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Compte rendu

CHINOISES
Auteure: Xinran

Traduit de l’anglais par Marie-Odile Probst

Editions Philippe Picquier, 2005, 352 pages.

Thái thị Ngọc Dư

Le livre est une collection de 15 récits de la vie des


femmes chinoises. L’auteure du livre, Xinran, journaliste et
écrivain, les a sélectionnés à partir de multiples
témoignages qu’elle a rassemblés le long de sa carrière de journaliste. Pendant les années
1980, Xinran était responsable des émissions Mots sur la brise nocturne de la radio de
Nankin, émissions réservées aux femmes. Xinran a écrit : « Pour tout le monde, moi la
première, l’émission était une nouveauté » (p.13). Une nouveauté parce que pendant
plusieurs années dans le passé, les médias ne discutaient pas des questions personnelles,
mais depuis l’année 1983 marquée par période d’ouverture de la Chine, « les journalistes,
s’ils étaient courageux, ont pu essayer d’apporter changements à la façon dont ils
présentaient les bulletins d’informations » (p. 14). Le programme Mots sur la brise
nocturne voulait établir un dialogue avec ses auditeurs autour des problèmes de la vie
quotidienne. «…je m’efforçais d’ouvrir une petite fenêtre, une tout petit trou, où les gens
pourraient pleurer et respirer… » (p.14). Il semble que le nombre croissant de réponses
des auditeurs ainsi que les révélations des vérités les plus intimes des femmes que
l’auteure a recueillies à travers la correspondance et plus de 200 entretiens sont un succès
qui dépasse toute attente de l’auteure. La sincérité, la compréhension profonde que
l’auteure témoigne à l’égard des douleurs endurées par les femmes vivant dans
différentes régions de la Chine ont gagné la confiance des femmes qui ne sont pas
habituées à exposer à autrui des sujets sensibles, parce que l’environnement culturel
traditionnel impose des tabous aux femmes et celles – ci sont obligées de garder le
silence. L’ardeur du cœur de Xinran ne s’arrête pas aux dialogues, aux conseils sincères
ou aux mots de consolation, elle s’est engagée malgré maintes difficultés à frapper la
porte des autorités pour venir en aide aux victimes. Elle a ainsi sauvé une petite fille prise
dans l’esclavage sexuel dans un village reculé. (voir Les débuts de mon enquête).
L’auteure a fait le maximum possible en tant que journaliste.

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Les quinze récits du livre présentent de multiple facettes de la vie des femmes dans leurs
relations avec les hommes et la société chinoise depuis avant la révolution de 1949
jusqu’aux années 1990, quand la Chine est entrée dans la période de rénovation. Les
lecteurs sont bouleversés par des vérités dévoilées par ces récits à propos des malheurs et
douleurs que des femmes et jeunes filles devaient endurer à cause de la férocité ainsi que
des désirs sexuels instinctifs des hommes. Combien le lecteur est douloureusement
touché en lisant les pages de journal d’une fillette victime de l’abus sexuel de son propre
père pendant plusieurs années. Sa mère au lieu de la défendre et la sortir de l’oppression
de son père la priait de supporter cette situation, bien qu’elle en souffre énormément (voir
La fille qui avait une mouche pour compagne). Cette mère a dit à sa fille : « Pour la
sécurité de toute la famille, il faut que tu te résignes. Sinon, qu’allons – nous devenir ?
(p .29). La situation de la mère et de la fillette est extrêmement misérable, elles sont
complètement paralysées, écrasées par la violence et le pouvoir de l’homme qui est
appelé mari et père. Isolée et désespérée, la fillette aspire à être malade pour pouvoir
s’échapper de cet enfer qui est sa maison et sa famille. A la fin, elle a cherché la mort
pour éviter de rentrer chez elle. Elle a parlé d’un souhait que, dans toute situation
normale, elle comme tous les autres enfants a le droit d’exhaucer : « Parce que j’aimerais
bien avoir une vraie mère et un vrai père : une vraie famille où je peux être un enfant, et
pleurer dans les bras de mes parents ; où je peux dormir tranquille dans mon lit à la
maison ; où des mains aimantes me caressent la tête pour me réconforter quand je fais un
mauvais rêve» (p.30).

Dans des situations de détresse telles que les fléaux naturels, la guerre, on aurait pensé
que les victimes seraient solidaires et s’entraideraient, cependant, ce qui a été décrit dans
Les mères qui ont survécu au tremblement de terre a dévoilé que les troubles causés par
ces fléaux étaient des occasions favorables aux crimes contre les femmes, les filletes et
les enfants. C’est le cas de Xiao Ying, la fille de la directrice Ding de l‘orphelinat à
Tangshan. La fillette a été victime d’un viol collectif tellement féroce qu’elle a perdu la
mémoire. Elle a été gravement traumatisée, et au bout de deux ans et demi de traiment,
quand la mémoire commençait à lui revenir, elle s’est suicidée en se pendant dans sa
chambre. Elle a laissé à ses parents ses derniers mots : « Il n’y a rien dans les souvenirs
qui me reviennent que les choses qui s’écroulent autour de moi, et la cruauté et la
violence de ces hommes » (p.129).

Dans un autre contexte sociopolitique, la période de la révolution culturelle et de la


promotion des Gardes Rouges, il y a eu de graves abus et de féroces attaques à la dignité
des femmes: la vie des filles comme Shu, Hua, Shilin ainsi que de toutes leurs familles a
été écrasée par des actes inhumains. Les victimes ont fini leur vie soit dans des centres de

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psychiatrie, soit par un suicide, ou bien ils mènent une vie malheureuse à cause du
traumatisme du passé. (voir La femme que son père ne reconnaît pas, La fille du général
du Guomindang)

L’amour maternel immense des mères et leur volonté ferme de surmonter les obstacles
constituent un trait original de plusieurs récits. La Chiffonière raconte l’histoire d’une
femme intellectuelle dont le mari est décédé jeune, elle seule a élevé son fils dans de
bonnes conditions. Mais quand le fils a une bonne situation dans la société et s’est
marié, la mère a choisi de quitter son fils pour ne pas troubler le bonheur conjugal de
celui-ci, parce qu’elle pensait que son fils souffrirait beaucoup en s’efforçant de préserver
l’équilibre entre sa mère et sa femme. Cette femme a choisi de devenir chiffonnière, elle
est venue habiter dans la communauté des chiffonières afin de pouvoir voir son fils passer
chaque jour. Elle a choisi d’y habiter car elle était sûre que son fils n’en douterait jamais.
Il se peut que nous ne soyons pas d’accord avec son choix, il n’y pas de raison d’opter
pour cette manière vivre dans l’obscurité. Elle aurait pu habiter seule dans un
appartement et établir des relations amicales avec son fils et sa belle – fille. Elle aurait
pu ainsi les voir régulièrement. Xinran a écrit : «… je regrettais aussi qu’elle se soit
consumée à donner de la lumière à ses enfants de cette façon, en se résignant à rester à
l’écart. Son identité de mère constituait son seul article de foi » (p. 102). Et nous
respectons sa foi. Heureusement, Xinran nous a laissé savoir que la mère a décidé de
revenir à la campagne où elle enseignait les enfants, elle est professeur de langues, « les
gens âgés devraient avoir un coin à eux où passer leurs vieux jours agréablement ».

La mère dans l’histoire mentionnée ci-dessus avait beaucoup plus de chance que les
mères dans Les mères qui ont survécu au tremblement de terre ou la mère de Shu et de
Hua dans La femme que son père ne reconnaît pas. Dans le tourbillon de la révolution
culturelle, les gens issus des familles riches ou intellectuelles et ceux qui ont servi dans le
gouvernement de l’ancien régime avant 1949 étaient classés dans le groupe d’anti-
révolutionnaires. Xinran a levé le rideau secret pour montrer que les filles et fillettes
issues de ces familles étaient victimes des désirs sexuels officiellement interdits des
Gardes Rouges. Toute une famille a été écartelée, les filles ne pouvaient plus avoir une
vie sentimentale et sexuelle normale suite aux incidents douloureux qu’elles avaient
endurés dans leur enfance. La mère de Shu et de Hua s’est pendue étant impuissante de
protéger ses filles. Elle a connu une souffrance extrême et était désespérée. Le père a
perdu l’esprit à la sortie de la prison, il ne reconnaît pas du tout ses filles.

Madame Yang, la directrice Ding devaient continuer à vivre après ces jours douloureux
où elles témoignaient la mort de leurs filles lors du tremblement de terre à Tangshan.
Bien que les souffrances des deux mères ne soient pas les mêmes, elles dépassent la
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capacité d’endurance des femmes. Madame Yang s’est trouvée impuissante devant
la mort progressive de sa fille Xiao Ping, grièvement blessée et coincée entre les ruines
de béton. Le mari et les enfants de Madame Chen sont tombés dans un fossé profond lors
du tremblement de terre. La directrice Ding a perdu sa fille dans des conditions
extrêmement douloureuses. Malgré leurs peines qu’aucune plume ne peut décrire, ces
mères se sont relevées avec détermination pour construire et gérer ensemble une œuvre
sociale qui est un orphelinat à Tangshan, la ville où s’est produit le terrible tremblement
de terre qui a causé 300.000 morts en 1976.

L’amour, les relations sexuelles, le mariage, la famille des femmes chinoises sont des
sujets qui sont abordés dans plusieurs récits. Selon Xinran, ce à quoi presque toutes les
femmes chinoises aspirent c’est d’avoir une famille basée sur des liens amoureux.
Justement c’est à cause de cette aspiration que Jingyi a cherché et attendu son amoureux
pendant quarante-cinq ans, mais tant d’événements se sont produits pendant ces longues
années, et finalement le rêve de Jingyi s’est brisé au moment même où ils se sont
retrouvés. (voir La femme qui attendu quarante-cinq ans). Une histoire émouvante de
l’amour fidèle d’une femme. Xinran a aussi découvert que les femmes chinoises ont très
peu de connaissance de leur sexualité et de leur propre corps. Dans la société chinoise
traditionnelle, les femmes étaient obligées de contenir leurs sentiments et émotions, la
sexualité était interdite. Pourtant les auditeures cherchent beaucoup à comprendre les
questions concernant la sexualité, y compris l’homosexualité. Les dialogues réalisés par
Xinran ont « levé le voile des Chinoises », elle est considérée comme « la première
journaliste à fouiller dans la véritable réalité de leurs vies » (p.144).

L’histoire des femmes de Colline Hurlante est si bouleversante que les lecteurs se
demandent s’il est vrai que dans une Chine en développment rapide au début du 21 e
siècle, il existe encore un village complètement isolé du monde moderne de l’extérieur,
un village où les conditions de vie sont très rudes et que les conditions des femmes
appellent à la compassion. Les conditions de vie extrêment difficiles et la pauvreté
absolue aggravent la misère des femmes. Elles doivent en plus obéir aux mœurs strictes
du village. « Les femmes n’ont qu’une valeur utilitaire ; en tant qu’instruments de
reproduction, elles sont une monnaie d’échange très précieux pour les villageois »
(p. 337). Les femmes doivent travailler très dur pour nourrir leurs familles : donner à
manger au bétail, aller très loin pour chercher de l’eau, arracher des herbes pour en faire
du combustible. Elles doivent en plus être femmes des plusieurs frères d’une famille.
Ignorantes et n’ayant pas reçu de soins, la plupart des femmes sont atteintes de descente
d’utérus. Ces femmes ne savent pas qu’est-ce que c’est l’utérus bien qu’elles donnent
naissance aux bébés tous les ans. Xinran s’inquiète pour le sort de ces « mères, ces filles

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et ces épouses que l’histoire semblaient avoir oubliées, menant une vie primitive dans un
monde moderne » (p. 346). Cependant, Xinran nous a informés que parmi des centaines
de femmes qu’elle a interviewées, les femmes de Colline Hurlante étaient les seules à
déclarer qu’elles étaient heureuses. Lecteurs que nous sommes, penserions-nous qu’au
lieu de les laisser vivre tranquillement dans le bonheur tel qu’elles percevaient, leurs
compatriotes chinois feraient mieux de trouver les moyens de les aider à avoir une
meilleure santé, à sortir de la pauvreté et surtout à devenir des entités humaines dignes et
non plus des instruments des hommes, à les aider à renoncer aux mœurs et coutumes
nuisibles aux femmes, même si à ce moment-là elles se sentiraient moins heureuses parce
qu’elles auraient mieux compris la dignité des femmes et qu’elles auraient davantage
d’aspirations et de rêves à réaliser pour leurs propres vies ?

Que pensent les jeunes femmes et jeunes filles chinoises des hommes chinois à l’époque
moderne, des relations homme-femme, de l’amour, du mariage, de la famille ; c’est le
contenu d’intéressants dialogues entre Xinran et la jeune étudiante Jin Shuai. Il s’est
avéré que Jin Shuai avait des opinions pessimistes et en quelque sorte méprisantes à
l’égard des hommes chinois à l’époque d’ouverture, ses paroles ont exprimé une certaine
révolte contre le sort des femmes qui restent toujours inférieures et subordonnées aux
hommes. Jin Shuai ne croît pas qu’on puisse trouver de belles valeurs de l’amour, de la
famille en Chine moderne. Les jeunes filles ont un mode de vie, un mode de pensée
différents des générations de femmes plus âgées, il semble qu’elles font face aux défis de
l’inégalité des sexes avec une attitude plus indépendante et plus ferme.

Jin Shuai a posé à Xinran trois questions auxquelles Xinran a longuement réfléchi et
qu’elle n’a pas encore trouvé la réponse. Ce sont les questions suivantes : « De quelle
philosophie se réclament les femmes ? Que signifie le mot bonheur pour une femme ?
Qu’est-ce qui fait d’une femme une femme « bien » ? (p. 79). Ce sont en effet des
questions d’une importance fondamentale auxquelles même des feministes ne pourront
trouver immédiatement des réponses.

Conclusion : Chinoises est un livre passionnant parce que chaque récit dévoile aux
lecteurs une partie de la vie des femmes chinoises ; ces récits sont intégrés dans
l’évolution des événements de l’histoire mouvementée de la Chine pendant la deuxième
moitié du 20e siècle. Chinoises est une œuvre littéraire des histoires vraies racontées avec
une grande compassion que Xinran a réservée aux femmes. La lecture du livre est une
réjouissance intellectuelle qui appellera des réflexions sur la voie vers l’égalité des sexes
qui n’est pas un futur immédiat pour plusieurs femmes dans le monde.

Novembre 2010