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Le rôle des contenus d’appréhension et des appréhensions dans la constitution de la représentation d’image

Dans un premier temps, nous nous emploierons à mettre en évidence la temporalité spécifique des vécus dans
lesquels se constituent les représentations de l’imagination et celles de la phantasía. Nous allons voir que ces
vécus, qui sont présentifiants (vergegenwärtigende) – c’est-à-dire qui rendent (de nouveau) présent ce qui a été
présent mais qui est maintenant absent –, s’opposent de façon évidente aux vécus présentants (gegenwärtigende)
de la perception qui, eux, donnent une objectité de façon originaire. De façon générale, nous l’avons déjà évoqué
dans le chapitre précédent, il ne s’agit pas ici d’une description psychologique de rapports de causalité, mais d’une
analyse phénoménologique de la donation adéquate de phénomènes et de ce qui les constitue d’un point de vue
réel (reell).
Ce qui présente, selon Husserl, le grand progrès de ses recherches par rapport à Brentano et à d’autres
descriptions « psychologiques » de la fin du XIXème siècle, c’est l’acquisition du concept de l’appréhension
objectivante (avec le schéma qu’il induit – le « schéma appréhension/contenu d’appréhension » : selon ce schéma,
rappelons ce résultat du premier chapitre, l’apparition ou la donation d’un objet s’explique par le fait qu’un
contenu sensible est « animé », « appréhendé », et ce, en vertu d’un acte intentionnel que Husserl appelle
justement « appréhension » (Auffassung)). Ce schéma permet de prévenir les confusions – comme souvent dans
le cas des descriptions « génétiques » (au sens psychologique du terme) – entre ce qui relève de l’apparition
proprement dite (c’est-à-dire de l’objet), l’appréhension et le contenu d’appréhension.
Faut-il alors privilégier, pour pouvoir rendre compte de la constitution de la temporalité des représentations de
l’imagination et de la phantasía, le rôle des contenus d’appréhension ou des appréhensions ? Dans le § 5 du Cours,
Husserl pose à cet égard deux questions fondamentales :
1. Y a-t-il des différences – quant aux contenus d’appréhension – entre la perception et la phantasía ? S’agit-il, oui
ou non, dans les deux cas des mêmes contenus ou est-ce que les contenus d’appréhension de la perception et de
la phantasía se distinguent qualitativement (une distinction qui devra encore expliquer comment il est possible
d’appréhender un même objet tantôt comme perçu, tantôt comme « phantasmé ») ? Une telle question soulève
immédiatement une autre : selon quelle perspective est-il possible de faire la distinction entre les « phantasmata
» (en tant que contenus sensibles de la phantasía) et les sensations (en tant que contenus de perception) ? Est-ce
qu’il s’agit là d’une différence spécifique ? d’une différence eidétique ? d’une différence relevant de la genèse
psychologique ? d’une différence due à des fonctions d’appréhension différentes ? ou bien d’une différence d’une
autre « dimension » encore (laquelle serait-elle ?) ? Remarquons d’emblée que c’est cette intuition, de la part de
Husserl, d’une « autre dimension » qui sera approfondie par nous dans les développements qui suivent. En effet,
notre thèse est que cette différence est une différence temporelle et qu’elle pose le problème de la constitution
de la temporalité sur une base qui s’écartera considérablement des analyses relatives à la constitution de la
temporalité de la perception.
2. Ou bien y a-t-il des différences spécifiques entre les appréhensions de la perception et celles de la phantasía ?
Husserl note dès le § 6 du Cours que ce qui fait la véritable différence entre la perception et la phantasía concerne
non pas des origines génétiques (différence au niveau des origines des stimuli, différences de l’intensité, de la
vivacité (Aristote), de la plénitude (Bain), de la durabilité et de la fugacité et, enfin, de la variabilité), ni non plus
des « effets psychologiques » qui mettent également en jeu des relations causales (et non pas «
phénoménologiques »), mais une différence de nature quant à l’objectivation (Objektivierung). Il s’agira ainsi
d’établir – compte tenu de la perspective qui est la nôtre et que nous venons d’esquisser – en quoi c’est la
temporalité qui joue effectivement un rôle capital dans la constitution de ces différents objets.

Essayons de comprendre ce phénomène d’imbrication mutuelle de deux appréhensions. Nous voyons bien
comment se constitue l’objet-image – grâce à l’appréhension (« vécue (erlebt) ») des contenus sensibles (des
sensations dans le cas de l’image physique, des phantasmata dans le cas de l’image de phantasía). Mais cette
appréhension, loin de nous fournir l’objet-image, ne livre en réalité que l’objet-image (c’est-à-dire, tout
simplement, un objet physique). Or, comment se constitue donc le rôle d’image (avec sa fonction de renvoi) ? En
d’autres termes, comment se constitue la visée de cette image, car « opérer » comme image (als Bild fungieren)
n’est rien d’autre que viser l’objet de l’image (Bildgegenstand) ? Remarquons qu’il ne suffit pas de caractériser
cette visée comme une « simple visée », parce que cette visée (comme d’ailleurs toute visée en général) suppose
une certaine appréhension, une objectivation qui constitue intentionnellement le nouvel objet (dans notre cas le
sujet-image). Donc, le problème qui se pose ici est : comment s’opère la constitution du sujet-image ? Comment
ce dernier se constitue-t-il à partir de l’objet-image ? Le schéma suivant permet peut-être d’y voir plus clair :

Perception : Représentation d’image :

Deux objets appréhendés : (ici l’objet


Un objet appréhendé : appréhendé se distingue de l’objet visé (en
tout cas pour l’objet-image))

 l’objet-image apparaissant (ce n’est


pas l’objet visé)
(= appréhension primaire)
 l’objet appréhendé = l’objet visé
 le sujet-image (= l’objet visé) (cet
objet n’est pas intuitionné « à côté
» de l’objet-image, ce n’est pas un
deuxième objet qui apparaîtrait)
Nous trouvons dans la représentation de phantasía une certaine médiateté du représenter qui manque à la
représentation de perception.
C’est ce phénomène de la « médiateté » (et de la double-appréhension) à la base de la mise en image
(Verbildlichung) qui permet de faire la différence entre la représentation d’image et la représentation de
perception (où celui-là fait évidemment défaut). Cette « médiateté » – qui est apparemment aussi à l’œuvre dans
la symbolisation et dans tout usage de signes (où la visée est toutefois non nécessairement intuitive) – assure le
rapport à l’image d’une façon immédiate.
Or, ces deux appréhensions (à l’œuvre dans la représentation d’image) ne constituent pas deux apparitions ; elles
ne consistent pas en deux appréhensions isolées qui seraient reliées après coup, mais elles sont plutôt
enchevêtrées l’une dans l’autre. Comme le note à juste titre M. Richir, cela rend « très difficile de distinguer la
fonction d’apparition et la fonction d’exposition (Darstellung, Darstellbarkeit) de l’image ».
On a à peu près l’analogie suivante :

Perception : Représentation d’image :

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appréhension primaire
sensation (de l’objet-image)

+ ==> objet perçu ≈ + ==> objet représenté par


l’imagination
(et qui apparaît dans l’image
comme fictum)

appréhension appréhension
(du sujet-image)
Dans le paragraphe intitulé « Répétition et nouvelle exposition » – où Husserl présente le problème à nouveaux
frais – le lecteur apprend pour la première fois quel est le caractère spécifique de l’image de phantasía autant par
rapport à la représentation d’image que par rapport à la représentation de perception. Ce qui fait la force de la
représentation de phantasía, c’est aussi ce qui fait sa fragilité : elle paye pour ainsi dire son caractère particulier
d’être constituée grâce à l’imbrication de deux appréhensions avec une forme « discontinue » qui l’exclut de
l’unité de la présence objective et qui la pose dans le mode du « comme si ». En affirmant qu’il y a, dans la
phantasía, cette conscience particulière et spécifique d’une « présentification d’un non-apparaissant dans
l’apparaissant », Husserl opère un glissement – décisif – de la description de la double-appréhension vers l’amorce
d’une analyse temporelle : s’opposent ici en effet deux règnes temporels – la présentation (perception) et la
présentification (souvenir, phantasía, imagination) – sur la différence desquels nous allons revenir d’une manière
plus approfondie dans les paragraphes suivants.
Husserl étudie ensuite le statut de l’appréhension « fondatrice » (fundierende) (l’appréhension primaire)
caractéristique d’une représentation d’image et de phantasía par rapport à l’appréhension de perception. Deux
cas de figure se présentent où ces deux appréhensions (et en particulier les apparitions correspondantes) ne sont
pas discernables :
1. Dans le cas de l’imagination médiatisée par des images physiques (« physische Bilder » – c’est-à-dire par
cela même qui sert de support physique), nous constatons que sans la fonction imaginative, l’apparition de l’objet-
image fondateur (fundierend) a le caractère d’une apparition de perception (l’objet-image apparaît comme
présent sans qu’il soit pour autant tenu pour réel (wirklich)).
2. Si l’imagination n’est pas médiatisée par des images physiques (scil. dans le cas de la phantasía et du
souvenir), il n’y a pas non plus de différence entre les apparitions de la phantasía et celles de la perception, en
particulier s’il s’agit de visions, d’hallucinations (qui, pour Husserl, ne relèvent d’ailleurs pas de la phantasía), de
rêves, de rêves éveillés, etc.
À travers ces ébauches (des paragraphes 19 et 20, Husserliana XXIII, p. 40-42) – même si ells ne décrivent que
des « cas limites » – transparaît ainsi pour la première fois cette « chose nouvelle, révolutionnaire, qu’apporte ici
Husserl » (et que nous approfondirons par la suite) selon laquelle « la phantasía, et les phantasíai, ne sont pas,
tout au moins intrinsèquement (...), des images, mais directement, des apparitions (...) ».