura les fondements juridiques et politiques
de la société issue du démembrement de l'Ancien régime. L'industrialisation en constitue un
autre aspect indissoluble.
Celle-ci est au cœur de la théorie célèbre de Ernest Gellner22, pour qui, le passage
des « sociétés traditionnelles » à la modernité impliquerait l'alphabétisation en masse des
communautés agraires (majoritaires dans les sociétés dites « préindustrielles ») et l'imposition
d'une « haute culture » sur la mosaïque de divisions ethnolinguistiques précédentes. Gellner
souligne la nécessité pour la société industrielle d'une homogénéisation linguistique et
culturelle fondée, à son tour, sur une logique économique d'évolution technique et
d'accroissement de la production. Comme les individus sont censés occuper des emplois
coordonnés par le réseau industriel, ils sont d'emblée tenus à partager une langue et une
« culture » communes. D'où l'établissement d'un système d'enseignement unifié et centralisé,
dominé par le projet du progrès économique23.
Le concept de « culture » détient, sans aucun doute, la place centrale dans le
schéma de Gellner. Les origines de la « haute culture » qui est constitutive pour le
nationalisme sont à chercher dans les exigences structurelles propres à la société industrielle:
l'alphabétisation généralisée, le système éducatif, l'armée diffusent une culture normalisée et
contrôlée par l'Etat dont les conditions de possibilité ne sauraient nullement anticiper les
processus de modernisation et d'industrialisation. La convergence des unités politiques et
culturelles ne serait pas plausible dans l'époque médiévale qui produisait des unités politiques
soit plus « petites », soit plus « grandes » que les délimitations culturelles lesquelles Gellner
pense comme fondées sur la langue vernaculaire. Le nationalisme « se sert » toutefois de
cultures préexistantes qu'il « transforme »24 au cours du processus de formation d'unité
politique homogène, celle-ci étant constitutive pour l'émergence de l'identité nationale, tout en
impliquant l'absorption des différences culturelles. Or le nationalisme s'exprime à travers un
19
Sa première manifestation serait le groupe des Jeunes Allemands sous l'inspiration de Fichte. Au fur et à
mesure du XIXe s., les groupes des « Jeunes » se multiplièrent partout en Europe centrale et orientale:
c'étaient les milieux porteurs des nouvelles idées du nationalisme, celui-ci souvent en conflit avec
l'establishment des Anciens régimes jugés du plus en plus archaïques.
20
Voir par exemple, Jean-Yves Guiomar, L'idéologie nationale. Nation, Représentation, Propriété, Paris, Ed.
Champs libre, 1974.
21
Voir par exemple Charles Tilly, The Formation of National States in Western Europe, Princeton University
Press, 1975.
22
Ernest Gellner, Nations et nationalisme, Paris, Payot, 1989.
23
A l'instar de Gellner, des études de cas comme celui de Owen Johnson sur la Slovaquie montrèrent à quel
point le système scolaire détient le rôle central dans le processus de nation-building – voir Owen Johnson,
Slovakia 1918-1939. Education and the Making of a Nation, New York, Columbia University Press, 1985.
La perspective gellnerienne est évidente aussi dans l'étude sur l'homogénéisation nationale de la France rurale
de Eugen Weber qui met l'accent, outre les institutions chargée de ce processus (système scolaire, armée), de
même sur les transformations entraînées par les réorganisations des propriétés foncières – voir Eugen Weber,
Peasants into Frenchmen. The Modernisation of Rural France 1870-1914, London, Chatto & Windus, 1977.
24
Gellner, Ibid., p. 75. Voir aussi Ernest Gellner, « Le nationalisme et les deux formes de cohésion dans les
sociétés complexes » in Gil Delannoi, Pierre-André Taguieff (éds.), Op. Cit.

4
discours « homogénéisant » mais aussi « différentiant » et « classifiant »25: il crée toute une
nouvelle grille de classification des appartenances collectives.
De plus, Gellner souligne que cette transmutation de modèles culturels antérieurs
prend la forme d'une invention plutôt que d'une évolution naturelle: la nation-culture est, d'une
certaine manière, inventée26 par l'esprit industriel. En même temps, celle-ci ne pourrait
aucunement survivre sans la forme politique de l'Etat car la congruence entre souveraineté
politique et communauté culturelle constituerait, pour Gellner, le principe intrinsèque de la
nation. C'est le nationalisme qui « crée » les nations dans leur cadre étatique, et non pas
l'inverse. De cette façon, Gellner prend ses distances par rapport aux conceptions
« objectivistes » du lien culture – nation (communauté culturelle d'idées, de mentalités, de
comportements etc.), tout en s'opposant aux notions « volontaristes » (communauté de
volonté issue d'individus qui se considèrent comme membres d'une seule nation) 27. Au lieu de
figer l'analyse sociale sur les catégories de la téléologie historique de la « communauté » ou
celles de la « volonté » collective, il faudrait, selon Gellner, examiner les mécanismes
constitutifs mis en place par l'industrialisme issu de l'esprit moderne.
Ce schéma est, certes, depuis longtemps disputé. Si des théoriciens tellement
divergents en plusieurs cas comme Charles Taylor28 ou Jürgen Habermas29 se mettent
néanmoins d'accord avec la vision de Gellner en rapportant le nationalisme à l'industrialisme
moderne, d'autres comme John Breuilly en gardent leurs réserves. Ce dernier est
particulièrement critique vis-à-vis du lien direct entre la « société industrielle » qui nécessite
la force de travail et « l'éducation de masse », dans la mesure où on pourrait se référer à des
exemples de diffusion d'une culture homogène nationale dans des contextes non-industriels30.
Pareillement, la plupart des réticences à l'adresse de Gellner se fondent sur l'idée que le
surgissement de la nation doit être mis en fonction du développement de la production
industrielle. Or les nombreux cas d'apparition de revendications nationales en contextes socio-
économiques non-industrialisés laissent une seule issue à la théorie gellnerienne et c'est la
prémisse de la diffusion par mimétisme à laquelle il fait volontiers recours: les communautés
non-industrialisées se lancent dans l'aventure du nationalisme « en imitant » des communautés
dominantes de l'Occident. Pour Gellner, l'industrialisme européen aurait émané des idées
progressistes qui atteignirent aussi les élites les plus périphériques du monde industriel31.
Pourtant, dans cette perspective comme dans chaque cadre diffusionniste, on ne
comprend nullement pourquoi c'est notamment le nationalisme et non pas une autre idéologie
qui fait l'objet d'une imitation tellement répandue à l'échelle mondiale. A-t-on vraiment besoin
de la transposition de la « haute culture » qu'est la nation dans un contexte socio-économique
qui ne la nécessite aucunement? Comment expliquer cette application de modèles venus de
contextes profondément étrangers aux sociétés non-occidentales sans transformer le
nationalisme en un phénomène « plaqué » sur une situation qui ne lui serait point congruente?
La seconde faiblesse fondamentale de l'analyse de Gellner est remarquée par un
autre moderniste dans l'étude des nationalismes – Benedict Anderson. Pour ce dernier, Gellner
commit la faute de croire l'existence de « véritables communautés » dont l'authenticité
primordiale serait, d'une certaine façon, dissimulée par l'invention de la nation-culture. En
25
Katherine Verdery, « Whither 'Nation' and 'Nationalism'? » in in Gopal Balakrishnan (éd.), Op. Cit.
26
Gellner, Nations et nationalisme, p. 88-89.
27
Gellner, Ibid., p. 19.
28
Charles Taylor, « Nationalism and Modernity » in John Hall (éd.), The State of the Nation. Ernest Gellner
and the Theory of Nationalism, Cambridge, Cambridge University Press, 1998.
29
Jürgen Habermas, L'intégration républicaine. Essais de théorie politique, Paris, Fayard, 1998. Idem, « The
European Nation-state – Its Achievements and Its Limits. On the Past and Future of Sovereignty and
Citizenship » in Gopal Balakrishnan (éd.), Op. Cit.
30
John Breuilly, « Approaches to Nationalism » in Gopal Balakrishnan (éd.), Op. Cit., p. 161.
31
Voir Ernst Gellner, « The Coming of Nationalism and Its Interpretation: The Myths of Nation and Class » in
Gopal Balakrishnan (éd.), Op. Cit.

5
fait, Anderson s'emploie à radicaliser la perspective gellnerienne fondée sur le concept
d'invention en soulignant que chaque collectivité qui dépasse l'échelle du groupe élémentaire
du « village » constitue le résultat d'une certaine projection symbolique: chaque communauté
humaine représente, en un sens spécifique, une « communauté imaginée » (imagined
community)32. Or par « imagination », comme le remarque Anderson, il ne faudrait
aucunement entendre une « contrefaçon » dissimulant de « vraies » communautés dans la
mesure où les collectivités concernées impliquent la mise en place de certaines
représentations symboliques collectives (pour employer un langage à la fois durkheimien et
bourdieusien), celles-ci étant constitutives pour son existence. Chaque communauté humaine
qui dépasse le contacte direct (face-to-face), caractéristique pour les membres des petits
groupes villageois, s'avère être le produit d'une « idéologie spontanée »33. Ainsi, l'accent
constructiviste gellnerien sur l'aspect symbolique de la nation-culture est-il approfondi par
Anderson à travers son application à la quasi-totalité des contextes sociaux-historiques
interprétés comme « communautés imaginées » dont celles qui intéressent Anderson sont
notamment les « nations ».
La cohésion de ces dernières s'appuie sur les symboles de l'imaginaire national
dont le riche répertoire est ingénieusement décrit par Anderson34. Sa démarche historique
prend son point de départ du moment de la décomposition des empires multinationaux
caractéristiques pour les époques pré-modernes35. A l'instar de Deutsch, il appuie sa théorie
sur l'analyse des moyens de communication: le processus irréversible qui amena à
l'effacement à la fois de la langue unique et des commonwealths impériaux des grandes
religions d'autrefois fut catalysé par le développement de la presse et d'un « capitalisme de
l'imprimé » (print-capitalism). Celui-ci, à son tour, réorganisa profondément les sociétés en
vertu de nouvelles orientations idéologiques de base (l'idée d'un axe temporel linéaire, la
rupture avec la conception circulaire et non-historique du temps jusqu'à l'abandon de l'idée du
statut divin du souverain etc.). L'imprimé détient le rôle crucial dans le schéma de Anderson –
c'est la littérature imprimée et la presse qui tendent à intensifier extrêmement les échanges
symboliques à l'intérieur des collectivités humaines, à créer de nouveaux clivages et de
nouveaux rapports entre ces dernières, cette fois-ci fondés sur la langue vernaculaire. Du
même coup, la culture de l'imprimerie finit par délimiter les nouveaux groupes nationaux.
La langue vernaculaire en voie de standardisation joua également le rôle de
langue du pouvoir laïc et, de sa part, catalysa le processus de sécularisation et de
fragmentation au sein des anciennes macro-communautés religieuses. A la suite de chercheurs
comme Seton-Watson pour qui le nationalisme constitue un « ersatz de la religion » – une
sorte de religion séculaire – la nation étant un substitut de Dieu 36, Anderson essaie de faire
dériver la force de la cohésion nationale du côté des anciennes solidarités religieuses. Pour lui,
il est certain que l'imagination particulière qui constitue la nation s'approprie de la dimension
sacrée des religions universelles. Contrairement à la théorie de Max Weber de
l'Entzauberung, la nation d'une certaine manière ré-enchanterait le monde social moderne37.
Aussi, le print-capitalism, loin de constituer un cadre économique-bureaucratique vidé de
contenu culturel, représente-il, au contraire, une forme de culture qui rend possible les

32
Benedict Anderson, L'Imaginaire national. Réflexions sur l'origine et l'essor du nationalisme, Paris, La
Découverte, 1996, p. 20.
33
Cette expression réussie appartient à Gopal Balakrishnan, « The National Imagination » in Idem (éd.), Op.
Cit., p. 204.
34
Voir « Recensement, carte, musée » in Benedict Anderson, L'Imaginaire national, p. 167-188.
35
Voir aussi Benedict Anderson, « Vieux empires, nouvelles nations » in Gil Delannoi, Pierre-André Taguieff
(éds.), Op. Cit.
36
Seton-Watson, Op. Cit., p. 465.
37
Sur l'influence de la sociologie weberienne sur les études des nationalismes – voir Pierre Birnbaum,
« Dimensions du nationalisme » in Idem (éd.), Sociologie des nationalismes, Paris, PUF, 1997, p. 17-20.

6
représentations collectives d'une société sécularisée – la théorie andersonienne rejoint la
vision de Gellner sur la « haute culture ». Pour Anderson, c'est la convergence du
« capitalisme » (Gellner aurait dit « l'industrialisme ») et de la technologie de l'imprimerie qui
s'avéra fatidique pour la création de la culture nationale, d'où, sous le terme « imaginaire », on
pourrait saisir également son emprise sur la nouvelle forme de société38. La fixation des
standards linguistiques modernes, quant à elle, procura le sentiment de stabilité et
d'ancienneté de la langue nationale, celle-ci étant autrement un produit moderne. Grâce à la
langue vernaculaire normalisée, la nation put imaginer sa continuité séculaire.
Ainsi, le rejet de toute continuité historique de la nation – l' « anti-
pérennialisme » de Anderson – semble-t-il le plus fort prononcé dans sa conclusion que
l'identité nationale apparut d'abord au sein des sociétés « créoles » du Nouveau Monde, bien
avant que dans la plupart des pays européens39. Cette thèse fit l'objet de nombreuses critiques,
provoquées surtout par l'abandon total de la « profondeur » historique des nations. Certaines
réticences sont suscitées également par une perspective jugée trop centrée autour des
phénomènes culturels et des représentations symboliques. D'autres modernistes comme
Breuilly40 considèrent qu’Anderson sous-estime dans son analyse l'importance de l'Etat et le
poids du facteur politique. Plusieurs objections adressées au paradigme des imagined
communities revendiquent son utilité pour certains contextes socio-historiques de nombre
limité à la différence de bien d'autres cas, où son modèle ne serait aucunement opérationnel 41.
Cependant il faut souligner que la définition tellement provocatrice de la nation comme
« communauté imaginée » contribua largement au dépassement de la conception réputée
« positiviste », celle-ci dominante jusqu'à Anderson, laquelle considérait la nation comme le
résultat d'un processus graduel de construction à partir d'éléments disponibles (nation-
building)42.
En fait, la parution de l'ouvrage d’Anderson coïncida avec celle du recueil d’Eric
Hobsbawm et de Terence Ranger The Invention of Tradition43 lequel inaugura un autre genre
de recherches d'inspiration moderniste. Ce que ses auteurs désignèrent « à la gellnerienne »
comme tradition inventée se réfère à des pratiques contemporaines d'ordre symbolique,
censées établir la continuité séculaire de la nation moderne. Cette dernière se réclame, d'après
eux, d'un passé historique qui lui est « convenable » (suitable historical past) et les
« traditions inventées » sont, quant à elles, revendiquées héritées de ce passé. Ce sont en effet
des « anachronismes » stratégiques existant pratiquement dans chaque contexte national et
construisant une « continuité factice » avec des époques précédentes44. Or, à travers celle-ci,
c'est en effet la nation elle-même qui est inventée dans le sens de Gellner, ou imaginée si on
préfère le langage andersonien45. Au regard de Hobsbawm-Ranger, la « tradition nationale »
est marquée d'emblée par un caractère mythologique qui serait confirmé par l'institution de
38
Benedict Anderson, L'Imaginaire national, p. 55-57.
39
Benedict Anderson, Ibid., p. 61. En revanche, la poursuite scientifique de la naissance des « premières
nations » en Europe Occidentale représente, pour Anderson, un atavisme europocentrique.
40
John Breuilly, Nationalism and the State, Manchester, Manchester University Press, 1993. Breuilly considère
l'émergence des nations comme un résultat d'oppositions politiques et religieux – par exemple, celles entre
pays protestants et catholiques en Europe à l'époque de la Réformation et de la Contre-réformation.
41
Paschalis Kitromilides, Georgios Varouxakis, « The « Imagined Communities » Theory of Nationalism » in
Athena Leoussi, Anthony Smith (éds.), Encyclopedia of Nationalism, New Brunswick, Transaction
Publishers, 2001. Voir aussi Partha Chatterjee, « Whose Imagined Community? » in Gopal Balakrishnan
(éd.), Op. Cit.
42
Fait souligné par Peter Sahlins, Boundaries. The Making of France and Spain in the Pyrénées, Berkeley,
University of California Press, 1989, p. 9.
43
Eric Hobsbawm, Terence Ranger (éds.), The Invention of Tradition, Cambridge University Press, 1983.
44
Hobsbawm, Ranger (éds.), « Introduction », Ibid., p. 1-14.
45
Hobsbawm et Ranger se réfèrent aux poèmes de l'Ecossais Macpherson qui furent présentés au public comme
œuvres de l'aède ancien Ossian et à l'institution de fêtes tenues pour « millénaires » comme l' Eistedfoddau au
Pays de Galles.

7
fêtes et de commémorations nouvelles mais tenues pour fort « anciennes », par la publication
de chants populaires composés, en réalité, par des auteurs contemporains ou de faux
manuscrits médiévaux – des pratiques largement répandues partout en Europe au XIXe s. et
qui, en fait, furent censées légitimer le droit historique d'une nation ou d'une autre46.
Hobsbawm proposa également la troisième grande monographie du courant
moderniste à coté des ouvrages de Gellner et d’Anderson47. En rejetant à la fois les options
purement objectivistes et subjectivistes quant à la définition de la nation 48, Hobsbawm
rapporte le surgissement de celle-ci à l'impact des idées des Lumières, d'abord, sur le climat
idéologique des sociétés occidentales. Or, contrairement à Gellner, il entreprend une nouvelle
démarche analytique en mettant l'accent sur un point de vue d'en bas, c.-à-d. sur la prise en
compte, outre les Etats, d'une série d'acteurs de plus petite échelle qui trouvèrent leur
expression en différents parcours institutionnels. Ce changement de perspective ouvre la voie
d'une analyse de l'identité nationale (dans la terminologie de Hobsbawm, de la « conscience
nationale ») laquelle reste pratiquement insaisissable depuis le point de vue macro-historique.
Le cadre proposé par Hobsbawm procure en outre une analyse plus détaillée des contextes
historiques concrets de la formation du nationalisme comme idéologie.
Or, l'approche hobsbawmienne pourrait à peine assurer sa légitimité contre les
objections adressées à la plupart des théories modernistes où le surgissement du nationalisme
moderne est, semble-t-il, traité sous un angle à la fois instrumentaliste (le nationalisme est
censé mettre en place un niveau supérieur de cohésion sociale) et diffusionniste (il se répand
au fur et à mesure du développement des échanges sur le plan social et géographique). Dans
ce courant théorique, la nation représenterait le produit de l'industrialisation, de la gestion
bureaucratique et de l’homogénéisation culturelle qui en résulte (Ernest Gellner), de la
jonction du capitalisme moderne et de la nouvelle technologie de l'impression (Benedict
Anderson) de même que des idées de la Révolution française qui redéfinit l'appartenance
politique comme une adhésion citoyenne aux valeurs de la nation (Eric Hobsbawm). Limitées
dans leurs optiques respectives, les théories modernistes sont souvent inclines à osciller entre
la mise en relief du caractère fondamental du nationalisme au sein du contexte politique
moderne et la déconsidération de sa puissance d'agir. Dans le concert des diverses idéologies
et manifestations politiques depuis le début du XIXe s., Hobsbawm attribue au nationalisme
une place secondaire correspondant à son caractère précaire de même qu'à sa disparition
imminente49. Ce fait semble être entraîné par la vision des idéologies nationales comme un
instrument pour la réalisation d'intérêts collectifs suscités par la mobilité horizontale et
verticale intensifiée des acteurs sociaux. En se référant à la nécessité « objective et pratique »
du nationalisme, Gellner fait référence particulièrement à l'intérêt matériel que ce dernier
revêt50.

46
Sur ces questions, voir Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales en Europe XIX-XX ss.,
Paris, Seuil, 2000. Sur les usages politiques du folklore particulièrement en Europe de l'Est – voir le recueil
d'études d'une équipe du CNRS, Paysans et nations d'Europe centrale et balkanique. La Réinvention du
paysan par l'Etat en Europe centrale et balkanique aux XIXe et XXe siècles, Paris, Maisonneuve et Larose,
1985.
47
Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780. Programme, mythe, réalité, Paris, Gallimard, 1992.
48
Quant à sa propre définition – voir Hobsbawm, Ibid., p. 19: « tout groupe suffisamment important dont les
membres se considèrent comme faisant partie d'une même « nation » sera considéré comme tel ». Voir aussi
Idem, « Ethnicity and Nationalism in Europe Today » in Gopal Balakrishnan (éd.), Op. Cit.
49
Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, p. 237-238. Des auteurs comme Hugh Seton-Watson
ne lui accordent même pas le statut d'une « idéologie ».
50
D'où certaines théories marxistes du nationalisme qui s'inspirent du modèle de Gellner. Sur les rapports de sa
théorie au marxisme sur la base du déterminisme économique – voir John Rex, « The Fundaments of the
Theory of Ethnicity » in Siniša Malešević, Mark Haugaard (éds.), Making Sense of Collectivity. Ethnicity,
Nationalism and Globalization, London, Sterling, Pluto Press, 2002, p. 102-103. Sur les théories marxistes
du nationalisme – voir Christophe Jaffrelot, Op. Cit., p. 148-149.

8
Des chercheurs comme David Laitin51 récusent notamment cette vision
instrumentaliste ou « fonctionnaliste » qui cherche à expliquer la levée du nationalisme à
travers les « besoins » et les « intérêts » des acteurs sociaux modernes. En affirmant
« l'utilité » du nationalisme pour un groupe ou un autre, on ne le rend nullement explicable et
l'interprétation du surgissement des idéologies nationales, dirigée par une logique
téléologique-utilitariste, représente apparemment un mauvais conseiller dans l'étude de ces
dernières52. De plus, la mise de l'accent sur l'aspect instrumental du nationalisme moderne
résulte parfois en une certaine « réification » (d'après Laitin) ou plutôt une psychologisation
de certains groupes sociaux: déjà, la définition du nationalisme comme une volonté de
congruence des frontières politiques avec les frontières culturelles, ne témoigne-t-elle pas d'un
psychologisme inhérent aux notions gellneriennes de base53?De même, Rogers Brubaker
souligne que les mécanismes du nationalisme ne sauraient aucunement être entendus comme
stratégies d'une « manipulation » lancée par des « élites malhonnêtes », « cyniques » et « sans
scrupules »: pour lui, loin d'expliquer la constitution des intérêts mis en jeu, cette approche
les accepte comme une donnée allant de soi54. Ainsi, le courant moderniste risquerait-il d'être
trop centré sur les stratégies de maintien du pouvoir lancées par les élites culturelles ou
politiques au lieu d'examiner les stratégies complexes de leur constitution en tant que
« élites ».
Nombre de théoriciens tendent, de cette façon, à examiner le nationalisme à
travers les transformations sociales au sein de celles-ci et, de ce fait, laissent relativement
obscur l'avènement d'un soutien plus large dont les idéologies nationales jouissent au sein des
populations respectives. Au lieu de faire référence à l'impact des classes politiques, des
Kulturträger et « pères de la nation », Tom Nairn essaie, en revanche, de prendre en
considération le part des paysans dans le surgissement des mobilisations nationales55. Nairn
s'attaque particulièrement à Gellner en insistant que l' « ethno-nationalisme » est présent déjà
dans le contexte social des communautés rurales préindustrielles. Une partie des conflits
actuels – de l'Irlande du Nord à la Bosnie, seraient le résultat du « chauvinisme paysan » qui
marque la une transition de la Gemeinschaft pré-moderne à la Gesellschaft de nos jours. Ce
passage provoque, d'après Nairn, des mutations radicales au sein des étages inférieures des
communautés nationales en voie de formation56. Aussi insuffisant et problématique qu'il soit,
cet inversement de perspective semble toutefois indiquer une voie possible pour le
dépassement de l'optique traditionnelle du rôle des élites modernes.
Or, comme nous allons le constater, le risque d' « élitocentrisme » n'est en vérité
point une spécificité de l'approche moderniste et, en même temps, certaines perspectives
relevant de cette approche, comme celle d’Anderson, ne sont pas forcément marquées par
l'aspect « instrumentaliste » ou « fonctionnaliste » indiqué par les critiques. Dans la mesure où

51
David Laitin, « Nationalism and Language: a Post-Soviet Perspective » in John Hall (éd.), Op. Cit., p. 137-
139.
52
Sur le caractère « fonctionnaliste » de la théorie gellnerienne – voir Pierre Birnbaum, « Dimensions du
nationalisme » in Idem (éd.), Op. Cit., p. 26. Dans un esprit pareil, Breuilly estime que les nationalistes sont
censées répondre à trois « fonctions » – coordonner des intérêts communs, mobiliser des mouvements
politiques revendiquant au nom de groupes exclus, et légitimer les objectifs de ces mouvements devant
d'autres acteurs politiques.
53
Cette psychologisation est aussi évidente dans les remarques de Gellner sur la « force » du nationalisme –
voir Idem, Nations et nationalisme, p. 77. Pourtant, la dimension micro et la perspective individuelle
préconisées par Laitin (Op. Cit.) comme remèdes analytiques, ne recèlent-elles pas les mêmes dangers? Peut-
on rendre compte de la diversité des acteurs sociaux en excommuniant, à la manière de Laitin, les catégories
« réifiées » comme « classes », « nations » ou « minorités » pour ne parler que de « gens »?
54
Rogers Brubaker, « Myths and Misconceptions in the Study of Nationalism » in John Hall (éd.), Op. Cit., p.
292.
55
Tom Nairn, « The Curse of Rurality: Limits of Modernization Theory » in John Hall (éd.), Op. Cit.
56
Nairn, Ibid., p. 108.

9
chaque communauté représente, d'une façon particulière, une « communauté imaginée », du
point de vue andersonien, on peut à la fois relativiser la rupture entre « élite » et « paysans »,
et remettre en question l'utilité de la notion de Gemeinschaft, tellement chère à des théoriciens
antimodernistes comme Nairn. Au lieu de traiter le nationalisme comme un moyen ou
instrument d'intérêts collectifs, la théorie d’Anderson le considère plutôt comme une
réorganisation intégrale du contexte social. Pourtant, un obstacle crucial pourrait à peine être
surmonté par les approches modernistes et c'est notamment leur... « modernisme » qui
entraîne une certaine perte ou même un refus délibéré d'examen approfondi de la continuité
historique du nationalisme. Comme le souligne Pierre Birnbaum, les interprétations de la
nation comme un phénomène purement moderne tendent à la réduire à un artifice sans
enracinement historique, « à un complot, une manipulation, lui ôtant toute historicité »57. Ce
fait invoque la possibilité d'une vision plus nuancée, capable de rendre compte des
antécédents historiques de la nation.

“Nations” avant le nationalisme? Continuité et discontinuités historiques


En réalité, la théorie hobsbawmienne fait compléter la perspective moderniste
d'un aspect largement négligé par Gellner ou Anderson. Hobsbawm reconnaît l'existence,
dans une époque antérieure à la modernité, de « liens protonationaux » susceptibles d'être
ultérieurement développés à une échelle macro-politique du genre de l'Etat moderne. Il
désigne comme « protonationalisme populaire » ces formes supra-locales d'identité collective
dépassant le cadre restreint de la communauté villageoise du Moyen Age. Existèrent
également, d'après Hobsbawm, des éléments du vocabulaire politique médiéval qui étaient
rapportés plus directement à l'Etat et les institutions de sorte à gagner, en outre, une
importance populaire58. Hobsbawm emprunt à Anderson l'accent sur la langue littéraire ou
administrative mais cette fois-ci comme un facteur important de la cohésion proto-nationale
dans les contextes pré-modernes. Une longue série de mythes, de symboles, de récits
historiques, familière aux sociétés de l'Ancien régime constituerait l'expression d'une
identification commune plus large que les communautés face-to-face andersoniennes, tout en
étant plus concrète que les méga-communautés des religions mondiales. De plus, pour
Hobsbawm, la religion constituait, elle-même, un « ciment paradoxal pour le
protonationalisme », malgré les « réserves » du nationalisme moderne vis-à-vis de celle-ci:
souvent l'appartenance religieuse venait confirmer une particularité d'ordre étatique ou
« ethnique »59. Dans une certaine mesure, le concept de « protonationalisme populaire »
recouvre les catégories de ce que d'autres auteurs auraient appelé « communauté ethnique ».
Quelle est, en l'occurrence, la continuité qu'on devrait envisager entre ce dernier
et le « nationalisme moderne »? Hobsbawm avoue que le protonationalisme « quand il existe,
rend plus facile la tâche du nationalisme »60 bien que son pouvoir d'agir soit absolument
insuffisant pour former des « nations » ou d'Etats. Pour ceux qui auraient vu par cette
démarche une restauration du « pérennialisme » de la nation, Hobsbawm garde ses
précautions. Il postule une discontinuité radicale entre ces formes et la « nation » moderne
dans la mesure où aucune nécessité n'existe entre celles-ci et l'organisation politique
territoriale, cette dernière étant indispensable au nationalisme: un abîme séparerait les mythes

57
Pierre Birnbaum, Op. Cit., p. 27. Selon Birnbaum, en négligeant l'épaisseur historique d' « une culture
spécifique transmise génération après génération », Anderson ferait recours à une interprétation « marxiste
platement économiste » – Ibid., p. 28. Dans la mesure où la vision andersonienne ne s'appuie point sur un
déterminisme économique et tend même à remettre en cause l'aspect instrumentaliste-idéologique du
nationalisme, cette remarque de Birnbaum nous semble complètement injustifiée.
58
Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, p. 64, et tout le chapitre « Le protonationalisme
populaire », p. 63-104.
59
Hobsbawm, Ibid., p. 90.
60
Hobsbawm, Ibid., p. 101.

10
proto-nationaux et la nation entendue par lui à la manière de Gellner comme une coïncidence
territoriale du politique et du culturel. Néanmoins Hobsbawm avoue l'existence même de
concepts de « nation » (les nationes ou les gentes médiévales) déjà avant les transformations
sociales de la modernité. Or le terme nation fut employé en référence à des guildes et des
corporations, il désignait des unités aux universités médiévales qui ne correspondent
aucunement aux catégories modernes61, ou bien des états de la société, des milieux
nobiliaires62 etc. Ainsi, le « protonationalisme » ne serait-il pas tout à fait de l'ordre de l'
« ethnique ».
Un autre « moderniste » comme Liah Greenfeld propose également une
description des « zigzags » du concept de « nation » dans l'histoire européenne: d'abord, une
désignation de communautés étrangères (surtout étudiants) censées d'origine commune (les
nations sont les autres), ensuite, un déplacement progressif des nationes universitaires vers
les nationes conciliaires qui en apporte une conception nobiliaire-élitiste. Pour Greenfeld,
c'est au XVIe siècle en Angleterre que la mutation fondamentale se produit avec l'extension
du concept sur toute la population du pays 63. L'historien allemand Hagen Schulze64, lui aussi,
rend compte de la diversité et des fluctuations sémantiques de la « nation » lesquelles, pour
lui, tendent à démarquer d'une manière radicale la natio du Moyen Age des réalités de
l'époque moderne65.
Les usages et les références du terme à l'époque pré-moderne permettent
toutefois un angle d'interprétation différent procuré, à son tour, par l'historien hongrois Jenő
Szücs66. Celui-ci souligne que le nationalisme, avec tous ses éléments (« invention de la
tradition » etc.) fut déjà présent au Moyen Age sous la forme d'idéologie du pouvoir
nobiliaire. Un nombre considérable d'études médiévistes revendiquent, de cette façon, une
approche plus nominaliste envers le concept de nation tout en traçant la continuité
idéologique du nationalisme moderne par rapport aux phénomènes recouverts par le terme
natio au Moyen Age. L'examen du répertoire de « mythes » et de narratives médiévales et de
son rôle dans la formation des idéologies et des identités nationales européennes est déjà un
genre d'études largement affirmé67.
Selon certaines de ces dernières, la « nation » aurait apparu entre le Xe et le XIIe
ss. dans la partie la plus occidentale de l'Europe (Angleterre, France, Castille) en s'affirmant
progressivement avec l'absolutisme monarchique et la centralisation des Etats médiévaux. En
61
Suffit-il de rappeler les quatre nationes de l'Université de Paris au XIII s. – « française », mais aussi
« normande », « picarde » et « germanique », cette dernière regroupant des étudiants originaires de nombre
de pays – de l'Angleterre à la Pologne.
62
Un exemple très fréquemment cité est celui des trois nationes de la diète de Transylvanie - « hongroise »,
« saxonne » et « sicule » (celle des Szeklers), lesquelles ne réunissaient que la noblesse locale ou les notables
bourgeois (dans les cas saxon): non seulement les paysans « roumains » mais aussi les paysans « hongrois »
étaient sans « nation ».
63
Dorénavant, le concept politique de la nation équivalait « sovereign people » – voir Liah Greenfeld,
Nationalism. Five Roads to Modernity, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, 1992.
64
Hagen Schulze, Etat et Nation dans l'histoire de l'Europe, Paris, Seuil, 1996.
65
Voir aussi l'ouvrage plus récent sur ce sujet de Patrick Geary, The Myth of Nations. The Medieval Origins of
Europe, Princeton & Oxford, Princeton University Press, 2002.
66
Voir Jenő Szücs, « Sur le concept de nation », Actes de la recherche en sciences sociales, 64/1986; Idem,
Nation und Geschichte, Budapest, Corvina Kiadó, 1981. Szücs propose une analyse des différents mythes des
origines du Moyen Age hongrois, en particulier, sur la base de la chronique Gesta hungarorum. Il considère
la nation moderne comme un résultat de l'entrelacement de trois éléments de base – la loyauté politique, l'Etat
ou la monarchie et l'appartenance à un groupe « culturel » qu'il désigne comme « nationalité ». Sur ce thème,
voir aussi András Zempléni, « Les manques de la nation. Sur quelques propriétés de la « patrie » et de la
« nation » en Hongrie contemporaine » in Daniel Fabre, L'Europe entre cultures et nations, Paris, Editions de
la MSH, 1996.
67
Voir par exemple, George Schöpflin, Geoffrey Hosking (éds.), Myths and Nationhood, London, Hurst, 1997;
Chantal Delsol, Michel Maslowski, Joanna Nowicki (éds.), Mythes et symboles politiques en Europe
Centrale, Paris, PUF, 2002.

11
France, des médiévistes telle Colette Beaune se proposèrent d'examiner les « mythes
fondateurs » de la nation française aux mêmes époques68: d'après Beaune, « le sentiment
national français s'est construit lentement durant tout le Moyen Age », il était « très
conscient », d'où sa conclusion que « la France est une des plus précoces et les plus
solidement unies des nations de l'Occident »69. D'autres historiens comme Ernst Kantorowicz
portent leur attention en particulier sur l'idée de « patrie » au Moyen Age et à son évolution
dans la pensée politique de l'époque70. Pour Kantorowicz, déjà au XIVe s., ce terme crucial fut
employé à l'Occident en un « sens tout à fait moderne »71 en se rapportant à un Etat territorial
national qui, à son tour, faisait référence au modèle antique de la patris hellénique ou de la
patria romaine. La remarque susmentionnée de Hobsbawm sur le caractère non-territorial des
« nations » pré-modernes est, de cette perspective, sérieusement remise en question. Par
conséquent, tout le courant du « modernisme » en nationalism studies est souvent rejeté en
faveur d'une approche à la longue durée censée rendre explicite les « origines » ou les
continuités historiques de l'émergence des nations modernes.
John Armstrong se revendique d'une théorie de ce genre, pour lui, capable de
dévoiler l'existence de « nations » avant l'époque des nationalismes modernes72. Son analyse
prend son point de départ du processus de sédentarisation des tribus nomades lequel aurait
entraîné, dans un premier temps, la formation d'un « attachement au territoire » (territorial
attachment). Ce sentiment évoluerait au fur et à mesure jusqu'à l'époque de la centralisation
des Etats européens laquelle, d'après Armstrong, aurait entraîné comme conséquence un
nationalisme « précoce ». Le concept central chez Armstrong est celui de mythomoteur, ce
dernier représentant un « mythe fondamental de légitimation » ou bien une « croyance
identitaire » (identity belief), par principe incompatible avec les catégories de vérité ou de
fausseté. Il recouvrerait des symboles, des récits généalogiques ou historiques propres à
certains contextes culturels pré-modernes mais un tel « mythomoteur » est aussi la langue qui,
déjà à ce stade précoce de l'idée de nation, sert de principe d'identification et de
différenciation.
Armstrong tente de poursuivre le rôle de ces complexes de croyances communes
dans la formation de communautés de l'ordre de la « nation » depuis la polis grecque
classique, tout en soulignant la productivité à long terme de certains mythes tel celui de
l'Empire romain. De cette manière, dans la théorie de Armstrong, les communautés
« ethnolinguistiques » diverses sont présumées représenter des nations en « état latent ». En
revanche, la nation moderne représenterait l'aboutissement d'un processus idéologique
complexe dont les origines seraient toutefois à chercher dans l'ancien groupe « ethnique ». La
conscience d'appartenir à celui-ci demeure, à son tour, ancrée dans les croyances telles l'idée
de former un « peuple élu », de parler une langue « pure et ancienne » ou d'avoir un « passé
glorieux », un « âge d'or » qu'on s'emploie de ré-susciter etc. D'une certaine façon, la nation
aurait toujours existé.
Armstrong ne se soucie pas d'établir une distinction et de mesurer la distance
68
Par exemple, la légitimation du pouvoir royal à travers le mythe des Gaulois et de leur origine troyenne, le
passage de la doctrine du « roi très chrétien » à celle de la natio française « très chrétienne », les sources du
culte de « saint nationaux » comme St. Denis, St. Louis ou St. Michel, de symboles comme le lys etc. - voir
Colette Beaune, Naissance de la nation France, Paris, Gallimard, 1985.
69
Beaune, Ibid., p. 339, p. 340, p. 344. Voir aussi Michel Pastoureau, Les emblèmes de la France, Paris,
Bonneton, 1998.
70
Ernst Kantorowicz, Mourir pour la patrie, et autres textes, Paris, PUF, 1984. Voir aussi Philippe Contamine,
« Mourir pour la patrie » in Pierre Nora (éd.), Les lieux de mémoire, II. La Nation, Paris, Quarto Gallimard,
1997. Parmi les livres de référence en anglais – voir C. Leon Tipton (éd.), Nationalism in the Middle Ages,
New York, Holt, Rinehart and Winston, 1972.
71
Kantorowicz, Op. Cit., p. 119. L'approche de longue durée dans l'étude des nations européennes est présente
aussi chez Krzysztof Pomian, L'Europe et ses nations, Paris, Gallimard, 1990.
72
John Armstrong, Nations before Nationalism, The University of North Carolina Press, 1982.

12
entre ce que nombre de chercheurs désignent comme « groupes ethniques » et « nations ». En
revanche, pour d'autres théoriciens de leur continuité historique comme Anthony Smith 73, il y
a une certaine rupture entre ces deux types de collectivité marquée par l'apparition du
nationalisme en tant qu'idéologie. Du point de vue de Smith, les intellectuels modernes
retravaillèrent « l'identité ethnique » ancienne en lui donnant un aspect idéologique et
politique qu'elle ne revêtait point à l'époque antérieure. Ainsi, sa démarche s'inscrit-elle
d'emblée dans une perspective qu'on qualifie souvent d' « évolutionniste » mais nullement
dans la voie « primordialiste » dont Armstrong est régulièrement accusé74. Les similitudes
entre ces deux théories ne sont néanmoins pas à négliger.
Consacrée aux « origines ethniques des nations », la vision de Smith est
particulièrement influencée par le concept de mythomoteurs suggéré par Armstrong. A l'instar
de ce dernier, il les décrit comme des noyaux de « mythes, mémoires, valeurs et symboles »75
qui délimiteraient à la fois les « configurations historiques » de certaines populations et
façonneraient « l'expérience individuelle » au sein de celles-ci. Des complexes mythiques-
symboliques de croyances et de sentiments communs procurent ainsi la cohésion du type de
collectivité dénommée ethnie, tout en assurant sa persistance à travers les générations. Ces
complexes garantiraient la durabilité des identités collectives jusqu'aux nations
contemporaines. Ce que Smith désigne par le mot d'allure française ethnie constitue, à ses
yeux, le « cœur » (core) des nations à l'état d'embryon ce qui fait penser à une continuité
organique (« de sang ») entre ancêtres « ethniques » et contemporains « nationaux ».
Pareillement à Armstrong, Smith essaie toutefois de se démarquer de cette vision nationaliste
et s'empresse de mettre l'accent plutôt sur le côté mythique et symbolique de la continuité de
représentations collectives reliant les anciennes communautés ethniques aux nations
modernes. Curieusement, quant à l'analyse de ces représentations, la démarche
« pérennialiste » de Smith semble à bien des égards compatible avec l'idée moderniste
d’Anderson du rôle constitutif de « l'imaginaire national ». Dans les deux cas, c'est la
dimension symbolique de la croyance d'appartenance ou d'ascendance commune qui prend
chair sous la forme de communauté particulière.
Néanmoins Smith considère, contrairement aux modernistes, les collectivités du
genre du ethnos en Grèce antique, du populus dans l'Empire Romain et de la natio au Moyen
Age européen comme une sorte de chaînons historiques de la continuité de l'idée de nation. La
destruction des sociétés dites « traditionnelles », le rejet de l'autorité de la tradition et le
processus de sécularisation, pour lui, ouvrit la voie vers le nationalisme moderne. Par là,
Anthony Smith entend que l'ethnie constitue un type d'association humaine qui fut adapté ou
transformé mais nullement dépassé dans la formation des nations modernes. De son point de
vue, tant que l'approche moderniste ne contredit pas la préexistence de « groupes ethniques »
avant l'époque moderne, elle devrait être complétée par une théorie de l'ethnie76: les nations
modernes auraient des antécédents « ethniques » fort anciens qui remettraient en question le
caractère « moderne » ou « industriel » du nationalisme.
Des chercheurs comme Josep Llobera supposent également que « le réservoir de
potentiel ethnique » constitue une condition préalable de la construction de la nation
moderne77. D'où les théories modernistes ne s'appliqueraient qu'au « nationalisme moderne »

73
Anthony Smith, Theories of Nationalism, London, Duckworth, 1971; Idem, The Ethnic Origins of Nations,
Oxford, Cambridge, Blackwell, 1986.
74
Cependant, pour Breuilly, Smith fait partie des « primodialistes » – voir John Breuilly, Nationalism and the
State, p. 150-151. Pour une discussion sur l'opposition entre « primordialistes » et « modernistes » - voir
Anthony Smith, The Ethnic Origins of Nations, Oxford, Cambridge, Blackwell, 1986, p. 7-13.
75
Anthony Smith, Ibid., p. 15.
76
Smith s'occupe de l'interprétation historique du nationalisme également dans son article « Nationalism and
the Historians » in Gopal Balakrishnan (éd.), Op. Cit.
77
Josep Llobera, The God of Modernity: The Development of Nationalism in Western Europe, Oxford, Berg,

13
tout en laissant de côté les « parallèles poignants » entre l'idée moderne d'identité nationale et
certains phénomènes des époques historiques précédentes78. A l'instar de Smith, Llobera tente
de suggérer une base de commensurabilité des manifestations de l'ordre du « nationalisme »
du passé pré-moderne et de la modernité. Tout en étant antimoderniste, sa théorie se veut
aussi anti-économiste dans la mesure où les aspects économiques de la modernisation ne
sauraient guère rendre transparents les origines ou les mobiles du nationalisme. Pourtant, la
continuité historique de celui-ci ne recèle-t-elle pas le risque de perdre de vue sa differentia
specifica en l'identifiant d'une manière douteuse avec des phénomènes historiques de toute
une autre échelle?
De même, peut-on parler de l'existence de « nations historiques » et d'autres
nations, geschichtlose à la Engels, privées de « racines historiques », étant donné que, dans un
nombre infini de cas, on ne dispose guère de l'instance d'une ethnie qui anticipe la nation
respective79? Des auteurs comme Breuilly80 adressent une série de questions d'une importance
non-négligeable à l'égard du courant « évolutionniste »: si on croit la théorie de Smith,
prétendant que la solidité de l'identité nationale constitue la fonction de la persistance des
complexes mythologiques-symboliques des anciennes ethnies, faut-il alors accepter que, par
exemple, les sentiments nationaux slovaques sont moins forts que ceux des Hongrois ou que
l'identité nationale libyenne ne tient nullement à la « concurrence » de la part de l'Egypte?
Smith reconnaît l'impossibilité de tracer un lien déterministe entre ethnies et nations
contemporaines; pourtant son idée de l'existence d'un nombre de nations avec des « origines
ethniques », fait-elle des cas contraires des nations « bâtardes » ou « moins existantes » que
celles qui sont historiquement « enracinées »? Comment réconcilier continuité et modernité?
En fait, parmi les théories revendiquant la continuité historique de la nation, on
pourrait en distinguer une, pourtant centrée sur l'époque moderne – celle de Miroslav Hroch.
Résolument « moderniste » pour Llobera, « pérennialiste » pour Gellner, Hroch s'assigne la
tâche d'élaborer une conception « dialectique », censée rendre compte de la complexité et de
la dynamique du développement des mouvements revendicateurs du XIXe siècle au sein des
« petites nations » de l'Europe81. Influencé en partie par les théories marxistes, il souligne leur
défaillance dans l'interprétation des « prémisses » de l'émergence de la nation souvent citées
telles « aire de peuplement compact », « unité culturelle distincte », langue littéraire
modernisée et unité économique de l'échelle du « marché national ». Comme Hroch essaie de
le montrer, les rapports de production et, en général, les arguments économiques évoqués par
les marxistes ne procurent aucunement l'explication de l'émergence de « sentiments
nationaux ». L'intensification des relations économiques, certes, accélère la formation d'une
langue et d'une culture standard. La centralisation politique, à son tour, présuppose le
dépassement de la fragmentation du réseau de marché: mais pourquoi la Bohême qui faisait
1994.
78
Josep Llobera, Recent Theories of Nationalism, p. 3.
79
Même si, en revanche, on pourrait imaginer toute sorte de continuité historique dont ces dernières se
réclameraient. Par exemple, les Musulmans bosniaques d'aujourd'hui revendiquent l'héritage du royaume
médiéval de Bosnie en dépit des nationalistes croates ou serbes qui contestent l'existence d'une ethnie
bosniaque et traitent les Musulmans de Croates ou de Serbes « ethniques » - voir Thierry Mudry, Histoire de
la Bosnie-Herzégovine. Faits et controverses, Paris, Ellipses, 1999. De même, les prétentions à la continuité
historique et, par là, au caractère ethnique à part entière soulevées par les Macédoniens sont toujours rejetées
par les historiens bulgares et grecs.
80
Voir John Breuilly, Nationalism and the State et Idem, « Approaches to Nationalism » in Gopal Balakrishnan
(éd.), Op. Cit. Comme tous les « modernistes », Breuilly préfère souligner les discontinuités entre les formes
de solidarité ethnique et les identités nationales modernes.
81
Miroslav Hroch, Social Preconditions of National Revival in Europe. A Comparative Analysis of the Social
Composition of Patriotic Groups Among the Smaller European Nations, Cambridge, Cambridge University
Press, 1985. Hroch suggère une analyse comparée de communautés en position de « dominées » – la
Norvège, la Bohême, la Finlande, l'Estonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Flandre et le cas des Danois de
Schleswig.

14
partie du même « marché » que les pays allemands cependant développa une identité
nationale à part?
La communauté nationale représente, au regard de Hroch, l'aboutissement d'un
processus stéréotype et fini qui comprend trois phases fondamentales que nous allons
examiner ultérieurement. La nation est, dans cette perspective, le produit d'une construction,
nation-building, censée produire un « groupe de grand échelle » caractérisé par la
combinaison de nombre de types de relation (économique, territoriale, politique, religieuse,
culturelle etc.)82. Pour dépasser les solutions unilatérales et rendre compte de cette complexité,
sa démarche recourt largement à des analyses statistiques des origines familiales, des métiers
et des professions des premiers « nationalistes » en vue de délimiter les milieux sociaux dont
ces derniers sont issus de même que les milieux touchés par leur « message ». Leur répartition
géographique inégale, loin de couvrir tout ce que les discours revendicateurs entendaient par
« territoire national », est aussi mise en relief83. Pourtant, le processus de nation-building
décrit par Hroch ne part pas à zéro – il constitue, en revanche, l'évolution des communautés
ethnolinguistiques anciennes qui, pour ainsi dire, aspirent à dépasser leur manque d'élites
culturelles et de « classes dominantes » et, par là, à « se convertir » en nations.
Or, outre son aspect fort téléologique, le schéma de Hroch, se heurt à la critique
d'avoir largement réifié à la fois la catégorie de « nation » et celle de « classe » sociale – les
deux concepts-clé de son analyse. Le débat émotionné entre lui et Gellner84 concerne
notamment le statut épistémologique de ces catégories. Ce dernier essaie notamment de
démasquer le réalisme du « groupe » chez Hroch, à savoir l'idée que les nations existent
« réellement » et s'expriment à travers des élites qui lancent le combat pour l'indépendance
nationale. Pour Gellner, la théorie des phases A, B et C est à la fois « nationaliste », tant que,
pour Hroch, les nations précéderaient l'époque des mobilisations revendicatrices, censées les
« réveiller », et « marxiste »85 dans la mesure où l'émergence de la nation serait présentée
comme un résultat du dépassement du « mode de production » propre au « féodalisme »86.
Certes, Hroch défend une perspective évolutionniste prétendant que le processus de formation
nationale est largement plus ancien que les nations et le nationalisme de nos jours. Il se
déclare délibérément contre une interprétation de l'identité nationale moderne qui tendrait à
obscurcir le développement « pré-national » et le dégraderait à un « mythe »87. Contrairement
au constructivisme moderniste de Gellner, Hroch pense que le nationalisme nécessite un
support préexistant sous la forme de communauté ethnolinguistique à part: l'absence de cette
dernière, l'aurait fait « inefficace ». De cette manière, Hroch s'attaque à l'approche
gellnerienne laquelle, pour lui, conférerait un caractère « mythologique » à la nation et
conduirait à une interprétation unilatérale de celle-ci88.
Or, comme on a pu le constater, l'idée de la nation comme « mythe » est

82
Hroch, Social Preconditions, p. 4-5. Voir aussi Idem, The Social Interpretation of Linguistic Demands in
European National Movements, Florence, European University Institute, 1994; Idem, « From National
Movement to Fully-formed Nation: The Nation-Building Process in Europe » in Gopal Balakrishnan (éd.),
Op. Cit.
83
Hobsbawm, Nations et nationalisme, p. 23 souligne aussi à quel point le nationalisme se développe dans une
mesure inégale dans les différentes régions et milieux sociaux.
84
Présenté in John Hall (éd.), The State of the Nation. Ernest Gellner and the Theory of Nationalism,
Cambridge University Press, 1998.
85
Ernst Gellner, « The Coming of Nationalism and Its Interpretation: The Myths of Nation and Class » in
Gopal Balakrishnan (éd.), Op. Cit., p. 132-144. Mais en fait, même pas « suffisamment marxiste » car Hroch,
si on en croit Gellner (Ibid., p. 134-135), aurait réifié les catégories de son analyse à un point inadmissible
pour un « vrai marxiste ».
86
De plus, pour lui, Hroch aurait sous-estimé l'impact de la Révolution française sur les mouvements nationaux
périphériques.
87
Hroch, The Social Interpretation of Linguistic Demands, p. 12.
88
Miroslav Hroch, « Real and Constructed: the Nature of the Nation » in John Hall (éd.), Op. Cit., p. 104.

15
revendiquée plutôt par le courant de Smith et d’Armstrong. Aussi évolutionniste qu'il soit,
Hroch, lui-même, n'est finalement pas aussi loin des modernistes tels Gellner et Anderson
lorsqu'il explique la logique des mouvements nationaux par « le besoin croissant de
communication », celui-ci entraîné par les transformations économiques et la réorganisation
du domaine administratif89. Enfin, Gellner cherche à exprimer en d'autres termes un processus
pareil en se référant à la transition du « monde agraire » au « monde industriel ». En outre, la
controverse entre lui et Hroch pose la question de savoir la signification exacte de notions
comme « réel », « réalisme » ou « réification » qui sont souvent utilisées, en stigmates, par les
théoriciens du nationalisme dans le but de disqualifier les visions opposées. Le modèle multi-
phase de Hroch permet également de distinguer entre différents types de nationalisme ce qui
n'est nullement possible dans une perspective moderniste trop « étatique » à la façon de
Gellner ou de Breuilly: certains mouvements nationaux se développèrent sans toutefois
revendiquer l'établissement d'un nouvel Etat national. Des analystes comme Walker Connor
s'opposent aussi à une approche « industrialiste » à la gellnerienne en se référant à des cas
comme les Catalans, les Croates ou les Slovènes, où aucune discrimination économique
apparente n'était mise en place90.
Ainsi, les deux grands courants de nationalism studies – modernistes et
évolutionnistes – sont-il également susceptibles d'être accusés de solutions unilatérales. Dans
la mesure où on insiste sur la continuité historique de certains genres d'identification
collective, on perd de regard les particularités du processus de modernisation. Or, l'aspect
moderne du nationalisme remet en question la comparabilité même de collectivités comme
les « ethnies » et les « nations » alors que le chercheur qui en serait inconscient court le risque
de devenir victime de prémisses nationalistes. Les théoriciens comme Hobsbawm suggèrent
une analyse critique des théories des « origines ethniques des nations », tout en indiquant
l'incommensurabilité essentielle des ces anciennes « identités collectives » avec le type
d'intégration sociale propre à la nation91. Une certaine incommensurabilité existe même au
sein des concepts employés – par exemple, entre la notion de « culture » dans la vision
gellnerienne et celle de l' « ethnie » chez Smith, entre « nations » chez Anderson et le même
terme chez Armstrong. Mais, au cas où on mettrait l'accent plutôt sur la discontinuité
historique, les dangers se dessinent aussi graves. On risquerait notamment de refouler la
profondeur historique des idéologies ou des identités nationales contemporaines lesquelles,
par conséquent, sembleraient apparaître ex nihilo. Les résultats – un certain irrationalisme de
l'interprétation largement privilégiant le côté « imaginaire » et « inventé » de la nation, une
perspective diffusionniste centré autour d'événements fondateurs (le plus souvent la
Révolution française) dont on ne pourrait guère expliquer la capacité omniprésente d'
« engendrer » des nationalismes etc.
C'est pourquoi, à l'instar de Miroslav Hroch, nombre de chercheurs essaient de
réconcilier les deux paradigmes dans une vision alternative: les nations, tout en étant des
« constructions récentes », seraient tout de même des héritiers des « sentiments », des
« solidarités ethniques » ainsi que des institutions étatiques développées au Moyen Age92. La
profondeur historique du nationalisme ne subsisterait que sur le régime temporel d'une
continuité de ruptures. Pourtant cette solution ne se passe pas de problèmes supplémentaires:
on admet souvent l'existence de fondements collectifs anticipant la nation moderne – mais des
89
Hroch, The Social Interpretation of Linguistic Demands, p. 26.
90
Au contraire, dans d'autres cas, une discrimination économique effectif ne résulta guère dans un « réveil
national » - voir Walker Connor, « The Politics of Ethnonationalism », Ethnic and Racial Studies, 7 (3), July,
1984.
91
Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, p. 84-89. Hobsbawm souligne l'introduction récente
dans les débats scientifiques du terme ethnie même – Ibid., p. 204.
92
Dominique Schnapper, La communauté des citoyens. Sur l'idée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994, p.
29.

16
fondements de quel genre? Les institutions nobiliaires des nationes pré-modernes et les
idéologies dynastiques se situent-elles au même niveau d'analyse que les ethnies dont se
réclame Smith? Comment articuler les « sentiments » par rapport aux traditions étatiques?
Qu'en est-il, enfin, de la dimension « ethnique » de la nation et de son aspect relevant de la
nature de l'Etat?

Ethnicité et citoyenneté – nationalisme “ethnique” et nationalisme “civique”?


Tant qu'on essaie de maintenir la double optique de la tradition et de l'innovation,
le défi principal revient, au premier chef, à rendre explicites les principes d'intégration
fondamentaux qu'on découvre au cœur des nationalismes modernes – ce sont le principe de
l'ethnicité et celui de la citoyenneté. L'idéologie citoyenne annoncée par la Révolution
française marque, sans aucun doute, le début des nations modernes – elle ne saurait toutefois
épuiser leurs « origines », formes et représentations. Ainsi, l'ethnie, évoquée par les
évolutionnistes, assure-t-elle l'ancrage historique de la nation mais ne la domine pas
forcément dans sa spécificité politique. La communauté ethnique se perpétue peut-être,
malgré ses mutations, même dans l'idéologie moderne du nationalisme mais ne la rend point
compréhensible en tant que telle.
Si déjà l'anthropologie classique portait un certain intérêt sur le lien existant
entre la communauté ethnique et la nation moderne 93, l'ouvrage anthropologique qui redéfinit
ce lien d'une manière fondamentale est incontestablement celui de Fredrick Barth Ethnic
Groups and Boundaries94. Pour Barth, l'ethnicité (ou l' « identité ethnique ») en tant que trait
distinctif des « groupes ethniques » représente fondamentalement une catégorie d'attribution
ou d'auto-assignation (ascription et self-ascription): elle ne possède pas de « contenu », pas de
« définition intérieure ». Au contraire, l'existence de « groupes » de ce genre devrait être mise
en fonction de leur propre délimitation par rapport à d'autres qui leur seraient homologues.
Les principes de différentiation inhérents aux communautés ethniques constituent la source de
la « particularité » qu'elles pourraient revendiquer. Pour Barth, la « culture », à laquelle on se
réfère souvent dans le but de définir la spécificité d'un groupe ou un autre, ne subsiste qu'en
tant que « résultat » ou « implication » des mécanismes de constitution ou d'organisation
sociale de la différence du groupe respectif95. Cette approche s'oppose ainsi à
l'« essentialisme » dans les études anthropologiques: il n'existe pas un « inventaire » de
« traits culturels » qui puisse nous enseigner pourquoi une certaine communauté se démarque
en tant que telle.
Selon la perspective barthienne, il faudrait en revanche étudier les mécanismes
d'établissement des « frontières » (boundaries) entre les groupes ethniques lesquels seraient,
quant à eux, dynamiques et fluctuants: comme les nations, les ethnies aussi naissent et
peuvent, même sans aucun cataclysme humanitaire, disparaître. Le processus de changement

93
Voir Arnold Van Gennep, Traité comparatif des nationalités, préface par Jean-François Gossiaux, Paris,
1995. En fait, par son étude des « nationalités », Van Gennep essaie de s'opposer à la théorie volontariste de
Renan qui considère la nation comme un « plebiscite quotidien ». La théorie fort objectiviste de Marcel
Mauss est présentée par Josep Llobera, « The Anthropological Approaches to the Study of Nationalism in
Europe. The Work of Van Gennep and Mauss » in Victoria Goddard, Josep Llobera et Cris Shore (éds.), The
Anthropology of Europe. Identities and Boundaries in Conflict, Oxford/Providence, 1994. La nation pour
Mauss est « une société matériellement et moralement intégrée, à pouvoir central stable, permanent, à
frontières déterminées, à relative unité morale , mentale et culturelle des habitants qui adhérent
consciemment à l'Etat et ses lois »; les frontières de la nation sont « celles d'une race, d'une civilisation,
d'une langue, d'une moral, en un mot d'un caractère national... » - Marcel Mauss, Oeuvres III: Cohésion
sociale et divisions de la sociologie, Paris, Minuit, 1969, p. 584, p. 604.
94
Fredrick Barth et alii, Ethnic Groups and Boundaries: The Social Organization of Cultural Difference,
Bergen/London, 1969, Introduction; trad. fr. in Philippe Poutignat, Jocelyne Streiff-Fenart, Théories de
l'ethnicité, suivi de Les groupes ethniques et leurs frontières, Fredrick Barth, Paris, PUF, 1995.
95
Fredrick Barth in Philippe Poutignat, Jocelyne Streiff-Fenart, Op. Cit., p. 207.

17
d'ethnicité qui se traduit par la disparition des « frontières » du groupe n'est plus, dans cette
optique, pensé comme le résultat d'une « acculturation » ou « assimilation » mais plutôt
comme l'implication d'un rapport dynamique avec les autres groupes. Le rôle novateur du
concept de ethnic boundary chez Barth tient au fait que c'est l'interaction qui est présupposée
en tant que mécanisme constitutif des différences ethniques: il n'y a pas de « cœur » culturel
quelconque qui détermine le groupe et puisse, sur le plan diachronique, expliquer sa
persistance plus ou moins stable. L'ethnicité acquiert, de ce point de vue, le sens
d'organisation sociale qui permet de décrire les relations de diverses communautés en termes
de contrastes et de dépendances réciproques. La vision barthienne met l'accent sur le
changement des contextes d'interaction et sur la dynamique des prises de positions qui ne
laisseraient pas entrevoir une persistance trans-contextuelle des groupes ethniques.
Cet aspect contextuel-dynamique de l'ethnicité est renforcé par la notion de
saillance (saliency) proposée par le courant situationniste dans l'anthropologie
contemporaine96. D'après ce dernier, l'identité ethnique n'est qu'un mode
d'(auto-)identification qui, loin de renvoyer à une « essence » du groupe, est actualisé au sein
de l'interaction sociale dans des circonstances précises. C'est le contexte de cette interaction
qui détermine la pertinence d'une « identité » ou d'une autre dans les diverses situations ainsi
mises en jeu. L'ethnicité, dans cette perspective, ne doit aucunement être perçue comme une
entité fixe, elle est, au contraire, définie en fonction de contextes situationnels. Peter Sahlins,
par exemple, propose une analyse de la façon dont le maintien des frontières d'exclusion et/ou
d'inclusion déterminait les formes et les expressions des différentes identités collectives dans
le cadre restreint d'une petite communauté frontalière partagée entre la France et l'Espagne97.
Pourtant, d'après certains chercheurs98, cette approche interactionniste laisse
entrevoir également un aspect « instrumentaliste » de l'ethnicité dans la mesure où la
définition du groupe ethnique serait considéré par Barth comme dépendante d'un objectif que
l'action commune s'assignerait. Ainsi, pour éviter la transformation des groupes ethniques en
« associations rationnelles » au sens weberien du zweckrational, faudrait-il restituer au groupe
le contenu culturel autrement dénoncé. En effet, Barth ne rejet pas totalement la présence d'un
« contenu » de ce genre: chaque groupe ou communauté ethnique, selon lui, construit pour ses
membres une parenté fictive qui se réfère à des « critères d'évaluation et de jugement », c'est-
à-dire à une série de valeurs communes99. Il est vrai que, à ses yeux, l'identité ethnique se
rapporte à la possibilité de « succès » dans l'acquisition de certaines « ressources »100, mais ces
dernières relèvent notamment de l'ordre d'enjeux symboliques. C'est pourquoi, chez Barth, la
notion de valeur réintroduit dans l'analyse de l'ethnicité un aspect constructiviste-symbolique
qui, en termes weberiens, favoriserait, au delà du niveau des intérêts platement matériels ou
des « manipulations tactiques », plutôt un concept d'action sociale wertrationale. En ce sens,
chaque ethnie tend à établir son caractère distinct en s'assignant des marqueurs symboliques
de fermeture vis-à-vis des « autres » (la « langue » ou les « traditions ») de même que des
règles de leur exclusion par les pratiques matrimoniales (endogamie du groupe) etc. Les
mêmes pratiques n'obtiennent cependant pas de potentiel d'identification que par rapport à une
altérité projetée en nombre de stéréotypes. Elles revêtent, dirait-on, la valeur d'une pure

96
Philippe Poutignat, Jocelyne Streiff-Fenart, Op. Cit., p. 182. Cf. aussi Ibid., Chapitre IV « L'ethnicité,
définitions et conceptions », p. 93-133. Voir aussi Thomas Hylland Eriksen, Ethnicity and Nationalism:
Anthropological Perspectives, London, Boulder, 1993.
97
Peter Sahlins, Boundaries. The Making of France and Spain in the Pyrénées, Berkeley, University of
California Press, 1989.
98
John Rex, « The Fundaments of the Theory of Ethnicity » in Siniša Malešević, Mark Haugaard (éds.), Op.
Cit., p. 95. A l'instar de Geertz, Rex se réfère à l'ethnicité comme un phénomène relevant de primordial
attachments.
99
Barth in Philippe Poutignat, Jocelyne Streiff-Fenart, Op. Cit., p. 213.
100
Barth, Op. Cit., p. 229.

18
différence. En outre, les « frontières » que le groupe s'assigne sont en même temps constitutifs
pour son auto-invention ultérieure.
Or, quant au rôle des « valeurs communes », la perspective barthienne semble,
malgré son constructivisme, compatible avec une position évolutionniste modérée. Smith et
Armstrong se réclament de l'approche de Barth sur la question de « l'identité ethnique »101. On
a vu que, pour ces derniers, le « noyau dur » des ethnies n'est constitué que par le complexe
de « mythes, souvenirs, valeurs et symboles ». Par conséquent, les nations modernes ne
feraient que reformuler à une plus grande échelle, « étendre et approfondir », les objectifs, les
significations et les solidarités propres aux vieilles structures ethniques. Pour d'autres
théoriciens de l'ethnicité comme Richard Jenkins102, le nationalisme contemporaine est de la
même façon enraciné dans des liens ethniques même si à un niveau d'abstraction plus élevé.
D'un tel point de vue, la nation semble résulter des modifications au sein du « groupe
ethnique »103. L'ethnicité barthienne est-elle, en l'occurrence, identique à l'ethnie de Smith ou
aux « nations avant le nationalisme » présumées par Armstrong?
Malgré toutes les similarités formelles, la réponse en l'occurrence serait « non »,
si on se réfère au côté interactionniste de la théorie de Barth lequel semble être négligé dans
une perspective de longue durée préoccupée surtout par la perpétuation historique de
« cultures ». Or la référence à une « culture » en tant que fondement constitutif de l'ethnie ne
pourrait nullement rendre compte de la dynamique des changements au sein d'une « identité
ethnique » et des situations historiques de rupture. Des chercheurs comme Dominique
Schnapper dénoncent, en ce sens, une réification de l'ethnicité, en particulier dans les travaux
de John Armstrong. Il faut effectivement avouer une sorte de fondamentalisme de
l'appartenance ethnique à la fois chez lui et chez Smith dans la mesure où ils présentent cette
dernière comme fondamentale, stable et persistante, pour le moins plus solide que le
« sentiment national »104. Aussi justifiée que soit cette critique, elle court un risque nouveau.
Celui-ci réside dans la mise en place unilatérale et exclusive de l'intégration nationale
moderne dans les paramètres d'un principe politique qui, pour ainsi dire, abolirait l'ethnicité –
celui de la citoyenneté.
Les traits d'une telle approche sont évidents chez Schnapper elle-même: la nation
représenterait la forme particulière souveraine d'unité politique propre à « l'âge démocratique
contemporain »; en revanche, les « groupes ethniques », marquées que par une « spécificité
culturelle » (ou l'idée d'en avoir telle), ne seraient jamais politiquement organisées en tant que
sujets souverains et autonomes. Souvent, on est tenté de constater une différence de base entre
ethnicité et nationalisme. La « conscience ethnique » serait « un potentiel passif, dont on ne
se rend pas compte, inactivé »105, tandis que la « conscience nationale » – éveillé, active,
idéologiquement fondée. Dans cette perspective, l'idéologie de la citoyenneté semble procurer
la formule de transformation de « l'ethnie » en « nation »106. Ainsi, cette dernière exprimerait-
elle la convergence des anciennes solidarités « ethniques » avec celles d'une élite sociale qui
demeurait, jusqu'à l'époque moderne, une collectivité à part. L'éclatement des liens corporatifs
hérités de l'époque médiévale entraînerait la vision, issue des Lumières, de l'individu comme
101
Armstrong, Nations before Nationalism, p. 291.
102
Richard Jenkins, Rethinking Ethnicity, London, SAGE Publications, 1997.
103
Jenkins, Ibid., p. 143. Jenkins se réfère à Smith pour démontrer l'existence des « nationalismes pré-
modernes ».
104
Dominique Schnapper, La France de l'intégration. Sociologie de la nation en 1990, Paris, Gallimard, 1991,
p. 30.
105
Joshua Fishman, Language and Ethnicity in Minority Sociolinguistic Perspective, Clevendon-Philadelphia,
1989.
106
Voir par exemple John Crowley, « Ethnicité, Nation et Contrat social » in Gil Delannoi, Pierre-André
Taguieff (éds.), Op. Cit. Pour Liah Greenfeld, la citoyenneté constitue l'élément central de l'idée de nation
même s'il prend en considération aussi le développement d'« identités pré-nationales » – voir Idem,
Nationalism. Five Roads to Modernity, p. 91-133.

19
citoyen à des « affinités électives » plutôt que comme « membre » appartenant à une couche
fixe.
Or la référence explicite du nationalisme contemporain à des caractéristiques
« primordiales », des représentations collectives et des genres de cohésion tenus pour
« ethniques » reste incontestable. Cela est particulièrement vrai pour la définition des droits
de citoyenneté adoptée par certains Etats-nations, tout en étant moins valable pour d'autres.
D'où un résultat assez courant: la distinction et la classification de deux types fondamentaux
de nationalisme – celui qui est de l'ordre de la citoyenneté opposé à un autre qui relèverait de
la spécificité culturelle de l'ethnie.
Une des premières typologies de ce genre fut assise sur la distinction entre le
nationalisme de type « occidental » caractéristique pour des pays comme la Grande-Bretagne,
la France ou l'Espagne, et celui de type « oriental » censé typique pour les pays germaniques,
slaves et autres en Europe centrale et orientale. Les deux types furent identifiés par Hans
Kohn avec ce qu'il désigna notamment comme nationalisme « civique » et nationalisme
« ethnique »107. De son point de vue, l'Europe occidentale doit être considérée comme
« universaliste » et « libérale » alors que l'Europe centrale et orientale serait fatalement
estampée par son aspect « particulariste » et « sentimental »108. Ainsi, la nation « à
l'orientale » serait-elle héritière des ethnies préexistantes au sens d’Anthony Smith: elle se
construirait en référence constante aux coutumes populaires, au folklore, à la généalogie de
même qu'à la « richesse » et l' « authenticité » des dialectes vernaculaires. A la différence de
celle-ci, la nation « à l'occidentale » symboliserait un phénomène social d'ordre « civico-
territorial »: les catégories de la citoyenneté seraient déterminantes pour les devoirs et les
droits des individus au sein d'une communauté territorialement limitée.
Cette distinction put regagner une popularité plus récente avec L'idéologie
allemande de Louis Dumont109, ce dernier considérant que, depuis la Révolution, la France
s'organiserait en tant qu'Etat-nation à partir des valeurs républicaines de l'individualisme alors
que l'Allemagne conserverait plutôt une identité « communautaire » et « holiste ». Le modèle
de la nation politique à la française insisterait sur l'individu face à l'Etat, tandis que le présumé
particularisme allemand mettrait l'accent sur la nation-peuple (le Volk) en tant qu'individu
collectif opposé à d'autres nations110. Les deux types de nationalisme avec leurs conceptions
de citoyenneté respectives (« assimilationniste » pour le français et « différentialiste » pour
l'allemand) sont repris par un large nombre de théoriciens parmi lesquels Rogers Brubaker
dans son ouvrage Citoyenneté et nationalité en France et en Allemagne 111. De plus, ce schéma
107
Hans Kohn, The Idea of Nationalism, New York, Macmillan, 1944. Voir George Schöpflin, « Ethnic and
Civic Nationalism (Hans Kohn's Typology) » in Athena Leoussi, Anthony Smith (éds.), Op. Cit. En fait, la
typologie de Hans Kohn reprend, à son tour, la distinction faite par Friedrich Meinecke entre Kulturnation
(identifiée à l'Allemagne) et Staatsnation (la France) – sur cette question voir Alain Dieckhoff, La Nation
dans tous ses Etats. Les identités nationales en mouvement, Paris, Flammarion, 2000. La différence entre les
deux conceptions – la française et l'allemande, fut rendue manifeste déjà aux années 1870 dans les débats
entre historiens allemands comme Mommsen et Strauss, et français (Renan et Fustel de Coulanges) au sujet
de l'appartenance nationale de l'Alsace-Lorraine. D'une certaine façon, leurs deux visions étaient
incommensurables dans leurs concepts respectifs, les scientifiques allemands se référant à la « langue » et
aux « traditions culturelles » des Alsaciens alors que les français – à leur « volonté » de faire partie de la
nation française.
108
D'après l'expression de Eric Weil – voir Dominique Schnapper, Op. Cit., p. 44.
109
Louis Dumont, L'Idéologie allemande, Paris, Gallimard, 1991, Idem, Essai sur l'individualisme, Paris, Seuil,
1983.
110
Dans sa revue de la théorie de Louis Dumont, Christophe Jaffrelot semble nous procurer un bon exemple de
nationalisme dans l'étude du nationalisme. Selon celui-ci, Op. Cit., p. 173, les thèses « fort stimulantes » de
Dumont « suggèrent que l'école française est sans doute ici la mieux armée pour relayer les travaux anglo-
saxons (sic!) qui tendent... à monopoliser ce domaine d'études ». Voir sur ce sujet aussi Alain Finkielkraut,
La Défaite de la pensée, Paris, Gallimard, 1987.
111
Rogers Brubaker, Citoyenneté et nationalité en France et en Allemagne, Paris, Belin, 1997. L'analyse

20
fut successivement remanié par un changement des places des « universalistes » et des
« particularistes ».
Par exemple, John Plamenatz112 lui prête une tournure diffusionniste en
présentant le modèle de nationalisme chez les Tchèques. Pour préserver leur « identité
culturelle », ces derniers se mirent, selon lui, à « imiter » le paradigme national allemand
auxquels ils toutefois refusèrent de s'identifier. Plamenatz essaie de démontrer le caractère
« mimétique et concurrentiel » du nationalisme du type « oriental », ce dernier caractérisant,
cette fois-ci, les pays situés à l'est de l'Allemagne et de l'Italie: pour les mêmes, l'altérité
occidentale serait à la fois censée être reprise et, d'une certaine façon, surpassée dans ses
propres modèles culturels. Si l'interprétation de Plamenatz entraîna une « orientalisation » des
pays centre-européens, l'historien hongrois Jenő Szücs essaya plutôt de les regrouper dans
une « troisième Europe » déchirée entre les modèles « occidental » et « oriental », ce dernier
étant de cette façon déplacé à l'est113. Nous reviendrons plus tard sur le contexte stratégique de
ces typologies.
Or la mise en opposition des modèles « allemand » vs. « français », « ethnique »
vs. « civique » ou « oriental » vs. « occidental » est cependant sérieusement révoquée en
doute114. Anderson indique le caractère à la fois géographiquement et « ethniquement » limité
de la communauté nationale, celui-ci délimitant du même coup ses traits relevant de
l'universalisme de la souveraineté citoyenne. Pour Hobsbawm, chaque nation établit le lien
entre Etat et sujet individuel en deux sens fondamentaux: la relation de type citoyen laquelle
définit la nation comme une forme de souveraineté collective fondée sur la participation
politique commune, et la relation ethnique laquelle, de son côté, revendique une langue,
histoire et culture communes. La citoyenneté et l'ethnicité feraient, de cette façon, deux parties
intégrantes du nationalisme contemporain. La distinction entre le « bon nationalisme
civique » et le « mauvais nationalisme ethnique » est vigoureusement critiquée aussi par
Brubaker qui lui reproche « une vision manichéenne » nullement capable de rendre compte de
l'entrelacement de catégories « culturelles » et de catégories de « citoyenneté » typique pour
chaque nationalisme115. Schnapper également essaie de dépasser une opposition trop saillante
entre modèle allemand et modèle français: toute nation représenterait une « dialectique entre
intégration politique et solidarité de l'ordre « ethnique »116.
On peut supposer que si la société était souvent pensée dans les idéologies
libérales modernes en tant que cadre procédural de prise de positions citoyennes vide

proposée par Brubaker est cependant beaucoup plus nuancée que la simple opposition de « conceptions
antagonistes ». Sur la même question on consultera Etienne François, Hannes Siegrist, Jakob Vogel, Nation
und Emotion. Deutschland und Frankreich im Vergleich 19. und 20. Jahrhundert, Göttingen, Vandenhoeck
& Ruprecht, 1995.
112
John Plamenatz, « Two Types of Nationalism » in E. Kamenka (éd.), Nationalism: The Nature and Evolution
of an Idea, London, Edward Arnold, 1973.
113
Jenő Szücs, Les trois Europes, Paris, L'Harmattan, 1985. L'Ouest est aussi souvent restructuré dans une
démarche diffusionniste. Pour chercheurs comme Liah Greenfeld (Op. Cit.), le développement des identités
nationales française, allemande, russe est façonné par réaction au modèle britannique. La classification du
nationalisme proposée par Greenfeld comprend trois types essentiels: civique et aussi individualiste-
libertarien, civique et collectiviste-autoritaire et, en outre, le nationalisme ethnique qui ne peut être que
collectiviste-autoritaire. Certes, Greenfeld n'hésite pas à les placer sur la carte géographique.
114
Voir Alain Renaut, « Logiques de la nation » et Pierre Birnbaum, « Nationalisme à la française » in Gill
Delannoi, Pierre-André Taguieff (éds.), Op. Cit. Pour remettre en cause la distinction entre les deux modèles,
les historiens se réfèrent souvent à l’expérience hongroise après l’Ausgleich avec Vienne en 1867: tout en
étant d’ordre « ethno-linguistique », la politique de magyarisation des minorités slaves, roumaine etc. visait à
la mise en place d’une intégration civique à la française.
115
Rogers Brubaker, « Myths and Misconceptions in the Study of Nationalism » in John Hall (éd.), Op. Cit.,
p.298-301.
116
Schnapper, La France de l'intégration, p. 320.

21
d'éléments « culturels », elle ne le fut jamais vraiment. Comme Gellner et Breuilly117 le
remarquent, la transformation moderne de la société impliqua aussi la nécessité d'une identité
ou d'une culture commune (au sens gellnerien de « haute culture »). Celle-ci ouvra, à son tour,
la porte aux éléments hérités des ethnies comme les traditions, la langue, la religion etc. de
même que pour leur modification. La citoyenneté présuppose la communauté, et les droits
universels proclamés par la Révolution française étaient cependant délimités par un cadre tout
à fait particulier comme la langue nationale. Une caractéristique « culturelle » comme celle-ci
devient, à en croire Hroch, le critère d'égalité des citoyens au sein de la société moderne 118. Or
cette constatation nous place plutôt au-delà des contrastes unilatéraux d'un modèle
« universaliste français » ou « britannique » opposé à un autre, « particulariste allemand »,
« germano-slave » ou « oriental ». Du même coup, l'opposition plate d'un « nationalisme
civique » éclairé et d'un « nationalisme ethnique » désastreux doit être aussi relativisée.
D'où, également, la nécessité de dépasser la téléologie historique inhérente à la
typologie de « nations précoces » (Grande-Bretagne, France, Pays-Bas etc.), étant notamment
du genre « civique », et de « nations retardataires » (Allemagne et autres pays fondés sur le
principe « ethnique »). Avec sa théorie des différentes axes ou plans temporels (Zeitebenen),
l'herméneutique historique de l'historien allemand Reinhart Koselleck permet notamment de
discerner les spécificités de développement, parfois de nature incommensurable, lesquelles
marquèrent les voies historiques des nations en Europe ou ailleurs 119. Or ce sont les
mécanismes de l'émergence de ces dernières qu'il faudrait examiner compte tenu de toute leur
multiplicité.

Les mécanismes générateurs des revendications nationales


Qu'en est-il des mouvements revendicateurs initiés par des groupes en position
non-dominante qui cherchèrent à établir la frontière (au sens barthien) censée les distinguer de
la communauté dominante? Cette question est d'autant plus importante que les études de cas
consacrés à ces groupes, dits « ethnolinguistiques » ou « ethnoculturelles », tendent à restituer
la valeur du concept de « nationalisme ethnique ». L'analyse des revendications nationales ne
devrait, en outre, sous-estimer le danger suivant: la tentation d'essentialiser la différence
projetée dans les représentations collectives de ces groupes mêmes, et de restaurer, par là, une
continuité historique sans faille revendiquée par les divers agendas nationalistes. Dans un des
cas, on a souvent tendance à présenter les communautés non-dominantes comme
« particularistes » et étroites d'esprit dans leur militantisme opposé à l'intégration au sein de
l'Etat-nation qui se serait, quant à lui, constitué au nom de valeurs « universelles ». En
revanche, les supporters de certains groupes minoritaires portent leurs jugements contre le
caractère oppressif de la nation dominante sans trop se soucier d'expliquer les mécanismes de
l'émergence des revendications nationales.
La naïveté de cette dernière approche est manifeste dans la philosophie
communautarienne développée, par exemple, par Charles Taylor qui considère la « langue »
(pour lui = « culture ») comme un pôle fondamental de l'identification collective. Or le
« respect » dû à celle-ci entraînerait également l'attribution de souveraineté étatique à la
117
Breuilly, « Approaches to Nationalism », p. 165.
118
Miroslav Hroch, The Social Interpretation of Linguistic Demands, p. 35. Par ailleurs, Anthony Smith se porte
auteur d'une théorie largement sophistiquée du « nationalisme ethnique » dont on ne se souvient quasiment
plus. Ce que Smith désigne comme « nationalisme ethnique » constitue le résultat d'une « légitimation
double » au sein de la société issue, à son tour, de la rupture entre l' « intelligentsia » et « le reste de la
société ». Cet état de rupture déclencherait les luttes des revivalists et des assimilationists issus de
l'intelligentsia qui cherchent à le dépasser – voir Anthony Smith, « La « légitimation dualiste », matrice du
nationalisme ethnique » in Gil Delannoi, Pierre-André Taguieff (éds.), Op. Cit. Dans le cadre des études du
nationalisme, ce fut un des exemples de théorie avortée d'emblée.
119
Reinhart Koselleck, « Deutschland – eine verspätete Nation? » in Idem, Zeitschriften. Studien zur Historik
mit einem Beitrag von Hans-Georg Gadamer, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag, 2000.

22
communauté ethnolinguistique concernée (en l'occurrence, les Québécois): à chaque
communauté son autonomie politique120. En effet, non pas tout ce qui est largement désigné
comme « communauté » d'ordre « ethnique » (ou « national ») renvoie à des différences
d'ordre linguistique. Des caractéristiques comme la religion constituent l'identité collective
chez les Bosniaques contemporains, ou comme la « couleur » dans le cas des ethnic groups
aux Etats-Unis121. Les mécanismes générateurs d'une différence collective étant de caractère
dynamique, la perspective communautarienne semble représenter un certain « réalisme du
groupe » qui se laisse facilement discerner: les nations et les groupes « ethniques » sont, dans
son optique, présentés comme des collectifs persistants dans le temps, homogènes et bien
délimités122.
Un sociologue tellement dévoué au sujet de l'intégration et des valeurs
républicaines en France comme Dominique Schnapper s'insurge contre cette réification de
l'ethnie. Enfin, la « communauté » ethnique ou linguistique constitue, elle aussi, le produit
d'une invention, elle n'existe pas « depuis la nuit des temps » comme d'aucuns pourraient le
croire. Mais qu'en est il des situations où la frontière ethnique est nettement revendiquée, où
elle se transforme en programme de séparatisme politique alors que le groupe prend les
contours plus ou moins clairs de la « minorité nationale » et même de la « nation »? En
tranchant une distinction irrévocable entre « nation » d'un côté, et « nationalité », « ethnie »
(ou le « protonationalisme » au sens hobsbawmien) d'un autre, Schnapper s'expose au risque
de sous-estimer une série de problèmes relevant du nationalisme moderne. Dire que les
Bretons, les Basques ou les Ecossais ne sauraient prétendre qu'au statut d' « ethnies » et
nullement à celui des « nations »123 entraîne une perspective orientalisant les minorités en
particularistes arriérés et nostalgiques. Or l'argument de Schnapper sur l'absence
d'« expression politique » de l' « ethnie »124 à la différence de la « nation » ne facilite point la
réponse à la question de savoir quelle approche théorique serait la plus adéquate à l'étude des
mouvements revendicateurs des « minorités nationales » (qui sont politiquement bien
présentés et présents).
Miroslav Hroch, quant à lui, semble implanter un dualisme politico-culturel sur
ce qu'il dénomme « mouvements nationaux » où la différence entre « nation » et « groupe
ethnique » semble d'emblée effacée. En revanche, il distingue, d'un côté, des mouvements
nationaux marqués par des demandes politiques où les revendications culturelles et
linguistiques sont plus faibles, et d'un autre côté, des mouvements nationaux guidés par
demandes d'ordre linguistique ou culturel125. Dans le cas de ces derniers, le point de départ est
marqué par la « découverte » de la langue vernaculaire qui, en même temps, tend à mettre
celle-ci en valeur – c'est l'époque des « éloges » et des « défenses » de la langue nationale.
S'ensuit le processus de homogénéisation linguistique et de language planning censé
construire une langue nationale standardisée. L'étape suivante tend à « intellectualiser » la

120
Charles Taylor, « Why Do Nations Have to Become States? » in Idem, Reconciling the Solitudes, Montreal
and Kingston, McGill Queen's University Press, 1993.
121
Sur la notion de « groupe ethnique » aux Etats-Unis – voir Thomas Sowell, L'Amérique des ethnies,
Lausanne / Paris, L'Age d'homme, 1983.
122
Certes les implications politiques de la reconnaissance de communautés « ethniques », « linguistiques » et
« culturelles » de même que les débats philosophiques qui en relèvent (« multiculturalistes » vs. « libéraux »
etc.) dépassent les cadres de la présente étude. Pour une initiation à cette problématique – voir Michel
Wieviorka et alii, Une société fragmentée? Le multiculturalisme en débat, Paris, La Découverte, 1996.
123
Dominique Schnapper, La France de l'intégration, p. 16-17. Ainsi, pour Schnapper, John Armstrong
entendait-il sous le terme nations before nationalism des « ethnies » plutôt que des « nations ».
124
L'ethnie serait tout juste une « collectivité caractérisée par une culture spécifique » étant fondée sur « la
croyance d'une ascendance commune » - voir Schnapper, Ibid., p. 15. Voir aussi Idem, La communauté des
citoyens. Sur l'idée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994; Idem, Qu'est-ce que la citoyenneté, Paris,
Gallimard, 2000.
125
Miroslav Hroch, The Social Interpretation of Linguistic Demands in European National Movements, p. 5.

23
langue en développant une activité littéraire, scientifique et journalistique intense.
Aussi le modèle de nation-building chez les « petites nations » non-dominantes,
proposé par Hroch, implique-t-il un développement graduel marqué par trois phases
fondamentales. Le côté téléologique de son schéma est d'emblée manifeste dans la mesure où
les communautés en question tendraient à combler certains « déficits »: 1) La création d'une
communauté nationale égale à la dominante et pourvue, elle-même, de ses propres « classes
dominantes » – un processus censé fournir une « structure sociale complète »; 2) La mise en
place d'une autonomie administrative laquelle, au fur et à mesure, faciliterait le passage à
l'indépendance politique; 3) Le développement d'une culture nationale fondée sur la langue
vernaculaire parlée par le groupe. La première phase (phase A) du processus est caractérisée,
selon Hroch, par l'émergence d'une pléiade d'intellectuels qui se mettent à étudier et à cultiver
la langue, l'histoire et la culture indigène. Au cours de la phase B, une nouvelle génération de
militants viendrait lancer la campagne d'agitation de leurs compatriotes en vue de la création
d'une véritable (fully-fledged) communauté nationale. La phase C serait marquée par la
mobilisation de masse de la population non-dominante qui donnerait naissance à une structure
sociale plus différenciée.
Hroch essaie d'appuyer sa démarche sur les rapports de domination mis en jeu en
insistant qu'au sein des revendications nationales l'importance de la langue est inversement
proportionnelle à la participation des « classes dominantes » à la phase B du nationalisme
(l'émergence d'une première génération de militants). Dans les cas de « structure sociale
incomplète » (absence de « classes dominantes » chez la communauté ethnolinguistique
respective), c'est les revendications culturelles et linguistiques qui régissent l'agenda militant
tandis que le « programme politique » est remis pour la dernière phase du mouvement – la
phase C126. L'introduction de la langue vernaculaire standardisée aux écoles et la
reconnaissance de son égalité à la langue dominante marquent la réussite des mouvements
nationaux d'ordre culturel-linguistique. En réalité, la mise en contraste entre
« demandes politiques » et « demandes culturelles-linguistiques » paraît loin d'être
convaincante. Elle traduit, d'une certaine façon l'opposition ethnique – civique avec cette
particularité qu’aucun de ces deux pôles n'est identifié à une des communautés protagonistes
ou à une autre. Le défaut principal du schéma de Hroch réside pourtant ailleurs, à savoir, dans
l'idée que c'est des déficits politiques ou culturels objectivement existants qui font naître les
revendications nationales. Ces derniers sont censés, comme dans la logique propre à l'agenda
nationaliste, tout simplement « résoudre » la « question nationale ». Or s'il faut, en ce cas,
bien maintenir en vue le rapport groupe dominant – groupe dominé, c'est afin de rendre
compte de la complexité de la constitution et de l'émergence de ce rapport, des « groupes » et
des revendications mêmes. La « question nationale » serait, de cette façon, non pas la source
mais bien le résultat d'une revendication qui en paraît être constitutive.
Gellner en est conscient lorsqu'il essaie d'analyser le conflit intercommunautaire
d'une manière interactionniste127. Pour lui, le conflit d'intérêts entre un premier groupe social
détenant le monopole sur la « haute culture » et un second qui essaie d'être conforme à celle-
ci, se traduit en termes nationaux lorsque le premier groupe s'avère intransigeant dans son
souci de conserver ce monopole. De cette façon, la « minorité nationale » en voie de
formation peut être traitée aussi comme un « groupe de pression économique »128. Celui-ci,
une fois menacé de disparition, se réorganiserait afin de protéger les intérêts socio-
économiques de ses membres. Le rôle de leader est assumé par sa « classe » urbaine qui se
sent exclue dans la concurrence économique notamment pour des raisons linguistiques et
culturelles. La politisation de la culture affecterait ultérieurement la communauté dominante

126
Hroch, Ibid., p. 36.
127
Voir Ernest Gellner, Nations et nationalisme, p. 90-96.
128
Voir Christophe Jaffrelot, Op. Cit., p. 152-153.

24
en intensifiant l'ancrage dans des sentiments « primordiaux ».
Mais quelle est, en l'occurrence, la nécessité qui pourrait déclencher un « conflit
d'intérêts » de ce genre et, en particulier, sa traduction des termes sociaux en termes
nationaux? La logique d’homogénéisation culturelle propre à l'industrialisme, ne suffit point
pour en fournir l'explication vu qu'on pourrait bien imaginer une homogénéisation qui se met
en place sans aucune « résistance » de ce type129. Gellner se contente de remarquer que dans
les situations décrites, la culture, la race et d'autres traits distinctifs acquièrent de l'importance
qu’ils ne revêtaient pas antérieurement. En effet, aucun de ces derniers, la différence
linguistique non plus, ne semble pas en état de procurer une élucidation des mécanismes de
l'émergence d'une revendication nationale130.
Loin d'être l'aspect fondateur, la « langue » est souvent assignée comme une
« tâche » à résoudre, comme une distinction à élaborer, d'autant plus que les groupes aspirant
à prospérité sociale sont, en général, bien conformes au paysage linguistique dominant. Déjà,
le « père » de la sociolinguistique moderne Einer Haugen définit la langue nationale comme
un « artifice culturel »131, et son caractère moderne et socialement construit est aussi souligné
par Hobsbawm132. Ainsi, la « différence linguistique », loin d'être la cause, constitue le plus
souvent le produit d'une fabrication visée. Benedict Anderson dévoile son importance comme
un trait essentiel de l'imaginaire de la nation: la langue est tenue pour la plus « naturelle »
caractéristique de celle-ci, tout en étant directement associée avec « ce qu'on est ». Cette
dernière représente, en tant que telle, un des médiums du nationalisme moderne et, en même
temps, un des ses « messages »: elle est présumée constituer le lien avec le « passé glorieux »,
« l'authenticité » et « le caractère unique » de la nation133. D'une manière ironique, la langue
nationale est, elle-même, établie à travers une action délibérée visant à l'altération des variétés
linguistiques « authentiques » – le language planning.
Ce processus étant souvent, au niveau des représentations populaires, refoulé, la
sociolinguistique contemporaine signale les dangers d'une réification de la langue entendue
en terme nationaux laquelle tend à évacuer en tant que facteur « superflu » ou « extérieur »
tout le contexte sociopolitique de son élaboration 134. En outre, hors ce contexte sociopolitique,
il est fort douteux qu'on puisse considérer la langue vernaculaire comme un trait distinctif
suffisant pour la construction d'une revendication nationale. Sur cet arrière-plan, la notion de
« communauté ethnolinguistique », elle-même, ne va pas sans poser des problèmes et ne
pourrait être retenue dans l'analyse du nationalisme qu'à condition de ces précautions
préalables. Cette critique va à l'encontre d'une théorie des revendications nationales et de leur
suite positive « à la Taylor ». Parmi les six « mythes ou mauvaises conceptions » au sujet du
129
On peut parler plutôt d'un éventail de possibilités – voir Fredrick Barth in Philippe Poutignat, Jocelyne
Streiff-Fenart, Op. Cit., p. 241. Sur la construction interactionnelle des « minorités ethniques » – voir Ibid., p.
237-240.
130
Le modèle de Gellner, certes, donna lieu à des versions plus sophistiques – voire Anthony Smith, Theories of
nationalism, p. 114-115.
131
Voir Einar Haugen, Language Conflicts and Language Planning: The Case of Modern Norwegian, The
Hague, 1966.
132
Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, p. 69-84.
133
Joshua Fishman, Language and Ethnicity in Minority Sociolinguistic Perspective; Idem, Language and
Nationalism. Two Integrative Essays, Rowley (Massachusetts), Newbury House, 1972, p. 9-10. Pour
Fishman, la langue fournit le moyen le plus approprié pour l'homogénéisation nationale car plus facilement
manipulable que d'autres traits culturels (par exemple, la religion). Idem in Sociolinguistique, Bruxelles,
Labor; Paris, Nathan, 1971 essaie d'étudier le lien entre langue et ethnicité notamment à travers le concept
barthien de ethnic boundary.
134
Daniel Baggioni, « Norme linguistique et langue(s) nationale(s): variété des processus de construction des
identités linguistiques nationales dans l'espace européen passé et présent » in Jean-Michel Kasbarian et alii
(éds.), Genèse de la (des) norme(s) linguistique(s): hommage à Guy Hazaël-Massieux, Aix-en-Provence,
Université de Provence, 1994, p. 32. Voir aussi Daniel Baggioni, Langues et nations en Europe, Paris, Payot
& Rivages, 1997.

25
nationalisme, Rogers Brubaker s'attaque notamment à l'illusion architectonique fondée sur
l'idée qu'une meilleure organisation territoriale ou institutionnelle pourrait satisfaire aux
« revendications nationales légitimes » et, de ce fait, résoudre les conflits nationaux. D'un
côté, les frontières territoriales d'une communauté ethnolinguistique, ethnoculturelle ou
nationale ne font presque jamais l'objet d'un consensus absolu. D'un autre côté, comme le
montre le cas macédonien, même certaines revendications d'identité nationale à part entière
étaient et sont toujours disputées135.
La remarque de Brubaker renvoie, du même coup, au problème des stratégies
complexes mises en jeu derrière la construction d'une « minorité » face au groupe culturel
dominant. Dans les perspectives « fonctionnalistes », ce sont les mesures de homogénéisation
lancées par ce dernier qui entraîneraient la mobilisation des groupes ethnolinguistiques
(ethnoculturels etc.) en position minoritaire. Ceux-ci réagiraient selon le schéma du
comportement « action » – « réponse »: la plus grande pression visant à assimiler le groupe
minoritaire concerné donnerait lieu à la plus intense réaction de sa part. A cet égard, une des
questions de base consiste à savoir le poids exact de ce qu'on désigne souvent sous le terme
d'assimilation. Déjà, chez Karl Deutsch, on voit l'idée que le processus d'intensification de la
communication à l'époque moderne impliquerait l'effacement des différences culturelles et
l'assimilation des groupes ethniques périphériques. Dans son aperçu historique, Hroch établit
une distinction entre un modèle occidental du processus de construction nationale, dont
l'effort d'assimiler les groupes linguistiques dominés est largement réussi (France et
Angleterre), et un modèle oriental où, tant que des projets de ce type existaient, ils ne furent
jamais réalisés – ici, à côté des Empires ottoman 136 et russe, il place aussi celui des
Habsbourg. A l'instar de Gellner, on peut supposer que le processus d'industrialisation-
modernisation aurait un double aspect à long terme: les efforts visant à imposer la « haute
culture » auraient déclenché aussi le développement d'identités nationales divergentes.
En revanche, des chercheurs comme Dominique Schnapper se demandent si, par
exemple, les Bretons ou les Corses furent vraiment « assimilés » en France
postrévolutionnaire, ce terme supposant l'existence d'une « essence spécifique » française,
devant laquelle les particularités culturelles régionales seraient destinées à disparaître 137 . Pour
Schnapper ce fut un processus d'élaboration de l'identité nationale française elle-même plutôt
qu'un cadre culturel édicté d'une façon intransigeante – processus qui facilita l'accès de tous
les citoyens « à l'aventure de la modernité ». Or, si l'homogénéisation effective en faveur
d'une « spécificité » culturelle française (pensée en termes constructivistes) n'est évidente que
dans l'optique d'un concept de « nation civique » trop poussé, il est vrai que l'interprétation
des rapports majorité – minorité est largement appauvrie par la catégorie d' « assimilation ».
D'une certaine façon, comme certains chercheurs le montrent pour le cas français, certaines
identités régionales constituent plutôt le produit historique d'une invention mise en place par
l'idéologie nationale, toujours en train de s'établir elle-même138. Etre Breton ne précède pas
forcément être Français, le même étant valable pour les Catalans par rapport aux Espagnols139,
135
De plus, Brubaker considère les conflits nationaux par définition irrésolubles dans la mesure où les politiques
nationalistes sont chroniquement marquées par la possibilité de contestation et de dénonciation – voir
Brubaker, « Myths and Misconceptions in the Study of Nationalism » in John Hall (éd.), Op. Cit., p. 280.
136
Voir Hroch, The Social Interpretation of Linguistic Demands, p. 11. Pour des théoriciens comme John
Hutchinson, les objectifs de chaque nationalisme se résument à la création d'un Etat-nation « ethniquement
exclusive » et « culturellement homogène » – voir Idem, Modern Nationalism, London, Fontana Press, 1994.
137
Schnapper, La France de l'intégration, p. 102. L' « assimilation » ou l' « intégration » de communautés
immigrées constitue un problématique à part. Quant à celle-ci, on consultera notamment Gérard Noiriel, Etat,
nation et immigration: vers une histoire du pouvoir, Paris, Belin, 2001. Voir aussi John Rex, Op. Cit., p. 114-
117.
138
Sur l'invention de particularités régionales en France de la IIIe république – voir Anne-Marie Thiesse, Ils
apprenaient la France: l'exaltation des régions dans le discours patriotique, Paris, MSH, 1997.
139
Voir par exemple, Llorenç Prats, « Invention de la tradition et construction de l'identité en Catalogne » in

26
pour ne pas parler de réalités encore plus tardives comme les « Occitans » etc. L'existence de
particularités culturelles dans une époque anticipant l'Etat-nation ne signifie cependant pas
l'existence de « minorités » se réclamant de certaines revendications politiques lesquelles la
nation s'efforcerait à « étouffer » ou assimiler.
Dans un article consacré à la question des revendications nationales issues du
mouvement régionaliste français, Pierre Bourdieu140 déplace l'accent de ce débat vers le
contexte des représentations collectives. Celles-ci constitueraient les critères considérés
« objectifs » de l'identité régionale où différents actes d'appréciation, de connaissance et de
reconnaissance seraient investis des intérêts d'agents politiques. Ces derniers sont, d'après
Bourdieu, impliqués en luttes symboliques de diverses représentations de la « communauté »
qui tendent, d'une certaine façon, à « inclure dans le réel la représentation du réel »141. Or
l'idée de région serait pour ainsi dire la matérialisation ou bien « la réalité » d'une
représentation subjective qui « prend chair » au sein de la pratique sociale: par conséquent, le
discours politique qui se fait porteur des « valeurs », des traditions et des symboles régionaux
ferait naître des revendications nationales antérieurement inexistantes142. Bourdieu fait
référence au potentiel créatif des représentations de la réalité sociale lesquelles, à travers une
action performative du discours régionaliste-nationaliste, s'avère être impliqué dans la
construction de ce qui devient une mobilisation bien « réelle »143.
Chez Bourdieu, les mécanismes de cette construction sont exprimés d'une
manière fort pléonastique: en identifiant le régionalisme au nationalisme, il le présente comme
un cas particulier de lutte symbolique dans la quelle les agents ont pour enjeu crucial la
conservation ou bien la transformation des rapports de forces symboliques ainsi que des
profits économiques de même que symboliques144. Dans cette lutte, la stratégie des dominés ne
viserait pas simplement à effacer les traits stigmatisés de leur position dans le rapport de
forces (laquelle s'effectuerait, dans le cas général, par des stratégies de conformisation, de
dissimulation ou d'assimilation à la définition dominante), mais plutôt à subvertir la « table de
valeurs » qui rend possible la stigmatisation. C'est cette dernière qui procurerait les
« déterminants symboliques » au « régionalisme ou nationalisme » lequel est ainsi interprété
comme une réaction par rapport au « centre » symbolique infligeant sa propre « grille
d'évaluation ».
Or bien de cas de revendications nationales ne se déroulent pas suivant le schéma
proposé par Bourdieu: ainsi, suffit-il de rappeler les nationalismes des différentes diasporas
qui rendent le schéma centre-périphérie bien plus compliqué. La sous-estimation des
stratégies de homogénéisation nationale du « centre » et l'usage exclusif du concept de
nationalisme pour les stratégies de la périphérie pensée comme « séparatiste » laisse voir chez
Daniel Fabre, L'Europe entre cultures et nations, Paris, Editions de la MSH, 1996. Toujours sur
« l'invention » de la Catalogne, voir Andrés Barrera-Gonzáles, Language, Collective Identities and
Nationalism in Catalonia, and Spain in General, Florence, European University Institute, 1995; Joan-Lluís
Marfany, La Cultura del Catalanisme. El nationalisme catalá en els seus inicis, Barcelona, Editorial
Empúpies, 1995 i 1996.
140
Pierre Bourdieu, « L'identité et la représentation. Eléments pour une réflexion critique sur l'idée de région »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 1980/35.
141
Bourdieu, Ibid., p. 65.
142
Les revendications nationales se multiplièrent en France au cours des années 1970. Les numéros 324-326 de
Les Temps modernes de août-septembre 1973 annonçaient l'existence de « Minorités nationales en France ».
Voir aussi le numéro d'Autrement de 1979 sur la Bretagne. En 1979, Alain Alcouffe, Pierre Lagarde et
Robert Lafont publièrent leur ouvrage programmatique Pour l'Occitanie (Toulouse, Privat) qui mit en relief
les particularités culturelles, linguistiques et historiques des pays d'oc par rapport au reste de la France. Pour
des nationalistes régionaux comme Lafont, la société de l'Ancien régime représentait une sorte de
« fédération ethnique » tandis que la France moderne pratiquerait une sorte de « génocide culturel ».
143
Voir aussi la démarche bourdieusienne de Louis Pinto, « Une fiction politique: la nation », Actes de la
recherche en sciences sociales, 64/1986 – une présentation des travaux de l'historien hongrois Jenő Szücs.
144
Bourdieu, Op. Cit., p. 69.

27
Bourdieu une conception trop républicaine du nationalisme. Le « stigmate », conséquence de
« l'unification du marché » qui transforme les particularismes en traits négatifs, ne constitue
pas non plus un mobile indispensable à l'apparition d'aspirations identitaires, la vision
bourdieusienne risquant d'être trop réductrice tant que sa pertinence pour l'explication des
mouvements régionalistes français ne fournit pas forcément une théorie du
« nationalisme »145. Comme bien d'autres, cette interprétation évoque la question
fondamentale de savoir ce qui est « réel » et ce qui « symbolique » dans le nationalisme –
deux niveaux des pratiques sociales dont la définition demeure, dans les recherches sur les
problèmes nationaux, suffisamment vague.
Néanmoins, bien qu'appliqué à un cas particulier, cette approche suggère la
correction d'une perspective instrumentaliste fondée, à la Gellner, sur le « conflit d'intérêts »
pour insister notamment sur les mécanismes de construction de ceux-ci. En outre, l'accent de
Bourdieu sur le côté symbolique et dynamique de même que sur l'interaction complexe mise
en jeu derrière l'émergence de revendications ouvre une perspective critique envers la
construction des différents types de « minorités ». Ces dernières ne sauraient être pensées
comme un phénomène statique de la « démographie ethnique » mais plutôt comme « une
donnée dynamique politique ou, plus précisément une famille de données entrelacées mais en
concurrence réciproque »146. Aussi Brubaker propose-t-il deux outils conceptuels nouveaux
destinés à rendre compréhensible, en particulier, l'émergence de revendications minoritaires
dans les pays de l'Europe de l'Est après le communisme: « nationalismes nationalisants »
(nationalizing nationalisms) et « nationalismes de la patrie extérieure » (nationalisms of
external homeland). Les premiers endosseraient les revendications au nom du groupe national
qui se veut « propriétaire » de l'Etat respectif (par exemple, les Estoniens après la
proclamation de l'indépendance de « leur » république), et seraient par suite obligés
d'affronter le nationalisme transfrontalier (transborder) de nouvelles minorités (dans ce cas,
les Russes) qui se veulent « ethniquement » reliées à leurs « patries extérieures » (la Russie).
De cette manière, Brubaker entend examiner le rapport multiple et dynamique entre le pôle du
« nationalisme nationalisant », celui de la « minorité » en voie de formation et le facteur de la
« patrie extérieure », ce rapport étant désigné comme un nexus relationnel à structure
triadique.
Or, ce que Brubaker entend par « nationalisme nationalisant » fut déjà analysé
par des théoriciens comme Anderson sous nombre de concepts comme, par exemple, celui de
« nationalisme officiel »147. Ce qui, en revanche, semble constituer l'apport de son schéma,
c'est la mise en relief du caractère interactif propre au contexte politique de l'émergence d'une
revendication nationale nouvelle. La minorité nationale ne se laisserait penser comme une
entité préexistante ou groupe fixe, mais au contraire, en termes bourdieusiens, comme un
champ de positions en voie de différentiation et en concurrence réciproque (field of
differentiated and competitive positions or stances)148. Ces dernières seraient adoptées par des
organisations, partis, mouvements ou bien des entrepreneurs politiques individuels qui
cherchent à « représenter » la minorité d'abord à ses propres membres présumés de même qu'à
145
Comme certains auteurs tel Brubaker prétendent – voir Idem, Nationalism Reframed. Nationhood and the
National Question in the New Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, Chapitre 1.
146
Rogers Brubaker, National Minorities, Nationalizing States and External National Homelands in the New
Europe,Vienna, Institute for Advanced Studies, 1993, p. 5. Les marqueurs de base de la minorité seraient,
selon Brubaker, trois: déclarations publiques d'appartenance à une communauté ethno-culturelle différente de
la dominante, les revendications d'une reconnaissance politique de cette nationalité et l'assertion de certains
droits collectifs et politiques. Voir aussi Idem, Nationalism Reframed: National Minorities, Nationalizing
States and External National Homelands in the New Europe, Budapest, Collegium Budapest, 1995; Idem,
Accidental Diasporas and External « Homelands » in Central and East Europe: Past and Present, Vienna,
Institute for Advanced Studies, 2000.
147
Benedict Anderson, L'Imaginaire national, p. 93-118.
148
Rogers Brubaker, Nationalism Reframed. Nationhood and the National Question in the New Europe, p. 61.

28
l'Etat nationalisant149 ainsi qu'au monde extérieur (la « communauté internationale » etc.). En
ce cas, il s'agirait également d'une « lutte symbolique » pour le monopole sur les
représentations légitimes de la « minorité » en jeu: les luttes des représentations seraient, de
ce point de vue, constitutives pour la « création » des groupes minoritaires mêmes.
Brubaker va même plus loin en préconisant une nouvelle vision de la nation
comme une « catégorie pratique, forme institutionnalisée et événement contingent » laquelle
devrait succéder à son emploi habituel comme « catégorie d'analyse »150. Les nationalismes,
quant à eux, constitueraient, de ce point de vue, le produit ou plutôt la tension entre différents
champs (au sens bourdieusien) d'ordre politique, économique ou culturel. La dynamique des
mobilisations nationalistes serait, par conséquent, déterminée en fonction des propriétés de
ces champs et non plus par des « propriétés de collectivités » dont, au premier chef, celles des
« nations ». Dans l'approche préconisée par Brubaker, ces dernières sont en effet écartées de
l'analyse en faveur de concepts comme « nationalisme » ou « nationalité » (nationhood,
nationness) lesquels doivent être, à leur tour, considérés dans un contexte dynamique. En se
référant à la perspective proposée par Brubaker et centrée sur l'événement (eventful
perspective), on peut comprendre l'importance majeure que revêt pour l'étude du nationalisme
l'accent sur les moments de mobilisation nationale. Or la sensibilité aux contextes concrets-
historiques avec leurs ruptures et discontinuités ne garantit pas une perspective affranchie des
réifications possibles mais peut faciliter leur dépassement. Avec la mise en avant du niveau
des représentations collectives, cette optique pose aussi la question du caractère inhérent à ce
qu'on désigne par nationalisme, celui-ci étant écartelé entre le contexte politique des
« idéologies » et la construction sociale des « identités ».

Le nationalisme comme idéologie


Nombre de théoriciens ne manquent pas de souligner que, en premier lieu, le
nationalisme représente une doctrine idéologique, « un -isme »151. En tant que tel, il est
souvent tenu pour une expression de la « conscience démocratique » de la modernité152, ou
bien au contraire, son existence est considérée comme un atavisme profondément
antimoderne, un danger pour la démocratie153. Le nationalisme est ainsi vu en termes
d'ambitions politiques malsaines ce qui confère toute la responsabilité de catastrophes
humanitaires aux « nationalismes » en en acquittant de cette manière les « nations »154. Certes,

149
Brubaker, Ibid., p. 63 remplace le concept d' Etat-nation, impliquant selon lui une « condition statique », par
celui de « Etat nationalisant » (nationalizing state) en vue de mettre l'accent sur la « posture politique
dynamique ».
150
Brubaker, Ibid., p. 7.
151
John Breuilly, « Approaches to Nationalism » in Gopal Balakrishnan (éd.), Op. Cit. La distinction entre
l'aspect doctrinaire présumé pour le « nationalisme » et le côté pathétique de ce que le discours nationaliste
désigne comme « patriotisme » n'est évidemment guère pertinente au niveau théorique – cf. Breuilly, Ibid., p.
148.
152
Brendan O'Leary, « Ernest Gellner's Diagnoses of Nationalism: A Critical Overview, or, What is Living and
What is Dead in Ernest Gellner's Philosophy of Nationalism? », John Hall (éd.), Op. Cit., p. 79. Pour Seton-
Watson, le nationalisme ne représente que « l'application aux communautés nationales de la doctrine des
Lumières de la souveraineté populaire » - voir Hugh Seton-Watson, Nation and States. An Inquiry into the
Origins of Nations and the Politics of Nationalism, Boulder, 1977, p. 445. Trad. fr. de Bernard Michel, Op.
Cit., p. 13-14.
153
Michel Wieviorka, La démocratie à l'épreuve. Nationalisme, populisme, ethnicité, Paris, La Découverte,
1993. Pour une discussion plus générale sur les rapports nationalisme – modernité, voir Mark Haugaard,
« Nationalism and Modernity » in Siniša Malešević, Mark Haugaard (éds.), Op. Cit.
154
Par exemple, Dominique Schnapper, La Communauté des citoyens, p. 36: le nationalisme représente « soit
les revendications des ethnies à être reconnues comme des nations, c'est-à-dire à faire coïncider
communauté historico-culturelle (ou ethnie) et organisation politique; soit la volonté de puissance des
nations déjà constituées pour s'affirmer aux dépens des autres. Bien souvent les critiques portées contre les
nations concernent les nationalismes ».

29
une interprétation alternative procure la réconciliation de ces deux points de vue
incompatibles en apparence: d'après celle-ci, les idéologies nationales posséderaient deux
faces dont l'une moderne et centrée sur l'engagement individuel dans les procédures de la
souveraineté citoyenne, alors que l'autre serait tournée vers le passé, « l'âge d'or », les
« racines », étant marquée par un caractère communautaire, collectiviste-fusionnel.
Aussi, pour Gellner, le nationalisme représente-il une Gesellschaft mais sur le
registre discursif de la Gemeinschaft155 – avant-garde de la modernité mais nostalgique pour
l'époque pré-moderne. Or c'est la raison pour laquelle, au moins dans certains courants, le
nationalisme n'est estimé possible qu'au sein de la société moderne dont les nationalistes
s'adonneraient à restituer la cohésion antérieure. D'où une alternative de démarches plus
générales qui se dessine: soit dévoiler le caractère idéologique-doctrinaire du nationalisme en
tant que programme d'action politique, soit évaluer son impact à un niveau moins manifeste et
plus « discrète » – celui de l'identité – en s'immergeant dans la diversité des processus de
socialisation propres à l'esprit de la modernité.
Comme on l'a vu, pour Gellner, le nationalisme est « essentiellement un principe
politique, qui affirme que l'unité politique et l'unité nationale doivent être congruentes »156.
Hobsbawm en est d'accord avec Gellner et, tout en identifiant le nationalisme à une
« conception de la nation » investie du caractère de programme politique, souligne son lien
intrinsèque avec l'Etat. John Breuilly157, à son tour, voit dans le nationalisme une forme de
politique ou de « conduite politique » (political behaviour) qui ne serait possible que dans le
contexte de l'Etat moderne. Ainsi, la perspective moderniste semble-t-elle être, à prime abord,
plus accueillante vis-à-vis d'une notion du nationalisme comme « idéologie » plutôt que d'une
démarche qui le situerait sur le plan de la « conscience » ou des « sentiments »158. Breuilly
signale particulièrement que le nationalisme ne constitue point le produit d'une « identité
nationale » préexistante, encore moins une « quête d'identité », un « état d'esprit » ou une
« expression de conscience nationale ». De cette façon, pour les théoriciens comme Breuilly,
le nationalisme se résume aux moyens d'obtenir ou de maintenir le pouvoir d'Etat – il ne serait
qu'un instrument de lutte politique159.
En fait, dans ce cadre d'interprétation, les dimensions propres au nationalisme se
dissolvent facilement dans le politique en général: suffisamment révélatrice est la tentative
radicale de Breuilly visant à écarter la distinction « caractéristique pour la société moderne »
entre Etat et société160. Or comment garder la dimension politique propre aux idéologies
nationales sans les transformer en simples moyens et sans éclipser la multiplicité réelle des
enjeux qu'elles comportent? Est-il possible de fournir une explication cohérente de ces enjeux
sur la base d'une approche centrée notamment sur des idéologies? Ces questions se rapportent,
d'abord, à la possibilité d'établir une classification des programmes politiques propres au
nationalisme. Breuilly est un des théoriciens qui essaient d'en proposer des typologies
exhaustives fondées sur une perspective historique comparée161. Pourtant chaque typologie
155
Ernest Gellner, Nationalism, London, Phoenix, 1997, p. 74.
156
Ernest Gellner, Nations et nationalismes, Paris, Payot, 1989, p. 11.
157
John Breuilly, Nationalism and the State, Manchester University Press, 1993.
158
Ces derniers sont, en revanche, soulignées par un « pérennialiste » comme Llobera -voir Idem, Recent
Theories of Nationalism, Conclusion.
159
En tant que tel, le nationalisme se fonderait sur trois revendications essentielles: la nation, un groupe de
destin spécial, existe; la loyauté politique est due, au premier chef, à la nation; celle-ci est censée acquérir
une autonomie politique sous la forme d'Etat-nation souverain – voir Breuilly, Op. Cit.
160
Breuilly, Ibid., p. 390.
161
Il existe, pour Breuilly, un « nationalisme unificateur » (Allemagne, Italie), un « nationalisme séparatiste »
(Hongrois, Tchèques, Roumains, Serbes, Bulgares, Grecs, et Arabes dans le cadre de l'Empire ottoman) ainsi
qu'un « nationalisme anti-colonial » (Inde britannique), « sous-nationalisme en Etat colonial » (les
Musulmans en Inde coloniale), « nationalisme réformateur » (Chine, Japon, Turquie) etc. - voir Breuilly,
Nationalism and the State.

30
court le risque d'une simplification unilatéraliste des contextes politiques mis en jeu, surtout
lorsqu'on détermine, au-delà des nationalismes « civique » et « ethnique », aussi des
nationalismes « sécessionnistes », « diasporiques », « protectionnistes », « expansionnistes »,
« conservateurs », « nationalismes du centre » ou « nationalismes de la périphérie ». En ces
cas, l'ajout de rubriques supplémentaires comme « nationalismes mixtes », « hétérogènes »,
cross-cultural etc. ne saurait nullement résoudre les problèmes qui en découlent.
Le développement diachronique de diverses idéologies nationales lance
également le défi de leur périodisation. Certaines théories comme celle de Hroch permettent
d'en tracer les grandes transformations historiques. La vision hobsbawmienne semble aussi, à
cet égard, une des plus largement acceptées: à la suite d'une première phase « libérale » et
« mazzinienne » (des années 1780 aux années 1870 à peu près) marquée par l'élaboration des
programmes nationaux162 et la formation des premiers cercles d'intellectuels nationalistes,
viendrait la période d'un glissement vers la « droite » qui se traduit par un accent de plus en
plus net sur l'identité ethnolinguistique du groupe. La multiplication des demandes
d'autodétermination et des revendications de souveraineté étatique en seraient indissolubles.
Au fur et à mesure de cette phase, le nationalisme acquerrait un caractère de plus en plus
exclusif vis-à-vis des éléments d'altérité ethnique, linguistique ou culturelle et tendrait à les
rendre compatibles avec le cadre culturel homogénéisé. La période de la fin de la Première
guerre mondiale aux années 1950 apporta, d'après Hobsbawm, « l'apogée du nationalisme »,
du principe de l'Etat et de l'économie nationale. Du point de vue idéologique, cette phase
serait marquée par nombre de mutations des courants de gauche et de droite, de même que par
l'infiltration d'éléments racistes.
Ainsi, une des questions de base concernant la nature des idéologies nationales
est celle des rapports existant entre nationalisme et d'autres contextes idéologiques dont, en
premier lieu, ceux du racisme, du colonialisme ou du communisme. Dans l'usage traditionnel
pour la Grande-Bretagne ou la France, le nationalisme et le racisme constituent des notions
quasi-identiques: des sociologues français comme Wieviorka ou Bourdieu (aussi différentes
que leurs démarches respectives puissent paraître) ont la tendance nette à les identifier l'un à
l'autre163. En revanche, Anderson les considère plutôt comme des idéologies d'origines
diverses dans la mesure où le racisme relèverait plutôt d'une solidarité de classe, celle d'une
aristocratie moderne qui, contrairement au caractère inclusif de l'intégration nationale,
tiendrait à garder sa différence par rapport aux « classes » dominées164. Certes, une telle
distinction peut paraître trop tranchante et unilatérale. Smith, par exemple, annonce que le
national-socialisme hitlérien ne saurait représenter une forme de nationalisme tant que son
recours à l'inégalité raciale ne serait point compatible avec la vision nationaliste fondée sur
l'idée de la pluralité de « nations uniques »165. Or la mise de l'accent sur une harmonie
herderienne de ce genre risque, apparemment, à sous-estimer la multiplicité des formes
propres aux idéologies nationales166. Si le racisme et, ainsi, le national-socialisme ne
162
Certains théoriciens comme Thiesse soulignent l'importance de cette phase libérale quasiment « fraternelle »
de l'évolution des idéologies nationales – voir Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales en
Europe. Cette période fut marquée par un véritable « International nationaliste » formé par des intellectuels
comme les frères Grimm en Allemagne, Jernej Kopitar du côté slovène, Vuk Karadžić en Serbie etc.
163
En disant, par exemple, que « le sionisme est dans son principe le produit historique du racisme » -
Bourdieu, « L'identité et la représentation », p. 70.
164
Sur le racisme et la « science eugénique », voir Michael Billig, L'Internationale raciste. De la psychologie à
la « science » des races, Paris, François Maspero, 1981.
165
Voir Anthony Smith, Nationalism in the Twentieth Century, New York University Press, 1979, Chapitres 3.
et 4., p. 43-114.
166
Reinhart Koselleck, aussi, tend à déculpabiliser le nationalisme des horreurs du nazisme en faisant la
remarque suivante: « Die Vernichtung der Juden und der Zigeuner sowie von Millionen als slawisch
definierter Menschen... wurde zwar von den Deutschen vollzogen, aber ihre Handlungsmaximen wurden
nicht mehr national begründet, sondern rassisch, übernational und mit einem Erlösungsanspruch, der nur

31
constituent point un « aboutissement logique » du nationalisme, ce dernier n'est pas non plus
radicalement exempt d'éléments relevant de la « race » ou assuré contré leurs tournants.
Nombre de chercheurs tentent également d'établir le lien intrinsèque entre le
nationalisme et le colonialisme. La problématique de ce rapport possède, en général, deux
faces: d'un côté, l'aspect colonisateur propre aux idéologies nationales occidentales167, d'un
autre, le développement de visions nationales chez des communautés colonisées du Nouveau
Monde. L'idée de l'existence, chez ces dernières, d'un « nationalisme colonial » ou
« anticolonial » particulier est souvent confronté aux approches jugées trop
européocentriques: ainsi, pour Partha Chaterjee, les modèles théoriques les plus répandues tel
celui de Anderson ne permettent-ils point de rendre compte de l'émergence de revendications
nationales chez les communautés de ce type168. La simple transposition de modèles
occidentaux ne suffirait aucunement à assurer l'explication de leurs origines. En vérité, c'est
notamment Anderson qui voit dans le nationalisme une organisation sociale née dans les ex-
colonies en Amérique etc. Quant aux contextes coloniaux, le problème crucial consiste plutôt
à l'élaboration d'une perspective envers les mécanismes d'expansion géographique du
nationalisme laquelle ne devrait cependant pas reprendre les démarches diffusionnistes ou
instrumentalistes unilatérales169. Or l'examen approfondi des chances d'y arriver, certes,
dépasse les cadres de la présente étude.
Arrêtons-nous, enfin, sur le rapport entre les cadres idéologiques du nationalisme
et du communisme. Des théoriciens comme Brubaker rejettent résolument l'idée reçue d'un
régime communiste qui aurait « congelé » les controverses nationales: s'il était
antinationaliste, le « système soviétique » n'était en revanche pas antinational170. Celui-ci
réprimait les formes d'extrême nationalisme tout en institutionnalisant une identification
nationale assignée en tant catégorie sociale fondamentale. La grille de classification des
populations adoptée par l'Union Soviétique fut, comme le souligne Brubaker, basée sur une
appartenance ethnolinguistique obligatoire pour chaque membre de la société et strictement
définie au niveau territorial au sein de républiques et de régions autonomes. Ainsi, les régimes
instaurés par les partis communistes tentèrent d'en finir, une fois pour toutes, avec la
« question nationale » tout en inventant de nouvelles appartenances « ethniques » et
« nationales »: la pratique soviétique de création de « nationalités » (nacional'nosti) et de
langues standards antérieurement inexistantes fait l'objet d'une longue série d'études171. La
plupart des conflits actuels dans l'espace de l'ex-camp soviétique constitueraient, de ce point

den sogennanten Übermenschen zugute kommen sollte. » - voir Reinhart Koselleck, Op. Cit., p. 376.
167
Sur le cas français – voir Herman Lebovics, True France. The Wars over Cultural Identity, 1900-1945,
Cornell University Press, 1992.
168
Si aux nations du Tiers-monde ne reste qu'à choisir parmi des formes-standards déjà élaborées par l'Occident,
qu'en est-il de « l'imaginaire national »? Voir Partha Chatterjee, « Whose Imagined Community? » in Gopal
Balakrishnan (éd.), Op. Cit., p. 216.
169
Sur la base des théories de Smith, Plamenatz, Gellner et Deutsch, Christophe Jaffrelot tente de construire
notamment un schéma pertinent pour les cas du « nationalisme ethnique » issu d'un contexte colonial comme
l'Inde britannique. La pénétration des idées nouvelles aurait entraîné l 'apparition d'une intelligentsia indigène
« déracinée » (éduquée aux universités occidentales etc.). Celle-ci établirait un « syncrétisme stratégique » –
une sorte d'invented tradition – laquelle, à travers les mythes d'un « âge d'or » et d'un « passé glorieux »
chercherait à construire une idéologie nationaliste partagée par une intelligentsia plus large. S'ensuit une
« manipulation des symboles d'identité nationale » qui aspire à une mobilisation politique de masse. Cette
dernière serait toutefois dépendante du niveau de développement des moyens de communication – voir
Christophe Jaffrelot, Op. Cit., p. 170.
170
Voir Brubaker, « Myths and Misconceptions in the Study of Nationalism » in John Hall (éd.), Op. Cit.
171
Voir par exemple, Guy Imart, « Développement et planification des vernaculaires: l'expérience soviétique et
le Tiers-Monde » in István Fodor, Claude Hagège (éds.), Language Reform. History and Future. La réforme
des langues. Histoire et avenir. Sprachreform. Geschichte und Zukunft, II, Hamburg, Buske Verlag, 1983,
1984.

32
de vue, la conséquence à long terme de la politique communiste172.
Souvent, on se réfère aussi à une convergence doctrinaire du nationalisme avec
le communisme, fondée sur l'interprétation de ces derniers comme une sorte de
« déguisement » des anciennes religions. Dans la mesure où le communisme préconise des
stratégies de démantèlement des structures sociales existantes, de même qu'une vision de
« l'âge d'or » futur impliquant des tactiques pour y parvenir, il semble reprendre certains
aspects des mouvements nationaux173. Les deux idéologies s'appuient, selon nombre de
théoriciens, sur des conceptions linéaires de l'histoire et des identifications pareilles de
« l'ennemi oppresseur ». Les deux se réclament de l'idée que les conditions sociales sont
polarisées autour d'intérêts et de valeurs en conflit. Dans les sociétés marquées à la fois par un
passé colonial et par un régime communiste subséquent, Anthony Smith entrevoit un véritable
« syncrétisme doctrinal » du marxisme et du nationalisme174. Ainsi, les « nationalismes
marxistes », constitueraient-ils la fonction d'un développement socio-économique retardé, tout
en procurant les agents d'un militantisme anticolonial et populiste, comme attesté par les
exemples du Cuba, de l'Egypte ou de l'Inde.
Aussi importante qu'il soit, l'accent sur la convergence idéologique pourrait à
peine expliquer pourquoi, en contextes non-coloniaux, le communisme tendit souvent, au lieu
de remplacer l'idéologie nationale, à renforcer les anciennes références à celle-ci. On parle
souvent d'un « communisme national » spécifique qui, à partir des années 1960, se serait
intronisé en Europe de l'Est. Dans cette optique, le nationalisme est présenté d'une manière
instrumentaliste comme une arme puissante manipulée par les milieux d'une oligarchie
autoritaire. Des chercheurs comme Katherine Verdery tentent, en revanche, de tracer la
continuité historique de l'exaltation des valeurs nationales sous le communisme par rapport à
l'époque qui le précède175. Le « communisme national » s'inscrirait-il dans une continuité
ininterrompue avec les processus de nation-building développés au cours du XIXe et du
début du XXe siècle?
En fait, l'approche de Verdery s'oppose à une explication du rapport
nationalisme-communisme par le besoin du régime de soutien public, celui-ci constituant le
facteur le plus souvent évoqué par les historiens176. A cet égard, Verdery se réfère à la thèse de
Hugh Seton-Watson sur le rôle crucial de la « couche solide composée de cadres de niveau
moyen, dévoués, endoctrinés »177 pour la réinvention du discours « ethno-nationaliste » dans le
contexte d'une société censée avoir « résolu » ce problème. Ainsi, l'idéologie nationale fut-elle
« inscrite » et « émanait » de plusieurs de secteurs de la société de la « démocratie
populaire ». Pour Verdery, dans une certaine mesure, le Parti (en l'occurrence le roumain)
serait « forcé » par les intellectuels à adopter une attitude plus nationaliste surtout vis-à-vis
des minorités nationales178. Or, aussi problématique qu'elle soit, cette thèse jouit de l'avantage
d'un côté anti-instrumentaliste dans la mesure où, dans son cadre, le recours au nationalisme
n'est pas simplement traité d'un moyen à l'usage de l'élite dirigeante. Un de nos objectifs de
172
Brubaker, Nationalism Reframed. Nationhood and the National Question in the New Europe, Chapitre 2.
173
Anthony Smith, Nationalism in the Twentieth Century, p. 116-117.
174
Smith, Ibid., p. 127.
175
Katherine Verdery, National Ideology under Socialism. Identity and Cultural Politics in Ceauşescu's
Romania, Berkeley – Los Angeles – Oxford, University of California Press, 1991.
176
Cette interprétation est exemplifiée par Trond Gilberg, Nationalism and Communism in Romania. The Rise
and Fall of Ceauş escu's Personal Dictatorship, Boulder, Westview, 1990. Voir aussi François Fejtö,
Histoire des démocraties populaires, 2. Après Staline, Paris, Seuil, 1969, p. 140-141. Ces auteurs soulignent
notamment l'utilité de l'idéologie nationale pour la légitimation de la domination communiste (surtout dans
les cas de conflit avec Moscou) et pour la cooptation des intellectuels.
177
Hugh Seton-Watson, Nationalism and Communism: Essays 1946-1963, New York, Praeger, 1964.
178
Verdery voit aussi une « affinité élective » entre des « mécanismes d'exclusion » comme l'idéologie « ethno-
nationaliste » et l' « économie du déficit » caractéristique des systèmes communistes – voir Idem, Op. Cit., p.
308.

33
recherche consistera notamment à mettre en épreuve cette perspective sociologique et la
continuité temporelle qu'elle implique.

L'identité nationale
Les aspects idéologiques du nationalisme ne semblent cependant pas procurer
une prise en considération du problème plus délicat de l'intériorisation au niveau individuel
des valeurs et des schémas symboliques de la nation. Or c'est notamment l'interaction entre
collectivité et individualité qui constitue le défi théorique par excellence à la fois pour la
sociologie et l'anthropologie du nationalisme. Pour nombre de chercheurs, celui-ci
représenterait « pas seulement des idées, mais aussi un mode de vie » façonné par une certaine
forme de socialisation179. Cette intuition, sinon vague, ouvre une voie analytique censée
s'appuyer sur des outils conceptuels plus fins que celui de l' « idéologie ». Aussi, le
dépassement du contexte idéologique tend à redonner des forces fraîches aux notions de
« sentiment » ou de « conscience », ces derniers étant placés sur les niveaux différents de
l'affectivité et de la subjectivité. Des théoriciens aussi opposés dans leurs démarches comme
Llobera et Gellner accordent à la fois une importance majeure au « sentiment nationaliste ».
D'autres comme Anderson essaient d'explorer les profondeurs de la « conscience nationale »
comme une transformation fondamentale au sein de l' « esprit » des cultures ou de la
conception respective du temps180. Sur cet arrière-plan, l'identité semble réintroduire dans
l'étude du nationalisme un aspect à la fois subjectif-individuel et interactionnel-réciproque
manqué par la perspective « macro », celle-ci typique pour la plupart des analyses des
idéologies nationales. Certains chercheurs tiennent également à distinguer l'identité de la
notion de conscience181, cette dernière estimée soit trop chargée de connotations
métaphysiques, soit moins subtile et opérationnelle au niveau de l'expérience individuelle et
de ses rapports avec la collectivité.
La notion d'identité fut mise en avant surtout par les courants interactionnistes
anglo-saxons consacrés à l'étude la formation du soi (self) et de son groupe de référence182,
alors que l'anthropologie structurelle en était un des premiers véhicules en France183.
Appliquée aux réalités du nationalisme, ce concept tend à fusionner également avec celui
d' « ethnicité » dans le cas de l'identité ethnique184 et à en produire de nouveaux comme
« nationalité » au sens du terme anglais nationhood. Souvent, le résultat qui en découle
consiste à un renforcement du contenu « doctrinaire » ou « militant » du terme nationalisme, à
son « durcissement » sous la forme exclusive d'idéologie, celui-ci opposé, à son tour, aux
traits « protéiques » des identités ethnique et nationale185. C'est pourquoi, au regard de nombre
179
Bernard Michel, Op. Cit., p. 17.
180
Benedict Anderson, L'Imaginaire national, p. 35-47.
181
Voir Anastasia Karakasidou, « Transforming Identity, Constructing Consciousness: Coercion and Homogeny
in North-Western Greece » in Victor Roudometof, The Macedonian Question: Culture, Historiography,
Politics, New York, Columbia University Press, 2000, p. 59-60.
182
Erik Erikson est indiqué comme le père de la notion d'identité dans son emploi sociologique, à côté de
Kardiner, Colley, G. H. Mead etc.: voir Edmond Marc Lipiansky, Identité et communication. L'expérience
groupale, Paris, PUF, 1992.
183
Voir L'Identité. Séminaire interdisciplinaire dirigé par Claude Lévi-Strauss, professeur au Collège de
France 1974-1975, Paris, PUF, 1977.
184
Notamment chez Fredrick Barth qui suggère la définition interactionniste de l'identité ethnique: « Une
attribution catégorielle est attribution ethnique quand elle classe une personne selon son identité
fondamentale, la plus générale, qu'on présume déterminée par son origine et son environnement. Dans la
mesure où les acteurs utilisent des identités ethniques pour se catégoriser eux-mêmes et catégoriser les
autres dans des buts d'interaction, ils forment des groupes ethniques en ce sens organisationnel. », Barth in
Philippe Poutignat, Jocelyne Streiff-Fenart, Op. Cit., p. 210-211.
185
La distinction entre ces dernières catégories reste d'ordre facultatif. Sur le problème identité ethnique –
identité nationale, voir Siniša Malešević, « Identity: Conceptual, Operational and Historical Critique » in
Siniša Malešević, Mark Haugaard (éds.), Op. Cit. Sur le rapport ethnicité – identité, voir aussi William

34
de théoriciens, il faudrait distinguer ces dernières du nationalisme tant qu'elles pourraient être
maintenues malgré l'absence d'un cadre idéologique des représentations et des actions
individuelles et collectives qu'elles recouvrent186.
En d'autres usages aussi courants (surtout dans la littérature anglophone),
nationalisme correspond, en revanche, à identité nationale et non plus à une idéologie
quelconque187. Le nationalisme ferait référence à l'identité et, dans les moments de
mobilisation sociale, ses aspects idéologiques seraient infléchis à travers l'identité 188. Benedict
Anderson, qui refuse de traiter le nationalisme d'une doctrine idéologique moderne à côté des
autres, suggère notamment une interprétation où la communauté nationale apparaît plutôt
comme l'équivalent moderne de la solidarité organique (kinship) des époques précédentes189.
Dans cette optique anti-instrumentaliste, le nationalisme est-il déplacé plutôt vers l'arrière-
plan de l'acquisition individuelle des mécanismes constitutifs de l'identité du groupe et, en
particulier celle de la nation. Pour Dominique Schnapper, les formes d'intériorisation des
valeurs et des « modes de penser » de cette dernière ne sont pas de nature différente des
processus, plus largement étudiés par les sociologues, qui se rapportent à l'intériorisation par
les individus de leur place dans la structure sociale190.
En insistant sur l'aspect dynamique de la socialisation et de l'interaction sociale
en général, l'identité est mise en opposition à la notion d'intérêt191: elle est présumée
contrecarrer les perspectives platement fonctionnalistes de même que les aspects réifiants de
la notion de culture. Tant que l'identité est considérée comme un phénomène socialement
construit à travers l'action et l'interaction collective, sa perspective favorise une approche
constructiviste, intersubjective et dynamiciste. L'identité réunit en soi la « mêmeté »
(sameness) et la différence192 constitutives pour la subjectivité humaine. Elle représente, de
cette manière, une « détermination intérieure » et profonde des acteurs sociaux. D'où une série
de débats actuels autour de sa force et de ses formes. L'identité est parfois vue comme un
phénomène de nature stable, solide et statique, en d'autres cas, au contraire, plutôt multiforme,
éphémère, relevant de l'ordre du discours (et on parle d' « identités discursives »).
La première option l'emporte, sans doute, dans l'ouvrage d’Anthony Smith
consacré à l' « identité nationale »193. Pour ce dernier, les identités collectives sont solides et
persistantes à la différence des « individuelles », et il s'emploie à tracer leur continuité à long
terme – des ethnies anciennes aux nations de nos jours. Quant aux identités nationales

McCready (éd.), Culture, Ethnicity and Identity. Current Issues in Research, New York, Academic Press,
1983.
186
Les éditeurs de la Encyclopedia of Nationalism (Athena Leoussi, Anthony Smith, Op. Cit., p. 215) donnent la
définition suivante de l'identité nationale: « To have a « national identity » is to be conscious of, and act as if
belonging to a nation . « National identity » is to be distinguished from « nationalism », which refers to an
ideological project or movement on behalf of the nation . It is therefore possible to claim that a population
possesses a national identity without it being nationalist, and nationalism may emerge in populations without
a national identity (with the object of creating one). »
187
Il faudrait aussi signaler les nombreux cas où, sous le terme « identité », on tend à viser plutôt une
« idéologie » nationale: voir, pars pro toto, Harold Douglas James, A German Identity 1770-1990, New York,
Routledge, 1989.
188
Siniša Malešević, Op. Cit., p. 199.
189
Gopal Balakrishnan, « The National Imagination » in Idem (éd.), Op. Cit., p. 203. En effet, la notion de
imagined communities s'attaque aussi aux notions de kinship ou de Gemeinschaft tant que chaque
communauté est, d'une certaine façon, « imaginée » et, en ce sens, peu de groupes sont vraiment
« organiques ».
190
Dominique Schnapper, La France de l'intégration, p. 25.
191
Brubaker, « Au-delà de l' « identité » », Actes de la recherche en sciences sociales, N°139, Septembre, 2001,
p. 71.
192
Richard Jenkins, Social Identity, London, Routledge, 1996. Le terme mêmeté, nous l'empruntons à Paul
Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.
193
Anthony Smith, National Identity, Penguin Books, 1991.

35
contemporaines, Michael Billig194 aussi se fait avocat de leur caractère « solide ». Il les
considère comme formations bien ancrées qui ne nécessitent plus le « plébiscite quotidien »
jadis évoqué par Ernest Renan. Au sein des sociétés contemporaines, celles-ci seraient, en
revanche, maintenues à travers des pratiques quotidiennes « banales », c'est-à-dire tenues pour
allant de soi, qui constitueraient la garantie de leur perpétuation. Le côté « stable » est mis en
avant également par les approches fonctionnalistes qui font référence à des catégories
largement médiatisées telles le « besoin d'appartenance » ou la « quête d'identité ».
En outre, on souligne volontiers son caractère « instable » et « multiple ». De ce
point de vue, l'identité nationale n'est pas forcément dominante au niveau de la vie
quotidienne, cette dernière étant marquée plutôt d'un vaste ensemble d'appartenances
collectives195. La nation n'en serait qu'une parmi les autres et, dans la hiérarchie des
préoccupations individuelles, son expérience se placerait à un des niveaux possibles. Pour
rendre compte de cette pluralité, on évoque la capacité de l'identité de se transformer ou de
subsister sous des formes de pertinences variées. Elle évolue, oscille, change. Ainsi, sous son
label, pourrait-on thématiser également tout ce qui n'est absolument pas « identique »! Cet
éparpillement de la notion entraîne une véritable inflation de son usage.
De même, elle revêt assez souvent un sens naturaliste et réifiant, ce qui rend
manifeste son inefficacité contre les dangers de l' « essentialisme »: en nombre d'études, la
notion d'identité vient simplement remplacer la culture ou la conscience nationale, le
caractère national et même la race qu'elle, autrement, prétend révoquer196. Le terme fait
également partie d'agendas politiques divers – des ONG néolibérales dans les pays de l'Est à
l'extrême droite de l'Europe occidentale – capables d'exercer une nette influence sur les études
académiques qui se réfèrent à celui-ci. D'où l'impression d'existence d'une sorte de fashion de
la notion d'identité qui se traduit dans une longue série d'usages contradictoires.
Comme le souligne Brubaker, les différents aspects de cette notion sont
extrêmement divergents dans la mesure où elle désigne à la fois un ensemble d'attitudes
propres à un groupe et met en valeur l'aspect central de l'expérience individuelle. L'identité se
réfère à une série de formes non-instrumentales d'action collective, des caractéristiques
fondamentales et profondes du « soi », des produits contingents d'interaction sociale etc. De
cette manière, pour Brubaker, le concept d'identité demeure trop écartelé entre son acception
« dure » et son acception « faible »: trop « fixiste » pour éclairer la dynamique des affiliations
sociales et de l'expérience subjective qui s'y rapporte, trop « protéique » pour expliquer la
rigidité des appartenances à des « groupes » ou des « communautés » ainsi que leur caractère
exclusif197. Dire que l'identité est « multiple », « instable », « fluctuante » etc. ne résout
nullement le problème et pourrait même remettre en question la valeur et la nécessité de
l'usage d'un concept qui implique toutefois le sens d'une correspondance et congruence
absolue.
Le remède souvent préconisé – introduire dans l'analyse la catégorie
d'identification qui, par son aspect « dynamique » et « interactionniste », aurait corrigé les
propensions réifiantes de l'identité, ne pourrait évidemment pas résoudre les problèmes posés
par un dynamisme trop poussé et souvent cru omnipotent. La tendance à écarter, par souci
d'éviter la « réification », tout aspect relevant de formations « stables » comme « groupes » ou

194
Michael Billig, Banal Nationalism, London, Sage, 1995.
195
Gopal Balakrishnan, Op. Cit., p. 210.
196
Siniša Malešević, Op. Cit., p. 212. Selon Malešević, l'identité est un terme fourre-tout (umbrella) qui ne
permet pas de distinguer entre les différentes formes d'action sociale et, de cette manière, rend obscure
l'explication sociologique – Ibid., p. 199-200.
197
Brubaker, Op. Cit., p. 66: « Si l'identité est partout, elle est nulle part. Si elle est fluide, comment expliquer la
manière dont les autocompréhensions peuvent se durcir, se solidifier et se cristalliser? Si elle est construite,
comment expliquer que les identifications externes puissent exercer quelquefois une telle contrainte? Si elle
est multiple, comment expliquer la terrible singularité qui est si souvent recherchée... »

36
« communautés » en faveur d' « actions » et d' « interactions dynamiques », facilite à peine la
sortie de l'impasse. En étant parfaitement conscient, Brubaker propose sept catégories qui, en
recouvrant différents aspects de la notion d'identité, sont censées la remplacer 198. Vu son
schéma largement sophistiqué, le problème suivant reste sans doute toujours valable à l'égard
des études du nationalisme: comment éviter la notion d'identité ethnique ou d'identité
nationale de façon à rendre transparents les phénomènes qu'elle enrobe sans toutefois se
heurter à un cadre conceptuel qui serait encore moins opérationnel?
En effet, l'inconvénient principal de la notion constitue aussi son véritable
avantage sur les autres catégories employées dans les théoriciens du nationalisme, à savoir, le
lien entre le niveau individuel et le niveau collectif au sein des différents contextes sociaux
concernés. Des concepts tels nationalisme, nation ou ethnicité demeurent, pour leur part, aussi
équivoques et, comme on l'a déjà vu, mis en échec par la menace de la « réification ». Il serait
donc, sans doute, naïf de croire, à l'instar de Brubaker, que des nouvelles-anciennes catégories
comme « nationalité » (au sens du terme anglais nationhood) ou d'autres restent immunisées
contre les mêmes risques. De même, on pourrait à peine compter sur des « catégories
d'analyse » qui subsisteraient complètement détachées des « catégories pratiques ». En
revanche, l'aperçu des différents concepts des études du nationalisme montre plutôt
l'impossibilité d'arriver à un cadre épistémologique « pur » et non-contaminé par la « réalité »
qu'il est censé articuler. Le « cliché constructiviste » critiqué par Brubaker199 ne n'entraîne-t-il
pas la nécessité de dénoncer aussi un « cliché antiréaliste » tellement répandu?

Un nationalisme balkanique?
La portée géographique et historique de même que la valeur explicative des
théories du nationalisme sont sérieusement remis en cause en bien des cas parmi lesquels la
région de l' « Europe du Sud-Est » ou des « Balkans » semble constituer un des défis
indéniables. Celle-ci tend à remettre en question à la fois la possibilité de généraliser certains
modèles des origines du nationalisme, présumés universels, ainsi que d'en classifier d'autres
sur la base des « aires culturelles » (cultural areas). Ce qui, du même coup, paraît
problématique, c'est la construction symbolique, à travers les débats savants, de diverses
« régions », censées représenter certains paradigmes (patterns) de culture, pour ne pas parler
de la fabrication médiatique de grandes « civilisations » en conflit à la Samuel Huntington. A
la suite de l'effondrement des régimes communistes et les rivalités nationales qui, entre-temps,
éclatèrent, ce qui, autrefois, représentait une Europe de l'Est presque monochrome fut divisé,
une fois de plus, en une Europe centrale douce, rayonnante et démocratique, plus proche de la
civilisation de l'Occident, et les Balkans arriérés et autoritaires, un entre-deux européen-
oriental. On, volontiers, y recolla les étiquettes traditionnelles de la « poudrière de l'Europe »
ou des « haines ancestrales ». D'où la mise en opposition d'un modèle souple d'intégration
nationale « à la mitteleuropéenne » fondé sur une culture plus directement apparentée à
l'Europe d'un côté, et d'un nationalisme intransigeant et violent « à la balkanique », de l'autre,
ce contraste étant renforcé par les guerres en ex-Yougoslavie200.
198
Elles sont reparties en trois groupes: 1) les catégories identification – catégorisation qui sont présumées
rendre compte des acteurs de la construction sociale de l'identité; 2) auto-compréhension – localisation
sociale – deux notions qui mettent l'accent sur le côté subjectif et 3) la triade communalité – connexité –
groupalité stipulant l'aspect relationnel à l'intérieur des ensembles sociaux – voir Brubaker, Ibid., p. 75-79.
199
Brubaker, Ibid., p. 74.
200
Voir par exemple Joseph Krulic, Histoire de la Yougoslavie de 1945 à nos jours, Bruxelles, Ed. Complexe,
1993, qui, d'une manière protubérante, distingue en Yougoslavie des pays de tradition culturelle « centre-
européenne » (Slovénie, Croatie, Vojvodine) et des pays de modèle « serbo-ottoman » (sic!): Serbie,
Monténégro, Bosnie-Herzégovine et la Macédoine. Krulic paraît d'ailleurs fasciné par un personnage
historique comme Tito (d'origine slovéno-croate) et sa culture « mitteleuropéenne », « viennoise » etc.
laquelle n'aurait rien en commun avec « les Balkans ». On n'aura sans doute pas tort à dire qu'en France
quasiment toutes les analyses des conflits en ex-Yougoslavie de même que les diverses « histoires des

37
Une des « mauvaises conceptions » des études du nationalisme analysées par
Brubaker est notamment celle qu'il désigne comme vision « orientaliste ». Dans l'optique de
celle-ci, les pays des Balkans sont souvent présentés comme profondément particularistes et
anti-universalistes, susceptibles de désintégration et de morcellement territorial (la fameuse
« balkanisation »), victimes de nationalismes explosifs et de passions éloignées des standards
rationnels de l'humanité occidentale. Les mobilisations de masse dans ces pays seraient
dirigées beaucoup plus par des ressentiments anciens que par les normes de la tolérance
moderne. De même, ils seraient essentiellement marqués par le « nationalisme ethnique »
pernicieux, tout en étant éloignés du principe de la « citoyenneté » éclairée de l'Europe
occidentale (au cas où on se référerait à une « Europe de l'Est » en bloc) ou de l'Europe
centrale (lorsqu'on dénonce les mauvais esprits des « Balkans » en contraste avec les bons
héritiers de la monarchie des Habsbourg). Sur cet arrière-plan, la nécessité d'une mise en
contexte plus approfondie des conflits récents dans la région ainsi que d'une révision critique
du caractère prétendument saillant du « sentiment national » se laisse, ainsi, remarquer.
Or Brubaker signale le danger d'une certaine « sur-historisation » (over-
historicisation) propre aux études du développement à la longue durée des sociétés des
Balkans, c'est-à-dire une projection non-critique de « mentalités », de « modèles culturels » ou
de « cultures politiques » qui auraient dirigé l'évolution politique des pays en question 201. En
fait, les implications symboliques et politiques de ces projections font, depuis un certain
temps, l'objet d'études critiques qui s'attaquent notamment à leur caractère réifiant202, et le
rejet des métaphores balkanistes (pour reprendre le terme de Todorova) fait déjà partie, au
moins aux pays anglo-saxons, d'une nouvelle sorte de political correctness.
Hormis les simplifications issues du discours sur l' « aire culturelle » des
Balkans, sur le plan historique, l'émergence des revendications, des idéologies et des identités
nationales dans la région demeure toutefois un problème défiant les théorisations du
nationalisme. Existence de traditions étatiques en certains cas, absence de telles en d'autres,
où celles-ci sont compensées par des références et des prétentions contestables à la continuité
historique; en revanche, des discontinuités très marquées à la fois dans l'encadrement étatique
et dans les « ethnonymes » revendiqués; manque de solidarités nobiliaires dans le genre des
nationes pré-modernes évoquées par les théoriciens évolutionnistes; au contraire, un rôle
prépondérant de l'Eglise orthodoxe; modernisation retardataire et niveau d'industrialisation
quasi nul à l'époque où l'on assista cependant aux premières mobilisations de type nationaliste
– autant de particularités souvent évoquées qui tendent à remettre en cause à la fois les
perspectives évolutionnistes et modernistes. Miroslav Hroch, par exemple, n'a apparemment
pas tort de dire que l'accent sur l'industrialisation et, en particulier, le schéma de Gellner ne
serait pas en état de rendre compréhensible le nationalisme sur les Balkans. En l'occurrence, la
seule issue de secours – une conception diffusionniste renforcée, est trouvée par Gellner,
celui-ci estimant que l'industrialisme européen aurait émané des idées progressistes qui
atteignirent même les élites les plus périphériques du monde industriel 203. Mais pourquoi
justement le nationalisme en serait la réponse et surtout pourquoi cette multiplicité de
nationalismes?
Or le modèle multi-phase des mouvements nationaux élaboré par Hroch se
heurte à une contestation pareille. John Breuilly souligne que chaque stage theory du

Balkans » publiées au cours des années 1990 se fondaient notamment sur des prémisses culturalistes de ce
genre.
201
Brubaker, « Myths and Misconceptions in the Study of Nationalism » in John Hall (éd.), Op. Cit., p. 284.
202
Sur la projection symbolique et politique de l' « Europe de l'Est » et des « Balkans », les ouvrages déjà
classiques sont, respectivement, celui de Larry Wolff, Inventing Eastern Europe. The Map of Civilisation on
the Mind of the Enlightenment, Stanford, Stanford University Press, 1994, et de Maria Todorova, Imagining
the Balkans, New York, Oxford University Press, 1997.
203
Pour le débat entre Gellner et Hroch – voir leurs contributions in John Hall (éd.), Op. Cit.

38
développement du nationalisme doit faire face à certains contre-exemples issus notamment de
la situation balkanique, où des phases censées être postérieures en effet devancèrent celles
tenues pour « initiales ». Certaines mobilisations considérées nationalistes sous l'Empire
ottoman semblent plutôt avoir anticipé la formation d'une vision nationale cohérente ainsi que
sa mise en place au sein de la population204. Breuilly essaie d'expliquer ces processus par une
prééminence, au sein du contexte ottoman, du côté de la « légitimation » des nationalismes205,
ces derniers pouvant bien se passer d'une doctrine idéologique développée. Pourtant, sa
théorie de l'idéologie nationale comme instrument d'acquisition du pouvoir de l'Etat court le
risque de rester réductionniste et inadéquate quant à l'explication des phénomènes en
question206. La perspective d'un nationalisme state-seeking n'est pas forcément celle qui
pourrait rendre compte de la multiplicité des formes de revendication nationale, sur les
Balkans ou ailleurs207. En fait, est-il correct de classer un « nationalisme balkanique » à part?
L'absence de solidarités nobiliaires sous le label de natio et, en certains cas, de
traditions étatiques de même que les discontinuités des identifications collectives du type
« ethnique », certes, ne constituent point une spécificité des Balkans. L'industrialisation
tardive et la naissance de « mouvements nationaux » dans un contexte socio-économique non-
industriel sont des phénomènes connus en bien d'autres cas, en particulier, dans les sociétés
coloniales de l'Asie ou des Amériques. Parfois, on se réfère à l'absence, au sein de l'Empire
ottoman, d'une politique active d'assimilation et, par là, au statut « fort marginalisé » des
groupes ethniques transformés en out-groups208. Or, outre l'importance du cadre politique de
l'Empire souvent négligé par les historiographies nationales balkaniques, cette référence n'est
point capable d'expliquer les mécanismes d'émergence de revendications nationales ni
l'apparition de ruptures à l'intérieur des ces « groupes » mêmes. Vu tout cela, deux
particularismes du nation-building « à la balkanique » restent cependant valables: c'est
l'héritage du système des millets de l'Empire ottoman209 et le rôle de l'Eglise orthodoxe dans le
processus de construction nationale210.
Eu égard aux droits confiés aux autorités ecclésiastiques par le pouvoir ottoman
(gestion de biens immobiliers, perception de la dîme ecclésiastique, gestion d'enseignement,
d'institutions de bienfaisance, de la juridiction civile), certains historiens désignent l'Eglise
orthodoxe comme un « Etat dans l'Etat » ou « Etat-Ersatz »211 qui remplaça la tradition
dynastique-étatique médiévale et, d'une certaine façon, maintint et perpétra la mémoire
populaire de cette dernière. Cette vision s'inscrit, sans doute, dans une démarche

204
John Breuilly, « Approaches to Nationalism », p. 160. La Serbie de la Première insurrection (1804-1813)
semble procurer un des exemples les plus appropriés.
205
Il accepte que, dans l'Empire des Habsbourg, les facteurs internes de « mobilisation » et de « coordination »
constituaient en revanche les côtés les plus importants du nationalisme – voir Breuilly, Nationalism and the
State, p. 54-71.
206
Ainsi, par exemple dans l'interprétation de la lutte ecclésiastique bulgare au XIX s.: dans la mesure où elle ne
relève pas de la formation d’un Etat, cette dernière ne serait que « religieuse » et non pas « nationaliste » -
John Breuilly, Nationalism and the State, p. 143.
207
Sur les enjeux actuels de l'Etat national dans la région – voir Stefano Bianchini, George Schöpflin (éds.),
State Building in the Balkans. Dilemmas on the Eve of the 21st Century, Ravenna, Longo Editore, 1998.
208
Miroslav Hroch, The Social Interpretation of Linguistic Demands, p. 11.
209
Il s'agit du système des millets de l'Empire ottoman, issu de la conception musulmane du statut des zimmi
(communautés non-musulmanes mais monothéistes et, de ce fait, connaissant le « livre saint »). Les millets
regroupaient des communautés « ethno-linguistiques » diverses sur la base de l'appartenance religieuse
(musulmans, chrétiens-orthodoxes, juifs, arméniens (=monophysites) etc.) en leur accordant une certaine
autonomie de jurisprudence.
210
Au cas où on exclurait la Turquie des « pays balkaniques ». L'impact de l'Eglise orthodoxe ne joue
certainement pas non plus dans le cas albanais ou bosniaque. En revanche, la pertinence des résultats des
Balkans pour un grand empire « orthodoxe » comme la Russie demeure problématique.
211
Charles Jelavich, Barbara Jelavich, The Establishment of the Balkan National States, Seattle, University of
Washington Press, 1977.

39
évolutionniste proche de la théorie des mythomoteurs d’Armstrong-Smith. Néanmoins
Hobsbawm, lui-aussi, dans son interprétation du « protonationalisme populaire », signale cette
fonction pour le cas du patriarcat serbe212. Pareillement, l'ottomanisant Kemal Karpat souligne
l'entrelacement de l'idéologie de l'Eglise de Constantinople et le nationalisme moderne (en
l'occurrence, le grec). Ce modèle, étant ensuite repris par l'Eglise sécessionniste bulgare,
serait à l'origine d'un lien très marqué entre identité nationale et religion sur les Balkans même
à nos jours213. Ainsi, les identités nationales partout en Europe du Sud-Est se structurèrent-
elles suivant le schéma des millets, confessionnellement définis, à la différence des nations de
l'Europe Centrale dont les érudits du XIXe siècle partirent à la recherche des généalogies
dynastiques médiévales et en évoquaient les « droits historiques ».
D'autres chercheurs tel Benjamin Braude remettent en question le degré
d'application, la portée et l'époque d'existence effective du système des millets214. Or cette
contestation touche aussi aux fonctions nationales-constitutives supposées pour les autorités
ecclésiastiques. Du même coup, la spécificité présumée d'un « nationalisme à la balkanique »
reste en suspens en faveur d'application sur le cas des Balkans de modèles explicatifs
généraux. En ce sens, l'historien grec Paschalis Kitromilides s'appuie notamment sur l'idée
andersonienne des « communautés imaginées »215. Il s'attaque particulièrement à deux
prémisses interprétatives de base: 1) les nations contemporaines prolongeraient des
communautés culturelles et linguistiques qui anticipèrent les Etats-nations respectifs, et des
pléiades d'intellectuels de la fin XVIIIe – XIXe ss. s'employèrent à les « réveiller »; 2) au
cours de quelques siècles, l'Eglise orthodoxe préserverait l' « identité ethnique » ou culturelle
des communautés soumises à la domination ottomane et, le moment venu, jouerait le rôle
d'avant-garde du nationalisme moderne. Pour Kitromilides, ce sont les deux « mythes »
fondamentaux de l'histoire nationale des pays de la région dont le deuxième est, en effet,
typique également pour les analyses du « nationalisme balkanique » venues « de l'extérieur ».
L'approche préconisée par Kitromilides est à la fois constructiviste,
instrumentaliste et moderniste – le nationalisme est, à ses yeux, une force politique
strictement liée à la création de l'Etat moderne. Mais, contrairement à Gellner, pour des
raisons bien évidentes, la naissance de nations sur les Balkans n'est pas forcément liée aux
impératifs homogénéisateurs du développement industriel. Toujours dans un sens moderniste,
Kitromilides évoque l'absence, jusqu'à une époque relativement tardive, de notions d'identité
ethnique ou nationale suffisamment claires chez les communautés ethnolinguistiques sur les
Balkans. En outre, il se réfère au caractère flou et vague des premières idéologies nationales
dans la région, à leur « internationalisme » éclairé par les Lumières européennes et exprimé
par nombre de projets fédéralistes216. Aussi, le recours analytique à l'influence de l'Eglise est-
il, pour Kitromilides, privé de sens dans la mesure où celle-ci représenterait plutôt une
idéologie byzantine pré-moderne, fondée sur l'appartenance religieuse trans-ethnique. Le
caractère traditionaliste et universaliste du Patriarcat hellénophone de Constantinople serait
manifeste dans son contentieux avec le mouvement indépendantiste grec. Ainsi, le
nationalisme moderne (phylétisme dans la terminologie du patriarcat) venait-il à l'encontre du
conservatisme pré-national maintenu au sein des autorités ecclésiastiques.

212
Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, p. 99.
213
Kemal Karpat, « Millets and Nationality: The Roots of the Incongruity of Nation and State in the Post-
Ottoman Era » in Benjamin Braude, Bernard Lewis (éds.), Christians and Jews in the Ottoman Empire. The
Functioning of a Plural Society, Vol. 1, New York-London, Homes and Meier, 1982.
214
Benjamin Braude, « Foundation Myths of the Millet System » in Benjamin Braude, Bernard Lewis (éds.),
Op. Cit.
215
Paschalis Kitromilides, « 'Imagined Communities' and the Origins of the National Question in the Balkans »,
European History Quarterly, T. 19, N°2, London, Sage, 1989.
216
Celui de l'admirateur de la Révolution française, Rigas Velestinlis, n'en étant que le premier – voir
Kitromilides, Ibid., p. 155.

40
Les Lumières contre l'Eglise – telle est le diagnostic suggéré par Kitromilides
dans son analyse de l'émergence des nationalismes sur les Balkans. Or, une telle interprétation
du contexte culturel-historique concerné risque d'être aussi unilatérale que la vision d'une
Eglise – avant-garde d'un nationalisme balkanique présumé à la coloration confessionnelle 217.
Celui-ci fut, dans son développement, marqué plutôt par des étapes et des formes différentes,
et, au fur et à mesure, l'Eglise orthodoxe ne demeura certainement pas intacte dans son
« byzantinisme pré-national ». Kitromilides laisse de même l'impression de rester muet sur
l'objectif qu'il s'assigne lui-même, à savoir, l'explication des « origines » de l'idée nationale
sur les Balkans laquelle n'est aucunement intelligible ni en tant que résultat d'évolution
économique, ni comme une « solidarité ethnique » perpétuée par l'institution
« communautaire » de l'Eglise. Le degré de l'influence de modèles occidentaux sur les
processus en question est laissé par Kitromilides sans discussion. Il pourvoit en revanche un
bon examen de la situation post factum, notamment, des stratégies d'établissement de l'Etat-
nation, celles-ci impliquant la cultivation, à travers des organismes militaires et éducatifs, de
l'identité nationale d'une population en général « inconsciente » de cette dernière.
A cet égard, un des aspects souvent attribués au cas des Balkans, est le caractère
présumé non-ethnique des... « ethnonymes » balkaniques, au moins de certains, dans l'époque
précédant la propagande nationale lancée par des intellectuels nationalistes de type moderne.
Cette ancienne idée, qu'on trouve, par exemple, chez Jacques Ancel218, est généralement
reprise dans la littérature actuelle sur les différents processus de nation-building, et en
particulier, sur celui en contrées traditionnellement disputées. Les distinctions apparemment
ethniques marqueraient, en réalité, des « classes » ou des divisions sociales. Curieusement,
cet argument est largement employé aussi dans les histoires nationales de la région dans le but
de disqualifier des prétentions nationalistes provenant du côté du « camp opposé ». Il nous
semble que la thèse susmentionnée nécessite toutefois un traitement plus nuancé qui
s'appuierait sur des perspectives plus récentes sur les catégories de l'ethnicité. L'interprétation
adéquate des distinctions ethniques sur les Balkans, sensible aux multiplicités sémantiques et
aux ruptures historiques qui les marquèrent, constitue un objectif théorique toujours valable219.
En conclusion, une constatation générale s'impose: loin de former un cas
homogène et bien délimité, l'Europe du Sud-Est réintroduit tous les problèmes conceptuels
relevant des différentes théories du nationalisme. Une approche moderniste intransigeante
court le risque d'un aspect instrumentaliste et diffusionniste que nous avons, à plusieurs
reprises, indiqué. Celui-ci aurait transformé les idéologies (et les « identités ») nationales en
simples moyens de manipulation ou d'appropriation du pouvoir, empruntés à l'Occident par
des élites qui y furent formées. En outre, l'accent sur la persistance d'éléments
« autochtones », sur les mythes séculaires ou les ethnies avant le nationalisme, est à
considérer avec une certaine prudence. Quant aux contentieux actuels sur les Balkans, on a
beau dire qu'ils ne sauraient être pensés comme le résultat d'un « choc de civilisations »

217
Sur cet aspect en Grèce moderne, voir pars pro toto Thanos Lipowatz, « Orthodoxes Christentum und
Nationalismus. Zwei Aspekte der politischen Kultur Griechenlands in der Gegenwart », Südosteuropa, 45.
Jhg., 9-10, 1996.
218
Jacques Ancel, Peuples et nations des Balkans, nouvelle édition, Paris, Editions du C.T.H.S., 1992, p. 135:
« L'indigène du centre balkanique, mêlé dans une Babel à de multiples genres de vie, les affuble d'étiquettes
ethniques: pour le Macédonien, voire le Monténégrin, le marchand est un « Grec », l'intellectuel un
« Serbe » sans doute en souvenir des moines d'autrefois, le berger un « Valaque », le laboureur un
« Bulgare »; dans ces distinctions sommaires, mais instructives, le paysan ne se soucie ni de la langue ni de
l'Etat. »
219
Sur le problème de l'ethnicité et de l'identité nationale sur les Balkans, deux recueils d'articles constituent les
références bibliographiques les plus récentes: Ulf Brunnbauer (éd.), Umstrittene Identitäten. Ethnizität und
Nationalität in Südosteuropa, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2002; Maria Todorova (éd.), National
Identities and National Memories in the Balkans, London, Hurst, 2003.

41
quelconque220. Le nationalisme, tout en constituant le résultat de la réorganisation des sociétés
de la région selon le modèle occidental de l'Etat-nation, doit cependant être pris dans ses
propres logiques de continuité ou de discontinuités historiques, et évacué de toutes sortes de
téléologie.

Bibliographie
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