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Mr Philippe CASENAVE

Membre du groupe d’entraide des couples transfrontaliers Bayonne, le 29 novembre 2020


Résidence les 3 Couronnes, Chemin Lestanquet
64100 BAYONNE
casenave.philippe@orange.fr Monsieur le Président de la République
Tél 06/63/16/30/21 Monsieur le Premier Ministre
Monsieur le Ministre de la Santé
LETTRE OUVERTE Monsieur le Ministre de l’Intérieur
Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Premier Ministre, Messieurs les Ministres,
Je vous écris pour la troisième fois, en mon nom, mais aussi au nom de milliers de personnes dans mon cas.
Mes deux premiers courriers, au début de ce second confinement mais aussi en mai sont restés sans réponse.
L’objet : la défense de droits fondamentaux comme le droit à la vie privée, le droit à la santé, le refus des
discriminations, la reconnaissance des différentes manières de faire couple en 2020, le respect des règles
européennes par rapport à certaines populations, l’attention à des inégalités profondes qui se creusent.
Ma situation : je suis en couple binational. Depuis bientôt 7 ans. Au 15 décembre, cela fera au total 5 mois (3,5
au printemps, 1,5 à l’automne) que m’est refusé ce qu’on accorde habituellement, avec juste raison, dans le cas
de condamnations : le droit de visite à mon compagnon. Notre faute doit être grave. Nous sommes nombreux
dans ce cas et, pour certains de nos couples, notamment hors UE, la condamnation est encore plus longue.
Cela fait 8 mois que nous tapons à toutes les portes sans être entendus. Avec le sentiment d’un vrai mépris.
POURQUOI L’URGENCE DEMEURE ?
A en croire les télévisions ce 28 novembre, toute la France est libérée puisque reprenant les achats dans des
commerces non essentiels qui ont rouvert –pas tous-. Silence à tous les autres qui peuvent continuer à souffrir.
L’échéance du 15 décembre, après tant de mois, laisse de nombreuses personnes lourdement éprouvées
que le Président Macron, dans son intervention, n’a pas identifiées, évoquant les conséquences psychologiques,
« l’isolement de certains », il les a associés uniquement aux personnes âgées ou handicapées.
Pour certains des couples transfrontaliers dont le mien, il n’y a aujourd’hui même pas de perspective au 15
décembre. Outre le verrou posé par la France, je continuerai à être empêché de voir mon ami qui habite en
Espagne, en Pays Basque, dans une des nombreuses communautés autonomes où est imposé une « interdiction
des entrées et sorties du territoire régional » et une « interdiction des déplacements entre municipalités ».
Depuis mars, nous n’avons aucun retour à nos courriers. A l’exception le 8 mai de l‘ironie apportée par le
ministre de la Santé le 8 mai, en réponse à la députée LREM Mme Clapot : « merci de ce moment de tendresse ».
Ce mépris constant opposé aux questions de fond posées depuis des mois renforce nos inquiétudes face à
des réponses ponctuelles, qui ne concernent pas tous nos couples et, dans tous les cas, sont très fragiles :
 nous sommes instruits par l’expérience du premier confinement : la réouverture des frontières au printemps
n’est pas venue en réponse à nos situations humaines, mais bien exclusivement du fait de l’approche de l’été
et des enjeux économiques liés au tourisme. Qu’en sera-t-il cette fois après noël ?
 en persistant dans l’interdiction qui nous est faite de voir UNE personne, celle que nous aimons, sous le
prétexte des enjeux sanitaires, le gouvernement s’obstine à opposer à nos droits élémentaires une mesure
« disproportionnée » bien au-delà de ce que le Conseil d’Etat a jugé s’agissant de la jauge pour les messes.
Pour nous, la jauge est à une personne pendant plus de 5 mois…
 nous faisons le constat, à l’occasion de ce deuxième confinement, de grosses différences entre les situations
qui conduisent beaucoup de nos concitoyens à relayer l’idée d’un confinement light, si loin de nos réalités. La
solidarité est dès lors beaucoup moins présente, renvoyant une souffrance beaucoup plus importante pour
tous ceux qui restent sur le bord du chemin et se sentent légitimement oubliés par les pouvoirs publics.
NOS QUESTIONS DE FOND.
1. Que dit tout cela des libertés et des droits humains fondamentaux ?
 Comment supporter qu’à côté de vous, d’autres voient bafoué leur droit à la vie privée, affirmé notamment
par l’article 8 de la convention européenne des droits de l’Homme ?
2. Que dit tout cela de l’approche de la santé ?
Notre solidarité est quotidienne avec tous ceux qui luttent contre cette épidémie qui est grave.
Mais la santé, n’est-ce pas aussi tous les dégâts psychologiques du confinement, la rupture de liens sociaux :
le désespoir, les dépressions et tentatives de suicide ? Le gouvernement est-il en droit de se limiter à orienter
vers des cellules d’écoute, sans s’interroger aussi sur sa responsabilité et la pertinence des réponses apportées ?
La santé, dans sa définition officielle par l’Organisation Mondiale de la Santé, c’est « un état de complet bien-
être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité»
3. Que dit tout cela du refus des discriminations ?
Comment admet-on que des couples, parce qu’ils ne vivent pas sous le même toit, se voient privées pendant
5 mois, parfois plus de se voir, à la différence des autres couples, plus dans les « normes » ?
Si l’interdiction faite de voir UNE personne imposée aux personnes seules, en couple, au cœur de violences
intrafamiliales est dictée par la nécessité de freiner la circulation du virus et de réduire les interactions,
comment comprendre que cette règle, intransigeante, s’efface lorsqu’il s’agit de voir de nombreuses personnes
pour des raisons économiques, dans le cadre scolaire, ou en allant à la messe ?
On est très loin d’une politique des réductions de risques non discriminatoire pour laquelle beaucoup d’entre
nous ont lutté notamment face au VIH !
4. Que dit tout cela de la place donnée à l’humain ?
Quand, au printemps, la traversée des frontières pour voir une personne, la personne que nous aimons, était
interdite à nos couples pour raisons sanitaires mais était autorisée pour « raisons économiques impérieuses » ;
Quand, en début d’été, l’ouverture, enfin, n’est pas venue à la suite de nos appels, tous restés sans réponse
mais parce qu’arrivait la saison touristique ;
Quand, à l’automne, ce deuxième confinement a été décrit comme plus light parce qu’il autorisait à aller
travailler et ouvrait les écoles, tout en replongeant des milliers de citoyens déjà durement éprouvés au
printemps dans la solitude et le désespoir, s’étonnant de la montée des dépressions et tentatives de suicide ;
Quand, dans l’attente de l’hiver, le débat depuis octobre se limite à savoir où placer le curseur entre sanitaire
et économie, que l’on nous parle maintenant du Black Friday et des fêtes de noël...
5. Que dit tout cela d’une vision de la société et du « monde de demain » ?
Quand le Président de la République décrit dans son jugement dernier sa vision du monde, séparant les
besoins impérieux de ceux qu’il juge non essentiels.
Quand sur cette base il fait le tri entre les couples, ceux qui sont dans la norme et ceux qui ne vivent pas
ensemble, condamnant les derniers à ne pas se voir des mois durant. A la différence de ce qui se pratique dans
différents pays, conscients des risques majeurs liés à la rupture de liens sociaux : en Belgique, chacun a droit à
accueillir chez soi un « contact rapproché », en Allemagne, les dispositions veillent à limiter les contacts face à
l’épidémie mais permettent à deux ménages de se réunir.
Quand il fait le tri entre les besoins familiaux : la prise en charge d’enfants ou de parents âgés sont impérieux,
le droit de s’aimer est condamné, des mois durant, avec intransigeance et même dérision, on l’a vu.
A l’issue de son jugement dernier, nous devons expier notre faute, notre pensée qu’il y a différentes manières
de faire couple en 2020, notre prétention d’aimer… tandis que les prières de rue permettent à ceux qui se
rassemblent à genoux, en nombre, devant les églises de se retrouver demain par centaines dans un lieu clos.
6. Que dit tout cela de la vision de l’Europe et du monde ?
Nos couples transfrontaliers vivant, eux, au quotidien l'Europe des citoyens dont d’autres parlent.
Qu’est devenu l’article 3 de la directive sur la libre circulation des populations ?
En quoi les restrictions, prévues en cas de crise, répondent-elles aux exigences de proportionnalité et de non-
discrimination prévues par les règles européennes ? En quoi l’interdiction faite de voir la personne que nous
aimons en interdisant de changer de pays, de région participe-t-elle de la lutte contre l’épidémie, quand ces
règles sont à géométrie variable, permettant sans souci des déplacements pour motifs économiques ?
Et que dire de nos compatriotes en couples avec des personnes hors Union Européenne, abandonnés
pendant des mois.
7. Que dit tout cela de notre démocratie ?
Quand le Ministre de la Santé s’autorise à demander à des députés de « sortir » de l’assemblée nationale,
une forme de pensée unique semblant s’imposer et interdire tout débat.
Quand les décisions sont prises au sein d’un Conseil de Défense.
Quand aucun travail d’évaluation depuis les territoires associant les travailleurs sociaux (j’en suis), les
associations, la population ne vient éclairer la décision politique. A aucun moment depuis mars nous n’avons
été interrogés sur les conséquences des mesures prises. S’impose un mode de décision politique autoritaire,
descendant, sans aucune considération pour les acteurs de terrain sur les territoires.
8. Que dit tout cela d’une détermination à lutter contre les injustices… et même à les repérer ?
Quand on évoque un confinement light à longueur d’interventions de responsables, d’experts, de médias, à
l’opposé de ce que certains vivent… et sans percevoir que cela peut faire grande violence à certains.
Quand s’exprime l’idée qu’on est « tous dans la même galère » alors que rien n’est moins faux. Le vécu autour
du confinement n’a rien à voir suivant la condition sociale, les conditions d’habitation, la santé, le fait d’être en
rupture de liens sociaux. Et souvent, ce sont les mêmes qui répondent à ces différents facteurs d’exclusion.
Quand on ne veut même pas savoir, pétri de certitudes, que le déplacement en dehors de la maison, interdit
parce que classé dans les « besoins non essentiels », peut être celui d’une personne victime de violences
intrafamiliales (violence faite aux femmes ou homophobe), qui n’en est pas à porter plainte, est souvent victime
de violences psychologiques très graves, qui se voit refuser la possibilité de visiter un-e ami-e, un parent,
premier pas très classique dans un long parcours pour sortir de l’emprise, sinon de l’emprisonnement. Désolé,
c’est mon quotidien professionnel en ce moment même en qualité de travailleur social.
Quand les réflexes de solidarité ont beaucoup diminué avec ce second confinement depuis le temps où
symboliquement nous nous retrouvions sur les balcons face à une situation nouvelle, partagée.
Que ne voient-ils pas que les confinements ont creusé encore ces inégalités jusqu’à les rendre intolérables,
porteuses de solitude et de désespoir ?
Même la seule perspective tracée d’un noël en famille, médiatique, est insupportable. Aux antipodes des
préoccupations de ce que vivent ceux, nombreux, qui sont dans la rue par exemple ou dont la seule famille, la
famille de choix est composée de son couple ou de rares amis (c’est mon cas). Encore une fois oubliés et rejetés.
La magie de noël permettra-t-elle de réveiller les consciences ? De réinterroger ceux qui se réclament de
valeurs ? Ancien directeur d’association de lutte contre le sida dans les pires années, aujourd’hui assistant social,
je refuse qu’on invoque la proximité avec la souffrance et la mort pour justifier les réponses opposées depuis
mars, sans aucune empathie, à la souffrance de tant de personnes.
Je vous prie de croire, Monsieur le Président, Messieurs les Ministres, à ma respectueuse considération.