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Hank Vogel

Journal
1993-1995
Où suis-je ? Qui suis-je ? Je suis mal
dans ma peau. Depuis quelque temps. Ou
quelques jours. Je ne sais pas exactement.
Sûrement à cause de ma pensée. Elle me
domine. Me mène en bateau. Et je rame
misérablement. Cherchant une issue à cet
état mental. Cherchant repos. Ou satisfac-
tion. Je ne sais pas. Comment en suis-je
arrivé là ? Quels mécanismes naturels ou
surnaturels ai-je mis en branle ? Quels
démons de mon inconscience ai-je réveillés
? Il y a sûrement une réponse. Vague ou
précise. Qu'importe ! ...

Quelle injustice ! Non, nous sommes


injustes... Non, je suis injuste. J'implore le
ciel quand tout va mal. Et quand tout s'ar-
range, je monte sur mon cheval et fier
comme un héros de guerre, je prends plai-
sir à me laisser dévorer par les yeux admi-
rateurs des passants.

Au nom de quoi fait-on les choses ?


Intéressante question. Subtile réponse. Ou
complexe. Où le vrai se perdrait dans l'uni-
vers de la complexité. Mais naïvement, je
serais tenté de répondre sans vergogne et
pour donner du piment à mon imagination
: au nom de l'amour pour une femme. Et
non au nom de l'amour ou au nom d'une
femme. Je suis au Jardin d'Eden. Salon de
thé situé à quelques pas de mon nouveau
domicile. Mon chez-moi parfumé quoti-
diennement par les anges, de temps à autre
par Mimosa et rêveusement par un Nous en
gestation. Mais qui est Mimosa ? Un être
tombé du ciel. Une femme. Mince ... Aux
cheveux noirs. Au nez légèrement sémite.
Aux yeux foncés et chargés souvent d'une
multitude de souffrances. Ou peut-être plus
exactement d'une tristesse engendrée par
trois décennies de provocations et de bles-
sures morales. Les êtres trop sensibles n'ont
pas la vie facile en ce bas monde. Bref ! Je
cesse de jouer au colleur d'étiquettes.
Mimosa, c'est la femme que j'aime. Que je
désire. Corps et âme. Un point c'est tout.
Trop simple ! Sans aucun doute. Car Mimi
(autre surnom) est mariée. And not with
me. Ce qui veut dire que les nuits je les
passe seul. Seul avec mes pensées, mes
révoltes et mes acceptations. Que faire
d'autre ? Imposer des conditions ? Ce serait
aller contre le bon sens. Contre le bon sens
de l'amour. Contre la liberté. Et finalement
contre Nous. Ah ! Ce Nous, comme je
l'adore. Si tendre. Si voluptueux. Si attirant.
Si unique. Mais pour que ce Nous demeu-
re, évolue, s'amplifie, il ne faudrait pas qu'il
stagne dans un lieu trop clos. Fenêtres éter-
nellement fermées. Et sorties par la porte
de secours. Mieux encore : d'évacuation.
Pour se protéger des autres. Pour protéger
quoi ? Pour protéger qui ? Tout imbécile
heureux connaît la réponse. Est-ce que j'ai
protégé mes proches d'une profonde et bru-
tale perturbation intérieure pour en arriver
là ? Mes enfants, ma femme (en voie de ne
plus l'être) et mon vieux père ? Au nom de
l'amour pour une femme, j'ai secoué toute
une planète. Car sans cela, toutes mes
déclarations d'amour n'auraient été que des
paroles légères, du vent, de petits vents
ridicules. Je sais, je n'ai pas le droit d'impo-
ser ma philosophie à qui que ce soit. Et
encore moins à Mimosa. Les anges décide-
ront pour elle. Ses anges. Bien à elle. Avec
leurs ailes et leurs espaces.

J'ai toujours aimé les vendredis. Et


davantage depuis que je suis censé tra-
vailler avec Mimosa sur le montage d'un
film. Mon dernier film. En pleine création.
Petite explication. Les vendredis, je les ai
presque tous consacrés à la manipulation
de la pellicule argentique. Depuis de très
nombreuses années. C’est une question de
jouissance artistique. Et depuis quelques
mois Mimosa m'assiste à ce travail.
Fabuleusement... Non, il faut être honnête,
nous avons de la peine à avancer. Quoi de
plus normal ! C'est humain. Face... non, à
côté d'une montagne de tendresse et de
séduction, mes yeux ne peuvent trop s'at-
tarder sur des images qui avancent, qui
reculent et qui se figent sur la simple pres-
sion d'un bouton rouge. Alors, à chaque
dizaine de minutes, parfois moins ou très
souvent moins, je me retourne et mes lèvres
se posent délicatement sur celles de
Mimosa. C'est ... c'est ... c'est ... mer-
veilleux. Puis... La suite ne vous regarde
pas.

Comme les femmes sont étranges !


Délicieusement fourbes. Et faussement
attachées à la matière. Au bien-être. Aux
terres conquises. À la demeure acquise.
Aux valeurs. Au passé. À l'argent. À elles-
mêmes finalement. J'espère me tromper.
On déclare souvent pour se venger. Pour
amoindrir le choc. Le boulet que l'on a reçu
en pleine figure, en plein cœur. Car
Mimosa refuse de vivre avec moi. Elle pré-
fère son chez-elle. Ancienne composition
de faits divers. C'est ça, un chez-moi. Un
point de source. Un repère. Une tombe. Un
point de fuite en définitive. Où la créativité
transpire, hésite, se heurte à des règles
imposées par les fantômes du passé. Les
vilains ! Les salauds ! Les bourreaux ! Et
mon chez-moi alors ? Il est si jeune, si
frais, si ouvert aux probabilités, si naïf.

Mardi et jour de pluie. Verrai-je


aujourd'hui Mimosa ? Avant sa leçon d'an-
glais ? Ou après ? Ou entre midi et deux
heures ? Dieu seul le sait ! Pour l'instant.
J'en saurai plus plus tard. Après son coup
de téléphone. Après son premier mot, son
annonce, sa déclaration : salut ! Un salut
qui m'attendrit, qui me désarme, qui me
transforme. Les mots ont un immense pou-
voir. Un pouvoir propulseur. Surtout lors-
qu'on est affectueusement très attaché à
l'émetteur. À l'émettrice dans ce cas ou
mon cas. Petit problème de définition. C'est
sûrement le sommeil. Ou la fatigue. Nous
avons beaucoup fait l'amour ces derniers
jours.

Coup de colère. Je refuse d'être une


roue de secours, un être d'occasion, un
objet de plaisir. Que l'on utilise en cachette
ou comme un cigare que l'on fume après un
très bon repas. Merde ! J'ai une âme. On ne
me range pas dans un tiroir après utilisa-
tion. Mais pour qui donc me prend-elle
cette petite Ecossaise ? Si elle veut jouer
avec moi, eh bien elle verra ce que c'est que
le jeu. Je comprends de moins en moins les
femmes. La sincérité ne paye pas avec
elles. Disons : à la longue, elle ne paye pas.
Elle les rassure et leur donne du pouvoir.
Le pouvoir de décision. Et ça c'est frus-
trant.

Je pense trop. Pour bien aller, il fau-


drait que je pense moins. Ou que je ne
pense pas du tout. Mais est-ce possible ?
Mimosa traverse sans cesse mon esprit.
Parfois avec tendresse. Parfois avec sévéri-
té. Parfois avec tristesse. Parfois avec ses
rires et ses sourires. Et la plupart du temps
? Ou le reste du temps ? C'est incroyable-
ment impossible à définir, à décrire. La
pensée est monstrueuse. Est un monstre.
Qui dévore sans pitié nos joies et nos quié-
tudes. Et qui nous abandonne ensuite sans
le moindre regret, le moindre remords, sur
les plages absurdes de la détresse. Telles
des épaves rejetées par la mer. Une mère
violente.

Quelques jours de relâche... À vrai


dire j'ai écrit quelques lettres à Mimosa.
Qui était partie chez sa mère.

Reprise du combat littéraire. J'ai une


envie folle de me lancer dans l'imaginaire.
Ou bien de faire resurgir le vécu. Du passé.
Du monde des morts. J'hésite. L'envie
n'était donc pas si folle que ça. Nous
sommes le 10 mars 1996. C'est mon anni-
versaire. J'ai quarante-huit ans.

Comme le temps passe. Je saute


quelques jours. Où l'ingratitude humaine
triomphait. Où ceux qui m'étaient si
proches ont agi comme si je n'étais person-
ne. Rien. Rien du tout. Cela a été une bonne
leçon de philosophie. De sagesse.
L'homme ne vaut que ce qu'il représente
pour l'autre. C'est l'autre qui décide. Les
autres ! Et merde ! Je pense à Mimosa.
J'aimerais tant lui chuchoter des mots
tendres. Lui parler d'avenir. De notre ave-
nir. La mettre en garde contre les pensées
engendrées par ces enseignements chastes
et stériles. Malheureusement Mimi est
ailleurs. À la montagne. Quelque part dans
une cité suspendue.

Romont, le 16 mars 1994. Je viens de


quitter Dieu, le dieu de mon enfance, mon
interlocuteur préféré. Dans l'église de cette
petite ville. J'ai dit à l'ange des anges que
j'étais prêt à subir le sort qui m'est réservé.
Que je ne voulais plus réclamer sans cesse
justice. Que les peuples de l'au-delà sont
trop exigeants et sans pardon. Qu'ils aillent
au diable pour l'amour du ciel ! Pour
l'amour de ce qu'il doit advenir. Le calen-
drier céleste a tort de se plier parfois aux
volontés de ces êtres d'outre-tombe, encore
attachés aux morales humaines. Cela ne
fait que partie remise. Car les trajectoires
de ce qui Est ont été tracées une fois pour
toutes, il y a fort longtemps, au commence-
ment des recommencements. Et il faut que
ces éternels briseurs de destinées sachent
obéir aux battements des ailes des anges
vertueux et propulseurs, au souffle de la
vie. Et que ma vie n'a de sens que si elle est
le fruit de l'imaginaire divin.

Aux sources du mal, les pensées sont


tortueuses, vagabondes et infinies. Aux
sources du bien, elles sont simples, timides
et de courte durée.

Putain de vie ! Que l'homme est com-


pliqué ! Je regrette le temps des premiers
instincts. Le temps des amours sans lende-
main. Où les -je t'aime- étaient inexistants.
Où la femme n'était qu'un objet de plaisir et
de curiosité. Mais combien ma cervelle
fonctionnait harmonieusement ! En cette
période-là, le désert était ma passion. La
passion du vide et du silence. Il a fallu que
les anges viennent me chatouiller l'esprit
pour que la femme se métamorphose à mes
yeux, à mes sens, en un temple sacré. Le
temple du sacré.

Le verbe aimer à quoi sert-il ?


À être conjugué en silence ?

Mimosa n'a pas la vie facile. Elle est


prise entre deux feux. Entre deux vies. Ce
qui fait que, souvent, ses pensées sauvages,
celles qui affrontent les murs de la raison
imposée par l'homme, me plongent dans le
trou noir de mes révoltes primitives. Et
nous vivons des moments terribles. Des
moments où l'absurde et l'amour se mettent
à dialoguer, à échanger des propos hors de
toute vérité.

J'ai l'impression d'avoir été piégé.


Piégé par mes propres rêves.

Que dire après avoir passé une soirée


paradisiaque ? Nous avons travaillé, ri,
marché, fait l'amour, dîné et parlé avec
bonne humeur. Les anges étaient là. Nous
étions en plein dans le présent.

C'est la félicité mais, après quelques


heures de séparation, c'est la révolte à nou-
veau. Tout s'embrouille. Avec agitation.
Rien n'est clair. Rien n'est vrai.

27 mars 1994. Demain ce sera l'anni-


versaire de ma mère. Elle aurait quatre-
vingt-trois ans, je crois. Elle est morte
d'épuisement ma chère mère. Pour avoir
porté durant toute sa vie toute la famille sur
son dos. Tous les soucis de ses sœurs.
Toutes leurs colères. Leurs insultes et leurs
blasphèmes. J'ai envie de pleurer. Quelle
nostalgie ! Subitement, je me souviens de
mon enfance. De ce jardin qui appartenait à
une station de benzine, où je jouais avec
mon ami Niki, le fils de Béba et de ... je ne
me souviens pas. Que sont-ils devenus ces
êtres de mes tendres années ? Et Fardossa ?
Ma bonne préférée. Ma négresse à la peau
de soie. Mon colosse aux mains douces et
agiles. Qu'est-elle devenue ? Que sont-ils
devenus ? Ils sont dans mon cœur et c'est
suffisant. C'est l'essentiel. La réalité comp-
te peu. Ne compte pas... Mon fils est parti
hier pour la Russie. Il doit être maintenant
à Moscou. Et Mimosa, où est-elle en ce
moment ? Que fait-elle ? Je me refuse
d'imaginer. Ou j'imagine à peine ! Avec
peine. J'efface au fur et à mesure que les
images, que mes images cérébrales com-
mencent à se stabiliser, à se forger un ave-
nir probable, vraisemblable. J'efface, je
gomme, je neutralise. J'écarte de ma
mémoire ces vents dévastateurs. Il fait
beau. Très beau. Le ciel est d'un bleu
immaculé. Le soleil caresse mes joues. La
droite surtout. La plus exposée. Je regarde
ma montre. Il est trois heures moins le
quart. À quatre heures, je serai chez moi. À
l’ombre. Dans l'obscurité, presque. Car
aucun rayon de soleil ne pénètre dans mon
studio. Mon chez-moi est quasi un tombeau
...

Un coup de téléphone de Mimosa et le


quasi un tombeau n'est plus un tombeau ...
Je dévore une bavette et des frites chez
Papon. Et j'avale deux décis de vin rouge.
Du bordeaux. J'avais envie de me faire
plaisir. De soigner ma misère. Ma solitude
...

Vivement le temps de mes ultimes


désirs. Chastes et sans lendemain. Car j'ai
soif de quiétude. Et je me sens si souvent
abandonné dans mes projets. Certainement
trop futuristes pour Mimosa. Mais est-ce
un crime de vouloir un enfant d'une femme
que l'on aime ?

1er avril 1994. Quelle belle farce !


Mimosa est partie en Toscane avec des
êtres qui me sont totalement inconnus.
Victime de ce qui a été décidé. Du devoir
conjugal. De la tradition. Mais elle est par-
donnée d'avance. Car je me suis trouvé
dans une situation similaire, il y a une
dizaine d'années. Pour apaiser la tempête,
l'homme se sacrifie parfois. Met de côté ses
passions. Et décide de se comporter sage-
ment, comme un enfant sage. Jusqu'au jour
où tout explose. Car l'homme est destiné à
être libre. Je m'arrête là. Que les anges
prennent bien soin de Mimosa ! Et que les
pensées malsaines aillent aux enfers ! Je
suis dans un café de la gare. J'attends mon
ami Kashama. Lion d'Afrique fait homme.
Adepte de l'encre violette. Comme moi.

2 avril 1994. Hier c'était Vendredi


Saint. J'ai vu un film à la télévision. Un
film qui relatait la vie de Jésus. Certaines
scènes m'ont impressionné. Et je me suis
souvenu de mes séjours en Terre Sainte ...
Ce matin, Mimosa m'a téléphoné d'Italie.
La conversation fut courte mais combien
réconfortante, stimulante, propulsatrice.
Mimosa m'a dit qu'elle pense beaucoup à
moi. Et moi, que devrais-je dire ? Moi qui
ne pense qu'à elle ? Au passé, au futur anté-
rieur et au présent composé... Je bois un
cappuccino à l'Astragale, salon de thé que
je fréquentais régulièrement quand j'étais
chômeur. Quand mes rêves professionnels
étaient au zénith de toutes mes espérances.
Quand Dieu me semblait absent. En retrai-
te forcée. Ou en congé de maladie.

Je viens d'achever trois œuvres de


Christian Bobin. Grâce à un bon de quaran-
te francs, offert par mes enfants. Cadeau
d'anniversaire. Oui grâce car, sans ce bon,
je ne serais pas allé acheter le moindre bou-
quin. J'ai trop de livres dans ma biblio-
thèque. Dans mes bibliothèques. Des
essais, des romans et des pièces qui atten-
dent d’être lu. Vierges de tout commentai-
re. De mes commentaires ...
J'ai lu quelques pages littéraires et des
articles de mon journal. Je mens. D'un jour-
nal. Acheté surtout pour m'informer sur les
programmes TV. Quels films donne-t-on ce
soir ? Oui, on donne à voir. À avaler. À
engloutir. On fabrique des téléphiles jus-
qu'à l'os. Qui absorbent les images à la
vitesse de la lumière, à la vitesse du zappa-
ge. Désir incontrôlé d'être informé. De
savoir plus. De savoir toujours plus. D'être
toujours plus étonné. Ou choqué. Et la cer-
velle se transforme en poubelle. Qui accep-
te sans trier. Qui encaisse morsures et
caresses avec la même indifférence.

4 avril 1994. Mon père fête aujour-


d'hui ses quatre-vingts ans d'existence.
Sans moi car je n'ai pas été invité à la fête,
au repas d'anniversaire. Il y a quatre mois,
ou plus, je devais en faire partie. Mais
voilà, aux yeux du vieux, je suis mainte-
nant un traître. Un indésirable. Un exclu du
cercle. De la tribu. Un hors-la-loi. Toujours
selon lui : par amour pour une autre femme,
je me suis comporté comme un salaud,
comme un capitaine qui abandonne son
navire en pleine mer. Une mer qui n'était
pas en détresse. Allez comprendre l'amour
! Ça vous prend tout à coup. Quand on s'y
attend le moins. Quand on ne s'y attend pas.
Mais c'est beau. C'est merveilleux. Et puis
les ennuis commencent. Désorganisent nos
projets d'amour. Des projets tendres. Flous.
Peu ambitieux. Très modestes finalement.
Et les douleurs s'additionnent. Les interro-
gations se multiplient. Mais les solutions
n'arrivent jamais. Ou par la mort. La des-
truction de cet amour. Tombé du ciel.
Tombé comme une poudre magique qui
éblouit les enfants. Ces êtres de nulle part.
Qui veulent, veulent et veulent encore. Qui
ignorent tout de l'ignorance et de l'intelli-
gence. De l'amour en somme ... Écrire ça
console. Ça concrétise l'invisible. Cet invi-
sible si lourd à regarder. Au fond de l'âme.
Au fond de nos ténèbres. Ces ténèbres illu-
minées par nos rares espérances. Oui, écri-
re ça console. C'est mettre en musique les
instants muets. C'est pardonner l'impar-
donnable. C'est une façon d'oublier que l'on
a été oublié. Ne serait-ce qu'une seconde.

15bis, rue de Saint-Germain. Je suis


chez moi. Comme un prisonnier dans sa
cellule. Qui attend d'être jugé. Qui attend
désespérément l'heure du verdict. Et qui
espère, espère qu'on vienne lui rendre visi-
te. Dans mon cas : me téléphoner. Quelques
mots de Mimosa. Quelques signes de ten-
dresse.

Retour en arrière. Dans le temps. Dans


mes écrits. Et je lis : 19 décembre 1993. On
s'approche des fêtes de fin d'année. On
s'approche... et l’on s'éloigne de nos si
nombreuses ignorances... Ce livre de pages
vierges et blanches, crème plus exacte-
ment, sera le témoin de mes silences, de ces
fragments d'existence où les âmes se récla-
ment, où les vibrations pleurent leur éloi-
gnement... J'essayerai d'être propre, d'écri-
re calmement, sans rage de vivre, afin que
mes pensées soient harmonieusement et
délicatement couchées sur les fibres de ce
magnifique cahier relié, fabriqué par des
mains de fée et offert par une fée.

11 heures. Ma tête est un volcan de


pensées. Je pense à vous, à toi, être sorti
d'un mur jaune... après des siècles d'absen-
ce. Après des siècles de sécheresse menta-
le. Vous m'avez donné ce livre vierge de
toute mémoire et vous m'avez dit : écrivez.
Écrivez tout simplement. Alors, face à cette
inattendue offrande, mon âme a obéi... à
votre désir, à votre ordre. Et j'ai décidé...
Peut-on décider tout seul ? Je tâcherai donc
de vous parler de moi. D'un moi hors du
temps, d'un moi proche des anges et de
Dieu. Car, il y a si longtemps, vous étiez
destinée à ma vie, comme mère de mes
espérances, mais vous fûtes subitement
prise par les couleurs sombres des ténèbres.
Nous étions si proches l'un de l'autre. Si
attentifs. Si unis. Si uniques. Si Un(e). Et
voilà qu'une tempête nous ... Non, je refuse
de parler, de vous écrire ce que vous savez
déjà. Car je sais que vous êtes fragile et que
les blessures du passé vous plongent dans
un triste sommeil, ma chère Fée. Je sais,
j'ai tort de vous comparer à une fée. Mais
comment vous définir autrement ? Sortie
d'un mur, un livre vierge à la main, c'est au-
delà de toute espérance. C'est divin. C'est
sacré.

14 h.45. Que de mots et de textes


savants pour cacher nos craintes ! Que de
cérémonies truquées pour empêcher la nou-
veauté, la beauté naissante d'anéantir nos
habitudes médiocres ! Nous sommes
esclaves de nombreuses autorités... Et dire
qu'avant, il a des siècles de cela, nous
étions libres comme l'air, libres et rayon-
nants de bonheur. Vos lèvres se collaient
aux miennes dans l'insouciance la plus tota-
le, sans la moindre peur, le moindre
remords, la moindre prudence. J'ai hâte de
vous revoir. J'ai hâte d'entendre votre voix.
J'ai hâte de vous sentir contre moi. Comme
au temps de nos sauvages escapades dans
les bois et sous les bruyantes cascades.
Nus, corps et âmes. J'ai hâte de caresser
votre peau, non ta peau et tes seins. Ces
seins qui n'attendent que d'allaiter l'univers.
D'apaiser la soif d'un être à venir. D'un être
plein de promesses. J'aimerais avec toi
éclairer l'humanité. Réchauffer les coins les
plus glaciaux de la terre où l'enfance a été
gelée par la cupidité de ces faux seigneurs,
ces héritiers du mal. Te souviens-tu ? Nous
voulions un fils ou une fille avant ta mort.
Ou avant la mienne, je crois. C'est vrai, je
suis parti avant vous. Et vous êtes restée
seule et vos larmes vous ont creusé un tom-
beau ... Tout est de ma faute. J'étais trop
pressé, trop vite en colère, pour combattre
ces autorités qui refusaient de nous voir
unis à jamais. Qui refusaient d'admettre
que nous étions faits l'un pour l'autre. Nés
pour accomplir notre ultime mission sur
terre ... Ne m'en voulez pas si quelques
erreurs se sont glissées et se glisseront
encore au cours de mes confessions. La
mémoire a ses faiblesses. Surtout cette
mémoire d'outre-vie. Cette mémoire qui a
accumulé misères et souffrances. J'aime le
mur d'où vous êtes sortie. Et près duquel
nos bouches se sont mises à communiquer
... à faire passer la douceur... Les mots sont
si impuissants face à la réalité. Le mot n'est
jamais la chose. Et ce jour-là il y avait une
infinité de choses. Il y avait le souffle de
Dieu. Dieu était présent. Plus présent que
d'habitude. Et notre désir était le sien... Et
depuis ma vie n'est plus la même. Les par-
fums de la vie sont tout autres... Ma tête se
laisse guider par le rêve. Et le rêve m'em-
porte loin de mes prisons. Comme au
temps, comme au temps... Vous avez rai-
son, il faut que j'apprenne à apprivoiser le
temps. C'est vrai, nous avons tout le temps,
toute l'éternité devant nous. Et je suis sou-
vent pressé. Mais pressé pourquoi ? J'ai
sans doute peur de vous voir disparaître à
nouveau. Je vous ai perdue une première
fois... je ne veux pas vous perdre une
seconde. Après tous ces siècles de sépara-
tion, il serait absurde qu'une ... Soyons
positifs ! La peur circule dans nos veines
sans la moindre vergogne. Quelle guigne !
Non, quelle ignorance. 16h.45. Une
musique assoiffée de violence me force à
fuir le café où je me suis installé pour écri-
re, pour vous écrire, où ma main s'adonne
avec un plaisir extrême à l'art de l'écriture.

20 décembre 1993. 7h.30. Je suis épui-


sé. Vulgairement épuisé. J'ai passé une nuit
quasi blanche. Où étiez-vous pendant ce
temps-là ? Etais-je présent dans votre
mémoire ? Comptais-je pour vous ? J'ai
l'impression que mon coeur est en train de
saigner. L'amour est terrible. Provocateur.
Il nous met cons-tamment à l'épreuve. Et
cette tête qui se laisse faire ! Je me croyais
solide comme le roc. En vérité, je suis
faible comme le roseau. Et misérable. Le
temps me trouble. Votre absence me
trouble. Vos silences me troublent. Vos dis-
crètes négations me troublent. Et ce mur
jaune qui revient... et ce parc... et ce pre-
mier baiser tant espéré... Un cadeau du ciel
! Je ne sais pas quoi vous dire d'autre. Ma
cervelle est loin de triompher. J'attends de
vos nouvelles. J'attends votre voix. 10h30.
Votre voix est un remède. Un miracle.
Quand elle vibre à mes oreilles. Quand elle
me rassure. Quand elle me fait oublier qui
je suis. Cet être dévoré par la pensée.
Dévoré par la peur. Dévoré par la crainte de
la mort.

21 décembre 1993. 7h.40. Votre corps


est un poème. Un temple. Je suis prêt à me
laisser engloutir. Afin que le merveilleux
soit engendré. Afin que les anges fassent
enfin leur travail. Je suis peut-être fou.
Probablement poète. Et pourquoi pas pro-
phète ?

23 décembre 1993. Ma chère Fée. Hier


je n'ai pas eu le courage de vous écrire.
J'étais trop troublé. Aucune importance.
L'important, c'est aujourd' hui... c'est ce
jour nouveau qui s'offre à nous. Plein d'in-
attendus. Savez-vous que, suite à notre
petite querelle (petit saut en arrière, mille
excuses, je sais ce que vous pourriez me
dire) ... eh bien, tout mal ne vient pas for-
cément pour nuire. Oui, grâce à ce moment
si crucial, si explosif, si déstabilisant, j'ai
appris... j'ai... j'ai... j'ai compris. Et j'ai réa-
lisé un immense bond en avant. Car je me
suis vu petit, mesquin, égoïste, axé sur moi,
chargé de craintes et de peurs d'outre-
tombe ... La suite, je ne peux que vous la
chuchoter aux oreilles. Cela ne regarde que
Nous. Même ce beau papier ne mérite une
telle confession. Car les mots gravés déso-
béissent souvent aux lois de la Vérité.

24 décembre 1993. Ma très chère Fée.


Je pense à vous. Religieusement à vous...
Je pense à vôtre âme et à ton corps. A tes
seins, tes fesses, tes jambes ... et à ta peau !
Et à ton visage entre mes mains. Et à ta res-
piration... j'aime t'entendre rire. J'aime
lorsque toutes mes pensées sont hors cir-
cuit, rayonnent ailleurs. Loin de l'univers
tendre de nos douces et éternelles sensa-
tions.
26 décembre 1993. La neige. Le froid.
Je me sens bien et vulnérable à la fois.
Quelle étrange sensation ! J'ai décidé de
vivre ma seconde vie. Car tout ce qui est
écrit doit se réaliser. Sans vous, ma chère
Fée, je ne serais rien. Ou cet homme aux
pensées dominatrices. Au regard chercheur.
Au verbe rebelle. Bien qu'avec vous, à vos
côtés, je ne suis également rien. Mais un
rien si vrai, si réel, si pur, si créateur ... Que
de folles pensées me passent par la tête !
Folles et follement agréables. La vie est un
long et nécessaire voyage. Un voyage où
l'on doit résoudre un tas d'équations.
Qu'importe le résultat ! Les anges ne nous
demandent pas des réponses exactes mais
des réponses sincères. Car ces êtres d'outre-
existence sont sensibles à la musique de
nos âmes et indifférents à la logique, à
notre logique calculatrice.

27 décembre 1993. Je suis au point


zéro de toute explication. Relevez-moi de
mes cendres et de ma médiocrité, ma belle
Fée. Un sourire, s'il vous plaît. Pour chas-
ser de mon âme ces larmes sèches et
amères ! Pour l'amour des anges !

9 avril 1994. Je suis resté plusieurs


jours sans écrire. Mon âme était sèche.
Vide. Mimosa était loin. Très loin. Ses chu-
chotements téléphoniques ne me suffisaient
pas, étaient insuffisants pour me donner du
courage, confiance, confiance en moi, en
l'avenir. Surtout les derniers. Que j'ai res-
senti comme des injures à mon amour. J'ai
sûrement tort. Le pensée est malsaine.
Terrible. Provocatrice. Instable. Elle est à
l'image de notre éducation. De mes pre-
mières expériences. D'où vient-elle ? Où
va-t-elle ? Mystère. Mystères. Elle est
pourtant parfois divine. Elle construit des
cathédrales de tendresse et des citadelles de
bonheur. Mimosa est de retour! Elle devrait
arriver aujourd'hui. J'espère recevoir de ses
nouvelles. J'attends. J'attends que le télé-
phone sonne. Oui, j'attends mille choses.
Mille choses d'elle. Mille choses de la vie.

Je ne dois pas être un être normal.


Psychologiquement. L'amour me rend
malade. Angoissé. Toujours en attente. En
attente d'un miracle ...
Illusion ! Illusion ! Sur quelle rive
nous fais-tu échouer ?

Quel désastre ! Des mots, des mots et


encore des mots. Puis des cris, des larmes
et des paradoxes. La dispute fut un cata-
clysme de reproches timides et d'injures
silencieuses. Le verbe cherchait à rendre
cendre l'inoubliable. Le verbe demandait à
creuser des tombes. Notre tombe. Nos
tombes. Il cherchait à effacer ce que nous
avions gravé tendrement dans le sang de
notre relation. Sans doute difficile. Très
difficile. Difficile par la faute de nos pen-
sées tortueuses. De ces pensées qui s'infil-
trent à distance. Dans l'éloignement de l'un
de l'autre. Dans cette zone effroyable où
tout vide est crevasse, où toute absence est
punition, vengeance ou torture. Où la dou-
leur est indéchiffrable, incontrôlable. Où la
prière est la seule consolation. Et où Dieu
se fait rare et tant désiré. Quand l'homme
deviendra-t-il adulte face à l'amour, face
aux souffles de la vie ? J'ai honte parfois de
nos misérables réactions. Si lourdes de
légèretés. Si vides de sentiments.
Mimosa est à son cours d'anglais. Je
l'attends en face de son école. Au Yeti. On
y sert de la cuisine orientale. Ça doit être
des Turcs ou des Arméniens. Leur mous-
tache, leur teint, leur accent... aucune
importance. Cet après-midi j'ai croisé mon
ami Freymond. Qui fut moine dans
l'Himalaya. Nous avons parlé du divin. De
Dieu, de la force universelle ou de l'exis-
tence. La vie n'a pas de but, me dit-il à un
moment donné. C'est pourquoi il faut la
vivre à pleines dents, lui dis-je. Nous fûmes
d'accord. Nous le sommes toujours.
Pourquoi ne le serions-nous pas? Etre du
même avis met un terme à toute discussion.
Et le silence s'installe. Et la poésie surgit
des profondeurs des âmes. Du rien. De l'ab-
solu silencieux. De cet ailleurs où les
images chargées de rumeurs s'endorment à
jamais. Comme des enfants qui s'endor-
ment dans la chaleur des seins de leur mère.
Après avoir goûté au fruit de l'éternité. A la
source de la générosité... Je n'attends plus
rien de personne. Ni conseils. Ni compli-
ments. Ni sourires. Ni larmes. Je n'attends
personne au bout du chemin. Personne qui
puisse m'accueillir, me guider ou me laver
des souillures du temps et des dieux. Je
n'attends rien et je reçois tout. Et le vent
souffle dans mes veines et le soleil brille
dans mes yeux.

Quand l'homme commence à désirer le


désir, c'est que la morsure du temps a déjà
commencé elle à libérer son poison.

Quel magnifique samedi ! Par rapport


à celui de la semaine passé. Où la panique
était en pleine activité. Où le feu de la colè-
re brûlait nos ailes. Les miennes en tout
cas. Je dis cela car Mimosa m'a téléphoné à
sept heures et demie du matin. Et cela me
rassure pour la journée. Me donne de
l'énergie. Une certaine énergie amoureuse.
Oui, Mimosa m'a téléphoné avant de
prendre son train. Avant son voyage jusqu'à
quelque part vers Romont. Avant son sémi-
naire au coeur de la psyché. Ou aux
approches...

Il y a des textes qui s'usent d'eux-


mêmes. Comme destinés à une mort préco-
ce. Comme poussés par une arrogance des-
tructrice. Pas forcément celle de l'auteur.
Car il se peut que l'auteur soit ailleurs. Soit
l'ailleurs. La machine des probabilités choi-
sit ses victimes révélatrices au hasard du
temps et des lois terrestres. Au creux des
vagues mourantes. Quand l'ange de la
lumière s'arrête au sein des vies abandon-
nées. Quand le miracle est nécessaire...
Rupture avec l'analyse. Avec cette balance
qui renvoie à l'incertain, l'insupportable.
Empêchant ainsi les mots trop brûlants de
fondre la neige des pages à venir. Je veux
planer dans un univers hors mots. Hors
repères. Dans l'espoir de retrouver la ten-
dresse infinie de mon Père. Mais est-ce
possible ? ... J'écoute de la musique. Un
morceau de Haydn. Morceau arraché aux
sonorités éternelles. J'écoute et mes yeux
sont... On sonne à ma porte. Un ami sûre-
ment ...

Vive la mort ! Ma tête est un volcan


d'inepties.

19 avril 1994. 18h15. Mimosa s'est


endormie dans mon lit. Pendant que je suis
allé faire quelques petites courses. De la
viande. Des olives noires. Des petits pois et
carottes...

Les discours pèsent, pèsent... ils sont


lourds à digérer. Même concluants, ils lais-
sent des traces d'interrogations.

Victoires et défaites. L'homme se bat


dans le monde des illusions. Il se dresse
comme un coq pour pousser son cri de gloi-
re. Ou, la queue entre les jambes, comme
un chien chassé, il refait l'inventaire des
misères à éviter. Malheu-reusement rien ne
se reproduit une seconde fois. Tout s'éva-
pore à la lumière. Déjà tout juste exposé.
Cela me semble mal écrit. Rien de grave.
L'erreur est un doux parfum. Le parfum des
vécus rassemblés. Qui sommes-nous ? Je
croyais la femme courageuse. Capable de
se lancer dans le vide. De risquer son passé
pour l'avenir. Elle n'est qu'arrangements.
Même quand elle se range du côté des êtres
libres, elle n'est qu'arrangements. Même
quand elle se force à se libérer du poids de
ses éducations abusives et maladives, elle
n'est qu'arrangements. L'arrangement est
une étiquette qui colle bien à son esprit.
Comment peut-on aimer une femme
qui passe son temps avec quelqu'un d'autre
? Il faut être fou d'amour... Peut-être con.
Ignorant sûrement. Peut-être aussi possédé.
Finalement, je n'en sais rien. L'état amou-
reux est un état lamentable où l'anarchie est
au pouvoir.

Que la colère de Dieu s'abatte sur moi


! Pour avoir mis de côté le temple sacré. Le
temps d'une révolte. Le temps d'une dis-
traction volontaire. D'une distraction
impardonnable.

Rassuré, le coeur est prêt à s'endormir


pour l'éternité ...

J'ai vu Mimosa en pleine souf-france


physique. Les larmes ne suffisent pas pour
apaiser la douleur. Dieu exagère par
moment.

Les couleurs de la vie rayonnent par le


sang.

Jamais seul je ne me suis senti aussi


accompagné. Paradoxe des paradoxes. La
vie est une énigme.

1er mai 1994. Fête du travail. Fête de


la nostalgie. Fête du vide et du plein. De la
colère et de l'égalité. Des déjeuners stan-
dardisés. Et des boissons sur-chauffées.

Je ne suis plus qu'une épave de senti-


ments avortés. Mon ange m'a abandonné
sur une rive déserte. Sèche de toute vérité.
Muette de toute espérance. Où est-il ce ciel
clair annonçant beautés et merveilles ?
Mettant ainsi fin à tant de siècles de négli-
gence et de confusion. Où est-elle cette
fleur si pure annonçant des parfums d'une
autre vie ? Et pourquoi faut-il que l'être
aimé se taise sur mes je t'aime ? Ma tris-
tesse est grande

Que faisons-nous dans cette pénombre


où rien n'ose s'organiser ? Se fabriquer le
moindre soupçon d'une révolution. Et lar-
guer les amarres. Pour prendre le large.
Sans croyance ni logique espérée. Car l'in-
connu seul, nu et illimité, nous révèle par-
fois ses secrets, les secrets du merveilleux.
Ecrire en plein soleil, dans un parc
public (de nos jours il n'y en a pas d'autres)
avec une envie folle de mettre sa vie au
point zéro ... Il y a une lacune ...

8 mai 1994. Je suis chez mon ami


Tauxe. Sculpteur rencontré au cours d'une
conversation. Au cours d'une blessure sen-
timentale. Sa femme a pris le large pour se
perdre ailleurs. Toujours ailleurs. Où le
rêve transpire de fausses vérités. Où le
verbe est extrême et dévastateur. Où la
mort est vivante quasi à chaque seconde.
Tauxe purge sa peine. Purge sa colère
d'homme blessé. D'homme trahi. D'homme
bousculé. Secoué. Sa cité construite avec
ses mains, à la force de ses poignets, passa
du jour au lendemain du sublime au néant.

Zürich, Bahnhof. Ça pue le fric. Et le


café, ce n'est pas donné. Quoi dire d'autre ?
L'indigne ne mérite pas d'être mis en
valeur. En ce moment en tout cas.

Je suis pour la Xème fois chez mon


ami Tauxe. Avec Mimosa dans ma tête.
Toujours. Et avec Suzanne dans celle de
Tauxe. Nous sommes en pleine folie. La
musique me plonge dans l'imaginaire, dans
l'ivresse. Ivre par le vin. Ivre d'amour.
Tauxe s'exprime en vissant, en fabriquant,
en sculptant, en préorganisant son avenir.
Moi, je rêve, j'écris ...

Vendredi 13. J'ai très mal dormi. Je me


suis réveillé plusieurs fois dans la nuit.
Comme si le crime était dans l'air. La peur
également. Forcément. Je n'aime pas ça.
Cela venait-il d'une conversation inache-
vée, d'un téléphone subitement coupé ?
Mimosa est loin d'être libre. Elle dirait le
contraire. Mille excuses sortiraient de sa
bouche. Mais elle est prisonnière d'une
autorité. Son mari. Ses amis. Les autres.
Ces êtres qui vous forcent à être quelqu'un.
C'est-à-dire un individu par rapport à un
ensemble. Ou par rapport à quelqu'un
d'autre. Dommage. Que Dieu et ses anges
viennent à notre secours. Mimosa compte
beaucoup pour moi.

Le 14 mai. Hier en somme, j'ai souffert


toute la journée d'un terrible mal de tête. A
me taper la tête contre les murs. Vers 16
h.30 Mimosa est venue à mon secours.
Telle une infirmière, moti-vée par vocation,
elle est allée chercher en courant des médi-
caments, un drap bleu et de la poudre de
lessive. Puis elle m'a baigné, m'a lavé le
corps et la tête, m'a fait avaler des cachets,
m'a habillé, a changé mon lit, a dépoussié-
ré à quatre pattes le sol de tout mon studio,
est allée plusieurs fois à la cave pour faire
fonctionner la machine à laver qui récla-
mait toutes les vingt minutes une pièce de
cinquante centimes, a préparé un petit
repas et nous avons mangé l'un à côté de
l'autre. Comme d'habitude. Chacun à sa
place habituelle, à la lumière de la bougie
et en présence des éternelles fleurs, appor-
tées et mises en vase par Mimosa. Puis
nous avons regardé un film Le soleil des
pauvres. Rien à dire puisque c'est un de
mes films. Puis Mimosa est partie et elle
m'a téléphoné deux fois. La première
depuis une cabine. La seconde depuis chez
elle. Jamais, je n'ai trouvé femme aussi
sublime.

Entre ciel et terre. Je suis chez Tauxe.


Dans sa maison, sur sa terrasse. J'ai l'im-
pression d'être sur une île. A l'horizon, un
monstre de roche et de végétation (le
Salève) m'attire du regard. C'est une bête
féroce au repos. Et exclusive comme
Tauxe. Qui refuse de partager biens et
femme. Qui refuse d'admettre l'inadmis-
sible. Qui refuse de replonger dans l'océan
de l'oubli. Les nuages vont et viennent. Les
pleurs et les rires aussi. Capitaine Tauxe
retape son bateau, étudie les cartes pour
que débarquent enfin quiétude et tendresse
féminine. Son dieu, le soleil, me caresse la
peau pendant que le feu nous prépare des
viandes bestialement succulentes. Que
sommes-nous en ce moment ? Deux aven-
turiers en panne d'aventures. Mais combien
cette pause obligatoire nous est bénéfique.

Journée quitte ou double. Le courage


est céleste. La femme qui raisonne passe à
côté de la vie.

19 mai 1994. J'ai peur que l'indifféren-


ce m'envahisse, m'engloutisse sous son
royaume.
Que de douceurs désirées ! L'avidité
nous emboîte le pas. C'est en observant
cela que l'on devient ... non, que l'on est
sage.

Commettre des erreurs ! J'ai hâte d'être


un saint. C'est-à-dire un homme sain de
sainteté. Et non un homme érudit de sainte-
té, d'une sainteté rigoureuse et paralysante
qui creuse tombes et tranchées.

Soyons avares en discours, en pro-


messes, en mots afin que les chuchote-
ments des anges viennent à nos oreilles et
parfument notre vision du monde. Silence
après silence. Seconde après seconde. Le
merveilleux mérite d'exister.

Miroir. Que sommes-nous? Matière


fossilisée en agitation perpétuelle. Nos
charmes et nos maladresses ne nous appar-
tiennent plus. Nous sommes les fruits de
plusieurs siècles d'orages et de pressions
culturelles.

Tout objet véhicule un quelque chose.


Une empreinte du passé, peut-être.
Signifiante pour les uns. Insignifiante pour
les autres. Mais combien chargée d'images
et de sons endormis.

Il n'y a ni prince, ni reine, ni dieu des


ténèbres, il n'y a que des hommes de mau-
vaise volonté.

Absorbé par un ailleurs teinté de poé-


sie et de nostalgie, l'artiste échappe ainsi
aux dures lois de la solitude et du temps.

Si je suis si terriblement poussé à t'ai-


mer, ma très chère Mimosa, c'est que fort
possible il y a en toi un grain de génie artis-
tique (dont tu refuses toute proba-bilité) qui
réclame toute mon attention et toute mon
admiration afin qu'il puisse enfin se libérer
de sa multiple et absurde prison éducative.
Le génie est en toi, à toi de le faire éclater.

Etre ! On veut être ceci ou cela. On


cherche à être. Cette recherche est vaine et
frustrante car au bout du compte ou du rou-
leau, si je puis m'exprimer ainsi, cette ten-
tative existentielle est toujours présente,
exigeante et dérangeante, comme à la pre-
mière seconde.

Il n'y a ni feux, ni eaux pour apaiser la


colère des anges. Il n'y a que nos réalisa-
tions : la réalisation de leurs désirs.

Elégance ne rime pas avec habit mais


avec existence.

Si l'on pense que le désir n'est qu'hu-


main et que le plaisir n'est que bestial, alors
on ignore tout de l'amour. Et l'on passe
vraiment à côté de la vie.

Celui qui a péché mérite d'être repê-


ché. Tout autant que celui qui n'a jamais
péché. Et peut-être un peu plus car il a eu le
malheur de goûter au fruit délicieux et
trompeur des séductions malignes.

Lundi de (la) Pentecôte. Pas un seul


croissant dans la vieille ville. Je bois un
café au restaurant de l'Hôtel-de-Ville. Et
j'ai le trac: je dois téléphoner à Mimosa
vers 11 heures...

Ecrire libère, rassure... Nous rangeons


ainsi dans un tiroir de notre esprit les
misères perçues.

Une femme, un homme, un couple,


l'amour, la haine, la vie, la mort. Que de
mots pour nous faire trébucher sur le che-
min de l'existence.

Ô poètes, vous m'avez goût à la poésie.


Ô femmes, vous m'avez goût à la nostalgie.
Ô Tauxe, tu m'as redonné goût à l'aventure.
Cette aventure où les soleils se couchent et
se lèvent hors du temps, où ivresses et
prouesses se partagent les mêmes instants,
où le rêve nous attire vers un ailleurs tou-
jours plus sublime.

Pardonnez-moi mes épouses, pardon-


nez-moi mes enfants, pardonnez-moi mes
amis, pardonne-moi ma mère, pardonne-
moi mon père, pardonnez-moi êtres adorés
pour mes colères si inattendues, pour mes
discours si blessants et pour mes départs si
brutaux. Le sang de la révolte coule dans
mes veines. Et les larmes des vieilles
légendes inondent sans cesse ma mémoire.
Et cela me donne soif. Soif de liberté et
d'amour profond. Soif de lumières et de
musiques célestes.

Quand l'horizon est double, la réalité


trébuche.

Quand la femme blesse, l'homme se


libère.

Qu'il est bon d'imaginer deux mondes


à la fois. L'un pour y dresser des cathé-
drales de rêve, l'autre des citadelles de ten-
dresse. L'un pour nager dans les airs.
L'autre pour planer dans les eaux. L'un
pour oublier ce que nous sommes. L'autre
pour nous rappeler ce que nous ne sommes
pas. L'un pour panser nos cicatrices à mer-
veille. L'autre pour réveiller nos sentiments
endormis. L'un pour mourir au passé.
L'autre pour mourir au futur.

Aimer c'est plonger tout nu, l'esprit


vide dans l'enfer de l'autre dans l'espoir de
trouver le paradis.

Que de désirs, de lourds désirs, pour


de si légères réalisations. La journée nous
luttons comme des zouaves pour que le soir
nous nous assoyons comme des Berbères
au coin du bled. Les caravanes passent et
les horizons s'éteignent.

Ce que je crains le plus en ce bas


monde, c'est la crainte. Ma propre crainte.
Le reste, ce n'est que pure légende, morsu-
re du temps et idées captives.

Maudit soit celui qui m'empêche de


briller dans le monde qui m'est destiné.
Ainsi agit l'infortuné. L'homme qui
sombre, malgré lui, dans les sphères de l'in-
satisfaction... L'erreur, c'est l'autre. Le mal,
c'est ce qui vient d'ailleurs. Cet ailleurs
hors de toute bénédiction. Hors de toute
nécessité. Dans chaque être il y a une part
de ce monstre aux pensées accusatrices
chargées de rêves de liberté.

Il y a des fous qui crachent leurs


misères et il y a des fous qui avalent la
misère du monde. Certains sont à plaindre,
les autres à craindre. A craindre qu'ils n'en-
vahissent notre univers si fragile et si limi-
té.
18 juin 1994. L'été a enfin fait le pas.
A osé se lancer dans la course aux séche-
resses et aux brûlures. Les beautés s'expo-
sent aux regards avides de plaisir, s'expo-
sent aux lumières décomposantes. La cha-
leur est là et je suis déjà ailleurs. Ne me
demandez pas où. Je serais incapable de
satisfaire votre curiosité. Et puis pourquoi
vouloir à tout prix imaginer une impression
? Et puis est-ce possible ? Est-ce nécessai-
re ?

Je suis vieux comme le monde et jeune


comme le désir. Tout a été inventé et tout
attend de surgir.

Dormir dans les bras d'une femme,


c'est dormir au coeur de la tendresse. Le
cauchemar est souvent souhaitable pour ne
pas mourir par nostalgie.

2 juillet 1994. Mimosa est en Espagne.


Ma femme se bronze sûrement à la piscine.
Mes enfants étudient sûrement dans leur
chambre. Mon père médite à l'ombre du
soleil et des discours contradictoires. Tauxe
et Fabienne (une élève de mon cours de
cinéma) se préoccupent de la survie de l'es-
pèce humaine. Iris se promène dans un rêve
quelque part entre la réalité et le mensonge.
Stéphanie se prépare à offrir ses yeux.
Frédérique imite mes faiblesses. Où suis-je
? Dieu refuse de me répondre. Le soleil
répond à sa place. Avec violence. Quasi
diaboliquement. Et ma mémoire se referme
sur un désordre. Pourtant le voyage conti-
nue.

J'attends Simone. Madame Simone.


Une brasseuse de cartes qui décode l'avenir
avec une précision eff r o y a b l e .
Scientifiquement presque. Avec art en tout
cas. Cette Parisienne parachutée dans un
royaume de paysans a prédit à mon ami
Tauxe des événements qui se sont révélés
avec exactitude. A la lettre. Dans ses lettres.
Car elle tape à la machine ce qu'elle entre-
voit, ce qu'elle voit venir au galop ou avec
lenteur. Oui, j'attends Simone. Comme on
attend une bonne nouvelle, une pluie rafraî-
chissante ou les fêtes de fin d'année. C'est-
à-dire avec une joie enfantine et absolue.
Que se passe-t- il ? J'aimerais en savoir
plus sur Iris ? Ou sur Mimosa ? Ou sur mes
futurs jours de gloire et de défaite ?
Comme mon ignorance ignore tout de la
vraie ignorance !

Divine ! La mémoire nous joue sou-


vent de mauvais tours. Elle encaisse,
encaisse... puis subitement elle nous crache
à la figure nos plus sublimes misères, nos
plus contradictoires convictions... Qui suis-
je ? Que suis-je ? On me dit mystique,
magique, poète, rêveur, romantique, d'une
autre sphère, d'une autre vie peut-être. Que
de mots ! Que d'étiquettes ! A ma connais-
sance, je ne suis qu'un fouilleur d'âmes. Un
chercheur de troubles. Un cryptopatho-
logue. L'autre qui est en face de moi m'in-
trigue. M'attire pour une mise à nu. Une
mise à mort. Ou une mise au point pour un
nouveau départ. Pour un ailleurs, pour des
instants plus certains. Que la souffrance est
grande en ce bas monde ! Que le vide est
infini et engloutant. Que la solitude est
écrasante et étouffante ! Et je stagne dans
mon ignorance, dans mon impuissance.
L'autre est souvent victime de mes réussites
et de mes échecs. Il subit mes joies, mes
tristesses et mes colères. Qu'il le veuille ou
non. Bien entendu une fois engagé dans
mon jeu, dans le labyrinthe infernal de mes
pensées envoûtantes... Alors pour l'amour
de Dieu! ! Pour l'amour des êtres à venir, il
serait préférable que l'autre soit prudent,
soit attentif, soit sur ses gardes et n'entre
dans mon royaume que pour y mourir.

Et si on parlait (ou on reparlait) de


l'amour ! Quel beau mensonge enrichi
d'illusions et de fantômes aux exigences
multiples et déconcertantes. Mais de quel
amour s'agit-il ? Je plonge dans l'absurde.
Ou mieux encore dans l'absolu. Les rivières
de l'au-delà coulent dans nos veines. Et
toute explication irrite notre mémoire.
Comment voulez-vous, voulons-nous, par-
ler des miracles de l'existence, des
secondes éternelles avec des mots morts
avant d'être nés, d'être crachés ? L'amitié a
ses forces et ses faiblesses pour justifier
son mérite. L'amour lui n'a que ses secrets
pour justifier sa peine et ses haines.

Nous sommes le 23 juillet 1994. Nous


vivons un bel été. Nos sueurs s'envolent et
se perdent à jamais. Qu'il est agréable de
perdre du poids, de flirter avec le moindre,
de s'approcher du point zéro. Où la non-
existence nous attend les bras ouverts. Où
la légèreté nous invente sans cesse des
départs glorieux. Mon ami Tauxe sculpte
des nécessités lumineuses pour le plaisir de
l'art, pour l'amitié, pour les joies toutes
simples des curieux. Quant à moi, je me
libère de mes trop nombreuses muses (qui
veulent étouffer mes libertés) en m'adon-
nant aux accouchements littéraires ...

C'est le bouleversement total ! Une


rencontre, quelques échanges verbaux,
deux ou trois fantasmes et c'est l'explosion
au sein de la jouissance mentale. Je suis
béni des anges ...

La vie n'est qu'un rêve. Chargé de sou-


venirs et de fruits amers. Et nous goûtons à
ces éléments existentiels avec une adresse
maladroitement éduquée. Ce qui fait de
nous des êtres instables et vulnérables. Et
pour vaincre nos misères, nous élaborons
des disciplines insensées qui n'hésitent pas
à nous faire plonger dans les eaux froides et
troubles de l'irréalité. Que faire alors ? Le
silence est peut-être une solution. La solu-
tion. Mais, attention, toute réponse
engendre déjà un effet disciplinaire.

Le Mangaïa. Un yawl, un yacht, un


voilier de 11 mètres 60 de long. J'y ai passé
une soirée riche en mots et en sourires. Puis
une nuit. Puis un bref matin ... Le voyage
n'était ni sur mer ni sur terre, il était
ailleurs, dans un ailleurs sans repères.
Impossible d'expliquer. J'ai peut-être réali-
sé un rêve, un désir, une volonté. Pourquoi
expliquer ? J'ai voulu et j'ai accepté de me
laisser, de me faire embarquer... Mon capi-
taine était une femme, une veuve prénom-
mée Annett. Une Allemande née aux
sources des plus précis objectifs photogra-
phiques.

Et si je mettais un terme à toutes ces


(mes) agitations cérébrales ? Le désir ne
me manque pas. Je suis fatigué de jouer
plusieurs rôles. Ou d'être honnête. Ou
d'être transparent. Me dévoiler. Me désha-
biller constamment. M'éloigner de l'univers
absurde de l'hypocrisie. Qu'est-ce que j'ai
fait à Dieu pour mériter cela ?
Aux anges ? J'aurais dû ignorer le sens de
l'autre, du respect. Cette façon sage (ou
peut-être tout le contraire) de m'approcher
de l'autre. Avec générosité et vérité. De me
comporter.... d'être une lumière pour lui. Le
début d'un chemin à suivre. Un chemin tout
neuf, vierge, tout autre. Le commencement
d'un voyage. Au pays de nulle part. Où rien
n'est à espérer. Mais où tout peut surgir,
naître. Hélas ! La foudre de mes éternelles
ignorances est tombée sur moi. M'a propul-
sé sur un piédestal ridicule et déshonorant.
Et je me sens le plus minable des êtres
vivants.

Quelle chance ! Je retombe toujours


sur mes pieds. Naturellement. Mes soifs et
mes faims n'inondent jamais ma mémoire.
Et le vide ne s'y installe que le temps d'une
lucidité. Le temps d'une méditation. Le
temps d'une mortelle éternité. Quel terrible
paradoxe ! Je suis béni des anges. Je me
répète. Aucune importance. L'écriture me
libère de mes illusoires attachements. De
ces désirs avides de jardins et de citadelles.
Des jardins cloîtrés et des citadelles mons-
trueuses, finalement ... J'attends Mimosa.
J'attends le bus B. Qui devrait arriver d'ici
peu. Transportant mon être cher, bien
entendu. Non, un être qui m'est cher. Car
l'amour échappe à tout règlement. A toute
discipline. A toute décision. Il est là ou il
n'est pas là.

6 août 1994. Que nous réserve la vie ?


Un programme de distraction(s) est prévu.
Des discours sans queue ni tête, des gri-
maces et autres subtilités du visage, des
délicatesses gastronomiques impro-visées
ou préméditées et des rêves libérateurs ou
propulseurs... Tauxe m'inquiète. Ses hori-
zons ne cessent de s'embrouiller. Ils nais-
sent et meurent trop vite. Son âme ou son
esprit perverti par la douleur, chargée de
rancunes et de haine, navigue constamment
du vide au plein. Elabore des justifications
contradictoires. Echafaude des vengeances
diaboliques. A-t-il tort, a-t-il raison ? Je ne
puis que me taire et observer avec sérénité
le combat infernal d'un homme blessé, reje-
té par une épouse (aujourd'hui son ex) qui
prit le large par envoûtement probable-
ment. Et sa maison transpire de solitude, de
chagrin. Elle pleure la mort d'une époque.
Où les festins ne s'endormaient qu'à l'aube.
Où l'amitié flirtait avec l'éternité. Nous ne
sommes finalement pas grand'chose. De
grosses poussières transbahutées par
l'ivresse de la vie et par le vent de nos mul-
tiples imprudences. Peut-être. Peut-être ...

GE 12 302. Côté cockpit. Le lac brille


tel un miroir. L'océan me manque. Son
espace. Son infinité. Sa violence. Ses
odeurs. Son sel. Ici la lutte est absurde. Les
eaux ignorent tout de la folie des tempêtes.
Elles se plaisent dans une certaine noncha-
lance quasi paradisiaque. Annett, le capitai-
ne du Mangaïa qui refuse de larguer les
amarres, a abandonné sa première mer-
veille du monde, son île flottante, le temps
d'une préparation culinaire. Il fait terrible-
ment chaud. Et le soleil ne se force pas à
brûler mes incertitudes. Il triomphe à mer-
veille. Tel un sauveur. Tel un régénérateur.
Bien que... étrangement je me souviens du
Silence de Bergmann, de la scène où l'ado-
lescent erre dans les longs et sombres cou-
loirs de l'hôtel ...
Rue de la Navigation. Une voix céles-
te m'a accompagné au pays de la volupté...

Lundi 8 août 1994. L'argent fout le


camp. Prudence, prudence !

Il y a des secondes qui valent des


siècles. Des siècles de luttes et de gloires.
Des siècles de dures moissons et de bonnes
récoltes. Des siècles d'inoubliables décou-
vertes. Oui, il y a des secondes qui valent
des siècles. Où tout semble avoir été fait et
où rien n'est forcément à refaire. Où Dieu et
le diable font bon ménage. Où le jour et la
nuit se partagent les mêmes instants.

On a fait de l'amour un champ de


bataille, un terrain limité, une propriété pri-
vée secrétement mise à l'écart de toute pro-
babilité d'expansion. Un temple réservé à
un dieu unique. Un dieu conservateur et
profondément égoïste. On a fait de l'amour
tout ce qu'il ne fallait pas faire. Et on a dit
de lui tout ce que l'amour n'a jamais osé
murmurer.

Paradis, jardin, médiocre. Trois mots.


Trois mots lancés au hasard par Mimosa.
Au téléphone. Trois mots proposés pour
une destinée littéraire. On peut tout imagi-
ner à partir de trois mots. Tout construire.
Tout détruire. L'imagination, il faut se le
dire, part toujours d'un point de fuite. D'un
arrivage, extérieur ou intérieur, de mots ou
de concepts crachés à la figure de notre
conscience. Mais je refuse de partir dans le
monde des mises au point, des certitudes
mortellement incertifiées et autres mises à
mort intellectuelles. Je refuse car le besoin
de m'éclairer m'éloigne de mon jardin poé-
tique que seuls les médiocres confondent
avec le paradis. Finalement, les trois mots
proposés ont été la cause de ce blabla.
Forcément ! Que dire si Mimosa avait
lancé au hasard : con, merde et fout le
camp.

10 août 1994. Dans 17 jours c'est le


départ pour la Thaïlande, le Vietnam et
peut-être la Chine. Fini les biscottes au fro-
mage blanc et à la confiture de rose. Les
vins espagnols, italiens et australiens. Le
riz sera présent à chaque repas.
Certainement. Que serais-je sans mes
anges, les repas intimes et la douceur des
caresses ?

Romont. Entre monts et romans. Entre


le passé et l'avenir. J'ai revisité l'église où
jadis, il y a quelques mois de cela, je priais
Dieu et ses saints pour que naquît un
enfant, un lien pour toute une vie entre un
homme et une femme. Aujourd'hui la priè-
re est à la survie. Au retour aux sources. A
la sauvegarde d'une union. Mère, père et
enfants ...

18 août 1994. L'été perd de la vitesse.


Petit à petit, timidement, il commence à
redevenir ce qu'il a toujours été en ce pays
: une saison rebelle et à double face.

Vérités ou mensonges. L'autre n'est


plus qu'une image chargée d'étiquettes.
Que faire ? Faire la révolution ? Oui mais
la révolution des sens. En plongeant sans
arrière pensée dans les eaux crues de la
nudité. L'autre ne serait plus autre mais lui-
même. C'est-à-dire un être vivant en pleine
évolution et non un être coiffé de mille cas-
quettes empêchant la fraîcheur de la vie de
surgir.

20 août 1994. Jamais femme n'a été


aussi douce au réveil ! J'ai passé la nuit
dans les bras de Mimosa. Pour la seconde
fois depuis que nous nous connaissons. Par
miracle. Par accident. Le sexe était absent.
La tendresse s'imposait sans cesse. Avec
délicatesse. Avec prudence. Avec ou sans
caresse. L'amour était éternel. Etait l'éter-
nité.

Tauxe porte tout son service d'espion-


nage au bûcher. Toutes les bandes magné-
tiques. Toute la trahison télépho-nique ver-
bale de son épouse. Et il y mit le feu. Une
fumée noire s'éleva en direction des anges.
Vers le pardon. Vers l'oubli... Dieu que
Tauxe s'ouvre à la raison ! A la chaleur de
l'indifférence. Ce renard d'Asie et d'outre
nulle part croit ou se persuade qu'il va dis-
paraître dans un rêve. Dans son rêve. Où
une musique de trompette hante les murs
d'une cité bâtie par l'imagination.
Connaissant Tauxe avec sa grande gueule
de boy-scout qui peut rendre le diable
encore plus diabolique, je le vois déjà en
train de renier cette étrange croyance. Face
au merveilleux qui l'attend. Face aux beau-
tés qui nous attendent. Paysages fabuleux.
Corps sublimes. Et âmes indéchiffrables.

Mon fils est parti ce matin pour les


Pays-Bas. Rejoindre sa mère et sa soeur de
retour des Etats-Unis. Des coeurs d'or. Des
logiques saines et constructives. Qui fonc-
tionnent sans la moindre malice, la
moindre ruse. Et qui ignorent totalement le
sens du spectacle, de la mise en scène. Pour
eux, l'Amérique n'est plus un rêve mais une
réalité observée. Je suis donc le seul de la
tribu (ma famille) à n'avoir pas encore
goûté au fruit du capitalisme.

Quand on a le cul confortablement


bien installé sur un avenir pécunier (pas
forcément social et de loin spirituel), on a
cet avantage diabolique de pouvoir maltrai-
ter, humilier son prochain. Ce que beau-
coup de personnes n'hésitent pas à faire...
Cet art pervers s'inscrit volontiers dans le
registre des traditionnelles démarches du
fonctionnarisme.
La femme n'est jamais neutre. La preu-
ve : ses discours et ses écrits transpirent de
tendresse. Et ses regards sur l'homme se
perdent sans vergogne dans le monde des
probabilités. La femme, à l'inverse de
l'homme, n'additionne rien, elle multiplie
tout.

30 août 1994. Bangkok. Nous (=


Tauxe, Corpataux et moi-même) sommes
en plein dans le jeu de la folie. Rien à dire.
Tout à subir.

3 septembre 1994. Hanoi. La folie se


prénomme ici : circulation. Les cyclos
(pousse-pousse modifiés, modernisés)
chassent les rares touristes chargés de
billets verts. La prostitution travaille en
sourdine. Et la voiture est rare. Utilisée à
l'extrême. Pourquoi pas ?

10 septembre 1994. Après une expédi-


tion au pays des Viets, nous revoici au pays
des mille folies. Des mille inconsciences.
Où le corps n'est qu'un entracte. La grande
erreur du bouddhisme est son individualis-
me. Son indifférence vis-à-vis de l'autre.
L'après néglige le présent. Le propulse
dans l'oubli... Tauxe a rencontré Kim. Une
Thaïe à sa taille. Peut-être pas totalement à
son goût. A ses goûts. A ses fantasmes. Cet
être, pêché au creux du péché, rayonne de
douceur et de simplicité. Ses silences nous
obligent à imaginer son passé, ses souf-
frances, ses obligations quotidiennes...
Nous avons déjeuné au Sky Sonnje, restau-
rant situé au 45ème étage (le dernier étage)
de la tour Bayioke. Bangkok imite les
grandes villes américaines. S'élève vers
Dieu à la vitesse de la lumière. Mais Dieu
ne lui fait pas forcément bon accueil. Car
Dieu refuse ces gloires engendrées par des
misères forcées... C'est la mousson. C'est
encore la mousson. La pluie n'épargne per-
sonne. Elle inonde ciel et terre. Son unique
qualité, c'est sa chaleur. Oui, la pluie est
chaude en ces lieux. Chaude et probable-
ment grasse... Que faire quand l'eau domi-
ne ? On se noyerait facilement dans un
verre d'eau.

13 septembre 1994. Nous sommes sur


l'île de Samet. Tout autour de nous le golfe
du Siam. Les touristes au visage pâle ont
perdu le sens du sourire. Tout le contraire
des indigènes. Qui nous dévorent des yeux.
Des yeux quasi éternellement souriants et
curieux... Hier, un magnifique serpent vert,
un mamba d'après certaines personnes,
nous a coupé la route puis a disparu sur un
cocotier. Eve aurait été doublement sédui-
te...

18 septembre 1994. Le temps des


vacances asiatiques s'approche de la fin. Ce
soir nous reprendrons l'avion pour Genève.
Ville sans odeur, sans relief, mais combien
son calme me convient. J'ai hâte de retrou-
ver mes tendres attachements. Et mes coins
de rupture avec l'existence. Mes coins
d'écriture. En Asie j'aurais beaucoup filmé
et replongé dans mon enfance où les
misères me crevaient les yeux. Où l'injusti-
ce était à son paroxysme. Où Dieu me sem-
blait si absent.

Les conclusions viennent ensuite. Une


fois que la mousse des événements se soit
dissipée. Que l'enthousiasme ait retrouvé sa
raison. Je dirais même sa maison. Où le
vide est reconnaissable. Habituel.
Trajectoire normale de nos sens. De nos
sentiments. Sur le moment, face aux
images brûlantes, face aux feux des réalités
absurdes, nous ne pouvons juger un acte,
nous ne pouvons que nous engager dans la
voie de la participation, ou de la non-parti-
cipation. C'est sans doute pour cela que j'ai
très peu (ou presque pas) écrit en Asie.

22 septembre 1994. Depuis que je suis


arrivé dans la cité de Calvin, je passe mes
nuits dans les bras tendres et élégants de
Mimosa. Oui, nous vivons ensemble.
Enfin. Mais à titre d'essai. Un mois. Ou le
temps qu'il faudra. En couple, en amis, en
complices ou en... je ne sais pas. La défini-
tion est problématique. Aucune importan-
ce. Comme d'habitude. Comme toujours.
Plus que jamais, je souhaite une vie monas-
tique. Pour purger ma peine. Mes peines.
Douleurs infligées aux autres. Je me sens
coupable de provocation, de déstabilisa-
tion, de larmes, de paniques, de viols psy-
chologiques... et Dieu seul sait quoi enco-
re... Bref ! Enfant, je croyais à la générosi-
té des adultes. Adulte, je ne crois plus
qu'aux faiblesses de nos désirs. Je rêvais de
liberté, de poésie, de sagesse, de gloire
peut-être. Et sans doute, les multiples
misères en Asie ont mis les pendules à
l'heure. Les miennes en tout cas. Celles de
mes compagnons de route, je n'en sais rien
et je m'en fous éperdument. Mon fardeau
est lourd à porter. Que chacun porte le sien
! ... J'ai une envie folle (peut-être pas si
folle que ça) d'écrire une pièce de théâtre.
Ou un roman. J'hésite. J'aimerais mettre un
terme à ces notes. A travers lesquelles j'ai
essayé de me dévoiler et par lesquelles j'ai
tenté l'impossible. C'est-à-dire : goûter aux
fruits de la liberté. Car la liberté est au som-
met de nulle part. Elle ne s'acquiert pas.
Elle n'est l'oiseau d'aucune cage. Elle n'est
peut-être que parfum, détachement, efface-
ment, sensation, sourire ou larme. Elle est
peut-être cette rarissime seconde d'amour
qui nous propulse ailleurs. Vers cet ailleurs
béni des anges depuis le début des temps.

Je décide d'être libre. De me laisser


aller. De désobéir aux règles imposées par
les seigneurs du passé. Que d'autres, des
vivants, ne cessent d'admirer. Evidemment.
Il faut être fou. Ou masochiste. Comment
peut-on accepter des chaînes, des boulets et
des coups de poignard ? Pour mieux vivre.
Pour mieux être. Notre cervelle est un
bazar. Pire encore : un champ de bataille.
Où les pensées assassinées s'accrochent
aux poussières du temps pour mériter enco-
re quelques secondes d'éternité. Les der-
nières. Cela vous semble étrange ?
Probablement. Ou absurde ? Cela n'a aucu-
ne importance. J'y reviendrai peut-être au
cours de ce voyage. Un voyage engendré
par les mots. Des mots. Les miens. Qui
deviendront vôtres par la force des choses.
Quelle générosité ! Il y a un peu de ça dans
l'âme d'un poète.

Entrez dans mon labyrinthe ! Nous


jouerons à cache-cache. Au gendarme et au
voleur aussi. Nous nous échangerons des
baisers et des insultes. C'est la règle du jeu.
La seule qui soit légitime. Qui soit vitale.
Toutes les autres ne sont que foutaises.
Fantaisies de l'esprit. Ou mises au pas. On
force le jeu. On vous paralyse d'avance.
On vous invite à l'échec...

Rupture ! Je change de lieu. D'état


d'esprit aussi. Je suis dans un autre café. Le
patron ne se prend pas pour de la merde. Et
cela ne m'encourage pas à pondre des mer-
veilles. J'avale mon café-crème. Et quitte
ce lieu maudit...

Quelqu'un m'a téléphoné. Une femme.


Nous avons eu une longue conversation.
Elle est intéressée à faire du cinéma. Elle a
été photo-modèle. Elle a ... Inutile de faire
ou refaire son inventaire. Pour conclure (à)
un marché. Je fantasme déjà ...

Je suis resté plusieurs jours sans écrire.


Sans cracher la moindre vérité. Sans graver
la moindre ânerie contre ou sur le papier.
J'étais probablement envahi par la médio-
crité. Comme si les dieux de l'écriture
m'avaient subitement tourné le dos.
M'avaient empêché tout accès à leur atelier
de création. C'est idiot ! Non, c'est injuste.
J'étais à deux doigts de peser sur le détona-
teur de l'ultime explosion. De poignarder
mes dernières espérances. J'étais dans le
vide. J'étais le vide. Un rien de plus m'au-
rait détruit à jamais. Aurait fait de moi un
élément du néant.
Le diable a la peau douce. Le sourire
angélique. La gestuelle noble. Il invite faci-
lement. Il promet monts et merveilles avec
une élégance hors norme. Il est le parfait
miroir de nos plus perverses séductions.

Un nuage a passé. Ouf ! La misère a


failli pénétrer dans ma maison. Dans ma
cervelle. Dans mes veines. Mais voilà que
le dieu des pauvres et des opprimés en a
décidé autrement. A décidé de prendre soin
de moi. D'un être usé par ses faiblesses et
ses désirs d'ouverture. Et si je change de
discours ? Excellente idée ! Quoi inventer
alors ? Je suis piégé par mes pièges. C'est-
à-dire mes prières et mes envoûtements. Le
sucre que je m'invente a (et aura toujours)
le goût amer de mes aversions. On n'échap-
pe aux lois du moment. Que j'ai eu l'auda-
ce de me fabriquer.

Cassure ! Cassures ! Elles ont leur


nécessité. Elles permettent aux trajectoires
de ne pas s'éterniser.

Où est-il ce chez-moi ... ce chez-moi


qui m'était si cher ? Si riche en béatitudes.
Si riche en silences. Suis-je en train de
creuser ma propre tombe ? ...

Hier soir (c'est-à-dire le 9 décembre


1994) j'ai rencontré un vampire. Une jeune
fille qui s'était déguisée à la perfection. Elle
a failli sucer tout mon sang. Elle n'a sucé
que mon âme. Par trois sublimes baisers.
Le premier sur la joue. Le deuxième sur les
lèvres. Le troisième sur la main. Nous
étions dans le monde de l'imprécision, du
rêve, de l'insouciance. Dieu était sagement
absent...

Dimanche. Jour du Seigneur.


L'enfance semble être mieux observée.
Avec un peu plus d'attention. Le quotidien
exerce ailleurs sa mécanique destructrice.
Là où les lois de la raison, de la sagesse
sont inexistantes. Là où la vulgarité et la
violence organisent la vie... Je plonge dans
le passé. Le futur m'inquiète. Le présent
tourne en rond. Quel cinéma ! Quel théâtre
! Les spectacles reflétent bien nos tristes
espérances. Le flou et l'inachevé dominent
notre mémoire. L'homme naît acteur et
meurt spectateur. Embaumé par des siècles
et des siècles de tâtonnements et d'étonne-
ments. Pourquoi Dieu m'a-t-il parachuté
sur cette si étrange planète ?

Seul mon désir d'aimer n'a pas été per-


verti par l'éducation, ces lois débiles et des-
tructrices des hommes.

Ô la belle ignorance ! Comme je


regrette le temps de mon enfantine igno-
rance. Elle était ce lourd fardeau chargé de
rêves, d'illusions et de traîtres espérances.
Elle était ces larmes qui n'osaient pas jaillir
du fond de ma mémoire. Comme des cra-
chats. Sur ma propre image.

La poésie n'a de relief que quand elle


se tait. Quand elle cesse de nous interroger.
Quand elle n'est plus un produit linguis-
tique. Quand elle s'envole en perçant nos
veines.

Chacun tire la couverture de son côté.


Et ainsi on néglige l'essentiel. On oublie
que la nudité une fois acceptée (ou pour-
quoi pas partagée) nous propulse dans des
sphères où le superflu et l'insécurité sont
inexistants.

Noël. Le verbe aimer a pris de l'âge. Il


est usé. Rongé par mes désirs destructeurs,
des erreurs impardonnables. Que vais-je
devenir dans ce monde qui va nulle part.
Où perversités et souffrances mènent le bal.
Où imitations et condamnations forgent
notre conscience... J'ai soif d'aventures.
Non, d'ouvertures. J'aimerais tant retrouver
mes espaces primitifs. Mes limites raison-
nables. Mes horizons chastes. Ma femme et
mes enfants.

27 décembre 1994. Jamais de ma vie


je ne suis senti aussi abandonné... seul entre
quatre murs. Ces larmes de sang, prédites
par ma mère, vont-elles enfin couler ? Pour
qu'on en finisse une fois pour toutes... Pour
que mon âme se libère de ses malédictions.

Café du Bourg-de-Four. Mike, un


Américain, noir, m'a invité à manger...
Nous avons bu du vin de Chypre. Nous
avons parlé de tout et de rien ...
Je tremble. De colère. Je paye cher
mes indisciplines. Trop cher ...

C'est la première fois de ma vie que je


me sens aussi financièrement pauvre.
Pourvu que je puisse encore acheter de
l'encre (violette) !

8 janvier 1995. J'ai une vidéo dans la


tête. Il faut qu'elle sorte. Qu'elle devienne
réalité. Un produit visible. Un produit per-
turbateur. Un produit de consommation.

J'ai raclé le fond de mes tiroirs. Dieu


ne m'a pas totalement abandonné. Nous
possédons des richesses dont nous ignorons
l'existence. Oubliées sans doute au temps
de nos sublimes indifférences.

Qu'est-ce que l'inspiration ? J'essaye


d'y répondre en images. En filmant. En me
filmant. Dans l'espoir que mon ange pro-
tecteur vienne à mon secours. M'illumine.
M'éclaire. Eclaire ce concept si obscur...

Je crois que le cinéma me convient à


merveille. Ou la vidéo. C'est du pareil au
même. Ce n'est qu'une question de support
... J'ai l'impression de filmer mon âme.
D'explorer les paysages les plus inattendus
de la psyché humaine.

Berne. 18 janvier 1995. Des ours. Des


seins. Je suis loin de la mer. Loin de ma
mère. La perversité naît des assemblages.
De la comparaison.

J'attends, j'attends. Et j'ai horreur d'at-


tendre. Car dans l'attente la pensée vaga-
bonde trop.

Je n'ai personne à me mettre sous la


dent. Plus personne. Quelle étrange pensée
! Aucune chair. Humaine. Aucune chère.
C'est clair maintenant. Un peu plus clair.
Peut-être... Les obstacles sont nombreux en
ce bas monde. Trop nombreux. Et dire que
certains prétendent le contraire. Qui sont-
ils ces certains ? Si certains. Des orateurs.
Des docteurs. Des professeurs. Des philo-
sophes. Des beaux parleurs en tout cas.
Bizaroïde construction textuelle. Peut-être
pas. L'incertitude nous pousse aux justifi-
cations. Me pousse à l'écriture. A la sur-
charge de mots ... Je suis dans un café. La
serveuse ne m'est pas indifférente. Je suis
prêt à fantasmer. A me perdre dans l'ivres-
se. Dans le ridicule. Dans le bestial.
Pourquoi pas ? Mais. Mais ? Mon éduca-
tion m'empêche d'agir. De verbaliser mes
secrets. Mes intimités profondes. Mes
désirs d'outre-raison. Et surtout de réaliser
subitement tout acte de reproduction... J'ai
probablement tort. Les sentiments servent
bien à quelque chose. Ils conservent. Ils
mettent en conserve nos souvenirs. Ils
réchauffent notre mémoire... Je suis un
grandiose rêveur. Rêveur certainement.
Grand éventuellement. Grandiose certaine-
ment pas. Pourquoi faut-il que je me situe ?
Dans l'espace. Dans le temps. Vis-à-vis des
autres. Est-ce par protection ? Je crains
l'isolement. La solitude est chargée de fan-
tômes. D'histoires inachevées. D'histoires
mal achevées. D'histoires à achever... J'ai
quitté ma femme. Physiquement. Et ma
femme m'a abandonné. C'est-à-dire ... C'est
simple et compliqué à la fois. C'est expli-
cable et inexplicable à la fois. Et ma cer-
velle s'est transformée en un tribunal.
Quelle métamorphose décevante ! ... Je
quitte le café. Fais quelques pas. L'asphalte
ne m'inspire pas. Aujourd'hui en tout cas.
J'entre dans un autre café. On me sert avec
beaucoup de grâce. Mais personne n'est
gracieux. La banalité éclate aux yeux. Pour
ne pas parler de médiocrité. Je rumine. Le
passé fait surface. Des images. Floues.
Nettes. Floues. Aucune cohérence. Elles
viennent de loin ces foutues images. De
très loin. De trop loin. Quand j'étais quel-
qu'un d'autre peut-être. Ailleurs. Avant
même d'être fécondé. Ailleurs, ailleurs.
Quelque part ailleurs. Au royaume des
anges. Où ... Je m'égare. L'imagination irri-
te la mémoire. Déforme la réalité. Ce n'est
pas de ma faute. J'ai été créé ainsi. Fabriqué
après la guerre. Nourri avec du lait en
poudre. Les bombardements avaient trau-
matisé ma mère. Ses seins s'étaient bloqués
à jamais. Je m'exprime peut-être mal. Peut-
être pas. Que les adeptes de la précision
aillent se faire foutre ! J'écris avec mon
sang et non avec mon savoir. Bien que ... Je
connais la chanson. On n'échappe pas au
savoir. Disons alors : j'évite le savoir. Je me
laisse aller. Je m'abandonne à moi-même.
J'essaie de ne plus penser aux règles. Pas
trop. Pas du tout quand je peux. Ce n'est
pas facile le métier d'écrivain ...

Des mots dansent dans ma tête.


Vierges. Innocents. Pas encore associés.
Pas encore impliqués. A des concepts bru-
meux. A une logique. Tout est possible pour
l'instant. Subitement : j'ai rendez-vous avec
la Voix de l'Islam. C'est une jeune femme.
Je l'ai surnommée ainsi car je ne la connais
que par téléphone. Je l'ai connue en
essayant d'atteindre une amie. Son amie. Le
temps d'une solitude. Le temps d'un besoin
de conversation. Quand la communication
m'était synonyme d'urgence. Je suis brune
et mince et j'aurai des pantalons, me dit-
elle. Ça me rappelle une autre histoire.
Dont un des personnages est aussi une
Arabe. Etait. Car j'ai écrit cette histoire. Je
l'ai vécue en quelque sorte. Avec prudence.
Avec sagesse. A distance. En ce temps-là,
je vivais encore avec ma femme. Les rêves
mouraient rapidement. N'osaient pas fran-
chir le seuil de la réalité. Où la mort est
beaucoup plus cruelle. Plus cruelle que
dans le rêve. La jeune femme arrive avec
une compatriote. Elle me reconnaît à mon
écharpe verte. Repère visuel. Le dialogue
s'annonce prodigieux. Il se termine en
queue de poisson. Et la Voix de l'Islam
replonge dans mon silence. Je suis presque
soulagé. Rebâtir tout un univers ne m'inté-
resse pas. C'était un rendez-vous sans
importance. Sans ambition. Sans but pré-
cis. Décidé par habitude probablement.
Une distraction préméditée...

Je suis pauvre. Financièrement. Et je


me sens mis à l'écart. Oublié des dieux. Et
le chômage me guette. On veut ma peau.
On souhaite mon départ. On espère que je
craque, que j'explose, que je m'assassine.
Orgueil oblige! La méchan-ceté est sans
limites. Elle s'éternise dans l'ignorance.
Elle a creusé nos tombes. Elle creuse enco-
re. Elle creuse. En vérité, je récolte ce que
j'ai semé. Tout le mal que j'ai fait. Toutes
les douleurs que j'ai infligées aux autres. A
mes proches. A ma femme. A mes enfants.
Par égoïsme. Par insouciance. Par folie
éventuellement. Je me mords maintenant
les doigts. Vivement que les choses chan-
gent. Que mes horizons s'illuminent. Que
ma curiosité se remette à vibrer. Que mon
enfance reparfume mon existence. Que
l'existence renaisse de ses cendres.
Renaître. Renaître ...

Je passe d'un établissement à un autre.


D'une atmosphère à une autre. Cherchant...
Je ne sais pas ce que je cherche. Une cer-
taine quiétude peut-être. Du plaisir. Ou un
remède à mes souffrances. Un remède au
passé. Nous avalons trop d'inepties. Nous
enregistrons trop de marches à suivre. Trop
d'indications. Trop d'incertaines et de
fausses indications. La modernité nous a
mathématisés. Et nous avons perdu aussi
nos repères. Les vrais repères. Ceux qui
reliaient l'humain au céleste. Ceux qui
allaitaient notre enthousiasme ... J'aimerais
quitter ce monde. Et me retrouver dans
l'imaginaire. Réellement dans l'imaginaire.
Oublier qui je suis. Oublier de penser.
M'oublier totalement. Oui, totalement. Des
pieds à la tête. Puis... Puis ? Comment le
savoir ?

Je marche. Je croise des femmes, des


hommes, des enfants. C'est inévitable. Le
contraire m'aurait enchanté. Le contraire ?
Quel contraire ? Seigneur faites que je ne
m'enfonce pas dans l'absurde ! Dieu, ne
sois pas misérable ! Prends soin de mon
âme ! Les mécanismes psychiques sont
traîtres. Trahissent à la moindre occasion.
A la moindre dérive. Et je me supporte mal
en ce moment. Et je ne me supporterai plus
du tout si je m'engage dans la voie morbide
de mes ignorances. L'inconscient est
effroyable. Me semble à sens unique. Sans
retour possible.

Tout à coup. Comme un miracle. Par


miracle. Un vent puissant... Non, je triche.
Le vent est toujours présent à mon esprit.
Comme la haine ou la colère d'ailleurs.
L'une ou l'autre. Ou les deux à la fois. Ou
les deux qui ne sont qu'un. Un quelque
chose. Un bouillonnement indescriptible.
Misérable en temps de calme. Dévastateur
en pleine activité. Des voix d'ailleurs m'ap-
pellent. De l'ailleurs. L'ailleurs ! Que veu-
lent-elles ? Je n'ai pas la moindre idée. Et
tout cela me fait peur. Je n'ai pas envie de
me trouver dans un asile psychiatrique.
Avec les fous. Avec ces êtres qui flottent
dans le vide. Où rien ne les retient. Ces
êtres abandonnés de tous. Même de Dieu.
La création ne manque pas de cruauté. Elle
est engendrement du désordre. L'ordre est
venu après. Pour amplifier le désordre... Il
neige. Timidement. La nature s'orga-nise
comme elle peut. Prisonnière elle aussi des
lois de l'existence. Existence, existence ! Il
m'agace ce mot ! ...

Je n'ai rien à perdre. Plus rien. Ni a


gagner. J'ai creusé une tombe faute de pru-
dence. Faute de méfiance. Les démons s'in-
filtrent dans nos espérances. le ciel a ses
faiblesses.

Après des semaines de médiocrité, me


revoici créatif. Littérairement. Question de
mots. Question de temps. Ou plutôt de
volonté. Oui, car le temps ça se vole quand
la volonté est présente. Quand elle
bouillonne. Quand elle réchauffe les incu-
rables désirs. Les malédictions bénéfiques.
Je suis donc prêt à me battre. A entrer dans
l'enfer des illusions. A voyager à travers
l'ignorance... Je mélange tout. Je confonds
tout. Mon esprit s'est surchargé d'objectifs.
D'horizons pour être plus poétique. Etre ?
J'ai un blanc. Un noir. Un vide dans ma
mémoire. J'ai probablement trop...
J'aimerais vous parler de quelque chose qui
échappe à ma logique. Mais mon intelli-
gence illogique est incapable de structurer
le moindre concept. C'est logique ! Alors je
pense à autre chose. A quoi ? Aux sources
du désir peut-être. De mes désirs. Là où les
éclairages sont faibles et incertains. Là où
les monstres de l'éducation ont arraché les
si sauvages fleurs de la spontanéité. Et que
vois-je ? Des mots accumulés. Des mots
chargés de sang. De cendre et de poussière.
Des mots immobiles. Mobilisés par la
guerre. Les guerres des contradictions. Des
mots fossilisés par la famille, l'école, la
société. Par des siècles et des siècles de
pensées violentes et décourageantes. Des
mots oubliés. Mis à l'écart par les esprits
frustrés. Ces êtres au coeur de pierre, sans
amour, engendrés par des démons. La
découverte est immense ! Dépasse toutes
mes espérances. Quelle chance ! C'est si
rare. Je suis béni des anges. Mais à quoi
bon une telle découverte ? Vais-je en profi-
ter ? Vais-je me propulser dans les sphères
géniales de la création ? Qui vivra vera.
Non, qui lira vera. Car il faut mourir à la
vie pour naître à la lecture. Naître débarras-
sé de tout désespoir pour entrer et nager
avec jouissance dans l'océan des mots...

En vérité. Après ces longues et


médiocres semaines d'hésitation, de silen-
ce, je prends la ferme décision de changer
de fusil d'épaule. De sortir de ma réserve de
primate apprivoisé et d'aller arracher les
barrières de l'injustice et de la cruauté
humaine.

Je rencontre une femme. Dans un bar.


Après quelques heures, elle me parle de
mariage. De mécanismes psychiques. Elle
est psychothérapeute. Puis nous parlons de
tout et de rien. Nous concluons que la réus-
site d'un couple n'est qu'une simple ques-
tion d'intelligence. Alors le lendemain je lui
propose un étrange marché : le mariage
blanc. Mais un mariage blanc teinté. Elle
trouve cela drôle. Mais elle ne dit pas non.
Elle demande réflexions. Je me sens fou.
Engagé dans une bizarroïde aventure. Je
voyage déjà. L'érotisme m'envahit.
Chez moi, je me libère de cette force
envoûtante. En me perdant dans des
voyages imaginaires. Là où l'érotisme pèse
lourd. Ne fléchit que par l'abus. Puis tout
entre dans l'ordre, dans la normalité. Puis la
folie refait surface. Mais heureusement un
coup de téléphone me fait oublier cette
déstabilisante psychothérapeute. Et mon
esprit cesse de pleurer misère. D'appeler
aux secours. De réclamer le repos éternel.
Certes l'ignorance a ses faiblesses mais
combien d'avantages, de solutions rapides
et exclusives. Mourir dans l'ignorance c'est
mourir sans regret. La mort est totale.
Consommée à l'extrême. Le mortel entre
dans l'éternel.

Mike, m'offre à boire. Dans un bar.


Encore un bar. J'aurais préféré près d'une
fontaine. Un salaire, presque, part en
fumée. J'ai honte pour lui. Et puis non : je
raisonne autrement. Ce n'est qu'une ques-
tion de passage d'argent. L'un perd. L'autre
gagne. Et le processus continue. Par
exemple, je trouve une belle montre. Je la
pose sur ma table de travail. J'invite une
étudiante à regarder une vidéo chez moi. Le
lendemain la montre n'est plus là. Le
monde me fait peur. L'autre n'est plus
qu'une source que l'on doit à tout prix
exploiter. L'autre. L'autre ! Tout cela me
dérange, m'irrite, me plonge dans des
logiques agitées. Et les images du passé
n'hésitent pas à faire surface. Au galop.
Comme des conquérants hurlant des slo-
gans de vengeance. Et j'avoue, je m'avoue
vaincu par mes maladresses, mes désobéis-
sances, mes violentes déclarations et Dieu
sait quelles autres cruautés. Mon âme est
en larmes. Je me souviens de ma femme.
De mes enfants. Du bonheur dans lequel je
vivais. Cette belle citadelle est tombée en
ruine. Oui, par ma faute. Par mon impru-
dence, par mon ignorance...

On m'appelle. De loin. D'une autre


ville. D'une autre sphère peut-être. Une
femme. Une jeune femme. Je sais tout d'el-
le. Presque tout. Tout ce qu'elle n'a pas su
garder secret en tout cas. Au fond de son
âme. Toutes ses douleurs. Toutes les
fausses promesses. Elle pleure encore son
ami. Et elle le pleurera encore. Sans doute.
Car on n'efface pas d'un seul coup comme
d'un coup de gomme des années de compli-
cité, des siècles de rêves. Elle a une belle
voix. Une très belle voix. A mes oreilles. A
mes yeux. Elle est partie. Quelque part en
Grèce. Pour peindre. Pour joindre les beau-
tés divines. Pour se perdre dans la pâleur
des paysages antiques. Pour s'inventer des
relations privilégiées avec de glorieux
guerriers de marbre, de pierre, ruinés par
l'oeuvre du temps. Le temps. L'usure du
temps ! Toujours lui. Toujours elle. Dieu
m'inquiète. J'ignore tout de ses stratégies.
Ses splendeurs ne s'éternisent que dans la
mémoire, par notre mémoire. Et ses lai-
deurs ne cessent de se manifester par le
geste, par nos gestes. La recette est
médiocre. Minable. Un compte à rebours
serait nécessaire. Pour mieux comprendre
ce grand architecte qui a autorisé l'imbéci-
lité humaine à clouer son fils sur une croix.
Et bien d'autres. Le chiffre est monstrueux.
Diabolique.

Je reçois une lettre de la Grèce.


Chargée d'hésitations, d'interrogations et
d'invitations. Invitations au rêve. A l'amour.
A la vie. Et je réponds par un long télé-
gramme que voici :
Meine sehr liebe Monique,
Mille mercis pour ta lettre ... Qu'est-ce
que l'amour ? Se poser la question c'est déjà
planer dans les sphères tumultueuses de
l'amour, c'est déjà l'amour. C'est pourquoi
je me permets de t'envoyer mon premier je
t'aime. Quant à l'avenir ? Seuls nos désirs
profonds connaissent la réponse. Repose-
toi bien et profite de la divinité du soleil. Je
t'embrasse avec une tendresse infinie.

Il est vrai que Monique est entrée dans


ma tête. Dans le monde de mes pensées.
Dans mon monde. Où elle occupe une
grande place. Une place privilégiée. La
place essentielle peut-être. Elle est entrée
en douceur. D'une façon inattendue.
Comme quelqu'un qui entre par hasard
dans un jardin. Pas forcément attiré par les
couleurs chaudes des fleurs ou par le par-
fum d'une journée ensoleillée. Attirée cer-
tainement par un espace vide. Un espace
vierge. Où le récit attend de naître, est prêt
à éclore.

Je revois ma femme, mes enfants et


mon père. (Plus exactement : mon Ex, mes
Eternels et mon Vieux). On dîne, on fête les
81 ans du Vieux. On fête le dur labeur d'un
homme qui s'est oublié au profit des autres.
Au profit des siens. Sans doute influencé
par ma mère. Ma mère ? Plus une exclama-
tion qu'une interro-gation. Une sainte sou-
vent en colère. Mais en colère envers elle-
même. Une sainte qui pleurait en agissant.
Et qui agissait pour le bonheur des autres.
C'est-à-dire : sa famille, ses soeurs et les
nécessiteux.

On se voit, on se sépare mais la culpa-


bilité stagne toujours au coeur des souve-
nirs. Je me sens coupable d'avoir mal agi.
D'avoir, d'avoir, d'avoir... ils sont trop nom-
breux tous ces avoir fait de ceci ou de cela.
Ils occupent trop mon espace mental. Et il
a fallu que Monique vienne s'ajouter, vien-
ne s'installer sur ces terres boueuses.
Malgré elle peut-être. Malgré moi sûre-
ment. Non, je triche : n'ai-je pas crié sur les
toits que je n'avais aucune personne à me
mettre sous la dent? Quel cannibalisme
sentimental ! Quelle horrible conception de
l'Autre ! De la compagne. De la complice.
De la prima donna de toutes mes réalisa-
tions ... Quand deviendrai-je sage ? Libéré
du faux et du multiple. Du douteux et du
confus. De l'oublié et de l'exagéré. Quand ?
Le serpent de la perversité m'a-t-il piégé à
jamais ? Dieu m'a imposé son jardin
d'Eden. Sans aucune discussion. Sans
aucune possibilité de modifier la moindre
règle. A jamais !
Depuis une semaine, je suis sans nou-
velles de Monique. Mais je sais... non je
pense qu'elle doit être de retour de la Grèce.
Je serai de retour vers Pâques, m'a-t-elle
dit. Mais Pâques compte plusieurs jours.
Quatre en tout cas. La peur est en moi. Je
crains le pire. Je crains que je ne sois plus
pour elle qu'un vieil objet du passé, une
image en voie de disparition. Alors je déci-
de de lui téléphoner. Et je téléphone. C'est
occupé. Cela me rassure un peu. Me confir-
me que son séjour au pays des ruines et des
philosophies désertées a pris fin. Deuxième
tentative. Sa voix est toujours aussi subli-
me. Je t'ai appelé tout à l'heure mais tu
n'étais pas à la maison, me dit-elle. C'est
vrai, j'étais avec mon père. Faire quelques
achats. Je lui demande si elle n'a pas ren-
contré, pendant son voyage, l'homme de sa
vie. Non, elle n'a rencontré qu'elle-même.
Des paysages, des souvenirs, des rêves, des
interrogations. Je suis totalement rassuré.
Mon voyage dans l'imaginaire peut se
poursuivre. Le champ est libre. Les hori-
zons sont généreux, multiples. Je peux en
somme tout construire. Bâtir un empire. Ou
l'inverse autour de moi. C'est-à-dire me
séparer des autres. M'éloigner de mes créa-
tions. De mes cadeaux du ciel. Ils ne sont
pas nombreux. Deux. Mon fils et ma fille.
Des cadeaux d'intelligence et de beauté.
Nés pour m'enrichir. M'ouvrir les yeux. Me
faire oublier la médiocrité du monde. De
ces êtres diaboliques rongés par la jalousie.
Bref ! Vers quelle planète m'amènes-tu,
Monique ? Où ? Pourquoi ? Jusqu'à
quand ?

Nos conversations téléphoniques sont


de plus en plus longues. Monique me ren-
dra visite dans quelques jours. Chez moi.
Ce chez-moi si obscur, si suspendu dans
l'incertain.
Et ce qui devait arriver arriva. Les
anges ont donc bien fait leur travail. C'est-
à-dire ? Ils nous ont permis de nous unir
jusqu'à l'extrême. L'acte était sublime. Ou
les actes. En ces moments de grâce, l'écri-
vain est ailleurs ou plutôt nulle part.
L'écriture n'a aucun sens. Aucun pouvoir.
Aucune chance d'exister. La vie ça se
croque à pleines dents. Et le chercheur,
l'analyste ou l'observateur ne peut que flir-
ter avec l'ignorance en ces moments. Car le
sublime échappe au monde des concepts.
Echappe à tout. Mais bien vite abandonnés
à eux-mêmes, lâchés par les anges faute de
mémoire vierge, les amants se retrouvent
face aux fantômes du passé. Chacun son
passé ! Dieu que nos cicatrices sont
immenses !

Je me souviens encore de nos tendres


baisers. Au sommet de la cathédrale. De
nos caresses. De son corps si couvert de
grains de beauté. Tel un ciel tout blanc rem-
pli d'étoiles. Je me souviens encore de ses
jolis pieds, si élégants et si bien dessinés.
Mon corps réclame encore son corps. Et
mon âme est encore toute parfumée par les
fleurs de son jardin secret.

Seigneur, faites que cet amour s'éterni-


se ! Ne soit pas une simple aventure. J'ai
soif de plénitude. J'ai soif de vie.

Et merde ! Voilà qu'après quelques


jours Monique me réclame mon amitié.
Mon amitié uniquement. Qu'est-ce que j'ai
fait à Dieu pour mériter cela ? Qu'est-ce
qu'elles ont dans leur tête toutes ces
femmes après avoir vidé leurs corps de
leurs désirs charnels. Un père, un frère ou
un petit camarade d'école enfantine ? Et
dire que j'ai rêvé (et rêve peut-être encore)
de mariage et d'enfants en pensant à
Monique. Quelle chute après cette terrible
déclaration ! Un vide se crée. Puis ce sacré
vide se charge d'une montagne de pensées
confuses et contradictoires. Alors le poète,
l'écrivain pour ne pas tomber dans le piège
de la perversité se met à arracher à la vie
des mots pleins de réconfort. Des explica-
tions, des solutions, des fuites finalement.
Oui, il fuit. Il fuit en écrivant. Il écrit en
fuyant. En insultant démons, anges et
saints. Et en espérant que Dieu lui fasse
découvrir un autre horizon, un horizon
autre. Mais ...

Monique a connu mon chez-moi, mais


moi... connaîtrais-je un jour son chez-elle ?

Terrasse du café La Clémence. Place


du Bourg-de-Four. En plein soleil. C'est ici
que je pris mon premier verre avec ma
femme. Et c'est également ici que je pris le
dernier. Un tribunal qui nous sépara légale-
ment se trouve à côté... Juste à côté. Lieu
maudit où les lois déshumanisent les senti-
ments. Où l'amour se transforme en obliga-
tions. Où les églises perdent leur dernier
pouvoir. Où les deuils s'additionnent dans
la haine et la vengeance. Où la sagesse
meurt en naissant... Un hélicoptère passe.
Dans un ciel bleu pâle. Dans ce ciel du pre-
mier mai. Je pense à mon fils. Je me l'ima-
gine en train de bricoler son hélico à lui. Je
pense à Monique. A notre dernière conver-
sation téléphonique. A son discours entre
deux eaux. A son désir de liberté. Je pense
à mes échecs. A mes ultimes rêves. Je
pense, je pense et je pense. Quelle horrible
machine, notre cervelle ! Elle fabrique des
rêves pour aussitôt les détruire. Quasi aus-
sitôt. Vivement l'été ! J'ai hâte que le soleil
brûle mon visage afin que disparaissent les
rides de mes ignorances. J'ai hâte de mou-
rir de jouissances passagères. J'ai hâte de
ne plus avoir hâte de quoi que ce soit.

Monique ne sait plus où se situer. A


cheval peut-être entre un avenir sombre et
un passé cruel. Elle nage. Elle plane. Elle
refuse. Elle s'oppose. Elle s'interdit. Elle
s'éloigne. La confusion est totale. Ou
presque. Car son instinct de survie prédo-
mine encore (heureusement pour elle) son
enfer mental. Il y a quelques jours, elle
m'invita à Lausanne pour dîner et me redé-
clarer son amitié. Mon amour serait un
poids pour sa liberté. Et surtout pour sa
fidélité. Sa fidélité à son infidélité. Mais
que veut-elle alors de moi ? Je me sens le
psychanalyste de mes amis. On vient à moi
comme on va à Dieu. Pour se libérer d'une
surcharge de douleur. Pour vider son coeur.
Pour vider ce vide qui s'est créé entre le
jour et la nuit. Entre le certain et l'incertain.
Entre la vie et la mort. Monique me fait de
la peine. Car elle se dit réaliste et elle ne
cesse de plonger dans son passé. Un passé
peut-être encore proche. Encore présent.
Fabriqué de ruptures, de cassures et de
morsures. Que dois-je faire Seigneur ?
Pendant plus de vingt ans, j'ai dormi
presque toutes les nuits dans les bras de ma
femme, faut-il maintenant que je ne dorme
qu'entre les mains de ces dames chargées
de caprices et de pensées lointaines ? Le
chemin est long. Et en plein désert.

Zurich. Ecole polytechnique fédérale.


Bâtiment des études agrono-miques, je
crois. Salle E 57.1. Le président de l'asso-
ciation des Universités populaires suisses
prend la parole. Le discours est en alle-
mand. J'essaie de comprendre. Comme à
chaque séance, je m'accroche aux mots. Je
m'accroche aux sens. On se dévoile. On se
gargarise. On se répète. On s'invente des
probabilités. Les univers sont multiples. Où
les horizons éventuels sont tous chargés de
douceur. Pédagogie oblige ! A mes côtés,
Jacques Guidon, un historien de la Suisse
ignorée (où l'on parle le romanche) s'adon-
ne aux arts graphiques. Il noircit de petites
pages blanches. Il trace des traits. Des
architectures s'organisent. Des légendes se
préparent... Un peu plus tard. Dans le train.
Le train du retour. Le train qui devrait
m'éloigner des duretés alémaniques. Des
principes trop structurés. Des principes
éternels. Les froideurs sociales m'empê-
chent d'imaginer des histoires roma-
nesques, d'imaginer des êtres dans le feu de
l'amour jusqu'à la mort. Par ces lieux, tout
me paraît à sa place. Trop bien à sa place.
Et stérilisé pour l'éternité... Premier arrêt :
Berne. Première station. Cité où stagnent
les pachydermes de la culture. Cité des
mille refus, des mille blessures, des mille
murailles. Le politique n'est pas un ami
pour l'artiste mais un ennemi. Car il triche
avec la beauté. Il pèse et mesure le beau. Il
souligne et biffe l'inespéré. Il renie les cou-
leurs d'une autre vie. Il soutient le reconnu,
le glorieux, le surfait, et néglige le préma-
turé, le craché, le souffert ... Deuxième sta-
tion : Fribourg. Là Dieu n'est que catho-
lique. Et les saints ne fraternisent qu'avec
les frères. De même sang. De mêmes pous-
sières. L'ailleurs n'est pas ici, il n'est qu'ici.
Et celui qui vient d'ailleurs est exclu. Pire:
celui qui vient d'ailleurs ne vient que pour
exclure. Pour diviser. Pour dévorer. Pour
anéantir. Quelles tristes conceptions de
l'ailleurs et de ses envoyés ! ... Troisième
station : Romont. Le train ne s'y arrête pas.
Seule ma pensée ose s'y arrêter. Pour puiser
dans ma mémoire quelques tendresses. Je
revois ainsi Mimosa attendant ou prenant le
bus pour ... je ne me souviens pas très bien.
Cela me semble si lointain. Et si peu clair.
Mimosa se bat contre un mal qui échappe à
sa lucidité. Elle se bat contre lui, elle se bat
contre elle. Je la revois aussi perdue dans
ses rêves, suspendue au fil de ses incerti-
tudes. Je la revois encore avec sa robe
crème offerte par son père et faite sur
mesure par une main du bout du monde...
Quatrième station : Lausanne. Ici les bour-
reaux s'appellent Monique. La mort s'ap-
pelle Monique. La liberté s'appelle
Monique. Ici l'amour est condamné d'avan-
ce. J'entends encore ces lamentations et ces
discours trop raisonnés. J'entends encore le
verbe aimer crier au secours puis agoniser
en secret. Je n'entends plus que des mots.
Des mots sourds. Des mots muets ...
Quatrième station : Genève. J'arrive au
point de départ. Je n'arrive nulle part.
J'arrive au point de fuites. Le voyage conti-
nue une fois de plus.

Jeudi 18 mai 1995. Vers 22h.15.


Monique m'appelle. La résurrection est-elle
possible dans l'actuel ? Est-elle quotidienne
? Sa voix m'enchante à nouveau. Cette for-
matrice qui a la peau surchargée de grains
de beauté a le don de me déloger de mes
certitudes. Elle est sûrement le fruit du
caprice et non le fruit béni des anges du
désir. Elle me propose que j'aille la voir.
Lui rendre visite. Dimanche. Chez elle. A
Morat. Ville que je connus jadis avec ma
femme et mes enfants. Tout petits. A
l'époque où leurs têtes brillaient comme
deux soleils dans le ciel de mes espérances.
A l'époque où j'ignorais totalement que je
vivais dans le bonheur. Tellement j'étais
comblé. Gâté par tant de présences. Que
faire ? Je prendrai le train. Ne serait-ce que
pour le plaisir de prendre le train.

Samedi. Je ne crois plus à rien. C'est


peut-être une bonne chose en soi. Oui, je ne
crois plus à rien. Ni à l'amour. Ni à la
femme. Ni au rêve. Suis-je à deux doigts de
me trouver dans les sphères de la béatitude
? D'être la béatitude ? Tout passe sans joie
ni tristesse. Tout passe tel un nuage rose
dans un ciel bleu. Bleu ciel. Ou pâle. Très
pâle. Malheureusement ces grands
moments de silence ne durent pas. Ils
s'éclipsent en secret. Silencieusement.
Puisqu'ils sont silences. Ils sont le silence.
L'absence du tout et du rien. L'absence du
vide et du plein. En ces moments tout com-
bat est de trop. Toute recherche. Toute ten-
tative. L'art est de trop. Et l'écriture ne peut
que s'arrêter à mi-chemin.

Quelques heures après (ou plus tard


pour les puristes) ou plus exactement après
cette douche divine, je passe chez mon ami
Jean-Pierre. Un descendant de la comtesse
de Noailles. Une descendante des rois de
France. Je ne sais pas lequel. Cela n'a aucu-
ne importance. Puisque nous descendons
tous du singe. Paraît-il. C'est encore à véri-
fier. Le père Darwin devait sûrement
confondre singes et démons. Gorilles et
ogres. Singeries et folies. Pierre-Jean
(inversion à l'image de sa personnalité)
pleure sa femme, pleure ses enfants et mau-
dit le jour où sa femme a pris la clef des
champs. Pour aller voir ailleurs si l'herbe
verte est plus verte. Pour le plaisir de ses
yeux. Par plaisir de provocation... Ou de...
c'est trop compliqué. La bête humaine se
défend comme elle peut. Face aux dérègle-
ments d'une situation. Face aux trous noirs
de ses faiblesses. Jean-Pierre s'adonne aux
sciences du raisonnement avec un courage
hors raison. Il s'adonne et cela ne donne
rien. Il a ainsi l'impression de tourner en
rond comme une bourrique.

Dimanche. Objectifs : ... ! J'ai mainte-


nant la ferme conviction que Monique
m'aime d'amitié et non d'amour. Et cela
m'irrite. Irrite mon âme. Irrite mes
mémoires à venir ... J'ai vu Morat. J'ai vu le
champ où Charles le Téméraire perdit une
bataille. J'ai vu Monique. J'ai vu son chez-
elle. Et moi aussi je perdis une bataille. Et
le vent de mes désirs s'en alla mourir der-
rière les dunes. Et les anges offrirent un
désert à mes sens. La femme annonce la
couleur. L'homme refuse de croire aux cou-
leurs. La femme invite pour détruire.
L'homme se laisse inviter pour se détruire.
Je savais que ce voyage me ferait perdre
toutes les armes. Je le savais mais cela ne
m'empêcha pas de me lancer dans les
flammes de l'enfer. Comme un collégien
sans la moindre expérience.

Ascension. Les spécialistes du ciel


avaient annoncé pluie et vent. Dieu a chan-
gé d'avis. Je suis sur une terrasse d'un café
à l'abri du soleil. Pour mieux écrire. A
cause des yeux. De leur sensibilité. Ce
matin, Mimosa m'a réveillé vers 8 heures et
demie. Elle pleurait au téléphone. Le passé.
Toujours le passé. Il hante nos nuits, il
hante nos jours. Elle pleurait et je ne pou-
vais que l'écouter. Entendre le désordre de
son âme. Les blessures de sa mémoire. Des
Japonais passent. Des Japonaises surtout.
Hiroshima me vient à l'esprit. Un crime
contre l'humanité jamais payé. L'Amérique
n'a jamais payé ses dettes. N'a jamais payé
personne. Misérable civilisation. Misérable
éducation ! Je suis déçu du monde. Déçu
des chemins que nous avons empruntés.
Des philosophes que nous avons suivis.
Ecoutés, les yeux tout pleins comme des
lunes et la bouche toute grande ouverte. La
soif dans le coeur et la générosité dans l'es-
prit. Cet esprit qui reçoit presque tout sans
barrière. Quand le coeur est à l'ouvrage.
Mais ces cruels seigneurs nous ont trahis.
Ont trahi notre enfance. Ont trahi leur
amour faute de pouvoir. Dévorés par le
pouvoir ...

26 mai 1995. Je viens de recevoir une


lettre de Monique. Elle aussi elle pleure.
Elle pleure sa dureté. Elle pleure sa cruau-
té. Mais que veut-elle bon sang ? Je ne
suis pas un livre que l'on feuillette les jours
de détresse. Je ne suis pas fait pour bénir
mais pour aimer et haïr. Bâtir et anéantir. Je
refuse que l'on vienne à moi seulement
pour alléger sa croix. La mienne est déjà si
lourde. Elle est de plomb et non de plumes
comme l'on pourrait croire. Il est vrai que
je donne l'impression d'être un homme
d'outre-mesure qui chasse la grisaille à
coups de sourires. Et qui ne pleure que de
rires. Ou pour mieux rire.

Après une longue conversation télé-


phonique. Ma cervelle est une vraie salade.
D'idées confuses. De pensées contradic-
toires. D'horizons multiples. Je croyais
m'être libéré de ce désir d'attachement. Etre
attaché à Monique comme être attaché à
une épouse. Pour bâtir un empire. Et je me
rends compte que ce désir bouillonne enco-
re. Bouillonne toujours en moi. Telle une
maladie incurable. Et pourtant !... Ma
femme, mon ex, celle qui sut supporter
mes caprices et mes folies avec une dignité
quasi céleste, me visite régulièrement. Elle
se promène avec nonchalance à travers les
champs de ma conscience. Le nez fier et les
yeux tristes. Elle se promène avec les
enfants tout petits. Occupés par leurs jeux.
Préoccupés par leur curiosité. Merde ! C'est
du passé tout ça, devrais-je me dire chaque
fois que ma mémoire se met à fonctionner
à rebours. Se met à faire l'inventaire de mes
maladresses et mes richesses perdues.
Abandonnées à cause d'un rêve. Oui, le
désir de l'autre, la passion n'est qu'un rêve.
Un vent dévastateur qui détruit sur son pas-
sage merveilles et murailles. Et nous nous
trouvons plantés au milieu d'un désert de
poussières et de cendres. Des cendres qui
resteront longtemps chaudes. Parfois brû-
lantes. Que faire Seigneur ?

Le papier éclate au soleil. Eclate à mes


yeux. Et je me souviens de mon balcon,
non de ce balcon où je passais des heures à
écrire et à me faire brunir le visage. Où ma
femme lisait ou tricotait à ces rares
moments de soleil, à ses rares moments de
repos. Et où mes enfants oubliaient qu'ils
étaient faits d'eau et de lumière. Je me sou-
viens de ces quelques mètres de jardin sus-
pendu dans les airs, suspendu pour la quié-
tude du travailleur. Où les fleurs se prépa-
raient à mourir à la veille de chaque départ
en vacances. Car mon père malgré toute sa
bonne volonté n'avait pas la main verte (et
ne l'a peut-être toujours pas). Je me sou-
viens de cet espace mi-clos et mi-offert au
vent et ma gorge se nourrit de mes larmes.
Comme pour avaler puis recracher le venin
de mes erreurs. Et je constate que je ne suis
qu'une poussière d'étoile qui s'effrite au
moindre remords. J'avais un balcon en
plein soleil. Je n'ai plus que le souvenir
d'un balcon en plein soleil.

30 mai 1995. Jour de paye, jour des


comptes. L'addition est salée. Pour une
table amère. On dirait que l'on souhaite ma
défaite, ma ruine. Et dire que je ne possède
rien. Que des livres, des médailles, des sty-
los et un appareil de photo. La caméra que
j'utilise pour fabriquer mes vidéos ne m'ap-
partient pas. Elle appartient à l'université ...

Souad (ou la Voix de l'Islam) refait


surface. Après des mois d'absence. Après
des mois d'indifférence. Cette Perle
(presque) noire venue d'une cité saharien-
ne, veut me voir pour parler de mon roman
Le désert de l'espérance. Roman qui l'a
bouleversée. Elle l'a relu au moins trois
fois. Nous nous rencontrons une première
fois. Puis une seconde. Nous parlons de
l'amour et de ses souffrances. D'elle. De ses
études en Suisse et de son avenir au Maroc.
Nous parlons de tout et de rien... mais pas
un seul mot sur mon roman. Puis elle dis-
paraît. En reculant presque. Sur la pointe
des pieds. Sur la pointe de ses ambitions.
Pour ne pas me déranger. Pour ne pas
déranger son lendemain au pays de ses
soleils.
Pentecôte et sa suite ... Je parle à
Tauxe de Notes et fausses notes. Et Tauxe
sans la moindre fausse note me sculpte le
titre de ce roman. Comme pour rendre
sonore la trajectoire de mes (nos) senti-
ments. Comme pour rendre musical le bruit
de mes (nos) incompréhensions. Et le but
est atteint. La chose est réussie. Et la chose
n'est plus une chose mais un quelque chose
associé à quelque chose d'autre. Et les mots
ne sont plus que des mots mais des mots
associés à des sons, à des chants, à des
musiques, à la musique.

Vendredi 9 juin 1995. Je me sens fati-


gué. Epuisé par toutes ces rencontres. Par
tous ces êtres qui traversent le désert. Leur
désert. Un désert bien vide et sans espace.
Un désert sec, presque totalement sec. Où
l'eau, l'amour, l'autre n'est que source, n'est
que survie. Que l'on met sous haute sur-
veillance. Que l'on dévore sans pitié. Ou
par pitié pour soi ...

Une semaine plus tard. Ou le vendredi


16 juin 1995. Mon chef m'appelle. Il m'an-
nonce que tout va bien dans le meilleur des
mondes. Et que je vais bientôt être nommé.
C'est-à-dire devenir un fonctionnaire à part
entière. Un employé audiovisuel reconnu
par l'Etat. Un employé universitaire déjà
reconnu par Dieu et ses anges ! A mon tour,
j'annonce la bonne nouvelle (car il s'agit de
la garantie de mon poste) à mon ex qui me
félicite sincèrement. Ma fille me félicite
aussi. Mon père également. Et je constate
que le maître de toutes mes espérances n'a
cessé de me gâter en cette période de crise.
A sa façon. Les femmes aussi ont essayé de
me gâter. Par leurs téléphones. Par leur ten-
dresse. Par leurs sourires et leurs caresses.
En cette période bien entendu. Période de
pleine lune. Période de séduction pré-esti-
vale.

Mon Ex, Mimosa, Monique, Karin,


Corinne et Christine. Elles vont, elles vien-
nent. Elles traversent mon esprit. Elles tra-
versent le champ de mes devoirs, de mes
rêves. Elles s'y arrêtent parfois. Elles pren-
nent alors le pouvoir. Mon pouvoir. Le pou-
voir de ma liberté. Et les vieilles cendres,
encore brûlantes de colère, se mettent à me
réchauffer la mémoire. Cette mémoire du
fond des âges, du fond de nulle part, du
fond de Dieu. Quand Dieu était animal,
était bestialité. Mais le temps passe.
Heureusement. Et la beauté reconnaît sa
défaite face à l'éternité. Et la laideur s'asso-
cie à elle. A elles. Et le vide ouvre toutes
grandes ses portes et je renais pour un autre
envol. Face au vide. Face à l'inconnu. Face
à la vie.

Double coup de téléphone de Corinne.


Une blonde aux yeux bridés (ou presque)
que j'ai connue dans un bar. Il y a une
semaine. Peut-être plus. Elle a lu mon livre.
Toujours le même. Elle l'a beaucoup aimé.
Oeuvre arrachée aux sables éternels.
Oeuvre arrachée à Dieu et à son silence.
Oeuvre magique lorsqu'elle engendre un
fleuve de préoccupations existentielles.
Mais douces. Un fleuve rouge de sang et
d'amour. Un fleuve qui se laisse aller, qui se
laisse couler. Oeuvre maudite lorsqu'elle
n'engendre rien. C'est-à-dire lorsque la lec-
ture n'est qu'une vulgaire lecture de mots
enchaînés les uns aux autres par la force
des choses, par la force de la logique.
Corinne a lu mon livre et relu mille fois la
phrase qui lui était destinée. Et l'oeuvre est
devenue de feu et de chair. J'attends
Corinne. J'attends l'heure de vérité. Y-a-t-il
eu, en elle, crime ou miracle ? Voyage ou
fuite ? Amour de l'autre ou amour de soi ?
J'attends la tête froide et le coeur lucide.

Il me semble que je m'approche de


Corinne comme un explorateur qui s'ap-
proche d'un temple en pleine forêt vierge.
Un temple sacré mais rassurant. Un temple
parfumé de prières et de remerciements.
Un temple abandonné, faute de croyance.
Je m'approche de Corinne par ses mots, à
travers ses mots, par mes mots. Pourquoi
suis-je attiré par cet être croisé à l'aube
d'une rencontre ? Apporté en offrande par
un ami désespéré. Sur un plateau d'argent
vidé de toute richesse. Pourquoi suis-je
attiré par cette femme à qui j'ai fait don de
mon âme avec toute sa force et toutes ses
faiblesses ? Car je ne possède rien. Si ce
n'est que moi-même. Un volcan qui
bouillonne en sourdine. Un volcan qui
crache sur le papier ses gourmandises et ses
indigestions. Je ne possède rien et ne veux
rien posséder. Ni objets, ni êtres. Mais en
ce moment... Je ne veux qu'entrer dans ce
temple sacré fait femme ou fait ange pour
enfin goûter au fruit de l'éternité. Afin de
mourir à toutes mes fausses espérances.
Que les anges nourris de miséricorde m'y
conduisent ! M'y conduisent !

Samedi 24 juin 1995. Je remercie


vivement les anges nourris de miséricorde.
Car hier soir ils m'ont conduit aux portes de
la douceur et de la volupté. Et j'ai plongé la
tête libérée de toute préoccupation dans les
eaux tièdes et vaporeuses de l'amour. Un
amour de chair et d'esprit. Un amour de
partage et de réserve. Un amour de modes-
ties et de sourires. Où la jouissance de
l'autre était la seule règle à obéir. Corinne
était dans mes bras. J'étais dans les bras de
Corinne. Et Dieu était présent.

Dans deux mois ou presque, je serai


aux pays des Viets. A nouveau. Pour filmer
les paysages sublimes de l'aventure. Pour
décrypter à travers les visages des indi-
gènes les philosophies d'une autre vie,
d'une autre planète. Et, surtout, pour mou-
rir aux charmes destructeurs de la quoti-
dienté. Je filmerai l'oeil attentif et la
mémoire vierge. Je filmerai ainsi si
Corinne ne m'aura pas imposé ses com-
mandements et ses prières. Je filmerai ainsi
si le sang de mes misères n'aura pas troublé
l'eau limpide de mes inspirations.

Changement de programme !
Changement de stratégie ! L'amour est une
illusion. Une illusion de sable et d'eau de
pluie. Des grains de sable et des goutte-
lettes d'eau. Des gouttelettes d'eau qui
s'évaporent aux soleils de midi. Des grains
de sable qui s'infiltrent dans nos yeux aux
lunes de minuit. Corinne renonce au com-
bat : elle renonce à me revoir. Elle préfère
l'eau au sable. Elle préfère le petit rien né
de la douceur qui s'évapore en silence au
grand tout né des traditions qui s'écroule en
faisant du bruit. Un bruit de larmes et de
cris. Un bruit qui pénalise les moins
concernés. Ceux qui rêvent de gouttes éter-
nelles. Ceux qui refusent de croire au pou-
voir des grains de sable.

30 juin 1995. Je suis allé à la plage


avec Mimosa. Elle m'a offert l'entrée, un
sandwich à la viande séchée, deux Coca
Light et une glace au café. Elle m'a offert
tout cela avec la grâce d'un ange, à la grâce
de Dieu, au plaisir des saints. Mimosa sème
sans semence, elle sème ignorant la récolte,
elle sème tout en oubliant. Si Mimosa me
donna un jour sa chair ce n'est que pour
recevoir ma douleur. Une douleur qui
m'ouvrit l'esprit. Et de cet esprit naquit
l'amitié. En vérité il n'y a rien à dire sur la
générosité de Mimosa comme il n'y a rien à
dire sur le coeur d'un ange. Car le coeur de
l'ange bat en sourdine et ne réagit pas aux
rumeurs. Et Mimosa s'approche de l'ange
quand elle s'éloigne de ma chair, quand elle
s'éloigne de mes folies.

Juillet ! La femme s'embellit par la


couleur. La couleur du très cuit. A croire
que son corps dort tout l'hiver et ne se
réveille qu'en été. A croire que la neige la
blanchit de toutes ses maladresses et que le
soleil la noircit de multiples adresses, effa-
çant ainsi tous ses interdits. J'aime la
femme qui s'embellit au rythme des sai-
sons. J'aime la femme qui se prend pour un
beau paysage tout chargé de mystères.
Mais j'aime aussi la femme qui n'a qu'un
modeste jardin à offrir. Un jardin de roses
et de feuilles mortes. Un jardin de caresses
et d'hésitations.

3 juillet 1995. Le matin. J'envoie mon


premier roman à Corinne. Dans l'espoir
qu'elle le reçoive le lendemain. Pour son
anniversaire. Le soir, je dîne avec Mimosa.
Nous avalons une bouteille de rouge et une
bouteille de rosé. Puis, de mot en mot, de
geste en geste, de liberté en liberté, nous
finissons par faire l'amour. Après des mois
et des mois de chasteté. De sa part vis-à-vis
de moi, bien entendu.

4 juillet 1995. Je passe toute la journée


(ou presque) au lit, malade comme un
chien. Des maux de tête à en mourir. Trop
d'alcool ou un aliment mal digéré.

5 juillet 1995. En rentrant à la maison,


je découvre un message de Corinne sur
mon répondeur. Elle trouve mon livre pas-
sionnant. Le soir, elle me rappelle... et elle
me déclare que nous devrions terminer ce
que nous avons commencé. Etrange décla-
ration. Je comprends sans comprendre. Et
nous nous fixons un rendez-vous pour ven-
dredi soir.

Jeudi soir, en rentrant vers minuit :


message de Corinne. Elle me souhaite une
bonne nuit.

Vendredi. Je vais chez le coiffeur.


Chez mon ami et ancien camarade d' uni-
versité Christian. Directeur d'une école de
coiffure. Un de ses élèves me coupe les
cheveux. Christian, lui, il enseigne, il sur-
veille, il veille à ce que les choses soient
faites dans la règle de l'art. Ça existe.
Même dans ce métier. Je passe ensuite au
service des passeports, à cinquante mètres
de ma maison. On me prolonge le passeport
pour trois ans. L'Asie me chatouille déjà les
narines. J'avale un verre de jus de pample-
mousse et un yaourt. Elégance oblige ! Je
pense à Corinne. Des questions me traver-
sent l'esprit. Des craintes aussi. Est-elle
amoureuse de moi ? Viendra-t-elle ou
changera- t- elle d'idée à la dernière mi-
nute ? Comme la semaine passé.
L'expérience ronge la joie. Crée le doute.
Gâche le plaisir. Mais j'ai confiance... non,
je fais confiance aux anges. A ces êtres que
j'ai connu dans mon enfance. Sous un soleil
de plomb. Le soleil d'Egypte. Pays des
mages et des miracles. Berceau des plus
nobles cultures.

Jeudi 13 juillet 1995. De vendredi soir


à ce matin, je crois que... non je plane dans
un ciel chargé de tendresses et d'extases.
Corinne remplit ma vie. Elle ne cesse de
me propulser dans les sphères les plus inat-
tendues de l'existence. C'est beau de voir
l'amour en face. Nu et éloigné de toute
convention, de toute civilisation. Je remer-
cie mon père céleste pour ce beau cadeau.

Le soleil était là. A peine. Il venait de


se lever. Rouge comme une orange sangui-
ne. Prêt à se vider de toute sa substance. La
lune aussi était là. Mais absente. Fade.
Oubliée des poètes et des rêveurs. Et moi...
oui, moi aussi j'étais là. Mais je n'étais ni
comme la lune ni comme le soleil. J'étais
comme une étoile suspendu au fil de l'infi-
ni. Et je sentais bon la caresse et la tendres-
se. Je sentais l'amour et l'avenir. Car je
venais de quitter Corinne. Je venais de sor-
tir d'un lit froissé. Un lit froissé par bon-
heur. Froissé de bonheur.

17 juillet 1995. Corinne me présente


ses enfants. Sandra et Fabrice. Nous dînons
ensemble. Les enfants sont curieux.
Attentifs à mes regards. A mes gestes. Qui
suis-je vis-à-vis de leur mère ? Et vis-à-vis
d'eux. Ils anticipent sûrement. Ils aime-
raient bien que je sois ceci ou cela.
Quelqu'un de bien ou personne. Quelqu'un
d'amusant en tout cas. Car les enfants ado-
rent s'amuser. Ils ne pensent qu'à ça
d'ailleurs. Plus tard ils oublieront que la vie
est un jeu. Ils oublieront qu'ils se sont faits
par le jeu, grâce à leurs jeux. Plus tard ils ne
seront plus ces êtres magiques de la créa-
tion, ils seront devenus ces adeptes de ceci
ou de cela. Et ils se perdront dans des dis-
ciplines complexes et paralysantes. Qui
empêchent les beautés de la vie de naître à
chaque instant. Plus tard ils condamneront
celui qui a su, malgré lui, garder un peu de
son enfance. Ils condamneront le poète qui
ose déclarer ses faiblesses et ses prouesses.
Plus tard ils ignoreront tout de l'ignorance.
Et tout du jeu de l'existence. Plus tard ils
ignoreront surtout que si le jeu n'existait
pas la lune n'aurait jamais osé tourner
autour du soleil. Et il n'y aurait jamais eu
d'éclipses. Il n'y aurait aujourd'hui que des
églises grises et des tombeaux noirs. Car le
soleil aurait été trop puissant, trop cuisant.

Jeudi 20 juillet. Chargée de ses désirs


et des ses sentiments de toute une journée,
la femme se donne le soir aux plaisirs de la
chair et de l'esprit sans la moindre retenue.
Vidée de toutes ses émotions, elle refuse le
matin d'entrer dans l'univers masculin. Où
les espaces et les tentations sont sans
limites, sont infinis... Qu'il est étrange de se
sentir rejeté par celle avec qui on souhaite-
rait bâtir un empire !

Le jour des départs approche. Les êtres


s'éloignent et se nourrissent de souvenirs,
d'images figées dans leur mémoire, pour
survivre aux vents dévastateurs du temps.
Les êtres : nous, anges et démons à la fois,
enfants des ténèbres et de la lumière, pous-
sières d'étoiles fleuries par des siècles et
des siècles de rêves et de colères.

22 juillet 1995. Vers midi, Corinne et


ses enfants seront en plein ciel. En direc-
tion de la Tunisie. Que Dieu les protège ! Et
je serai à nouveau seul. Ou avec mes amis.
Ou plutôt avec leurs histoires. Aux com-
mencements douteux. Et aux fins mul-
tiples. Je serai donc seul ou avec quelqu'un.
C'est-à-dire seul avec moi-même ou seul
avec les autres dans la tête ou avec quel-
qu'un mais sans personne. En ce bas monde
l'amour a perdu toute sa puissance.
L'amour n'est plus qu'un prétexte. Au nom
de l'amour, on exploite l'autre. Au nom de
l'amour, on se garantit un avenir. Car
l'homme craint la solitude. Craint l'isole-
ment. Il est cet enfant sauvage que l'on a
forgé dans un esprit de peur. Avec qui on
n'a jamais osé philosopher. Parler de la
folie ou de la sagesse. De l'être et de l'avoir.
De la vie et de la mort. Du vide et du plein.
Du probable et de l'incertain. De la douleur
de la mère et du dur labeur du père. Il est
cet enfant sauvage que l'on a éduqué dans
un esprit de compétition ou de vengeance.
A qui on a dit que Dieu adore les larmes et
les prières et que l'enfer n'appartient qu'au
diable. Que la réussite est aux anges et la
défaite aux démons. Oui, on a dit tout cela.
Trop souvent dit ...

Dimanche, 9 heures du matin. Chez


mon ami Jean-Pierre. Au bord de sa pisci-
ne. La journée s'annonce belle et chaude.
Telle une campagne que l'on souhaite pour
l'éternité. Mais l'éternité échappe à notre
observation. Echappe à la science.
L'homme croit être ceci ou cela. Mais il
n'est rien. Ou si peu. Il est cette voix du
ciel, faite de notes et de fausses notes, que
l'on écoute malheureusement d'une seule
oreille. Alors que les anges m'encouragent
à suivre la voie de l'attention. La seule clé
pour un ailleurs bien présent.

Douvaine, le 23 juillet 1995.

© Editions Le Stylophile, 2008.