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FRAGMENTS
DE LANGUE
MATERNELLE
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Du mêmeauteur, à la mêmelibrairie :

Entre la mort et la famille : la crèche (PBP 314).


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Bibliothèque Scientifique

JACQUES HASSOUN

FRAGMENTS
DE LANGUE
MATERNELLE
ESQUISSE D'UN LIEU

PAYOT, PARIS
106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
1979
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Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous


pays. Copyright © Payot, Paris, 1979.
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Paris, huit juillet mil neuf cent soixante-dix-huit.

Une dernière fois, l'auteur va tourner les pages de ce


recueil. Le temps est venu de relire. De ré-écrire. De
maintenir ou d'élaguer les boursouflures ou les barbarismes,
venus d'un espace territorialisé. Hors-exil. Un espace d'adhé-
sivité textuelle comique et dramatique.
Entre les murs des rocailles langagières et des concrétions
pentecôtistes, s'est frayée la nécessité de jeter quelques
lumières sur la langue maternelle.
Et c'est dans ce défilé que s'avance Meshoullam. Revenu
du temps de l'oubli, il introduit par la dérisoire magnificence
de sa danse, une mise en ordre dans le puzzle sonore des
confusions langagières. Afin que s'ordonne et se reconnaisse
la langue maternelle.
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I
MESHOULLAM
OU
LE DANSEUR RECUEILLI

(INTRODUCTION)

Souvent, par le passé, j'ai été amené à user de l'épigraphe.


Une citation, une phrase retranchée d'un texte, me servait
alors de bannière ou de blason, car emblématique venue d'un
ailleurs de rencontre, l'épigraphe a pour but d'attirer
l'attention du lecteur sur une filiation inséparable du procès
d'élaboration d'un texte dans lequel l'auteur s'expose.
Il demeure qu'à placer un écrit sous l'autorité d'un autre,
marque le choix délibéré de ne s'autoriser à avancer et à
défendre une idée qu'entouré de quelques garanties de
respectabilité.
En outre, de la même manière qu'un chant aussi nouveau
qu'il puisse sonner à l'oreille n'est jamais étranger à quelque
vieille mélodie, à quelque incantation qui nous semble
présente de tout temps et pour l'éternité de notre propre
existence, user de l'épigraphe revient à reconnaître une
antériorité inspiratrice et limitante tout à la fois.
Car s'il n'est d'improvisation qui ne suive un thème
mélodique, un ordonnancement logique de sons élémentaires,
il est tout aussi évident qu'aucun texte, et aucun texte
analytique en particulier, n'échappe à la théorie analytique
telle qu'elle lui pré-existe.
Ce recueil ne sera précédé d'aucune adresse explicite. Mais
son véritable destinataire, qui lui a servi de coup d'envoi, est
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un souvenir revenu fort à propos, alors que se mettaient en


place les fragments épars de cet ouvrage.
Je donne valeur de remémoration à ce revenu du monde de
l'oubli —le souvenir de Meshoullam le chanteur — et en
tant que tel, je trouve légitime de placer cette histoire en
introduction de ce livre.
Meshoullam, dont nous ignorons le patronyme, et qui était
le plus souvent surnommé El-Maskin (l'indigent) ou El-
Magnoun (le fou), était un personnage dont l'unique activité
salariée consistait à être présent aux offices religieux qui
requièrent la présence de dix hommes. Ce salarié du culte
était pourtant possédé d'une passion qui l'animait et lui
procurait un plaisir intense. Il aimait à chanter. Il aimait
chanter les psaumes de David selon l'art précieux du fredon
espagnol. Hantant les oratoires et les temples bien avant
l'heure régulière des cultes, il emplissait l'espace de sa voix,
et rien au monde n'aurait pu lui interdire le chemin de ces
lieux où ses services étaient loués.
Parfois, pourtant, de méchantes gens lui barraient l'accès à
l'oratoire. Le prix à payer pour avoir droit au passage était
simple et toujours le même : il devait danser, il fallait qu'il
mît en scène son corps de vieil enfant comme pour parfaire
aux yeux de son public son image demarque.
Et Meshoullam (dont le nom signifie le restitué, mais aussi
celui qui complète) dansait. Il dansait avec une redoutable
humilité, jusqu'à s'effondrer sur le sol, hors d'haleine, épuisé.
Alors, sous les quolibets et les crachats, la nuque claquée
de grandes gifles, Meshoullam, qui venait de donner ses
preuves de folie et de vassalité, se relevait et entrait dans
l'oratoire, où il pouvait enfin ouvrir son livre de psaumes et
chanter.
Cette histoire que je rapporte ici, d'entrée de jeu, est
pourtant tout à la fois démonétisée et monnayable.
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Monnayable, elle est susceptible d'entrer dans un système


d'échanges et d'étayage, elle permet d'annoncer la couleur
quant au dérisoire attaché au spectacle qu'un insensé donne
spec(tac)ulairement de sa passion.
Démonétisée, cette histoire, venue d'un autre temps, n'a
plus cours dans la foire aux vanités. Peut-être aujourd'hui,
inconscient de sa dégradation, Meshoullam, transplanté, a-t-il
été élevé à la dignité douteuse d'un psychiatrisé, ou d'un néo-
agriculteur moyen-oriental. Si ce n'est de nous avoir offert
l'illusion que nous tenions à travers cette histoire un trésor
d'images et de signifiants, et de nous avoir permis d'entendre
à quelles extrémités l'amour pouvait amener cet homme
simple et de peu de culture, l'histoire de Meshoullam nous
importerait fort peu.
Mais que vient représenter ici une séquence misérabiliste
que le lecteur pourrait entendre comme l'écho lointain d'une
lamentation ghettoïque cent fois décrite?
Cette danse n'est pas sans avoir infecté de sa présence les
pages qui vont suivre. C'est à partir de cet oublié qu'un
certain nombre de textes qui figurent dans ce recueil ont été
élaborés. Textes de rupture et d'allégeance à ce qui fait
coupure, écrits de recomposition, reprises d'un enseignement,
ils se traçaient tous sur une page qui, tel un bloc magique,
portait non encore entièrement effacée, en arrière-fond,
l'image insensée du danseur figé dans un mouvement
baroque devant les portes ouvertes du lieu inaccessible.
Evoquer le souvenir de Meshoullam dansant —tel un roi
—sous les quolibets, devant les portes ouvertes du temple,
est-ce une provocation?
Et qui nous dira ce qui aujourd'hui représente une
provocation à l'écriture?
Une fois cet anti-épigraphe confidentiel délimité, il me faut
tracer ce qui a pu servir de fil conducteur à ce livre. Ces
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textes, écrits pour la plupart autour de l'idée centrale de


l' [enfant-mort], semblaient pourtant se disperser comme
animés d'une force centrifuge qui renforçait l'insistance des
termes ici alliés enfant et mort. La lecture des écrits et des
séminaires de Lacan, des ouvrages de Freud, en confirmant le
lien logique qui pouvait exister entre deux essais, ne me
confortait en rien. Elle m'incitait, bien au contraire, à me
cantonner dans la seule étude textuelle et à continuer à poser,
ici ou là, des écritures hétérogènes ou des élaborations qui ne
cessaient de prendre la tangente pour mieux désigner ce qui
faisait centre, sinon ombilic.
Des événements qui n'ont pas à être rapportés ici devaient
pourtant venir interrompre ce qui ne cessait de faire boucle.
Seule la production théorique qui a pu en résulter compte, et
donne un sens à l'assemblage des écritures qui composent ce
recueil.
La publication de cet ensemble serait-elle un dénouement?
Vraisemblablement, à condition de considérer que ce qui était
devenu pour beaucoup —et pour l'auteur lui-même —une
intrigue théorique, emprunte désormais les sentiers battus
d'une théorie présente bien avant que ne se trame le texte de
l'[enfant-mort].
Somme toute, l'[enfant-mort] représenterait la décomposi-
tion et la mise en mots, du temps de la constitution du lieu de
l'Autre.
L'[enfant-mort], comme ensemble, serait le support imagi-
naire d'une approche de la fonction paternelle.
Si nous voulons bien considérer que le mythe freudien de
l'incorporation du père (le mythe par excellence) tend à
rendre compte des voies par lesquelles l'enfant accède au
symbolique, l'[enfant-mort] serait l'écriture d'une imaginerie
qui retracerait le meurtre de l'enfant. De cet enfant que
l'après-coup du discours nous restitue en termes d'enfant du
narcissisme primaire.
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L'[enfant-mort] serait la trace évanescente d'un passage


par les défilés de la mort de cet enfant meurtri et magnifié.
C'est à l'endroit de cette trace que le sujet advient, que le
Nom s'inscrit, et que l'amour qui est lié «à la mort du père et
à l'absoluté du commandement originel »(1) donne le plein
de sa mesure.

Aussi cette préface, qui met en scène un fou de Dieu,


trouve ici sa place, comme ouverture d'un recueil dont la
composition même rend compte d'une écriture en coups de
fléchettes qui ratent leur but pour mieux le désigner et
révéler du même coup les ramifications d'une passion
préoccupante.
Mais en quoi l'histoire de Meshoullam — le chanteur
passionné —est-elle exemplaire?
Par l'illusion qu'elle nous offre, de tenir un trésor d'images
flamboyantes. Par l'abjection qu'elle révèle aussi. L'abjection
de celui qui au nom de Dieu, d'une Femme, d'un Chef ou
d'un Maître se passionne au point de susciter la dérision de
son entourage. Dans quel but? Pour atteindre quelle fina-
lité? Pour invoquer une divinité qui n'a pu prendre quelque
consistance que par le silence qu'elle observe.
La croyance dans la divinité est une croyance dans le
silence d'un Etre (d'un Nom du Nom, comme diraient les
sectaires de la religion hébraïque) dont la parole pourrait être
toujours sur le point d'être proférée. Pour réintroduire le
chaos d'un commencement tout entier inaugural. Aussi lui
seront adressées prières et invocations soutenant la radicalité
d'un silence toujours plus mystérieux, plus opaque, plus
fragile, et qui n'a été rompu que pour proférer : «tu
n'invoqueras pas le nom de ton Seigneur en vain ».
(1) Lacan, Séminaire, «L'Identification », 21-3-1962.
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Chanter la divinité pour ne rien susciter de son existence,


la chanter en pure perte, n'est-ce pas le drame dans lequel se
sont enfermés ceux qui oscillant entre Femme et Dieu, entre
un Maître ou un Chef, tournent sans se lasser autour d'un
Unique illusoirement incarné, campent dans un funeste tout-
amour et confondent désir et passion, jouissance et plaisir,
jusqu'à ce que mort et/ou folie s'ensuivent?
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II
LANGUE MATERNELLE

1
CONTE MORAL

Parti à la recherche de son histoire, Daniel se retrouva un


jour sur le divan d'un psychanalyste. Cette décision, qui
choqua ses camarades et ses proches, le surprit lui-même
profondément. N'avait-il pas commis, au cours de son passé
étudiant, quelques textes violemment dirigés contre la psy-
chanalyse? Il est vrai qu'à la décharge de Daniel, il nous faut
rappeler qu'il avait pris connaissance de la psychanalyse telle
qu'elle était à la fin des années cinquante, à travers cette stèle
funéraire, intitulée par euphémisme La Psychanalyse aujour-
d'hui. Et les lances qu'il rompait contre une certaine forme de
psychanalyse pétrifiée ont pu lui permettre, une décennie
plus tard, de mieux entendre quelle coupure l'œuvre de
Freud, et le discours de Lacan, introduisaient quant à la
question de l'être et du sujet.
Mais alors la psychanalyse l'agaçait. Un peu comme ces
dents d'enfants, agacées par la faute de parents qui ont mangé
trop de raisins verts, ou encore comme cette dent autour de
laquelle, à en croire Freud, toute la libido du souffrant peut
se concentrer (1)
Mais la nécessité qui poussa Daniel vers le divan de son

(1) Cf. Deuil et mélancolie.


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analyste n'avait pourtant pas la légèreté que pourrait laisser


supposer cette introduction.
Son analyse avait débuté sous de sombres auspices. Très
précisément par un rêve sur lequel, des années durant, il
devait s'interroger, et dans lequel il se représentait comme
témoin d'une faute, d'un inconcevable désordre introduit dans
le rituel religieux qui avait charmé son enfance, et auquel,
malgré ses dénégations, il restait attaché.
Ecoutons ce rêve : Daniel se trouve dans la plus ancienne
des synagogues médiévales de la ville natale de sa mère, il y
est accompagné de son père. Tous deux passent d'une salle à
l'autre et partout ils rencontrent des hommes qui prient dans
le silence et l'immobilité, comme l'exige le rituel des
cabalistes d'Orient. Dans la dernière salle, un homme d'une
taille imposante souffle dans un shofar (la corne de bélier).
Cette scène lui est familière. Pourtant quelque chose le
dérange. Un détail important, et minime tout à la fois, rend le
tableau impie, presque indécent. L'officiant tient-il le shofar
de la main droite ou de la main gauche? N'est-il pas en train
de transgresser l'ordonnancement du rituel, en tenant la
corne de la main interdite? Est-ce ce détail qui rend cette
scène si dérangeante?
Ces interrogations parasites, aucune consultation rabbi-
nique, aucune lecture du code religieux ne pouvaient les
résoudre. Daniel, pourtant familier des traités talmudiques,
n'avait d'ailleurs nullement l'idée de consulter les lois concer-
nant le rituel du Nouvel-An et du shofar.
Aussi Daniel parla-t-il jusqu'à plus soif de ce rêve,
rencontré à chaque détour de son analyse.
Quel message d'interdiction ce rêve tentait-il de représen-
ter ? Et surtout, quel était le détail de ce rêve qui échappait à
Daniel pour qu'il exerçât sur lui un tel pouvoir de fascina-
tion?
Aussi Daniel excédé se rendit-il un jour de l'An hébraïque
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à la synagogue, lui qui avait cessé de fréquenter tout lieu de


culte depuis de nombreuses années. Que croyez-vous qu'il
arriva ? Il se contenta d'écouter les sons rauques et dysharmo-
nieux que le rabbin tirait du barbare instrument, sans
pouvoir observer de quelle main le ministre du culte
empoignait la corne.
Il n'avait rien pu voir.
A u s s i , q u a n d s o n a n a l y s t e , m a n i f e s t e m e n t i g n o r a n t (2) d e s
r i t e s j u d a ï q u e s , e u t l ' i d é e d e s ' i n f o r m e r d u lieu o ù se d é r o u l e
la c é r é m o n i e d u s h o f a r , l u i d e m a n d a n t si c e t t e s c è n e se p a s s e
derrière u n rideau par exemple, Daniel s'emporta violem-
m e n t . D é c i d é m e n t s o n a n a l y s t e i g n o r e la f o r c e d e s t a b o u s !
I g n o r a i t - i l d o n c q u ' o n p e u t r e g a r d e r s a n s voir, q u ' o n p e u t
r e g a r d e r e n aveugle ?

E t les a n n é e s p a s s e n t .
E t u n j o u r , a u b o u t d e v i n g t m i n u t e s , D a n i e l se m e t d e b o u t
et r e g a r d e d ' u n a i r a m u s é le d i v a n s u r l e q u e l il v e n a i t
s ' a l l o n g e r d e p u i s q u a t r e a n s et h u i t mois, t r o i s fois p a r
semaine, p e n d a n t q u a r a n t e - d e u x m i n u t e s ( c h a r m e discret de
la d é s u é t u d e et d u c l a s s i c i s m e ! )
Il v e n a i t d e t e r m i n e r s o n a n a l y s e p r e m i è r e .
N o u s n e d i r o n s r i e n d e l ' e x t r ê m e j u b i l a t i o n q u i s u i v i t cet
instant... Sinon, que le lendemain, au cours du repas
d o m i n i c a l , D a n i e l se s u r p r e n d à p o s e r à sa fille a î n é e u n e
q u e s t i o n q u ' i l f o r m u l e e n ces t e r m e s : q u ' e s t - c e q u e la l a n g u e
m a t e r n e l l e ? E t sa fille, alors â g é e d e d o u z e a n s , d e lui d o n n e r
la s e u l e r é p o n s e p o s s i b l e : « C ' e s t la l a n g u e q u e la m è r e u t i l i s e
p o u r p a r l e r à s o n e n f a n t ». C e t t e p h r a s e , n o u s d i t - i l p l u s t a r d ,
il l'accueillit a v e c u n i n t é r ê t a m u s é . S a n s p l u s . C a r D a n i e l

(2) C'est tout au moins dans cette tonalité d'ignorance que Daniel
agressivement naïf entendit l'intervention de son analyste. Dire, se disait-il
alors, qu'il l'avait choisi parce que son nom portait quelques signifiants
judaïques indéniables!
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s'empressa d'oublier cette proclamation... ou tout au moins il


n'y vit pas encore tout ce qui aurait dû s'imposer à lui, à
partir d'une réponse qui lui venait d'un enfant, sa fille.
Car l'intérêt de Daniel est à cette époque « manifestement »
ailleurs; et plus le sujet qui le préoccupe s'impose à lui
comme découverte, découverte unique, pense-t-il, et que peu
de ses collègues sont disposés à entendre, plus son mutisme
s'accentue, cependant que se modifie son mode d'écriture, et
que son style s'encombre de fioritures, de préciosités mala-
droites et archaïques, de coquetteries subjonctives, et d'une
abominable imperfection dans l'usage abusif du plus-que-
parfait. Et enfin, plus l'élaboration préoccupante prend de
l'ampleur et plus Daniel noircit du papier et sème à tout vent,
à toutes publications, ce qui peu à peu se délimite pour lui,
en termes de passage. Passage de la position d'analysant à
celle d'analyste, mais aussi temps de passage où se constitue
le lieu de l'Autre et les repères identificatoires.
De ce passage, tel que Daniel l'exposait, nous pourrions
avancer qu'il s'agissait de ce défilé où la mort est présente
comme marque d'un retour vers un temps où se sont
articulés, où ne cessent pas de s'articuler, la demande,
l'impossible satisfaction, et les lois de la nécessité et de la
survie; cet ensemble topologiquement représenté par un
corps-mort, étant lui-même constitutif du désir. Pourtant,
qui dit corps-mort, dit point d'arrimage, et Daniel semblait
décidément attaché à cette délimitation imaginaire d'où il
faisait partir l'existence.
Ce qui devait longtemps le maintenir à quai, comme en
attente, nous pouvons l'entendre à partir des questions qui ne
cessaient de le préoccuper : Qu'est-ce qui traverse le sujet au
temps de la seule nécessité et de la dépendance totale —
temps mythique — pour que ça puisse désirer, pour que dans
un temps second, Il existe?
Comment le Je du sujet se dégage-t-il d'Elle?
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Double question qui le mène à placer la mort seconde


comme principielle, originelle, transcendante à l'être.
Ici la mort pourrait s'entendre comme un catalyseur :
principe indispensable à toute réaction chimique, à toute vie.
Le catalyseur « cadre » une réaction, qu'il rend possible,
sinon vivable.
Détour qui nous permet de percevoir que le sujet (le sujet
désirant) déroule sa vie dans l'entre-deux-morts.
Etrange détour pour concevoir que la seconde mort est le
point où le principe catalyseur — la mort — précède
l'existence du sujet et s'inscrit dans l'être de la représentation
du représentant de l'enfant du narcissisme primaire.
Etrange détour enfin, qui devait conduire Daniel à une
nouvelle dérivation : celle qui remettait sur le métier la
langue maternelle. Manière comme une autre de lui per-
mettre d'entendre quelque chose à propos du signifiant.

Pourtant un discours est charrié par une langue. Un


ensemble de phonèmes. Une inflexion de voix. Comment se
faisait-il dans ces conditions... que d'une part la seule
berceuse dont Daniel eût encore quelque souvenir fût une
comptine chantée dans le dialecte judéo-turc de l'île de
Rhodes, dialecte ignoré de ses parents... et que d'autre part,
né d'un père français mais exclusivement arabophone et
d'une mère sujet de l'Empire Ottoman mais francophone par
choix social (alors qu'elle-même et sa famille étaient origi-
naires de cette province arabe de l'Empire où l'enfant vint au
monde), Daniel eut longtemps le sentiment que le seul mot
français qu'il pût jamais se permettre d'articuler en public fût
un nom de médicament, dont sa grand-mère maternelle
faisait grand usage. Mais Daniel, dont la première langue
écrite et lue — dès l'âge de cinq ans — était l'hébreu, entrait
à l'âge de six ans en classe de dixième d'un lycée français : il
parlait couramment une langue qu'il n'avait jamais pratiquée.
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Il ne peut se souvenir où et quand il a pu l'apprendre. Elle lui


semblait comme radicalement étrangère.
Peut-on dire que la multiplication et l'extrême précision
des souvenirs et des images venus de la première enfance de
Daniel, avaient pour fonction de lui masquer cet «apprentis-
sage » de la langue française? Ce retour d'un trop-d'images
semble avoir eu pour fonction de lui faire oublier ce que
depuis très longtemps, depuis toujours, il avait su.
Est-ce parce que dans son analyse, qui s'était tenue en
langue française (à l'exception de quelques incursions du côté
de langues familières à son entourage enfantin), il n'avait pu
repérer laquelle était sa langue maternelle, qu'il fut amené
inexorablement à faire émerger d'un corps-mort, le mot?
Un mot qui portait le témoignage de ce mélange de
langues, de ces phonèmes qui ont pu déteindre les uns sur les
autres, de ces locutions souillées par une contiguïté ou une
superposition de formes radicalement différentes, un mot
aussi infecté (3) devait le fasciner, au point de ne pouvoir
vivre qu'à travers ce qu'il écrivait, mais aussi par ce qui
l'écrivait.

Cependant, le rêve rapporté au début de ce texte, resté


comme un blanc dans l'histoire de Daniel, continue à lui faire
parvenir d'indicibles interrogations.
Tout adonné à des préoccupations plus théoriques, Daniel
conserve à cet in-analysé un statut d'anecdote qu'il se plaît à
raconter en espérant confusément qu'un de ses interlocuteurs
lui lance un jour une de ces interprétations sauvages qu'il est
de bon ton de s'offrir entre collègues. Ce qui ne manqua pas

(3) Infect, XIV (Oresme); infection XIII Empr. du lat. infectus (de
inficere, propr. «mélanger », d'où «teindre »puis «souiller »), infectio —
Dér. infecter (1416) désinfecter (1556)... in Dictionnaire étymologique de la
languefrançaise, Bloch et v. Wartburg.
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de lui arriver... Mais aucune de ces phrases assénées avec


bienveillance ne parvint à la satisfaire. Elles ne faisaient que
le combler momentanément.
Daniel essaya même d'introduire — de force — son rêve
dans un écrit. Ses amis se récrièrent. Que venait faire dans un
texte articulé autour du désir, ce rêve théologique?
Rendu à leurs raisons, et sous leur commune pression, leur
commune incompréhension, Daniel finit par soustraire le
texte du rêve — additif incongru — aux pages dont il
poursuivait alors l'écriture.
Mais le problème de la langue maternelle restait à l'horizon
des préoccupations de Daniel. Pourtant, si Freud soutenait
avec raison que la symbolique est universelle, extra-culturel-
l e q u ' i m p o r t a i t à D a n i e l la l a n g u e d a n s l a q u e l l e il s ' é t a i t
e x p r i m é d a n s sa p r e m i è r e e n f a n c e ? Q u e c e t t e l a n g u e d i t e « d u
D a d » (5) f û t d i f f é r e n t e d e la l a n g u e p a r l é e d a n s s o n a n a l y s e
— la f r a n ç a i s e — , cela p o u v a i t - i l a v o i r la m o i n d r e i m p o r -
tance ?
P o u r t a n t c e t t e q u e s t i o n c o n t i n u a i t d ' i n s i s t e r , et les r a t i o n a -
lisations f o r t b i e n é t a y é e s t h é o r i q u e m e n t n e s e r v a i e n t q u ' à
c o n v a i n c r e D a n i e l , c h a q u e fois u n p e u p l u s , q u e l ' e n j e u d e la
q u e s t i o n était d e taille.

Q u a n d soudain...
L a p a r o l e d e D a n i e l s ' é c l a i r e d e ce q u i cesse d e s ' é c r i r e .
L e t e x t e se f r a c t u r e . . .

(4) «Le symbolisme, par ailleurs, ignore la diversité des langues... il est
doué d'ubiquité et s'avère identique chez tous les peuples » (S. Freud,
Moïse et le monothéisme).
(5) La langue arabe se caractérise par une lettre, le Dad (un D dur), qui
ne se rencontre dans aucune des autres langues sémitiques. Ici, la lettre
différente )( définit une langue, et l'arabe est appelé couramment
«loghat el Dad », la langue du Dad).
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Les textes qui composent ce recueil abordent les


rapports du sujet à la langue, celle que l'on dit
maternelle.
Les termes qui la désignent ne peuvent-ils pas
d'ailleurs prêter à confusion ?
Car les petits restes de l'enfant merveilleux qui
ne finit pas de se meurtrir, ces rescapés d'une bri-
sure, ces éclats d'amour, de nostalgie ou de
croyance qui occupent le sujet, constituent la lan-
gue du maternel. Assujetti à sa passion, le sujet
traque cette langue inarticulable du trauma comme
d'autres recherchent des fragments de textes, des
parchemins égarés, des objets de fouille, ou des
insignes, qui toujours se dérobent.
L'[enfant-mort] défini ici comme le point d'ancrage
de la pulsion de mort dans le Moi, comme une insis-
tance à mettre des mots à l'endroit d'une parole
suspendue, esquisserait un terme de passage, un
octroi et soutiendrait la fonction symbolisante de la
langue maternelle.
A ce titre, il procéderait du lieu de l'Autre.
L'auteur fera appel à la clinique, à des personnages
de romans ou de films, et au souvenir d'un danseur
baroque et insensé — image stylisée de l'exilé —
pour évoquer ces différentes métaphores concep-
tuelles.
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