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Chroniques d'un
Onirim - 3 - Prologue
à l'Apocalypse

Aquilegia Nox

Œuvre publiée sous licence Creative Commons by-nc-nd 3.0

En lecture libre sur Atramenta.net

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Préambule

Ce récit est adapté d’une campagne de jeu de rôle


Nephilim : Révélation, menée par Léo Sigrann.
Les opinions exprimées dans cette histoire sont celles
du personnage, et ne reflètent pas nécessairement
celles de sa joueuse. Les autres joueurs pourraient
éclairer certaines scènes et situations d’un jour
totalement différent.
Publié avec l’autorisation de The SimStim
Nephilim créé par Fabrice Lamidey et Frédéric Weil
Copyright 2010-2012 The SimStim

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Prologue à l’Apocalypse

Une forêt millénaire. Hors du temps. Qu’est-ce que le


temps ? Existe-t-il ? Je n’y croyais pas, mais il faut se
rendre à l’évidence. Il y a eu un avant, et un après. Je
ne peux pas être « Hors du temps ».
Des taches de lumière. La lumière de la Lune passe à
travers les branches des arbres comme au travers de
celles de mon pentacle. Elle me nourrit autant que
celle du soleil nourrit les arbres.
Je suis un Déchu, et pourtant les Champs me parlent.
Ils sont partout. Leur force se teinte de la couleur des
Ka-éléments. Rouge Feu, Pyrim. Brun Terre, Faërim.
Bleu Eau, Hydrim. Blanc air, Eolim.
La Lune est mienne. L’argent ma couleur, Onirim.
Quand je me regarde, au-delà des traits du visage de
mon hôte, quand je me regarde à travers les Champs,
je vois dans mes cinq branches toutes mes nuances,
tout mon savoir, toutes mes fautes.
Mais je ne suis plus que l’ombre de ce que je fus. Je
rampe alors que je volais. Je meurs alors que j’avais
l’éternité. Je suis incomplet, incapable de solitude. Je
n’existe qu’au travers d’un vaisseau, Simulacre que je
dois voler.
La Lune me regarde. Je suis elle. Elle est moi. Et
pourtant, elle me manque autant que me manque
l’absolu. Au-delà, les étoiles. L’infini. L’Iz. L’inspiration.
Le transit et le voyage.

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Je suis un Déchu, un Néphilim. Mais un jour, je saurai.
Je comprendrai.
Et je partirai.

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Vendredi 4 janvier 2008

I walk a lonely road


The only one that I have ever known
Don’t know where it goes
But it’s home to me and I walk alone

I walk this empty street


On the Boulevard of broken dreams
Where the city sleeps
And I’m the only one and I walk alone.

Green Day

Toute la question est de savoir si nous sommes


débauchés parce que nous sommes des Onirims,
Ou bien si nous sommes des Onirims parce que nous
aimons la débauche…

Paris, dans un petit local de répétition. Dans un coin


tapissé de posters, « the matos », batterie, guitare,
basse, guitariste. Sur les amplis, une bouteille de
bière en équilibre instable, bientôt attrapée par un
batteur soucieux de ne pas liguer le reste du groupe
contre lui par la faute d’un court-circuit houblonné. Il
la posa plutôt sur la table de mixage, après en avoir
retiré une boite de biscuits qui lui vaudrait elle aussi
une volée de reproches si Paul, le guitariste, la voyait.

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Se l’autre côté, Héléna la flûtiste et Hector, le bassiste
d’origine norvégienne, étaient assis côte à côte sur le
canapé aux cuirs élimés. De ses ongles un peu trop
longs, la Bohémienne aux cheveux noirs avait pris
l’habitude, sur le coin de l’accoudoir, de tirer le
rembourrage de kapok en long filaments qui
terminaient en moutons sur le sol. Des cadavres de
bouteilles de soda et de bière gisaient à leurs pieds.
Ils les avaient repoussées vers la poubelle déjà
débordante près de la porte, mais le bassiste avait
donné un coup de pied qui les avait fait chuter à la
façon d’un jeu de domino. Il faisait écouter à la flûtiste
un morceau qu’elle scandait du bout des doigts sur
son genou.
La porte claqua. Une silhouette maigre mais élégante,
cheveux noirs en pétard, se fraya un chemin entre la
poubelle et la console. Le jeune homme jeta un regard
oblique au bassiste.
« Qu’est-ce-que c’est ? s’enquit-il en approchant.
Un nouveau groupe, du genre « qui monte ». La
chanteuse à une voix intéressante. » répondit Hector.
Héléna baissa les écouteurs autour de son cou gracile
et grimaça. « C’est un peu primaire. Ça manque de
recherche. »
Vitek posa la main sur son épaule, caressant
imperceptiblement la nuque de la Bohémienne sous
ses cheveux.
Elle lui tendit un écouteur à. Malgré l’expérience
grandissante qu’il avait obtenue à force de vivre par
l’intermédiaire d’un Simulacre musicien, il n’avait tout
de même pas réellement les moyens de juger par lui-
même la vraie qualité de la musique. Ou plutôt, il y
avait peu de chance que ses goûts naturels
correspondent à ceux que l’on attendait de lui.
Chercher dans une mémoire que l’on n’a pas
construite soi-même, c’est un peu comme trier des

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objets dans la maison d’un mort. À la fois
mortellement ennuyeux et délicieusement pervers.
Tout ça pour se rendre compte qu’au final, tout est
bon à jeter.
Son téléphone sonna à cet instant. Il hésita, sourire
en coin, avant de décrocher. Rory.
Il n’avait pas entendu parler d’elle depuis plusieurs
mois, et elle ne lui avait pas manqué. Depuis qu’elle
s’était liée aux Arcanes, ils s’étaient peu à peu
éloignés, abandonnant petit à petit leur ancienne
complicité. Il appuya sur le bouton et s’apprêta à
encaisser un déferlement. De paroles, de silence,
d’autorité, de manque de confiance en soi,
d’immaturité, de folie… Prêts ? Partez !
Elle n’avait pas changé d’un poil, jamais. Et
maintenant encore, moins que jamais. En phase
d’activité, toujours cette précipitation autoritaire,
toujours emprunte de la même politesse courtoise
qu’il parviendrait à faire voler en éclat en quelques
phrases. Rory… Elle avait un cycle en deux phase.
Une d’énergie débordante et une d’inaction, comme
un ruisseau a ses crues. Et en phase d’énergie, Rory
était une rivière déchaînée, entraînant ses berges
dans son passage. Parfois, elle versait du limon
fertilisant. Parfois.
« J’ai tout de suite pensé à toi, car j’ai besoin de
personnes de confiance pour m’aider. La Papesse, dit-
elle en insistant pompeusement sur le mot, me
demande d’organiser un événement important, et
nous avons besoin de musique. »
Vitek se tourna à demi, pour ne pas laisser les autres
entendre ce qu’il allait répondre. Il sourit de toutes
ses dents.
La Papesse, hein ? La séduisante et fantasque Hydrim
a encore monté en grade et on ne m’appelle plus que
pour rendre service. Tous les arbres hiérarchiques

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sont bons à escalader, Rory ? Jusqu’au maître des
primates qui trône sur le faîte… La position la plus
altière mais aussi la plus instable. Une occasion de
faire glisser le vieux singe sur une de ses propres
bananes ?
« Artemus sera là ?
– Il ne sera pas sur scène.
– Donc, il sera présent. Par conséquent, ma réponse
est « même pas en rêve ». Au revoir, Rory » minauda
Vitek, de sa voix la plus mielleuse et sucrée.
Il raccrocha sans laisser le temps à l’Hydrim de lui
répondre, et éteignit son portable. Il l’imagina
fulminer au bout du fil, et cette vision le ravit.
Artemus, tête pensante de la branche parisienne de
l’Arcane Majeur de la Papesse… Et accessoirement
Grand Maître es Manipulation et Manigance. J’ai
toujours été plutôt méfiant vis-à-vis des Arcanes, et
donc vis-à-vis de lui, et il n’a jamais pu calmer mes
craintes. Au contraire.
L’Onirim laissa filer ses pensées un instant. La
dernière fois que Rory m’a demandé de lui rendre un
service pour le compte de son cher Artemus…
Un train filant de nuit pour Moscou. Un convoi
exceptionnel, un prisonnier dangereux qui finalement
n’était ni prisonnier, ni dangereux, une taupe, une
histoire de vieux pacte perdu signé entre des
Nephilim, des Selenim et des Arcanes Mineurs…
Beaucoup de cachotteries pour une mission qui avait
failli échouer. J’ai promis de ne plus me compromettre
avec lui. Tant pis pour Rory.
Il se retourna vers Héléna et Hector. D’autres choses,
plus importantes que les tracasseries de cette
arriviste de Rory et de ses petits copains des Arcanes
Magouilleurs, nécessitaient de l’attention. Eux, de
l’attention, ils en avaient eu plus que de raison, et en
avaient toujours fait un usage douteux.

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Bref. Le groupe montant, Dark Signs, n’était pas
encore vraiment à craindre. Il se tenait toujours
derrière eux dans les ventes. Par contre, depuis
quelque temps ils étaient dominés par « Sépultures ».
Vitek avait assisté à un de leurs concerts, un machin
au paroxysme du gothique. Pas mal, dans le genre. Il
s’était promis de nouer contact avec eux, mais avait
toujours repoussé cette rencontre à plus tard. La
procrastination n’était pourtant pas le pire de ses
défauts.
Il attrapa une guitare.
« Tiens, ça me donne envie de vous faire écouter notre
nouveau tube. »

Quand il ralluma son portable, un peu plus tard, il


constata qu’il avait reçu plusieurs messages. Un de
Rory, qu’il effaça sans l’écouter, et un d’Artemus, qui
disait : « Vitek, je suis ravi que vous ayez refusé l’offre
de Rory. C’était le motif que j’attendais pour que nous
engagions un vrai groupe, Sépultures. »
Vitek éclata d’un rire nerveux. Sale nabot ! Artemus,
lui-même, essayait de le faire changer d’avis, et d’une
certaine manière il s’en sentit flatté, ce qui
évidemment le mit en rage. Mais Artemus était
parfaitement capable d’engager un groupe concurrent
uniquement par amusement. Bon.
Pourquoi le vieux cafard se donne-t-il lui-même la
peine de nous faire venir ? Pourquoi essaye-t-il de
nous faire croire que nous sommes importants ? Que
je suis important ?
La graine de la curiosité avait été plantée, et l’arbre
avait poussé. En comparaison, l’importance du reste
fondit comme neige au soleil. Il envoya un SMS à
Rory.
« C bon pour 7 *. Mais si je vois ArTMinus, je lui crève
les yeux. »

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Il saisit sa guitare.
« Bon, les enfants, on a un show pour demain. Faut
bosser si on ne veut pas récolter que des tomates pour
la soupe. »
La musique contient tout, exprime tout. La musique
peut envoyer n’importe quel message et définit
n’importe quelle émotion. Quelle émotion allons-nous
envoyer à ce bougre de Faërim ?

20h. Pour expliquer la « mission », Rory avait donné


rendez-vous dans un bar qui tenait davantage du
bistrot de quartier que du bouge underground.
Dommage. Mais c’était tout à fait son style. Assise au
fond, près d’une grande photo de Marilyn, elle n’avait
pas changé. Sa chevelure outremer, caractéristique
d’Hydrim, cascadait sur ses épaules. Même si la petite
avocate avait moins de prestance que la grande
chanteuse, son précédent Simulacre, elle dégageait
toujours le même charisme hypnotique.
Elle plissa ses yeux trop bleus pour être humains,
comme si elle ne souriait que des yeux. Un sourire
étrange et presque inamical sous couvert de la plus
grande connivence. Feinte ? Puis elle salua Vitek avec
entrain. Elle était manifestement très fière de sa
nouvelle position au sein de la Papesse, de sa nouvelle
influence, de ses nouveaux amis.
Vitek se sentait mal. Il aurait préféré se faire arracher
une branche du pentacle plutôt que de s’engager
auprès d’un Arcane.
Comment peut-on se complaire dans de telles
organisations ? Comment faire confiance à des entités
qui ne cherchent la connaissance que pour le pouvoir
qu’elle confère, surtout quand elle est fausse ?
Comment ne pas être fatigué par tout ça, et ne pas
chercher le détachement ?
Un service de temps en temps, pour la cause, c’était le

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maximum qu’il se sentait capable de donner sans
atteindre les limites de sa patience versatile.
Qu’importe qu’on le gratifie des sobriquets
d’Orphelin, ou de Fou… Il sourit en songeant à des
discussions sans fin qu’il avait pu avoir à ce sujet avec
certains Bohémiens…
Au fur et à mesure du discours de son interlocutrice,
le malaise de l’Onirim devenait presque physique. Il
découvrit un sourire carnassier pour donner le
change.
« Donc maintenant, Artemus et toi êtes comme cul et
chemise… Tu dois satisfaire tous ses besoins ? Les
Faërim en ont de bas placés… »
Rory haussa les épaules.
« Comme je te le disais, la Papesse organise une très
importante réunion avec une ambassadrice venue de
Pologne, chargée de faire signer un traité entre les
Nephilim de France, d’Italie et de Pologne, pour le
« rassemblement » des Immortels. Nous sommes
chargés de la sécurité. La soirée aura lieu à l’hôtel du
Louvre. »
À cet instant, le portable de Vitek sonna. Il leva la
main pour interrompre le flot de paroles de Rory, et
haussa un sourcil avant de répondre.
« Cléo ? »
Cléo était une Onirim, comme lui, mais d’un genre
tellement différent… Ils gardaient un contact
ponctuel. Qu’elle l’appelle justement alors que Rory
avait refait surface… Voilà le retour des ennuis. De
sérieux ennuis. En l’occurrence, elle ne se donna
même pas la peine de passer par les salutations
d’usage.
« Vitek ? J’ai failli être assassinée aujourd’hui,
pendant une répétition ! Une collègue a été
hypnotisée par une chanson et m’a sauté dessus !
Mais le pire, c’est que j’ai écouté la chanson en

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question, et il y a de l’Énochéen ! Ça scande « Tuez
l’ambassadrice ! » »
Cloé parlait avec le débit d’une mitraillette.
« C’était quel groupe ?
– Dark quelque chose.
– Dark Signs ?
– Tu connais ?
– De nom. Mais puisque tu parles d’une
ambassadrice… »
Vitek lui répéta brièvement les paroles de l’Hydrim,
puis tendit son portable à Rory.
« Elle t’en dira plus que moi, je te la passe. »

Vitek se cala dans sa chaise et reporta son attention


sur son verre. Le liquide ambré lui renvoyait des
reflets chauds ravivant dans son esprit des souvenirs
de jours meilleurs. La chaleur commençait aussi à se
diffuser au niveau de son estomac. Il aimait l’ivresse
que procure l’alcool – une ivresse parmi d’autres, mais
pas la plus forte – tout en craignant un peu
l’obscurcissement des sens. Son esprit vagabonda
jusqu’à Mac Heod, l’ancêtre… Il l’avait rendu fou à
force d’absinthe… Entièrement fou, à ne pratiquement
plus pouvoir le contrôler. L’homme prenait alors le
dessus sur lui – on parle d’Ombre – jusqu’à ce qu’il
retombe sous son joug de terreur. La dernière fois,
revenu à lui avec un semblant de lucidité, le dernier, il
se tailla les veines. Perdu dans ses songes brumeux,
l’Onirim revoyait la chambre, grise, dans laquelle il
avait l’habitude de se saouler jusqu’à l’Ombre…
Il avait perdu le goût à ce genre de défis.

Son regard croisa celui de Rory. Ses prunelles bleues,


profondes comme un lac de montagne, le captivèrent
un instant. Elle attendait qu’il lui dise quelque chose.
« Tu disais ?

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– Qu’Yvan était sur la route. Tu m’écoutes quand je te
parle ? Toute l’équipe va être réunie. »
– Toute l’équipe ? Hélénaiah aussi ?
– Oui. Qui est-ce, d’ailleurs ?
– Tu en l’as jamais rencontrée. Personne ne t’en a
parlé ?
– Hum… Pas vraiment…
– Une jeunette. Ar-Kaïm… Du Verseau. Tu apprendras
à la connaître si elle doit nous rejoindre », soupira
l’Onirim.
Une ombre tomba sur la table. Vitek leva les yeux.
Yvan se tenait dans la lumière. Vêtu d’un jean propre
et d’une chemise à la coupe impeccable, une mèche
de cheveux tombant négligemment devant les yeux, le
golden boy arbora un large sourire.
« Ça faisait longtemps. »
Les salutations furent brèves, comme si chacun avait
revu les autres la veille. C’était un peu le cas, après
tout… Que signifient quelques mois en regard de
l’éternité ?

« J’ai été attaqué sur le périphérique, lâcha Yvan en


prenant une chaise, aussi détaché que s’il parlait de
l’achat de sa dernière voiture. J’en suis venu à bout, et
j’ai trouvé deux cartes à jouer dans la voiture : un cinq
de pique et un bâton.
– Templiers ?
– Probable. »
Yvan commanda à boire.
« Et les autres ?
– Elles arrivent », dit Rory.
Vitek finit son verre d’un trait, et le reposa sur la
table. « Si les Templiers s’en mêlent, ça sent mauvais
pour nos matricules. »
Les Templiers. Ce qui est amusant, c’est que les
mortels réagissent exactement comme les immortels

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face aux pouvoirs inconnus. La peur, la fascination…
Quel dommage que l’objet de leur fascination – et de
leur terreur – soit justement les immortels. Dont les
réactions face à l’effroi sont pourtant si proches des
leurs : la volonté d’anéantissement. Bien la peine de
se foutre sur la gueule, tiens.

Le reste de la soirée se passa sans événement notable.


Cléo arriva peu après, suivie d’Hélénaiah, qu’elle avait
récupérée en chemin. L’Ar-Kaïm au visage de poupée,
encadré d’une chevelure raide très longue devant et
très courte derrière, dégageait une aura de charme
sulfureux. Vitek se réjouit d’être un esprit asexué
seulement lié magiquement à son corps d’emprunt. À
voir la tête d’Yvan, la jeune femme exerçait un pouvoir
de fascination fort puissant sur la gent masculine. À
côté d’elle, Rory semblait une fée sortie d’un conte
pour enfant, et Cléo… Hum, non, Cléo pouvait encore
lui tenir la dragée haute, bien que son style,
indéniablement reptilien, soit plus… changeant, plus
trouble, moins brutalement pervers.
Cela faisait plusieurs mois que le groupe hétéroclite
ne s’était pas retrouvé au complet. Hum… Pas tout à
fait au complet, car il manquait encore le sombre
Kroenen… Kroenen le rat d’égouts, le gorille des bas-
fonds… Que savait-on de Kroenen ? Autant dire rien.
S’il décidait de ne jamais reparaître, personne ne
saurait simplement où le chercher, ni comment.
De tous, Rory était probablement celle qui affichait le
plus d’assurance. Se mettre au service de la Papesse
lui avait ouvert de nouveaux horizons. Avec sa
personnalité rentre-dedans et son côté « rivière
destructrice », étonnant qu’il n’y ait pas encore eu de
problème.

La réunion ne dura pas. L’essentiel des nouvelles sur

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les uns et les autres furent rapidement échangées.
Cléo donna tous les renseignements dont elle
disposait sur le groupe « Dark Signs », dont le chant
avait hypnotisé sa collègue. Elle scanda les paroles. Il
n’y avait pas tant que cela à analyser. À faire ?
Personne ne semblait vraiment déterminé à lancer
une action particulière, à part participer à la soirée
spéciale comme le demandait l’Hydrim.
Rory semblait très satisfaite que tout le monde soit
prêt à l’aider, et finalement chacun repartit de son
côté. Cléo proposa à Vitek d’aller danser un peu.
Après toutes ces histoires d’Arcanes, de structures, de
loyautés et d’alliances, les pensées des deux Onirims
semblaient avoir emprunté le même chemin. Besoin
de folie.
Hélénaiah la sulfureuse, restée en arrière, accepta
également de se joindre à eux, et ils se dirigèrent vers
une boîte underground, le type de lieu déjanté, obscur
et déchaîné qui correspondait à leurs pensées du
moment. Beaucoup plus qu’un bistrot de quartier.

Vitek bu, dansa, et s’abreuva à la bouche de divers


éphèbes, jusqu’à ce que les jambes de son Simulacre
refusent de le porter davantage. Cléo et l’Ar-Kaïm
étaient parties depuis plusieurs heures, et ce fût
l’aube naissante qui l’accueillit à sa sortie de la cave
qui servait de lieu de rencontre. L’air était froid et
piquant. Il en inspira une grande goulée pour se
remettre les idées en place. Il n’avait pas encore
dormi, mais il avait déjà une gueule de bois d’enfer, et
la musique l’avait rendu à moitié sourd d’une oreille.
Il était 6h du matin quand il s’affala sur son lit.

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Samedi 5 janvier 2008

Le sang sur ma lame ruisselle,


j’ai brisé une vie aujourd’hui.
De ses nouvelles ailes le mort m’observe,
ma sérénité avec sa vie s’est enfuie.

Vitek avait l’impression d’avoir à peine posé sa tête


sur l’oreiller quand le contenu d’un seau d’eau glacée,
reçu en pleine figure, le réveilla en sursaut. Il ouvrit
un œil torve. Des élancements lui vrillaient le crâne.
Son regard croisa le sourire en coin d’Héléna. Comme
elle avait changé, depuis sa reconnaissance en tant
que Bohémienne ! La jeune fille effacée avait disparu
pour laisser la place à une personne forte, rayonnante
de Brume, l’essence magique de la Bohème. Et douce
aussi. Sauf quand elle tenait un seau dans les mains,
peut-être. Une alliée précieuse, et une amie véritable.
Sauf quand elle tenait un seau dans les mains ? Elle
tendit un combiné. Vitek s’assit en poussant une volée
de jurons. C’était Rory.
« Il faut que tu m’accompagnes pour aller chercher
l’ambassadrice à l’aéroport !
– Chuis pas en état, là, on ira demain, OK ?
– Je t’en prie, tu es le seul qui peut m’aider ! »
Le ton de sa voix était suppliant, le cœur au bord des
lèvres. Vitek croassa un « bon d’accord » du bout des
lèvres, et Rory déclara, toute tristesse envolée : « Je

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suis en bas de chez toi dans dix minutes ! »
Vitek soupira. Elle avait déjà raccroché. Il détestait
quand elle faisait ça.

Le trajet jusqu’à l’aéroport ne laissa aucun souvenir à


l’Onirim, car il dormit tout du long, roulé en boule sur
la banquette arrière, laissant Rory et son homme de
confiance, un Ar-Kaïm du Lion, gérer la situation. Au
bout d’une heure environ, on lui intima de laisser la
place à l’ambassadrice. Il gratifia la femme hautaine
et sèche d’un regard glauque, et se traîna jusqu’au
siège passager avant. L’Ar-Kaïm, probablement estimé
compagnon de voyage plus gracieux, prit sa place à
l’arrière. Avant de se rendormir, Vitek aperçu la moto
d’Yvan qui ouvrait la route.
Après quelques dizaines de minutes, Rory stoppa la
voiture. Vitek s’étira en bayant bruyamment, et
s’interrompit brusquement en reconnaissant l’endroit.
Rue du Cherche-Midi. La demeure d’Artemus. Jamais
Rory n’avait mentionné qu’ils y passeraient. Ou alors
il dormait ? Peut importait, il considéra l’acte comme
une petite traîtrise de la part de l’Hydrim,
parfaitement au fait de son inimitié avec le Faërim. Il
sortit de la voiture et claqua la portière. Le soleil était
haut, et la rue animée. Rory discutait avec
l’ambassadrice, tandis qu’Yvan assujettissait son
antivol.
« Bon, je rentre en métro », déclara l’Onirim sans
ambages. Il tourna les talons et planta les autres là,
sans se soucier qu’ils remarquent son absence ou pas.

L’attitude autoritaire de Rory lui sortait par les yeux.


Mais passe encore. La manipulation, c’était une
goutte de trop à un vase déjà rempli. L’aider, OK, mais
la condition sine qua non était qu’elle joue franc-jeu.
Manifestement raté. Encore une fois. Un pion, hein ?

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Même un pion peut envoyer une reine balader.

Lorsqu’il arriva au local de répétition, le cheveu en


bataille et le T-shirt froissé d’avoir dormi dans la
voiture, les autres étaient déjà là. Ils avaient
commencé à déplacer les instruments. D’après les
dialogues des uns et des autres, Vitek comprit
qu’Hector avait garé sa voiture sur une place pour
handicapés, juste en face du local, pour y mettre les
instruments. Tous le chambraient avec ça.
« Prend son handicap, et puis ma batterie au passage,
tu seras gentil. »

Vitek sourit et considéra la situation dans son


ensemble. Plusieurs allers-retours seraient
nécessaires.
La batterie fût la plus longue à charger, mais en deux
heures, tout se retrouva dans la backstage de la salle
adéquate de l’hôtel du Louvre, place André Malraux.
L’endroit dégageait une ambiance compassée et
luxueuse, à la fois cosy et moderne, au sein de
laquelle les musiciens underground ne passaient pas
inaperçus. Des hommes d’affaire guindés, des dandys
bobos, la faune de l’endroit n’était pas
particulièrement en accord avec leur style de
musique. Quelle importance ? Artemus voulait de
l’assistance, il en aurait… Le pauvre.
Il y avait plusieurs salons de réception, et le plus vaste
avait été réservé pour l’occasion. La scène était bien
installée, et l’acoustique de la salle semblait des plus
satisfaisantes.
« Bon, déclara Vitek alors qu’ils déballaient les
instruments, il y a un petit changement de
programme. J’ai changé la liste de chansons, elles
n’étaient pas appropriées.
– Ah ? Mais… Euh… lesquelles veux-tu qu’on présente

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alors ? demanda Héléna.
– Nous allons commencer par « Chains are Society ».
Ensuite, nous enchaînerons avec « Servitude » et puis
« Freedom » et « Only Alone », et les quatre dernières
du dernier album. Nous finirons avec « Abolition ».
– Ça fait super longtemps qu’on n’a pas joué
« Chains ». Et puis… T’as décidé de mettre
l’ambiance ?
– Exactement. »
Vitek alla examiner la scène, quand son portable
sonna. Cléo.
« Je voulais te poser une question. Connais-tu le
thème exact de cette réunion ?
– Euh… le rassemblement, non ?
– Mais encore ?
– Je ne sais pas trop, Rory n’a pas été super claire.
L’union des Immortels, ou quelque chose comme ça…
Un traité…
– Tu ne trouves pas que c’est un peu léger ?
–…
– Je veux dire, il y a forcément quelque chose de plus
concret, non ? Ça veut dire quoi, « rassemblement » ?
Sous quelles conditions ? C’est quoi exactement, ce
traité ?
– Aucune idée, j’avoue. Tiens, j’ai un double appel,
c’est Rory, justement, je vais lui poser la question.
– OK. À plus.
– Rory ?
– Ah Vitek ! Je suis allée chez la chanteuse de Dark
Signs !
– Toute seule ? Tu avais son adresse ?
– Ben oui, puisque personne n’était là pour m’aider. »
Décidément, rien ne change, songea Vitek, qui ne se
rappelait pas du tout avoir refusé de l’accompagner.
« Et ?
– C’était très bizarre. Je ne suis pas allée très loin. J’ai

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observé les Champs Magiques, et j’ai perçu des
filaments rouges, et noirs…
– Curieux… Des Selenim ? Dis-moi, ça tombe bien que
tu appelles, je voulais te demander des détails sur le
traité qui doit être signé, c’est quoi exactement ?
– J’ai pas le temps d’en parler. D’ailleurs, ce n’est pas
ton rôle de poser des questions. Tu as accepté de
m’aider, fait ce que tu as à faire. Tu as juste à
t’occuper qu’il n’arrive rien à l’ambassadrice.
– Oui, je sais que je t’ai promis de t’aider, mais
j’aimerais bien en savoir plus sur ce traité.
– Eh bien, va demander à Artemus ! »
Elle lui raccrocha au nez.
Le sang de Vitek ne fit qu’un tour.
Elle veut jouer les petits chefs de pacotille ? Très
bien. Nous partirons donc du principe que ce traité
est douteux.
Il hésita à partir sur le champ, et à planter là
l’imbibée de hiérarchie.
Si tu veux que je joue avec toi, ma belle, il faut jouer
avec moi aussi. Pas contre moi. Je reste, mais cette
mission est la dernière.
Vitek soupira, sourit, et se tourna vers les membres
du groupe qui installaient la batterie. « Bon. Aller les
enfants, on s’active ! »
Il se pencha sur la grosse caisse pour la fixer, et
ajouta à part lui « On va mettre le boxon dans leur
jolie soirée. »

La scène était prête, il ne restait qu’une vingtaine de


minutes avant le début du concert. Héléna était allée
chercher les partitions des morceaux un peu anciens
un peu plus tôt, et Hector discutait avec le
responsable des lumières. Les autres s’occupaient de
la sono et des derniers détails techniques. Tout était
prêt.

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Pendant que tout le monde s’activait sur scène, Vitek
avait vainement essayé d’en savoir davantage sur le
traité. Impossible d’apprendre quoi que ce soit,
impossible de réunir assez d’éléments pour prendre
une décision. Toutes les personnes qu’il avait
interrogées étaient ignorantes ou « trop occupées »
pour répondre. Il avait aperçu Rory de loin, souvent
accompagnée de son petit maître à penser, mais
n’avait pas pu la coincer entre quatre yeux. Il n’avait
aucune confiance en Artemus, et pas davantage en sa
clique. Rory avait dû apprendre de lui sa façon de
diriger : en dire le moins possible à ses
« subordonnés » et exiger d’eux une obéissance
dévote et aveugle. La bureaucratie à l’état pur. Qu’ils
aillent se faire foutre !
Il descendit au bar chercher quelque chose de fort.
Quand il revint, les autres étaient en place. Il monta
sur scène. Héléna se tenait à sa droite. Elle était allée
se chauffer la voix en coulisse peu avant. Il aurait dû
aller avec elle, et regretterai sans doute le lendemain
matin de ne l’avoir pas fait. Tant pis.
Il vit, de loin, Rory au milieu de la salle, près de
l’ambassadrice, une petite brune à la coupe au carré.
C’est vrai qu’elle ressemblait étrangement à Cléo ! Vu
le succès grandissant de Dark Signs, et le nombre de
gens hypnotisés par la chanson, pas très étonnant que
l’un d’entre eux ait fini par se trouver en présence de
l’Onirim et la confonde avec cette fichue
ambassadrice.
Il donna le signal, et Héléna commença à la flûte. Les
autres instruments s’ajoutèrent les uns après les
autres, et Vitek prit une inspiration. Les mots se
formèrent dans son esprit, et il ouvrit la bouche sur le
premier, un vibrant « Chains ! ».
Mais ce n’est pas ce mot-là qui sortit des enceintes
disséminées dans la pièce. Les paroles qui fusèrent,

22
Vitek n’eut aucun mal à les reconnaître. C’étaient les
paroles du chant hypnotique de Dark Signs.

À partir de là, tout s’enchaîna très vite. Vitek, sans se


soucier de la présence d’humains dans la salle,
prononça en Énochéen les mots qui rassembleraient
les Champs Magiques pour transformer les baffles
dispersés dans la salle en diamant. Les Champs
n’obéirent pas, refusèrent de se plier. La surprise
avait-elle altéré sa concentration ?
Les baffles se muèrent en sable, Vitek perçu la
convergence de Champs du côté de Rory. Le charme
de Dark Signs cessa.

Les gens s’agitèrent, un brouhaha de paroles confuses


commençait à monter. La voix claire de Cléo résonna,
et le sort qu’elle lança dévia une flèche Dont la cible
était l’ambassadrice.
Les ennemis se dévoilaient. La panique gagna
l’ensemble de la salle. Vitek inspira pour recentrer sa
concentration, et lança un nouveau sort, simple, pour
distinguer, dans les Champs Magiques, la présence
des Selenim. Deux étaient clairement visibles, et
tâchaient de se frayer un chemin jusqu’à
l’ambassadrice, et un troisième se tenait près de
l’entrée. L’ambiance chauffait. La Magie, les armes,
les volontés de meurtre et de défense… Une mêlée
chaotique serait bientôt impossible à percer.
Vitek sauta de la scène, et se faufila, non sans mal,
jusque-là. Il dénicha le Selenim sans trop de mal, car
l’absence de monde de ce côté-ci, et la bagarre de
l’autre côté, lui donnaient confiance. Tout de noir
vêtu, ses cheveux longs reliés en catogan, il était
agenouillé, concentré sur un ouvrage. Vitek
s’approcha à pas de loup, et distingua des fils, un peu
d’électronique, et un gros paquet de mastic. Une

23
bombe.
Vitek, immobile comme une pierre, réfléchit. Il n’avait
pas d’arme… sauf à utiliser… Sa décision fut prise en
une demie seconde. Il retira sa dague de son support,
le long de sa jambe. Il ne prit pas le temps de réfléchir
plus loin, pour ne pas renoncer, pour ne pas avoir
peur de briser sa stase. Il fit un pas une avant, saisit
brutalement l’autre par ses cheveux noirs, qu’il tira en
arrière, avant de trancher d’un geste violent la gorge
ainsi dévoilée.
Le sang gicla, et l’Onirim bondit en arrière. Dans un
gargouillis mouillé, le Selenim s’immobilisa. Il était
mort. Vitek réprima un frisson, et remit sa dague à sa
place.
Il courut vers la grande salle.
L’agitation était retombée. On redressait les tables, on
nettoyait le sang. Un des Selenim avait été tué, et
l’autre, une femme, capturée. Vitek aperçu juste sa
longue chevelure ondoyer alors qu’elle était emmenée
par les gardes. Il frissonna de nouveau en songeant à
ce qu’elle allait sans doute subir…
Un éclat de voix retint son attention. Rory semblait se
disputer avec Artemus. Elle le suivit néanmoins avec
l’ambassadrice, et tous les trois se retirèrent dans un
petit salon, vraisemblablement pour signer ces fichus
traités.
Vitek sauta sur scène.
« On fait quoi, alors ? demanda Hector d’une voix
incertaine
– On remballe. C’est fini pour aujourd’hui.
– Mais on n’a rien fait.
– Non. Et on ne fera rien. Aller ! »
Vitek débrancha la sono pour ajouter le geste à la
parole, et envoya d’un geste rageur les fils vers le
backstage.
Cléo grimpa sur scène à son tour.

24
« Alors ? Tu as réussi à savoir ce qu’était ce traité
finalement ?
– Plus ou moins… Ça ne va pas te plaire.
– Dis-moi.
– Ils veulent autoriser le recensement des Immortels,
pour « leur unification ».
– QUOI ? »
Vitek envoya un violent coup de pied dans le mur. La
douleur ne calma pas son indignation.
« Allez, lança-t-il à l’intention de ceux qui rangeaient
encore, on remballe, on dégage d’ici ! »
Le Recensement des Immortels. Comme ça ils
pourraient savoir où et dans quel Simulacre est qui,
traquer les dissidents, les indépendants… Les
humains avaient une expression pour cela… « Big
Brother is watching you ».
En entassant le matériel dans la petite voiture, Vitek
repéra une bombe de peinture blanche. Profitant que
tout le monde ou presque était encore à l’intérieur, à
part les musiciens qui calaient la grosse caisse avec
des cordes, il tagua un énorme « FUCK PAPESSE »
sur le mur de l’hôtel du Louvre, sous les cris indignés
de quelques passants, et déguerpit en vitesse.

25
Dimanche 6 janvier 2008

Peu de légendes courent sur le Vagabond de la Nuit,


parfois confondu avec la Dame Blanche. Les contes et
récits se rapportant à lui font référence à la rencontre
de voyageurs égarés avec un jeune homme/une jeune
femme, pâle, aux ongles nacrés griffus, une chevelure
souvent argentée, parfois noire comme une nuit sans
étoiles, des yeux noirs sans fond. Il peut y être
question d’énigmes, de mises à l’épreuve, de folie,
d’illusion, de poésie… et parfois de sang. Mais qui
prête attention aux légendes ?

Le téléphone sonna à 8h. Cette fois, Héléna, qui était


partie en voyage depuis la veille au soir, ne pouvait
pas le décrocher la première. L’appareil était posé sur
la table de chevet de Vitek, qui du reste, malgré la
fatigue, ne dormait pas.
Le nom sur l’écran indiquait « Cléo ».
« Je t’écoute.
– Vitek, je suis allée fouiller l’appartement de la
chanteuse de Dark Signs hier soir.
– Toute seule ?
– Euh non, le démon, tu sais, Smith…
m’accompagnait. »

Smith. C’est vrai que Cléo est Kabbaliste. Invoquer,


commander, ordonner, négocier avec les créatures les

26
plus effrayantes qui aient jamais pu peupler les
cauchemars humains… Puissant, mais… Dangereux.
« Et ?
– C’est grave. J’ai trouvé des documents. Dark Signs
avait des preuves que l’ambassadrice était un agent
double à la solde des Templiers. »
Le cœur de Vitek se serra. Il avait tué quelqu’un qui
œuvrait contre les Templiers. Il aurait mieux fait de se
casser une jambe plutôt que d’accepter d’aider Rory.
« Mais c’est pas tout.
– Quoi encore ?
– La Papesse a remis les documents correspondant au
premier recensement des Immortels à l’ambassadrice
lors de la signature du traité. Elle s’est enfuie avec.
– C’est pas vrai ! Ils ne peuvent pas être cons à ce
point ! Ça veut dire qu’Artemus était du côté des
Templiers depuis le début ?
– Ou qu’il s’est fait rouler.
– Dans tous les cas, c’est un con. »
La conversation ne s’éternisa pas. Vitek se leva et alla
préparer son petit déjeuner. Il nourrit le poisson rouge
et arrosa la plante qui peinait à croître derrière les
rideaux noirs, puis s’assit à la table de la cuisine et
réfléchit. Il avait tué un innocent, et avait contribué à
mettre qui savait combien d’Immortels en danger. Ça
avait été la dernière fois qu’il faisait quelque chose
pour la Papesse, Rory, ou Artemus, qu’ils aient été ou
non volontairement participatifs dans cette
catastrophe.

Le téléphone sonna de nouveau. Le producteur du


groupe exigeait de le voir dans une heure. Il avait une
« super idée » et désirait lui en parler immédiatement.
Vitek raccrocha et balança le portable sur le canapé
d’un geste rageur. Ce n’était vraiment, mais alors
vraiment pas le moment. En plus, il détestait la façon

27
que l’autre avait de l’appeler « ’Tek ».
Mais un temps, quelqu’un avait eu l’idée de lier les
artistes à des éditeurs. Et dans l’immédiat, il n’avait
rien de plus constructif à faire que d’aller voir le sien.
Il fit un tour à la salle de bain avant de descendre et
partir en moto.

En entrant dans le bureau du producteur, tout en haut


d’un immeuble de verre du côté de la Défense, Vitek
songea que la pièce était bien plus vaste que son
salon. L’homme lui-même était brun, âgé d’une
cinquantaine d’années, et portait un jean et une veste
de costume, cherchant à se donner un look
« branché ». Il souriait avec un cigare entre les dents,
les dévoilant comme s’il voulait signifier une envie de
mordre. Son sourire de requin ne pouvait leurrer
personne.
Plusieurs chaises au design moderne avaient été
placée face à son bureau, et il invita Vitek à s’y
asseoir.
« Bon, je regardais vos ventes, c’est pas mal du tout,
mais je pense que vous pouvez faire mieux. C’est
pourquoi j’ai une idée. »
Il s’assit à côté de Vitek, lui soufflant une haleine
fétide de tabac à la figure, et mima, l’air inspiré en
contemplant un horizon fictif, un titre sur une affiche
en clamant : « batcave-electro goth »
Il se leva et reprit :
« Et pour motiver le tout je veux mes deux groupes
vedettes chantant à côté : « Sépultures » et « Dark
Sleep »
Oh putain. Le monde est petit.
On ne fait pas trop d’électro… Mais pourquoi pas ?
Les fans de Sépultures découvriront votre musique et
me boosteront vos ventes. Vos styles ne sont pas si
éloignés.

28
Un homme habillé de noir entra à cet instant,
introduit par la même secrétaire souriante qui avait
accueilli Vitek un peu plus tôt. Le nouvel arrivant
avait une peau très blanche, de longs cheveux noirs,
des yeux rouges et une vêture des plus gothiques.
Vitek reconnu un Selenim sans l’ombre d’un doute.
Un Déchu, deux fois brisé par la Chute de l’Élément
Maudit. Peut-être un Onirim, lui aussi, perverti par la
Lune Noire.
Vitek n’avait pas souvent rencontré de Selenim, des
êtres étranges, redoutés par beaucoup, car ils étaient
passés par une douleur au-delà de ce que n’importe
quel être sain d’esprit pouvait imaginer. Leur
Pentacle, racorni en un coeur d’un seul Ka-éléments,
la Lune Noire, inspirait l’effroi et le dégoût.
Pourtant… Au-delà des marques et des cicatrices, de
la difformité et de l’étrange, qui savait ce qu’était
réellement un Selenim ? Et qui pouvait en être plus
proche qu’un Onirim ?
Vitek espéra secrètement que celui-ci n’avait par de
lien avec celui qu’il avait tué la veille. Il se leva, en
même temps que le producteur.
« Ah bien, mon autre champion, viens t’asseoir ! »
Le Selenim jeta un regard un peu décontenancé à
Vitek, qui lui répondit par un sourire crispé.
« Aah donc je disais à ’Tek, repris le producteur en
calant son cigare entre ses dents, que je voudrais faire
un concert, une sorte de bœuf electro-goth-batcave,
histoire de montrer que les groupes sous mon aile
sont complices. Pas besoin de vous embrasser… »
Il rit bruyamment. Le Selenim n’avait pas encore
décroché un mot. Vitek aurait donné cher pour se
passer de producteur. Radio Head avait justement
montré l’exemple, en quittant sa maison de disque,
pour vendre son album sur internet, laissant les gens
choisir le prix. Dark Sleep devrait sans doute faire

29
pareil, ça paraissait beaucoup plus raisonnable que de
continuer à rester entre les mains de ce fumeur
ambitieux. Si on pensait à l’argent engrangé par les
intermédiaires… Mieux valait tenter le coup de se
lancer tout seul…
Mais dans l’immédiat, la vie profane devait passer au
second plan.
« ’Tek semble emballé ! Et toi, Ray ? »
Le Selenim inspira et répondit, d’une voix caverneuse
qui semblait taillée pour le hard rock.
« Pourquoi pas ? Quand et où ?
– Dans une semaine. »
Ray grimaça, mais Vitek était sûr que l’autre abruti ne
s’en était pas aperçu. Il avait déjà enchaîné sur un
autre sujet. Il devait avoir un timing précis, un
nombre de choses à dire dans un temps limité, quelle
que soit la réponse de ses interlocuteurs.
« Pour les répétitions, je préfère un endroit sans fans.
Cela doit être un événement !
– Nous avons un souci avec notre bassiste, dit Ray. Il
est… malade. »
Avait-il hésité ? Quel était le souci avec leur bassiste ?
« Une semaine… Il sera rétabli…
– Cette nouvelle va peut-être le motiver, enchaîna le
producteur.
– Je l’espère…
– Bon ! Voilà une affaire qui roule ! »
Il tendit une main noueuse, signifiant la fin du rendez-
vous. Son temps était écoulé, il fallait débarrasser le
plancher.
Son téléphone sonna. La voix de la secrétaire fit
« votre rendez vous pour le concert western rock
folk ».
– Un instant. »
Il raccompagna Vitek et son collègue à la porte, et les
salua pratiquement sans un regard, avant de repartir

30
dans son bureau, entièrement absorbé par son
nouveau rendez-vous. La porte claqua. Vitek se tourna
vers le Selenim et lui tendit la main.
« Ray ?
– Vitek.
– Enchanté. »
Ils se serrèrent la main, puis avancèrent vers
l’ascenseur, dans un silence un peu gêné. Le Selenim
le rompit :
« Ton groupe est pas mal. Surtout ta choriste. »
Réalisant qu’un échange de banalités était
probablement le plus sûr moyen de faire fondre la
glace, Vitek mentit :
« Merci. Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous voir
sur scène, mais je me réjouis. »
La mine de l’autre se renfrogna. « J’espère que ce
sera possible.
– Pourquoi ne le serait-ce pas ?
– Si tu veux en savoir plus, rejoins-moi vers 22 heures
au cimetière du père Lachaise, à côté de la tombe de
Jim Morrisson.
– Ça sonne bien comme lieu de rendez-vous. » fit
l’Onirim d’un ton évasif.
Le Selenim le regarda un bref instant les yeux un peu
plissés, comme pour le jauger, puis sortit de
l’ascenseur, et partit sans se retourner.

Une fois dans la rue, Vitek regarda le ciel. Il faisait


beau, et une brise légère caressait ses cheveux. La
rue n’était pas très passante. En face, un petit parc
avec quelques bancs appelait le repos et la
tranquillité. Il s’y rendit et appela Cléo, qui décrocha
au bout de deux sonneries. Ils reprirent la
conversation précédente à peu près là où ils l’avaient
laissée. Chacun avait eu le temps de réfléchir un peu
aux conséquences de la soirée de la veille.

31
« En ce qui me concerne, je mets Rory dans le même
sac qu’Artemus, cracha Vitek. Elle s’est bien fichue de
nous…
– Gentille mais trop influençable par l’Arcane et les
humains et les autres Nephilim.
– Elle est comme la pie, attirée par les brillants des
Arcanes, mais pas un sou de jugeote.
– Certes… Mais de bonne foi… Le problème c’est que
maintenant, je vais toujours me méfier de ce qu’elle
propose… On devait des services à l’arcane, mais là,
je pense que maintenant on est plus que quittes, c’est
même le contraire. Je pense qu’il va falloir maintenant
lui faire comprendre, sans trop la brutaliser, qu’elle
doit faire profil bas …
– Ouaip.… En tous cas, qu’elle ne s’adresse plus à moi
pour me demander quoi que ce soit, sauf
éventuellement un coup de pied dans le train. Là je
pourrais accepter…
– Ça dépend, on s’amuse bien avec elle, mais je ne
marche plus sans toutes les infos, et un minimum
d’assurances et plus pour l’Arcane sauf si j’ai un
intérêt personnel dedans… Pas que ça à faire dans la
vie ! »
– D’ailleurs, en parlant de ça, tu as bien progressé
avec Heckel et Jeckel…
– Tu parles de mes démons favoris amateurs de bière
et de cigares ?
– Oui.
– Eh bien, de ce côté-là, j’avoue qu’ils sont plaisants,
intéressants, on y trouve chacun son compte…
– Je les apprécie beaucoup… Grâce à eux je découvre
pas mal de nouveaux aspects dans ce domaine-là…
– Ah oui ? De nouveau aspects ? sourit Vitek d’un ton
vicieux. Tu m’intrigues. Jusqu’à où te servent-ils
exactement ? »
Cléo ne mordit pas à l’hameçon de la grivoiserie.

32
« Leur comportement et leur façon de vivre sont
semblables à ceux humains (pour ces deux là, du
moins) alors que pour beaucoup d’autres invocations,
leur système est très différent…
– J’avoue que mon expérience se limite aux créatures
des armures de base, mais je te crois volontiers.
– Dans la limite de nos propres intérêts et de leur
tolérance à mes caprices… J’en viendrais à les
considérer comme des égaux, sauf le fait qu’ils ne
sont pas des Nephilim, et sans doute moins puissants
que ce que nous étions avant la chute… Mais
maintenant que nous sommes limités, nous leur
ressemblons au final…
– Quelle sagesse dans ces paroles ! » s’exclama Vitek
avec emphase.
– Ça fait plaisir de passer pour une écervelée, mais si
je le joue bien…
– Tu es forcément une bonne actrice…
– Je prends ça comme un compliment…
– C’en est un…
– Mais je dois admettre que nos enveloppes humaines
ont une influence sans doute trop importante sur
notre psyché.… Nous devenons de plus en plus
prisonniers des plaisirs liés à cette incarnation et je ne
sais si c’est un bien ou un mal, mais cela doit peut-
être nous éloigner d’autant plus de l’Agharta, à moins
que l’Agharta ne soit pas ce que nous nous imaginons
généralement… Peut-être une fusion ultime entre nos
incarnations et nos natures magiques ? ce serait très
intéressant de faire des recherches dans cette voie…
– Oui, je suis d’accord, mentit Vitek, qui ne rêvait que
d’évasion. Mais du coup, si tu te concentres sur la
Kabbale, tu délaisses un peu la Magie, non ?
– Non, je dois encore améliorer un peu ma maîtrise
des Champs. C’est une entière liberté, mais je vais
sans doute continuer plus dans la Kabbale et explorer

33
ces possibilités, qui nous en apprennent plus sur notre
nouvelle nature… Mais j’aime vraiment la liberté qui
vient avec l’usage de la Magie pure…
– L’intérêt est aussi d’avoir plusieurs cordes à son arc.
La réponse à nos questions ne se trouve pas
forcément dans une seule voie. Je pense même qu’au
contraire, elle pourrait bien n’avoir au final pas trop
de rapport avec la voie que l’on choisit, mais avec la
façon dont on l’utilise…
– C’est pour ça que je continue mes études dans les
deux domaines… C’est ce qui m’intéresse avec la
Kabbale : il n’y a pas deux chemins identiques à
travers les mondes et leurs créatures… Le troisième
Art par contre ne m’attire pas vraiment, même si c’est
pratique, son étude ne m’enthousiasme pas du tout…
– Moi non plus je n’utilise pas du tout l’Alchimie. Ça
reste pour moi très mystérieux.
– Et tu comptes te servir de la Magie avec tes chants ?
Un moyen de communiquer avec les Champs, ou les
modifier : tu pourrais inventer une nouvelle façon de
faire de la Magie… et avec les moyens modernes de
communications, tu pourrais faire des choses
grandioses à travers le monde juste en diffusant ta
musique..
– C’est une bonne idée. Je devrais peut-être y
réfléchir… »
Vitek se sentait heureux de discuter ainsi avec Cléo.
De part ses choix d’indépendance, il n’avait pas
beaucoup l’occasion de parler de ce genre de chose,
de partager ses doutes, ses connaissances, ou même
un peu d’amitié avec un semblable. Un voile
d’amertume descendit sur lui quand il songea à Velyo.
Ils en avaient partagé des découvertes, des
exaltations ! Ils en avaient passé des nuits à disserter
sur ce type de sujet ! Mais même si l’Eolim était
maintenant libre, leur ancienne amitié semblait être

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restée cristallisée dans les Champs à jamais.

À peine eut-il raccroché que son portable sonna de


nouveau. Rory. Il laissa sonner. Il n’avait pas éliminé la
possibilité qu’Artemus, et donc Rory, aient été de
mèche avec l’ambassadrice.
Et l’image du visage du Selenim éclaboussé de son
propre sang, la panique dans ses yeux, traversa son
esprit.

Ta faute, Rory !

Quelques secondes plus tard, un bip lui signala un


message vocal. Il hésita un instant à l’effacer sans
même l’écouter, puis se ravisa avec un soupir.
La voix de Rory semblait triste, désabusée, presque
atone.
« Je voudrais te raconter l’entretien que je viens
d’avoir, avec un des hauts responsables… Tu es OK ?
Si tu es OK, peux-tu me rappeler ? Merci. »
Vitek envoya un SMS en réponse : « Si tes
responsables sont assez hauts, tu peux toujours
essayer de te pendre à leurs branches, ça ne me
regarde plus »
La réponse ne se fit pas attendre. Le portable sonna
de nouveau. Comprenant qu’il ne s’en sortirait pas
sans affrontement, Vitek décrocha, de guerre lasse.
« Faut que je jette mon portable dans les chiottes pour
que tu arrêtes de le me harceler ?
– Avec le mien ? OK. »
La voix de Rory était curieusement aiguë. Elle n’avait
pas dû dormir beaucoup ces dernières heures. Sa
pathétique tentative d’auto-dérision semblait indiquer
qu’elle était au bord de la crise de nerfs, si une telle
chose était possible à un Nephilim. Une part de Vitek,
probablement pas la meilleure, se réjouit à ce constat.

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Il répondit d’un ton mielleux :
« Si tu veux, je te le donne, et tu vas te noyer avec.
– Je savais que tu me répondrais ça, je ne veux rien te
demander, juste te rapporter une conversation.
– Tu veux bien ? »
Brusquement, une extrême lassitude envahit l’Onirim.
Avec des explications, et surtout des excuses, il aurait
peut-être réfléchi. Mais non. Rory était toujours Rory,
et elle n’accepterait jamais ses fautes. Elle se
débarrasserait de ses informations, ce qui lui
donnerait le sentiment du devoir accompli, et se
retirerait dans sa sphère de frivolité et de faux
semblant, où l’on joue à être responsable, sans faire
face à ses responsabilités.
Vitek s’était juré de ne plus remettre les pieds dans
ces jeux politiques, de ne plus être un pion, et il lui
faudrait pour cela sortir de l’échiquier. N’était-il pas
possible de vivre sans manipuler les autres, de
profiter de la vie, seul ou accompagné, sans que
quelqu’un essaye toujours indéfiniment,
inlassablement, de se servir de vous, de vous ravir le
peu de pouvoir ou de sagesse que vous avez réussi à
amasser dans un coin ? Il pesa soigneusement les
mots, et les prononça en les détachant bien, pour être
sûr que chacun heurterait l’esprit de l’Hydrim comme
un coup bien placé.
« Ça ne m’intéresse pas. Reste dans la cour des
« grands » et laisse les indépendants avec leurs
problèmes.
– OK, bon ben salut alors ! »
Rory avait raccroché. Ça avait été bien plus facile que
prévu. Il avait pensé devoir décrocher une tique, et
enfin de compte, elle avait cédé comme une simple
poussière égarée là par hasard. Presque frustrant.
Vitek regarda sa montre. Il fallait qu’il rentre, il devait
annoncer la nouvelle du concert prochain aux autres

36
membres du groupe. Il était pressé d’être au soir,
curieux de savoir ce qui pouvait inquiéter le Selenim
de Sépultures. Son portable sonna de nouveau. « Pas
encore elle », songea-t-il. Il regarda l’écran. Non.
C’était Kroenen. Un revenant ! Il décrocha.
« Vitek ?
– Tiens tiens… Kroenen. Quel bon vent t’amène ?
– Bon j’ai eu un appel de Rory qui m’a dit que vous
aviez foiré une mission et que vous étiez dans la
merde. »
Au moins, il n’y allait pas par quatre chemins. Rory
devait être vraiment désespérée pour avoir fait appel
à lui. Il rit.
« Elle est gonflée. ELLE est dans la merde. Sa merde
ne me regarde plus.
– Sa merde t’a éclaboussé. Maintenant c’est ta merde
aussi, je pense. »
L’Onirim grimaça. Il n’avait pas du tout envie
d’envisager les choses sous cet angle.
« Bon, il c’est passé quoi ?
Il s’est passé que cette Hydrim imbue d’elle-même a
fait la fière pour la Papesse, et s’est fait avoir comme
une bleue ! » explosa Vitek. Il inspira pour reprendre
son souffle.
« Elle nous a demandé de l’aider, dans une mission de
« protection ».
– Ouais, et ?
– La Papesse devait faire venir une soi-disant
ambassadrice de Pologne pour signer un traité sur le
« rassemblement des Immortels ». Rory ne s’est pas
souciée de savoir ce que ça voulait dire et quand on
lui a posé la question, elle nous a rétorqué que nous
devions nous contenter d’obéir. Bref, la Papesse a
remis à l’ambassadrice un dossier qui contenait des
infos précieuses sur les Immortels et elle s’est barrée
avec.

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– Bordel ! Je suis dans un groupe de merde !
– Elle était de mèche avec les templiers, en prime.
– … OK. Et c’est tout ?
– À peu près. C’est le nœud du problème, en tous cas.
– Et elle veut quoi, Rory ? Qu’on retrouve les docs ?
– Je me fous de ce qu’elle veut, elle peut aller se faire
foutre ! Je ne bosserai plus jamais pour cette connerie
d’Arcane qui croît malin de réunir des infos sur nous
dans notre dos, OK ?
– OK, mais justement, peut être que dans ces docs il y
a des infos sur nous. »
Vitek marqua une pause. Il n’avait pas vraiment voulu
penser à cette possibilité jusque-là.
« C’est ça qui me fait un peu peur », reprit Kroenen.
Vitek bredouilla quelque chose qui était un
assentiment sans vouloir en être un.
« Mais tu crois vraiment qu’on est assez intéressants
pour qu’ils se soient donné cette peine ?
– Vu tout le bordel qu’on a pu faire depuis quelque
temps, tout est possible…
– Tout à fait entre nous, le bordel qu’ils viennent de
foutre en trois jours dépasse de très loin tout ce qu’on
a pu faire jusqu’ici à mon avis.
– Qui vous a donné la mission ?
– À ton avis ? Arteminus bien sûr…
– Artemus, le patron de Rory ?
– Oui.
– On sait au moins où est passée l’ambassadrice qui a
les docs ?
– Non. Et si elle était vraiment avec les Templiers, tu
peux être sûr que les docs sont loin, et recopiés en
des douzaines d’exemplaires…
– Mais depuis que vous êtes revenus vous n’avez pas
eu de problèmes ?
– Non. Je suppose que s’il y avait vraiment eu des
infos sur nous dans ces docs, on aurait en aurait déjà

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eu…
– Ouais… Mais si Rory m’a appelé en me suppliant de
l’aider c’est qu’il y a quelque chose de pas net, vu
qu’on peut pas se piffer…
– Hum… Je ne doute pas qu’elle, elle ait des
problèmes de hiérarchie, en tous cas.
– … Même si ça me déplaît, je vais l’aider vu que j’ai
une petite dette. »
T’as peur pour ton cul, plutôt.
« Je vais réfléchir. Mais j’en ai ma claque des grands
airs de Rory. »
Vitek raccrocha, se leva et sortit du petit parc. Il
commençait à faire bigrement chaud au soleil. Il
rejoignit sa moto, sur le petit parking en face, et au
moment où il allait mettre son casque, son portable
sonna de nouveau. Il pria que ce ne soit pas Rory.
« Vitek ?
– Héléna ? Qu’est ce qui se passe ?
– J’ai besoin de te voir… Chez toi.
– J’arrive. »
Tous comptes faits, il aurait préféré mille
conversations avec Rory plutôt que d’entendre une
seule fois cette note angoissée dans la voix d’Héléna.

Quand il ouvrit la porte, Vitek constata qu’Héléna


était déjà là. Elle était allongée sur le canapé, sous
une couverture, et se leva péniblement avec une
grimace. La sueur avait collé ses longs cheveux noirs
sur son front, et son teint très pâle, associé aux taches
de sang sur sa chemise laissait présager la pire. Ses
yeux étaient rougis de larmes.
Vitek se dirigea vers elle et la fit rasseoir avec
douceur. Il écarta la chemise pour voir les blessures.
Elles étaient profondes, mais avaient été plus ou
moins soignées magiquement. Il se leva pour aller
chercher sa boîte à pharmacie, et confectionner un

39
pansement. La Magie maintiendrait la plaie fermée,
mais il fallait quand même la nettoyer et la protéger.
En outre, Héléna avait de nombreuses petites
coupures, contusions, éraflures, qu’il fallait soigner.
« Que s’est-il passé ? demanda-t-il en coupant une
bande de gaze.
– Des hommes en combinaison argentée ont ouvert le
feu sans sommation alors que nous étions sur une
route de campagne. Ils ont emmené mon oncle et un
autre camarade, et ont tué les deux autres. »
Sa voix, déjà rauque comme si elle avait trop crié, ou
trop pleuré, s’étrangla sur la phrase. Vitek lui caressa
les cheveux, et sortit un antiseptique.
« Je suis désolé…
On s’est défendus… Mais en vain. Ils tiraient avec des
armes bizarres, futuristes. L’Onirim qui était avec
nous a été enlevé.
Quel Onirim ?
Une personne, une femme qu’on a rencontré sur la
route en montant vers Paris, elle s’appelait Izabella. »
Elle renifla, et reprit : « Ils étaient très entraînés.
On va les retrouver.
J’ai pu arracher un de leur blason alors qu’ils
essayaient de me violer. »
Vitek tressaillit. La vague de colère qui monta en lui
menaça de le submerger. Il ferma les yeux, et posa le
coton et la bouteille qu’il avait pris pour éviter d’être
tenté de tout envoyer au travers de la pièce.
Héléna lui tendit un écusson, brodé aux initiales IRIS.
Sa main tremblait un peu. Vitek la lui prit, et l’enlaça
avec tendresse. Du coin de l’œil, il la vit grimacer,
mais elle posa la tête sur son épaule, et son bras
valide autour de sa taille.
Après une étreinte de quelques minutes, il acheva le
pansement, et lança un sort qui maintiendrait la plaie
entièrement fermée pendant plusieurs heures. Ça

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permettrait à Héléna de ne pas sentir la douleur
pendant ce temps. Ensuite, il soigna les blessures
moins importantes.
« Comment as-tu fait pour t’échapper ?
Je me suis rendue invisible.
Tu sais faire ça, toi ? »
Il sourit d’un air mutin. Elle lui répondit par un
sourire triste. Vitek rangea la trousse à pharmacie, et
revint s’asseoir sur le bord du canapé. Il aida Héléna à
se lever, et l’installa dans son lit. Il lui caressa la joue.
« Bon, repose-toi, maintenant. »

De retour dans la cuisine, Vitek récupéra son


portable, et constata que Cléo lui avait laissé un
message. « Rendez-vous dans un club underground ce
soir… Vitek, tu sais celui de la dernière fois… dès
20h. » Décidément…
Il la rappela.
« Du nouveau ?
Oui. La Papesse a récemment reçu deux de ses
agents, en fait juste leurs têtes, dans un carton à
chapeau. Ils avaient été khaïbatisés avant d’être
décapités… »
Le Khaïba… Vitek eu un frisson d’horreur. Le
Simulacre, mais surtout le pentacle, se transformaient
hideusement au cours de l’affreuse infection par le
Khaïba, résultant d’une exposition trop prolongée à de
l’Orichalque.
« Dans leurs bouches, un roi de carreau… Cette carte
nous l’avons déjà vue…
IRIS.
Exactement.
J’ai eu des problèmes avec eux récemment. En fait,
pas moi directement mais Héléna. Elle a été attaquée
et les membres de sa famille ont été tués ou enlevés,
ainsi qu’un Onirim qu’ils avaient ramassé au passage

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en remontant vers Paris. Ça date d’il y a quelques
heures.
Elle va bien ? »
Quelle question. Évidemment que non. Mais elle était
toujours en vie, en un seul morceau, avec toute sa
tête. Vitek raconta ce qu’il savait.
« Ils étaient humains ?
Ils auraient pu être Immortels en tant que membres
de l’IRIS mais ils n’ont pas utilisé de Magie à ma
connaissance, donc on pourrait penser qu’ils étaient
humains.
L’Onirim, enlevé ou tué ?
Enlevé.
Ah, le pauvre… »
Cléo semblait sincère dans son inquiétude, pour une
fois. Mais ses idées s’enchaînaient apparemment trop
rapidement pour qu’elle s’y attarde. Elle reprit :
« Bon, pour info, les Pyrims de Mexico se feraient bien
l’un d’entre nous deux au grill. Ils se contenteraient
de nos potes, mais nous, ça leur ferait vraiment
plaisir…
– Pourquoi nous en particulier ?
– Il semble qu’ils n’aient pas digéré Mexico, et qu’ils
profitent de la merde ambiante pour se venger. Ils
sont devenus bien puissant au sein des Arcanes ces
derniers temps… Ils doivent préparer un mauvais
coup… contre les Onirims par exemple ou plus
généralement contre les autres Immortels…
– Mouais, en fait c’est pas particulièrement à nous
qu’ils en veulent, mais on fait des bonnes têtes de
cibles, c’est ça ?
– Vi. Pour en revenir à IRIS, j’ignore si les cartes
reçues par la Papesse ont un rapport avec moi ou pas
cette fois. Je pense que ça concerne plus
généralement la Papesse que ma petite personne.
– On devrait peut-être en parler avec les autres. »

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La phrase était sortie toute seule. Pas moyen d’être
tranquille, finalement. Vitek salua Cléo, et l’assura
qu’il serait présent au rendez-vous du soir. Il poussa
un soupir. Ça menaçait d’être houleux, surtout si toute
la bande était réunie, Hydrim comprise.
Ne se sentant pas le courage d’y penser
immédiatement, l’Onirim opta pour une douche
chaude. Au moins, il pourrait garder un œil sur
Héléna jusqu’à la fin de l’après-midi.

Vingt heures quinze. À peine en retard. Vitek entra


dans le pub underground. L’absence de fumée
l’étonnait toujours, et ne lui déplaisait pas. Au
contraire. L’alcool lui suffisait, et s’il avait vraiment
envie de quelque chose d’autre, il y avait beaucoup
plus fort.
Il vit Cléo en premier. Rory à sa droite, Kroenen à sa
gauche. Kroenen le rat d’égout à la stature
monstrueuse, le roc puant, l’expérimentateur fou.
Yvan et Hélénaiah semblant injoignables, il aurait été
étonnant qu’ils se trouvent là. Une serveuse
s’approcha pour prendre les commandes, et Kroenen,
visiblement hors de lui, cria « Dégage ! »
Vitek s’assit à son tour. Cléo prit la parole.
« Artemus est en prison.
– Bien fait pour sa gueule, ne put s’empêcher de
grogner Vitek.
– Si sa tête tombe, la nôtre aussi… On a beaucoup
d’ennemis et nous sommes les témoins gênants d’une
bourde de la Papesse. De plus, nos amis Pyrims de
Mexico se feraient bien notre tête aussi, au barbecue.
– Je connais un coin sympa en Alaska, y pas grand
monde, c’est isolé six mois sur douze… sourit Vitek.
Cléo ne se laissa pas interrompre.
– Bon, la solution, c’est d’innocenter Artemus et du
coup, on est tranquille aussi…

43
– Vos conneries commencent a me toucher et j’aime
pas ça, grommela Kroenen. Cléo se tourna vers lui
avec la vivacité du Serpent.
– Ouaip, bah moi non plus ça ne m’enchante pas, alors
on est pas plus avancés. Plus sérieusement, ça
vaudrait le coup de discuter avec Artemus pour qu’il
nous donne des pistes… Rory, tu penses pouvoir
arranger ça ?
– Si il est en prison, j’y peux quoi moi ? couina Rory
d’un ton de petite fille boudeuse.
– Tu peux demander à le voir, c’est ton ancien
supérieur ? Moi je suis Onirim, alors personne ne
m’aime, alors je demande même pas.
– J’ai été virée ce matin, soupira Rory. Et je boirais
bien une bière !
– Certes mais tu as peut être des affaires à récupérer
ou des adieux à faire.. Sinon, tant pis faudra trouver
autre chose…
– J’ai d’autres soucis, plus urgents qu’Artémachin et
ses petits potes, coupa Vitek, d’un ton sec, et décidé à
laisser le Faërim dans le foutoir qu’il avait créé lui-
même.
– C’est quoi les autres soucis ? IRIS ? demanda Cléo.
– C’est qui IRIS ? » gronda Kroenen.
Une serveuse apporta une bière à Rory, qui la but cul-
sec, et en contempla le fond d’un air inspiré. Vitek
reprit la parole :
« Précisément l’enlèvement de deux personnes, oui,
par IRIS. Des Bohémiens de la famille d’Héléna,
enlevés hier, enfin cette nuit.
– IRIS, poursuivit Cléo, c’est une organisation de
mercenaires dont des Immortels, suréquipés et déjà à
nos trousses précédemment, de vieux potes quoi…
– OK. Expliquez-moi comment IRIS a commencé à
nous taper dessus. »

44
Cléo, avec patience, raconta une histoire de théâtre,
d’attaque des mercenaires. Une histoire de rois de
pacotille, de hiérarchie calquée sur les figures des
jeux de carte. Une histoire de sang, d’armes basées
sur les Ka-éléments, de douleur et de larmes. Une
histoire de lutte, mais aussi de victoire.

Kroenen ne l’interrompit pas. Quand Cléo acheva son


récit, un silence soucieux régna quelques instants,
avant d’être brisé par la voix sourde de Rory.
« Non, je n’ai rien à reprendre, pas envie d’aller là-
bas. »
Vitek poussa un long soupir et s’étira.
« J’ai toujours su que tu avais la vraie étoffe d’un chef,
Rory ».
Cléo planta ses yeux à pupilles verticales dans le
regard bleu liquide de l’Hydrim.
« Je présume que ça veut dire que tu leur en veux
toujours ? Je comprends mais là, va falloir être plus
constructive, ma petite Prométhéenne… C’est toi qui
nous a emmenés la dedans je te rappelle… maintenant
nous devons nous sortir de ce merdier !
– Et voilà, pile ce que je voulais pas entendre, c’est
encore et encore de ma faute, ça me gaave ! »
Elle commanda une autre bière. Vitek émit un rire de
gorge, et lui jeta un coup d’œil moqueur.
Tout dans l’apparence et rien dans les tripes, comme
d’habitude.
Il se tourna vers l’Hydrim, et la regarda dans les yeux
pour la première fois depuis le début de la soirée. La
colère ne pourrait plus être contenue longtemps, il
fallait cracher le fiel.
« Faut que je ressorte mes notes de téléphone pour
trouver qui m’a appelé pour cette histoire
d’ambassadrice ? Et qui m’a sorti « demande à
Artemus » quand je lui ai demandé qui était vraiment

45
cette ambassadrice, et ce qu’elle voulait faire
exactement ?
– Eh les enfants, je ne faisais que mon travail… Alors
c’est facile après de me dire que c’est ma faute, mais
je vous ai pas mis un couteau sous la gorge pour vous
obliger à venir ! Assumez donc aussi vos
responsabilités, j’ai appelé et vous êtes venu,
50/50… »
Vitek sourit. Il se pencha vers elle et siffla d’un ton
mauvais :
« Oui c’est facile de dire « J’obéissais aux ordres »…
Et tu nous as bien engueulés quand nous, nous avons
essayé de poser des questions. »
Il inspira et prononça :
« Alors les responsabilités, je te les laisse. »
Rory le regarda, immobile, sans répondre. Ses yeux
outremer jetaient des éclairs. Cléo, semblant décidée
à calmer le jeu, intervint à son tour :
« Certes et maintenant on se serre les coudes pour se
sortir de la merde et bouder n’est pas constructif, ma
douce ! »
Rory ne quittait pas Vitek des yeux. Ses lèvres se
serrèrent, la colère luisant dans son regard comme un
animal mauvais. Elle but une autre choppe de bière,
cul-sec. Elle la reposa, inspira et explosa d’une fureur
contenue, étrangement puérile : « Pov naze, en plus
t’es un mauvais coup ! Pas beau, méchant !
– La ferme, Rory ! »
La voix de Kroenen avait claqué comme un coup de
fouet, et Rory se figea, puis se rassit, les yeux embués.
Elle leva la main pour commander une autre boisson.
Cléo reprit la parole.
« Donc je dirais plutôt qu’avec les deux têtes, IRIS ou
ses employeurs envoient une déclaration de guerre ou
du moins un avertissement, à la Papesse. J’avais reçu
la même carte, mais je ne pense pas que cette fois ci

46
l’avertissement soit contre ma petite personne
insignifiante…
– Est-ce qu’il y a un lien entre IRIS et les Templiers ? »
demanda Vitek à brûle-pourpoint. Yvan avait trouvé
une carte d’IRIS accompagnée d’une lame du Bâton.
Cléo reprit la parole.
« Il faudrait comprendre exactement à quoi
correspondent ces cartes… Il faudrait les examiner, ou
les faire examiner par quelqu’un de compétent et de
confiance, elles pourraient receler des indices… »
D’une voix rendue inégale par l’excès de bière, d’un
ton larmoyant, Rory intervint :
« Moi, je suis une quiche et en plus je sais pas lire…
Peux pas aider, et s’il faut taper, je suis… »
Un silence consterné suivit ces paroles éthyliques.
Cléo se tourna de nouveau vers Rory, et lui prit la
main.
« Rory, ma douce, ce qu’on veut, c’est retrouver la
Rory des grands jours, celles qui nous remet le sourire
et est une battante, qui veut faire mordre la poussière
à tous les imbéciles qui se croient mieux qu’elle !
Rappelle-toi de ton glorieux passé ! Tu vas leur
rappeler qui tu es ! Allez raconte ! Je viens de te
rappeler notre passé glorieux !
– Son passé est court… ricana Kroenen.
– C’est pas vrai, reprit Cléo en fronçant les sourcils à
l’intention du Faërim. On en a vu des traces en
Égypte. Rappelle-toi Pharaon ! »
Rory contemplait le fond de son verre. Vitek leva les
yeux au ciel et soupira bruyamment, quand l’Hydrim
se décida à parler, d’une élocution hasardeuse.

« La Tempérance…
– Tu as rencontré la Tempérance ? Que t’a-t-elle dit ? »
Vitek se prit la tête dans les mains. Voilà que la
Tempérance se mêlait des affaires de la Papesse. On

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n’était jamais tranquille avec ces foutus Arcanes !
« La personne qui m’a interrogée m’a dit qu’elle me
savait innocente, dit Rory en parlant avec une voix de
petite fille, en faisant la moue, et que je devais mettre
mes émotions de côté pour trouver les solutions, et
que sinon j’allais me faire… kaï… – elle buta sur le
mot – truc et couper la tête et Artemus – elle passa la
main sur sa gorge – et qu’on devait se mettre
ensemble pour lutter… voilà !
– Eh bien voilà ! c’est le retour de Rory la belle, la
grande, l’Hydrim de vos rêves ! Allez ma déesse,
reprends-toi et faisons leur mordre la poussière !
Même Artemus t’adorera comme une déesse si tu le
sors de sa merde ! »
– Mais bien sûr ! ricana Rory en terminant sa bière,
une main déjà levée pour en commander une autre.
Un ange passa, et Kroenen lui brisa les ailes :
« Moi aussi je viens de me faire attaquer part ces
connards !
– Ah bon ? Ils te voulaient quoi ? Ça c’est passé
comment ? demanda Cléo.
– Ils me voulaient quoi ? Rien sauf si j’allais bien…
– Raconte un peu, ça m’intéresse aussi », fit Vitek en
s’accoudant sur la table pour se rapprocher du
Faërim.
Une bouffée d’odeur d’égout arriva jusqu’à lui. Dans
un sens ce n’était pas pire que l’odeur de bière qui
imprégnait l’Hydrim de l’autre côté.
Kroenen but une gorgée d’un liquide inidentifiable
issu d’une flasque qu’il récupéra dans la poche
intérieure de son trench-coat, et croassa :
« Écoutez : en moins de 24h j’ai reçu le coup de fil de
l’autre Rory, je me suis fait tirer dessus part des
connards en armure et laser noir et je me dis que tout
ça c’est de votre faute !
– Sympa, c’était bien eux… Maintenant, tu fais

48
vraiment partie de la bande ! sourit Cléo.
– T’avais fait quoi, pour mériter ça, Kro, peut-être que
si tu nous racontais toute ton histoire, on y verrait
plus clair, non ? » reprit Vitek avec un sourire en coin.
Kroenen l’ignora, et but une autre gorgée avant de
replacer sa flasque dans sa poche et s’essuyer la
bouche du revers d’une manche déjà tâchée. Il reprit
la parole, en regardant Vitek.
« Vous avez vu qui chez les IRIS ? leur chef ?
– On a vu des gens hauts placés dans leur hiérarchie,
puisqu’ils étaient symbolisés par les rois. On en a tué
au moins un d’ailleurs…
– Vous avez vos cartes à jouer sur vous ? »
L’Onirim sourit et répliqua :
« Ouais, mais c’est pas les bonnes.
– Comment ça ?
– Tu veux jouer au tarot ? j’en ai un sur moi, il a rien
de magique… fit-il en réprimant avec difficulté un
éclat de rire nerveux.
– Toi tu vas finir avec une paire de balles dans le
bide ! » cria le Faërim en tapant du poing sur la table,
se levant à demi.
Cléo intervint :
« J’ai une carte mais pas sur moi… »
Kroenen reprit une inspiration et se rassit.
« La carte de roi de carreau vous avez dit qu’elle a
changeait de tête, c’est qui maintenant ? »
Vitek haussa les épaules. Il n’en savait rien. Même
avec l’image d’un visage, ça ne donnait pas son nom.
Il consulta sa montre. L’heure du rendez-vous avec le
Selenim approchait. Il prit une inspiration, se
redressa, et dit : « Bon, en ce qui me concerne,
Artemus et ses copains, j’en ai rien à taper. Je me
répète, mais je déteste les connards qui utilisent les
autres, et leur font faire des missions sans leur donner
toutes les infos, en les considérant comme des pions

49
sur un échiquier dont ils seraient les seules têtes
pensantes. Ça vaut pour Atéminus et tous ceux qui
pensent comme lui, donc en gros tous les Arcanes et
leurs affiliés. » Il regarda dans la direction de Rory,
toujours plongée dans la contemplation du fond de sa
choppe, et soupira en secouant a tête.

« Par contre, je veux absolument trouver ces connards


de l’IRIS, le temps m’est compté, ils ont enlevé des
personnes que je dois retrouver. S’il faut en passer
par Artemus et les Arcanes encore une fois je le ferai,
mais je n’oublie rien. »
Il se radossa à sa chaise. « Voilà. ma position. »
Kroenen soupira. « Vous pensez qu’Artemus a des
infos sur ça ?
– Possible, bien que d’expérience, en fait, il en sait
souvent moins que ce qu’il laisse croire, répondit
Vitek d’un ton évasif.
– Super, donc on a pas de piste ? »
Cléo se pencha au travers de la table, et posa la main
sur l’avant bras de Vitek.

« Je suis d’accord avec Vitek, à 100%, sauf qu’en plus


j’aimerais régler notre innocence sur le coup de
l’ambassadrice…
– Ouais et que ces Manouches j’en ai rien a battre ! »
rugit Kroenen.
Avant que Vitek puisse répondre, Cléo s’interposa.
« Ces Manouches, ils nous ont déjà aidés et surtout,
avec eux, un Onirim a été récupéré et j’aimerai savoir
ce qu’ils en font, et les arrêter… »
Kroenen pinça les lèvres, mais ne dit rien.
Vitek regarda sa montre. Onze heures moins le quart.
Il n’avait plus le temps. Il se leva..
« OK, bon, je vous laisse discuter, moi j’ai un rendez-
vous, je file ! Tchao !

50
– Tu ne devrais pas y aller seul », fit remarquer Cléo.
– Il ne répondit pas et enfila son blouson.
« Vitek ? On te revoie quand ? » demanda Cléo.
Vitek songea qu’en cas de piège, il pourrait être bon
d’avoir une sortie de secours… ou au moins des
secours prêts à intervenir.
« Je vous rappelle dans deux heures. Si je ne vous
rappelle pas… ben c’est que mon portable est
déchargé ou que je suis mort. »
Rory leva son verre déjà vide en un toast imaginaire :
« Coooool ! Crève, Bébé ! »
Vitek, déjà parti, se retourna et lui fit une petite
révérence :
« Je te garderai une place bien au chaud dans le
néant ! », avant de franchir la petite porte voûtée qui
donnait sur l’escalier menant à la sortie. Il entendit la
voix de Cléo crier :
« Tu veux nous laisser ton lieu de destination au cas
où tu ne reviendrais pas ? » et tourna la poignée de la
porte.

Dehors, il faisait un froid mordant. L’hiver battait son


plein, même si parfois le soleil de l’après midi
dispensait encore un peu de chaleur. Vitek repéra sa
moto, et en retira l’antivol. Avant de partir, toutefois,
il envoya un SMS à Cléo : « Cimetière du Père
Lachaise ». La réponse arriva dans la minute, juste au
moment où il allait démarrer :

« Fais très attention, c’est très dangereux en ce


moment, Sarina (Selenim de l’attaque évadée) s’est
faite attaquer dans ce coin… des choses louches s’y
trament… A+ »
Il sourit, et répondit avec ironie : « OK, merci. Je
risque rien, je vais voir un Selenim. À + ! », avant de
démarrer en trombe.

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Les rues n’étaient pas très encombrées, malgré
l’heure. Vitek gara sa moto et se dirigea vers la grille
d’entrée. Bien sûr, elle était fermée. Il n’y avait
personne en vue.
Il lança un petit sortilège pour passer tranquille, et
s’infiltra dans le cimetière. La nuit était calme et
amie. Vitek inspira une grande goulée d’air. L’odeur de
la nuit, surtout dans les endroits boisés, était à nulle
autre pareille.

Trouver la tombe de Jim Morrisson ne fût pas difficile.


Le Selenim y était assis en tailleur, comme une statue
funèbre. Quand Vitek entra dans son champ de vision,
il se leva et essuya son pantalon. « Merci d’être
venu. »
Il invita Vitek à le suivre. Celui-ci obtempéra, en
songeant qu’il s’était déjà fait rouler bien des fois de
cette façon, et que la dernière avait été
particulièrement douloureuse, mais ne dit rien.
Arrivés devant un mausolée, Ray l’ouvrit, puis se
dirigea vers un cercueil au fond et le fit pivoter,
dévoilant un passage sombre et peu engageant. Vitek
descendit, bien qu’il n’en mena pas large, et arriva
dans une petite pièce où étaient attablées quelques
personnes.
Ray prit la parole. Sa voix grave fit penser à Vitek
qu’il participait à une sorte de rite initiatique. Il
chassa cette idée saugrenue de sa pensée et se
concentra sur les personnes qu’on lui présentait.
« Voici Olive, Fair et Poison. »
Un homme et deux femmes, tous Selenim. Vitek opina
du chef pour les saluer. Ray l’invita à s’asseoir.
« Cela fait deux jours, qu’un de nos membres s’est fait
enlever par une organisation nommée IRIS. Nous
avons cherché partout et n’avons rien trouvé.

52
– Où cela a-t-il eu lieu ?
– Près de Montparnasse. Des potes étaient présents,
mais ils n’ont rien pu faire.
– Vous avez des informations sur IRIS ?
– IRIS est une Némésis pour nous. Ils enlèvent des
Selenim et font des expérimentations sur eux.
– Mes amis et moi-même avons aussi eu affaire à eux.
Cela vous poserait-il un problème si je les appelais
pour voir s’ils veulent nous rejoindre ?
– Dans un autre endroit alors…
– OK. Qu’est-ce que vous proposez ? Un bar ?
– Ouais. Un bar du côté de Saint Michel »
Ray griffonna une adresse sur un bout de papier sale.
« C’est tranquille là-bas. » Vitek acquiesça.
Sur le chemin du retour, avant de passer la grille,
Vitek envoya un SMS à Cléo.
« Suis avec Selenim. Info sur IRIS. RDV bar BoulMich
avec eux. Tentée ? », suivi d’un second : « Appelle les
autres si tu veux. » accompagné de l’adresse du bar.
La réponse ne se fit pas attendre :
« J’arrive, avec Rory ! »
Vitek soupira. Il n’avait pas du tout envie de voir
l’Hydrim, mais il serait bien obligé de faire avec. Il
enfourcha sa moto, et partit en trombe vers le lieu de
rendez-vous, qu’il trouva sans peine.
La petite salle était bondée. Les gens désertaient les
rues, chassés par le froid, mais s’entassaient dans le
moindre boui-boui. Non que ce bar en fut un, mais la
sensation de foule rendait l’atmosphère un peu
oppressante. Il ne restait presque aucune table libre.
Vitek chercha tout d’abord les Selenim du regard,
puis, constatant leur absence, posa ses affaires sur
une chaise à une table encore libre, et commanda une
vodka, histoire de se donner un peu de chaleur avant
l’arrivée des ennuis.

53
Les Selenim, gothiques parmi les gothiques, firent une
entrée paradoxalement peu remarquée. Seul un
groupe de filles fit silence à leur arrivée, puis
gloussèrent comme des poules de poulailler. Peut-être
avaient-elles reconnu le groupe ? Sépultures
commençait à avoir ses entrées.
Vitek leur fit signe de loin, et ils s’approchèrent, la
mine sombre. Même s’ils n’avaient pas été préoccupés
par la disparition de leur camarade, Vitek aurait parié
que leur expression aurait été pratiquement la même.

Cinq minutes n’étaient pas écoulées quand les trois


autres joyeux drilles arrivèrent pour pourrir
l’ambiance. Rory marchait d’un pas mal assuré en se
tenant à l’épaule de Cléo, qui approcha en levant les
yeux au ciel. Rory faillit manquer sa chaise, et
s’accouda voilement sur la table en se penchant trop
fortement vers le leader des Selenim pour le regarder
dans les yeux. Néanmoins, celui-ci ne prêtait aucune
attention à l’Hydrim éméchée qui lui soufflait dans le
visage une haleine éthylique, et dévisageait plutôt
Kroenen d’un air méfiant. Les autres ne disaient rien
non plus.
S’apercevant d’une certaine froideur ambiante, et que
tous les regards étaient tournés vers le Faërim, Rory
beugla : « Kroenen, tu sais que t’es chouuu ? »
Cléo inspira, les narines pincée, et lança un « Salut.
… » dont le naturel devait tout à son talent d’actrice.
Rory se leva avec difficulté, en s’accrochant à un pli
de l’imperméable de Kroenen, en lui lançant un
regard faussement énamouré. Celui-ci la repoussa
d’un geste sec, et rabattit vivement son imperméable.
« Ta gueule, Rory ! »
Cléo sourit avec une sévérité d’institutrice, les yeux
un peu écarquillés.
« Les enfants ! arrêtez un peu, on va croire que c’est

54
de l’amour ! »
Vitek, les coudes sur la table, se prit la tête dans les
mains. Les Selenim ne bronchaient pas.
Rory, de sa voix de saoularde, parla trop fort :
C’est a toi ces grands yeux glauques ? J’adoooore ! »
Cléo lui tourna résolument le dos et essaya d’engager
la conversation avec les Selenim. Elle se présenta,
ignorant Rory qui lui tenait l’épaule en gloussant
comme une demeurée. Elle repoussa sa main, et
ajouta à l’intention de ses interlocuteurs interloqués :
« Faites pas attention, ils sont insupportables en ce
moment, mais si on les laisse seuls, c’est pire…
Ignorez-les et tout ira bien… », Curieusement, ces
paroles ne semblèrent guère les rassurer.
Vitek regrettait déjà d’avoir fait venir toute la troupe.
Il aurait été beaucoup plus simple qu’il discute seul
avec les Sépultura, et rapporte les informations à ceux
assez sobres pour les entendre. Il hésita un instant à
lancer un sort sur Rory, pour la faire tomber
endormie, et que ses rires stupides cessent. Seule la
présence un peu trop… présente des humains l’en
empêcha. Il valait mieux éviter d’attirer davantage
l’attention. Peut-être que s’il arrivait à tirer Rory aux
toilettes, il pourrait l’asseoir sur un trône, et la laisser
endormie pour la soirée ? Ça lui ferait les pieds en
tous cas…
Le leader des Selenim brisa net le cours de ses
pensées en prenant la parole d’une voix grave, autant
par la fréquence que par l’intonation.
« Un de nos amis a été enlevé par IRIS. »
Cléo répondit :
– Nous avons donc des ennemis communs.… On a
besoin d’aide pour nos amis et vous avez besoin d’aide
pour vos amis ?
– Perso, j’ai pas d’ami capturé… C’est plutôt après moi
qu’ils en ont, fit remarquer Kroenen. »

55
Tout le monde l’ignora. Cléo reprit à l’intention de
Ray :
« Vous savez où ils sont détenus ?
– Ce que nous savons, c’est que IRIS pratique des
expériences sur les Nephilim et plus précisément sur
des Onirims, répondit-il en lançant un regard appuyé
à Vitek et Cléo.
– Que pensez vous faire ?
– Avez vous eu déjà des confrontations avec eux ?
– Oui. Une fois », marmonna Vitek.
Ray plissa les yeux.
« Qui ?
– Des rois.
– Quels étaient leurs équipements ?
– Je ne me souviens plus, j’étais sur scène pendant
l’attaque du théâtre… fit Cléo en plissant les yeux.
Ils se sont servi de leurs armes de prédilection. J’ai
goûté aux poisons d’Everyne, grimaça Vitek. Ça vous
dit quelque chose ? »
– Cléo releva vivement la tête, et leva une main.
« Vitek, tu m’expliques ? Everyne ?
– C’est le roi de carreau, reprit Ray. Everyne Payne.
– Le nouveau roi de carreaux, précisa Kroenen.
– Esposito Goncalvez est le roi de cœur. Archibald
Nortine est le roi de trèfle, Ivy Ruinerta est le roi de
pique, énuméra Ray en ouvrant au fur et à mesure
quatre doigts de sa main gauche.
– Que sont ces gens ? Immortels je présume ? dit Cléo
d’un ton las.
– Oui.
– Tu les connais, Kroenen ?
– Un peu… »
Ray ne laissa pas à Kroenen le temps de s’étendre sur
la question.
« Ils sont chacun responsables de plus de morts
d’Immortels ou de Mortels que les deux guerres

56
mondiales réunies. »
Cléo écarquilla les yeux.
« Quels sont leurs liens avec les Arcanes Mineurs et
Majeurs ? Leur motivations exactes ? Éliminer tous les
Immortels ?
– Oui. Quelles étaient leurs manœuvres quand ils vous
ont attaqués ?
– Laser noir, répondit Kroenen.
Dans la précédente attaque, celle qui remonte à
plusieurs mois, ils ont invités une palanquée
d’Immortels pour une de mes représentations,
l’attaque était physique – une bombe en plus je crois.
fit Cloé.
– Oui, physique et magique, mais pas de « laser noir »
ce coup-là, répondit Vitek. Ça c’est nouveau. Et à
l’attaque de mon amie hier, ils ont utilisé des armes
« futuristes », mais elle n’a pas mentionné de laser
noir.
– Comme Dark Vador ? » ricana Rory, ce qui lui valut
un vigoureux coup de coude dans les côtes, qui
redoubla son hilarité sifflante.
« Le laser noir est une arme qui fonctionne avec un
morceau d’Orichalque. C’est une arme expérimentale.
S’il touche un Immortel, il peut l’enkhaïbater, donc
transformer son pentacle. Il existe une infime chance
qu’il devienne plutôt… Une personne comme nous.
Comme nous, à la différence qu’elle perdra toute
envie de se battre et sera contrôlée. »
– Et sur vous, les Selenim, que comptent-ils faire ?
demanda Cléo.
– Et sur les Bohémiens ? » renchérit Vitek
Silence gêné. Personne n’avait la réponse.
« Encore une invention bien sympathique, sourit
Cloé… Ne m’en veuillez pas, mais je préférerais ne
pas la voir de près.…
– Pareil pour moi, frissonna Vitek.

57
– Si tu es hypersensible à l’Orichalque, coupa
Kroenen, tu ne peux même pas le toucher. »
Vitek réprima un nouveau frisson. Rien que parler de
l’Orichalque le mettait mal à l’aise.
« Avez-vous trouvé des cartes à jouer ? reprit Ray.
– Nous avons les quatre rois… Enfin nous les avions,
jusqu’à ce que nous comprenions qu’elles permettent
de tracer leur porteur.
– Et puis une carte de roi de carreau, dans les têtes
d’agents de la Papesse, préalablement enkhaïbatés…
sûrement par cette arme… Nous avions trois cartes de
l’attaque précédente… la Papesse a une carte en plus,
le roi de carreau dont j’ai parlé… » Cléo secoua la
tête.
« Bon, parlons action maintenant : vous avez un début
de piste ?
– Si nous en avions, rétorqua Ray d’un ton lugubre,
nous serions déjà dessus.
– Je pense qu’il pourrait être judicieux de demander
de l’aide à Léo, l’Ar-Kaïm, suggéra Vitek, d’autant
qu’il m’avait l’air de connaître cette Everyne Payne.
– Bonne idée. Oups, excusez-moi »
Cléo fouilla un instant dans son sac, et en sortit son
portable. Elle s’éloigna pour répondre. Rory la
regarda partir d’un air songeur, puis se passa la main
sur le visage, inspira un grand coup, et s’éloigna dans
la direction opposée pour téléphoner également. Vitek
soupira et adressa un sourire gêné aux Selenim, qui
haussèrent les sourcils en réponse. Kroenen vida son
verre d’un trait.
Vitek décida alors de profiter de la pause pour tenter
de joindre Léo, l’un des rares affiliés à un Arcane en le
jugement duquel il avait confiance. Il tomba sur sa
messagerie.
Au même instant, Cléo courut vers la table, et y posa
violemment les deux mains.

58
« On vient de me contacter… Je pense que c’était en
rapport avec notre affaire : une amie semble avoir des
ennuis. Ça vient de couper… Vous avez un moyen de
tracer l’appel ? Je suis impuissante, c’était un
portable… Il faut faire vite si on veut la retrouver !
– Tu as le vrai nom de ton amie ? C’est une humaine ?
demanda Vitek
– Non, c’est une Faërim, et je ne connais que le nom
de son Simulacre : Minerva !
Vitek se raidit. Minerva, la « nièce d’Artemus ».
Il n’avait jamais compris par quel miracle un Nephilim
pouvait avoir une nièce, mais lorsqu’il l’avait
rencontrée, elle lui avait rappelé Héléna. Il serra les
dents, et ferma les yeux, se força à se détendre. Si un
Nephilim avait lutté pour sa vie, il y avait de fortes
chances que les champs magiques aient été perturbés.
Il suffisait alors de sentir cette perturbation et de la
localiser. Il se concentra. Le vacarme humain était si
facile à oublier quand on contemplait le spectacle des
Champs. Leur beauté pure pouvait apaiser même le
plus meurtri. S’y noyer devenait alors une tentation
pernicieuse et puissante. Un « retour aux sources »
annihilant…
L’Onirim trouva ce qu’il cherchait, et ouvrit les yeux
en se dressant comme un ressort. Il avait l’impression
qu’on venait de le piquer avec une aiguille. Une des
perturbations venait de chez lui. Rory était revenue,
et il saisit la fin de sa phrase :
« Artemus, on a rendez-vous demain à huit heures à la
la prison de Fresnes.…
– Super, grommela Cléo, on va pouvoir lui dire que sa
nièce y est passée. »
Vitek attrapa son blouson et partit en trombe.
« Tu ferais bien de te bouger, Cléo, ça bouge chez toi,
et aussi dans les égouts ! »
Si l’un des protagonistes lui répondit, Vitek n’en su

59
rien, car il fut hors de portée d’oreille en quelques
secondes. Il enfourcha sa moto et démarra sur les
chapeaux de roue.
« Héléna… Héléna… Tiens bon ! »

Le trajet lui parut une éternité. Il dérapa en arrivant


devant chez lui, et ne prit pas le temps de se garer
convenablement. Quatre à quatre, il grimpa l’escalier
comme s’il avait le diable à ses trousses, et, haletant,
poussa violemment la porte déjà ouverte, qui lui
révéla un spectacle hideux.
Héléna était allongée sur le lit, là où il l’avait laissée.
Les couvertures avaient glissé, révélant son corps à
moitié nu, sous sa chemise déchirée. Une créature
humanoïde, visqueuse et glauque, était assise à
califourchon sur elle et avait introduit sa trompe
faciale dans la bouche de la flûtiste, qui gémissait de
douleur. Une lueur bleue resplendit un instant, et la
main d’Héléna retomba mollement sur le côté.
Vitek inspira, pour maîtriser la panique qui s’infiltrait
en lui via son Simulacre. La créature avait retiré sa
trompe de la bouche de sa victime, et s’était
redressée. Son regard torve croisa celui de l’Onirim
muet d’horreur. Vitek se concentra. Il capta les
Champs Magiques et prononça une phrase en
Énochéen. Les Champs entourèrent la créature, qui se
convulsa et, d’un seul coup, se liquéfia et s’écrasa en
une flaque d’eau. Une boule lumineuse resta en l’air.
Vitek se rua sur Héléna. Elle avait été griffée avec
violence, ce qui avait rouvert ses anciennes plaies en
plus d’en créer de nouvelles. Elle ne respirait plus et
son cœur avait cessé de battre. À cet instant, la boule
lumineuse s’infiltra par le nez d’Héléna, qui se releva
avec une inspiration comme si
on lui avait maintenu trop longtemps la tête sous
l’eau. Vitek la prit dans ses bras. Elle sanglota.

60
« J’ai été comme aspirée, et tout était noir…
– Je sais. Mais tout va bien, maintenant. Je suis là. »
Elle le serra fortement. Vitek lui rendit son étreinte,
mais au même instant, aperçu du coin de l’œil l’eau au
sol qui commençait à bouillir. Il entraîna Héléna hors
de la pièce. La créature était en train de se reformer.
Vitek lâcha Héléna, tremblante et mal assurée sur ses
jambes, et lui tendit son blouson.
« Mets ça, et tiens-toi derrière moi. »
Elle hocha la tête sans rien dire. Vitek se concentra de
nouveau pour sentir les Champs magiques couler
autour de lui. Il faisait nuit. La Lune était plus
brillante ainsi. Il dirigea les Champs contre la
créature, pour transformer l’eau dont elle était encore
en grande partie constituée en glace. Elle se figea
instantanément. Il marcha vers l’hideuse figure à
moitié reformée, et d’un nouveau sort la projeta par la
fenêtre contre le mur en face de lui. Elle explosa.

« On file, lança-t-il à Héléna. Habille-toi, prend des


affaires à moi, on va à l’hôtel. Mais avant… »
Il renouvela le sortilège réduisant les blessures, puis
l’embrassa sur le front.
« On va aller se reposer ailleurs. Quelque part où l’on
sera davantage en sécurité. »

Dehors, le calme était revenu. Une flaque d’eau


indiquait l’endroit où le monstre avait cessé de vivre.
Vitek n’avait jamais vu encore une telle créature, et se
maudit intérieurement de ne pas mieux s’y connaître
en Kabbale. Héléna grimpa derrière lui sur la moto,
et, à travers l’air froid de la nuit, ils prirent la fuite à
travers Paris.

Ils s’arrêtèrent une demi-heure plus tard, à l’autre


bout de la ville, face à un petit hôtel bien tenu. Par

61
chance il y avait encore des chambres de libre, comme
l’indiquait une petite pancarte sur la porte.
Il aida la flûtiste à descendre de la moto. Elle semblait
complètement abattue. La peur avait été d’une
intensité telle qu’elle lui avait fait perdre tous ses
moyens. Vitek réserva la suite. Si les autres étaient
amenés à débarquer, il fallait malgré tout qu’ils
laissent Héléna se reposer. Vitek lui caressa les
cheveux et l’aida à monter jusqu’à la chambre.

Là, il lui fit couler un bain, et la laissa dans la salle de


bain. Au bout d’une demi-heure, elle sortit, et il refit
ses pansements, renouvela les sortilèges de guérison,
l’installa dans le lit et s’assit à côté d’elle.
« Je pense que nous n’en avons pas fini avec ces
créatures et ces attaques. »
Héléna acquiesça. Son bain semblait lui avoir permis
de remettre ses pensées en ordre et de reprendre un
peu le dessus. Son regard luisait d’une nouvelle
détermination. Vitek en était soulagé.
« Il faut combattre le mal à la racine. – Oui. Je vais
faire tout mon possible pour retrouver ton oncle avant
qu’il ne soit trop tard. Je pense qu’à ce moment-là,
nous aurons une occasion de détruire ces enfoirés.
– Je veux venir avec toi.
– Tu es sûre ? »
Elle a de la ressource. Nous avons coutume de
considérer les humains comme des créatures faibles,
à vue courte. Et beaucoup pensent qu’à cause de
cette fragilité, ils devraient être dirigés, comme sont
dirigés les Simulacres. Ils sont idiots. Mieux vaut les
laisser agir comme bon leur semble. Il en sort bien
plus souvent des choses intéressantes. Héléna a de
grandes chances de se faire tuer en affrontant IRIS,
mais elle le sait, alors pourquoi donc s’y opposer ?
C’est justement une des paradoxales petites beautés

62
des humains si matériels : la conscience de leur
propre faiblesse, et la volonté, farouche ou
tremblante, de persévérer malgré cela. C’est cela
qu’ils appellent « courage ». Et Héléna en a à
revendre, du courage. Pourquoi l’étouffer ?

Il l’embrassa sur le front.


« Repose-toi, dans ce cas. Je te réveillerai quand il y
aura du nouveau. »
Il sortit de la pièce, et ferma la porte derrière lui, puis
se dirigea vers la fenêtre. Il écarta les rideaux
pourpres, et ouvrit les battants. L’air froid s’engouffra
dans la pièce, mais l’Onirim, bien que son Simulacre
frissonnât, n’en n’avait cure. La Lune lui faisait face.
Son portable sonna. Léo McKinney.
« Salut. Tu as eu mon message ?
– Oui. Donc pour répondre à ta question, j’ai bossé un
temps avec Everyne. »
Depuis que Léo avait enseigné à Vitek plusieurs de ses
pouvoirs d’Ar-Kaïm, un curieux lien de fraternité
s’était tissé entre les deux Immortels. Un lien parfois
ténu, mais qui les dispensait des formalités
habituelles.
« Et ?
– C’était à Bangkok, dans les années 50. Un
chargement à protéger. J’ai réussi et elle n’a pas
apprécié. Elle s’est vengée sur un pote. C’était pas
beau à voir… Par contre pour IRIS je ne sais pas
grand-chose. Que s’est-il passé avec Artemus ? »
Vitek lui raconta brièvement leurs dernières
mésaventures, passant les détails relationnels sous
silence.
« C’est moche.
– Ouaip.
– Je suis en Angleterre, je peux venir avec Saya si vous
avez besoin de nous.

63
– Vu la fréquence des attaques que nous essuyons en
ce moment, ça pourrait être utile. Ma collègue Héléna
a été attaquée à deux reprises, ses compagnons
enlevés… »
Vitek fit un bilan rapide des techniques du camp
adverse et de ses suppositions à leur égard.
« C’est du sérieux ces bestioles qui aspirent l’esprit.
En fait, ils se nourrissent du Ka, ce sont des
descendants de « Celui qui se Nourrit des Rêves »…
– Ce sont des Kabbalistes qui nous les envoient ?
– Je ne pense pas. Ce sont des créatures fabriquées à
partir d’autres, c’est encore plus vicieux…
Conjuration, expériences magiques, il y a le choix.
– Ouaip. En tous cas, si vous avez du temps libre, je
pense que toute aide sera la bienvenue. Et puis, la
tête de ton pote Artemus est à peine en équilibre sur
ses épaules… Enfin, je dis ça…
– Je serai là demain. »
Vitek raccrocha. Il était soulagé que Léo s’en mêle. Il
lui faisait confiance pour assurer au niveau « force de
frappe ».
Il s’assit dans un fauteuil, et retira ses chaussures. Où
en étaient les autres ? Il essaya de joindre Cléo. Pas
de réponse. Rory pouvait aller se faire voir… Et
Kroenen ? Il avait perçu du grabuge dans les égouts,
mais c’était très diffus. Si ça se trouve, ça ne
concernait pas du tout le Faërim. Son labo secret
aurait pu être attaqué… Comme le Faërim défendait le
secret de son emplacement comme une mère son
petit, personne ne pourrait l’aider s’il avait des soucis.

Kroenen. Que penser de cette chose bourrue aux


méthodes expéditives ? Ses mystères, son « affinité »
avec l’Orichalque, dont il ne manque jamais de
récupérer le moindre morceau… Brr. Peut-être que les
balles en Orichalque peuvent être efficaces contre

64
certains ennemis, mais qui peut savoir si un jour, il ne
prendra pas l’envie à Kroenen de changer de cible ?
Quelles sont ses motivations réelles ?

Vitek soupira. Son Simulacre commençait à durement


accuser la fatigue. Il se leva et se dirigea pour
prendre une douche. La journée avait été longue,
interminable, et éprouvante. L’eau le revigora, et le
détendit.
Son téléphone sonna alors qu’il sortait de la salle de
bain. C’était Cléo. Elle avait également essuyé une
attaque d’une des visqueuses créatures à trompe.
Vitek lui transmit les informations de Léo à ce sujet, et
écouta son récit, avant de lui raconter ses propres
mésaventures.
Cléo projetait de faire venir le cadavre de la créature
qu’elle avait tuée à l’hôtel de Vitek, afin de procéder à
sa dissection, pour en apprendre plus sur sa nature.
Vitek frémit en raccrochant. À son soulagement, elle
ne réussit pas à récupérer le corps, et le rappela pour
le prévenir.
« On se voit demain à Fresnes alors ?
– À Fresnes ? Certainement pas.
– … Bon, à un café en fin de matinée alors ?
– OK, on se voit à l’endroit habituel. Bonne nuit. »
Il était plus de deux heures du matin quand Vitek, à
pas de loup, entra dans la chambre. Héléna dormait à
poings fermés, et l’Onirim écouta pendant un instant
sa respiration lourde et régulière, heureux qu’elle
puisse se reposer après toutes ces épreuves. Il se
glissa dans les draps du lit jumeau, près de la fenêtre,
et entrouvrit les rideaux pour observer la Lune, et
dormir sous sa lueur amie. Demain, Lundi… Jour de la
Lune.

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Lundi 7 janvier 2008

Bâton, Denier, Épée, Coupe. Temple, Synarchie,


Mystères, Rose+Croix. Imbéciles, Idiots, Crétins,
Manants.

Ce fut la sonnerie de son téléphone qui éveilla Vitek. Il


était 10h15. L’appel était de Rory. Il laissa sonner avec
une certaine délectation, et effaça le message sans
l’écouter.
Héléna était déjà levée, et occupait la salle de bain.
Vitek sonna à la réception pour faire monter un petit
déjeuner consistant pour deux personnes, puis
s’habilla.
Il n’avait que les vêtements de la veille, et une
poignée de vêtements propres attrapée à la hâte avant
de partir. Ça serait suffisant pour la journée. De toutes
manières, il avait le plus important : la veste offerte
par Esméralda elle-même, qui protégeait en partie son
porteur des effluves de l’Orichalque. Un lundi ne
saurait de toutes façons être un mauvais jour.
Le café était presque vide. Vitek et Héléna n’eurent
aucun mal à retrouver les autres, déjà attablés. Cléo
et Rory étaient en grande discussion, Kroenen absent.
Son laboratoire avait peut-être bien été attaqué après
tout. Hélénaiah n’était pas là non plus, mais venant
d’elle c’était moins étonnant.
Vitek s’assit après un salut bref, et fit mine de ne

66
s’intéresser que de loin à la conversation, comme si
tout ce qui touchait Artemus l’ennuyait
prodigieusement. C’était d’ailleurs le cas, même si
une part de lui-même avait malgré tout envie d’en
savoir davantage sur les motivations de l’étrange
Faërim au Simulacre de gnome.
Cléo se tourna vers lui et embraya directement dans
le vif du sujet :
« Bon voici la version résumée : Artemus a essayé de
jouer au plus fin avec l’ennemi, et il a perdu. Il est
persuadé de sa fin imminente, et moi aussi
d’ailleurs. »
Héléna, qui avait repris du poil de la bête après sa
nuit de sommeil réparatrice, plaqua sa main sur sa
bouche. Elle n’avait pas beaucoup connu Artemus,
mais elle avait dû en entendre parler pas mal…
Vitek haussa les épaules et soupira.
« D’autres informations importantes ?
– Il compte sur nous pour récupérer le dossier volé.
En fait, il en avait donné un faux à l’ambassadrice, et
avait gardé le vrai. C’était un dossier qui avait été
dérobé par la Papesse aux Templiers il y a des lustres.
Le problème, c’est que le vrai a été volé aussi, par un
traître au sein de l’Arcane.
– Et on doit réparer les pots cassés ? Il se fout de
notre gueule… En fait il nous tient à la gorge, parce
qu’il sait bien qu’on n’a pas le choix si jamais ce fichu
machin contient des infos sur nous… Des pistes ?
– Probable que les Templiers aient tout récupéré.
Notre seule chance, c’est qu’ils n’aient pas encore
réussi à briser le sceau magique qui protège le
dossier. Ils ne peuvent ni le lire ni le copier avant. Je
vais passer chez Minerva. Artemus m’a aussi conseillé
de visiter le lieu où il a rencontré l’ambassadrice la
première fois.
– C’est maigre.

67
– Mais on n’a rien d’autre pour l’instant. Avant de
partir, il y a quand même autre chose dont on doit
discuter. Kroenen.
– Pas de nouvelles ?
– Si, mais pas dans le sens où tu l’entends. Artemus
nous a révélé qu’il le surveillait depuis longtemps, car
il était en étroite liaison avec le Temple, au moins
pendant la seconde guerre mondiale. Il leur a fourni
des armes… En échange de je-ne-sais-quoi. Notre cher
ami a fricoté avec les nazis.
– Et plus maintenant ? Comment le savez-vous ?
– On sait ce que dit Artemus…
– Oh. Alors effectivement, on peut avoir toute
confiance.
– Il cherche à maîtriser l’Orichalque en Alchimie,
intervint Rory, mais apparemment ses petits copains
ont une longueur d’avance.
– C’est pour ça qu’il récupérait tout l’Orichalque qu’il
pouvait ? L’enfoiré…
– Tu es crédule, Vitek ? sourit Cléo d’un ton mielleux.
Tu pensais qu’il faisait quoi avec, des sucettes à la
fraise ? »
Vitek grimaça. Bien la peine de railler, si elle s’en était
doutée avant, elle n’avait qu’à le dire. Travailler sur
l’Orichalque… Brrr… L’Onirim réprima un frisson.
« Il faudrait en savoir davantage sur lui, l’interroger…
Pour connaître son plan à long terme, ses véritables
motivations.
– Difficile, vu qu’il passe son temps à s’engueuler avec
Rory quand on est tous ensemble… grinça Cléo.
– Et Yvan, des nouvelles ? Hélénaiah ?
– Yvan est en Autriche, pour un « contrat » fit Rory.
– Et pas de nouvelles d’Hélénaiah. »
À peine sa phrase achevée, Cléo se dressa et fit un
signe de la main. Léo et Saya se dirigèrent vers la
petite table. Un serveur apporta du café et un petit

68
panier de croissants.
« Salut la Compagnie ! Vous en êtes où ? demanda Léo
en s’asseyant dans un grand mouvement de son
imperméable beige.
– Avant toute chose, Artemus voudrait vous remettre
ce qu’il vous a pris il y a cinquante ans, ça vous dit
quelque choses ? Si vous nous dîtes ce que c’est, on
vous le rend. »
Vitek se laissa tomber le front dans les mains. Même
s’il n’avait pas connu Léo aussi bien qu’il le
connaissait actuellement, il aurait su que ce chantage
n’était certainement pas la bonne stratégie à
employer avec lui. Manifestement, le mercenaire avait
eu la même pensée, car il dévoila ses dents en un
sourire carnassier.
« Des menaces ? »
Cléo ne se démonta pas, et sourit à son tour.
« Du tout. Je suis simplement curieuse. Désolée, en ce
moment, on nous cache bien des choses. J’essaie
d’avoir une équipe qui coopère, j’ai du mal, et je
voudrais savoir quels sont nos atouts. Je ne vous
cacherai pas que la situation est très dangereuse.
– C’est une arme, dit Léo sans ambages. Il me l’a
confisquée, elle était trop puissante. S’il me la rend,
c’est qu’il juge la situation désespérée.
– Il est certain de sa disparition prochaine. Il compte
sur nous, c’est vous dire s’il est désespéré, grimaça
Cléo.
– Bon. J’utilisais cette arme quand j’étais au service du
Denier, dit Léo en s’adossant à sa chaise.
– Du Denier ? Qu’est-ce que tu faisais là-bas ? » fit
Vitek.
Il pensait connaître un peu Léo, mais il se rendit
brusquement compte que même les Ar-Kaïm, pour
courte qu’aient été leurs vies, pouvaient avoir des
secrets lourds et bien gardés.

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Le Denier. Arcane Mineur, association de Mortels en
lutte contre les Immortels… Le Denier, dont j’ai vu
quelques secrets de bien trop près et qui me l’ont fait
payer tellement cher…
« On a tous nos petits secrets… », répondit Léo avec
un clin d’œil à l’Onirim.
Cléo, concentrée sur le problème qui la préoccupait,
fit celle qui n’avait rien entendue. Toutefois, Vitek
était certain que cette information n’était pas tombée
dans l’oreille d’une sourde et ressortirait dès que le
cahier des charges de son esprit serait un peu…
déchargé.
Elle lui fit un résumé détaillé de toutes les
informations récoltées les derniers jours, et en
particulier auprès d’Artemus, sans oublier de parler
de Kroenen.
Léo se montra sceptique quant à la réalité de
l’existence du dossier. Vitek sourit intérieurement.
Et oui, on a du mal à croire qu’une telle bêtise soit
possible…
Léo se recala dans sa chaise, en finissant une bière.
« Pour répondre à ta question sur mon passé au
Denier, Vitek, j’y ai travaillé comme soldat, j’étais
spécialisé dans les attaques contre les autres Arcanes
mineurs, et c’est là que j’ai affronté Everyne Payne. J’y
ai laissé une partie de moi. IRIS est un gros poisson.
Trop gros pour vous, ou pour moi.
– OK, soupira Vitek. Je propose qu’on aille aux
Bahamas. On y sera mieux, et tant qu’à mourir, autant
profiter.
– Certes, mais on préférerait quand même survivre, ou
au moins leur laisser un goût amer dans la bouche en
partant. Une autre idée ?
– Hawaï ?
– De toute façon tu peux planquer ton petit cul aux
Bahamas ou à Hawaï, Vitek, reprit Léo, ils te

70
retrouveront, et là-bas, c’est encore plus facile de
faire disparaître quelqu’un.
– Pff.… De toutes façons, j’ai promis de retrouver
certaines personnes. Je vais pas aller aux Bahamas…
En plus, y a trop de soleil, sourit Vitek en direction
d’Héléna.
– Si vous n’êtes pas morts c’est qu’ils ont encore
besoin de vous, à moins qu’il ne s’agisse
d’avertissements, enchaîna Léo.
– Bonne nouvelle ? dit Cléo.
– Je n’ai jamais considéré le fait qu’on se serve de moi
comme une bonne nouvelle…
– Humour, Vitek. C’est tout ce qu’il nous reste, ricana
Cléo.
– Et pour une fois que tu sers à quelque chose »,
renchérit Léo avec un sourire en coin.
Vitek redressa son majeur le long de sa joue pour qu’il
soit bien visible de son interlocuteur, les autres doigts
repliés.
« Bon, il nous faut des preuves pour motiver les
Arcanes majeurs à entrer dans la danse, reprit Léo.
– Mais les Arcanes, ils vont pas se bouger un peu le
cul pour le retrouver, ce dossier ? Ils ne peuvent pas
espérer faire comme si rien s’était passé, quand
même, surtout ces connards de la Papesse… demanda
Vitek.
– Ne vous inquiétez pas, ils ont déjà commencé.
– Oh.
– Mais ils agissent dans l’ombre.
– Je suis tout de suite rassurée, railla Cléo.
– Tellement dans l’ombre que même les résultats
seront obscurs » renchérit Vitek.
– Un ange passa, et Cléo rompit le silence d’un soupir.
« Bon, on ne va pas rester là sans rien faire, autant
commencer par ce qu’on a. »
Elle pianota nerveusement sur la table.

71
« Le mieux, répondit Vitek, ça m’arrache un peu la
gueule de dire ça, mais c’est probablement de
commencer par l’indice d’Artemus et de voir où ça
nous mène, non ?
– Un pas après l’autre, en mettant le moins de monde
possible au courant de ce que l’on fait. Ça
nous évitera d’avertir le traître, ou mieux, de lui
demander de l’aide, dit Rory d’un ton sentencieux.
– Mais avant, mon arme, sourit Léo.
– Oui, acquiesça Cléo, mais j’aimerais auparavant que
Saya et vous nous disiez droit dans les yeux qu’on va
faire équipe… pour de vrai. J’ai besoin de pouvoir
compter sur tout le monde, sinon je préfère encore
« disparaître » pendant quelque temps.
– Collaboration à 100%, ajouta Rory de son pire ton de
maîtresse d’école. Ou je garde l’arme. Assez de coups
en douce. »
Vitek leva les yeux au ciel. Ça dérapait de nouveau.
Héléna, pensant manifestement la même chose, tenta
plus diplomatiquement un « S’il vous plaît, on n’a pas
de temps à perdre… » d’un ton à fendre le cœur du
rocher le mieux cristallisé.
« Rory, reprit Cléo, Léo n’est pas Arty, il ne nous a
jamais trahis. Je cherche juste à sentir un sentiment
de coopération dans tout le groupe. Vitek est amer, tu
es parano et moi aussi…
– Que les choses soient claires, coupa Léo d’une voix
sourde en claquant une main sur la table, vous n’avez
aucun moyen de pression sur moi. J’ai l’arme et je
vous aide à retrouver vos copains, sinon démerdez-
vous. »
Vitek ne put s’empêcher de sourire en coin. Il n’avait
jamais vraiment vu l’Ar-Kaïm s’énerver, mais il était
persuadé que cela pourrait faire un joli spectacle.
L’eau dans les verres commençait à bouillir.
« Je ne veux pas faire pression, Léo, j’aimerais juste

72
entendre que tout le monde est d’accord. » La voix de
Cléo ne trahissait pas la plus petite émotion. Son
timbre un peu grave semblait destiné à passer comme
un baume sur les blessures et irritations d’ego. Des
siècles d’entraînement.
« C’est comme ça que je le voyais, fit Rory d’une voix
autoritaire.
– Rory, s’il te plaît…
– Unis, pas chacun de son côté. »
– Une fois partie, l’Hydrim était comme un train
impossible à arrêter. Léo claqua son verre sur la table,
se leva et rugit :
« Je suis là, OK ? Tout le monde est là, OK ? Donc c’est
bon, ou tu veux qu’on s’embrasse aussi ? »
Héléna se tordait les mains. Si Léo et Saya partaient,
c’était une force de frappe non seulement utile mais
aussi nécessaire qui s’en allait avec eux.
Léo remit son imperméable et jeta quelques pièces
dans la soucoupe après avoir consulté la note. « Il est
temps de bouger. »
Vitek hocha la tête et se leva également. Les autres
firent de même, mais Rory continua sur sa lancée de
une locomotive folle : « Désolée, mais j’aimerais aussi
exprimer mon opinion. Jouer les potiches et être
manipulée, ça commence à me poser problème. Je
n’en veux à personne, je voudrais juste partir sur de
bonnes bases », fit elle avec un sourire qui se voulait
avenant.
Vitek lui tourna le dos, et se dirigea vers la porte.
Qu’elle pérore autant qu’elle voulait, quand elle se
rendrait compte qu’elle ne pouvait plus diriger
personne, elle finirait par lâcher prise et bouder ou se
saouler de nouveau. Un jour, peut-être, elle
apprendrait à tenir compte de la personnalité de ses
coéquipiers dans ses relations avec eux, et cesserait
d’osciller entre les rôles de matrone et de victime.

73
Égocentrisme dominateur contre égocentrisme
larmoyant… Un jour, peut-être…

Sur le pas de la porte, Héléna prit la main de Vitek. Il


la lui serra, et lui sourit. Léo se dirigea vers sa
voiture, à quelques dizaines de mètres. Un vent
violent s’était levé, et de lourds nuages noirs roulaient
dans le ciel. Vitek songea avec amertume que c’était
le temps préféré de son ami Eolim.
Le moment où « La tempête n’est pas encore levée,
mais se tient les yeux ouverts dans son lit, un sourire
aux lèvres à la pensée de sa journée. »
Soudain, une violente explosion retentit. La voiture de
Léo s’embrasa et le souffle parvint jusqu’à eux,
portant une vague de chaleur infernale. Saya, qui se
tenait juste derrière Vitek et Héléna, hurla, et les
bouscula pour se ruer vers la voiture. Vitek courut à
sa suite, Héléna sur les talons. Des bris de verre
maculaient le trottoir et la chaussée.
Une bordée de jurons en japonais s’élevèrent de la
voiture, et un bout de portière fut propulsé de la
voiture jusque sur la route un peu plus loin. Léo sortit
avec difficulté, en tapant son imperméable pour en
éteindre le feu. Une large entaille lui avait ouvert le
front et du sang ruisselait sur son visage.
Héléna courut vers lui, mais Vitek, redoutant une
nouvelle explosion, lui prit le bras. Léo fit quelques
pas et s’assit sur le trottoir. Vitek lâcha le bras
d’Héléna qui courut vers lui :

« Ça va ? ».
Avant qu’Héléna ait pu s’accroupir à côté de Léo,
Saya s’interposa. « C’est gentil, Héléna-San, mais je
vais m’en occuper. »
Héléna resta les bras ballants.
Décidément ce groupe est pourri de problèmes

74
relationnels.
Une carte représentant un roi de pique descendait en
feuille morte et vint se poser aux pieds de Léo, qui la
déchira et l’écrasa.
« Bon, vous voulez aller où ? On va peut-être prendre
un taxi finalement, ricana-t-il alors que Saya après lui
avoir lancé un sortilège pour arrêter l’hémorragie, lui
passait un chiffon humide sur le visage.
– On ne rentrera jamais tous dans un taxi, même en se
serrant bien répliqua Vitek avec un sourire vicieux en
direction de Saya.
– Tu as ta bécane, tu peux prendre quelqu’un d’autre,
et nous on y va en voiture. »
Les sirènes de police retentissaient au loin. Par
chance, la rue était peu fréquentée, mais plusieurs
personnes avaient mis le nez aux fenêtres. Léo courut
vers une voiture un peu plus loin, garée dans une
ruelle transversale, et après avoir rapidement jeté un
coup d’œil à droite et à gauche, en brisa la vitre.
« Montez ! »

Un quart d’heure à peine fut nécessaire pour


atteindre la gare de Lyon. Cléo insista pour se rendre
à un endroit bien précis, planté de quelques peupliers,
là où Artemus lui avait indiqué d’aller. Une pluie fine
commençait à tomber. Le vent rendait les gouttes
aussi piquantes que de petites aiguilles.
« À toi de jouer, Rory », fit-elle, laissant l’Hydrim
utiliser un de ses Habitus, pour dialoguer avec l’arbre.
Celle-ci bailla avec ostentation, et secoua la tête,
indiquant nettement qu’elle s’était finalement
désintéressée de la situation au point de s’endormir
dans la voiture. Enfin elle daigna lancer son sort. Une
clef se trouvait entre les racines du peuplier, ainsi que
l’arbre le lui indiqua lui-même. Léo sourit :
« Artemus est un Faërim, j’aurais dû m’en douter. »

75
Rory creusa un peu et extirpa précautionneusement
une petite boîte marron, contenant une clef portant le
numéro 666.
Il fallait faire vite. Les Immortels se faufilèrent parmi
la foule hétéroclite des voyageurs matinaux, jusqu’aux
casiers de consigne. L’endroit était désert, et trouver
le bon casier fut rapide. Léo prit la clef, et, son sourire
le plus carnassier plaqué sur le visage, l’ouvrit d’un
geste sec. Il plongea la main à l’intérieur, et grimaça.
Il regarda de chaque côté, afin de s’assurer qu’aucun
voyageur égaré ne pourrait le voir, et sortit une
longue épée ouvragée dans son fourreau, qu’il glissa
sous son pardessus.
Une vague de chaleur mêlée de fraîcheur sembla
accompagner son geste. L’arme était véritablement
puissante, et Vitek regrettait de ne pouvoir passer
discrètement en Vision-Ka pour voir la couleur et la
nature des Champs dans son environnement
immédiat.
« Allons-y. »
Léo rayonnait littéralement. Cléo intervint.
« Je dois passer chez Minerva récupérer une de ses
affaires, ça m’aidera peut-être à la localiser.
– On fait des équipes ?
– OK, on peut se splitter en deux groupes, acquiesça
Léo.
– Je vais avec toi, dit Rory. Si tu veux bien… »
Vitek leva les yeux au ciel. S’il avait espéré pouvoir
discuter un peu avec l’Ar-Kaïm et son acolyte, c’était
râpé pour cette fois. Il sourit à Cléo. « Bon, dans ce
cas, ça fait deux équipes de trois.
– Oui, Vitek et Héléna, vous venez avec moi, et
ensuite, on se retrouve tous ici, au Train Bleu, ça vous
va ?
Les autres opinèrent du chef en silence. Le groupe du
Lion partit.

76
« On devrait peut-être prendre le bus ou le métro, ce
sera plus discret… »
Héléna acquiesça, et Vitek grommela un vague
assentiment. Il n’aimait pas trop prendre les
transports en communs quand il disposait un engin
aussi pratique que sa moto, mais…

L’immeuble de Minerva était un grand bâtiment cossu.


Les appartements devaient être de joli standing. On
avait les moyens de vivre, à la Papesse. Cléo, sans
trop prendre garde au fait que la rue était assez
fréquentée, lança un sort de détection du danger dès
la porte d’entrée. Son corps s’agita d’un spasme, et
ses yeux se révulsèrent lorsqu’elle passa brièvement
en Vision-Ka. Un badaud lui lança un regard étonné et
un marchand de journaux tordit le cou hors de sa
guérite pour voir ce qui se passait. Cléo,
heureusement, ne maintint pas son état plus d’une
poignée de secondes. Elle secoua la tête, pour
signifier que les Champs Magiques ne lui avaient rien
révélé, puis poussa la porte qui s’ouvrit sans
résistance. Mauvais signe Il doit y avoir du monde qui
nous attend. Le hall était vaste, tout recouvert de
marbre blanc et vert. Un large escalier montait vers
les étages, mais un ascenseur, sur le côté, montrait sa
disponibilité par le clignotement de son voyant jaune.

« Quel étage ?
– Sept. »
L’ascenseur vrombit légèrement en montant, mais, à
l’instant d’ouvrir la porte, Cléo se raidit. « Il y a
quelque chose ici. »
La porte s’ouvrit pourtant sur un couloir vide. Cléo
passa la première, et désigna une porte. « C’est ici ».
Héléna leva la main, et se dirigea vers la porte. Une
fois en face, elle hocha très vivement la tête trois fois,

77
et colla son oreille contre la paroi. Vitek pouvait
presque sentir la Brume autour de la Bohémienne.
Leur Magie était rudimentaire, mais ô combien
efficace.
« J’entends un reniflement. Il y a une grosse créature
là-dedans. »
Comme d’un commun accord, les deux Onirims
s’agenouillèrent et tracèrent, à la craie, un cercle au
sol, puis un symbole magique à l’intérieur. Vitek ne
put s’empêcher de remarquer l’aisance de Cléo, et la
beauté intrinsèque de la figure qu’elle traçait. La
sienne était correcte aussi, mais indéniablement,
moins remarquable. Et il invoqua les Tissus
Impérissables du Temps, du monde de Zakaï. Le
monde réel disparut à sa vue un instant.
Ma seule invocation. Aller, faut pas se rater.
Vitek appréhendait toujours un peu le moment du
Pacte, quand le temps semblait s’arrêter et que les
êtres invoqués faisaient leur apparition, puis
comprenaient ce qui se passait, luttaient et posaient
leurs conditions. Mais les créatures argentées qui
constituait l’armure n’étaient ni difficiles, ni retorses.
La promesse d’un peu d’action et de nourriture
suffisait généralement à les contenter. Mais une fois
les bases du contrat poser, il fallait toujours une
démonstration de puissance. L’Onirim inspira et se
concentra pour maîtriser les créatures. Une fois sous
son autorité, elles se glissèrent sous ses vêtements, de
sorte à ce que seules soient visibles celles qui
dépassaient de sa chemise le long de son cou. Le
monde réel réapparut.
« Héléna, reste derrière moi, il va y avoir du
grabuge. »
Le courage et la témérité sont deux choses bien
différentes.
La jeune femme ne se fit pas prier.

78
Soudain, Cléo se retourna violemment. Du fond du
couloir, un lutin à la mine blafarde avançait, à petits
pas sur la moquette brune. Cléo avança les mains, et
prononça quelques mots. Devant elle, à quelques
mètres, un mur de diamant se matérialisa, empêchant
le petit être de s’approcher davantage.
Le lutin sourit.
« Que veux-tu ? lui demanda Vitek.
– Surprise, surprise, des invités sssurprise !
Saperlipopette, qu’est-ccce qu’ils font ici ? »
Curieusement, le mur n’empêchait pas sa voix de
parvenir jusqu’aux oreilles de ceux qui se trouvaient
de l’autre côté. D’ailleurs, la créature le traversa sans
problème, comme s’il n’avait pas existé.
« Vilains essspions.… »
Vitek chercha à rassembler les Champs Magiques,
pour transformer le lutin en glace, mais au même
instant celui-ci plongea la main dans le panier qu’il
portait au bras, et en sortit une poignée de serpents,
tandis que la porte de l’appartement de Minerva,
derrière eux, explosait avec fracas. Héléna poussa un
petit cri et sauta de côté. Une affreuse créature
visqueuse, avec une trompe, bien connue, trop bien
connue, la même que la veille, fit son apparition.
Héléna déguerpit vers l’escalier, et Cléo poussa un cri
de rage en levant brusquement une jambe. Vitek n’eut
pas le temps d’en voir la raison. Il se retourna contre
la créature à trompe, alors que celle-ci se ruait sur lui.
Elle le plaqua brutalement contre le mur, et de sa
main droite lui immobilisa le bras gauche. Vitek,
compressé par le poids de la créature, avait du mal à
respirer, et tourna frénétiquement la tête en sentant
la trompe du monstre effleurer son visage. L’autre
était plus lourd que lui, et l’immobilisait sans peine.
De sa main encore libre, Vitek essaya de repousser la
masse de chair, mais la viscosité de la créature la

79
rendait glissante. Il tenta encore une fois d’agir sur
les Champs Magiques, se concentrant avec difficulté
alors que la panique montait progressivement. Les
Champs obéirent, mais tout à coups se dérobèrent
d’une prise trop instable, et explosèrent en un
spectaculaire Effet Dragon.
Vitek aperçu la tête anguleuse, d’une beauté aqueuse,
par-dessus l’épaule de son agresseur, dont la main
gauche était remontée le long du cou de l’Onirim pour
immobiliser sa tête.
Terrorisé, Vitek ferma les yeux, et se concentra de
nouveau. Chassant la panique, il bloqua sa
respiration, et dans un effort de volonté, plia les
Champs, qui s’arquèrent autour de la créature.
La peau gluante se durcit instantanément, et le
contact flasque devint dur et froid. Elle s’était
cristallisée en glace.
Vitek ne bougea pas, car le corps de l’immonde
bestiole le protégeait de l’Effet-Dragon qui cherchait à
le frapper. Il prononça un Habitus, un Sortilège bien
connu, et la masse de glace recula vivement et heurta
le mur en face, ou elle s’éclata dans une myriade
d’éclats. L’Effet-Dragon évita le choc avec grâce et fit
face à Vitek. De grande taille, il ressemblait à un
humanoïde reptilien entièrement constitué d’eau. Les
aplats de liquide, comme taillé à la serpe, renvoyaient
les reflets du feu venant du lutin dont Cléo tentait de
venir à bout. Ses bras étaient terminés par des lames
acérées. L’Effet Dragon lança un membre en avant et
toucha Vitek, qui ne parvint pas à l’esquiver. L’Onirim
gémit en sentant la brûlure de la chair à vif, et le sang
couler le long de son bras. Les Effets-Dragon ne
touchaient pas seulement l’enveloppe physique, ils
atteignaient directement le pentacle, et l’Onirim sentit
sa Sapience se dissoudre. La panique monta de
nouveau, et il se mit à trembler. Il évita un nouveau

80
coup, de justesse.
La Magie, la Magie est le seul espoir. Un stupide
artefact des Champs ne va pas nous ralentir de cette
façon !
Vitek lança un nouveau sort, plein de hargne, contre
la créature d’Eau, sans aucun effet. Il pesta
intérieurement, et vit tout à coup que le sol sous le
monstre était devenu d’un blanc cristallin. L’Effet-
Dragon poussa un cri et se dissout lentement dans la
moquette transformée en sel par Cléo. Vitek la
remercia d’un signe de tête. Restait le lutin.
Vitek s’essuya le front. Peut-être à cause de la
blessure causée par l’Effet-Dragon la tête lui tournait.
Il inspira, mais ne parvint pas à recouvrer son calme,
ni à mettre fin au tremblement qui l’agitait. Cléo avait
été mordue par les serpents qui ondoyaient un peu
partout à diverses reprises, et marchait en titubant.
Pourtant, ses yeux lançaient des éclairs, et elle avait
réussi plusieurs coups d’éclat. Vitek essaya à
plusieurs reprises d’affirmer sa prise sur les Champs
Magiques, de les plier à sa volonté, mais il lui
échappaient, glissaient entre les mailles trop lâches
de sa concentration imparfaite.
Cléo projeta magiquement le lutin contre le mur. Il
couina. Au moins, il avait perdu sa superbe, et ne
raillait plus. Avec des gestes mal assurés, il ouvrit une
porte invisible dans l’air, par laquelle il s’esquiva sans
demander son reste. Cléo brûla par un dernier
sortilège les serpents restants, avec un cri de victoire,
et se laissa lourdement tomber sur le sol parmi les
cendres de ses ennemis.
Le calme revenu, Héléna rejoignit Vitek, et posa une
main fraîche sur son bras brûlant. Elle avait réussi à
échapper aux serpents.
Ensuite, elle s’accroupit auprès de Cléo, et commença
à fredonner une prière sur la Nature.

81
Un feu de camp, des rires, de la musique… L’odeur de
la fumée qui part dans les étoiles, de la viande grillée
et des galettes… Et aussi celle des onguents, des
infusions… Les danses, l’insouciance… Et les
paysages qui défilent…
Vitek revint brusquement à la réalité, à l’instant où
Cléo remercia Héléna, interrompant sa litanie. Toutes
ses plaies étaient refermées. Elle se releva et
s’épousseta.
« Bien, fouillons cet appartement. »
La porte était déjà ouverte – et pour cause – sur un
appartement qui avait été coquet, mais se trouvait
maintenant sans dessus-dessous. Pas très vaste, mais
bien tenu, avec des couleurs harmonieuses et une
décoration un peu ancienne, des meubles en bois
précieux, cet appartement reflétait la personnalité de
sa propriétaire, et un certain goût du luxe.
Cléo récupéra une nuisette en soie dans le panier à
linge.

« Voilà qui devrait faire l’affaire. »


Elle découvrit également une photo de Minerva et
Artemus, qu’elle empocha. Avant de partir, elle
appuya sur la messagerie du répondeur.
Une voix d’homme retentit dans le silence.
« Je savais que vous alliez venir, j’espère que mon
petit cadeau vous a plu. Vous êtes des insectes que je
vais écraser. Bientôt vous saurez ce que le mot
« douleur » veut dire. Et elle ne sera pas forcement
physique. »
Vitek se passa la main dans les cheveux.
« Bon. On se casse ?
– Des insectes… Il nous menace ? Donc on lui fait
peur, sourit Cléo. Bonne nouvelle, même si je ne
comprends pas trop comment on peut lui faire peur…
Oui, on se casse, maintenant. »

82
Le retour fût facile, et les autres attendaient déjà au
Train Bleu. Ils avaient commandé des cafés pour les
unes et de la bière pour l’autre.
« Alors, qu’est-ce que vous avez trouvé ? demanda une
Cléo tout sourires, manifestement revigorée par son
petit combat.
– Arty a laissé un message dans les Champs Magiques,
répondit Rory.

« Cherchez près de la dame petite ici mais grande


ailleurs. » Je pense qu’il s’agit de la statue de la
liberté.
Le Pont de Grenelle, fit Vitek. En admettant que ce
soit bien dans la petite qu’il faut chercher et pas dans
la grande. »
Le portable de Cléo sonna.
« C’est Yvan, il m’a envoyé un SMS : « Peux pas vous
rejoindre. Des types sont entrés dans mon entreprise
et posent des questions.
– Au moins, on sait où il est », fit remarquer Vitek.
Cléo hocha la tête lentement.
« Et toujours pas de nouvelles de Kroenen ?
– Nope. Quand il va réapparaître, celui-là, je crois
qu’on va devoir avoir une petite conversation
sérieuse.
– Bon, trêve de plaisanteries, coupa Léo, la bouche
pleine d’un demi-croissant. Vous savez nager ? »
Chacun hocha la tête, avec plus ou moins de
conviction.
« Quelle question », fit Rory en haussant les épaules
avec une pointe d’arrogance.
« Parfait, alors je vais aller chercher du matériel de
plongée, et on se retrouve sur place là-bas dans une
heure. Saya ira avec vous.
– Mais Léo-san…

83
– C’est comme ça, et pas autrement ! », aboya Léo.
Il s’essuya la bouche, et finit sa bière d’un trait.
« Dans une heure. Précise. »
Il se leva et sortit, laissant une poignée de monnaie
sur la table. Les autres n’avaient pas décroché un
mot. Vitek avait appris à connaître l’Ar-Kaïm, et lui
faisait assez confiance pour ne pas remettre en cause
ses décisions sur le plan stratégique de l’organisation
« militaire » d’une mission.
« Bon. Ça nous laisse un peu de temps. Je vais
chercher d’autres cafés » dit Vitek en se levant.
Il se dirigea vers le bar, suivi d’Héléna.
Une fois les deux Nephilim hors de portée d’oreille,
Héléna demanda « Tu penses que c’est une base
Templière, dans la statue ?
– Possible.
– Et… Tu crois qu’ils pourraient avoir gardé mon oncle
et tout le monde là-bas ?
– Qui sait, c’est Maître Artemus qui nous y envoie
après tout. Il doit savoir ce qu’il fait. J’espère aussi
qu’on y retrouvera ce satané dossier.
– Tu ne l’aimes vraiment pas, Artemus, ou tu joues la
comédie ? »
Vitek regarda Héléna dans les yeux, et hésita un
instant avant de répondre.
« Je n’aime pas ses manières. Il représente ce que je
déteste dans la façon que les Nephilim ont de vouloir
régler la vie des autres. Pas seulement les Nephilim,
d’ailleurs, les humains agissent exactement de la
même manière. Ça me fatigue. »
Il hocha la tête pour remercier la serveuse qui venait
d’apporter les cafés. Il n’avait pas parlé avec autant
de sincérité à quelqu’un depuis longtemps.
Après tout, elle connaît mon Vrai Nom.

Il sourit. « C’est tout. »

84
Héléna tourna sa cuillère en contemplant le fond de sa
tasse. « Tu as déjà eu affaire au Temple ?
Hum… Oui.
– Et ? »
Vitek réfléchit.
Oui, j’ai déjà eu affaire au Temple. De près, même. De
trop près. Une infiltration dans une base Templière, il
y a si longtemps… Je n’avais pas le même Simulacre,
à l’époque. C’est peut-être pour ça que mes souvenirs
sont diffus ? Je ne me rappelle que d’une chose : Velyo
était avec moi, et nous étions ressortis indemnes et
victorieux. Probablement pas anonymes, par contre.

« Et j’espère qu’ils n’ont pas gardé trop de souvenir


de cette opération » sourit Vitek. « Ce sera
dangereux, ajouta-t-il. Tu n’est pas obligée de venir.
– Je veux libérer mon oncle, son ami, et cette Nephilim
que nous avons recueillie. Et après ce qu’ils m’ont
fait…
Tu veux te venger ? »
Héléna réfléchit à son tour.
« Je ne veux pas me venger. Les Bohémiens… ont été
pourchassés, persécutés, depuis bien avant la seconde
guerre mondiale, mais particulièrement pendant cette
période. Le Temple, le Bâton, a gardé cette idéologie
de « purge », de « race pure », qui date d’un autre
temps, et a décidé de se servir de ceux qu’ils ont
décidés indignes, ou les éliminer. Je veux les mettre
hors d’état de nuire. Définitivement. »
Vitek lui fit un large sourire. « On n’y arrivera
certainement pas aujourd’hui », dit-il en prenant les
cafés pour revenir vers les autres.
« Je sais. Mais au moins nous aurons fait quelque
chose. »

Trouver un taxi fut rapide, et le trajet dura à peine

85
vingt minutes jusqu’au quai. La statue, perchée sur
son socle de plusieurs mètres de haut, se découpait en
sombre sur le ciel encore clair. Léo arriva peu après,
dans une nouvelle voiture. Il déchargea un gros sac
qu’il tendit à Saya, et en prit un autre qu’il cala sur
ses épaules.
« On va attendre qu’il fasse nuit, ce sera plus simple
pour ne pas trop attirer l’attention. En attendant, je
vais vous expliquer comment le matos marche, et les
bases à savoir, dit Léo en entraînant le groupe vers
une gargote située à quelques dizaines de mètres.
– Mais, dit Vitek, on ne peut pas utiliser plutôt la
Magie pour plonger ?
– Je préfère utiliser la bonne vieille méthode. Si c’est
bien une base Templière qui se cache sous les jupes
de madame, il doit y avoir des détecteurs de Magie.
Plus on sera discrets, mieux ce sera.
– Si c’est une base du Bâton, ils auront probablement
aussi des détecteurs de Ka autre que Soleil, pour
filtrer les non-humain soupira Vitek. Donc quoi qu’il
en soit nous serons probablement grillés avant
d’arriver.
– Pourquoi les Templiers ? demanda Cléo. On ne les a
pas beaucoup vus ces derniers temps, je pensais
plutôt à nos amis d’IRIS…
– Si ça se trouve c’est kif-kif, intervint Vitek en
poussant la porte du restaurant. Les uns ne sont peut-
être qu’une faction des autres.
– Je pense aussi qu’IRIS est une faction des templiers.
Je crois aussi que le Bâton s’est fait beaucoup d’amis
dans le gouvernement ces derniers temps, remarqua
Léo. Une base en plein Paris, il faut avouer que c’est
osé. »
Le groupe s’installa à une table, la plus éloignée du
bar. Léo sortit une carte à jouer de sa poche.
« Regardez. Je l’ai trouvée sur le corps de la mère de

86
Saya. »
Elle semblait ancienne. « Et elle ne fait pas émetteur,
celle-ci ? »
Léo haussa les épaules. « Connaissez-vous
l’organisation des Templiers ? »
Comme personne ne répondit, il enchaîna.
« Ils sont divisés en trois rangs. Les Manteaux Noirs,
les Manteaux Rouges et les Manteaux Blancs, les
rouges étant les plus puissants.
– On peut dire qu’ils ne se sont pas foulés pour les
noms, grommela Vitek.
– Il y a une vingtaine d’année, une lutte pour le
pouvoir a eu lieu au sein du Bâton. C’est à ce moment-
là que la Papesse a réussi à s’emparer du fameux
dossier, au prix de nombreux sacrifices.
– Ils n’avaient de copie, même en interne ? Ça paraît
débile…
– Tu pourras leur demander. Bref, le putsch a échoué,
des têtes sont tombées… Mais tous les dissidents
n’ont pas disparu, et ils sont revenus peu après avec
de nouvelles armes… Comme des billes curatives.
– Comme celles que Kroenen fabrique ?
– Exactement.
– Il me déçoit, dit Cléo. C’est encore pire que ce que
l’on pensait.
– Il vend des armes aux Arcanes Mineurs en échange
d’informations, qu’il revend au plus offrant. C’est un
rat d’égout, un indic. »
Vitek secoua la tête. « Mais comment sais-tu cela ?
– Pas mal de gens sont au courant. Artemus, la
Papesse…
– Dans ce cas, la même question revient encore et
toujours sur le tapis : pourquoi ne nous ont-ils pas mis
au courant ? On aurait pu prendre nos précautions.
S’ils savent tout sur tout le monde, ils auraient pu se
rendre compte que nous l’ignorions ! Décidément,

87
plus j’en apprends sur la Papesse et Arthrose, plus ils
baissent dans mon estime.
– Il ne vendait pas des infos sur nous, au moins ?
questionna Cléo.
– Je l’ignore.
– Bon, on pourra toujours lui poser gentiment la
question la prochaine fois qu’on le croise… Si on le
croise. »
Vitek revint à la charge.
« Mais êtes vous sûrs qu’il s’agit de Kroenen ? Je suis
une bille en Alchimie, mais il ne doit pas être le seul à
savoir faire des billes curatives… Ça doit être un
classique, non ?
– Tout à fait, un classique. Mais votre ami adore
rajouter sa petite initiale.
– Une initiale dorée, hein ? sourit Cléo. Comme c’est
chou. Je m’en souviendrai.
– Il les signe, en plus ? Il est con ou quoi ?
– Orgueilleux. Mais Kroenen n’est pas un ennemi tant
qu’il est la cible d’IRIS. Et puis, ceci dit, je vous
rappelle que vous n’êtes pas des saints non plus. »
Cléo sourit largement.
« Je n’ai jamais rien affirmé de tel.
– Vous changez de corps quand vous le désirez et
laissez une épave derrière vous.
– Et alors ? Vous mangez bien des êtres vivants, vous
aussi. Chacun sa nature.
– Mouif, c’est pourri comme excuse.
– C’est facile de critiquer, soupira Cléo, pour un Ar-
Kaïm qui n’a jamais été désincarné, et n’a jamais
connu cette forme ultime de l’être, au-delà de
l’enveloppe charnelle…
– Si on pouvait s’en passer, crois-moi…
– Ah bon ?
– Je confirme, souligna Cléo. Bien que les humains
soient très intéressants, le Simulacre reste une prison.

88
Dorée et passionnante parfois, mais une entrave d’un
certain point de vue.
– Sans vouloir discuter « métaphysique de placard »,
c’était juste pour vous rappeler qu’il est facile de
juger au premier abord, n’est-ce pas, Vitek ? Artemus
et Rory sont plus proches des humains que vous ou
moi, fit Léo en pointant du l’Hydrim qui s’était
assoupie sur sa chaise, la tête dans les bras, sa
chevelure bleue émergeant comme une brassée
d’algues de ses bras couleur perle.
– Bon, revenons à nos moutons, fit Cloé. Comment va-
t-on s’introduire dans cette base ?
– On va plonger et chercher une entrée, par laquelle
ils évacuent les déchets. Ensuite, on rentre, on tire sur
tout ce qui bouge et n’est pas entravé, et on libère les
autres. D’ailleurs, si votre ami Kroenen est derrière
un bistouri, il aura droit à une balle entre les deux
yeux.
– Je ne suis pas sûre d’être très efficace avec des
armes à feu, dit Cléo.
– Tu vises, tu appuies. Sinon, ta Magie fonctionnera
peut-être, ou tes potes… En attendant, voyons le
matériel de plongée. »

Vitek n’avait jamais fait de plongée, mais savait que la


natation n’était pas inconnue à son Simulacre. Rory
s’éloigna en bâillant pendant l’explication, signalant
qu’elle n’avait pas besoin d’écouter les conseils de qui
que ce soit pour un domaine touchant à l’eau. De
nouveau, elle semblait peu à peu se désintéresser de
la mission.
Si elle est le seul soutien d’Artemus, il n’est pas près
de sortir la tête de l’eau.
Le soir arriva rapidement. Après un repas chaud,
l’ensemble du groupe fût sur le bord de la Seine, au
niveau de Notre Dame – la Seine était inaccessible

89
facilement au niveau du Pont de Grenelle – et en tenue
de plongée. Léo avait également prévu des sacs
étanches pour quelques affaires de rechange. Vitek y
avait précautionneusement glissé sa veste magique.
Un bateau arriva, mené par un homme lourd et
musclé, aux mains épaisses et calleuses.
« Je vous présente Eric, fit Léo. Il nous conduira au
point de chute, et viendra nous chercher deux heures
plus tard avec un bateau plus gros. »
Tout le monde embarqua sans un mot, et acheva de
s’équiper, tandis que le petit bateau fendait en
tanguant les eaux troubles de la Seine.
Vitek se fit expliquer une nouvelle fois l’usage du
respirateur. Les palmes le mettaient mal à l’aise, il se
sentait comme un canard au départ d’un marathon.
Par-dessus le marché, des nuages lourds masquaient
la Lune, il ne pouvait même pas trouver de réconfort
en sa présence. L’air froid tenait heureusement les
gens chez eux, il y avait très peu de promeneurs. Un
fin crachin commença à tomber. Léo donna le signal.
Vitek entra dans l’eau en dernier. Elle était froide,
malgré la combinaison, et noire. Une chance qu’elle
n’ait pas été limoneuse, mais il était impossible d’en
voir le fond, même avec la lampe. Il pouvait y avoir
n’importe quoi là-dedans. Les autres avaient déjà
plongé. Il se courba en deux et donna un bon coup de
palme. L’eau autour de sa tête lui faisait comme un
casque trop serré, et le respirateur dans sa bouche
l’angoissait. Comment faire pour lancer un sort dans
ces conditions ? Articuler serait impossible…
Une main amie saisit son poignet. Héléna évoluait
avec grâce, comme si les palmes et l’équipement
avaient été partie intégrante de son corps. Elle guida
l’Onirim dans la bonne direction.

La situation était de plus en plus oppressante. L’eau

90
noire au-dessus, devant, en dessous, et les lueurs
émises par les lampes des autres pour tout repère,
tâchant d’ignorer les frôlements inidentifiés le long de
ses jambes, Vitek n’en menait pas large.

Soudain, il perçut un mouvement brusque. Cléo venait


de s’arrêter, et elle commença à se débattre
furieusement. Quelque chose lui avait agrippé la
jambe. Vitek n’y voyait rien. Avec sa lampe, il essaya
de distinguer la cause du désastre, en pure perte. Il
articula péniblement un sortilège de perception, afin
que la Magie suppléée à sa vue insuffisante, mais le
masque et le respirateur empêchaient toute parole. Il
inspira, et se concentra. Le Haut Enochéen, le moyen
de communication originel des Nephilim, ne posait
tant de problèmes. Il retira quelques secondes le
respirateur de sa bouche, et prononça tant bien que
mal les paroles incantatoires. Les Champs obéirent, et
révélèrent une forme humanoïde accrochée à la
cheville de Cléo, qui tentait de la décrocher en lui
donnait de violents coups de pied. Il dégaina le
couteau de survie que Léo lui avait fourni avec le
matériel de plongée, et nagea vers Cléo. Au moment
où il l’atteint, il constata que la créature avait cessé
de bouger et coulait à pic, probablement changée en
obsidienne par Cléo. Quelque chose lui attrapa la
cheville à son tour. Il se retourna pour y planter son
couteau, et aperçut Héléna. Elle avait frappé avant
lui, et le triton s’échappa. Hélas, plusieurs autres
arrivaient, aussi Vitek entraîna-t-il Héléna à la suite
des autres, qui avaient déjà trouvé l’entrée d’un boyau
étroit et nauséabond d’où sortait une eau bourbeuse.
Le passage était trop exigu, il fallut se débarrasser
des bonbonnes d’oxygènes. Vitek pria pour que Léo
sache ce qu’il faisait, et ne les entraîne pas vers la
noyade.

91
Les parois étaient glissantes, et de surcroît il fallait
descendre, ce qui donnait l’impression de s’enfoncer
dans les entrailles du monde. Quel estomac
démoniaque allait succéder à cet intestin noir et
puant ? Des grumeaux inidentifiés venaient boucher la
vue, et le faisceau des lampes ne portait pas à plus
d’un mètre. Pourtant, au bout de quelques dizaines de
secondes d’une nage rapide, le groupe émergea dans
une petite pièce dans laquelle il fût enfin possible de
sortir du bourbier.
Respirer. Enfin. Un air puant, peut-être, répugnant,
certainement, mais un air malgré tout.
L’eau était pleine de morceaux de chair en
décomposition, et Héléna retint avec peine un haut le
cœur quand elle retira son masque.

Une échelle rouillée montait vers les hauteurs,


donnant sur une lourde trappe métallique. Léo grimpa
en premier.
« C’est fermé. »
Vitek tenta une nouvelle fois la Magie. Sans tuba, sans
eau c’était comme une redécouverte. Il visualisa le
loquet, et le déverrouilla. Léo souleva avec
circonspection la trappe, glissant un regard circulaire,
puis l’ouvrit pour de bon et se hissa à l’extérieur.
Vitek entendit Cléo incanter doucement un habitus, et
reconnut une phrase ciselée pour la reconnaissance
du danger. Il était temps de passer aux choses
sérieuses, et lui aussi envoya un sortilège de
détection, décidant d’alterner entre la perception des
humains et celle des créatures plus… inhabituelles.
Le couloir était vide. Léo commença à retirer sa
combinaison, et chacun fit de même, afin de retrouver
une tenue un peu plus confortable. La puanteur de
l’eau leur collait toujours au visage, mais au moins ils

92
pouvaient se mouvoir plus légèrement. Les Nephilim
invoquèrent leurs armures de Kabbale.
Il faisait très sombre, la seule source de lumière étant
une petite veilleuse dans un coin. Vitek fouilla dans
son sac hermétique pour récupérer sa veste
protectrice contre l’Orichalque, et, une fois prêt, leva
sa lampe. Léo, d’un geste vif, la rabattit pour qu’elle
pointe vers le sol. Il lui indiqua ce qu’il avait pris pour
une veilleuse : il s’agissait en réalité d’une caméra en
mouvement au-dessus de la porte de sortie.
Cléo poussa un soupir en voyant cela, et commença à
tracer un pentacle d’invocation sur un mur,
interrompant son geste pour sortir du champ de la
caméra à chaque fois que celle-ci tournait vers elle
son œil rouge. Vitek attendit avec impatience de voir
ce qui allait en sortir.
Le résultat fût largement à la hauteur de ses
espérances. Plusieurs créatures décharnées, noires
comme la nuit, encapuchonnées, portant des lames
brillantes comme de l’argent, brillant même malgré le
manque de lumière, se matérialisèrent dans un soupir.
Héléna poussa une exclamation de stupéfaction
admirative. Le renfort était plus que bienvenu.
Léo ouvrit la porte, qui n’était pas verrouillée, et fit
signe d’avancer dans ce nouveau corridor, aux murs
sales, décrépis, couverts de rouille et de taches dont il
valait mieux ne pas chercher à connaître l’origine.
Leurs pas résonnaient sur le sol métallique.
Vitek perçut alors, comme dans un brouillard, des
silhouettes indéfinissables. « Il y a des créatures
magiques par ici », chuchota-t-il à l’intention de Léo.
« Vu. »
Des sortes de méduses impalpables et innombrables
flottaient dans l’air du couloir. « On peut peut-être
passer discrètement ? souffla Vitek.
– Les Maléfiques Suzerains de l’Apathie… C’est une

93
invocation Selenim, tu as de la concurrence Cléo… »
répondit Léo.
Les créatures réagissaient-elles au bruit ? Elles
figèrent leur parcours nonchalant, et d’un seul
mouvement, foncèrent vers les intrus.

« Qu’elles ne se collent pas sur vos visages ! beugla


Léo et sortant son épée. Il trancha net une des
invocations. Au moment où la lame avait touché la
masse gélatineuse, Vitek vit nettement une forme
reptilienne miroiter autour de l’arme. « Un Effet-
Dragon ! » Il détacha à regret les yeux du magnifique
spectacle, et reporta son attention sur les ennemis.
Cléo modifia son pistolet en torche enflammée. Son
intention était manifestement de brûler les créatures
aquatiques. « Facilitons-lui la tâche », songea Vitek en
rassemblant les Champs magiques d’une parole. Une
matière facilement inflammable… Du lin, un élément
brut aisé à suggérer. Il lança un premier sortilège.
Une des méduses sembla prendre de la consistance,
et passa du bleu transparent à un beige sale. Cléo
remarqua immédiatement la différence, et en
approcha sa torche. Le feu prit instantanément.
« Bingo ! »
Il fût nécessaire de répéter plusieurs fois l’opération,
et les deux Nephilim œuvrèrent de concert, exécutant
une danse mortelle conjuguant Magie attaque
physique par le feu. Cléo n’avait qu’à effleurer les
filaments pendants des créatures immobilisées, en
évitant que celles qui avaient été épargnées ne la
touchent, et s’acquittait de cette tâche avec une
précision mortelle. Bientôt, des cendres noires
envahirent la pièce, et ajoutèrent leur touche sombre
aux murs déjà infâmes.
De son côté, Rory, qui n’avait pas décroché un mot à
part quelques soupirs agacés ou las depuis leur

94
arrivée, sembla trouver dans l’action un brin de
motivation, et entreprit d’utiliser également sa Magie
pour changer sa part de monstres en eau. Elle
scandait les paroles de ses charmes avec une
emphase ennuyée de dandy. Héléna, se rappelant
probablement la façon dont son agresseur à trompe
s’était remis de ce même charme, se glissait avec
adresse jusqu’à chaque flaque pour la disperser
méthodiquement.
Bientôt, grâce à l’action conjuguée des pouvoirs et des
armes de chacun, le couloir fût désert. Guère plus
accueillant, mais désert.
« On avance ! »
Léo avait repris la tête, suivi de Vitek. Saya fermait la
marche, indiquant par là sa grande expérience des
missions périlleuses.
Le groupe ne tarda pas à se heurter à une seconde
porte.
« Il y a des humains derrières », murmura Vitek.
« On pourrait peut-être les endormir ? » suggéra-t-il.
Cléo hocha la tête. Vitek reporta son attention sur les
silhouettes brumeuses qu’il percevait sans peine
malgré la lourde épaisseur de fer qui lui barrait le
chemin. La Magie, bien utilisée, se rit de ces
obstacles. Il modifia subtilement les Champs pour
qu’ils portent aux humains un sommeil dense et
profond. Les silhouettes s’affaissèrent. C’était presque
trop facile.
« C’est fait. »
Léo ouvrit la porte, qui céda en grinçant sa misère, et
dévoila une pièce aux murs aussi rongés d’humidité et
de rouille que les précédentes, vide de tout
ameublement, mais occupée par deux formes
entassées, profondément endormies. En face, deux
autres portes.
Les humains étaient vêtus de combinaisons noires,

95
ornées d’un blason représentant un bâton d’argent,
dont le clinquant et l’entretient contrastaient
fortement avec la décrépitude du bâtiment. Ils
tenaient encore, dans leurs mains aux muscles
relâchés, des armes curieuses ressemblant vaguement
à des pistolets, mais reliés par un câble à une
bobonne dans leur dos. Vitek constata que leur Ka-
Soleil était brillant, preuve de leur érudition dans la
chose Magique. Ce n’était guère étonnant.
Les créatures de Cléo s’avancèrent vers eux, et, d’un
mouvement tellement vif qu’il fut à peine perceptible,
leur tranchèrent le cou.
« Bon, si on voulait les réveiller pour les interroger,
c’est loupé » grommela Vitek.
Voilà, c’est pour ça que la Kabbale ne me tente pas.
L’idée de mettre son sort entre les mains de
personnalités inconnues et pas toujours fiables… C’est
de l’inconscience. Certains apprécient justement cet
Art pour cela, juste pour faire admirer leur force de
volonté, mais je ne me sens pas ce genre de besoin.
Léo essaya de récupérer une des armes. Il n’était
possible de les utiliser qu’à condition de prendre
également la bonbonne, dont il y avait gros à parier
qu’elle contenait de l’Orichalque. Le revêtement
isolait le terrible minerai, mais Vitek, pour toute la
Sapience du Monde, n’aurai accepté de porter sur son
dos ne serait-ce qu’un gramme du matériau honnis,
fût-il hermétiquement protégé. Par contre, il
reconnaissait volontiers qu’il pouvait être intéressant
de récupérer une de ces armes pour l’étudier plus à
loisir, et admirait le courage de Léo de se porter
volontaire pour une telle entreprise… Bien que les Ar-
Kaïm soient moins vulnérables que les Nephilim à
l’action du métal maléfique. Mais malgré tout…
« Ça ressemble au fusil Kaser des Rose+Croix… Mais
là, ça ne doit pas fonctionner avec du Ka-Soleil »

96
sourit l’Ar-Kaïm.
« On peut le prendre ?
– Pas sans la bonbonne, mais c’est lourd. »
Vitek poussa un soupir.
« On n’a qu’à le laisser là, tant pis. Vraiment, je
déteste l’Orichalque. On peut partir ?
– Attendez, il y a quelque chose derrière l’une des
portes » annonça Cléo.
Vitek se retourna vers la porte, pour lancer de
nouveau un sort de perception. Une grande forme au
pas traînant apparut dans son champ de vision. Il y en
avait également derrière la seconde porte, et à l’étage
au-dessus. En quelques mots, l’une d’elles se figea,
changée en lin.
Soudain, les deux portes disparurent,
métamorphosées en rideaux de flammes qui
dégagèrent instantanément une chaleur infernale,
obligeant tout le monde à reculer.
Mais dans la seconde qui suivit, une sirène retentit, et
de l’eau se mit à gicler en une pluie dense venant du
plafond. La fumée s’épaissit, et chacun se mit à
tousser.
« Bravo Cléo, tu as déclenché l’alarme incendie avec
tes…
– Désolée, je n’avais pas pensé à ça ! »
Les deux créatures invoquées par Cléo, dans un
mouvement souple de félin en chasse, se jetèrent sur
les nouveaux venus issus des autres pièces, guidées
par le cri de l’Onirim : « Ce sont des ennemis ! ! »
Vitek n’attendit pas de voir le résultat de l’assaut, et
incanta immédiatement un de ses Habitus favoris, qui
projeta l’un des monstres contre le mur derrière lui
avec une violence qui lui brisa l’échine – ou quoi que
ce fût lui tenant lieu d’organe vital. Des bruits de
galopades se firent entendre.
Un autre cri. À travers la fumée et l’eau, les yeux

97
brûlants, Vitek distingua Saya, renversée par des
gluants à trompe. Léo se précipita à son aide. Elle ne
risquait pas grand-chose. Vitek se concentrait pour
essayer d’identifier un des galopeurs, et réitérer son
sort sur un de ces fâcheux, mais il était impossible de
les distinguer dans le chaos ambiant.
Soudain, il repéra une masse en mouvement, dans
laquelle il reconnut Cléo, qui venait de s’écrouler sous
l’assaut d’un des monstres. Vitek s’approcha pour
lancer un sortilège transformant l’agresseur en eau,
tandis qu’Héléna tâchait de lacérer sa peau
caoutchouteuse à l’aide de son couteau de survie. Un
épais mucus sortait de la blessure, rendant chaque
nouveau coup plus difficile à donner. En outre, le
monstre ne lâchait pas sa prise, et tentait vaille que
vaille d’enfourner sa trompe visqueuse dans la bouche
d’une Cléo se tortillant comme un ver avec des cris de
rage.
Héléna se démenait avec son couteau, tailladant de
toutes ses forces, mais rien n’y faisait. Les Champs
Magiques glissèrent une fois de plus entre les mailles
de la volonté de Vitek, qui n’arriva pas à se concentrer
suffisamment pour les retenir. Son sort échoua.
Une des créatures de Kabbale invoquées par Cléo
surgit soudain, telle la mort en personne surplombant
de sa funeste présence le capharnaüm de la bataille,
et trancha la tête de la créature. Cléo se redressa
avec un haut le coeur, suffocant et toussant pour
recracher la bave immonde qui avait accompagné la
trompe lorsque celle-ci avait réussi à se frayer un
chemin dans sa bouche.
Ne restait que le monstre dont Rory avait pris la
charge. Il avait réussi à enrouler un de ses tentacules
à la cheville de l’Hydrim, et tâchait de l’entraîner dans
sa chute à travers le sol, Rory ayant transformé une
partie de celui-ci en eau, qui s’écoulait en cascade

98
vers l’étage en dessous. Cléo transforma la créature
en sel, afin que celle-ci se dissolve.

Tout le monde était indemne, mais mouillé et plus ou


moins souillé de mucus et de particules de fumée. La
fatigue commençait à se lire sur les visages. Une
petite pause était nécessaire, ne serait-ce que pour
vérifier rapidement quelques éraflures et contusions.
Une rapide toilette permit d’enlever l’essentiel de la
bave visqueuse qui rendait les pas glissants, et en une
poignée de minutes, tout le monde fut de nouveau sur
le pied de guerre.
Les deux portes étaient ouvertes sur des couloirs à la
lumière incertaine et vacillante. Après une rapide
concertation, le groupe tenta celui de droite, et
s’enfonça dans les entrailles de l’île soutenant la dame
de métal, espérant doucement remonter vers la
surface.

Les murs du couloir avaient dû être blanc, un jour,


mais leur blancheur hospitalière disparaissait
maintenant sous la rouille et la crasse, comme dans
les pièces précédentes. Il déboucha finalement sur
une porte blindée. Héléna s’avança, et, le visage à
quelques centimètres du blindage, hocha rapidement
la tête trois fois, puis colla son oreille gauche contre
la porte. « Nul obstacle ne nous empêche
d’entendre. »
« Il y a quelqu’un qui gémit… »
Vitek lança à son tour un sortilège de perception, afin
de dénombrer les humains situés derrière a porte.
« Un seul… Un seul entier en tous cas… »
Il suggéra « L’un d’entre nous transforme la porte en
air, les autres rentrent et cassent tout sauf le type que
j’ai repéré ? »
Léo donna un violent coup de pied dans la porte, qui

99
sortit de ses gonds et tomba sur le sol.
« Booon… On peut faire ça aussi. »
La porte s’était ouverte sur une salle de chirurgie, à
peine plus propre que le reste. Une femme était
allongée, nue, sur une des tables, et sur les autres se
trouvaient des corps éventrés, mutilés. Des ustensiles
ensanglantés avaient été rapidement abandonnés, et
des flacons contenant des organes vitaux étaient
répartis un peu partout. L’un d’entre eux avait roulé
au sol et y avait répandu son contenu. Une odeur de
tripes et sang imprégnait l’air. L’ensemble dégageait
une impression de cauchemar, comme si la scène
n’avait été qu’une mascarade de chirurgie vue par
l’esprit malade d’un sadique éduqué aux tortures
moyenâgeuses adaptées aux outils de la modernité.
Héléna retint un cri, les deux mains sur la bouche, en
contemplant le corps d’un homme vidé comme un
poulet, les traits figés dans un rictus d’horreur et de
douleur qui lui déformait le visage. Vitek s’approcha
d’elle et posa une main sur son épaule pour l’enlacer.
« C’était un ami de mon Oncle. Quelle horreur… Qui a
pu lui faire cela ? »
Vitek l’entraîna vers les autres. « Les Templiers…
Vient, il faut que l’on se dépêche de retrouver ton
oncle. »
La femme sur la table ouvrit des yeux rouges, creusés
et affolés. C’était Hélénaiah, du Verseau, sa longue
chevelure collée par la sueur sur son front, son corps
pâle heureusement encore intact de toute écorchure.
Ses tortionnaires avaient été interrompus juste à
temps. Comment avait-elle atterri là ? Leur dernière
rencontre ne datait pas de si longtemps…
Vitek repéra une pile de vêtements féminins sur une
étagère, et les prit. Une photo tomba sur le sol. Vitek
la ramassa, et eu du mal à en croire ses yeux. C’était
une photo en noir et blanc, datant, à en juger par la

100
voiture se trouvant à l’arrière plan, l’architecture des
immeubles et les vêtements des protagonistes, des
années 40. L’homme, à n’en pas douter, était Kroenen.
Il avait changé, mais c’était indubitablement le
Faërim. À ses côtés, Everyne Payne. Au dos du cliché :
« RDV à 18h30 à la fontaine Saint Michel. »
Vitek se dirigea vers la table, et écarta brutalement
Cléo qui commençait à détacher Hélénaiah. Il planta
son regard dans les yeux clairs de l’Ar-Kaïm, et lui mit
la photo sous le nez.
« C’est à toi ? »
Hélénaiah cligna plusieurs fois des yeux, en faisant la
grimace, puis, au bout d’une trentaine de seconde,
prononça d’une voix faible : « Oui, c’est à moi. »
Vitek incanta, sans se soucier qu’Hélénaiah
comprenne ce qu’il était en train de faire. Il tourna la
tête vers Cléo.
« Dis-moi quelque chose de faux. »
Cléo sourit angéliquement.
« Je t’aime. »
Vitek soupira et relança son sort. Percevoir un
mensonge était facile, pour autant que le sortilège
soir effectif.
Une fois sûr, il s’adressa à Hélénaiah.
« Tu connais ces gens ?
– Non, personne ! Et toi ? Un de vous peut-être ? »
Hélénaiah s’était à demi redressée, et reprenait de la
vigueur seconde après seconde.
« Elle nous prend pour des billes ! » cracha Vitek.
Il lança un nouveau sortilège, par lequel il
communiqua à sa cible le désir de ne dire que la
vérité.
« Est-ce que tu connais les gens sur la photo ? dit-il
d’un ton radouci, en détachant lui-même les poignets
de l’Ar-Kaïm.
Hélénaiah se frotta les poignets et les chevilles en

101
grimaçant. Comme à contrecœur, elle lâcha. « J’en
connais un.
– Qui ?
– L’homme ! »
Était-ce le fait de se rendre compte qu’elle ne pouvait
dire que la vérité ? Le regard de l’Ar-Kaïm semblait
jeter des étincelles de colère.
« Bon, dit Vitek en lui lançant ses affaires, il faudra
que l’on ait une petite discussion, mais pour l’instant,
on doit faire vite. On doit récupérer l’oncle d’Héléna.
Oui, et il ne faut pas oublier non plus la nièce
d’Artemus », souligna Cléo.
Léo examina la porte du fond, pendant qu’Hélénaiah
s’habillait rapidement.
« C’est ouvert. »
Un escalier montait vers les étages. Les Nephilim
lancèrent plusieurs sortilèges, et détectèrent
plusieurs formes humaines, puis montèrent les
escaliers avec prudence.
Le groupe déboucha dans une sorte d’antichambre
aux murs rougis, où les attendaient plusieurs hommes
armés, casqués et recouverts d’armures noires,
embusqués derrière des tables de métal retournées.
Les sorts fusèrent. Chacun essaya de trouver un abri
tout en passant à l’offensive, une combinaison
particulièrement difficile. Se concentrer dans ces
conditions était pratiquement impossible, et la Magie
semblait vouloir à tout prix échapper à Vitek, qui ne
parvint pas à manipuler les Champs à sa volonté. Il
courut éperdument vers une des tables, avec force
zigzags. Il reconnut Héléna, courant avec grâce sur le
plafond comme s’il s’était agit du sol, et regretta de
ne pouvoir en faire autant. Les balles des amis
croisaient les lasers noirs des ennemis, dans une
incompréhensible cacophonie.
Derrière l’abri précaire d’une table, Vitek trouva assez

102
de concentration pour lancer un sort, et un des
hommes tomba inconscient. Juste au même instant, le
faisceau d’un laser noir toucha l’Onirim.
Un immense froid le saisit, comme s’il venait de
plonger dans un lac gelé. La présence de l’Orichalque
le stupéfia, et il tomba assis, incapable de respirer ou
d’agir. Il se laissa basculer en arrière, et tenta de
retrouver son souffle, mais il avait l’impression que
quelqu’un venait de lui enfoncer la tête dans une
mélasse noire et glacée. Suffoqué, il lui fallut
plusieurs secondes pour refaire surface.
Quand il se redressa, frissonnant de froid et de peur,
le dernier adversaire tomba. L’un d’entre eux était
inconscient, les autres étaient morts.
« On le fait parler ? » demanda Vitek en se levant avec
difficulté.
Hélénaiah s’agenouilla près du type et planta son
couteau dans l’un de ses yeux, l’énucléant avec une
excitation malsaine et jubilatoire.
Vitek leva les yeux au ciel.
Un portable sonna, depuis la poche de l’un des
hommes. Les regards de Cléo et Vitek se croisèrent.
Rory s’était assise dans un coin et contemplait ses
pieds d’un air fatigué.
Cléo fouilla dans la poche de l’homme en noir et
décrocha. Elle appuya sur le bouton du haut parleur,
et la voix d’un homme d’âge mûr résonna dans la
pièce.
« Quel manque de savoir-vivre…vous débarquez chez
les gens et détruisez tout… »
Cléo répondit d’une voix ferme et parfaitement
maîtrisée, un brin d’ironie teintant l’acier de son
intonation. « Je me demande bien qui a commencé en
premier, mais ce serait puéril de continuer…
– De la part des servants de monsieur Dexter, je ne
suis pas étonné. (il fallut quelques secondes à Vitek

103
pour se souvenir que « Dexter » était le nom
d’Artemus)
– En quoi pouvons-nous vous aider, monsieur ? reprit
Cléo.
– M’aider ? Mais vous l’avez déjà fait.
– Voilà qui est très bien, monsieur… rappelez-moi
votre nom ?
– Appelez-moi Souffrance et Douleur. Votre Souffrance
et Votre Douleur.
– Monsieur est donc poète à ses heures perdues ?
– Vous pouvez encore essayer de sauver vos amis, du
moins ce qu’il en reste. Dans peu de temps ce
complexe va être immergé. Je vous donne un peu
moins d’une heure. »
Il raccrocha. Cléo se passa la main sur le visage.
« Bon, monsieur est de bonne humeur, je propose
qu’on en finisse vite, OK ? »
Vitek acquiesça. Il ne comprenait pas pourquoi cet
homme avait pris tant de peine à les prévenir qu’il
allait immerger le complexe… Peut-être n’avait-il pas
les moyens techniques de le faire avant une heure, et
cherchait-il à au moins sauver la face en se donnant
l’image de celui qui contrôle, ou peut-être avait-il
manigancé un piège… Quoi qu’il en soit, il fallait
continuer. Héléna s’approcha de Vitek.
« Tout va bien ?
– Ça pourrait être pire. Et toi ? »
Elle sourit. Elle avait réussi à passer entre les balles
et les tirs avec brio. Elle s’en sortait bien.
Léo ouvrit la porte sur un couloir aux lumières aussi
clignotantes que les précédentes. Cette luminosité
instable donnait la curieuse impression que tout
pouvait s’éteindre d’un instant à l’autre.
Vitek emboîta le pas à Léo, Héléna sur ses talons, les
autres derrière.
En file indienne, la colonne était assez longue, mais la

104
cadence donnée par Léo compensait par sa vitesse,
limitant le temps de déplacement.
Tout à coup, le pied de Vitek s’enfonça dans le vide.
Avec l’impression désagréable d’avoir raté une
marche, il se sentit tomber verticalement et se
rattrapa de justesse aux bords d’un « trou » noir d’une
cinquantaine de centimètres de diamètre qui venait de
s’ouvrir sous ses pieds. Il jura, mais une violente
douleur à la jambe droite transforma sa vindicte en
cri.
Il sentit des mains le saisir au niveau des bras pour le
tirer hors du trou et essaya de donner des coups de
pied pour décrocher la chose qui lui attaquait la
jambe, mais la puissance vrillante de la souffrance
l’empêchait de se concentrer de quelque manière que
ce soit. Il perdait du sang et la chose qui s’était
accrochée à lui continuait à entamer sa chair. Il
percevait les voix des autres comme du bout d’un
tunnel. Des étincelles voltigèrent devant ses yeux. Il
se sentit hissé par la force des autres et, une fois assis
à quelque distance du trou, vit avec effarement une
créature toute en crocs s’acharner sur sa jambe dans
un giclement de sang et de chairs mâchées. Il hurla de
douleur et d’indignation mélangées.
Léo frappa la créature d’un coup de son épée, ce qui
la décrocha, et d’un coup de pied la renvoya au fond
de son trou.
« Ceux qui Mâchent dans les Profondeurs… » souffla
Cléo.
Héléna posa une main sur le front de Vitek, qui
respirait avec peine, pâle comme la mort, puis
commença à chanter, et de son autre main couvrit la
blessure qui se referma petit à petit. La douleur
reflua. Vitek remercia Héléna et Léo, puis se releva. Il
claudiquerait pendant quelque temps, mais au moins
il pouvait se déplacer.

105
Cette fois, il regarderait à ses pieds avant de marcher
n’importe où…

Le couloir s’allongea encore sur quelques dizaines de


mètres, puis déboucha sur une porte fermée
dégageant une forte odeur de mort.
Vitek annonça à voix basse :

« Je perçois un humain derrière…


Vivant ?
Aucune idée… »
Léo appuya sur la poignée.
« C’est ouvert. »
Il ouvrit la porte avec force et surgit dans la pièce tel
un diable de sa boîte.
Héléna poussa un cri qui tenait davantage du haut le
cœur que du cri de terreur pure. La pièce était
quasiment vide, mis à part un part un tas de
vêtements soigneusement pliés au pied d’un corps nu
suspendu au mur, atrocement mutilé, les bras
détachés du corps. Vitek ne l’avait vue qu’une fois,
mais il reconnu Minerva. Sur son torse étaient gravés
les mots « pute de Nephilim », et son bras gauche
indiquait une porte. Vitek prit Héléna dans ses bras.
Elle tremblait comme une feuille, probablement
autant de rage que de peur. Cloé s’approcha du corps.
« Le sang est encore frais. À mon avis, ça date de
moins d’une heure… – Deux heures », rectifia Léo, en
contemplant le corps d’un air sombre. Donc elle était
peut-être encore vivante quand on est entrés ici.
Quand Héléna eut finit de trembler, Vitek la lâcha et
passa en Vision-Ka. Les Champs Magiques apparurent
dans toute leur ampleur devant ses yeux. Il chercha la
trace d’un pentacle, espérant que peut-être seul le
Simulacre de Minerva ait pu être détruit, et non le

106
Nephilim lui-même… Mais en vain.
« Ah mon avis, dit Cléo, ils auront capturé son
essence, l’auront soumise sous forme d’Homoncule,
ou tuée définitivement. »
Vitek revint en vision normale et acquiesça
silencieusement, atterré. Rory se tenait la tête entre
les mains, très pâle, et Vitek se demanda si elle
songeait à ce qui se passerait quand elle devrait
annoncer à celui qui avait été son mentor que sa nièce
adoptive avait été capturée par le Temple ou tuée, ou
si simplement la fatigue avait eu raison de l’Hydrim
au tempérament instable. Elle semblait s’être une fois
de plus désintéressée de la mission, démotivée,
n’agissant que comme un soldat, un robot sans
initiative, sans manifester aucune émotion. Oui, si elle
était le seul soutien d’Artemus, il avait vraiment des
cheveux à se faire. Cléo ouvrit la porte de sortie, qui
dévoila un laboratoire. Vitek se sentit faiblir, la tête lui
tourna. Une sensation qu’il connaissait bien. « Bon,
les enfants, il y a de l’Orichalque dans le coin… » Le
groupe traversa la pièce, louvoyant entre les
paillasses couvertes de verrerie, souvent sale et
comme abandonnée à la hâte. Des plans de machine
étaient dessinés à la craie sur les murs, dans lesquels
le mot « Orichalque » revenait bien trop souvent au
goût de Vitek, qui passa brièvement en Vision-Ka pour
avoir une vue d’ensemble sur la situation. Il ne décela
rien d’anormal, sauf au moment où il se retourna vers
Cléo : autour d’elle se dégageait un pentacle argenté
beaucoup trop visible, qui se détachait peu à peu du
Ka-Soleil de son Simulacre. Elle tombait en Ombre. Il
repassa en vision normale juste à temps pour voir le
Simulacre de Cléo s’écrouler par terre. Ce n’était pas
une Ombre normale : si l’Ombre n’avait pas été
provoquée par un agent extérieur, le Simulacre aurait
dû reprendre ses esprits et chercher à fuir. « Du

107
gaz ! » cria Léo en montrant des grilles d’aération.
Vitek se précipita vers le Simulacre de Cléo, et la
saisit. Héléna l’aida à la balancer par-dessus son
épaule, et ils reculèrent vers la sortie, en tâchant de
respirer le moins possible. Lorsqu’enfin la sortie fut
atteinte, Vitek avait l’impression que ses poumons
allaient exploser. Il reposa le Simulacre de Cléo sur le
sol toujours rouillé de ce nouveau couloir. Héléna
inspira bruyamment. « Comment te sens-tu ? – Un peu
faible, mais ça va », sourit-elle. Cléo bougea. Elle avait
apparemment repris sa place dans son Simulacre. Elle
se releva en secouant la tête. Léo sortit quelques
feuilles qu’il avait ramassées sur une paillasse :

« Des plans de fusil Kaser modifiés.… Le rayon noir


est tiré de l’Orichalque.
– On va donner ça à la Papesse, dit Cléo en
s’époussetant, ça devrait les intéresser…
– Et là ça ressemble une armure… Et le plan d’une
femme…
– Quoi ?
– La silhouette d’une femme sur un blue print,
nommée « Eve0001 », avec un sous-titre : « Nouvelle
Stase ».
De synthèse, donc », dit Hélénaiah.
Léo hocha la tête et rangea soigneusement les
documents dans son sac à dos.
« Il faut continuer, on doit se dépêcher d’avancer,
coûte que coûte ».
Chacun reprit sa place dans la colonne de marche, et
le groupe avança de nouveau.
Le couloir laissa bientôt la place à un nouvel escalier,
en haut duquel un comité d’accueil était à prévoir. En
effet, à peine les derniers eurent-ils posé le pied sur le
palier que deux hommes se dévoilèrent et
commencèrent à tirer. Vitek s’était préparé, cette fois,

108
et lança immédiatement un sort sur l’un des tireurs,
afin de le changer en pierre de Lune. L’homme
commença à se figer, et son teint devint opalescent,
mais il appuya sur un bouton de sa tenue, et les effets
du sortilège cessèrent. Vitek jura tout bas, et se
déplaça de façon à ne pas offrir une cible trop facile.
Les vapeurs d’Orichalque empestaient, et il y avait
gros à parier que ce système pour se débarrasser des
effets de la Magie était également basé dessus.
Hélénaiah fonça vers l’un des hommes avec un rire
démoniaque. La jeune femme était plutôt frêle avec
des traits fins, mais son visage déformé par un rictus
pervers était devenu méconnaissable.
« Je vais te vider comme une baudruche ! »
Elle dressa une main au bout de laquelle brillait un
dard, pouvoir d’Ar-Kaïm.
Au moins, elle ferait gagner du temps. Quelques
secondes fasciné par le spectacle, Vitek revint
brusquement à la réalité.
Soudain un cri retentit, venant d’une pièce adjacente.
Le cri de désespoir d’un homme assez âgé. Vitek vit
Héléna se figer un instant, mais immédiatement se
reprendre. Elle plongea en avant dans une magnifique
rondade, et commença à courir, tout d’abord sur le
sol, puis sur les murs et au plafond pour échapper aux
tirs de celui qui n’était pas occupé par Hélénaiah.
Elle avait reconnu la voix, c’était sûr. Son oncle ?
Vitek la suivit. Le second homme semblait de toutes
façons trop occupé à se dépêtrer d’un piège qui venait
de s’ouvrir sous ses pieds, et le premier était toujours
harcelé par une Hélénaiah qui hurlait comme un
putois en se battant. « Tu vas regretter d’être né ! ! Je
vais te transformer en saucisse cocktail ! Avec un
aïoli ! Et un pastis ! Ça fait mal morbleu ! Bien fait !
Na ! »
Hélas pour elle, son adversaire ne semblait pas

109
vraiment touché par le poison. Vitek doutait qu’elle
puisse percer l’épaisse armure… Peut-être que si elle
arrivait à le toucher au visage… En attendant elle
continuait de le houspiller.
Cléo courut aussi vers l’origine du cri. « Bien joué le
piège ! » cria Vitek au passage. Elle répondit d’un clin
d’œil : « Merci du compliment, à votre service ! »
La seconde salle était plus vaste que la première, qui
n’était qu’une antichambre. Il s’agissait encore d’une
salle médicale, mais cette fois l’essentiel de son
volume était occupé par des cages retenant les gitans
prisonniers. Vitek repéra Dimitri, face contre terre.
Au centre de la pièce se tenait Everyne Payne, vêtue
de noir mat et d’argent, chevelure en bataille, un
sourire mauvais aux lèvres, et un couteau plaqué sous
la gorge d’un enfant terrorisé, le visage souillé de
larmes, qu’elle tenait fermement.
De la salle qu’ils venaient de quitter, une exclamation
retentit : « Saloperie d’Ar-Kaïm ! J’ai un truc pour
toi ! », à laquelle répondit immédiatement la voix
aiguë d’Hélénaiah. « Je vais t’arracher les boyaux, ça
va juter ! Je vais me faire des boucles d’oreille avec
tes yeux ! »
Vitek essaya de rassembler les Champs Magiques
pour transformer Everyne en pierre de Lune, mais
bien qu’il fût certain d’avoir réussi, d’avoir senti les
Champs obéir, rien ne se passa. Elle devait être
couverte d’Orichalque. Cléo incanta aussi, mais visa le
couteau, qui dégoulina en boue.
« Vous croyez que j’ai besoin d’un couteau ? »
Everyne brisa la nuque de l’enfant qui s’écroula
comme une poupée de chiffon. Un cri de femme
retentit, accompagné de plusieurs exclamations
horrifiées venant des cages.
Vitek bondit. Puisque la Magie ne marchait pas, il
restait les armes de base : les poings, les pieds, et les

110
armes traditionnelles des créatures de chair. Léo, qui
venait d’entrer, avait dû faire le même calcul, et fonça
de même. Vitek leva le poing pour frapper. Everyne
bloqua sans mal son coup, et envoya un crochet à Léo
qui vola littéralement au travers de la pièce.
Vitek en profita pour frapper de nouveau, avec son
couteau cette fois. La lame s’enfonça dans le flanc de
la femme, mais aucun sang n’en sortit. Elle se
retourna, surprise, et son regard croisa celui de Vitek,
stupéfait. Elle sourit, et lui asséna un violent de coup
de poing dans l’estomac, qui l’envoya rouler contre les
cages.
Vitek se redressa péniblement. Il avait eu de la chance
que sa tête ne heurte pas directement le métal, mais il
cracha un peu de sang. Son torse n’était que douleur.
Héléna et Saya tentaient d’ouvrir les cages. Les
Bohémiens n’allaient pas tarder à sortir.
Vitek se mit debout, une rage sourde bouillonnant en
lui. Il frapperait Everyne. Il la mettrait à terre, dût-il
en perdre son Simulacre, ou plus.
Il avança vers elle, rejoignant Cléo, réprimant une
nausée montante. Léo était toujours au sol. Everyne
regarda les Onirim dans les yeux, tour à tour, et retira
de son flanc le couteau de Vitek avec un rictus. Un de
ses yeux rougeoya. Un minuscule rayon rouge en
sortit et traversa Cléo qui cria de souffrance, et se
retrancha dans la salle précédente. Vitek la vit
effectuer un roulé boulé et se saisir d’une des armes
de l’ennemi.
Il se jeta derechef sur Everyne. Elle esquiva son coup
d’un mouvement souple, et le saisit à la gorge. Vitek
attrapa la main qui l’entravait, et tâcha d’en desserrer
les doigts, mais c’était comme vouloir faire céder un
étau d’acier. Il suffoqua. Son regard croisa celui
d’Everyne, qui luisait d’un plaisir sadique. Son champ
de vision se rétrécit, et les bruits lui parvenaient de

111
nouveau de façon plus étouffée, comme lorsqu’il
s’était fait attraper par « Ceux qui Mâchent… ». Il
allait perdre connaissance.

Soudain, il s’écroula sur le sol. Léo venait de trancher


la main d’Everyne avec son épée. Vitek recula tant
bien que mal, se traînant au sol tout en tentant de
retirer la main qui restait crispée autour de son cou,
autour de laquelle couraient de petits arcs
électriques. Everyne était un cyborg.
Héléna le rejoignit, et l’aida, mais la poigne était trop
forte. Vitek lui prit son couteau et commença à
déchiqueter la peau synthétique pour atteindre les
articulations. Une troisième personne entra sans son
champ de vision réduit par le manque d’air et de
pression sanguine, et leurs efforts conjugués
parvinrent à libérer Vitek. Il aspira une longue goulée
d’air et toussa violemment.
« Merci.
– De rien. Je suis Fred. »
Vitek reconnut un Selenim. Probablement le type de
Sépultures. Il sourit.
« Ça tombe bien, c’est aussi un peu pour toi qu’on
était là. »
L’autre l’aida à se relever et il se mit debout, en
toussant encore. Léo continuait à se battre contre
Everyne, rejoint par Saya, et Cléo avait réussi à
s’harnacher d’une des armes ennemies. Si elle
parvenait à tirer, elle allait aussi déguster les
puissantes vapeurs d’Orichalque. Elle ne manquait
pas de courage. Vitek inspira un grand coup. Le
monde s’était stabilisé. Le regard du Selenim croisa le
sien, luisant de détermination. Vitek hocha la tête, et
ils se ruèrent de concert dans la mêlée. Everyne cria :
« Nephilim, Ar-Kaïm et Selenim… Vous êtes du
passé ! !

112
– Ta gueule connasse ! »
Vitek avait crié avant de réfléchir, et, s’insinuant dans
la danse mortelle qui se dessinait autour de l’ennemie,
frappa de même. Il la toucha et tailla la peau de
synthèse d’un coup de couteau. Everyne se fatiguait-
elle ? Était-elle dépassée par le nombre d’assaillants ?
Fred le Selenim avait invoqué sa forme monstrueuse,
son Anamorphe. Ses bras mués en lames acérées et
noires fendaient l’air autour de lui, précises et
mortelles, en accord avec une série d’appendices
démesurés sortis de son corps. Grâce à lui, Everyne
devait sans cesse prendre garde à une série
d’attaques meurtrières, mais il occupait un espace qui
gênait également les autres. Peu importait. Peu
importait le temps qu’ils y mettraient, mais
chorégraphie guerrière conjuguée des quatre
immortels allait venir à bout du cyborg infâme, ils lui
feraient rendre gorge, ravaler ses paroles et ses actes.
Une feinte. Léo devint aussi rapide qu’un jet de
lumière, et deux entailles crépitantes apparurent sur
le corps d’Everyne qui cria de rage. Elle se fendit et
lui asséna un coup du tranchant de sa main qui le rata
d’un cheveu. Saya ressemblait davantage à un renard
bipède de taille humaine qu’à un humain et se mit en
garde, parant un coup de pied dont la puissance
aurait certainement été dévastatrice si Everyne avait
eu davantage de place. Saya feinta, esquiva le
deuxième pied, et finalement porta un coup avec son
katana, profitant d’une ouverture créée par un Léo
tout feu tout flamme. Everyne cria de rage, bien
qu’aucun liquide ne sortit de la blessure. Elle
commençait à être sérieusement amochée. Un long
lambeau de peau synthétique avait été arraché de son
visage et pendait comme une excroissance incongrue,
dévoilant son architecture de métal. Elle grimaça.

113
Soudain, un tir noir jaillit. Un instant, Vitek craignît
que ce fut l’un des hommes venus de l’autre salle,
venus à bout d’Hélénaiah, mais le tir atteignit Everyne
au niveau d’une de ses entailles les plus profondes.
Elle explosa.

Le souffle projeta ses assaillants sur plusieurs mètres.


Des éclats fusèrent de toutes parts, des arcs
électriques causèrent blessures et brûlures. Au bout
de plusieurs dizaines de secondes, chacun se releva
avec précaution, sinon indemne, du moins en vie. Cléo
avait réussi à utiliser l’arme ennemie. Everyne n’était
plus. Héléna, pâle et échevelée, un filet de sang
coulant de son arcade sourcilière et soulignant la
grâce de le la ligne de son visage, avança vers Vitek
qui avait roulé contre une cage. Elle se pencha vers
lui, mais il lui indiqua Cléo, assise dans une mare de
sang. couvertes d’éraflures, se tenant le ventre d’une
main rouge et gluante. Un éclat avait dû la toucher là.
Héléna hocha silencieusement la tête et repartit vers
elle. Elle la soigna en premier, de sa Magie
Bohémienne, et le visage de Cléo se détendit. Elle
avait perdu beaucoup de sang, et restait pâle, mais
elle conserverait son Simulacre. Ensuite, aidée des
Bohémiens encore valides, Héléna se pencha sur tous
ceux qui avaient besoin de soins. Vitek passa en
Vision-Ka pour vérifier si Everyne avait bien été
détruite. Effectivement, il ne restait plus aucune trace
de sa présence dans les Champs Magiques. Si son
corps de cyborg avait été sa Stase, alors elle n’avait
pu survivre à sa destruction. Tout le monde semblait
plus ou moins en état de partir. « L’eau monte, déclara
Dimitri.
– On file, alors, l’heure a dû s’écouler, répondit Cléo.
Hélénaiah, viens, allons clamer ce succès au monde,
que ton cri de victoire soit porté partout ou l’on peut

114
l’entendre ! ! »
Hélénaiah la gratifia d’un large sourire :
« Le Monde l’entendra ! Jusqu’aux mondes
souterrains ! Vous serez les prochains ! »
Elle avait fini par venir à bout de son adversaire,
finalement. Vitek regrettait de n’avoir pu entendre le
reste de ses vindictes colorées.

L’ascension fût assez aisée, comparée au chemin


précédent. Aucun ennemi ne se montra. Ils avaient eu
trop confiance en Everyne. À moins qu’ils aient décidé
de la sacrifier ? Une autre salle d’expériences, puis
une salle de contrôle équipées de moniteurs indiquant
que les niveaux inférieurs se remplissaient d’eau, et
enfin la surface.
« On n’a pas récupéré le dossier, fit remarquer Vitek
aux autres, en aidant les Bohémiens à sortir.
– Oui. Tant pis, on a quand même rempli une partie de
la mission. » dit Cléo

Vitek soupira et regarda le ciel, toujours nuageux.


L’air libre, enfin.
Le batelier était là, avec une embarcation de grande
taille, comme promis, et aida tout le monde à grimper
à bord. Hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux,
chacun se hissa dans l’embarcation, tout à la hâte de
quitter ce terrifiant endroit.
Enfin, le calme, la nuit, l’air libre. Les gitans se
serrèrent les uns contre les autres, comme un unique
animal blessé rassemblant ses membres pour lécher
ses plaies. Ils se soigneraient, guériraient, et se
relèveraient face au vent, comme toujours.
Héléna discutait avec son oncle. Vitek sourit. Elle s’en
était bien sortie, et commençait à devenir une alliée
de choix, non plus seulement dans le calme de la vie
profane, mais aussi sur le terrain initié.

115
Une fois l’équipe entière en sécurité, le capitaine vint
voir Léo.
« Il s’est passé quelque chose de terrible pendant que
vous étiez en bas. Venez, je vous ai enregistré
l’émission. »
Léo, le regard inquiet, fit signe aux autre de les
suivre, discrètement. Seule Rory resta sur le pont,
assise avec les jambes pendantes dans le vide,
appuyée contre le bastingage. Vitek attrapa Héléna
par le bras au passage. Cela risquait de la concerner
également. Elle laissa son oncle avec les autres et le
suivit sans un mot.
Le capitaine guida les Immortels jusqu’à une petite
cabine étroite et enfumée, mais équipée d’une petite
télévision. Il appuya sur « lecture » et le
magnétoscope se mit en marche. C’était un extrait du
journal télévisé, sur France 3.
« Spectaculaire évasion à la prison de Fresnes. Un
homme, Artemus Dexter Gordon, s’est évadé de
prison, à l’aide de ses complices, alors qu’il était
suspecté d’avoir joué un rôle dans les derniers
attentats contre l’ambassadrice de Pologne. Monsieur
le Président a déclaré que cette évasion ne le
surprenait pas et que pour éviter que de telles choses
se reproduisent, il avait demandé de l’aide à une
société externe, IRIS dont nous avons accueilli le
porte parole. »
La caméra montra un homme d’une cinquantaine
d’année, aux yeux bleus perçants. Quand il commença
à parler, chacun reconnut la voix de l’homme au
téléphone.

« Une enquête est en cours. Nous utiliserons le


maximum de nos compétences pour trouver ces
activistes. Nous remercions le gouvernement pour sa

116
confiance et surtout la grande liberté d’action qui
nous a été allouée. Nous pouvons certifier que
dorénavant, toutes les personnes affiliées au
prisonnier ne dormiront plus tranquilles. Nous y
veillerons. » Son visage se plissa en un rictus
carnassier.

« Probablement un autre roi d’IRIS, soupira Cléo.


– Ma prochaine victime est toute désignée, souffla
Hélénaiah.
– En tous cas, on n’est pas débarrassé d’Artemus, s’il
s’est enfui, grogna Vitek.
– C’est peut-être une mise en scène, remarqua Cléo,
mais je préférerais qu’il se soit réellement échappé. »

Ils remontèrent sur le pont.


Vitek contempla la foule hétéroclite assemblée là.
Les Bohémiens, Héléna, une force cachée.
Cléo, frissonnante mais déterminée.
Rory, distante et apathique, jusqu’à sa prochaine
cascade d’énergie ravageuse. À quoi pensait-elle ?
Allait-elle complètement abandonner Artemus ? …Qui
s’en souciait après tout ? Son coeur se serra
néanmoins au souvenir des moments passés
ensemble, de l’ancienne union, de l’avant-Papesse…
Hélénaiah, revenue au calme. Il faudrait vraiment
l’interroger sur le cas Kroenen…
Kroenen… S’il réapparaissait, il y aurait beaucoup de
choses à éclaircir…
Léo et Saya, enlacés. Pour eux non plus, ça n’allait pas
être facile.
Manquait Yvan. Qu’était-il devenu ?
Du travail les attendaient. Interroger Hélénaiah, et
creuser le cas Kroenen seraient probablement les
premières tâches à remplir.

117
Vitek serra Héléna dans ses bras.
Les prochains mois seront difficiles. Nous allons
probablement devoir fuir… Je pourrais peut-être
reprendre la vie de Bohème ? Tant mieux, le grand air
me manquait.

118
Mardi 8 janvier 2008

« Décris-moi la Vision-Ka.
– Comment pourrais-je décrire quelque chose que tes
sens ne peuvent pas percevoir ? Comment décrirais-tu
la couleur d’une rose à un aveugle ?
– Essaye quand même.
– La Vision-Ka n’est pas une vision au sens où tu
l’entends. D’ailleurs, elle ne nécessite pas d’yeux. La
vision humaine la perturbe. Et pourtant, les Champs
Magiques qu’elle permet de percevoir ont chacun leur
couleur. Le Ka-Soleil est jaune. Le Ka-Lune Noire est
noir. Mais c’est une noirceur qui envahit tout ton être,
qui te glace, qui te perfore. Connais-tu beaucoup de
couleurs qui aient ce pouvoir ? Celui de t’empêcher de
rêver ? Celui de te plonger dans la folie ? Le Ka-
Orichalque n’a pas de couleur. Il nous aveugle, nous
empêche de voir les autres Ka. Il nous détruit.
Connais-tu beaucoup de couleurs qui aient cette
capacité ? »

Je crois que la crainte de l’Orichalque est celle qui se


rapproche le plus, pour les humains, de la crainte du
feu, quand on a la main dedans. Ce n’est pas
seulement la souffrance, indicible, c’est la terreur de
la destruction. Le terrible racornissement des chairs,
l’explosion des tissus, la certitude que rien ne sera
plus jamais comme avant. Seuls ceux qu’il effleure

119
peuvent espérer s’en sortir, et parfois leurs cicatrices
sont si profondes qu’elles les défigurent à jamais.
Mais contrairement au feu, l’Orichalque n’apporte
aucun bienfait, aucune chaleur, aucune aide. Il n’est
que souffrance et mort.

Après une demi-heure de recherche brouillonne,


suivie d’un quart d’heure de recherche méticuleuse et
méditative dans la mémoire de son Simulacre, Vitek
trouva enfin les papiers de l’appartement, sédimentés
au fond d’un placard, entre une boîte de biscuits
aplatie et hors d’âge, et une pile de partitions
oubliées.
Il s’assit à la table de la cuisine, et Héléna lui apporta
un bol de thé fumant.
« Tu ne vas pas regretter ? chuchota-t-elle pour ne pas
déranger son oncle, qui dormait dans la chambre.
– Pourquoi ? J’ai déjà vécu avec des Bohémiens, tu
sais… En fait, c’est probablement le genre d’existence
qui me convient le mieux. »
Héléna hocha la tête pensivement, en soufflant sur
son thé. Ses cheveux mouillés relevés au-dessus de sa
tête, enveloppée dans un peignoir oriental et les
brumes de son thé, elle se remettait peu à peu des
émotions de la nuit.
De retour au petit appartement de Vitek, après la
séparation avec les autres, les adieux aux Bohémiens
délivrés, et une fois tout le monde passé sous la
douche pour se débarrasser de la puanteur des
égouts, elle avait soigné et bordé son oncle, chanté
pour lui les vieux chants qu’il lui avait appris, jusqu’à
ce qu’il s’endorme.
Ces chants avaient rappelé à Vitek des jours heureux,
des souvenirs d’amitié et de grands vents. Ça avait
renforcé sa décision de quitter Paris dès que possible.
Les annonces faites par le gouvernement ne laissaient

120
guère le choix, quoi qu’il en soit. IRIS officialisé
chasseur de malfrats, la vie pour les Nephilim allait
devenir une fuite permanente. Autant prendre les
devants… Une fois réglés les derniers détails, dont
l’avenir immédiat de Dark Sleep.
Et les autres ? Cléo et Rory vont probablement aussi
changer de crémerie. Yvan est dedans jusqu’au cou,
et Kroenen, on n’a pas entendu parler de lui depuis la
prétendue attaque de son labo. Et si l’attaque était
vraie, et qu’il se soit fait avoir ? De toutes manières, il
garde si bien ses secrets que personne ne le
retrouvera jamais s’il ne sort pas de lui-même des
égouts où il se complaisait. Quant à Hélénaiah… Sa
folie était si violente… Néanmoins, il faudra tâcher de
garder un œil sur elle. Ses révélations sur la photo qui
a été retrouvée sur elle laissent à penser qu’elle est
liée à IRIS de près ou de loin.
D’après elle, son père aurait travaillé avec feu
Everyne Payne, et aurait, avant de mourir dans un
accident d’avion au-dessus de la Cordillère des Andes,
envoyé un médaillon mystérieux à sa fille. Médaillon
qui serait toujours dans la nature, au grand dam de
feu dame Payne.

Vitek rédigea un préavis pour son appartement, puis


commença à emballer ses maigres possessions – ou
plutôt celles de son Simulacre. De la musique, surtout,
et quelques instruments. Un peu de matériel
informatique et de sono, qui finirait probablement au
local de répétition en attendant mieux, des livres dont
la moitié échoueraient dans une brocante, un sac de
vêtements… Jusqu’au milieu de la nuit, Héléna l’aida à
faire le tri, et rangea son propre sac. À la façon
enthousiaste dont elle se mouvait, Vitek était certain
que l’idée qu’il l’accompagne avec son oncle était loin
de lui déplaire…

121
Au matin, l’oncle d’Héléna se leva aux aurores ; il
avait bien meilleure mine que la veille. Les vieux
Bohémiens savaient tirer parti du moindre repos. Sa
nièce prépara le petit déjeuner, dont l’odeur tira Vitek
hors du canapé plus sûrement que n’importe quoi
d’autre.
« Qu’est-ce que tu vas faire pour le groupe ? »
Voilà une question importante. Dark Sleep commence
à peine à monter. Il serait dommage de le disperser
maintenant. Et puis c’est un outil précieux. Que vaut
la vie sans art ? D’un autre côté, si deux de ses
membres sont recherchés par la police, le groupe
n’aura pas un avenir bien reluisant.
« Je ne sais pas. J’ai quand même l’intention de me
rendre au rendez-vous d’Universal ce matin, pour
l’organisation du « duel » dans un premier temps,
histoire de voir comment les choses se passent.
Ensuite, je proposerai aux autres de partir en tournée,
on arrivera peut-être à faire coïncider leur trajet avec
le nôtre… Il faudra acheter un petit camion, ça
pourrait être une expérience intéressante pour eux
aussi. »
Héléna eut une moue dubitative. Elle ne semblait pas
convaincue.

« Si nous sommes recherchés, ce n’est peut-être pas


la peine d’aller chez Universal aujourd’hui…
– J’ai quand même du mal à croire que les choses
aillent si vite que ça. Et puis le directeur ne va pas
nous vendre, quand même ! S’il y avait eu un
problème, il aurait au moins appelé pour savoir ce qui
se passe. IRIS ne doit pas compter deux mille
membres, ils ne vont pas être partout… À mon avis, on
n’est pas à une demi-journée près. »
Le petit déjeuner fut vite avalé. L’oncle d’Héléna

122
proposa à Vitek d’emmener ses affaires au
campement, et de s’occuper de lui trouver un endroit
où tout stocker, pendant qu’Héléna et lui régleraient
leurs affaires. Ce qu’il accepta avec gratitude.

Le temps était encore un peu mitigé. Bien qu’il fasse


froid, surtout à moto, les routes n’étaient pas
glissantes, mais l’humidité avait tendance à s’infiltrer
partout. À l’arrivée près des studios d’Universal, Vitek
sentit Héléna, qui était restée serrée contre lui
pendant tout le trajet, frissonner.
Était-ce un effet de contraste dû à l’encombrement
des routes et du périphérique ? Le coin semblait
désert. Les rares passants se faisaient discrets, et à
l’intérieur du bâtiment, la secrétaire de l’accueil était
le seul signe de vie. Elle reconnût de suite Vitek et
Héléna, avant même qu’ils s’annoncent, et annonça de
sa voix un peu trop aiguë :
« Le directeur vous attend. Je ne vous montre pas le
chemin ? »
L’ascenseur, froid et métallique, attendait déjà,
engoncé dans sa musique doucereuse. Héléna et Vitek
échangèrent un haussement de sourcils, et s’y
engouffrèrent, pour déboucher dans le couloir large,
rouge et blanc, clair grâce à la fenêtre du fond, lui
aussi très peu peuplé. La plupart des portes de bureau
étaient inhabituellement fermées, exceptée la porte
massive du vaste bureau du directeur, déjà
entrouverte. Il les appela de l’intérieur avant même
qu’ils aient eu le temps de frapper.
« Entrez entrez, prenez un siège ! »
Il tira un fauteuil à l’intention d’Héléna qui s’assit du
bout des fesses. Vitek l’imita. Il commençait à se
sentir mal à l’aise, sur le qui-vive.
« Alors, vous êtes ici pour le projet de duel musical,
hein ? C’est une idée un peu étrange… »

123
Il parlait trop, trop vite, et son regard n’était pas
assez fixe. Quelque chose n’allait pas.
« Les membres de l’autre groupe sont-ils arrivés ?
– Une seconde, je vais appeler ma secrétaire pour le
savoir. Je pense qu’ils ne doivent plus tarder
maintenant. »
Il pianota sur le téléphone posé sur sa table en chêne
massif, tout en grattant nerveusement un petit bout
du revêtement en velours rouge, qui commençait à
s’effilocher.
« Ils sont arrivés ?
– Ils montent », fit la voix au bout du fil.
Un frisson parcourut Vitek.
Il nous entube. Putain, on n’aurait jamais dû venir ici,
Héléna avait raison. Il faut absolument que je vérifie…
Mais pas devant lui.
« Le temps qu’ils arrivent, puis-je emprunter vos
commodités ?
Je… Ils seront là d’une seconde à l’autre… Je… Je vous
en prie… »
Vitek ouvrit la porte, avec l’intention de passer en
Vision-Ka une fois de l’autre côté.
Il n’en n’eût pas besoin. Trois hommes en
combinaison bleue firent leur apparition au bout du
couloir et coururent vers lui. Vitek fit volte-face, entra
de nouveau dans le bureau, et se précipita vers
Héléna.
L’attraper… Briser la fenêtre et passer au travers,
pendant la chute j’aurai le temps d’incan…
À l’instant où Héléna se levait de son siège, une
brûlure à l’épaule droite paralysa Vitek. Brûlure qui
fut suivie d’une décharge électrique si puissante qu’il
eut l’impression d’être éjecté de son Simulacre, qui
s’écroula sur le sol, convulsé de spasmes. Black out.

Héléna plaqua une main sur sa bouche quand Vitek

124
s’écroula au sol. Les hommes en noir se tenaient sur
le pas de la porte, et le directeur d’Universal cria :
« J’ai fait ce que vous vouliez, ne l’abîmez pas, j’en ai
besoin ! »
Le sang de la Bohémienne ne fit qu’un tour. Elle
renversa sa chaise, et tenta une rondade, pour
déclencher un de ses pouvoirs. Pourtant, troublée par
la brutalité de l’événement, sa concentration se
rompit au mauvais moment, et un de ses pieds glissa
sur le tapis. Le corps nimbé de lumière, elle roula au
sol. Prenant appuis sur ses mains, elle se releva avec
un entrechat qui lui permit de faire fi de la gravité.
D’un brusque élan, elle sauta sur le mur, contourna
les ennemis en prenant appuis sur le plafond, puis
leur fit face, arme au poing, et tira. L’homme qui se
tenait toujours dans l’encadrement de la porte fut
touché à l’épaule, et il s’écarta de la porte, souillant
de sang le joli tapis du bureau du directeur, et son
mur aussi. Dans la fulgurance d’une montée
d’adrénaline, la Bohémienne souleva le corps
immobile du Nephilim allongé au sol. Mince et élancé,
une silhouette encore accentuée par ses
Métamorphoses de Vagabond, il ne pesait pas très
lourd. Aussi Héléna le hissa-t-elle sans trop de
difficulté sur son épaule, aidée par le pouvoir qu’elle
avait enclenché. Ployant un peu sous le poids de sa
charge, elle fila vers la porte, sous le regard éberlué
du directeur recroquevillé derrière son beau bureau
de chêne. Héléna lui fit des adieux mentaux. Les
grands labels, c’était fini pour eux.

Sortir, il fallait sortir à tout prix. L’Onirim représentait


un poids mort qu’il lui serait difficile de porter
longtemps, aussi Héléna se dirigea-t-elle vers la
fenêtre du bout du couloir, à l’opposé de l’extrémité
d’où venaient les escadrons d’IRIS.

125
Elle tira dans la fenêtre, espérant profiter de son
pouvoir pour marcher sur le mur extérieur et
descendre jusqu’au sol. À l’instant où elle tirait, un
ennemi l’imita, et une balle lui toucha le mollet droit.
Le sang gicla sur la moquette déjà rouge du couloir
bien entretenu. La Bohémienne cria, et s’agrippa au
bord de la fenêtre, faisant fi du verre brisé qui lui
entama les mains. Elle enjamba la fenêtre en tachant
d’ignorer une douleur qui pourrait être remplacée par
le vide de la mort d’un instant à l’autre. Elle bascula
sur le mur gris, mélange de métal et de béton, et le
monde pour elle se renversa de façon à ce que ce mur
constitue un nouveau sol. Elle se laissa tomber à
genoux près de la fenêtre de l’étage inférieur, vide
également. Elle tira dedans, et s’y engouffra, pour
s’écrouler de nouveau sur un tapis rouge qui s’imbiba
de sang.
Ne panique pas, ne panique pas… Mon Dieu, que
faire ?
L’Onirim, qu’elle avait laissé choir en amortissant la
chute autant que possible, bougea faiblement. Elle
fouilla dans sa poche et en prit un portable. Passant
fébrilement en revue tous les contacts, alors que le
sang bouillonnait à ses oreilles et que sa vue se
troublait, elle appuya sur le numéro de Cléo, tout en
déchirant de l’autre main un morceau de sa jupe pour
bander sa jambe blessée. Elle fit un nœud sommaire
en comptant dix sonneries. Pas de Cléo. Elle appuya
de nouveau sur les touches jusqu’à trouver un nom
familier.
Un bruit à la fenêtre.
Déjà ? Ils doivent avoir attaché une corde, ils vont
arriver par là. Et probablement par l’escalier aussi.
Rory décrocha.
« Allooo, oui ? »
Une onde de soulagement apaisa le coeur d’Héléna.

126
Fébrilement, elle exposa la situation à l’Hydrim, qui
répondit d’une voix traînante :
« Mais, ma pauvre chérie, qu’est-ce que tu veux que je
fasse ?
– Envoyez-nous du secours, je vous en prie ! »
Rory marqua une pause, semblant se demander si elle
devait agir ou pas. Héléna n’ignorait pas qu’il y avait
eu des tension entre l’Onirim et elle, mais elle avait
espéré, naïvement peut-être, que l’Hydrim mettrait sa
rancœur de côté devant l’urgence de la situation.
« Bon, je vais vous envoyer quelqu’un », répondit
finalement Rory, dans un bruit d’eau qui se confondit
avec le bruit de verre brisé de l’homme en noir
franchissant la fenêtre.
Vitek ouvrit un œil, et roula sur le côté, tandis
qu’Héléna mettait l’homme en joue. Elle tira, et la
balle se ficha dans le mur, ce qui fit brièvement
reculer l’homme. Pour confirmer ce très maigre
avantage, elle appuya de nouveau sur la détente, mais
son arme s’enraya. Elle aida le Nephilim à se relever
pour filer vers l’ascenseur. Ils appuyèrent sur le
bouton.

Vitek avait l’impression que le crâne de son Simulacre


allait exploser, son épaule partir en fumée. Sa vision
était trouble, et le monde dansait la gigue. En
pressant sur le bouton de l’ascenseur, il s’appuyait
encore contre le chambranle, soutenu de l’autre côté
par une Héléna grimaçante et courbée. L’homme qui
avait enjambé la fenêtre ne leur tirait pas dessus. Son
arme devait s’être enrayée également.
Enfin, la porte de l’ascenseur s’ouvrit. À l’intérieur,
trois hommes aussi surpris que les deux fuyards. Vitek
fonça en avant, bousculant le plus proche, et tenta de
lui ravir son arme. Héléna l’imita, et bientôt le chaos
fut dans l’appareil, dont la porte se referma juste à

127
temps pour empêcher d’entrer ceux venus de la
fenêtre. L’ascenseur commença à descendre. Frappé à
la tête, Vitek se baissa, aveuglé par le sang dans ses
yeux, et cogna en retour.
Las, quand la porte s’ouvrit de nouveau, sur le rez-de-
chaussée, une dizaine de policiers encadrait l’entrée,
et d’autres hommes d’IRIS accoururent.
« Ne vous inquiétez pas, nous avons les choses en
main ! Par contre, vous pouvez prendre la sans-
papiers, et vous amuser avec ! »
Acculé, pratiquement immobilisé contre la paroi de
l’ascenseur, Vitek entendit Héléna crier quand,
repoussée par un des hommes, sa tête heurta le
métal. Elle était plus proche de la sortie que lui.
Si seulement elle parvenait à se faufiler avant que les
autres arrivent…
« Sauve-toi ! »
Elle s’accroupit, les bras autour de la tête :
« Je ne veux pas t’abandonner ! »
« Cette fois c’est la fin. Je n’y échapperai pas. Mais
elle, elle est fragile, il ne faut pas qu’ils la touchent !
Vitek lança un dernier sort. Lorsque le premier des
hommes d’IRIS qui courrait vers eux voulut saisir le
bras d’Héléna, celle-ci disparut, changée en air.
Puis un coup de crosse violent assomma le Nephilim.

« On l’a trouvée ! Elle était juste là, bande de nuls ! »


Héléna se sentit soulevée en l’air. La douleur dans sa
jambe se raviva brusquement, et le sang bourdonna
de nouveau à ses oreilles. Elle n’y voyait pas clair,
mais sentit clairement qu’on la portait.
Bourdonnement de voix. Familières ? Était-ce un
rêve ? L’imagination, le désir d’entendre des voix
familières ?
Une poigne ferme la saisit.
« Mais vous n’avez pas entendu les nouveaux

128
ordres ? »
Une voix de femme, une voix d’homme. Déterminés.
Héléna fit son possible pour ouvrir les yeux, mais
l’information n’atteignit pas son cerveau, ou alors il
n’arrivait pas à l’utiliser. Tout glissait sur elle, les
idées fuyaient son esprit à peine formées.
Elle reprit connaissance dans une voiture. Sur le siège
arrière, une main bouclait la ceinture, et une autre,
infiniment dure, saisit sa jambe, pour la lever et la
poser sur le siège. Héléna crut de nouveau s’évanouir.
Elle grimaça, effort insensé. La main, infiniment
douce, passa sur sa jambe. À qui était-elle ? Elle
n’arrivait même pas à le percevoir.
Soudain, les souvenirs revinrent, le flot ne quittait
plus son esprit au fur et à mesure. La voiture roulait à
toute vitesse. Elle se souvint. Vitek ! Enlevé !
Elle n’a pas pu le protéger ! Les larmes roulèrent sur
ses joues en un flot intarissable, sa poitrine se souleva
en hoquets de panique, et à Saya, Saya la Renarde qui
l’avait soignée, elle fit le récit haché et confus de ce
qui s’était passé, mêlant les détails infimes aux
suppositions, les faits aux déductions, jetant tout pour
faire le tri plus tard. Saya écouta tout, et finalement,
dit :
« Vitek s’est fait avoir.
– J’avais compris » répondit Léo au volant.
Héléna regarda par la fenêtre, une main plaquée sur
la bouche pour masquer la grimace des sanglots qui
l’étouffaient. Les quais de la Seine. Le souvenir de
leur précédente mission la hantait toujours, mais plus
de la même manière.. Que ne donnerait-elle pas pour
revenir au niveau des égouts ? Là, ils étaient puants,
blessés, angoissés, mais entiers.
« On est suivis, je les dégomme ? »
Cléo, à l’avant, s’était retournée pour scruter les
voitures à l’arrière.

129
« Non, laisse. Qu’ils nous suivent, on va les emmener
dans un endroit calme. »
Saya tapota l’épaule d’Héléna, pour qu’elle se
retourne vers elle.
« Tu as un portable ?
– Celui de Vitek.
– Donne-le-moi. »
Héléna tendit son portable. Saya le frappa
brusquement contre la portière, et en balança les
reste par la fenêtre.
« Comme ça, ils auront plus de mal à nous repérer ».
Léo conduisit calmement, prit le périphérique et fila
au bois de Vincennes. La voiture suivait toujours.
Héléna essaya de se calmer. Elle inspira calmement.
Plus vite le compte des hommes qui les suivaient
seraient réglés, plus vite ils pourraient s’occuper de
retrouver l’Onirim.

Finalement, Léo s’engouffra dans une petite route, et


s’arrêta sur un chemin boueux. Le coin était désert.
Les autres se garèrent derrière, puis quelques
minutes passèrent, jusqu’à ce qu’ils se décident à
redémarrer.
« Hé mais ils font quoi là ? Ils vont où comme ça ? »
Cléo se pencha à l’extérieur, et entama un sort, qui
immobilisa la voiture. En entendant les mots en
Enochéen, un frisson secoua Héléna.
Cette langue… C’est un coucher de soleil, une vague
déferlante, un sommet enneigé, une nuit d’orage.
C’est une beauté naturelle, farouche et élémentaire.
En même temps, il y a un tel raffinement,
presqu’artistique, dans ces mots qu’un humain
n’arriverait jamais à prononcer correctement… Oh,
qu’on-t-ils fait de toi ? Vitek… Aesyn… Mon ami… Toi
la créature impalpable que je devais protéger…
Il faut que je me ressaisisse.

130
Léo sortit et Cléo se retourna dans son siège pour
faire face à ceux du siège arrière..
« Bon il va régler ça. Tu es encore blessée ? »
Héléna hocha la tête, même si Saya avait déjà
considérablement amélioré la situation.
Cléo dessina quelque chose sur la portière, et des
créatures incroyables firent leur apparition. Des petits
angelots tous sourires, potelés et blanc, tenant une
branche de laurier dans leurs mains aux doigts courts.
Elles se mirent à chanter une mélodie étrange, et Cléo
glissa à Héléna.
« Ça ne durera que quelques instants mais écoute les
bien, surtout ! »
La Bohémienne se laissa bien volontiers captiver par
ce chant hypnotique, et ne se rendit même pas
compte, sur le moment, que la plaie de sa jambe se
refermait progressivement. Quand la blessure fut
entièrement cicatrisée, les angelots disparurent.
Ensuite, Cléo quitta la voiture, pour voir ce qui
retardait Léo. Saya fit de même, en disant : « Reste
ici » à Héléna, qui ne se fit pas prier, mais se retourna
pour scruter la suite des événements par la lunette
arrière. Elle tressaillit quand un arbre chuta sur le
capot de la voiture « ennemie », mais les autres
semblaient avoir la situation bien en main.
Finalement, un homme sortit de la voiture, et se laissa
docilement guider par Léo et les autres.
« Voici un envoyé de Rory ! Ce crétin n’a même pas
été fichu de s’annoncer. »
Il grimpa à l’arrière, avec Saya et Héléna, qui se
tassèrent un peu pour lui faire de la place. L’homme,
Lance, bien qu’appartenant à la Tempérance, d’après
ses dires, semblait un peu ahuri. Il guida néanmoins le
petit groupe jusqu’à un des repères de l’Arcane
Majeur, à travers Paris.
Héléna ne parvenait pas, malgré tous ses efforts de

131
mémoire, à se souvenir si Vitek ou son oncle lui
avaient parlé de la Tempérance. Vitek, peut-être…
Quoi qu’il en soit, elle ne se souvenait d’aucun fait
marquant, et se surprit à espérer que, pour une fois,
le nom de la lame corresponde vraiment avec la
personnalité de ses Adoptés.

Lance-les conduisit jusqu’à un petit hôtel particulier,


où on les laissa entrer sans difficulté. L’établissement
était modeste, presque pouilleux, mais Héléna se
doutait que ce n’était que la partie émergée d’un
iceberg bien plus vaste. On les reçut dans un petit
salon à la mode du dix-neuvième siècle, qui contrastait
fortement avec le reste. Pas de poussière, pas de trous
dans la moquette, des plinthes blanches, et des cadres
dorés…
Rory les attendait. Petite, ses cheveux bleus relâchés
sur les épaules, elle salua tout le monde rapidement,
d’un air un peu hautain, comme si elle voulait
simplement se débarrasser des formalités. Elle ne
parla pas de l’appel au secours d’Héléna, et ne
demanda non plus aucune nouvelle de Vitek, mais
déclara :
« Comme vous le savez peut-être, les membres de la
Papesse à Paris ont été victimes d’une descente et ont
tous été capturés. Je suis également sans nouvelles
d’Artemus depuis sa prétendue évasion, ce qui
laisserait supposer que cette évasion n’en était pas
une. Nous devons le retrouver.
– Vitek a été capturé aussi », dit Cléo.
Rory émit un petit rire.
« Lui par contre, ils peuvent le garder. »
Héléna refoula des larmes, de colère cette fois, qui
recommençaient lui piquer les yeux. Mieux valait ne
pas attiser le feu, fut-il celui d’un Hydrim. Et surtout,
il fallait qu’elle contrôle ses émotions pour garder sa

132
crédibilité.
Tu me manques…
Les autres ne relevèrent pas non plus la remarque
acerbe de Rory, mais Cléo haussa les épaules.
« On a la piste d’un Nephilim récemment « éveillé »
après un long passage en Stase, reprit Rory d’un ton
péremptoire. Il est possible qu’il ait des infos sur IRIS,
on soupçonne qu’il ait travaillé pour eux dans le
passé. Il est acrobate dans un cirque. »
Cléo se tourna vers Héléna.
« Tu as sur toi un objet qui aurait appartenu à
Vitek ? »
Au moment où elle allait répondre « Non », le sang
d’Héléna se figea.
La dague ! La Stase, qu’il porte toujours sur lui en ce
moment, est tombée aux mains ennemis en même
temps que son propriétaire !
« N… Non, je n’ai rien, mais mon oncle a déménagé
ses affaires au campement, on pourrait peut-être y
passer ? »
L’esprit d’Héléna tournait à toute vitesse.
Occuper l’Onirim avec cette information. En parallèle,
chercher à qui parler de la Stase. Pas Cléo, trop
instable, et j’ignore si elle s’entend réellement bien
avec Vitek, à qui va sa loyauté. Certainement pas
Rory, elle ne ferait qu’éclater de rire, et le risque est
grand qu’elle cherche à utiliser cette information pour
nuire à Aesyn davantage que pour le sauver.
Qui ? Léo ? Il travaillait pour Artemus… Je crois même
qu’il lui faisait une confiance absolue. Il avait passé
des semaines avec Aesyn, à lui enseigner des choses
importantes, il m’en avait parlé.
« Pourquoi pas ? Où se trouve le campement ? »
Héléna donna l’information le plus rapidement
possible, puis coupa court à la conversation pour
s’approcher de Léo discrètement.

133
« Je peux vous parler un instant… Seuls à seuls ? »
Il leva un sourcil. Saya plissa les yeux et lui lança un
regard oblique, mais sur un geste apaisant de Léo elle
s’éloigna. Il s’approcha d’une porte donnant sur un
petit boudoir, où il estima s’être suffisamment éloigné
des autres. « Alors ?
Vitek avait sa Stase sur lui.
– Mais quel con ! »
Il se passa une main sur le visage. Saya s’était
retournée, et les autres aussi avaient fait silence. Léo
fit un signe de la main, et les conversations reprirent.
« Et… C’est facilement destructible ?
– C’est… En métal. »
Léo pinça les lèvres, et secoua la tête. Il s’éloigna
pour rejoindre les autres.

Le reste de la réunion passa rapidement. En une


petite demi-heure, Cléo et Héléna avaient, grâce au
PC installé dans un petit bureau attenant au salon,
repéré deux emplacements possibles pour le cirque où
pouvait se trouver le Nephilim recherché. Il fallait se
dépêcher.
Léo réunit du matériel et distribua les armes, puis
tout le monde – la troupe plus quelques aides
accordés par la Tempérance – s’engouffrèrent dans les
deux petites voitures prêtées par l’Arcane.

Il fallut peu de temps à Héléna pour se repérer et


guider la troupe jusqu’en banlieue, à l’endroit où son
oncle avait installé sa caravane. Hélas, l’endroit
n’était plus qu’un terrain vague abandonné entre deux
immeubles, dont un désaffecté, aux vitres
poussiéreuses et brisées. Les arbres morts ne
laissaient aucun doute quant à la fertilité de ce sol où
ne poussait que le béton. Seules les herbes folles
avaient par endroit commencé une recolonisation

134
pénible. Héléna chercha un symbole discret, et finit
par le trouver sur une pierre. Un profane, ou
simplement une personne ne sachant pas exactement
ce qu’elle cherchait, n’aurait rien vu. Mais aux yeux
de la Bohémienne, l’emplacement du prochain
campement était précisément indiqué. Trop loin,
hélas, pour justifier d’y aller avant de se rendre au
cirque.
La mort dans l’âme, Héléna rejoignit les autres, qui
attendaient entassés dans le petit véhicule..

Un chapiteau rouge vif entouré de petites caravanes


blanches et rouges
Cléo descendit de la voiture en premier, suivie de Léo
et Saya, puis du reste de la petite troupe. Si l’on
excluait les fauves dans leurs cages, l’endroit était
désert.
Quelque chose ne va pas.
Les Immortels sortirent de la voiture, en catimini.
Héléna suivit, peu rassurée. Ils se dispersèrent un
peu, chacun explorant avec circonspection ce lieu qui
aurait dû être si vivant. Héléna se dirigea vers une
cage abritant un beau tigre, un peu gras mais pas trop
vieux encore, et surtout beaucoup trop à l’étroit. La
cage était bien évidemment fermée. Heureusement,
juste à côté, se trouvait une caravane sur la porte de
laquelle était inscrit le mot « dompteur ». La
Bohémienne y courut, et après un bref instant
d’écoute, se décida à entrer. L’endroit était vide de
toute présence humaine. Bien rangée, hormis
quelques piles de magazines et un lit encore défait,
l’habitation n’était pas très vaste. Trouver les clefs ne
fut pas difficile, elles étaient simplement pendues à
l’entrée. Héléna retourna vers le tigre. Elle chantonna
doucement, ainsi que le lui avait appris son oncle. Il
lui semblait avoir toute sa vie connu ce chant, comme

135
si elle l’avait toujours eu sur le bord des lèvres,
presqu’en boucle dans l’esprit, mais sans jamais
éprouver la nécessité de l’exprimer par des son. Le
tigre tourna la tête vers elle, les oreilles pointées, et
grogna. Ce n’était pas gagné.
À cet instant, une voiture entra en trombe au milieu
des caravanes. Pressentant un danger, Héléna se hâta,
et rata une mesure. L’animal en face d’elle coucha les
oreilles. Dressé à se montrer hostile, il ne faillait pas à
son rôle.
Faire le vide, se calmer.
Héléna inspira profondément, et recommença à
chanter, de sa voix de gorge. La bête cessa de
grogner. Des bruits de portières.
Rester concentrée.
Le tigre se pencha vers elle. Elle sentit son haleine
chaude tout contre son visage et y lu une loyauté sans
faille. Elle ouvrit la cage avec la plus grosse clef, et,
un peu rassurée par la présence du fauve, se tourna
enfin pour voir le visage des ennemis.
Ils étaient sortis de leur véhicule, une voiture longue
et noire, aux vitres fumées. Trois hommes, vêtus d’une
combinaison caractéristique d’IRIS, arme au poing.
Une barrière se forma autour du plus grand, pour
disparaître aussitôt.
Un Immortel, à tous les coups. Rompu aux Arts
Magiques.
Les autres commencèrent à tirer.
Avancer. Être utile. Mais prudence. Ne pas s’exposer.
Vite.
Ses arrières protégés par le tigre, qui s’avançait sur
ses talons à pattes de velours, Héléna avança, en
tenant son revolver levé, prenant soin de s’abriter
autant que possible pour éviter les balles perdues, qui
fusaient de toutes part. D’un point d’embuscade, Elle
commença à tirer à son tour. La première balle se

136
ficha dans le sol à quelques centimètres du pied d’un
homme. La seconde trouva sa rotule. Les
entraînements à la bouteille avaient porté leurs fruits.
En quelques mois, on peut en apprendre des choses…
Une magie ancestrale, le tir au pistolet…
Les hommes encore debout tirèrent à leur tour, puis
prirent brusquement feu. Les flammes montèrent de
plusieurs mètres en quelques secondes, puis se
muèrent en eau. Avançant de point protégé en point
protégé, Héléna était maintenant tout près d’eux, et
s’apprêtait à tirer encore, quand une voiture s’envola,
fendit l’air et faucha les cibles. Celui qui semblait être
le chef tenta de l’éviter, mais fut durement heurté au
passage. Sa tête fit un bruit mat en touchant le sol,
curieusement distinct à l’instant où le véhicule
rebondissait plus loin, dans un rugissement de tôle
froissée. Pourtant, il tenta de se relever. Cléo devança
Héléna, et la doubla en courant, pour assommer
l’importun qui refusait de se laisser maîtriser. Les
autres accoururent. Rory la première lança un
sortilège, et s’écria presque immédiatement :
« C’est lui qu’on cherche ! ».

De l’eau, glacée. Une douleur, lancinante, dans tout le


pentacle, et tout le corps du Simulacre. Ah non, pas
dans tout le corps. Enfin, pas homogène. Concentrée
au niveau de l’épaule, des poignets, des chevilles, de
la tête… Oh, la tête…
Vitek ouvrit les yeux. Il faisait très sombre, et il était
assis sur un sol de pierre dur et maintenant humide,
attaché par des fers aux poignets et aux chevilles. Son
jean ne l’isolait pas du froid, et il se trouvait torse nu.
Une forte présence d’Orichalque lui mettait le cœur
au bord des lèvres. Il frissonna. Un garde devant lui
tenait un seau qui avait dû contenir de l’eau, qu’il lui
avait jetée à la figure pour le réveiller. Le Nephilim

137
cligna des yeux, il ne pouvait pas s’essuyer le visage,
les fers maintenaient ses bras en l’air, en croix. Il
gratifia le garde de son regard le plus torve et l’autre,
en guise de réponse, avança un petit écran. La figure
du chef d’IRIS apparut.
« Oh, un bouffon.
– Vous allez perdre votre superbe. Mais pour l’instant,
ce qui nous intéresse, c’est la personne qui vous
accompagnait.
– Je vous répondrais bien, mais ma main ne peut pas
passer devant l’appareil pour vous exprimer ma
pensée profonde.
– Nous arriverons à vous faire parler. »
L’écran s’éteignit. Le garde fit volte face, et s’éloigna
après avoir refermé la cellule à clef – en guise de mur,
une simple grille. L’endroit ressemblait à une sorte de
vieux donjon. Les pas du garde résonnaient.
« Hé ! Où sont les chiottes ? On bouffe quand ? Le
service laisse à désirer ici ! Envoyez-moi une femme
de chambre ! »
Vitek cria jusqu’à ce que les bruits de pas aient
définitivement cessé. Alors il examina les lieux, du
moins ce qu’il pouvait, et tira sur ses chaînes, du plus
fort qu’il put. Il se concentra, pour essayer de voir les
Champs Magiques, mais l’Orichalque obscurcissait
ses perceptions. Lancer un sort était tout simplement
impossible.
Cet Orichalque va me rendre fou. Au sens propre. Et
puis me détruire. Merde ! Et pourquoi diable
voulaient-ils des informations sur Héléna ? Depuis
quand les intéresse-t-elle ? En tous cas, ça veut dire
qu’elle leur a échappé… Bien joué ma belle !
Il s’escrima de plus belle contre ses chaînes.
« J’ai déjà essayé. »
L’Onirim leva la tête et relâcha son effort.
Cette voix…

138
Un mouvement attira son attention, en face, dans une
autre cellule, dont il pouvait apercevoir le contenu à
travers les grilles. Un petit homme était assis, entravé
lui aussi, en caleçon sale. La faible lumière venant du
plafond permit à Vitek de voir que l’autre était blessé,
maigre, et quand il tourna son visage vers lui, l’Onirim
eut un hoquet en reconnaissant Artemus. Mais un
Artemus bien différent de la dernière fois où il l’avait
vu. Une ombre d’Artemus, un souvenir, une idée.
Écorchée vive.
« Moi aussi, ils ont essayé de me faire parler, sourit le
Faërim.
– Et… vous avez parlé ?
– Non. »
Vitek poussa un soupir. Il inspira, se concentra,
tentant d’ignorer la lancinante présence du Métal
Honni. Autant essayer d’oublier l’eau quand on se
noie.
« Ça n’aurait pas dû se passer comme ça, continua
Artemus.
– Bien sûr. Vos petits plans ne se sont pas passé
comme prévu ?
– Nous sommes dans le même bateau, ne pouvons-
nous pas enterrer la hache de guerre ? »
Vitek se tut. Il tira de nouveau sur ses chaînes.
Enterrer la hache de guerre ? Comme si cette hache
avait la moindre importance, maintenant. Je suis un
Nephilim mort, comme toi. Toute la question est de
savoir combien de souffrance on me fera endurer
avant de me tuer. Et ma Stase. Ma Stase, bordel !
J’aurais dû la cacher ! Quel con de l’avoir portée sur
moi ! Maintenant, Iris m’a, moi mais elle a aussi ma
putain de Stase. Le moyen de me tuer
instantanément. De m’enfermer. De me réduire. Je ne
peux pas, ne dois pas, quitter mon Simulacre. Quel
qu’en soit le prix.

139
Il hurla de rage, pour masquer sa panique.
La seule chose qui m’intéresse, c’est retrouver ma
mémoire, et quitter ce putain de Monde qui ne veut
pas de moi. Rejoindre le Voor. L’espace. Partir. Laisser
là les Humains, les Arcanes, et partir avec ceux qui
étaient intéressés par le voyage. Juste le voyage, la
découverte, et la paix.
Qu’on me foute la paix, bordel !
« De toutes façons, vous allez être content, vous allez
revoir un ami. »
La voix d’Artemus le ramena à la réalité. Le cachot.
L’Orichalque qui l’agaçait comme du sel sur une plaie,
lui montait à la tête.
« Qui ? Que voulez-vous dire ?
– Vous le saurez bien assez tôt… »
Vitek explosa. Il haïssait Artemus pour ça.
« Vous ne pourriez pas, une seule fois dans votre
conne de vie, cesser vos manigances, vos
sournoiseries, et me dire de qui il s’agit, pour que je
puisse au moins me préparer mentalement ?
– Kroenen. »
Vitek hurla. De nouveau. Jusqu’à ce que sa voix se
brise par défaut d’air. Il inspira et un long frisson le
parcourut.
Attaque de labo, mon cul ! Ses petits copains sont
venus le chercher, l’amener à leur base ! La taupe
enfin se révèle !
« C’est peut-être un agent-double, dit Artemus. Ce
serait un espoir. De toutes façons, le mieux pour
rester en vie, et entier, c’est de conserver pour nous
les informations qu’ils désirent. »
Vitek ne répondit pas. Conserver les informations ?
Combien de temps le pourrait-il ?

Dans la voiture, Héléna avait du mal à ne plus penser


aux atrocités qu’elle venait de voir. En examinant

140
sommairement les lieux après avoir vaincu les
hommes d’IRIS, ils avaient trouvé les gens du cirque.
Ils avaient été réunis dans leur grand chapiteau, et
abattus là. Le dompteur, les acrobates, tous. Si
l’homme envoyé à leur poursuite l’avait été par IRIS, il
serait difficile de lui expliquer qui étaient les
véritables responsables de ce carnage. À moins que ce
soit lui-même ? Avait-il pu tuer ceux avec qui il avait
travaillé ? Non, c’était forcément IRIS… Peut-être
l’avaient-ils fait chanter ? Les enquêteurs de la
Tempérance finiraient sans doute par démêler les
fils… Enfin, peut-être… Et peut-être ne les
déformeraient-ils pas trop avant de les partager…
Héléna se prit la tête entre les mains. Tous ces gens,
morts pour rien. Et ce Nephilim… Qui pouvait
prétendre savoir ce qui se passait dans la tête d’un
Nephilim ?
Elle adressa aussi une petite pensée mortifiée au
tigre, magnifique et loyale bête, qui l’avait suivie au
plus près dans le combat, et qu’elle avait remis en
cage.
Où finiras-tu ? Un zoo de larges espaces, j’espère…

Trouver la zone industrielle fut aisé, grâce aux


indications de Rory. C’était un endroit des plus
normaux, plein de vie près des centres commerciaux,
nettement plus calme près des entrepôts et hangars.
Morne plaine, béton, et vent froid. Le groupe se gara
à quelque distance de l’endroit indiqué par l’Hydrim,
puis sortit de voiture pour neutraliser les deux gardes
postés à l’entrée du hangar-cible. Trop concentrée sur
les opérations, et sur le déclenchement de ses
pouvoirs, Héléna se foula la cheville sur le terrain
inégal, et dût se faire un bandage sommaire, ce qui lui
causa quelques remarques sarcastiques de Rory et
Cléo. Elle finit par arriver à ses fins par quelques

141
gracieux pas de danse, qui lui permirent de voir les
moindres détails du paysage, même situés à plusieurs
centaines de kilomètres, avec une précision
équivalente à une observation à un mètre près. Tout
lui paraissait plus clair, plus net, une vraie vision
d’oiseau de proie. Mais tout pouvoir a son revers.
Quand Léo tira sur les gardes et les abattit, la
moindre goutte de sang, la moindre contraction des
muscles du visage des malheureux avant que leurs
corps sans vie ne touche le sol, apparut à la
Bohémienne. Horrifiée, elle ferma les yeux pendant
que l’un des assistants accordés par la Tempérance se
rendit invisible pour tirer les corps hors de vue et
enchanter les caméras de surveillance. Puis elle
inspira et suivit les autres bravement.

La zone était déserte. Quelques corneilles se


disputaient encore les restes inidentifiables d’une
poubelle près de la porte, et se dispersèrent à
l’arrivée du groupe. Rory ouvrit une petite porte
latérale, qui donnait sur un vaste hangar, vide lui
aussi à l’exception de quelques containers, qu’Héléna
supposa posés là sans d’autre raison que pour la
couverture. Cléo traça un petit pentacle à la craie sur
le mur. En quelques instants, plusieurs créatures
monstrueuses, noires et brillantes, toutes en lames et
en épines, se matérialisèrent. Elle leur murmura
quelques instructions et ils se tinrent coi, raides et
droits, le temps de remonter dans un ascenseur. La
chaleur incandescente de leur haleine donna des
frissons à Héléna, qui se tenait, par manque de place,
assez près d’eux.
Il y avait trois étages en sous-sol. L’équipe de renfort
se chargerait des deux premiers sous-sols, tandis que
Cléo, Rory, Léo, Saya et Héléna visiteraient le
troisième. On répéta les descriptions d’Artemus et

142
Vitek aux aides de la Tempérance, pour le cas où. Rory
jeta, un sourire mauvais aux lèvres :
« Si vous trouvez Vitek, vous pouvez le laisser. Sautez
à pieds joints dessus, même. »
Héléna la fusilla du regard, mais l’Hydrim leva le
menton avec un sourire satisfait.

L’ascenseur s’ouvrit sur un couloir blanc, droit,


lumineux, aseptisé, sentant l’éther, le désinfectant, le
sang, la mort. Rory hoqueta, passant en Vision Ka en
quelques spasmes. Héléna, grâce à sa vision décuplée,
perçut un petit détail noir à l’angle du couloir… Le
canon d’un fusil. Elle fit un signe discret aux autres.
Cléo incanta une barricade, qui monta toute seule au
milieu du corridor, monticule de béton et de terre
couverts d’une simili peinture blanchâtre, derrière
laquelle tout le monde pût s’embusquer pour se
protéger des tirs. Ses bestioles se jetèrent en avant et
sautèrent par-dessus l’obstacle pour se précipiter sur
les tireurs. Héléna s’agenouilla derrière la barricade
pour tirer, prenant son temps, respirant le plus
calmement possible, comme son oncle le lui avait
appris.
En dix minutes, le passage fut dégagé.
Le groupe s’infiltra dans un dédale de salles et de
couloir dont chaque recoin recelait de nouvelles
découvertes, macabres pour la plupart. Des corps
torturés, abandonnés là. Des dossiers, dont certains
portaient des taches de sang. Des outils ésotériques,
des notes absconses, des tableaux noirs pleins de
graffitis inintelligibles, de la documentation sur les
Stases, leur repérage et leur destruction. À chaque
découverte d’un nouveau corps, Héléna, en tremblant,
ne pouvait s’empêcher d’aller vérifier, du plus loin
possible, mais assez pour être sûre, qu’il ne s’agissait
pas de Vitek. La main peu assurée, elle soulevait le

143
drap qui recouvrait les corps – quand il y en avait
un – et à chaque découverte de nouveau cadavre, une
vague d’angoisse et de peur la saisissait. Un quart
d’heure n’était pas encore écoulé qu’elle avait
l’impression d’être vidée de toute force.
Pourtant, il fallut continuer, jusqu’à avoir sillonné tout
le complexe, pour être sûr de ne rien laisser, pas un
disque dur, ni une clef USB, pas un dossier. Les sacs,
pleins de toute la documentation glanée, pesaient
lourd sur les épaules. Bien que l’on ne sache pas dans
quelle mesure, la visite ayant manifestement été
« prévue », si ces informations avaient été falsifiées
avant d’être abandonnées. Chacun avançait sans faire
de bruit.

Ce fut au moment d’entrer dans une salle circulaire


que l’attention, engourdie par les visions d’horreur,
fut un peu réveillée. Pas assez pour éviter le piège,
toutefois, car à peine Saya, qui fermait la marche, eut-
elle passé la lourde double-porte, que celle-ci retomba
avec un choc sur le sol. Pris au piège.
La salle était vide, et servait visiblement de hall
d’entrée. En face, une autre porte, plus fine et
ouvragée que celle qui venait de se refermer, mais
aussi haute, s’ouvrit doucement, en coulissant dans un
bruit de moteur électrique.
Tout le monde recula.
Trop tard pour regretter n’avoir pas pris assez de
précautions, s’être laissé endormir par la monotonie
des précédents couloirs, s’être blindé l’esprit devant
les corps. Trop tard.

Un bruit de pas, lourds. Une sensation étrange, de


gène, de mal-être, un échange de regards lourds
d’appréhension. Une masse d’Orichalque, la plus
lourde probablement que chacun eut jamais vue, entra

144
dans la pièce sous la forme d’un robot de trois mètres
de haut.
À l’intérieur de ce robot, protégé par une vitre teintée
de sombre pour rester dans le ton, on distinguait le
visage hilare d’un petit homme. Les Nephilim se
tassèrent un peu sur eux-mêmes, mais avant de se
laisser le temps de réfléchir, passèrent à l’action. Tirs
de balles et de rayon noir se croisèrent. Orichalque ou
Lune Noire ? Cléo fut touchée et tomba sur le sol en
étouffant un gémissement, recroquevillée, tandis que
ses créatures, comme deux tourbillons mortels,
tentaient de s’en prendre à l’ennemi de métal. Héléna
tira jusqu’à ce que son arme s’enraye.
Le robot, touché par Léo, s’immobilisa, et se mit à
tourner avec violence, comme une toupie, projetant
son rayon mortel partout. Héléna se jeta au sol. Rory
cria de douleur, coincée entre le robot et l’un des
murs de diamant invoqué par Cléo, que le robot avait
fait tomber en le détachant littéralement du sol.
Léo tirait toujours, et Héléna sortit sa seconde arme.
Rory, blessée, hoquetant, gémissant, jeta un nouveau
sort. Des éclats de diamant se matérialisèrent et
percèrent le robot comme autant de flèches. Des
étincelles et des fumées annonciatrices de désastre
commencèrent à sortir de ses jointures.
Léo tira et brisa la vitre de protection du pilote, qui
hurla. Avant même de vraiment y penser, Héléna lui
ficha une balle entre les deux yeux.
Elle plaqua machinalement sa main sur sa bouche.
C’était la première fois qu’elle tuait un homme, et
c’était allé si vite, elle avait eu si peur, pour elle et les
autres, qu’elle n’avait même pas pris le temps d’y
penser… Son sang se glaça quand elle songea qu’il se
serait peut-être rendu… D’un autre côté, l’occasion
n’avait duré que quelques dixièmes de secondes, et
s’il avait eu le temps de riposter… Alors que les autres

145
examinaient la carcasse avec circonspection,
dégageant une Rory ensanglantée et larmoyante, elle
avança vers eux, mortifiée, tâchant de chasser de son
esprit les considérations morales, de se persuader
qu’elle avait agit par légitime défense. Elle se promit
d’y repenser, plus tard, quand elle serait plus en
sécurité En attendant, il fallait avancer encore, et vite.
Et donc commencer par panser les plaies les plus
graves.

L’Hydrim était dans un sale état. Héléna se pencha


vers elle, et posa la main sur la plaie la plus profonde,
qui enfonçait des côtes et rendait la respiration
sifflante. Elle chanta le Chant de Guérison, qui ne
tarda pas à faire effet, au grand soulagement de Rory.
En quelques minutes, elle tenta de se lever en
chancelant et secoua les débris de ses vêtements et sa
chevelure. Ses habits étaient en partie déchirés, et
dévoilaient de larges parts de son anatomie, mais elle
ne sembla pas s’en soucier.

Le robot noir était entré par un ascenseur privé. Sans


même se consulter, le groupe se retrouva à l’intérieur,
et Léo appuya sur le seul étage disponible. Ils
arrivèrent au-dessus du niveau du sol, vu la longueur
du trajet, mais débouchèrent sur une pièce sans
fenêtre. Un bureau luxueux, pas très grand mais bien
agencé pour une personne de petite
taille – vraisemblablement le pilote du robot
d’Orichalque, avec un ordinateur dont Léo démonta
immédiatement le disque dur, et de nombreuses
armoires, dont les dossiers furent examinés sur place
puis empaquetés avec les autres.

Après quelques recherches, Léo appela les autres.

146
« Regardez ça… »
Il tendit un petit paquet de feuilles tirées d’un dossier
qu’il garda pour lui. Héléna hoqueta en la voyant. Il
s’agissait d’une feuille concernant Vitek, avec une
série d’informations sur lui, dont son adresse, ses
activités, les personnes les plus fréquemment en
contact avec lui, la description de sa Stase, et surtout
leurs plans à son égard. Ils savaient l’Onirim
particulièrement sensible à l’Orichalque. Ils le
savaient incapable d’utiliser ses pouvoirs de maîtrise
des Champs Magiques s’il se trouvait trop proche d’un
morceau de Métal Honni, et comptaient tester sa
résistance, puis, au cas où il résisterait, l’incorporer à
leur armée. En faire un esclave, un homoncule ?
Héléna savait ce que cela signifiait, elle avait eu des
discussions avec son oncle à ce sujet lorsqu’ils avaient
abordé certains chapitres de l’Histoire Invisible,
l’histoire entre les Hommes et les Immortels.
L’Onirim allait être torturé, brisé, il n’en resterait rien
s’ils ne le retrouvaient pas à temps. Pour ce faire, une
seule indication : les sous-sols de la Défense. Rory
déclara :
« Allons sauver notre petit Arty. »
Héléna serra les dents.

147
Mercredi 9 janvier 2008

Certains jours sont plus longs que des années. La


Magie comme la souffrance peuvent y ajouter des
heures infinies.

Un bruit de pas. Vitek ne l’avait presque pas entendu.


Il avait passé les dernières heures à tirer sur ses
chaînes, à chanter des chansons, tantôt paillardes,
tantôt de son propre répertoire, déclamer des
poèmes – surtout anglais – qu’il se souvenait de ses
vies précédentes, ou brailler pour se plaindre de la
piètre qualité du service de l’hôtel. Il dormit un peu,
d’un sommeil agité, très fragmenté et très
inconfortable. Son seul réconfort, songer qu’Héléna
leur avait échappé. Elle était libre…
Ses poignets lui faisaient mal, il avait soif, faim, mal à
la tête d’avoir été frappé, et l’idée que sa Stase soit
aux mains d’ennemis… La terreur pure.
Deux hommes apparurent devant les grilles.
« Pas trop tôt ! » beugla l’Onirim.
Ils ouvrirent, entrèrent.
« Elles ont une sale gueule les femmes de chambre
dans le coin. »
L’un d’eux leva son fusil et assena un puissant coup de
crosse sur la tête du Nephilim, qui vécu le reste dans
un brouillard total.
Il ouvrit les yeux plus tard, après qu’un temps

148
indéterminé se soit écoulé. Un bâillon l’empêchait de
parler, et lui tiraillait la commissure des lèvres. Mais
ce n’était rien comparé à ses autres douleurs et
surtout la présence, lancinante, effrayante,
dramatiquement proche, de l’Orichalque. Il ouvrit les
yeux, ne parvenant pas à bien voir l’endroit où il se
trouvait. Il était encore attaché, mais cette fois à une
structure en X. Son poids le faisait peser sur les liens,
qui entamaient sa chair déjà meurtrie par ses
précédents efforts de libération. La lumière crue lui
blessait les yeux, mais il parvint à distinguer des
tables, des outils, et une sorte de tableau. La présence
de l’Orichalque, encore plus forte que précédemment,
le mettait au bord de la panique, mais il inspira pour
se calmer. Ne plus pouvoir parler, tromper sa propre
angoisse par des bravades, ajoutait à son trouble. Il
avala un peu de salive avec difficulté.

« Guten Tag, mein klein Vitek… »


Cette voix… Elle venait de derrière lui, mais il l’aurait
reconnue entre mille. Kroenen. Il tourna la tête autant
que le lui permettaient les liens.
« Tu sais, je dois te dire que je ne vais tirer aucun
plaisir de ce que je vais faire, et il vaut mieux pour toi
que ce soit moi qui le fasse. »
Vitek se raidit, sentant la présence du Métal Honni
s’approcher. Quand il toucha sa peau, au bas du dos,
l’Onirim tenta, de façon ridiculement humaine, de ne
pas hurler. Il n’y parvint que quelques instants.

La voix de Kroenen continuait à monologuer, basse,


germanique, scandant la succession des échantillons
sur la peau du Simulacre de l’Onirim par son rythme
lancinant. Des échantillons de taille et de pureté
variées, placés à des endroits différents, des temps
différents…

149
« Sais-tu que chez les humains, la torture entraîne la
mise ne place d’un mécanisme de défense psychique,
un mur d’insensibilité, pour protéger la fragile psyché
du supplicié ? Cela lui permet de ne pas sombrer dans
la folie, mais l’ironie du sort, c’est qu’une fois ce mur
en place, il n’est plus possible de le retirer. L’humain
devient insensible, apathique. Crois-tu que ce soit la
même chose, pour nous autres Immortels ? Crois-tu
que ce mécanisme soit universel, quelle que soit la
forme de la conscience ? »
Submergé par la panique autant que par la douleur,
Vitek sentait son pentacle de recroqueviller, se
déformer. Comment n’était-il pas encore tombé en
Ombre ? Il ne parvenait plus à organiser la moindre
pensée. L’Orichalque n’avait pas d’influence sur les
humains, mais le Simulacre d’un Nephilim, et
particulièrement d’un Nephilim Initié, était tellement
plein de sa présence magique, qu’il réagissait comme
son hôte. Le métal lui brûlait la peau, l’intoxiquait
comme un poison.
Pendant des minutes interminables, des heures, peut-
être des jours, le Golem continua ses expériences,
notant scrupuleusement ses résultats, observant tout
avec minutie.
L’Onirim devenait fou, les échantillons d’Orichalque le
transperçaient comme autant de lames, le brûlaient
comme un feu. Pour finir, au bout d’un temps
indéterminé qui lui avait semblé une éternité, sa
vision se troubla, et son menton tomba sur sa poitrine.
« Eh là ! Reste avec moi, nous n’avons pas encore tout
à fait fini ! »
Une main soutenait son visage, Kroenen se tenait face
à lui, les sourcils levés, avec dans la main droite,
recouverte d’un gant rouge, une seringue emplie d’un
liquide noir.
L’Onirim hurla.

150
Il n’avait plus la force de se débattre, même pas celle
de bouger un bras de plomb lorsque le Faërim, de sa
grosse main de Golem, saisit son bras, chercha la
veine au creux du coude, passa un coton imbibé
d’alcool – quelle précaution absurde ! – et enfonça
doucement l’aiguille.
La porte s’ouvrit. À travers des mèches de cheveux
humides de sueur pendant devant ses yeux, Vitek vit
un homme de haute stature entrer, encadré de deux
gardes en tenue noire. Il retint un instant sa
respiration spasmodique, alors que Kroenen, tournant
la tête par-dessus son épaule, lançait un « Mein
Freund.
Mon ami, il est peut-être un peu tôt pour cela. »
Vitek relâcha d’un coup l’air emmagasiné dans ses
poumons. Kroenen retira l’aiguille. L’Onirim le ne le
sentit même pas.
« Vous avez sans doute raison. Je vais analyser ce que
j’ai déjà. »
Les deux gardes s’approchèrent de Vitek. Ils
libérèrent ses chevilles et ses poignets, et il s’écroula
sur eux. Tout mouvement volontaire lui était
impossible et tout mouvement imposé lui était
douloureux. Comme si l’Orichalque avait dénaturé ses
liens avec son Simulacre.
« Et du côté d’Artemus, vous avez fait des découvertes
intéressantes ?
Tout à fait. Son Simulacre est une créature magique
qui lui donne des pouvoirs innés. Mais j’ai dû forger
des outils en Orichalque pour pouvoir entamer sa
peau. Vous avez gardé leurs affaires ?
Oui, mais tout va passer au compacteur. »
Ma Stase. A-t-elle pu échapper à ces abrutis ? Si elle
est détruite, je disparais, définitivement. Oh oui,
disparaître ! Compacteur, compacteur, mon cher petit
compacteur, prend moi dans tes bras… Je t’aime de

151
tout mon Ka, prends-moi… prends-moi avec toi…
Emmène-moi dans ton Akasha dansant, viens, viens,
suis-moi… Les Champs nous attendent, libère-moi
mon amie… Hélé…
D’une poigne de fer, les deux gardes saisirent Vitek
par les épaules, et le traînèrent hors de la pièce. La
suite de la conversation lui échappa, mais il était de
toutes manières trop soulagé de s’éloigner du lieu de
torture pour souhaiter y rester pour entendre la suite.
Éblouissements, envie de vomir, souffrance,
souffrance, souffrance. On le rattacha sans
ménagement à sa cellule.

Quand le monde eut fini de tourner, quand ses yeux


daignèrent transmettre à son cerveau une image à
peu près « normale » de sa cellule aux barreaux
d’Orichalque, quand les terribles douleurs, brûlantes,
eurent cessé de monopoliser tout son être, Vitek éleva
la voix. Il grelottait, transi de froid malgré le feu sans
chaleur du Métal Honni.
« Hey Arty, toujours là ? »
Quelqu’un qui ne souhaite pas me détruire. Peut-être
le seul. Bon sang, que je suis pathétique.
Quand il était passé, avec les gardes, près de la
cellule du Faërim, il avait vu son petit corps trapu de
plus près. Les marques écœurantes de l’abominable
chirurgie de Kroenen, à peine recouvertes par des
pansements sales.
Une voix croassante lui répondit :
« J’allais pas te laisser tout seul. »
Vitek soupira de soulagement. Il avait eu peur que le
Faune ne puisse plus parler. Il avait besoin d’entendre
sa voix, encore. Peu importe ce qu’il dirait. Il articula
avec difficulté :
« Ça faisait longtemps… que vous saviez… pour
Kroenen ?

152
– Je l’ignorais. Mais… Vous savez… Kroenen est une
personne… Très spéciale. Pour lui, quand vous êtes
dans son labo, vous n’êtes qu’un… cobaye… un… sujet
d’expérience. Il ne vous… voit plus comme un
compagnon… mais s’il vous voyait… ici, en cellule… Si
ça se trouve, il essaierait de vous libérer. »
L’esprit de Vitek ne fonctionnait plus. Il n’arrivait pas
à analyser ces paroles. Alors il tâcha juste de les
garder, quelque part dans sa mémoire, pour plus tard,
quand il pourrait penser à nouveau.
La discussion se poursuivit quelques minutes, sans
s’imprimer dans les pensées de l’Onirim. Avait-elle
seulement eu un sens ?

Vitek tenta de se redresser.


Héléna. La liberté des Bohémiens. Le ciel, la dehors.
Les étoiles. La Lune, toujours là.
Il trouva l’appui sur ses jambes et se releva. Comme à
chaque fois qu’il essayait de se relever pour soulager
la tension de ses bras, toujours entravés, la tête lui
tournait. Il n’avait rien avalé depuis son
emprisonnement, refusant toute nourriture dans le
vain espoir que son Simulacre finisse par céder, et
mourir. Que sa Stase soit aux mains de l’ennemi avait
de toutes façons cessé de l’inquiéter depuis son
passage chez Kroenen. Tout plutôt que sentir de
nouveau cette lente déformation, cette brûlure froide,
cette angoisse sans nom.
Hélas, ses geôliers devaient se douter de ces
« projets », car ils avaient fini par décider de le
perfuser. De cela, il n’avait pu les empêcher. Mais
maintenant, s’il était saisi de vertiges à chaque
mouvement trop brusque, la faim n’était que la
seconde responsable.

Des pas résonnèrent dans le couloir. L’Onirim se raidit,

153
terrorisé à l’idée que l’on revienne le chercher pour
d’autres « expériences ».
Un homme au manteau blanc, coiffé d’un chapeau de
feutre, jouant avec une carte à jouer, et encadré de
deux gardes, fit son apparition. Il s’arrêta devant les
barreaux, et scruta un Vitek acculé contre la paroi. Il
fit un geste en direction des gardes, un sourire en
coin. Ils ouvrirent la porte, et détachèrent l’Onirim,
puis le traînèrent malgré sa faible résistance hors de
sa cellule.
Ils l’amenèrent, cette fois sans le frapper, à l’extérieur
des oubliettes, lui firent traverser des couloirs blancs
d’aspect beaucoup plus « entretenu » que le couloir
sale et humide auquel il s’était habitué. La présence
de l’Orichalque diminuait. Les hommes en avaient sur
eux, mais de petites quantités. Le brouillard dans
l’esprit de l’Onirim semblait se dissiper. Ou alors
commençait-il à résister à la présence du Métal
Honni ?
Il rassembla ses forces, et tenta de se calmer. On ne
l’emmenait pas vers Kroenen, il en était sûr. Il se
concentra. L’homme en blanc marchait devant, et les
deux autres le tenaient fermement par les bras. Il
tourna la tête vers l’un des hommes, et, d’une voix
cassée, tenta d’incanter un Habitus. L’autre,
comprenant qu’il risquait de se passer quelque chose,
et ne s’attendant manifestement pas à quoi que ce soit
de la part de son prisonnier, lui lança un regard plein
de panique. Hélas, la Magie ne fonctionna pas. Les
Champs Magiques ne répondirent pas. En revanche,
l’homme en blanc s’arrêta, et fit volte face, puis se
pencha vers le Nephilim.
« On dirait que quelqu’un essaye de communiquer ? »
Vitek sourit faiblement :
« Ouais… Je voulais vous dire… Que votre manteau
était has-been. »

154
Les trois geôliers éclatèrent de rire. Mais même si ce
rire se voulait méprisant et humiliant, il ne put effacer,
dans l’esprit du prisonnier, le souvenir du regard
effrayé de celui qui s’était cru la cible d’une petite
phrase en Enochéen.

Ils entrèrent dans une grande salle sombre. Peut-être


était-elle circulaire, mais dans l’obscurité il était
difficile de s’en rendre compte. Les deux gorilles
attachèrent Vitek à une chaise, lui liant les mains
derrière le dos, et entravant ses chevilles aux pieds de
la chaise. Il faisait face à un mur noir, puis quelque
chose pivota avec un bruit électrique, et soudain un
écran s’alluma. L’Onirim plissa les yeux, ébloui.
Devant lui se tenait le « chef » d’IRIS, celui qu’il avait
vu à la télévision, dans un vaste bureau avec une
verrière surplombant Paris. Il arborait un sourire
supérieur, carnassier.
« Bien, mon cher Vitek, je n’irai pas par quatre
chemins, je sais qu’avec vous cela ne servirait à rien.
Je tiens à vous proposer un marché. Je vous laisserai
partir, en un seul morceau, vivant – bon, avec un
bandeau sur les yeux pour que vous ne retrouviez pas
trop facilement notre QG – si vous m’indiquez où se
trouve le campement des Bohémiens que vous avez
libérés. »
Vitek réprima un petit rire. Offrait-il un aspect
pitoyable au point qu’on l’imagine capable de gober
un tel mensonge ?
« Même… si je savais où ils se trouvent, il faudrait
que… vous me libériez la main droite pour que je
puisse vous délivrer ma réponse. »
Voilà, c’était simple, et pour une fois cela
correspondait très exactement à la vérité. Il était
condamné, avait perdu tout espoir de s’en sortir
vivant, entier, indemne. Il sentait la souillure de

155
l’Orichalque corrompre tout son être. Et il savait que
les Arcanes, ou quelque organisation humaine ou
immortelle que ce soit, ne laisserait jamais partir un
prisonnier dans sa situation. S’il parlait, il serait tué,
et pas forcément plus vite ou de façon moins
douloureuse que s’il ne parlait pas. Artemus avait
raison sur ce point.
Mais pourquoi ce subit intérêt pour les Bohémiens ?
Pourquoi, alors qu’ils n’avaient pas semblé
s’intéresser à Héléna lors de la descente à Universal ?
« Ah, je reconnais bien là la loyauté de l’Onirim qui
s’est rendu à Universal alors qu’il était recherché,
simplement pour honorer un contrat oral passé avec
des Selenim… Croyez-vous vraiment que ces Selenim
aient quelque chose à faire de votre loyauté ? »
Loyauté… Ce n’était pas une prétendue « loyauté »
qui avait poussé Vitek à agir… Non, une simple
curiosité. La curiosité de voir comment et à quel point
les choses allaient changer. Il avait sous-estimé
l’adversaire, et avait perdu son pari. Le prix à payer
était élevé, mais… Il aurait dû faire preuve de
davantage de circonspection. Au moins, Héléna s’en
était tirée.
« Vous savez, Vitek, nous sommes sur le point de voir
naître un monde nouveau. Personne ne nous connaît,
pas même les Arcanes Majeurs, sauf peut-être la
Papesse, maintenant, dit-il avec un petit rire, et les
Arcanes Mineurs nous sous-estiment grandement.
Mais voilà plusieurs générations que nous œuvrons,
en silence, dans l’ombre… IRIS a connu trois Grands
Maîtres. Trois générations de leader occultes hors de
commun, et nous touchons enfin à notre but. Nous
n’avons pas l’étroite vue des Arcanes Mineurs. Nous
ne voulons pas détruire les Immortels. Non. Pourquoi
détruire ce qui peut encore servir ? Vous allez
apprendre l’obéissance. Et par « vous », je veux aussi

156
dire « vous », personnellement. »
Vitek redressa la tête, avec un sourire mauvais.
« C’est difficile, hein ? Qu’est-ce que vous ressentez,
vous, l’être qui dispose de, quoi ? 100, 80 ans
d’espérance de vie, c’est-à-dire à peine la moitié d’une
poussière ?
– Du sarcasme, de la raillerie. C’est tout ce qui vous
reste, n’est-ce pas ? Mais ne vous inquiétez pas, vous
ne serez bientôt plus seuls. Vos petits amis sont en
train de venir « à votre rescousse ». Lequel d’entre-
eux voudriez vous que j’asservisse en premier lieu ?
Lequel d’entre eux doit connaître la torture en
premier ? L’Hydrim, peut-être ? Vous ne vous entendez
pas très bien avec elle, je crois… Je peux m’occuper
d’elle… Avant de m’occuper des autres… À moins, à
moins que vous ne répondiez à ma question sur les
Bohémiens. Alors je les laisserai partir. Si vous ne le
faites pas pour vous, alors faites-le pour eux…
– Vous avez une preuve de ce que vous avancez ?
– Une preuve ? Je jurerais entendre Artemus. Vous
commencez à vraiment lui ressembler, vous savez. »
L’image de l’homme fut brièvement remplacée par une
succession de clichés représentant une camionnette
sur une route parisienne. Les passagers, au début peu
reconnaissables, devinrent plus visibles au fur et à
mesure que le photographe s’approchait. Léo. Saya.
Héléna. Cléo. Rory.
L’espace d’un instant, Vitek fut heureux de réellement
ignorer où se trouvaient les Bohémiens. Même si il
savait que quoi qu’il dise, l’autre ne changerait
absolument pas un iota à son plan de destruction ou
« d’asservissement », il aurait peut-être été tenté de
parler, juste pour gagner un peu de temps, se leurrer
de l’espoir d’épargner aux autres une mission de
sauvetage impossible. Puis il se rassura en songeant
qu’une image, ça se trafique aisément… N’empêche.

157
Pendant ce temps, le « Grand Maître » continuait son
monologue, sur la fin proche des Immortels, les
« Grands Plans » sur le point de se réaliser, les efforts
des hommes et la future grandeur d’IRIS. Quand son
image réapparut, Vitek tordit le cou pour se tourner
vers l’homme au manteau blanc, toujours présent
dans l’ombre.
« Dites… Vous comprenez ce qu’il dit, vous ? Nan
parce que moi, là, j’entrave que dalle.… »
Derrière son écran, le Grand Maître sourit.
« Encore des railleries… Tant pis pour vous. Si vous
changez d’avis, faites-le nous savoir. »
Puis il se redressa, sourit, et déclara :
« Vous pouvez reconduire monsieur Vitek dans sa
cellule. »

Une main la secoua doucement par l’épaule. Héléna


ouvrit les yeux, et il lui fallut plusieurs secondes pour
se souvenir de l’endroit où elle se trouvait et de la
raison de sa présence. Elle se redressa, ankylosée
d’avoir dormi roulée en boule dans un fauteuil, et se
frotta les yeux.
« Oui ?
– Quelqu’un désire vous voir… »
Les autres étaient là aussi, examinant leurs armes,
méditant, ou mangeant des sandwichs. Héléna
consulta sa montre. Elle avait dormi moins d’une
heure. La réunion entre les membres de la
Tempérance n’était pas finie.
« Qui ?
– Votre oncle. »
Héléna suivit l’homme qui l’avait réveillée, jusqu’à
l’antichambre. Son oncle était là, aussi à sa place
qu’un cheval dans un magasin de musique. Il la prit
dans ses bras, sans rien dire.
Puis il la repoussa gentiment, les mains sur ses

158
épaules, et, ses yeux bleu acier plantés dans le regard
noir de sa nièce, il chuchota.

« Vous allez le retrouver. C’est trop important. Pour


toi, mais aussi pour notre Kumpania.
– Je sais. Mais même s’il n’était pas important pour la
Kumpania, c’est mon ami. Il me fait confiance.
– Je sais. Je suis là pour t’aider. Je ne peux pas vous
accompagner… Mais j’ai encore une chose à
t’apprendre, qui te sera encore plus utile que l’usage
des armes à feu que nous avons travaillé ensemble ces
derniers mois.
– Une danse ?
– Un chant. »
Il prit dans ses mains une petite plante en pot posée
sur une étagère, et déclara « La Nature est partout et
tout est Nature. »
Il reposa la plante et saisit un petit bibelot à côté
d’elle, en souriant. « Regarde. Et surtout, écoute. »
D’une voix basse, il entonna un chant léger, pétillant
comme une eau gazeuse, frais comme une brise
amicale. L’atmosphère lourde, le chagrin, le doute, la
culpabilité qui pesait sur Héléna semblèrent
s’atténuer, et elle ferma les yeux. Un coup de coude
de son oncle la ramena à la réalité.
« Regarde ».
Le bibelot s’était métamorphosé. De pierre, il était
devenu végétal. « La Nature vivante marchera partout
avec toi, te guidera, et t’aidera. Ne l’oublie jamais. »
Il reposa l’objet à sa place. « Dans quelque temps, il
aura repris sa nature minérale première. Mais peux-tu
imaginer l’effet de ce chant sur une arme ? »
Héléna hocha la tête, et posa la main sur un coussin
de chaise, en commençant à chanter.
Son oncle posa sa main sur la sienne.

159
« Non, tu dois simplement regarder l’objet, ne le
touche pas. Tu dois pouvoir agir à distance. »
Héléna essaya de transcrire, en même temps que l’air
et les paroles, toute la légèreté du vent dans le
feuillage d’un arbre par un matin de printemps. Le
coussin vira au vert. Des feuilles pointèrent. Il était
devenu végétal.
« Merci.
Ne me remercie pas, il y a encore beaucoup d’autres
chants que tu devrais savoir pour que mon esprit soit
tranquille lorsque tu pars en mission comme cela.
Mais leur apprentissage ne peut se faire d’une fois.
Sois prudente. »
Héléna acquiesça.
« Quand vous aurez fini, retrouve-moi.
– J’ai vu le lieu du nouveau campement au terrain
vague du Nord.
– Bien. Nous y serons, ou il y aura de nouvelles
indications. Fais attention à toi. »
Le vieil homme tourna les talons, après une brève
étreinte, mais ne parvint pas à dissimuler une larme
pointant au coin de son œil bleu comme le ciel.

Héléna revint dans le petit salon à l’instant quelques


minutes avant que Léo sortait de la salle de réunion.
Le masque de la fureur plaqué sur le visage, l’Ar-Kaïm
fulmina :
« Ils refusent de nous aider pour l’instant. Ils pensent
que c’est peut-être un piège… J’y vais quand même
qui vient ? »
Héléna passa sa main sur son visage. Elle ne pouvait y
croire. Les Arcanes étaient-ils pleutres ? Ou ne leur
disait-on pas tout ?
Son cœur se serra à la pensée de Vitek, prisonnier.
Chaque seconde qui passait était une seconde de
perdue, une seconde où il pouvait se passer n’importe

160
quoi. Elle se leva du fauteuil où elle s’était réinstallée,
dans l’angoisse de l’attente.
« Je viens. Et plus vite nous serons partis, mieux ce
sera. »
Rory se leva à son tour, époussetant sa jupe des
miettes du sandwich qu’elle venait de finir, et déclara,
haut et fort :
« Eh bien, ce ne sera pas la première fois que nous
agissons sans aide ! Pourvu que ce ne soit pas la
dernière ! ! Je viens aussi, je n’ai rien d’autre à perdre
que la vie, alors… ! »
Elle lança à Léo un petit clin d’œil égrillard :
« Au fait Léo, la colère te va très bien ! Ça te donne un
air, ouhla ! », puis se tourna vers Héléna en levant les
yeux au ciel.
« Par pitié, Héléna, arrête de chouiner, ça me tape sur
les nerfs ! On y va le chercher, ton doudou d’amour !
Zen ! »
Héléna ferma les yeux une brève seconde. Ce qu’elle
allait faire ne lui plaisait guère, mais quelqu’un avait
besoin qu’on lui remette les pendules à l’heure. Elle
se dirigea vers Rory, se plaça devant elle, et planta
son regard dans le sien.
« Je me moque de savoir pour quel différent vous
oppose à mon ami, Hydrim. Mais ce que je sais, c’est
que je ne vous laisserai pas pourrir cette mission par
vos sautes d’humeurs intempestives, et vos rancœurs
à la noix ! Nous parlons de vie et de mort. D’un ami à
moi, et d’un ami à vous. C’est au-dessus de vos
mesquineries. Alors dépensez votre énergie pour
aider, et si ce n’est pas pour être constructive, taisez-
vous ! »
Sans attendre de réponse, elle tourna les talons, les
joues brûlantes. Elle devait vérifier ses armes et son
matériel. Elle récupéra son sac, posé près de l’entrée
du salon, et en fit l’inventaire dans le couloir. Elle

161
avait déjà fait cet inventaire une bonne demi-douzaine
de fois depuis qu’ils étaient revenus exposer leurs
plans à la Tempérance, mais cela lui donnait une
impression de stabilité.
Il lui faudrait davantage de munitions.
Cette conclusion fit écho à une phrase derrière elle.
Léo, Saya, Cléo et Rory sortaient à leur tour du petit
salon, et l’Ar-Kaïm déclara en sortant une petite carte
de sa poche :
« Allons nous servir ».
Héléna leur emboîta le pas. Léo les guida sans
hésitation à travers un labyrinthe de couloirs.
L’immeuble entier, et ses sous-sols, appartenait à la
Tempérance. Après avoir suivi un long corridor
métallique situé sous les bureaux, Léo s’immobilisa un
instant avant de faire passer sa main à travers un mur.
Il glissa ainsi la carte dans une ouverture invisible aux
yeux des mortels. Une sonnerie suivit son geste, et un
pan du mur glissa verticalement.
« C’est l’armurerie, Servez vous en munitions,
habits… Puis nous irons prendre un véhicule plus
approprié dans le garage au premier sous sol »
Chacun fit son marché, sans se préoccuper de savoir
si la Tempérance avait posé des quotas à ne pas
dépasser. Héléna jeta son dévolu sur trois pistolets 9
mm, une vingtaine de chargeurs, des munitions, deux
couteaux, et une tenue en kevlar, la plus légère qu’elle
put trouver. La danse jouait un rôle trop important
dans son mode de combat, sa Magie, pour qu’elle
puisse se permettre d’être entravée par une tenue
trop encombrante. Elle glissa également du matériel
de premiers secours dans son sac, et cala une bombe
au poivre et un talkie dans les poches latérales. Avec
cela, elle ne se sentit plus si démunie.
« Dépêchons, dit Léo, en rouvrant la porte. On n’a pas
la journée ! »

162
Il vérifia si le couloir était toujours désert, puis mena
la petite troupe jusqu’au sous-sol. Plusieurs rangées
de voitures attendaient sagement qu’il choisisse l’une
d’elle. Il se dirigea vers un beau véhicule blindé de
type 4 × 4, noire et stylée, dont il força la portière.
« En voiture tout le monde ! »
Puis il fonça vers la sortie. S’il restait un doute dans
l’esprit d’Héléna quant au réel assentiment de la
Tempérance vis-à-vis de leur expédition solo, il vola en
éclat en même temps que la barrière de sortie du
garage.
Malgré la présence de deux gardes, qui durent bondir
de côté pour éviter d’être renversés, Léo força la
sortie, et la voiture bondit sur la route.
Léo enclencha la troisième en déclarant :
« Allons leur botter les fesses ! »

Il fallut quelques minutes pour atteindre un


périphérique heureusement à peu près fluide, et
encore une dizaine d’autres avant d’atteindre la
Défense. Le téléphone interne de la voiture sonna.
« Pas la peine de décrocher… »
Léo arracha le fil du combiné.
« Et si l’une de vous rendait la voiture invisible ?
– Euh, Léo… N’est-ce pas un peu dangereux de nous
rendre invisibles aux autres conducteurs, sur des
routes aussi passantes ? S’ils ne nous voient pas, est-
ce qu’ils ne vont pas simplement nous rentrer dedans
au moindre ralentissement ?
– Je ne pensais pas que vous voudriez utiliser le sort,
maintenant ! Plutôt quand on sera arrivés. Je ne suis
pas expert en magie Nephilim. Rory tu n’auras qu’à
communiquer dissimulation sur les caméras quand on
arrivera, cela peut peut-être marcher ? J’aurais dû
demander aux types qui nous avaient accompagnés
tout à l’heure à l’entrepôt. »

163
Léo réfléchit un instant.
« Je suis plus doué dans l’infiltration… On est arrivé à
la Porte de la Défense. Préparez-vous. »
Après avoir tourné un peu dans les environs pour
repérer les lieux, Léo finit par se garer. Avec un
crissement de freins, la voiture s’immobilisa, sur une
place de parking longeant une petite rue pas trop
fréquentée, non loin de l’esplanade. Héléna secoua la
tête, et songea « Ils ne nous reconnaîtront jamais ». À
partir de ce moment-là, plus personne ne pourrait
l’identifier, même d’après photo. Les ennemis ne se
souviendront pas l’avoir vue.
Tout le monde sortit du véhicule, et suivit Léo.

Une foule. Une scène. Que faisait-il parmi les


spectateurs, au lieu d’être sur la scène avec les
autres ? Héléna, sa flûte en argent dans la main, ne le
regardait même pas. Elle fixait quelque chose sur la
droite. Les autres aussi.
« Et Vitek Lorini ! »
En entendant son nom, Vitek s’apprêta à bondir sur
scène, mais suspendit son geste quand un homme
grand et fin avança sur la scène. Il lui ressemblait
comme deux gouttes d’eau. Était-ce lui ? Sa chevelure
était argentée, et il salua la foule en délire, avant
d’entamer, d’une voix cristalline une des chansons
phare de Dark Sleep. Les filles se pâmaient, la foule
reprenait les paroles en chœur… Une intense chaleur
envahit le visage de Vitek. Qui était cet inconnu ? Le
chanteur s’avança vers le devant de scène, puis se
pencha en avant, et lui chuchota à l’oreille
« Alors, comment trouves-tu ton nouveau toi ? »
Vitek s’éveilla en sursaut.
Pain. Everywhere.
Il était allongé sur le sol de sa cellule, sur un tas de
paille. Pour la première fois, ils n’avaient pas estimé

164
nécessaire de l’attacher. Il se releva doucement, et
essaya sans succès de se mettre debout. Un
tiraillement insistant à la base du crâne l’incita à lever
la main à cet endroit. Il constata qu’une zone
d’environ un centimètre de diamètre avait été rasée,
et qu’une croûte s’était formée. Que lui avaient-ils
fait, encore ?
S’il comptait bien, s’il n’avait pas oublié, il avait subi
quatre « séances » chez Kroenen. Il n’aurait pas pensé
pouvoir en supporter autant. Chaque séance l’avait
laissé comme mort, désincarné, déformé. La dernière
fois, il lui avait injecté un liquide noir, brûlant… Le feu
était moins brûlant, la glace moins mordante. Vitek se
recroquevilla, comme un enfant, les bras autour des
épaules, en réprimant un cri.
Libre… Si seulement…
Un gémissement le tira de ses réminiscences.
En face, dans sa cellule, Artemus était couché sur le
sol. Ses jambes avaient pris l’apparence de jambes de
bouc. Le Satyre.
Vitek le héla faiblement. Il avait la voix cassée. « Hé !
Artemus ! »
L’autre gémit en réponse. Dans un souffle, l’Onirim
reprit :
« Le petit dej est servi, il faut se lever…
J’ai pas classe aujourd’hui, maman… »
Le Satyre se redressa avec peine. Il était encore plus
amoché que la dernière fois. Vitek frémit. Il ne
supporterait pas une séance de tortures
supplémentaire.
Artemus se passa une main sur le visage, et vérifia ses
membres, avant d’adresser un regard las à son
compagnon d’infortune :
« Alors Vitek, quelles chances avons-nous de nous
enfuir ?…
Vos jambes de bouc courent plus vite que vos jambes

165
d’avant ? »
Artemus sourit, d’un rictus sans force et sans joie,
mais la note bourrue dans sa voix informa Vitek qu’il
appréciait l’échange, lui aussi.
« Elles sont assez fortes pour te botter le cul. »
Ces dialogues ineptes étaient-ils leurs cigarettes de
condamnés ? Vitek frotta ses poignets, et regarda ses
mains.
Libre… Si seulement… Si seulement j’avais quoi que
ce soit d’un peu tranchant ou dur à portée de main…
« Cela va te paraître idiot, peut-être, mais j’ai le
sentiment que nous avons des opportunités pendant
les expérimentations… Les gardes ne restent pas pour
regarder. Enfin, pas longtemps. La salle d’expérience
est très peu surveillée. En feignant la faiblesse, nous
pourrions peut-être leur faire baisser la garde et avoir
une fenêtre d’ouverture pour s’enfuir. »
Si Vitek l’avait pu, il aurait ri, tant ce plan paraissait
idiot. Il passa ses mains sur son visage. Il y avait bien
une chose… Oui, une chose qu’il pouvait tenter…
Des bruits de pas, lourds. Quelqu’un venait. Vitek
recula aussi vite qu’il put au fond de sa cellule,
davantage par réflexe que par calcul. Une silhouette
massive s’arrêta juste entre sa cellule et celle
d’Artemus, mais il lui faisait face. Vitek planta ses
ongles dans le sol et lutta pour ne pas laisser paraître
son angoisse. Il inspira lentement, se détendit un peu,
et articula, d’un ton presque désinvolte :
« Alors Kroenen, tu viens nous aider à sortir de là, en
souvenir du bon vieux temps ?
Impossible de discerner l’expression de son visage.
« Mein Freund… »
Vitek se redressa, et se leva difficilement, en se tenant
au mur. L’autre se pencha un peu en avant, et souffla :
« J’ai une proposition à te faire. Il se trouve que tu
tiens une clef importante dans les recherches que je

166
mène. Je peux t’aider à t’enfuir si tu me promets une
chose…
Kroenen ! ! »
L’énorme Golem sursauta. L’ombre d’un sourire
apparut sur les lèvres de l’Onirim.
« Que faites-vous ici ? Vous savez qu’il vous est
interdit d’entrer ici !
– Je venais juste contrôler les effets secondaires de
mes expériences…
– Remontez immédiatement ! »
Alors que la forme imposante s’éloignait à pas lourds,
Vitek se laissa de nouveau glisser contre le mur,
jusqu’au sol, et s’assit sur le lit de paille. Il ne pouvait
s’empêcher de trembler de tous ses membres. Il ne
pourrait plus supporter une autre séance comme les
précédentes. En tremblant, il examina ses ongles. Le
Vagabond avait des ongles durs, tranchants.
Durs, tranchants… Oui… Voilà ce qu’il me faut…
D’un geste brusque et décidé, il tailla dans le vif du
poignet. La douleur. Encore. Il serra les dents, et
recommença. Encore. Encore.
Artemus parlait, mais Vitek ne distinguait plus ses
paroles. Il était si loin… Ses mains étaient couvertes
de sang. Un flot rouge et continu, qui imbiba le lit de
paille. Vitek s’écroula, et tout devint noir.

Quand il ouvrit les yeux, de nouveau, il lui fallut


quelques minutes pour comprendre où il se trouvait. Il
souleva la tête avec peine. Son poignet droit, bandé,
était attaché au montant du lit. Le gauche aussi. Il
avait donc échoué. On l’avait retrouvé à temps. Et
transfusé, à en juger par la poche de sang suspendue
à sa droite.

Une infirmière s’approcha. Elle était plutôt jolie. Elle


lui rappelait une actrice de film porno. Peut-être était-

167
ce parce que l’acteur du film était affublé lui-aussi
d’un bâillon-boule ?
Vitek adressa à la fille son plus beau regard de chien
battu. Et immédiatement, il sut qu’elle ne serait pas
dupe.
« Et alors, monsieur Vitek, dit-elle d’un ton enfantin, il
ne fallait pas faire ça… À quoi pensiez-vous ? »
Il n’y avait pas trop d’Orichalque dans la pièce. Sans
ce maudit bâillon, Vitek aurait pu tenter de lancer un
sort. Il voulait en tout cas en être convaincu.
Il tendit le cou, et remua de telle façon que la fille
comprenne qu’il voulait parler.
« Non, monsieur Vitek, mes instructions sont
formelles. Vous ne pouvez pas parler. »
Elle vérifia le goutte à goutte, insensible aux regards
désespérés lancés par le prisonnier, puis elle sortit.
Seul. De nouveau. Vitek tira sur ses liens. Depuis la
première fois depuis longtemps, il n’éprouvait plus de
douleurs liées à son Simulacre. Ils avaient dû le
mettre sous sédatif. Bonne idée…
L’Onirim passa en revue les événements des derniers
jours. Jours ? Ou heures ? Depuis combien de temps
était-il prisonnier ? Il ferma les yeux, et compta les
secondes qui s’égrenaient au rythme des gouttes de la
perfusion. Au moins deux heures passèrent.
Un bruit de porte. Vitek tourna brusquement la tête.
L’homme en blanc se trouvait là. En blanc, pour
changer.
« Quelle idée vous avez eue là, mon pauvre ami. Vous
pensiez pouvoir nous fausser compagnie comme ça ?
Vous nous sous-estimez. Est-il prêt pour une autre
séance ? »
Quelqu’un, un sous-fifre en blouse blanche – toujours
ce blanc ! – s’approcha et immobilisa d’une main la
tête du Nephilim captif. Il lui éclaira successivement
les deux yeux, prit sa tension, et déclara :

168
« Oui oui, si Kroenen n’y va pas trop fort, il est tout à
fait en état. »
Le coeur de Vitek s’emballa. La panique afflua, de
nouveau. Le bâillon l’empêchait de parler, mais ses
yeux fous roulèrent à droite et à gauche à la
recherche de l’impossible indice d’échappatoire. Il tira
sur ses liens, mais ne put empêcher les gardes de
faire rouler le lit de métal dans une atmosphère de
plus en plus saturée d’Orichalque, jusqu’au nouveau
labo de Kroenen.
Artemus était déjà sur place, entravé dans l’une des
structures en forme de X, une sonde plantée dans le
crâne, la tête maintenue dans une structure
métallique, hurlant de tout son être.
Les gardes soulevèrent Vitek d’une poigne ferme,
dure et sans espoir. Kroenen s’approcha lui-même
pour lui lier les poignets. Il sangla fortement le
poignet droit, mais laissa quelques crans libres au
gauche. Un message ? La tête penchée en avant, ses
cheveux masquant son visage, Vitek réfléchit à toute
vitesse.
Une chance. Peut-être la seule.
Les gardes sortirent, il n’en resta qu’un pour garder la
porte. À son air blasé, il ne serait pas très attentif.
Pas très loin, une table à roulettes, en métal, avec
divers instruments, dont un scalpel. Sans se laisser le
temps de réfléchir davantage, Vitek prit sa décision. Il
tira sur la sangle gauche et sa main fine glissa sans
problème. Avant que le garde ait réagi, Vitek avait
dégagé sa main droite, et ses deux pieds, dont les
sangles n’étaient pas non plus correctement
fermées – les passants n’avaient pas été passés. Mû
par une brusque poussée d’adrénaline, il saisit le
scalpel. Le garde le mit en joue. L’Onirim hésita un
instant à se jeter sur le garde, mais sa condition
physique ne lui laissait aucune chance en corps à

169
corps. Une des tables pourrait offrir une protection.
L’hésitation fut la seconde de trop, et un rayon noir
l’atteignit de plein fouet en crépitant. L’Onirim tomba
à genoux, le souffle coupé. De nouveau cette
impression d’avoir été plongé dans un bain d’eau
glacée…
Le garde s’écroula.
Vitek, s’attendant au pire, releva la tête avec
étonnement. Kroenen avait frappé avec un plateau
métallique. Il s’approcha de l’Onirim toujours
agenouillé, tremblant, et se pencha vers lui.
Une proie facile, hein ?
D’une vivacité fulgurante, le bras de l’Onirim jaillit et
le scalpel mordit la joue du Golem. Celui-ci, surpris,
recula d’un pas. Il sourit en essuyant le sang.
« Que veux-tu faire, maintenant, mein klein Vitek ? »
L’Onirim se leva, doucement, sur ses gardes.
Te tuer.
Artemus était toujours attaché. Par la large vitre du
labo, le couloir paraissait encore désert. Le vacarme
n’avait encore attiré personne. Un instant, Vitek ne
sut quoi faire de cette liberté qu’il touchait du doigt.
Tuer Kroenen ? Libérer Artemus ? Tuer son
Simulacre ?
Artemus gémit faiblement.
« Partez… »
Kroenen tendit une main, mais son sourire en coin ne
laissait planer aucun doute sur ses motivations
réelles : l’altruisme n’avait jamais fait partie de son
éventail comportemental.
Vitek s’approcha d’Artemus, en levant bien son
scalpel.
Au moment de trancher les liens du Satyre, l’Onirim
suspendit son geste.
« Je peux vous libérer d’une autre manière… »
Un instant, il espéra secrètement que le Satyre soit

170
trop faible pour répondre, ce qui ne lui laisserait
guère le choix… Mais celui-ci leva des yeux plissés :
« Non… Je peux encore vous suivre. »
Vitek trancha les sangles d’un geste précis et retint le
corps du Faërim quand celui-ci tomba au sol.
Kroenen, sans s’approcher cette fois, dit doucement :
« Vous pouvez me prendre en « otage »… Cela vous
laissera de meilleures chances d’en sortir. »
L’Onirim hocha brièvement la tête, en aidant Artemus
à se relever. Celui-ci grimaça, ses traits de satyre se
plissèrent en un rictus douloureux. Ses multiples
plaies lui avaient fait perdre beaucoup de sang, son
Simulacre était au bout du rouleau. Il tituba, se prit la
tête entre les mains, et ferma les yeux. Vitek se
demanda s’il n’allait pas simplement tomber là, mais
quand le Faërim rouvrit les yeux, une lueur de
détermination brilla brièvement dans le regard terne
de ses yeux vitreux.
Kroenen se retourna, et écarta les bras, signifiant sa
bonne volonté. Vitek s’approcha, se plaça derrière lui,
lui immobilisa le bras gauche et passa sa lame sous sa
gorge. Qu’il aurait été doux de trancher vif dans cette
chair dure ! L’Onirim se retint, et guida son
« prisonnier » vers la sortie. Artemus leur emboîta le
pas.

Il leur fallut marcher plusieurs mètres avant de


rencontrer une résistance. Quelques mètres de liberté
illusoire, où même la fuite était calculée. Jusqu’où
remontaient les fils de la marionnette ? Combien de
marionnettistes se partageaient les croix de bois de sa
destinée ? Vitek ne savait qu’une chose : ces
marionnettistes n’auraient aucun scrupule à tirer sur
les fils jusqu’à déchirer leur jouet. Il ne restait qu’à
couper les fils et espérer ne pas s’effondrer comme
une poupée de chiffon. Il chassa ces pensées

171
macabres, et considéra avec méfiance le croisement
qui lui faisait face, tout en continuant à appliquer
scrupuleusement le scalpel sur la gorge de Kroenen. Il
n’avait pas besoin de feindre sa détermination à le
tuer si quoi que ce soit tournait mal. Il avança
jusqu’au croisement. L’homme en blanc se tenait en
face, un sourire goguenard sur les lèvres. Avait-il
manigancé cela avec Kroenen ? Dans quel but ?
Vitek ralentit. Il y avait des tireurs dans les couloirs
latéraux. Les chances de fuite s’amenuisaient de
seconde en seconde.
« Allons allons, vous n’irez pas bien loin, que
cherchez-vous à faire exactement ? Relâchez plutôt
mon médecin… mon expérimentateur, et rendez-vous
avant de faire une bêtise… » déclara l’homme en
blanc avant de prononcer quelques paroles en une
langue que l’Onirim connaissait bien.
Vitek plissa les yeux, incrédule. De la Magie ? Cet
homme, ce mortel, pouvait prononcer la langue des
Kaïm, et manipuler les Champs Magiques avec ? La
surprise lui vola quelques instants, pendant lesquels il
assista, pétrifié de surprise, au rassemblement des
Forces Magiques autour de lui. Communiquer
l’inconscience… Kroenen se fit subitement plus lourd.
Ce connard avait rendu Kroenen inconscient !
Pourquoi perdre son temps ainsi ? Le corps du Golem
était bien trop lourd pour lui, Vitek l’accompagna dans
sa chute, en rassemblant à son tour les Champs
Magiques. Les mots sortirent de sa bouche, fluides,
pour canaliser l’Énergie en une poussée d’air brutale
qui arracherait le sourire de ce type en blanc, et le
détacherait de son corps comme celui du Chat du
Cheshire !
Soudain, quelque chose glissa. Un dérapage, une
ouverture. L’Onirim sentit une des branches de son
pentacle se tordre, comme une cheville sous un corps

172
en déséquilibre. Son Ka-air, au lieu de canaliser le
sort, et de lui donner corps, s’échappa. L’Onirim, cria
de surprise, le souffle coupé. Une bourrasque irréelle,
une tornade fantastique, s’éleva dans le couloir. Tout
l’élément Air était devenu incontrôlable, échappant
aux lois de la physique pour refuser de se plier à
celles de la Magie. Artemus cria, se cramponnant à la
lourdeur du Golem inconscient. L’homme en blanc
avait perdu son sourire, et les tireurs sur les côtés
étaient pratiquement invisibles du fait de ce vent
extraordinaire.
Dans un hurlement de rage, Vitek se releva, luttant
contre le déchaînement de l’Air, et bondit jusqu’à son
tortionnaire. Le vrai. Le marionnettiste en chef.
Surpris, celui-ci se plaqua contre le mur, esquiva un
coup, mais ne put anticiper le deuxième. La lame du
scalpel s’enfonça dans son œil droit, et en ressortit
avec un bruit de succion. L’homme hurla et se
recroquevilla au sol, entraîné par une bourrasque. Le
couloir était libre. L’Onirim hésita à fuir… À
abandonner là Artemus… Une voix cria : « Fuis ! »
Même le Faërim lui conseillait de partir… Une
seconde s’égrena par dixièmes, et flotta entre deux
sœurs… Non, il ne pouvait pas laisser le Faërim entre
leurs griffes, c’était trop monstrueux. Bravant de
nouveau la tempête, l’Onirim revint en arrière,
empoigna le Faërim par le bras, le balança sur son
épaule et, ployant sous la charge, fonça vers le couloir
vide. Kroenen, quant à lui, pouvait bien crever dans
son nid de cafards.

Vitek courut, à en perdre haleine. Au bout d’un


moment, le Ka-Air réintégra de lui-même son
pentacle, et de nouveau il se sentit complet. Blessé,
mais entier. Il courut encore. Il ignorait que son
Simulacre possédait autant de ressources. Les

173
couloirs aseptisés succédèrent aux couloirs aseptisés,
et pas l’ombre d’un escalier… Jusqu’à une porte
coupe-feu, fermée. L’Onirim s’arrêta, à bout de souffle.
La tête lui tournait, et il avait des étoiles devant les
yeux, mais il tenait bon. Il poussa la porte, et passa la
tête, mais retint le pas qu’il allait faire en avant.
Devant lui s’ouvrait le vide. Un vide de plusieurs
mètres avant un sol désertique sous un soleil de
plomb. Un Akasha.
Un Akasha… Une bulle de réalité parallèle coincée
dans… Depuis combien de temps…
Au même instant, une voix métallique résonna dans
un haut parleur. « Des intrus se sont introduits dans le
complexe, trois Nephilim, un Ar-Kaïm, et une
humaine. » Si la voix dit autre chose, Vitek n’en sut
rien. Dans une fulgurante douleur à la base de son
crâne, il perdit connaissance, et sut que sa tentative
de fuite avait échoué.

Réveil. En cellule. Combien de temps avait passé ?


Impossible de la dire. Un tas de chiffons en forme
d’Artemus gisait dans un coin de sa propre prison.
La douleur à la base du crâne de Vitek irradiait dans
tout son être. Il ne voyait plus clair. Les secondes
s’égrenaient-elles ou. rejouaient-elles indéfiniment le
même instant de souffrance ? Était-il déjà mort ?
Des pas.
Des gardes.
Le temps s’était remis en marche.
Vitek ne résista même pas quand ils l’emmenèrent
encore vers la salle blanche, et l’attachèrent de
nouveau au poteau de torture. Où était Kroenen ? Le
traître…
De brefs black-out obscurcissaient les pensées de
Vitek. Il reconnut soudain l’homme borgne derrière la
vitre. Clin d’œil. Au royaume des aveugles… Suspendu

174
entre les branches du X, l’Onirim laissa sa tête
basculer en avant. Mourir. Un homme en blanc, mais
pas Kroenen. Une seringue, noire. Un feu, d’enfer,
brûlant. La douleur vrilla la conscience mâchée de
l’Onirim, qui hurla à s’en briser les cordes vocales. De
l’endroit où l’Orichalque avait été injecté, son bras
noircit, jusqu’au bout des doigts, et jusqu’à l’épaule.
La peau se détacha en lambeaux visqueux et noirs,
scories éphémères se dissolvant avant de toucher le
sol sale. Son Simulacre était un piège de flammes, et
lui une phalène prisonnière du brasier. Le corps tendu
en arc, la tête rejetée en arrière, les poumons vidés de
l’air de son dernier cri, il bascula dans un néant
douloureux. Comme à distance, il sentit qu’on le
détachait, et qu’on le portait sur une table. Est-ce que
son Simulacre l’avait rejeté ? Deux électrodes furent
approchées de sa poitrine et une décharge fulgurante
le traversa. En écho, une décharge dans son crâne. Où
était-ce elle qui avait provoqué l’autre ? Son cœur
avait lâché. La paix viendrait-elle ? Seconde décharge.
Convulsions. Ils l’avaient récupéré. Convulsions,
encore. Le néant, le vrai, le noir, l’accueillit dans son
marais profond.

Il ouvrit les yeux sur un plafond fissuré, avec


l’impression de se réveiller d’un cauchemar de réveils
sans fin. Il était toujours sur la table. Seul. Des
animaux en cage, fous, pour seule compagnie. Des
voix lointaines, puis de plus en plus proches au fur et
à mesure que la conscience revenait, devisaient sur
son sort. Mourir ? Vivre ? Ils n’étaient pas d’accord.
Vitek tira de toutes ses forces sur ses liens. Pas le
temps de leur laisser le temps de prendre le temps de
le laisser pour mort. Où était-il ? Il secoua la tête. Ah
oui. Abandonné.
Il tira encore et le lien céda. Trop beau. Les voix

175
continuaient de deviser. Il manquait un œil à sa
collection. Il défit la sangle de sa main gauche et
glissa de la table, ahuri de se retrouver sur ses pieds.
Abandonné. Où étaient les autres ?
Sa main se referma sur un scalpel, qui monta jusqu’à
toucher sa propre gorge. L’idée du sang le révulsa. Ne
plus souffrir. Non.
Abandonné. Quels autres ?
Il se releva, des étoiles dansant dans les yeux, et
trouva un évier. Un peu d’eau. Sur le visage. Dans la
gorge. Sur la tête. Dormir. Ne plus souffrir. Un œil à
sa collection ?
Ses idées s’enchaînaient presque sans cohérence. Il
fallait sortir. À tout pris. Retrouver les autres ? Peut-
être.
D’après les voix, un homme était adossé à la porte.
Vitek inspira, parla, canalisa les Champs Magiques.
Comme parler était un supplice, rassembler la Magie
était un calvaire. Il échoua. Avait-il jamais su le faire ?
Il se passa la main sur le visage. On recommence. Il
égrena les mots, en Enochéen, comme un enfant
récite une comptine.
« Je déplace… »
Les Champs, brusquement entravés dans les mots,
libérèrent leur énergie vers la porte. Elle quitta ses
gonds et se fracassa contre le mur d’en face aussi
violemment que si un camion l’avait heurtée à pleine
vitesse. L’homme derrière ne se trouvait plus qu’en
deux dimensions. Son sang faisait un joli dessin sur le
blanc du mur. Vitek chancela. Où était son Moi ? En
petits bouts, éparpillés sur le sol ? Non, ça, c’est juste
du plâtre.
La porte.
Un autre homme apparût, et lui intima l’immobilité.
Mais il ne connaissait pas l’Énochéen. Vitek prononça
un nouveau sort et l’autre tomba endormi. Trop beau.

176
Presque un rêve.
L’Onirim le dépouilla de son uniforme, et l’endossa.
Adieu, jean crasseux. Flottant dans une chemise bien
trop carrée d’épaules, la casquette enfoncée jusqu’aux
yeux, il se risqua à sortir dans le couloir blanc.
Où étaient-ils, tous ? Son cœur recommença à battre
la chamade. Ses tempes bourdonnaient. La vie affluait
de nouveau dans ce Simulacre décharné.
Seul, seul, mais vivant.
Il marcha droit devant. Longtemps, sursautant parfois
au bruit de ses propres pas, guettant la moindre
irrégularité dans la monotonie blanche qui servait de
couloir. Jusqu’à un ascenseur.
Un éclair de lucidité lui fit sortir le passe du garde.
Une carte blanche à bande magnétique noire. Il la
glissa dans la fente, et la porte, après un léger
vrombissement, s’ouvrit sur une cabine métallique. Il
entra, et comprit après quelques secondes qu’il était
au dernier étage, sur une cinquantaine. L’idée de la
lumière du jour ouvrit un vide déchirant dans sa
poitrine. Il fallait qu’il voie le jour.
Il appuya convulsivement sur le bouton le plus haut,
mais la machine insensible et muette n’accepta de
monter que de deux étages, pour s’ouvrir sur un
couloir aseptisé et vide semblable au précédent. Où
étaient les gardes et les gens ?
Il recommença. Deux étages.
Puis encore deux.
Et encore deux.
Au suivant, quatre gardes en tenue bleue
s’engouffrèrent dans l’ascenseur sans les remarquer,
lui ou les gouttes de sueur froide glissant le long de
ses tempes.
« Et le Faërim ?
– À mon avis, il n’en a plus pour longtemps. Je ne suis
même pas sûr que l’on puisse récupérer ses

177
organes. »
Quand ils franchirent de nouveau la porte, le doigt de
l’Onirim hésita un instant entre l’étage supérieur et
l’inférieur. Juste un instant.
Sortir.
Il continua de monter, jusqu’à ce qu’enfin la porte
s’ouvre sur un couloir différent. Des bruits
d’explosions, des hommes portant des costumes
semblables au sien courant en tous sens… Il sortit et
courut vers l’agitation.

Comme dans un rêve, il reconnut une voix familière.


Héléna ! Il courut de toutes ses forces.
Elle écarquilla les yeux en le voyant. Il eut peur
qu’elle ne le reconnaisse pas. Mais non. Elle écarta les
bras. Il s’y jeta. Saufs !
Plus qu’à sortir !
Un jeu d’enfants.
Ils se remirent à courir, tous ensemble. L’agitation. La
folie d’une course en plein champs, sous le soleil.
Cavalcade. Les hautes herbes folles, l’air pur. La joie,
les papillons, les cris. Un papillon pourpre décolle
d’une fleur blanche. Les cris de joie ?
Quels cris ? Comment des cris peuvent-ils exprimer la
joie ?
Les papillons rouges cessèrent d’agiter leurs ailes
voilées. Le rouge n’est que du sang, cette chose un
peu visqueuse qui remplit les animaux. La fleur qu’ils
butinent est le visage d’Héléna. Les yeux révulsés. Le
crâne explosé.
Plus rien n’a d’importance.
Plus rien n’existe.
Abandonné.
Pour de bon.
Seul.
Rejeté.

178
Honni.
Les branches du Pentacle se tordent. Une identité, des
amis, des souvenirs, une Histoire. Il n’a plus
d’identité. C’est trop douloureux. La douleur doit
cesser. Le Pentacle absorbe la douleur. L’assimile. Elle
le déforme, le brûle. La souillure du Métal Honni y
trace des balafres boursouflées qui le dévorent comme
un feu de brousse.
L’Onirim ouvre les yeux.
Il reconnaît le plafond. Il a passé une éternité à le
regarder. Il en connaît chaque fissure, chaque tache.
Une lumière traverse son regard. Une main quitte son
poignet lié.
« Il est stable. La Khaïbatisation a réussi. »

179
Lexique

Les Nephilim

Les Nephilim sont les Kaïm Déchus. Il ne reste d’eux


qu’un assemblage des cinq Ka-éléments principaux :
Terre, Air, Feu, Eau et Lune, organisés en un pentacle.
L’élément dominant (Ka-dominant) est le plus visible.
Il permet de diviser les Nephilim en cinq catégories :
les Pyrim (Ka-Feu), les Hydrim (Ka-Eau), les Eolim
(Ka-Air), les Faërim (Ka-Terre) et les Onirim (Ka-
Lune).
Par ailleurs, les Habitus, ou sortilèges les mieux
connus, sont gravés dans le pentacle.

Le Nephilim exprime sa nature en changeant


légèrement l’apparence de son simulacre, en fonction
de son Ka-dominant et de sa personnalité. Ce sont les
métamorphoses, qui rappellent symboliquement son
aspect en tant que Kaïm. Les métamorphoses
ressemblent souvent aux créatures mythiques des
légendes humaines.

Les Nephilim peuvent pratiquer trois Sciences


Occultes principales :
– la Magie
– la Kabbale
– l’Alchimie

180
Vu l’ancienneté de leur existence et leur amour des
situations alambiquées, les Nephilim ont eu tout le
loisir au cours des siècles de s’organiser en sociétés
secrètes : les Arcanes Majeurs. Cela leur permet de
s’opposer aux organisations secrètes des humains
initiés, qui voient souvent d’un très mauvais œil ces
êtres qui peuvent prendre possession de leur corps.

Les Selenim

Les Selenim sont des Néphilim Maudits, qui ont perdu


leurs Ka-Terre, Ka-Air, Ka-Feu, Ka-Eau, lors du
douloureux rituel de Lilith, qui consiste à couper les
branches de leur pentacle avec une lame d’orichalque.
Il ne leur reste plus que le Ka-Lune, qui se change en
Ka-Lune Noire et se rétracte en un Noyau de Lune
Noire.

D’apparence sombre et gothique, ils sont incapables


de changer de simulacres, et perdent leur capacité à
bien voir les Champs Magiques Eau, Terre, Air, Feu et
Lune en Vision Ka. Par contre, ils distinguent
parfaitement les Champs de Lune Noire, qui sont
invisibles aux Nephilim.
En outre, ils entendent la Pavane, ou Chant des
Morts…

Leur Noyau de Lune Noire menace toujours de se


désagréger sous la force de l’Entropie, qui les dévore
petit à petit. Pour le régénérer, ils doivent puiser du
Ka-Soleil aux humains (via leurs émotions : les
Selenim sont des vampires émotionnels), qu’ils
transforment en Ka-Lune Noire et intègrent à leur
noyau.

Les Selenim peuvent pratiquer trois sciences

181
occultes :
– l’Anamorphose
– la Nécromancie
– la Conjuration
Ils ont également la possibilité de se construire des
Royaumes, où ils peuvent se réfugier, et régner en
maître.

Les Ar-Kaïm

Les Ar-Kaïm sont des immortels nouvellement


Révélés.
Apparus récemment, ils n’ont ni pentacle, ni noyau,
mais un cœur dans lequel se mêlent tous les Ka-
éléments, y compris le Ka-Lune Noire et le Ka-
Orichalque.
Ils ne peuvent changer de simulacre que difficilement,
et ne doivent choisir pour nouvel hôte que des
membres de leur famille.

Ils peuvent pratiquer des Talents en puisant dans leur


coeur qu’ils doivent recharger régulièrement, en
pratiquant une activité possédant une analogie avec
leurs Ka-élements (par exemple, aller se baigner pour
le Ka-Eau, ou se battre pour le Ka-Feu).

******

Agartha : État ultime de la Sapience. Atteindre


l’Agartha doit permettre aux déchus de retrouver leur
splendeur perdue.

Akasha et Anti-terres, les Plans Subtils : Les Akasha


sont les matérialisations des rêves des humains. Grâce
au Ka-Soleil de ces derniers, leurs rêves peuvent se
matérialiser sous formes de « mondes parallèles »,

182
accessibles aux seuls immortels.
En effet, paradoxalement, les humains ne peuvent agir
consciemment sur les Akasha, à moins d’être
exceptionnellement doués.
Les Akasha sont donc un terrain privilégié pour les
guerres occultes entre Immortels, et parfois humains.
Les Akasha sont généralement liés à l’histoire
humaine, ou à ses légendes. Les Immortels peuvent y
accéder s’ils sont capables d’en trouver l’entrée,
souvent dissimulée ou invisible.

Les Anti-Terres sont le versant obscur des Akasha. En


elles se trouvent toutes les peurs humaines, les
cauchemars et les phobies. Elles sont redoutées des
Nephilim, mais certaines sociétés secrètes humaines,
ainsi que les être de Ka Lune Noire et d’Orichalque y
sont parfaitement à l’aise.

Alchimie : Science occulte Nephilim qui permet de


fabriquer des potions, poudres, etc. aux effets
magiques redoutables.

Anamorphose : Science occulte Selenim, qui consiste


à élaborer un « anamorphe », une sorte d’extension à
son propre corps, qui finit par prendre une sorte
d’indépendance. L’anamorphe a généralement une
forme monstrueuse qui permet à son propriétaire de
bénéficier d’extensions armées redoutables.

Arcanes Majeurs : Sociétés secrètes Nephilim, qui ont


les noms des arcanes du Tarot de Marseille.

Arcanes Mineurs : Sociétés secrètes humaines


(quoique…), qui ont les symboles des couleurs du
tarot de Marseille (Coupe : Rose+Croix, Bâton :
Templiers, Denier : Synarques et Épée : Mystes). Les

183
Arcanes mineurs ont généralement pour but de
s’opposer aux immortels, voire de les éradiquer.

Ar-Kaïm : Immortel apparu récemment, et qui porte


un cœur mêlant potentiellement tous les Ka-éléments
(y compris le Ka-Orichalque et le Ka-Lune Noire), en
lieu et place du pentacle habituel. On les nomme aussi
les « Révélés ». Ils sont liés au zodiaque. Yvan est un
Ar-Kaïm du Sagittaire.

Champ Magique : flux de magie lié à un Ka-élément,


uniquement visible en Vision-Ka. C’est leur
manipulation qui permet la magie.

Conjuration : Science Occulte Selenim, qui permet


l’évocation de créatures effrayantes aux pouvoirs
extraordinaires (se rapproche en cela de la Kabbale).

Déchu : surnom des Nephilim, qui sont des « Kaïm


Déchus », suite à la chute d’Orichalka.

Eolim : Nephilim dont le Ka-dominant est l’Air.

Faërim : Nephilim dont le Ka-Dominant est la Terre.


Kroenen est un Faërim.

Habitus : Sortilège gravé dans le pentacle du


Nephilim. Il faut l’avoir lancé plusieurs fois, et avoir
exécuté un rituel pour le graver ainsi, ce qui le rend
plus facile à lancer.

Hydrim : Nephilim dont le Ka-dominant est l’Eau. Rory


est une Hydrim.

Kabbale : Science Occulte Nephilim, qui permet


d’invoquer des créatures issues de mondes occultes.

184
Ka-dominant : Élément majeur du pentacle d’un
Néphilim, celui avec lequel il a le plus d’affinité, et qui
définit son métamorphe.

Ka-élément : Eau, Terre, Feu, Lune, Air, Soleil, Lune


Noire et Orichalque.

Magie : Science Occulte Nephilim, qui permet de


manipuler les champs magiques pour lancer des
sortilèges, dont l’effet est généralement temporaire.

Maudit : Surnom des Selenim, qui sont des « Nephilim


maudits » par la Lune Noire.

Narcose : Lorsque le simulacre d’un Nephilim meurt,


celui-ci en est expulsé, et se retrouve directement
dans les Champs Magiques. S’il ne retrouve pas
rapidement un nouveau simulacre, il risque de se
« narcoser », c’est-à-dire de se cristalliser dans les
Champs Magiques, et de devenir incapable d’agir,
perdu dans la contemplation des Champs.

Nécromancie : Science Occulte Selenim qui permet de


manipuler les morts (les ranimer, etc.)

Onirim : Nephilim dont le Ka-dominant est la Lune.


Cléo et Vitek sont des Onirims.

Orichalque : Métal gris profond, venu de Saturne,


ayant un effet terriblement délétère sur les Nephilim.
L’orichalque est aux Néphilim ce que la kryptonite est
à Superman… Cela les affaiblit, les empêche d’utiliser
la Magie, et peut même les affecter d’une terrible
déformation du pentacle, le Khaïba.
Une lame d’orichalque peut couper des branches de

185
leur pentacle (rituel de Lilith), et les transformer en
Selenim (ou les tuer).

Prométhéen : Nephilim qui suit les préceptes de


Prométhée. Leur philosophie prône le respect des
humains, avec lesquels ils entretiennent des liens
profonds (eh oui, même avec leur simulacre, ce qui
leur donne des avantages notables). Par contre,
Prométhée étant considéré comme un traître à la
cause des Kaïm (c’est lui qui a encouragé les humains
à se soustraire à l’esclavage auquel les soumettaient
les Nephilim sur l’Atlantide), les prométhéens sont
très mal vus et activement pourchassés.

Pyrim : Nephilim dont le Ka-dominant est le Feu.

Révélé : surnom des Ar-Kaïm, qui sont des immortels


apparus récemment.

Royaume : Création d’un Selenim ou d’un Nephilim.


L’aspect des Royaumes est plus contrôlé, mieux défini
que celui des Plans Subtils, puisqu’ils sont créés en
connaissance de cause, et non au cours de délires
oniriques.

Sapience : Connaissances magiques.

Selenim : Immortel possédant un noyau de Ka-Lune


Noire en lieu et place du pentacle habituel,
généralement ancien Nephilim transformé par le
rituel de Lilith. Les Selenim, dont le Noyau menace
toujours de se désagréger sous la force de l’Entropie,
régénèrent leur Ka -Lune Noire en absorbant le Ka-
Soleil humain, via les émotions. On les nomme aussi
les « Maudits ».

186
Simulacre : corps d’emprunt, du point de vue d’un
Immortel.

666 : société secrète de Nephilim extrémistes, imbus


de leur personne, voulant asservir les humains par la
force, ainsi que, en gros, tous ceux qui ne sont pas
d’accord avec leurs vues.

Talent : Pouvoir des Ar-Kaïm, qu’ils peuvent exercer


en puisant de l’énergie magique dans leur propre
cœur.

Vision-Ka : Mode de vision qui permet de voir les


champs magiques et la vraie nature des immortels. Un
immortel en Vision-Ka se met à trembler, les yeux
révulsés, un peu comme s’il avait une crise
d’épilepsie.

187
FIN

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