Histoire et définition de la dysthymie
Histoire et définition de la dysthymie
© Springer 2008
DOI 10.1007/s11836-008-0067-x
HISTOIRE / HISTORY
Résumé : Le terme de dysthymie a été utilisé par les replace the expression ‘‘neurotic depression’’. The
psychiatres allemands dès le XIXe siècle, dans son sens concept represents the coming together and conclusions
étymologique de perturbation de l’humeur (Flemming, of three schools of thought: 1) the description of ‘‘soft’’
1844 ; Kahlbaum, 1863), en regard de celles de l’intellect et depressive disorders, with mild symptomatology, morbid
de la volonté. C’est à la fin des années 1970 que, proposé par consciousness (moral hypochondria, J. Falret, 1866;
les psychiatres américains pour remplacer « dépression melancholia without delusion, Séglas, 1894), fatigue
névrotique », il a revêtu sa signification actuelle. Ce concept (primitive, post-pain or periodic asthenia), physical
est la résultante et l’aboutissement de trois courants de symptoms and sleep disorders (Longuet, 1937); 2) the
pensée : 1) description de troubles dépressifs de l’humeur à elaboration of the clinical description of neuroses, with
intensité symptomatique modérée, dans lesquels la douleur criteria relating to duration and development: neuras-
morale s’efface devant la conscience morbide (hypocondrie thenia (Beard, 1869) and its depressive forms, psychas-
morale de J. Falret, 1866 ; mélancolie sans délire de Séglas, thenia (Janet, 1903) and neurotic depression (Buzzard,
1894), la fatigue (asthénie primitive, post-douloureuse ou 1930), the term which prevailed between 1950 and 1980;
périodique), les signes somatiques et les troubles du 3) the development of the idea of personality disorders,
sommeil (Longuet, 1937) ; 2) élaboration de la clinique des which is found in several theoretical concepts: constitutions
névroses, privilégiant les critères de durée et d’évolution au (emotional, Dupré, 1909 ; depressive, Kraepelin, 1913), from
long cours : neurasthénie (Beard, 1869) et ses formes which derives Montassut’s ‘‘constitutional depression’’
dépressives, psychasthénie (Janet, 1903), dépression névro- (1938); temperament or character (Kretschmer’s cycloid,
tique (Buzzard, 1930) qui les remplace et va dominer les 1921); psychopathic personality (Schneider’s depressive
classifications entre 1950 et 1980 ; 3) mise en forme de la psychopaths, 1923). Since 1980, dysthymic disorder has
notion de personnalité pathologique, qui traverse une série been included among clinical categories on axis I of
de courants théoriques : constitutions (émotive de Dupré, DSM-III and since 1992 in the ICD-10. It involves accurate
1909 ; dépressive de Kraepelin, 1913), d’où la dépression criteria of duration (2 years) and intensity. It is no longer
constitutionnelle de Montassut (1938), tempérament ou considered a neurosis or personality disorder (axis II).
caractère (cycloı̈de de Kretschmer, 1921), personnalité Nevertheless, some authors still describe a depressive
psychopathique (psychopathes dépressifs de Schneider, temperament (Akiskal, 1990).
1923). Le trouble dysthymique, inclus depuis 1980 parmi
les catégories diagnostiques de l’axe I du DSM-III et, depuis Keywords: Depression – Fatigue – Neurosis – Personality
1992, dans la CIM-10, comporte des critères précis
d’intensité et de durée (au moins deux ans). Il n’est plus Introduction
considéré comme une névrose, ni comme un trouble de la
personnalité (axe II). Certains auteurs continuent néan- Dans le vaste ensemble des troubles de l’humeur réunis par
moins à décrire un tempérament dépressif (Akiskal, 1990). les classifications internationales actuelles, c’est sans doute
le concept de dysthymie, venant remplacer l’ancienne
Mots clés : Dépression – Fatigue – Névrose – Personnalité
dépression névrotique, qui a le moins pénétré la psychiatrie
française. D’importantes descriptions de pathologies « thy-
The clinical roots of dysthymia miques » modérées ont pourtant été tracées dès le XIXe siècle
par les aliénistes français, avant même l’émergence des
Abstract: The word dysthymia has been used by German névroses dans la nosographie psychiatrique. Un grand
psychiatrists since the early 19th century in its etymo- nombre de travaux ont alors cherché à préciser les
logical meaning of mood disorder (Flemming, 1844; caractéristiques des perturbations durables et atténuées de
Kahlbaum, 1863), as regards cognition and volition. At l’humeur dépressive, en les différenciant de la vieille
the end of the 1970s, the term took on its current mélancolie des auteurs classiques, dont le champ clinique
meaning when American psychiatrists suggested it might se restreignait parallèlement. On peut schématiquement
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distinguer trois courants de pensée qui vont concourir à reprendre, en 1844, le terme grec de dysthymia pour désigner
l’élaboration du concept moderne de dysthymie dans les les perturbations de l’humeur, en les opposant aux troubles
années 1970 par la psychiatrie américaine, déjà à l’origine un intellectuels (anoesia) [9].
siècle plus tôt de celui de neurasthénie : Une vingtaine d’années plus tard, K.L. Kahlbaum
– une approche sémiologique descriptive, cherchant (1828-1899) réutilise le vocable pour désigner l’une de ses
à isoler des formes de troubles de l’humeur à intensité vecordias, entités morbides ne touchant qu’une faculté
symptomatique atténuée ; mentale (en l’occurrence l’humeur, l’affectivité), d’évolution
– une approche psychopathologique et évolutive, stable, avec fixité du tableau clinique et absence d’affai-
s’appuyant sur le concept de névrose, impliquant la blissement secondaire – comme dans le stade mélancolique
durabilité des manifestations décrites ; de la vesania typica ou psychose unitaire (1863). La
– une approche fondée sur la personnalité, prolon- renaissance de la dysthymie est ainsi associée à l’avènement
geant en quelque sorte la théorie humorale hippocratique d’une approche plurielle et évolutive des maladies mentales
à travers les notions de constitution, de tempérament et dans la psychiatrie allemande [24]. Hecker introduit à son
de caractère. tour, en 1877, le terme de cyclothymie, repris par Kahlbaum
Nous allons les passer tour à tour en revue, après [23]. Dysthymie et cyclothymie englobent alors l’ensemble
avoir essayé de préciser l’évolution du terme de des troubles de l’humeur n’évoluant pas vers la détériora-
dysthymie depuis l’Antiquité grecque jusqu’à sa résur- tion. Mais, alors que Kraepelin popularise le second terme, le
gence inattendue dans la psychiatrie du XIXe siècle. premier va connaı̂tre une nouvelle éclipse de près d’un
siècle. Jusqu’aux années 1980, les dictionnaires de médecine
Les vicissitudes lexicales de la dysthymie le définissent dans un sens très large : « ensemble des
perturbations de l’humeur » pour Garnier et Delamare ;
Platon divisait l’âme humaine, sans la séparer du corps, « dérèglement de l’humeur. Terme peu employé en raison
en thumos ou âme affective, dans laquelle siégeait le de son imprécision » pour le Dictionnaire de médecine
courage, l’élan, et en noûs (noèsis) ou âme intellectuelle, (Flammarion). Il sert alors surtout de suffixe (cyclothymie,
connaissante, contemplative, le siège de la réminiscence mais aussi hypothymie, hyperthymie, schizothymie).
[37]. Le second vocable va donner paranoı¨a, terme grec
équivalent à folie, qui sera repris par la psychiatrie
germanique au début du XIXe siècle (Heinroth, 1818). Le
premier va donner dysthymia. En 1834, Leuret séparait, en
France, délire de l’intelligence et délire des passions [31].
De son côté, Esquirol subdivisait, en 1838, ses monomanies
en intellectuelles et affectives (ou raisonnantes).
C’est semble-t-il Hippocrate qui utilise pour la
première fois dysthymia dans un sens médical, avec
l’acception d’abattement ou de prostration : « Lorsque
retrait (phobos) ou abattement (dysthymia) durent
longtemps, cela a à voir avec la bile noire (melancholia) »
(Aphorisme VI, 23). La relation de cause à effet entre les
deux états ne sera explicitée que par Galien, à l’époque
des passions stoı̈ciennes. Dysthymia sera alors traduit en
latin par tristesse (et phobos par crainte), ce qui
« marque un gauchissement de la définition hippocra-
tique vers un psychologisme et conduit à un dualisme
évident », selon Pigeaud [36]. Devenue passion patholo-
gique, la dysthymie va mettre dix-huit siècles à retourner
vers son sens hippocratique originel de ralentissement,
d’inhibition ou de prostration. À l’âge classique, la
médecine des passions, basée sur la séparation de l’esprit
et du corps, connaı̂t un grand essor, entre le traité de
Descartes (1649) et la thèse d’Esquirol (1805).
Alors que le vocable de mélancolie passait pour trop
vague et peu scientifique, ce dernier avait en vain proposé de
le remplacer par le néologisme de lypémanie [23]. Dans la
même optique d’une classification guidée par la psychologie
des facultés mentales, l’aliéniste germanique C.F. Flemming
(1799-1880) allait avoir plus de succès lorsqu’il proposa de
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Jules Falret : hypochondrie morale (1866) DSM-IV : dysthymie, critères de recherche (1994)
« Ils ont honte ou même horreur de leur propre personne » – Faible estime de soi ou sentiments d’inadéquation
« Disposition générale à tout voir en noir [...]. Sentiment – Pessimisme ou perte d’espoir
moral d’angoisse et de désespoir »
« (Ils sont) devenus insensibles et indifférents à tout [...]. – Manque d’intérêt ou de plaisir
Tout leur paraı̂t décoloré et sans attrait »
« Sans initiative et sans énergie, ils restent le plus souvent – Retrait social
dans l’immobilité »
« Le moindre travail les fatigue [...]. Ils sont incapables de – Fatigue chronique ou lassitude
lire et de s’occuper »
« Ils ont la peur de faire du mal [...]. Ils se désolent de ne – Sentiments de faute ou rumination du passé
plus apercevoir les choses à travers le même prisme qu’autrefois »
« (Ils ont) des impulsions instinctives à faire ou à dire du mal » – Irritabilité ou colère excessive
« Ils sont sans initiative et sans énergie » – Diminution de l’activité, de l’efficience ou de
la productivité
« Ils présentent du vague et de la confusion dans les idées – Diminution de l’aptitude à penser, de la concentration,
et une certaine lenteur dans les conceptions [...]. Ils n’ont la de la mémoire ou difficultés à prendre des décisions
force de se décider à rien »
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comme Séglas que la douleur morale est secondaire au dépression masquée, double dépression et trouble BP-V de
ralentissement : Klerman ! Il n’y a pas de douleur morale véritable,
« Ce ralentissement peut nous faire comprendre dans seulement une tonalité affective triste sous forme d’« aspects
une certaine mesure l’invasion lente du moi par l’état dégradés » : ennui, pessimisme, sentiment d’inutilité.
affectif, l’impossibilité où se trouve le malade de En 1946, l’ouvrage de Delay, qui popularise la
s’occuper d’autre chose que de lui-même et de sa locution de trouble thymique, rattache les formes
douleur. La paresse de l’esprit favorisant la stagnation mineures de Longuet au spectre maniaco-dépressif, sur
des idées tristes, le malade est incapable de s’intéresser à la base d’une commune « hyperthymie douloureuse,
la vie qui l’entoure et à ses affaires quotidiennes » [15]. perturbation du tonus instinctivo-affectif de base », à
Toujours en 1894, F. Boissier met en évidence les analogies partir de leur réactivité thérapeutique à l’électrochoc.
entre mélancolie et neurasthénie de Beard, première étape du Pour Delay, comme pour l’école du Maudsley Hospital, la
virage vers les troubles de l’humeur de la « névrose distinction entre dépressions endogène et psychogène
américaine » : « Comme en somme l’opinion qui prévaut serait illusoire : « Dans l’évolution de la mélancolie
est que la neurasthénie est aussi un état général symptoma- constitutionnelle, il est fréquent qu’à côté des accès
tique, expression d’autres maladies, on peut y voir un premier apparus spontanément sous l’influence des seuls facteurs
degré de la psychose, une mélancolie atténuée. » [7]. endogènes, il y en ait d’autres apparemment déclenchés
En 1911, le psychiatre Tastevin fait de la fatigue le par un traumatisme affectif. » [14] (pp. 18-9).
symptôme cardinal de certains états dépressifs, qu’il Dans la 22e de ses Études psychiatriques, qu’il
dénomme pour cette raison « asthénie » ou « dysthénie consacre, en 1954, à la mélancolie, Ey mentionne, à côté
primitive périodique » [41] : « L’affaiblissement musculaire des formes classiques, la « dépression légère » parmi les
général, le ralentissement psychique général constituent les « formes mineures » de l’affection :
seuls symptômes essentiels. Certains malaises physiques et « Sans doute, il n’est pas question de réduire purement
une certaine anxiété qui va jusqu’à pousser le malade au et simplement les névroses à la dépression mélancolique,
suicide ne sont que des symptômes secondaires », note la
même année son élève Couchoud [12].
Pour Benon, aliéniste nantais, la mélancolie vraie doit
être soigneusement distinguée de cette asthénie pério-
dique, dans laquelle la perturbation thymique est
secondaire : « La première est une maladie ou un
syndrome dysthymique, la seconde est une maladie ou
un syndrome dysthénique », écrit-il en 1922 [6]. C’est, la
même année que l’athymhormie de Dide et Guiraud, la
réapparition du terme dysthymie, mais au sens large
d’Hippocrate et de Kahlbaum. La mélancolie vraie débute
par une émotion douloureuse motivée primitive, pour se
compléter secondairement d’une asthénie progressive,
proportionnée à la douleur morale. À l’inverse, l’asthénie
périodique débute brusquement par un état de fatigue
primitif, fondamental, persistant à peu près au même
degré durant tout l’accès. C’était l’équivalent de la
dichotomie entre dépression psychogène avec douleur
morale et dépression endogène avec ralentissement,
systématisée par Lange en Allemagne vers la même
époque [29], tandis que l’équipe du Maudsley Hospital
de Londres (Mapother, 1926 ; Lewis, 1934) adoptait à
l’inverse un modèle unitaire des états dépressifs.
En 1937, le Français Longuet décrit les « formes
monosymptomatiques de la mélancolie intermittente »,
suivies en ambulatoire, dominées par la fatigue et les
troubles du sommeil : « Des phénomènes pathologiques
comme l’insomnie, les algies, l’asthénie, l’impuissance
peuvent survenir par accès intermittents et ne
s’accompagner d’aucun autre symptôme. Ils alternent
fréquemment avec des accès mélancoliques typiques et on
retrouve chez beaucoup de malades une hérédité
cyclothymique » [32]. Triple anticipation prémonitoire :
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mais il faut envisager comme une éventualité assez Essor et chute de la dépression névrotique
fréquente les cas où la dépression mélancolique rythme
l’évolution de certaines névroses et fournit à l’aspect Freud emploie peu le vocable de dépression dans ses
multidimensionnel de la personnalité névrotique l’occasion écrits. Il évoque toutefois l’« inhibition qui caractérise
ou la condition de sa cristallisation. » [18]. Déjà tout le les états dépressifs (Depressionszustände) et le plus grave
mécanisme de la double dépression ! d’entre eux, la mélancolie », en 1926, dans Inhibition,
Ainsi, dès le tournant des XIXe et XXe siècles, les symptôme et angoisse [4]. Son élève K. Abraham note,
aliénistes français étaient-ils conscients de l’existence de dès 1911, dans Préliminaires à l’investigation et au
formes frustes de mélancolie et de dépression, à traitement de la folie maniaco-dépressive et des états
expression symptomatique atténuée, rebaptisées bien voisins, que les affects dépressifs peuvent se rencontrer
plus tard dépression masquée, syndrome de fatigue dans différentes configurations psychopathologiques. Il
chronique ou syndrome polyalgique idiopathique diffus remarque que la dépression est aussi répandue que
[13]. En 2000, Parker fait d’ailleurs de l’asthénie l’une des l’anxiété dans les névroses, l’état dépressif survenant lors
quatre expressions dimensionnelles des dépressions non du renoncement à un but sexuel.
mélancoliques [35]. En 1929, Gillespie différencie dépressions « auto-
nomes » et dépressions « réactionnelles » [21]. L’année
suivante (1930), Buzzard introduit la dichotomie dépres-
Névroses et dépression névrotique sion psychotique/dépression névrotique [10]. Cette
dernière désigne des états dépressifs psychogènes ou
Neurasthénie et psychasthénie
réactionnels frappant surtout des sujets anxieux.
Postérieure de quelques années à la dysthymie de La classification tripartite des états dépressifs
Kahlbaum et à l’hypocondrie morale de Falret, c’est (endogène-névrotique-réactionnel) se développe après
bien sûr la neurasthénie de l’Américain Beard (1869), 1945. Le Mappian décrit, en 1949, la dépression névro-
reprise par Charcot dans ses leçons cliniques, qui va tique de la manière suivante :
conditionner tous les travaux ultérieurs sur les névroses « Nous trouvons en dehors de l’état dépressif une
dépressives [5]. Rappelons qu’elle associe asthénie névrose plus ou moins caractérisée cliniquement ou se
neuromusculaire, algies (céphalées, rachialgies), insom- décelant à certaines modalités du comportement. Dans
nie et dyspepsie. En 1895, Freud l’englobera dans les cette forme, il n’y a pas d’accès francs, ou bien la
« névroses actuelles », à côté de la névrose d’angoisse dépression s’installe avec quelques éléments réactionnels,
[20]. Au même moment, Boissier décrit une neurasthénie comme un achoppement sur une difficulté quelconque.
dépressive [7] et Sollier une neurasthénie circulaire : L’inhibition est peu marquée, la symptomatologie diffé-
« Pendant l’état de dépression, [le malade] est triste sans renciée, avec obsessions, anxiété ou phobies et sentiments
motif, a des envies de pleurer et perd toute volonté, toute dépressifs complexes. » [30]
initiative » [40]. Tandis que Séglas note : « Les troubles Cette classification s’impose pendant les 30 années
physiques initiaux (de la mélancolie sans délire) offrent qui suivent, à travers le manuel de H. Ey (1960), la
de nombreuses analogies avec ceux de l’état neuras- nosologie de l’Inserm (1968) et la CIM-9 (1975). Le DSM-II
thénique » [39]. américain (1968), toujours influencé par le courant
En 1875, Legrand du Saulle avait déjà de son côté signalé psychanalytique, introduit une rubrique « névrose
la présence de troubles dépressifs de l’humeur, d’idées et de dépressive » pour remplacer celle de « réaction dépres-
tentatives de suicide, durant la seconde période de la folie sive » du DSM-I.
du doute avec délire du toucher, ancêtre de la névrose On peut considérer que c’est l’article de Klerman qui
obsessionnelle et de la psychasthénie [22]. sonne, en 1979, le glas de la dépression névrotique, « le
Précisément, Janet décrit, dans son ouvrage synthé- diagnostic psychiatrique le plus communément porté,
tique de 1909, les « périodes de dépression des psychas- (aux) significations multiples, souvent utilisées de
théniques » : manière interchangeable dans la pratique clinique »
« Ces périodes méritent d’être appelées des périodes [26]. En partant de l’étude de 90 patients déprimés,
de dépression, parce qu’elles sont caractérisées par le l’auteur met en lumière le faible taux de concordance des
développement de tous les phénomènes d’insuffisance différentes acceptions du concept dans la littérature : peu
qui ont été signalés chez ces mêmes malades. [...] Le de retentissement sur l’adaptation sociale, absence de
trouble s’annonce presque toujours par une modification symptômes psychotiques, absence de symptômes
du sommeil. [...] Ce sont les symptômes physiques qui d’endogénéité, rôle déclencheur des événements de vie
semblent apparaı̂tre les premiers [...]. Les malades ont de stressants, notion d’un trouble de la personnalité
l’aboulie, de l’indécision, de la lenteur, de l’inachèvement préexistant, présence de conflits inconscients. Dans les
des actes ; ils deviennent incapables d’apprendre et ne se années 1980, certains essaieront pourtant d’établir la
rendent plus bien compte de ce qu’ils lisent et de ce qu’ils validité du concept de dépression névrotique [42,43],
entendent. » [25] (pp. 284-7). mais sans influencer les classifications internationales.
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