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Des psychotiques en analyse

Éditorial

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Des psychotiques en analyse ?

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Quand un paranoïaque dirige la cure d’une schizophrène Christian Vereecken

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A propos de Rosenfeld Jean-Pierre Dupont

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La paranoïa au fondement de la psychanalyse Serge André

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De l’hallucination auditive structurée comme un langage et de quelques considérations linguistiques autour de cet énoncé Maurice Krajzman

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Un cas d’automatisme mental à l’adolescence Yves Depelsenaire

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Document

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Les plaidoiries du procès des sœurs Papin

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Éditorial

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"L’ECF est École du fait des enseignements risqués par ses membres (et associés). Dans la psychanalyse, en effet, il n’y a pas plus de volonté générale que de "sujet collectif de l’énonciation" ; l’École dissoute ne parlait d’une seule voix que quand c’était celle de Lacan. Ce principe de variété vaut également pour la publication : "Tu peux savoir ce qu’en pense" l’École de la Cause freudienne – à écouter tour à

tour ceux des siens qui se proposent à ton attention.

"

(extrait du "Billet" de la lettre Mensuelle 23)

Quarto a deux ans. Au fil des treize premiers numéros sa présentation s’est améliorée, sa diffusion a progressé et les travaux des membres de l’École en Belgique y ont pris de plus en plus de place. Quarto est donc une réussite en ce qu’existe ainsi une publication de l’École en Belgique qui peut faire, et fait, lien de travail entre les membres. Comme en d’autres instances, de l’École, le directoire a procédé à des permutations au sein de la rédaction de Quarto (de même d’ailleurs que de celle de la Lettre Mensuelle). Ceci est pour Quarto l’occasion d’une rénovation de sa présentation et de son style éditorial.

Chaque numéro de cette nouvelle série sera formé autour d’un thème, celui de journées intercartels ou d’un groupe de travail dont les exposés seront publiés sous forme de textes établis. Outre ces travaux et l’éditorial, Quarto présentera cinq rubriques régulières :"documents" dont le titre est suffisamment explicite ;"l’Entretien" qui ne sera introduit qu’à partir du numéro 15 ;"Conférences" qui présentera la plupart des exposés faits à Bruxelles, l’an passé dans le cadre de l’Enseignement de Clinique Psychanalytique et cette année dans celui du Champ Freudien ;"Séminaires", rubrique où seront abordés les travaux auxquels se consacrent cette année les membres de l’École qui tiennent un Séminaire en Belgique ; enfin, une rubrique "Bibliothèque".

Ce numéro 14 présente quelques interventions faites au colloque de la Section Clinique qui s’est tenu cet été à Prémontré sous le titre "Des psychotiques en analyse". Ce titre était celui de l’enseignement de l’an passé à la Section Clinique du Département de psychanalyse de l’Université de Paris VIII.

C’est autour du même titre qu’était organisé à Bruxelles le dernier cycle de l’Enseignement de Clinique Psychanalytique dont ce numéro présente deux conférences qui interrogent toutes deux la situation de l’enfant dans la clinique de la psychose. Le document que livre ce Quarto est constitué cette fois d’extraits (commentés) des plaidoiries du procès des sœurs Papin. Clinique de la psychose donc, en référence à un des "Premiers écrits sur la paranoïa" du docteur Lacan. Dans les deux dernières rubriques sont présentés les arguments de quelques Séminaires tenus cette année en Belgique par des membres de l’École et enfin une lecture critique de publications belges récentes dans le champ de la psychanalyse.

Alexandre STEVENS Christian VEREECKEN

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Des psychotiques en analyse ?

Les 25 et 26 juillet 1983 s’est tenu, sous l’égide de la section clinique, un colloque sur le thème "Des psychotiques en analyse", dans le cadre , de l’hôpital de Prémontré où le Docteur Roland Broca a accueilli des nombreux participants français et belges. On trouvera ci-après la teneur de la majorité des interventions des membres belges de l’école de la cause à ce colloque.

Quand un paranoïaque dirige la cure d’une schizophrène Christian Vereecken

Je voudrais aujourd’hui attirer votre attention sur un document, à plusieurs égards, extraordinaire : le récit circonstancié rapporté par Wilhelm REICH de son expérience thérapeutique avec une schizophrène.

Ce récit est consigné dans l’édition américaine de "L’analyse caractérielle", son ouvrage le plus intéressant.

Reich est anglo-saxon au moins par adoption, et il convient de remarquer que, par rapport aux auteurs que nous avons passé en revue cette année à la section clinique, il occupe la place d’un précurseur. En effet, bien que la cure dont il va être question ait été entreprise après que l’auteur a développé un système paranoïaque, les résultats obtenus soutiennent hardiment la comparaison avec ceux dont font état des psychanalystes d’un modèle plus courant. Quant aux moyens mis en œuvre, et sur lesquels je m’étendrai quelque peu, ils ne peuvent évidemment pas être érigés en paradigme n’étant pas paranoïaque qui veut.

Quand Reich entreprend, en 1941, le traitement qu’il nous relate, il a déjà rendu public le postulat de son système délirant : il existe une énergie vitale et cosmique dont la libre circulation à l’intérieur du corps est responsable de la sensation orgastique, érigée précédemment en pierre de touche de la guérison comme en agent thérapeutique universel. La malade qu’il entreprend de traiter, une jeune femme d’origine irlandaise, n’est pas sans posséder avec lui un langage commun (et d’ailleurs, elle a lu ses livres) : c’est une schizophrène fort peu hallucinée qui ne délire pas de manière très spectaculaire : elle a essentiellement affaire à ses

forces, des forces redoutables et qui, fait remarquable, l’aiment : pointe d’érotomanie repérable en toute psychose mais qui ne s’est fixée sur nul (petit) autre. A l’énoncé de son rapport avec les forces, émis dès la première séance, Reich réagit d’emblée d’une manière étonnante, qu’on pourrait bien qualifier de géniale si elle n’était quelque peu risquée : il lui demande tranquillement si ces forces ne l’ont jamais incitée au meurtre. Il obtient une réponse positive En effet, les forces lui disent parfois de tuer.

Ceci ouvre une première phase de ce que nous pouvons après tout appeler une analyse, même si elle se déroule parfois de façon singulière, une phase que je désignerai comme mise en scène du crime paranoïaque. C’est-à-dire que l’analyste va s’offrir à l’analysante comme objet criminogène, ce qui est une manière d’occuper la place du a : et non pas dans le réel, Dieu merci, mais bien en tant que semblant. Il reste dans la pratique reichienne un élément de mise en scène qui la sauve de l’aberration totale, et qui est certainement un héritage de l’analyse.

Dire qu’il s’offre n’est sans doute pas exagéré, puisqu’il a cette phrase héroïque :

"il faut faire preuve d’une compréhension profonde à l’égard du schizophrène, même si celui-ci menace de tuer le praticien." Et de remarquer que le fou risque bien de tuer quelqu’un de ses semblables, ce pourquoi on l’enferme alors qu’on a bien laissé courir Hitler.

La patiente a compris d’emblée qu’elle a affaire à forte partie, Reich se posant en face de ses forces en position de concurrence. Elle doute un instant de la pureté des intentions du thérapeute, et la cure risque de prendre un tour persécutif. Il n’en sera rien. A la dixième séance, elle se présente avec une croix incisée dans la peau du sternum, à des fins conjuratoires, comme nous l’apprendrons. Elle parle des désirs meurtriers divers qui circulaient dans sa famille, et elle demande gentiment à Reich si elle peut poser sa main sur sa gorge afin de l’étrangler. Ce qu’il accepte. Nous sommes soulagés d’apprendre qu’elle se contente d’un très prudent simulacre. Elle lui fait part de sa crainte de voir les forces la rejeter sous le prétexte qu’elle est juive (ce qui n’est nullement le cas) et lui demande un couteau afin d’inciser en croix la peau de son ventre.

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Elle répétera cette demande deux séances plus tard, sous forme singulière : elle demande à Reich de lui donner un couteau pour lui ouvrir le ventre, à lui, tout en désignant du doigt le sien. Le criminel psychotique se frappe lui-même, en effet, mais lui- même en tant qu’il est La Femme.

A la suite de ces péripéties, l’épreuve entre Reich et

les forces prend un tour plus aigu. Comme il saisit

bien que ce sont les forces qui poussent la patiente à s’emparer d’un couteau, il lui intime l’ordre de lui faire part désormais, de tout ce que les forces lui communiquent, car c’est lui, Reich, que cela concerne. Il a sa vue à lui sur ces forces, il n’ignore pas que c’est ce que d’aucuns appellent Dieu, et qu’il appelle lui, énergie d’organe, il pense même que la schizophrène n’a qu’un tort, c’est de percevoir ces forces comme étrangères et autonomes. Il se met donc en se faisant rival et interlocuteur des forces, dans une position divine. Et

la patiente ne va pas tarder à lui trouver le regard

d’un dieu grec, puis à lui trouver quelque ressemblance avec le Christ.

C’est dans cette conjoncture scabreuse que va se produire un événement surprenant : l’apparition d’une idée délirante inédite chez le thérapeute, exprimée comme à l’ordinaire chez lui, sous la forme d’une assertion (pseudo) scientifique. Il infère de ce qu’il voit un jour sa patiente regarder obstinément le plafond, qu’il vient de contempler la cause de la schizophrénie : une contraction de la base du cerveau au niveau du chiasme optique. S’ouvre alors une seconde phase de la cure, qui s’installe sur le mode d’un délire à deux. Non pas d’un délire pour deux, mais d’un délire à deux voix, où c’est la patiente qui est l’inductrice. Elle n’apprécie guère, quant à elle, ce tournant : si Reich s’imagine avoir compris, (il lui communique d’ailleurs sa trouvaille) elle n’est absolument pas satisfaite de l’explication, et se trouve en passe de le débarquer de sa position de tout-savoir qui avait enclenché le transfert. Elle le lui fait savoir sans ambages dans une lettre : "vous auriez pu m’aider mais vous avez suivi votre route inimitable – un abrégé de sciences – des sphères qui tournent et qui tournent."

On ne saurait mieux dire : voilà Reich analysé et épinglé dans sa position paranoïaque d’amoureux du savoir de la jouissance. L’analyste étant délogé de sa place, il faut s’attendre à un acting-out. La patiente se présente à Reich en lui déclarant qu’elle doit le

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tuer, et il ne bronche pas, tout en prenant en douce des mesures pour la faire éventuellement interner. Nous sommes à un nouveau tournant, le dernier. Reich n’est pas mort, et le transfert que la malade a noué se révélera avoir tenu le coup. Il va réussir à paranoïser sa patiente, autrement dit à l’aider d’élaborer une métaphore délirante, dont elle se sentira soulagée, en même temps qu’elle trouvera un accès à la jouissance phallique.

Au lieu d’inciser sa peau, elle se présenta bientôt avec une petite croix de métal en pendentif, objet qu’elle ne tardera pas à avaler. Elle affirme en même temps qu’elle est la déesse Isis, ou plutôt sa réincarnation, et que, comme telle, elle possède un savoir remontant à la création du monde. Le regard apparaît dans son monde, sur un mode persécutif léger. Bref, la voilà munie d’un idéal du moi, et d’un fantasme. Les forces se sont apaisées. Elle ne tardera pas à comprendre que dans la vie sociale il vaut mieux ne pas trop parler de ces choses avec ses semblables. Après un traitement qui aura duré cinq ans, Reich peut faire état, au moment de la publication, d’une stabilisation qui dure depuis sept années.

La jeune schizophrène ne s’en est pas mal tirée, mieux que Reich lui-même en tout cas, car lui, il a compris ce qu’est la schizophrénie, il sait ce que sait Dieu et diable, il ne tardera pas à savoir ce que c’est que le cancer, les aurores boréales (répondant sans doute à une question de sa patiente : "qu’est-ce qu’une aurore boréale ?" qu’elle a sans doute oubliée depuis longtemps) et mieux encore ce qu’est

la vie elle-même. Cela finira pour le mener, sinon à

l’asile, en prison.

Quant à sa théorie elle-même de la folie, elle partage avec le délire de Schreber la qualité d’être bien supérieure à toute élucubration psychologique. Sommes-nous si sûrs de pouvoir toujours relever ce défi que nous présente le psychotique : remettre sur ses pieds le produit de ce que Lacan a pu, non sans ironie, désigner comme effort de rigueur ?

A propos de Rosenfeld

Jean-Pierre Dupont

Je parlerai d’une relation de cas tirée du recueil "États Psychotiques" d’H. Rosenfeld, que vous trouverez dans ce recueil sous le titre "Psychanalyse du conflit surmoïque". Comme c’est sur ce même cas que Catherine Millot s’est appuyée dans sa conférence faite à Bruxelles, je me permettrai de

vous renvoyer à son texte pour ce qu’il en est de l’histoire et des différents moments de cette cure et aussi pour ce qui concerne le surmoi selon Rosenfeld. Pour ma part, je vais me limiter à un seul des détours de cette analyse, à une séance qui bien sûr m’est apparue assez particulière pour la distinguer de l’ensemble. En voici le texte :

"Dans ce qui suit, le malade montra par quel autre moyen il tentait d’affronter son surmoi. Au début de la séance il me toucha plusieurs fois la main, en me regardant anxieusement. Je lui montrai qu’il voulait savoir si j’allais bien. Il me demanda ensuit directement :" Vous allez bien ? "Je lui fis remarquer qu’il avait peur de m’avoir fait mal et qu’il était maintenant davantage capable d’admettre son inquiétude pour moi en tant que personne extérieure. Il dit alors :"Poulet, chaleur, diarrhée". Je lui répondis qu’il aimait le poulet et qu’il avait l’impression de m’avoir mangé comme un poulet ; sa diarrhée lui faisait sentir qu’en me mangeant il m’avait détruit ou fait du mal en tant qu’objet externe. Il devint alors plus inquiet au sujet de ce qui était à l’intérieur de lui. Mais après il tint sa jambe complètement raide pendant plusieurs minutes et quand je lui demandai ce que cela signifiait, il dit "mort". Je lui montrai que c’était une façon de me sentir mort à l’intérieur de lui. Il répondit :"Impossible", "Dieu", "Direct". Je lui expliquai qu’il lui semblait que je devais être omnipotent comme Dieu et faire immédiatement quelque chose pour améliorer cette situation intérieure insupportable. Il répéta alors plusieurs fois "effrayé". Il dit soudain :"pas la guerre". Il se leva, me serra la main de façon très aimable, mais tout en le faisant il dit :"Bluff". La première impression que l’on retire de ces quelques échanges entre Rosenfeld et son patient, c’est à la limite une inversion du dispositif analytique : c’est l’analyste qui blablaté et le patient qui scande ses énoncés. Puisque Rosenfeld adopte somme toute cette position extrême qui fait qu’au moindre mot prononcé par le patient, il déploie consciencieusement sa machine interprétative. Machine interprétative qui, pour être sommaire, n’en est pas moins activée, vous l’avez noté, par le principe même du symbolique : bon/mauvais, interne/externe, gentil/méchant… Oppositions qui ne sont rien d’autre que les traductions imaginaires de l’alternance du + et du – à laquelle peut se réduire, selon Lacan, la chaîne signifiante. Mais, les interprétations de Rosenfeld, loin de prendre acte de ce qui s’en déduit comme non-sens, en remettent sur

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le sens ; ce qui me semble-t-il pour le "dit schizophrène" est proprement tragique car d’une certaine façon on pourrait qualifier l’Autre auquel il a à faire d’Autre plein de bon sens. On connaît cette remarque de Lacan qui qualifie le dit-schizophrène comme sujet de l’inconscient donc du langage, mais sujet qui se spécifie d’être hors- discours. Il me semble que cette séance peut aider à montrer çà. Ce que nous avons au début, c’est un face-à-face où le geste de toucher la main nous renvoie au moment du stade du miroir où le sujet se détourne pour aller chercher dans l’Autre sa reconnaissance sous l’espèce d’un geste, d’un regard, d’un sourire, bref d’une parole. Et cette parole que Rosenfeld délivre effectivement, nous lisons que le sujet s’en empare dans son adresse à l’Autre : "Vous allez bien". Mais "combien parfois ironiquement" selon le mot de Wolfson, ce n’est pas n’importe quel autre qu’il a en l’occasion en face de lui : c’est un maître qui reprenant à son compte le signifiant "Vous allez bien ?" le passe dans sa moulinette binaire, pour tenter de lui dire quoi ? Sinon qu’il est divisé entre crainte et sollicitude et qu’il s’agirait d’intégrer tout çà. Ce qui fait que, qu’il s’en défende ou non, Rosenfeld croit à la complétude de l’Autre, et s’il y a quelque chose qui rencontre malheureusement le fantasme du schizophrène, c’est bien cette supposition. Notre patient s’en plaindra d’ailleurs avec exactitude quelques pages plus loin : "Le monde est rond, je le déteste parce qu’il me donne l’impression d’être complètement brûlé en dedans" Ce "brûlé en dedans" nous pouvons y pointer le rien de l’objet a (mais il n’est plus ici situé dans l’Autre) dont le corrélat de jouissance, rabattu sur la position du sujet, emporte avec lui le statut de l’image narcissique : corps calciné. La réponse à l’interprétation de Rosenfeld est explicite à ce propos : poulet, chaleur, diarrhée. Ce qui est remarquable d’abord, c’est qu’à la binarité à laquelle Rosenfeld se fie dans ses interventions, le patient répond par du triple. Ternaire auquel il fera plusieurs fois référence au cours de cet embryon de cure qui dura trois mois ; p. 128 nous en avons un autre exemple : "Il dit : loup, vache brune, vache jaune. Il sortit ensuite de sa poche une allumette qu’il cassa en trois morceaux. Il demanda : comment y a-t-il trois parties ?" Revenons en à la trilogie du poulet : il me semble manifeste qu’ici le patient tend une perche à son interlocuteur et précisément en l’interloquant. Ces trois signifiants posent une question sur le statut de l’Autre, au delà de celui auquel il énonce son énigme. Car c’est bien parce qu’il y a de l’Autre et

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le goût qui y fait défaut que la jouissance aime à

manger du poulet. Lacan, dans le Séminaire sur l’Angoisse, a cette formule : "Seul l’amour permet à

la jouissance de condescendre au désir." Cette question, il faut constater qu’elle se formule ici selon le modèle machinique : un point de départ, une transformation et un résultat. Si le sujet se laisse aller à aimer le chaleureux poulet, eh bien il se liquéfie sur place.

Je n’ai pas pu me procurer le texte anglais, mais il

conviendrait de savoir si chaleur traduit heath ou warmth qui ont des connotations différentes. D’ailleurs Rosenfeld ne s’en embarrasse pas, il interprète chicken et diarrhea seulement. C’est un apôtre de Deux le père, il est en butte à un incroyant, qui en sait un bout sur l’inanité du sens : à preuve ces paroles : "je veux continuer, je ne veux pas continuer, vide, l’âme est morte" (p. 104) Ce qui peut éclairer sur ce qu’on appelle le négativisme du schizophrène qui, loin d’être du type dénégatif du névrosé, est bien plutôt ceci, que le oui et le non se trouvent mis en stricte équivalence. Ni l’un ni l’autre n’emporte l’adhésion du sujet. Nous avons un fort- da vidé de ses connotations affectives, c’est-à-dire de ce qui témoigne de la prise du signifiant sur le corps. Le patient indique bien le prix qu’il a à payer d’habiter le langage, prix qui en l’occurrence n’est pas la livre de chair, mais bien son corps même que seule la mort peut habiller d’un état civil. Ce qu’il va tenter de faire entendre à l’analyste en tenant sa jambe complètement raide pendant plusieurs minutes. Là, Rosenfeld est tenu en échec dans ses interprétations pour un instant, il ne sait plus très bien où fourrer l’ubiquité à laquelle il se voue ; il se résout donc à lui demander ce que cela signifie et il s’entend répondre : "Mort" . C’est cette espèce de rigidité cadavérique qui tente de pallier le morcellement évoqué par le terme diarrhée. C’est le corps, dans son ultime maintien, qui est convoqué comme témoin. J.-A. Miller dans sa conférence "Schizophrénie et paranoïa" avait avancé ceci :

"De la même façon que Lacan dans Télévision, oppose obsession et hystérie en disant que

l’obsession témoigne de la cisaille symbolique dans la pensée qui, dans l’hystérie se manifeste dans le corps, nous pourrions construire la même opposition entre paranoïa et schizophrénie." Que doit être la forclusion se demande J.-A. Miller pour qu’elle se répercute précisément sur le sentiment de l’organisme ?

A poser cette question dans le cas qui nous occupe,

on pourra construire u-m opposition avec le cas Schreber. Le père de Schreber, ce législateur qui

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identifie sa stature imaginaire à la loi elle-même, laisse le sujet sans recours à l’égard d’une jouissance qui reste cependant située au champ de l’Autre. C’est bien cette mégalomanie forcenée du père de Schreber qui maintient l’Autre, dans sa figure idéale notamment. Le père s’excepte, non pas comme signifiant, ce qui serait le nom du père, mais comme image idéale. Dans le cas de notre patient, le père a l’air plutôt accommodant et soutient le traitement analytique jusqu’à ce que la mère s’en mêle et envoie tout promener pour réclamer une leucotomie ; elle aussi sait de quoi il s’agit pour son fils : du corps. A l’inverse du père de Schreber, l’éducateur des éducateurs, nous trouvons un père baby-sitter ou, si vous me permettez le jeu de mots, un jeune homme au pair, qui assure l’intérim des absences de la mère ; c’est à dire un père aussi inconsistant qu’un signifiant, un signifiant non pas exceptionnel mais bien au contraire Le signifiant comme un autre, soumis à la loi de l’échange symbolique. Aux antipodes du père schrébérien qui se veut le tout-père, nous avons un père qui à la limite est partout, éparpillé dans tous les signifiants. J.-A. Miller avait mis en avant l’essaimisation, la dispersion des signifiants maîtres chez le schizophrène avec sa conséquence de significantisation généralisée du corps. Ce qui peut aussi avoir comme manifestation, chez Wolfson, par exemple, cette espèce de phobie, généralisée elle, aussi. Pour le cas qui nous occupe, lorsque Rosenfeld se met un peu trop à la place du père, de Dieu le père en l’occurrence, il s’attire cette réponse de son patient :

"tout ça, c’est du bluff" tout çà n’est que du signifiant. Les signifiants pour être par trop identiques à leur acception, n’ont même plus l’efficace de mobiliser une prévalence imaginaire où le sujet pourrait marquer le temps de s’y reconnaître dans son leurre. Ce qu’il en est de la fonction paternelle dans l’histoire du sujet, repérons-là dans cet énoncé anonyme évoqué dans l’anamnèse qui ouvre la relation du cas : "Nourrisson il pleurait pendant des heures, parce qu’on avait conseillé à ses parents de ne pas le prendre." On, c’est-à-dire n’importe quel bon petit conseiller qui se targue d’éduquer dès le berceau l’inconditionnel de la demande d’amour.

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La paranoïa au fondement de la psychanalyse Serge André

Avait de se demander comment traiter un sujet psychotique, il importe de savoir comment nous, psychanalystes, "traitons" la psychose. Cette question est celle de la naissance de la psychanalyse. En effet, si la psychanalyse est née dans la relation entre Freud et Fliess, du symptôme élaboré par Freud en réponse à Fliess elle se présente bien d’emblée, comme une "réponse au discours paranoïaque" Quelle est l’importance de cette relation entre Freud et Fliess ? Je me propose de dégager qu’elle se noue autour du point de savoir s’il y a ou non rapport sexuel le discours de Fliess s’articulant comme une démonstration du rapport sexuel, alors que la suite de l’œuvre de Freud ne sera qu’un développement de sa supposition initiale, selon laquelle ce rapport n’existe pas. Cette opposition est celle (qui sépare), qui doit séparer la paranoïa de la psychanalyse. Qui était donc Wilhelm Fliess et quelles étaient les conceptions qui faisaient de lui, aux yeux de Freud, "un spécialiste universel" (lettre 13) ou "le messie" chargé de résoudre la question que lui, Freud,

? Il est frappant que la lecture de

son ouvrage intitulé "Les relations entre le nez et les

organes féminins selon leurs significations biologiques" révèle la structure d’un délire paranoïaque, même s’il bénéficie de l’abri d’un discours pseudo-scientifique. Plus frappant encore, Freud qui fut le premier lecteur du manuscrit au début de 1896, ne trouve d’abord rien, ou quasiment rien, à redire à ce "nez-sexe" comme il l’appelle (lettre 41). Au contraire, il en fait un grand éloge (lettre 42). Il va même jusqu’à se laisser séduire par les théories organiques de Fliess, allant même jusqu’à admettre une explication de la névrose d’angoisse qui fait fi de la théorie du refoulement qu’il a pourtant commencé à élaborer deux ans plus tôt. (v. lettre 42). Ce livre sera publié en 1897 avec l’imprimatur de Freud. Il contient les fondements d’un système qui, à partir d’une pratique médicale minuscule, va s’élever jusqu’à bâtir une théorie universelle de la nature qui prétend dévoiler le secret des grands mystères de la vie et de la mort. Fliess part du nez : c’est là qu’est localisée sa certitude fondamentale. "Au milieu du visage, entre les yeux, la bouche et les formations osseuses du cerveau antérieur et moyen, il y a le nez…"

soulève (Ibid

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Ce nez est le miroir du sexe féminin. Cette relation

se révèle dans la menstruation. "Le processus de la menstruation se reflète dans le nez par la congestion, la sensibilité accrue au contact et la tendance au saignement." Ayant constaté que certaines parties du nez se trouvent altérées lors de la menstruation, il les appelle les "localisations génitales du nez" puisqu’elles enflent lors de la menstruation, il y désigne de véritables "corps érectibles" tout-à-fait semblables, écrit-il, à ceux que l’on trouve, par

exemple, dans le clitoris (p. 20). Cette relation entre

le nez et le sexe féminin se manifeste par des

"saignements de substitution" (p. 24) qui apparaissent à la place des règles. De là, sa pratique médicale, qui consiste à intervenir sur le nez (par cocaïnisation ou cautérisation) pour supprimer ce qu’il appelle la forme nasale de la dysménorrhée. Ce rapport de symétrie entre le nez et le sexe s’observe également dans la grossesse au cours de laquelle se produirait un "effet de congestion menstruelle sur le nez" (p. 66) : le saignement menstruel utérin ne se produisant plus, le nez prend le relais.

Ce processus de menstruation constitue, pour Fliess,

le rythme même de la vie et de la mort. C’est lui qui explique l’accouchement : celui ci est "la grande menstruation" où se libère en un grand écoulement, l’accumulation de règles retenues durant dix mois. Il s’accompagne d’ailleurs d’une série de signes nasaux de la menstruation – enflement et cyanose –. Cette correspondance se trouve encore vérifiée par l’existence de ce que Fliess appelle "la dysménorrhée nasale de naissance" : les douleurs de la contraction. Celles-ci équivalent à un trouble de la menstruation et on peut y remédier de la même façon que pour toute dysménorrhée par la cocaïnisation du nez.

A partir de cette équivalence entre grossesse et

menstruation, Fliess introduit sa deuxième idée fondamentale, celle de période :

"… si la naissance est effectivement traduite par un processus de menstruation, on pourra s’attendre à

ce que le début de contraction. (car c’est celui-ci, et non la mise bas elle-même qui correspond au début de la menstruation) soit séparée du début de dernier saignement menstruel, des dernières règles, comme on dit habituellement, par un intervalle de x jours, qui sera un multiple entier de l’intervalle de menstruation." (p. 111) Mais – nouvelle extension – si le processus de menstruation ne s’arrête pas durant la grossesse, il

ne cesse pas non plus avec la ménopause où l’on voit apparaître les premiers signes d’une "ménopause nasale" (p. 125).

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Il peut donc en déduire que la menstruation dépasse les limites dans laquelle on la contient habituellement – à savoir : la période durant laquelle une fille est capable de procréer. Et selon Fliess on en trouve des trace même chez les hommes : "il existe une quantité d’observations où les hommes sont régulièrement atteints de saignements de nez lors du coït" (p. 133).

A ce moment, les conceptions de Fliess virent à la

systématisation universelle. Parti du phénomène de la menstruation féminine, il avait isolé une manifestation nasale de ce phénomène – ce que Freud aurait appelé un déplacement – il va maintenant étendre de plus en plus la portée de ce phénomène, jusqu’à en faire le rythme de l’univers. Freud étend le processus de menstruation en y rapportant également une série de douleurs névralgiques, aux manifestations de l’angoisse, de l’asthme, aux migraines, à l’urticaire, aux hémorroïdes, au diabète, à l’apoplexie, à la poussée des dents et finalement à l’acquisition du langage lui-même. (p. 211) En même temps, il détache la menstruation du sexe féminin en repérant une série de phénomènes analogues chez les hommes – ce qui le conduit à parler des règles des hommes (p. 244). Il conclura son ouvrage en étendant ce processus au- delà de l’être humain puisqu’il prétend le découvrir aussi chez certains animaux. Il annonce une monographie qui traitera de cette question : "chez

l’homme l’animal et les plantes" (p. 280) Si toutes ces extensions sont possibles, c’est que

l’idée de périodicité s’est introduite et qu’elle finit par absorber complètement la première notion, celle

de menstruation. Il y a une sorte de renversement qui

se produit dans le déroulement du discours de Fliess : après avoir lié la menstruation à la

périodicité en constatant que les phénomènes menstruels se produisent selon une certain

périodicité, Fliess en vient, dans la seconde moitié du livre, à considérer tout ce qui est périodique est menstruel, et donc se trouve manifester un processus général d’écoulement qui se produit selon deux séries de périodes – les séries féminines de 28 jours

et les séries masculines de 23 jours.

On aboutit donc à l’idée d’un univers réglé par

menstruation.

Si le jour de l’accouchement, donc de la naissance,

est fonction de ces périodes, celui de la mort l’est aussi, de même que le rythme de développement des tissus et des fonctions (y compris celle de la parole),

la survenance des maladies.

Ainsi, la loi des périodes apparaît-elle "comme étant une véritable loi naturelle" (p. 260).

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Mais quel est l’objet qui se trouve réglementé par cette loi ? C’est, dit Fliess, la toxine sexuelle, qui apparaît ici comme la substance unique, principe aussi bien de vie que de mort, qui commande la construction comme la destruction de l’organisme. Cette toxine doit s’écouler pour ne pas être à la source d’une véritable intoxication : l’organisme s’équilibre ainsi par décharges périodiques de la substance non dépensée. Reste à trouver d’où vient cette toxine et pourquoi il existe deux sortes de périodicités. Sur le premier point, Fliess, dans le dernier chapitre de son livre, laisse entendre que sa théorie suppose une sorte de raccordement nerveux entre toute une série d’organes, aussi divers que les organes sexuels, le nez, l’hypophyse, les amygdales et . … les muscles oculaires du nourrisson tous placés sous le contrôle de ce qu’il appelle à ce moment "les rayonnement menstruels". (p. 254) Mais le point le plus important de cet échafaudage, et aussi le plus obscur, c’est la bipartition des périodes en séries masculines de 23 jours et féminines de 28 jours. Et c’est en examinant cette partie de l’élaboration de Fliess que l’on peut se convaincre qu’il s’agit bien d’un délire paranoïaque. La première fois, il introduit cette distinction sans la justifier. Car il s’agit d’abord de trouver une explication aux irrégularités qui peuvent se produire dans les échéances des phénomènes menstruels au sens large : il cite le cas d’une patiente (p. 140 sv.), chez qui il met à jour l’existence de deux périodicités, l’une de 28 jours et l’autre de 23 jours. Les phénomènes épinglés par l’auteur pour servir de marques à ces périodes vont "des mouvements de l’enfant" à "soucis" ou "très lasse" en passant par "se sent débile" douleur ou derrière "," brusque fringale "," terreur nocturne ", etc… Il enchaîne en écrivant :" Nous nommerons par la suite les séries avec intervalles de 28 jours, séries de menstruation féminine, et les séries avec intervalles de 23 jours, séries de menstruation masculine. Mais ne préjugeons pas dès l’abord de cette désignation ". Malgré cette mise en garde, il apparaît bien que cette bipartition n’est pas davantage justifiée. Et lorsqu’à la fin de son livre seulement, Fliess revient sur ce point, il ne s’explique pas davantage. On doit donc comprendre qu’en réalité, la correspondance qu’il pose entre les deux périodicités et les deux sexes est un postulat. Et ce postulat a un rôle très précis, qui est d’assurer la thèse qui forme le cœur du délire de Fliess à savoir que c’est la mère qui en transmettant ses périodes (23 ou 28 jours) à l’enfant, va déterminer son sexe, qu’il existe donc entre l’enfant

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et sa mère une "co-vibration" comme il dit (p. 214),

qui relève de la loi même de la nature.

Il soutient maintenant que ce processus périodique

est transféré de La mère à l’enfant (p. 189) et que ce transfert, selon qu’il tombe à une échéance de 23 ou 28 jours, détermine le sexe, masculin ou féminin, de L’enfant, et le type de périodes sur Lequel sa vie se réglera ensuite. On voit maintenant à quoi aboutit le système de Fliess : à une théorie où, de la filiation à la détermination des symptômes, tout ne relève que de

la mère avec qui l’enfant reste lié, au-delà de la vie

intra-utérine, par une "co-vibration" animée par les "rayonnements menstruels".

C’est un système où l’on se passe absolument du père. Une mère originelle plus la loi naturelle

périodique du "ça coule" fait que l’univers est maintenu en vie. Or la signification du nom Fliess, équivoque en allemand avec le verbe "fliessen" couler et avec le substantif "Das Fliessen" écoulement. Ainsi, par son œuvre, Wilhelm Fliess parvient à faire de son nom le nom même de la loi qui gouverne l’ordre de l’univers, résultat qui nous évoque l’effort délirant de Schreber. Le flux périodique d’une mystérieuse substance sexuelle qui voyage dans le corps, entre le nez et le sexe, en passant par toute une série d’organes qu’elle fait gonfler ou dépérir, c’est bien une métaphore délirante du phallus, soit de ce qui pourrait réguler le désir tout puissant de la mère. D’autre part, cette théorie est soutenue par une conception paranoïaque du rapport sexuel et dont il importe de dégager les composantes, car c’est à s’en détacher que Freud va faire naître la psychanalyse. C’est dans la mesure où il s’est arraché de la séduction que pouvait exercer sur lui la conception paranoïaque du rapport sexuel que Freud a pu entreprendre une clinique psychanalytique de l’hystérie. Que c’est, ensuite, d’avoir maintenu l’absence du rapport sexuel comme point d’origine de la psychanalyse, qu’il a pu faire face à toutes les dissidences où cette conception paranoïaque tendait

à faire retour : Adler avec son hermaphrodisme

psychique, Jung et son mythe de l’androgyne, Groddeck et l’idée d’une complémentarité masculin-

féminin, Reich et sa conception organologique Ce système s’articule en effet en une suite d’arguments ou de postulats fondamentaux :

1. Pour Fliess, la détermination des deux sexes est

une donnée de départ : la différenciation biologique suffit à rendre compte du phénomène sexuel. Freud

y opposera l’impossibilité de différencier les deux

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sexes au niveau de scient : libido unique (dès 1905), primat du phallus (1923), la féminité considérée comme un devenir (1932), et, » J’une manière générale, une définition de la sexualité humaine comme essentiellement non-naturelle, voire "intellectuelle".

2. Ces deux sexes sont, pour Fliess, liés par un

rapport de symétrie, une relation en miroir : chacun contient l’autre au titre de refoulé. Il poussera cette conception à l’extrême immédiatement après la parution de son livre sur le nez…, puisque dès 1897 Fliess ne parlera plus de "bissexualité" mais bien de "bilatéralité" c’est-à-dire qu’il assimile la différence sexuelle à l’opposition gauche-droite. A cette conception Freud opposera qu’il existe une essentielle dissymétrie entre le garçon et la fille (cf., les articles de 1925 sur "Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique des sexes" et de 31 et 32 sur la sexualité féminine et la féminité).

3. Ces deux sexes se trouvent fondus dans un

principe unitaire : la loi universelle de la menstruation périodique qui déborde le sexe et l’individu, et qui a pour fin d’intégrer le sexe à la nature, d’unir donc le sexe au rythme du monde. Ce

principe d’unité ne peut être comparé au principe freudien de libido qui apparaît bien, lui, comme

l’antithèse d’une force naturelle, puisqu’elle dépend

du phallus et que sa division ne la répartit pas entre

masculin et féminin, mais bien entre activité et passivité, ou encore entre le moi et l’objet.

4. La sexualité, pour Fliess, détachée des conditions

d’un désir singulier, se ramène à la réalisation automatique de l’espèce éternelle où sexualité et

reproduction se trouvent réconciliées, confondues même. Ce primat de l’espèce sur l’individu a donné

du fil à retordre à Freud et, comme le montrent ses

réflexions sur le soma et le germen, ou sur les théories de Weissman, dans "Au delà du principe de plaisir"(1920) et c’est là un point que Freud a reculé à élucider.

5. La bisexualité, telle que la conçoit Fliess sangle

chacun ait reçu de sa mère les deux périodicités, l’une étant dominante et l’autre refoulée, cette bisexualité est plutôt un principe d’harmonie que la

source d’un désaccord : le sujet ne s’en trouve pas vraiment divisé, il en est plutôt encouragé au mirage d’une totalité fondée sur la substance vitale unique.

A l’inverse, si Freud se réfère à la notion de

bisexualité, c’est pour y trouver au contraire la

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preuve d’un désaccord fondamental dont le témoignage le plus clair nous est livré par l’hystérique aux prises avec deux identifications fantasmatiques ne peuvent s’accorder (1908). 6. Toute cette construction de Fliess s’appuie sur la forclusion d’une instance paternelle : tout se ramène exclusivement à la mère avec qui l’enfant entretient, durant toute sa vie, une relation de résonance harmonique, de"co-vibration" donc de dépendance naturelle que rien ne peut troubler. Freud lui au contraire n’a cessé de souligner le rôle, à la fois organisateur et pathogène, de la fonction du père, et ainsi de briser l’illusion de cette relation harmonique avec la mère.

Freud, non seulement s’oppose à cette paranoïa de Fliess, mais parvient même à l’interpréter. En 1899, Freud adresse à Fliess un poème à l’occasion de la naissance du deuxième fils de Fliess. Ce poème contient, en un raccourci saisissant, la réponse du psychanalyste au discours du paranoïaque. Ce que Freud, lui, célèbre ici, c’est le transfert du père au fils.

SALUT

Au fils vaillant qui, sur l’ordre du père, est apparu au bon moment. Pour lui être au secours et collaborer à l’ordre sacré. Mais salut aussi au père qui, peu auparavant, tout au fond du calcul à trouver à indiquer la puissance du sexe féminin pour qu’il porte sa part d’obéissance à la loi ; non plus signalé par la secrète lueur (den heillichen Schein) comme la mère, il en appelle, lui aussi, pour sa part aux puissances supérieures : la déduction, la foi et le doute, (den schluss, den Glauben and Zweifel donc, armé de force, à la hauteur des armes de l’erreur se tient à l’issue, le père au développement infiniment mûri. Que le calcul soit exact et, comme travail hérité du père Se transfère (sich übertragen) sur le fils et, par la décision des siècles, que s’unissent en unité dans l’esprit, ce qui, dans le changement de la vie, se désagrège.

(Inédit cité par Max Scheer in « La mort dans la vie de Freud » pp. 245-246-

645)

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De l’hallucination auditive structurée comme un langage et de quelques considérations linguistiques autour de cet énoncé Maurice Krajzman

Quelques remarques sur l’origine du terme "forclusion" introduiront mon propos. Occasion de rappeler l’introduction, dans le champ de la grammaire, par Pichon et Damourette, de ce terme. Dans ce domaine, celui de la langue française, Pichon et Damourette désignent comme forclusif le second morceau de la négation. A savoir des termes comme "rien","jamais","personne","plus guère", etc…

Le premier morceau de la négation, le "ne", peut être utilisé indépendamment du deuxième membre de la

négation et vice versa. Le "ne" exprime une discordance entre la subordonnée et le fait central de la phrase."Il a du génie", par exemple, est en discordance avec il n’a pas l’air d’en avoir ".

A côté du premier membre, du "ne" défini comme

discordantiel, il y a le deuxième membre : "rien", "jamais", etc… qui s’applique aux faits que le locuteur n’envisage plus comme faisant partie de la réalité. Ces faits sont forclos. L’exemple rapporté par Pichon et Damourette est la citation d’un journaliste, un certain Marcillac, qui écrivait dans le "Journal" du 18 août 1923, au sujet de la mort d’Estherazy : "l’affaire Dreyfus, dit-il (citant

Estherazy) est pour moi un livre qui est désormais clos".

Et le journaliste de commenter : "il dut se repentir

de l’avoir jamais ouvert."

Il y a donc ici scotomisation – qu’une chose passée, irréparable, ne se soit jamais passée – exprimée dans

la langue française par le forclusif.

Cette question du forclusif et du forclos en linguistique ne doit pas nous laisser indifférent car elle nous introduit, comme Lacan l’avait épinglé, à

la "clef fondamentale du problème de l’entrée de la

psychose (J. Lacan, Sém. III, p. 229) "

Nous n’avons affaire, dans la psychose, ni à une quelconque "agrammaticalité" du délire ou de l’hallucination auditive ni au délire comme simple fabrication secondaire qu’il suffirait d’écouter. Certes, le délire est discordant, certes il est une fabrication secondaire mais c’est en tant que tentative de restitution et comme tel il y a lieu de considérer que les hallucinations verbales se donnent structurées comme un langage. Donc, lisibles, audibles dans leur lisibilité au titre de ce que

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Lacan appelle "la solidarité profonde des éléments signifiants, du début à la fin du délire" (J. Lacan Sém. III, p. l37)

l’inclinaison solaire, n’est pas un langage. Il ne l’est pas car les signes y ont un rapport à la réalité qui est définitivement figé, fixe quant à leur signification.

Lisibilité qui rend caduque toute tentative d’écoute du délire "de l’intérieur" comme le fait Searles par exemple qui considère que l’univers du patient n’est délirant qu’en apparence et pour qui l’acte analytique revient alors à écouter le délire de l’intérieur dans le but de lever précisément ces apparences.

Leur valeur ne vient pas de leur relation les uns aux autres. De plus, ce code ne transmet pas vraiment un message, un sens. Il reste, comme dit Lacan, "fixé à sa fonction de relais" et "aucun sujet ne l’en détache comme symbole de la communication elle-même"(J. Lacan, Écrits, p. 298). Le langage dont il s’agit quand Lacan désigne l’inconscient structuré comme un langage, c’est celui où, entre autres, code et

Si, au contraire, on s’accorde avec Lacan à situer le

délire au joint des trois V – Verwerfung (forclusion)

message peuvent être distingués. Et c’est donc cette distinction que nous allons prendre en compte aujourd’hui en évoquant l’hallucination auditive et

– Verdrängung (refoulement) – Verneinung (dénégation), on sera amené à constater d’expérience

le

délire.

que la clef par laquelle Lacan nous introduit à la

Si

cette distinction est absente, explique Lacan, la

psychose, à savoir la forclusion, ne se trouve pas isolée, dans le champ de la réalité. C’est-à-dire qu’un délire, que Lacan donne pour une soustraction de la tapisserie, n’est pas sans rapport

parole n’y a pas sa place. La parole en tant qu’elle définit la place de la vérité. Mais la vérité, Lacan nous dit aussi qu’elle ne dit la vérité que sans le savoir. A une exception près : quand elle dit "je

avec un discours qu’on dit normal (c’est-à-dire celui de la névrose) et que toute communication n’est pas rompue. Ce qui est soustrait étant ce quelque chose qui n’a jamais été symbolisé et la "tapisserie le mouvement dialectique sur lequel a vécu le sujet.

mens". C’est ce qui désigne dans la formule S(A) qui est donnée par Lacan comme Le "le premier point de l’Inconscient structuré comme un langage", le deuxième étant celui de la jouissance, le lien de la parole et de la jouissance.

C’est bien pourquoi nous n’avons pas affaire à une simple agrammaticalité, à une salade de mots, à un énoncé totalement privé de son information sémantique. C’est qu’il n’est jamais tout-à-fait impossible de soumettre le message (nous verrons plus loin ce qu’il faut entendre par ces termes) à ce que Jakobson désigne par "l’épreuve de vérité" mais qui de fait revient à une sorte de vérification de ce qui reste de signifié. Il précise d’ailleurs lui-même que des énoncés dont toute grammaire aurait complètement disparu, seraient dénués de sens.

Comme on peut d’ailleurs le constater au détour d’une interprétation ou à reprendre ce que Lacan se donne la peine de souligner, le bénéfice est de l’ordre de la jouissance. Pour s’en tenir au premier point, il convient de marquer que c’est à Jakobson que Lacan emprunte cette distinction d’une part. D’autre part, il me revient de montrer comment cette distinction s’opère dans le texte psychotique. Quant à l’origine de cette distinction, elle est déjà repérable chez de Saussure qui sépare – selon ses termes – la langue et la parole.

Ainsi, dans le délire, dans l’hallucination, ce n’est pas à des mots en liberté que nous avons affaire. Et des questions comme "est-ce vrai ?","en êtes-vous sûr ?" peuvent à l’évidence être opposé à l’énoncé délirant, Contrairement à ce qui se passe avec un énoncé dont l’agrammaticalité serait effective – par exemple :"semble toucher à sa fin" dans sa version agrammaticale "fin toucher semble à sa". Pourtant, dans ce registre, l’hallucination auditive ne laisse pas de poser certaines questions. Nous savons, depuis "fonction et champ de la parole et du langage", que le code, le système de signalisation qui est transmis par l’abeille en dansant, le "wagging dance", du terme donné par Karl von Frish, qui donne la distance de la nourriture en rapport avec

A quoi vous savez que Lacan ajoutera la lalangue.

La lalangue dont la diversité contient quand même

un certain nombre de constantes.

De la langue, de Saussure dit qu "elle existe dans la collectivité sous forme d’une somme d’empreintes déposées dans chaque cerveau, à peu près comme un dictionnaire dont tous les exemplaires seraient répartis entre les individus"… "quelque chose qui est dans chacun d’eux, tout en étant commun à tous et placé en dehors de la volonté des dépositaires" (F. de Saussure, Cours de linguistique générale, p.

38)

De la parole, de Saussure nous dit qu’elle est la somme de ce que les gens disent. Elle comprend :

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1. des combinaisons individuelles, dépendant de la

volonté des gens qui parlent.

2. des actes de phonation également volontaires,

nécessaires pour l’exécution de ces combinaisons. Il conviendrait à une autre occasion, de s’arrêter sur ce volontarisme, sur ce terme de "volonté : ' Pour l’heure et pour en revenir au code distingué du message tel qu’il fut conçu par Jakobson, il y a lieu de signaler que ce qu’est désigné par" code "englobe le trésor lexical et la grammaire alors que le" message "définit les phrases émises par le sujet parlant qui combine, conformément au système syntaxique de la langue utilisée, les règles de grammaire et les unités lexicales. La conclusion qui s’impose à Jakobson, c’est que le locuteur n’est pas un agent complètement libre dans le choix des mots. Ce qui ne nous étonnera guère, nous qui savons qu’une langue, que Lacan appelle "système du signifiant" conditionne"jusque dans sa

trame la plus originelle, ce qui se passe dans

l’inconscient"(J. Lacan, Sém. 3, p. 135.) Et ce, par le moyen de ses particularités, telles que la spécification des syllabes, l’emploi des mots et les locutions. Mais Jakobson constate de surcroît que tout énoncé est construit sur un des quatre types suivants :

1. Le message renvoyant au message, noté M/M.

Exemple : le propos indirect (Oratio obliqua) égayé

de citations. Dans le genre (c’est un extrait de

Mathieu) :"Vous avez appris qu’il a été dit… etc… eh bien moi je vous dis…"

2. Le code renvoyant au code, noté C/C.

Exemple : le nom propre – qui fait que si mon chat s’appelle Poussy comme beaucoup d’autres, il n’a en commun avec les autres aucune pousséité. On ne pourra jamais évoquer une quelconque structure

poussaïque d’un phénomène. C’est-à-dire qu’il y a la circularité. Poussy désigne quiconque porte ce nom. 3. Le message renvoyant au code, noté M/C.

Exemple : que je dise "le chiot est un jeune chien". Le mot chiot sera employé comme sa propre désignation en référence au sens que le lexique attribue à ce mot. En logique, on appelle ça : le mode autonyme du discours. C’est un message autonyme.

4. Le code renvoyant au message, noté C/M. Ce sont

des mots du code, des unités morphologiques, une classe de mots – dont le sens varie avec la situation. Ils "embrayent", en quelque sorte, le message sur la situation. C’est pourquoi le terme "shifter" que Jakobson emprunte à Jespersen, est traduit par "embrayeur". (C’est Nicolas Ruwet qui est le traducteur qui s’en explique.).

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Dans l’énoncé :"Jean m’a expliqué que bidoche veut dire viande, on trouve l’exemple de ces quatre structures réunies. le discours indirect M/M – "Jean m’a dit". un message autonyme M/C – par la référence au lexique. un nom propre C/C – le code renvoyant au code. des embrayeurs C/M – à savoir le pronom de la première personne (m apostrophe) et le temps passé du verbe, signalant un événement antérieur à l’énonciation du message. Ce que Lacan avance, c’est qu’à considérer le seul texte des hallucinations verbales, dont la caractéristique principale est d’être structurée comme un langage, on constate une très nette distinction entre phénomènes de code et phénomènes de message. Un exemple bien connu, rapporté par Lacan, est celui du délire paranoïaque à deux, la mère et la fille, d’une de ses présentations cliniques de son Séminaire de 1955-1956. Il s’agit du mot "truie" qui a été entendu dans le réel par la fille dans un couloir (et proféré par un mal élevé amant de sa voisine) et qui est précédé de ce qu’elle profère elle-même l’instant d’avant : "Je viens de chez le charcutier". Elle parle par allusion dit Lacan, car le sujet ne peut véritablement s’adresser au grand Autre que soit en s’adressant directement à lui, quitte à recevoir en retour son message sous une forme inversée – soit sous la forme d’allusion. Il ajoute que cette femme, qui admet que la phrase était allusive, parle tellement bien par _allusion, qu’elle ne sait pas ce qu’elle dit. Ce qu’elle en dit, Lacan nous le montre avec toute la prudence qui s’impose, c’est "moi, la truie (moi le cochon découpé), je viens de chez le charcutier, je suis disjointe, corps morcelé, délirante, et mon monde s’en va en morceaux, comme moi-même". Ce que je retiens pour l’essentiel, c’est que le "Je" joue ici sa fonction d’embrayeur, de "shifter". En tant que pronom personnel. En ce qu’"il laisse en suspens la désignation du sujet parlant" (J. Lacan, Écrits p. 535) tant que l’allusion reste elle-même oscillante. Mais l’embrayage grince. Les mémoires de Schreber et la variété des hallucinations auditives qui s’y rapportent, rendent compte tout aussi bien de ces distinctions qui tiennent à leur structure de parole. Les voix qui supportent la langue de fond, la "Grundsprache", sont au domaine du code. Elles appartiennent aux phénomènes du code, précisément par les néologismes articulés en mots composés nouveaux obéissant aux règles lexicales mêmes du schrébérien. Par leur emploi, aussi.

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Cet allemand archaïsant se présente comme un néo- code, avec ses formes et ses emplois, qui sont enseignés à Schreber par les hallucinations verbales elles-même qui sont d’ailleurs à l’origine de la désignation même du terme de "Grundsprache". C’est dire que cette démarche schrébérienne se trouve être proche, sinon équivalente (Lacan dit :

voisine) de ce que Jakobson appelle "le message autonyme du discours". Autrement dit, c’est le signifiant même qui fait l’objet de la communication. Ce qui est étonnant, et que Lacan ne manque pas de remarquer, c’est que les nerfs annexés et les rayons divins ne sont rien d’autre que ce qu’il appelle l’entification des paroles qu’ils supportent. Ce que les voix disent à Schreber c’est "n’oubliez pas que la nature des rayons est qu’ils doivent parler". En d’autres termes, le néo-code de Schreber est incarné (Lacan dirait "entifié") par des rayons et des êtres qui sont, qui incarnent, les règles de grammaire énoncées. Ou encore, que êtres et rayons constituent à la fois des règles de grammaire, des morphèmes et des messages sur le, code. Si les voix de la "Grundsprache" sont au domaine du code, Lacan distingue également dans le texte schrébérien ce qui est au domaine du message à savoir les messages interrompus. Ceux qui apparaissent corne une véritable provocation hallucinatoire et que Schreber complète. Les commencements de phrase auxquels il donne le complément. Ces phrases s’interrompent d’ailleurs avec les embrayeurs, les "shifters" Soit "les termes qui, dans le code, indiquent la position du sujet à partir du message lui-même" (J. Lacan, Écrits, p.

540)

Les exemples rapportés par Lacan du texte de Schreber indiquent bien que les compléments, les répliques, sont d’une ineptie décourageante. Tout en sollicitant notre intérêt pour l’analyse du phénomène. Les voix : "maintenant, je vais me…" ; la réplique :

"rendre au fait que je suis idiot" Les voix : "je vais bien y…" ; la réplique : tt y songer ". Les voix :"Vous devez quant à vous la réplique :" être exposé comme négateur de Dieu et adonné à un libertinage voluptueux, sans parler du reste ". La première conclusion est que les hallucinations auditives de Schreber sont constituées à la fois d’un code constitué de messages sur le code, et d’un message réduit à ce qui, dans le code, indique le message.

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La deuxième est que la grammaire du signifiant structure le sujet. Il y a prédominance du signifiant sur les deux ordres de phénomène, celui du code et celui du message. Que donc la structure du sujet n’a rien à voir avec la relation physiologique entre voix

et ouïe.

Et la conclusion de la conclusion, c’est que bien qu’il ne faille pas considérer la psychose comme un pur et simple fait de langage, il n’en reste pas moins

que la fécondité de ce qu’elle exprime dans le discours saute aux oreilles.

Un cas d’automatisme mental à l’adolescence Yves Depelsenaire

S – de cette lettre, ancêtre du mathème, Clérambault

désignait ce qu’il tenait pour la forme canonique de l’aliénation mentale, son syndrome de l’automatisme mental. S’il n’était certes pas avare de ce diagnostic, il n’en datait qu’exceptionnellement l’apparition avant la vingt-deuxième ou vingt-troisième année alors qu’il en faisait le privilège des vieilles filles. Il ne signale de toute sa pratique qu’un seul cas parfaitement assuré au cours de l’adolescence. Le fait de structure isolé – S – s’en trouve d’autant plus aisément rabattu au fait neurologique déficitaire.

Le cas exposé ci-après est celui d’une jeune fille âgée aujourd’hui de seize ans et par moi suivie depuis, un an et demi. Il est tout à la fois d’une grande simplicité et d’une grande complexité.

Nathalie

L’allure générale – scies verbales, jeux homophoniques, mots jaculatoires, échos de la pensée – est assurément celle d’un automatisme mental dont voici en guise d’échantillon une séquence :

"La cage du perroquet ! Merci, t’es gentil. T’arrêtes ou je te mords. Cet imbécile aime bien René Stechen (producteur d’une émission de télévision sur RTL) il chante pas lui, c’est un chanteur. C’est quoi imbécile ? C’est pas un imbécile, c’est un perroquet, imbécile que tu es… dis sale bras, t’as fini de regarder les bagnoles avec sa bouche, son micro, les seins, le zizi, ses yeux. Les bagnoles avec sa bouche pour parler, elles ont un moteur. Pourquoi elles ont un moteur ?… Si tu m’as fait la cage d’un perroquet, je t’aurai. Je t’aurai au tournant. T’as vu ta bagnole ? Elle a mangé le micro.

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Tu vas prendre ta bagnole et tu t’en vas, tu peux t’en aller. J’ai dit prends ta bagnole. Dépêche toi ou je me fâche. Elle mord sa bouche ta bagnole. Elle a pas de zizi. C’est une femme, ses seins, son micro, le zizi… imbécile, arrête de raconter n’importe quoi "

Bien difficile de démêler dans de tels propos, articulés à toute vapeur et accompagnés de gesticulations diverses, de fous rires, de cris, de morsures à son bras, bien difficile de démêler ce qui appartient à la voix hallucinatoire qui ne cesse de la harceler d’ordres contradictoires, à la voix du sujet qui tantôt s’en prend à son interlocuteur, tantôt à son bras où cette voix se localise d’ordinaire, à la voix de la mère dont elle se fait l’écho, sans compter le micro enregistreur dans lequel son père tente de capturer ses soliloques par surprise et dans lequel lui-même s’exerce au bel canto. Micro qu’elle a avalé et qui se confond à présent ou bien avec l’un de ses seins ou bien avec sa bouche.

L’anamnèse présente d’étranges lacunes. Née d’un père italien, naturalisé français, soudeur de son métier et d’une mère française, cuisinière, Nathalie serait venue au monde aux dires de ses parents avec une "soudure des lèvres" au terme d’un accouchement long et difficile. Hospitalisée et alimentée pendant ses trois premiers mois au moyen d’une sonde par gavage, elle aurait subi une opération, puis rendue à ses parents à l’âge de trois mois, elle est presque aussitôt confiée à un centre hospitalier à Belfort qui en aura la charge pendant trois années, entrecoupées de quelques mois dans une famille d’accueil dont il n’y a plus trace, pas même du nom. Pendant ce temps, les parents émigrent en Belgique afin de prendre distance, semble-t-il, du père de Madame, rendu fou furieux par cette descendance. Ce n’est au reste qu’un an près la naissance de Nathalie qu’ils se marient. Quand ils viennent rechercher leur enfant à Belfort, ils la trouvent "folle", "débile", "elle ne savait même pas s’asseoir", disent-ils. Des symptômes graves d’anorexie et d’atonie générale, auxquels s’ajoute une décalcification osseuse, nécessitent une nouvelle hospitalisation après son arrivée en Belgique, où ils vivent alors en pays flamand. Vestiges de cette période : des mots jaculatoires en néerlandais émaillent ses propos. De quatre à six ans, elle est dirigée vers un établissement pour sourds et muets, puis est placée dans un IMP pour débiles légers pendant huit années. Elle commence à y accabler son entourage de messages stéréotypés qui retombent pourtant pas tout-à-fait du ciel, tels "tu nous casses les oreilles" ou "bouffe tout". Elle

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s’emploie aussi, fruit d’une très élémentaire scolarisation à copier et recopier des cahiers de calcul et d’orthographe. Elle dialogue avec sa main et donne à manger à son oreille à la cuillère. Depuis deux ans, elle est pensionnaire au centre de psychiatrie infantile auquel je suis attaché comme psychothérapeute. Elle n’y est l’objet d’aucun traitement médicamenteux. Cette enfant a la bouche cousue mais empiffrée, hybride produit des noces de la soudure et de la cuisine, s’avère de son histoire personnelle incapable, et pour cause, de rien éclairer. Jamais d’ailleurs elle n’évoquait le moindre souvenir jusqu’à une date très récente où elle s’est mise à me détailler sa vie dans l’IMP qui l’accueillit entre sept et quatorze ans. Et ce sera avec une attention et un silence contrastant soudain avec son incessant caquetage qu’elle m’écoutera le jour où je m’efforcerai de retracer les grands fils de ces quinze années après qu’elle m’eût lancé cette question :

"pourquoi maman ne me reprend-elle pas ?" Question de son existence en somme, question qui s’est posée hors discours dès le premier jour, et qu’elle n’avait jamais pu, je pense, jusqu’alors se poser ni poser à quiconque. Voie qui s’entr'ouvre seulement d’ailleurs puisqu’il s’agit d’une cure en cours, et non sans peine car la direction m’en paraît certes loin d’être toute tracée.

Les écriteaux de l’hallucination

Ce qui l’a tracée jusqu’ici, ce sont ce que Lacan dans le Séminaire 3 (p. 330) appelle les « écriteaux de l’hallucination » :

« le signifiant être père est ce qui fait la grand'route entre les relations sexuelles avec une femme. Si la grand'route n’existe pas, on se trouve devant un certain nombre de petits chemins élémentaires :

copuler, et ensuite la grossesse d’une femme… Comment font-ils, ceux qu’on appelle les usagers de la route, quand il n’y a pas la grand'route, et qu’il s’agit de passer par de petites routes d’un point à un autre ? Ils suivent les écriteaux mis au bord de la route. C’est-à-dire que là où le signifiant (être père) ne fonctionne pas, ça se met à parler tout seul au bord de la grand'route. Là où il n’y a pas de route, des mots écrits apparaissent sur des écriteaux. C’est peut-être cela la fonction des hallucinations auditives verbales de nos hallucinés. Ce sont des écriteaux au bord de leur petit chemin ».

J’ai suivi ces écriteaux de l’hallucination, c’est-à- dire que je n’ai pas pris d’autre chemin que celui-là même qui s’imposait au sujet, et pour ce faire, j’ai

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commencé par écrire tout ce qu’elle me disait, à suivre tous les petits chemins, toutes les chaînes et les chaînettes signifiantes par où elle se trouvait entraînée, aspirée, et au carrefour desquels se retrouvaient toujours les mêmes mots, les mêmes écriteaux. De ce jour où j’ai renoncé à saisir quelque chose dans le courant continu de ce discours affolant et où j’ai décidé de noter absolument tout ce qu’elle me disait sans rien privilégier a priori, il faut dater le vrai début de la cure.

On peut partager les énoncés de cette patiente en trois séries. Une première : celle des injures et des injonctions surmoiîques telles "tordu", "imbécile", "perroquet", "putain", "bouffe tout", "sois poli", "va chier", "épluche des pommes de terre", ou encore des menaces "arrête ou je te mords", "va te foutre en l’air si ça continue", "tu veux une tarte", etc… Une deuxième série, commentaires des actes ou des pensées : "qu’elle devient cochonne", "oh un micro", "elle m’a regardé bagnole", "elle a mangé le micro" etc… Troisième série : des signifiants érotisés à la signification et la référence énigmatiques l’orage, le tonnerre, le micro, le fiancé, embrasser. C’est de ces derniers qu’il faut partir pour dégager les lignes de structure du délire.

L’orage tout d’abord : phénomène à la signification ineffable, irréductible à aucune autre signification, manifestation pleine de La signification comme telle, devant laquelle Nathalie réagit tantôt par la panique, tantôt par une excitation maniaque. Ai-je bien entendu sa " grosse voix" ? Elle me pose et me repose cette question. L’orage, c’est le "tout en haut" qui la fusille de ses éclairs de jouissance. Elle est la proie de l’orage, elle en est l’objet au point qu’elle- même n’est de cette voix grondante qu’une sorte de résonance : "Laura"; telle est la nomination qu’elle a reçue d’une manière de baptême réel qui sanctionne son nom de l’élision du je." L’orage me déshabille' précise-t-elle, il m’a vue à poil ".

Le nom du père forclos dans le symbolique fait retour dans le réel sous les oripeaux d’une divinité naturelle dont la reconstruction délirante ne va pas trouver une désignation imaginaire dans la mythologie où sa place est à bonne mesure mais dans la voix du maître moderne : la science telle que l’imaginarisent les médias. Elle découvre en effet à la télévision les prédictions quotidiennes de Monsieur Météo.

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C’est donc lui le maître de la pluie et du beau temps. Un homme ma foi bien banal, plutôt rassurant."Ce n’est pas un ivrogne Monsieur Météo ', et il n’annonce jamais que les maux météorologiques qui sont déjà là :" quand le ciel est noir, c’est l’orage, quand le ciel est bleu, c’est le soleil qu’il annonce ". Son caprice est si peu déraisonnable qu’à l’occasion même il se trompe, ou plutôt il est trompé. Monsieur

Météo, on le voit tout de suite, est un signifiant presque trop pacifique pour être vraiment pacifiant et subsumer les craintes multiformes de Nathalie. L’orage ne la tient pas quitte ; littéralement, il prend corps en Nathalie-Laura : "Cette fifille, il l’aura", "elle a fait quelque chose qu’il ne fallait pas, l’imbécile sera tuée". La nuit, il chipote à sa bouche, à ses seins, à son derrière, ou encore à son micro. La nuit, il l’embrasse

– il l’em-bras-se.

Ce micro dans lequel on parle à la télévision, dans lequel parlent Monsieur Météo et les chanteurs du Hit Parade d’André Thorent sur RTL, on le lui a fait bouffer. Elle est micro, lieu de traverse de toutes les voix, de toutes les rengaines, de toutes les ritournelles, de toutes les bêtises et de toutes les cochonneries. "RTL c’est vous" a-t-elle entendu. Elle, c’est vous, c’est la télévision. "Michel Sardou, Michel Delpech, Careen Cheryl, Michel Fugain, Imagination, Hervé Vilard, Michel Polnareff…" Corps du symbolique incorporé réellement, elle est la cage d’un perroquet qu’elle me dessine et à l’intérieur de laquelle elle enferme un micro au lieu d’un volatil.

Elle se fait pourtant à ce sort en en retournant la portée : elle sera chanteuse, ou plutôt chanteur, et "le micro, le zizi va monter au ciel". Elle reçoit un nom nouveau pour le Hit-Parade qui la réconcilie avec l’orage : Tonic (un groupe pop de ce nom existerait, parait-il). Tonic : enfant du tonnerre, n’est-ce pas, et digne de son père, le géniteur, chanteur de charme à ses heures aux vocalises duquel elle assiste dans ses retours en famille : "elle aime me voir chanter dans mon micro" me dit le père au cours d’un entretien en

se dandinant comme un paon.

A cela, à cette fonction de regard sur sa belle voix, il

semble bien que Nathalie ait été réduite dans le désir du père, certain par ailleurs que les médecins lui ont toujours caché quelque chose d’organique quant à sa fille. Quant à la mère, Nathalie lui a "retourné la matrice" ; ses problèmes cependant sont de nature strictement auriculaires. En quoi ils se prolongent dans rouie de sa fille : au cours de chaque retour en

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famille, l’oreille de Nathalie coule. Une seule solution : qu’elle fasse les oreillons. Ménagère affairée et criarde, plie alterne injonctions colériques et mots caressants, baisers et menaces. "Elle sait, me dit Nathalie, comment dresser les chiens" : "appeler un vétérinaire et les vacciner à la rage". Rage, 8 rage. Elle sait surtout mettre Nathalie au travail et l’emmène même avec elle dans le restaurant où elle est employée. De ces travaux, il est vrai, Nathalie en redemande. Elle même ne cesse de mettre à la tâche son double imaginaire, ce petit autre qui l’occupe réellement dans son bras gauche et qu’elle mord violemment en guise de représailles pour sa paresse, ses pensées ordurières ou ses écarts de conduite avec son "fiancé". C’est-à-dire la voiture qu’elle a embrassée sur la bouche et dont le moteur a de grandes dents.

D’identité sexuelle, Nathalie n’a évidemment que la plus précaire ébauche, à quoi fait pièce le fantasme de transformation en homme. Micro au-delà de tous les avatars du signifiant, la voici aussi pucelle : pour quelques temps, elle est Jeanne d’Arc. Mais cet embryon de délire plus systématisé reste sans suite. Théâtre de l’inscription d’un rapport sexuel incessant et meurtrier à la fois (la copulation, de Sale Bras et de l’Orage), son corps devient aussi le lieu d’un travail ininterrompu d’accouchements : aux fantasmes d’auto-engendrement succèdent les fantasmes d’engendrement mutuel de la mère et de la fille. "Ma maman elle a été dans mon ventre. C’est la maman qui met la graine".

Toutes ses phrases témoignent de l’absence d’aucune inversion du message, de cette structure de la reconnaissance qui suppose toujours au-delà des locuteurs un Autre qui les fonde à parler. Tout ce qui concerne le sujet est dit réellement par un petit autre qui s’irréalise, comme les hommes torchés à la 6,4,2 du Président Schreber, et dont le fractionnement va s’exponentiant Tonic, qui redouble déjà Monique, prénom de la mère, se redouble encore en Banana ou en Sonia, Laura en Nora, en Laurence, en Laurent. Elle a deux mamans, deux fiancés, dix-huit petites filles. Ce fractionnement au reste l’amuse : il entraîne les signifiants les plus lourds d’un sens opaque vers tri non-sens qui l’enchante. Ainsi "bananetonic" la ravit-elle, de même que "tortue" quand "tordu" lui cède la place. Mais ceci ne ferme pas la porte, bien au contraire, au fonctionnement automatique du signifiant. Un signifiant délibérément réinvesti pour son anidéisme.

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Quelle place l'analyste est-il conduit à occuper dans pareille cure ?

Parmi les écriteaux de l’hallucination rencontrés par le sujet, le miracle, poursuit Lacan dans le Séminaire III, est qu’il en est qui indiquent tout de même quelque peu le chemin, par exemple entre "copuler" et "être enceinte". Mais il arrive aussi qu’aucun ne fasse vraiment l’affaire. Sur les petits chemins de traverse qu’à défaut de la grand'route emprunte Nathalie, un écriteau dessinait une bagnole qui depuis, si j’ose dire, mène le sujet en bateau. Je m’essaye en somme à lui trouver un garage, c’est-à- dire à subordonner cet écriteau à un autre. Quand aucun de ces écriteaux ne fait vraiment l’affaire, il me semble que c’est ce qu’un analyste peut faire de mieux : essayer de détourner l’un d’eux afin qu’il puisse faire un rien illusion et non plus seulement allusion. "Copier" en a ouvert la voie au sein de cette cure, sans que son délire soit en rien entravé. Demande dont on écrase d’ailleurs vainement le psychotique.

Mais ceci n’enlève pas son prix, à mes yeux, au travail accompli, accompli simplement sous sa dictée. Faisons-nous, disait Lacan, "secrétaire de l’aliéné". Cette position, préliminaire à la question de la possibilité du traitement, s’avère pour l’occasion ouvrir celle-ci. Enseignement d’autant plus précieux qu’il se dégage d’une rencontre avec l’aliéné des aliénés, avec un sujet "automate" aussi démuni d’intentionnalité que celui en question dans la théorie moderne des jeux, mais qui ne s’en révèle pas moins logicien dans son élémentaire effort de constructif d'un délire.

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Les plaidoiries du procès des sœurs Papin

Plaidoiries présentées par Michel Coddens *

Le 2 février 1933, Mme Lancelin et sa fille sont en ville. Elles doivent rentrer chez elles vers 18. 00 heures pour rejoindre Mr. Lancelin. Peu après, celui- ci arrive devant sa maison : aucune lumière. Inquiet, il se rend chez son beau-frère. Ils téléphonent :

aucune réponse. Accompagnés de policiers, Mr Lancelin, son gendre et son beau-frère se dirigent vers la maison. Un policier entre : au premier étage, l’horreur. Mme et Melle Lancelin sont étendues :

mortes. A moitié dénudées. Leur visage : une bouillie. Les yeux : arrachés. Du sang. Partout. La boucherie. Au second étage, les bonnes Christine et Léa Papin, sont couchées dans le même lit. Immédiatement, elles reconnaissent avoir commis le double crime. Aucun remords. Aucune explication. L’origine de cette tuerie : un fer à repasser, abîmé, a provoqué une panne d’électricité. Christine Papin, contrariée, se plaint à Mme Lancelin, au moment de son retour. Et c’est le drame : sans motif, Christine saisit un pichet et étain et frappe Mme Lancelin qui aurait ébauché un geste de défense. Mme Lancelin s’abat. Sa fille vient à son secours. Léa Papin descend et prend part à la lutte, sur l’ordre de sa sœur Christine. Les yeux sont arrachés tandis que les victimes sont encore en vie. Elles sont achevées à coups de marteau et au couteau. Puis, les sœurs Papin se lavent et se réfugient dans leur chambre.

Plaidoirie de la Partie civile représentée par Me Houlière

Ces deux femmes ont été assassinées dans des conditions tellement atroces que l’homme raisonnable ne peut s’y retrouver. « un crime commis avec raffinement de torture qu’on ne rencontre que chez les peuples non civilisés » 1

* Nous publions ici de larges extraits d’un article paru dans la Revue Interdisciplinaire d’Étude Juridiques (1982.9) rédigé par Michel Coddens. Il a pour intitulé : « La Colère Rouge : le procès des sœurs Papin ». Ce texte est disponible à la bibliothèque du local de l’ECF à Bruxelles (et à Paris)

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Cette cruauté, « naturelle » chez le primitif, devient vice chez les sœurs Papin et non folie. Mais le crime, si horrible soit-il, doit avoir un motif. Or, il se fait que ce double meurtre semble gratuit… Mais qu’importe, puisqu’il faut un motif, on en trouvera un. Et le public d’imaginer : des tierces personnes ne sont pas étrangères au crime, on prête aux sœurs Papin des amants, elles sont l’objet de pratiques spirites, leur crime est l’aboutissement de leur exploitation par les Lancelin… La Partie civile rejette ces « fantasmagories » au nom de la raison :

« l’imagination l’emporta sur la raison et l’imagination s’égara ». Ces tierces personnes sont en fait gens honorables, les sœurs Papin n’ont jamais eu d’aventures amoureuses : elles « ont toujours eu l’homme en horreur ». Les questions posées par les journalistes sont rejetées par Me Houlière car elles ne peuvent s’inscrire dans sa plaidoirie. « rien, dans cette lamentable affaire, ne saurait ternir la mémoire de Mme ou de Melle Lancelin, et (…) aucun dessous susceptible de porter une atteinte quelconque à l’honorabilité d’un des membres de la famille n’a jamais existé ». On assiste donc à un partage du monde pénal en deux catégories distinctes qui ne s’entrecroisent pas :

d’un côté, le crime ; de l’autre, l’innocence. Il est posé, définitivement, que les Lancelin sont au- dessus de tout soupçon. Qu’en est-il alors de Christine et de Léa Papin ? Leur sœur aînée est religieuse. Christine fut placée jusqu’à l’âge de 13 ans dans une institution. Elle y était travailleuse, discrète. A 13 ans, sa mère, divorcée, la sort de l’institution et la place comme domestique. Et les difficultés surgissent : Christine est instable dans ses emplois, elle n’aime pas le travail, ou elle se querelle avec ses employeurs, ou, le plus souvent, sa mère la retire de son emploi parce qu’elle estime sa fille suffisamment rétribuée ; sa mère, en effet, s’emparait de son salaire. Malgré son bon travail, les divers employeurs de Christine lui ont reproché son caractère colérique, sa fierté, sa morgue, son mépris, sa susceptibilité. Léa a subi un destin analogue : à 13 ans, sa mère l’a retirée de l’institution pour la placer comme domestique. Mme Lancelin avait engagé Christine comme cuisinière et Léa comme femme de chambre. L’expertise mentale – citée par la Partie civile – signale que Christine et Léa n’ont jamais aimé personne, même pas leur mère :

« une seule affection les guidait dans la vie, c’est celle qu’elles avaient réciproquement l’une pour l’autre ; mais en dehors de cette affection, et en dehors d’un amour immodéré pour l’argent, il n’y avait jamais rien dans le cœur de ces femmes… » De surcroît, les Papin ne pouvaient être sensibles à aucune marques d’affection : celle-ci : « n’airait été ni comprise, ni appréciée de celles qui en faisaient l’objet. »

Le massacre des innocentes

Le crime est alors décrit avec force détails. Cette précision a pour objectif de dénoncer son caractère abominable, monstrueux, diabolique et inhumain. « D’un geste de tortionnaire expérimenté, avec une sûreté de main véritablement effarante, elle introduit ses doigts crochus dans les cavités orbitales de Mme Lancelin et lui arrachant les deux yeux, elle les jette dans l’escalier, pendant que sa sœur Christine, du même geste, arrache l’œil gauche ;… » La partie civile surenchérit : « les deux malheureuses hurlent de douleur… » Les sœurs Papin « leur frappent sans cesse la tête sur le parquet (…) Peu à peu, les plaintes des victimes se font plus faibles, les râles de la mort commencent à se faire entendre et leurs corps sont secoués par les soubresauts de l’agonie. » « elles réduisent la tête de Mme Lancelin en bouillie, le sang, la cervelle jaillissent de tous côtés ; les murs, les portes des chambres en sont couverts jusqu’à deux mètres cinquante de hauteur. Elles mettent à nu une partie du corps de Mme Lancelin et lui font des entailles profondes. Elles ne cessent enfin de frapper, de couper, de taillader que lorsque, épuisés et couvertes de sang, elles sont à bout de force et dans l’impossibilité de continuer ! » Leur premier système de défense est simple Léa et Christine Papin disent avoir été agressées par Mme et Melle Lancelin. Elles étaient en état de légitime défense. « De cette bataille nous sommes sortie victorieuses et nous ne regrettons rien ; car du moment que les unes devaient avoir la peau des autres, mieux valait que ce soient les domestiques qui aient la peau des patronnes, plutôt que les patronnes la peau des domestiques ! » La Partie civile récuse ce système de défense car il ne correspond pas à la réalité des faits, il est contredit notamment par les constatations du médecin-légiste : il n’y pas trace de coups sur le corps des sœurs Papin… Ce système de défense, s’il ne recouvre pas la réalité, recèle néanmoins la vérité du crime. Il met en évidence sa dimension proprement imaginaire, duelle. L’avocat de la Partie civile n’échappe pas à

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ce halo imaginaire, dans la mesure où il parle du criminel idéal afin d’en dénoncer la cruauté, la monstruosité, l’insensibilité, le machiavélisme. Les sœurs Papin ont abandonné ce système de défense pour en adopter un second et ceci, après le dépôt de l’expertise psychiatrique. Que déclare alors Christine ? « Quand j’ai attaqué Mme Lancelin, celle-ci ne m’avait pas provoquée. Je lui ai demandé, quand je l’ai trouvé sur le palier, si elle voulait réparer mon fer électrique. Je ne sais pas ce qu’elle m’a répondu, mais j’ai été prise d’une crise nerveuse et je me suis précipitée sur elle sans qu’elle s’y attende. » Elle décrit ensuite succinctement le drame, en n’omettant pas de signaler qu’elle ne se souvient pas de tous les détails et en justifiant son premier système de défense : « après le crime, je n’ai pas voulu dire exactement ce qui s’était passé parce que nous avions convenu, ma sœur et moi, de partager également les responsabilités. Elle parle également de l’intervention de Léa : « je ne crois pas qu’elle ait fait quelque chose, sauf de faire des découpures aux jambes de Melle Lancelin qui, à ce moment-là, ne remuait plus. »

Deux dans une

Léa, séparée de Christine, ignorait la modification que celle-ci avait apportée au système de défense. Elle n’en appelle pas moins le Juge d’instruction pour déclarer, comme sa sœur, que ce ne fut pas un geste provocateur de Mme Lancelin qui déclencha le carnage. « Christine a obéi à la colère et moi-même, je me suis mise en colère parce que j’ai cru que Mme Lancelin avait frappé ma sœur ! » Outre l’identification imaginaire et son avatar, le transitivisme, on remarque la communauté des signifiants qui déterminent les deux sœurs et qui s’indique dans leur désir d’assumer ensemble la même responsabilité :

« Après le crime, quand nous sommes remontées dans notre chambre, nous avons convenu, ma sœur et moi, que nous dirions en avoir fait autant l’une que l’autre pour avoir la même responsabilité et subir la même peine et qu’il fallait dire aussi que c’étaient nos patronnes qui nous avaient attaquées, que nous n’avions fait que nous défendre, alors que ce n’était pas vrai. » Léa, en aucune façon, n’a tenté d’apaiser sa sœur. Aliénée dans le désir de Christine, elle ne fait plus qu’un avec elle : Léa est sa sœur. Le point de folie réside sans doute dans cette coïncidence de Léa avec l’autre du miroir, incarné par Christine. Léa et Christine Papin ne font qu’une : unies par un rapport

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identique à la féminité, unies par le même meurtre, unies par leur souhait d’assumer la même responsabilité, et la même peine, elles le sont aussi dans le même ressentiment à l’égard de Mme et de Melle Lancelin, supposées posséder le phallus et participer dès lors à une jouissance dont elles sont frustrées. L’accusation a retenu comme version la crise de colère. C’est pourquoi Léa et Christine sont inculpées de meurtre, et non d’assassinat. Donc, pas de préméditation… Le juriste se raccroche à quelque chose qui va lui permettre d’expliquer l’inexplicable de ce double meurtre : la colère qui devient ce maître-mot de l’acte d’accusation qui inscrit « ce crime sans exemple dans les annales médico-légales

»

La Partie civile manque sa surprise : pourquoi la Chambre des mises en accusation s’est-elle précipitée sur la version de la colère ? Car, pour la Partie civile, il est plus que probable que ce crime fut prémédité. Pour soutenir cette thèse, Me Houlière s’appuyé sur la « réalité des faits » Or, cette « réalité » du drame – on n’en sait que ce que Christine et Léa ont déclaré à la justice – apparaît comme une construction. Une construction déterminée par l’objectif visé par la Partie civile : la peine de mort. Dès lors, toute parole, tout geste sont interprétés dans et par cette construction qui, sans doute, n’est pas sans parenté avec un délire : « toutes

deux avaient été bien résolues, à l’avance, à détruire leurs maîtresses et (…) en vue de cette destruction, elles s’étaient ce soir-là, 2 février, embusquées sur le palier du premier étage, épiant le retour de Mme et de Mme et Melle Lancelin, qu’elles savaient s’effectuer vers les six heures ? Mais, comme avec cette hypothèse, ce n’était plus le crime commis dans une crise de colère ; comme avec cette hypothèse, la question de la débilité mentale ne pouvait même plus se discuter, on se trouvait alors en présence de deux servantes, possédant des âmes d’anarchistes qui avaient été assez habiles pour avoir caché sous les apparences d’un service irréprochable, leur révolte intérieure et leur haine de classe ! Or, il est bien évident que les filles Papin avaient un intérêt majeur à dissimuler de semblables sentiments et à cacher le véritable mobile de leur crime… » « on a la preuve flagrante des sentiments de haine dont ces filles étaient animées à l’égard de leurs patronnes. » Cette haine est attestée par le traitement qu’ont fait subir les sœurs Papin à leurs victimes. « ce sont (…) des tortionnaires qui ont fait souffrir ! Ce sont des meurtrières qui se sont repus du sang de leurs victimes (…) et c’est, j’estime, le côté le plus grave

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de cette affaire, celui pour lequel vous devez vous montrer inflexibles vis-à-vis d’elle. » L’exercice théorique à quoi se livre la Partie civile vise à produire de la haine, à confirmer les sœurs Papin dans leur radicale altérité, à conforter le jury – donc, le public – dans sa normalité.

L’expertise mentale

Les psychiatres commis : les Drs Schtzemberger, Baruk et Truelle disent :

« Au point de vue héréditaire, au point de vue psychique, au point de vue pathologique, nous n’avons trouvé chez ces deux femmes aucune tare susceptible de diminuer dans une proportion quelconque leur responsabilité pénale. Elles ne sont ni folles, ni hystériques, ni épileptiques, ce sont des normales, médicalement parlant, et nous les considérons comme pleinement et entièrement responsables du crime qu’elles ont commis. » Une sentence décisive et irrévocable : on ne peut manquer de révéler la proximité des conclusions de cette expertise avec la sentence judiciaire : « je me demande vraiment comment des profanes peuvent encore avoir la prétention de discuter utilement un rapport comme celui-ci qui est à la base de ces débats et d’essuyer d’en atténuer la portée. » L’expertise psychiatrique vient comme caution scientifique d’un jugement moral. Mise au service du discours juridique, l’expertise est déterminée par la finalité dudit discours… La contre-expertise, pratiquée par le Dr Logre, choix exactement dans le même « travers » : elle aussi sera utilisée par le discours juridique, en l’occasion, par la Défense qui l’a demandée. La Partie civile n’est pas dupe de l’usage qu’elle fait de l’expertise : elle s’en sert comme argument d’autorité. De ce fait, elle disqualifie, avant même qu’elle ne soit prononcée, la contre-expertise : « entre l’opinion d’experts commis par un juge d’instruction et l’opinion d’un médecin cité par la défense, l’opinion des experts commis par la justice doit sans aucune hésitation, dans vos esprits, sans aucun scrupule, l’emporter. » « (la Défense) ne lui a dit que ce qu’elle pensait favorable à la cause de ses clients et (elle) a pu ne remettre entre ses mains que les éléments qu’elle jugeait utiles aux intérêts des accusées. » Le Dr Logre, en effet, n’a pas examiné les sœurs Papin. La Partie civile banalise la contre-expertise en la rangeant parmi les querelles d’école, voire de personnes :

« Je ne serais (…) pas étonné que (…) cette divergence habituelle d’opinion entre le docteur Truelle et le docteur Logre n’ait été une des raisons pour lesquelles la défense a songé à faire citer le

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docteur Logre. Du moment que le premier disait oui, il y avait bien des chances pour que le second dise non ! » « un médecin qui n’a pas vu ni examiné (le) malade est dans l’impossibilité de se prononcer d’une façon utile et en connaissance de cause. » Habilement, la Partie civile rappelle au Dr Logre qu’il avait précisément tenu des propos analogues lors d’un procès précédent, où son expertise était contestée par un contre-expert qui n’était autre que le docteur Truelle : « Je m’étonne que M. le docteur Logre ne se soit pas rappelé en la circonstance un

aussi excellent précepte et ait cru devoir y déroger…

»

La Partie civile ensuite, anticipe sur la plaidoirie de la Défense : celle-ci ne pourra étayer son argumentation que sur la contre-expertise affirme Me Houlière. En raison de l’impossibilité de défendre des accusées qui reconnaissent leur meurtre, en raison de la fonction du psychiatre au tribunal, la Défense aura recours au savoir et à la démarche psychiatriques. « Elle (la Défense) vous dira tout d’abord que la colère qui s’est emparé de l’une et de l’autre, n’ont été que la conséquence d’une crise de nature pathologique relevant davantage de la médecine que de la justice. » Et la Partie civile de dénoncer le paradoxe de cette plaidoirie – qu’il impute à la Défense : la cruauté est la manifestation de l’irresponsabilité « ce qui reviendra à soutenir que plus un crime aura été commis d’une façon cruelle et sanguinaire, plus son auteur devra avoir droit à votre indulgence, en raison de sa débilité mentale. » La défense, semble-t-il, ne pourra plaider autre chose car elle est également prise par la question du discours juridique : ou les accusées mentent ou elles sont folles. Non content de cela, Me Houlière veut faire croire aux jurés qu’ils n’ont pas à se réfugier derrière l’expertise : ils peuvent, sans crainte faire appel à leur raison, pour poser des conclusions identiques à celles des experts. « laissons les sciences psychiatriques de côté, si vous le voulez bien ; raisonnons avec notre bon sens et vous allez voir que l’attitude de ces deux filles, pendant et après le crime, ne permet pas d’arriver à d’autres conclusions que celles auxquelles les médecins sont arrivés dans leur rapport. « si la colère de Christine l’égarait au point de frapper ses patronnes, sa sœur Léa n’avait qu’une chose à faire : s’interposer entre sa sœur et ses victimes, et si elle n’en avait pas la forcer, rien ne lui était plus facile que d’ouvrir une des portes des chambres donnant sur la rue et d’appeler au secours ! »

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« elle ne leur faisait pas perdre la raison car, au milieu de leur rage, elles (les sœurs Papin) ont parfaitement conservé la notion du temps, la notion de l’état dans lequel elles se trouvaient, la notion des conséquences que pouvait avoir pour elles le crime qu’elles venaient de commettre. » En fait, c’est la chute de la colère qui a réinstauré la raison. Ce n’est que dans l’après coup du crime qu’elles savaient ce qu’elles faisaient, qu’elles sont advenues à une certaine maîtresse : l’heure du retour de Mr Lancelin étant proche, elles ont verrouillé la porte d’entrée. Non seulement il n’y a pas folie, mais il y a exacerbation de la conscience :

« pour avoir eu la présence d’esprit de trouver ce moyen de défense (celui de la provocation des patronnes), après avoir commis un crime aussi abominable que celui que ces deux femmes venaient de commettre, j’estime que non seulement il ne fallait pas qu’elles fussent folles, mais je prétends que cette attitude comportait de leur part une certaine dose de calme et de sang-froid, exclusive de toute aliénation mentale. »

La crise en prison

Depuis le moment de son arrestation jusqu’à la nuit du 11 au 12 juillet, Christine était normale. A cette date, elle fait une crise « au cours de laquelle elle va prononcer des paroles incohérentes, tenir des propos obscènes, (…) elle voudra se jeter sur des codétenues, sur les gardiennes de la prison (…) en un mot, elle s’efforcera de donner toutes les apparences d’une hystérique, d’une épileptique, d’une folle… » La Partie civile ne nie pas les faits : il y a eu crise. Mais elle l’interprète dans un sens précis, déterminé par la logique de sa plaidoirie : cette crise est simulation. « est-ce là l’attitude d’une folle ou d’une simulatrice ? Je dis que c’est l’attitude d’une personne absolument consciente de l’énormité de son crime et qui cherche à échapper au châtiment. » Christine Papin, après cette crise, déclara au Juge d’instruction que, lors du meurtre, elle en avait fait semblable… Le docteur Schutzemberger examina Christine après cette crise en prison et il en dit ceci :

« cette scène, d’après les signes extérieurs qu’elle avait présentés, était une crise simulée… » Le Dr Schutzemberger « vous a dit encore qu’il avait fait avouer à Christine qu’elle avait joué la comédie dans le but, a-t-elle ajouté, de retrouver sa sœur ! » Dès lors que la folie de Christine est déniée du fait de la simulation, il y a esprit raisonneur : « elle se rend compte, (…) elle raisonne et (…) si elle

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emploie des moyens puérils dans le but de sa défense, il n’empêche qu’elle poursuit une idée, qu’elle est logique avec elle-même dans la poursuite de cette idée et qu’il est impossible de la considérer comme folle. » Un fait motive la Partie civile à repousser la thèse de l’irresponsabilité : en prison, les sœurs Papin étaient totalement séparées l’une de l’autre, de sorte qu’il leur était impossible de communiquer entre elles. Or, le 12 juillet, la journée qui a suivi la crise de Christine, Léa abandonne le premier système de défense et affirme que sa sœur « a frappé au cours d’une crise de fureur comme elle n’en avait jamais eu. » Ceci est pour la Partie civile, la preuve qu’il y a eu concertation entre Christine et Léa en vue d’une scène de simulation, laquelle est donc dite préméditée. Une preuve de plus qu’il n’y a pas folie : « le simple fait qu’elles ont communiqué, qu’elles se sont entendues ensemble, qu’elles ont été de connivence pour changer le même jour et à la même heure leur système de défense suppose de leur part une suite dans les idées qui exclut chez elles la débilité mentale. » On le voit : le moindre fait, si étrange soit-il, est interprété dans le cadre d’une construction qui, ici, n’a que faire des aléas d’un possible transfert des deux sœurs sur l’expert psychiatre ou sur le Juge d’instruction. La Partie civile, après avoir parlé du lieu de la Défense, se met dans la position du Procureur de la République « je serai bien surpris si, pour l’une comme pour l’autre, en présence des conclusions médicales, il ne requérait pas contre elles le maximum des peines applicables. » Sur la base de l’expertise médicale, la Partie civile invite le Procureur de la République à se joindre à elle dans l’accusation. Étrange collusion, en fait, car la Partie civile se fait accusatrice, au même titre que les experts-psychiatres et que le Procureur. « J’ai le droit et le devoir de vous demander de rejeter toutes les circonstances atténuantes qui pourraient être sollicitées en leur faveur. Les crimes sont trop affreux, trop abominables pour qu’il puisse en être question ! » « Les médecins experts excluent toute atténuation de responsabilité… » Un appel à l’opinion publique : Permettez-moi d’ajouter que vous entreriez en lutte ouverte avec l’opinion publique qui ne comprendrait pas votre verdict. La Partie civile rappelle ce que prévoit le code pénal : Christine et Léa Papin sont poursuivies pour meurtre sans préméditation. Sans circonstances

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atténuantes, elles risquent les travaux forcés à perpétuité. Avec circonstance atténuante, elles sont passibles des travaux forcés à temps, de cinq à vingt ans ou la réclusion, de cinq à dix ans. Christine, poursuivie pour un double crime, risque la peine de mort s’il n’y a pas de circonstances atténuantes. S’il y en a, elle encourt les travaux forcés à perpétuité ou à temps. Léa, n’étant poursuivie que comme coauteur, n’encourt que les travaux forcés à temps : elle échappe ainsi à la peine de mort. « puisqu’elles se sont conduites en bêtes fauves, il faut les traiter en sauvages et en bêtes fauves. Il faut supprimer l’une puisque la loi vous permet de la supprimer et il faut mettre l’autre hors d’état de nuire à tout jamais. » On ne reproduira pas le réquisitoire du Procureur de la République, ses arguments se recoupant largement avec ceux de la Partie civile.

Plaidoirie de Me G. Brière, défenseur de Christine Papin

La rencontre

Après s’être inclinée devant la douleur des victimes, Me Brière raconte que, le lendemain du crime, elle croisa par hasard les sœurs Papin dans les couloirs du Palais de Justice. « je restais confondue en les apercevant. Je m’étais imaginé que ces meurtrières farouches étaient des brutes, grandes, fortes, aux traits lourds. » « J’avais en face de moi deux filles frêles, à la démarche raide, au corps crispé, si pales que leurs visages semblaient de cire et dont le regard lointain, absent, produisait une sensation de malaise (…) Polies, déférentes, bien élevées, très réservées de gestes et de paroles, j’avais peine, il m’était presque impossible de les imaginer commettant l’acte de sauvagerie qui leur était reproché. » La défense veut comprendre : qu’est-ce qui les a motivées à commettre un tel crime ? « Leurs réponses furent déconcertantes. Au crime, pas de mobile, aucune raison qui puisse vraiment être retenue. Et, ce qui me frappa peut-être le plus, c’est qu’elles gardaient pour leurs victimes le respect qu’elles leur avaient toujours témoigné. » Et ce qui s’annonçait se proclame : « j’avais en face de moi deux malheureuses démentes. » Et si le Juge d’instruction a ordonné une expertise mentale dès le premier jour, avant même que la Défense ne fût désignée, c’est que l’idée de la folie s’était également imposée à lui : « uniquement sur les premières constatation, le Juge avait pensé que les meurtrières n’étaient pas normales. »

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La Défense efface l’acte pour s’attarder sur l’acteur et afin de comprendre le crime, il n’y a guère qu’un seul moyen : celui de comprendre son auteur. En quoi la Défense ici ne peut que se substituer au psychiatre. Son plaidoyer devient présentation de cas, le présentoire devient amphithéâtre. C’est plus un psychiatre, contradicteur des experts, qui parlera qu’un avocat de la Défense. Christine a 27 ans. La jeunesse ! Mais « Quelle triste et sombre destinée fut la sienne ! » Dès l’âge de 7 ans, elle est placée en orphelinat après le divorce de ses parents. Christine ne n’y est pas malheureuse, mais triste « car elle avait une nature sensible, affectueuse, et elle souffrait d’être seule. » Une souffrance, cependant : celle d’être séparée de sa mère et de Léa. Dans cet orphelinat, Christine apprend à obéir, à travailler. Elle était tellement prometteuse dans sa douceur, dans sa docilité, dans sa pitié que les religieuses envisagèrent de lui faire prononcer ses vœux ! Mais sa mère la retire de l’orphelinat et la place comme domestique dès l’âge de 15 ans. Elle travaille de façon irréprochable, ses employeurs ne tarissent pas d’éloges. Un seul plaisir de cette existence laborieuse : retrouver le dimanche sa mère et Léa. Et la Défense de signaler l’attachement intense de Christine à Léa : « elle avait en effet pour celle-ci une véritable adoration. Elle aimait bien sa mère, mais elle aimait plus encore Léa, qui lui manifestait d’ailleurs une tendresse immense. » Dès que Léa est en âge de travailler, Christine demande à sa mère où elles seraient ensemble : en 1926, Christine et Léa Papin entrent au service des Lancelin. Elles sont des domestiques parfaites « travailleuses, propres, honnêtes, connaissant parfaitement leur service, il était rare qu’on ait à leur faire une observation – qui, jamais, en tout cas, n’était grave. » Les domestiques qui, jamais ne se plaignent ; et « si elles avaient été malheureuses elles seraient parties : elles avaient d’excellentes références, des économies ; rien ne les aurait obligées à rester chez leurs patrons si elles y avaient été maltraitées. » « Jamais, le soir, elles ne sortaient. Le dimanche même, elles restaient bien souvent dans leur chambre, alors qu’elles auraient pu prendre quelque distraction. A peine sortaient-elles un dimanche sur trois – deux heures dans l’après-midi. Elles étaient d’ailleurs parfaitement sérieuses et personne n’a pu élever la moindre critique contre leur conduite. Voilà des jeunes filles – si extraordinaire que cela puisse paraître à notre époque, – qui ne sont jamais allées dans un bal, qui ne sont jamais entrées dans

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un théâtre, ni dans un cinéma. Elles ne lisaient jamais… Leur seul plaisir était de se composer un trousseau et leurs heures de liberté se passaient à coudre, à broder » « et n’êtes-vous pas déjà frappés, Messieurs les jurés (…), par le contraste brutal entre le crime atroce, effroyable, hallucinant et ces deux jeunes filles telles qu’elles apparaissent à travers cette vie calme et tranquille. » Si la Défense a mis en exergue la banalité, même étrange, de la vie des sœurs Papin, c’est aussi pour couper court à la possible intolérance du jury. Me Brière rappelle rapidement les faits : il s’agit pour elle de rejeter hors du prétoire l’horreur du crime. Pour cela, un argument le récit des Papin n’est pas fiable. « Que s’est-il passé ? Christine ne s’en souvient plus très bien, elle a donné des versions différentes… Quand à Léa, les récits qu’elle a faits, peut-on les retenir ? N’a-t-elle pas été simplement le témoin horrifié et impuissant de la scène atroce et ne se sacrifie-t-elle pas, maintenant, pour partager le sort de sa sœur ? (…) Léa a-t-elle fait ce qu’elle prétend ? Que de fois, je me suis posé cette angoissante question à laquelle, aujourd’hui encore, je ne peux pas donner une réponse certaine… Que sait Léa, qu’a-t-elle vu en cette soirée tragique ? Qui peut le dire avec certitude ? Et peut-on alors retenir comme vraies les versions qu’elle a successivement données. »

Une clinique psychiatrique importée…

La Défense annonce que sa plaidoirie sera un exercice de clinique psychiatrique visant à démontrer l’irresponsabilité pénale des inculpées :

« Christine, Léa sont-elles vraiment des criminelles responsables ? Car il n’est personne sauf les experts en leur rapport – et nous verrons ce que vaut ce document –, personne, je ne crains pas de le dire, qui puisse penser que ces deux jeunes filles ont agi avec toute la plénitude de leurs facultés intellectuelles, qui puisse affirmer aujourd’hui que leur responsabilité est entière. « je me suis penché sur elles, j’ai voulu savoir ce qu’il y avait au fond de l’âme de Christine, au fond de l’âme de Léa. Passionnément, j’ai cherché la vérité : je vous dirai ce que j’ai trouvé. » Il apparaît que Me Brière ne met nullement en cause le principe m^me de l’expertise. Ce qu’elle conteste, c’est la façon dont elle fut menée et sa conclusion. A cette fin, Me Brière doit nécessairement parler du lieu d’un psychiatre qui en sait plus que les autres, un psychiatre qui serait dans la position d’un sujet

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semblant savoir la folie, pour paraphraser J.-A. Miller 2 . « la psychiatrie, dit-elle, est parfois une science bien hermétique. C’est aussi une science bien fragile. Songez-y, elle est l’étude de cette partie de nous restée mystérieuse encore : le cerveau. Le cerveau, non pas en tant qu’organe palpable du corps humain (…), mais en tant que siège de nos idées, de nos sentiments, de nos sensations. » « Pour cette science, aucune possibilité de vérification directe dans bien des cas, puisque les maladies purement mentales sont impossibles à déceler à l’examen post mortem du cerveau, même à l’examen microscopique. Les diagnostics sont posés sur des manifestations extérieures qu’il est presque impossible de contrôler. Est-il au monde une science plus sujette à l’erreur ? » Et de dénoncer l’expertise des sœurs Papin. Les Drs Truelle et Baruk résident en dehors du Mans, ils n’ont vu chaque inculpée qu’à deux reprises. A chaque fois, l’examen n’a duré que trente minutes. Or, la Défense affirme qu’une heure d’examen psychiatrique est totalement insuffisante : « en une heure d’examen, on ne peut avoir connaissance de tout ce qui peut constituer la personnalité de l’inculpé à examiner. » Une expertise valable devrait s’étendre sur six mois et se faire en hôpital psychiatrique. « En prison, en effet, l’inculpée ne peut pas présenter l’état de calme nécessaire à un examen sérieux : les conditions de vie, le contact avec les autres détenus faussent les données de l’examen. » Ce qui revient à dire qu’il convient de donner à la folie le temps pour parler. Et elle ne peut parler que dans son espace : l’asile. Celui-ci est ainsi érigé comme le laboratoire de la folie où elle peut se dire vraiment, sans qu’aucun artefact ne vienne perturber son énonciation. De plus, les experts ont insuffisamment exploité les antécédents familiaux. Or, le père des sœurs Papin était un alcoolique et les experts, pourtant non ignorants des effets. Or, cette donnée n’est pas retenue par les experts. « Quelle valeur n’a-t-il pas, ce renseignement ? Ne montre-t-il pas chez le père un déséquilibre provoqué peut-être par son alcoolisme ; en tout cas, un déséquilibre certain intéressant à connaître lorsqu’on recherche le degré de responsabilité de l’enfant. » Et la mère ? Les experts l’ont désignée comme normale alors qu’elle écrit à ses filles des lettres faisant montre d’une « hantise des idées religieuses

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l'Ecole de la Cause Freudienne, Paris, 1981, pp. 7-8.

J.-A.

.MILLER, Cinq minutes, in Actes du Forum de

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tout à fait anormale, hantise qui se retrouve d’ailleurs dans sa conversation. » Pourquoi cette « hantise » a-t-elle été négligée par les experts ? Pourquoi ceux-ci ont-ils tu l’internement d’un cousin des sœurs Papin et le suicide d’un oncle maternel ? La Défense s’en prend ensuite à l’examen médical. Pourquoi n’a-t-on pas examiné les organes sexuels des sœurs Papin ? « il était en effet intéressant de savoir si ces jeunes filles étaient vierges ou non. Il est des psychoses qui se développent plus particulièrement chez les femmes encore vierges ou qui n’ont pas une vie génitale normale. » Dans sa déposition, Mr Lancelin rapporte que l’attitude de Christine et de Léa s’était fortement modifiée dont, par ailleurs, on ignore le tenants et les aboutissants. « Brusquement, alors qu’auparavant rien ne le laissait prévoir, les deux sœurs refusèrent de voir leur mère qu’aujourd’hui, elles appellent « Madame ». Elles semblent à partir de ce moment l’avoir rayée de leur vie… » Depuis ce jour, elles étaient plus sombres, plus taciturnes. Léa avait les yeux bizarres. Christine devenait de plus en plus nerveuse et surexcitée… La Défense pense qu’il s’agissait là de prodromes de folie, négligés par les experts : « l’état qui précède un fait comme le crime reproché aux inculpées, a une grosse importance. Il peut annoncer un état de crise, anormal. Aussi, je ne m’explique pas, je ne comprends pas comment les médecins ont pu laisser dans l’ombre des renseignements sur l’attitude étrange des deux sœurs avant le crime, en les jugeant négligeables. » La Défense mentionne ensuite l’incident qui eut lieu à la mairie du Mans :

« il y a plusieurs années, les deux sœurs sont allées trouver le Maire du Mans, alors Me Lefeuvre, elles se sont plaintes à lui d’être persécutées. » Elle s’indigne de la partialité des experts qui n’ont tenu pour exacte que la version des Papin : elles prétendent, en effet, n’avoir consulté le maire que pour obtenir l’émancipation de Léa et elles nient avoir accusé le maire de vouloir leur nuire. De surcroît, ces experts ont écarté trois positions qui n’abondaient pas dans le sens de cette version. D’abord, ils ont jugé négligeable la déclaration de Mr Lefeuvre sous le prétexte de l’imprécision de ses souvenirs. Or, celui-ci est très affirmatif : « je me rappelle, a-t-il dit, qu’elles m’ont parlé de persécution (…) Et il ajoute : « Une chose m’a frappé, c’est leur état de surexcitation. » Ensuite, les mêmes experts ont écarté la déposition du secrétaire général de la mairie qui dit : « leur

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langage a dû être incohérent et étrange puisque j’ai fait au maire le réflexion suivante : (…) « Vous voyez bien qu’elles sont piquées. » Cette déposition, pour la Défense, ne peut être mise en doute… Enfin, les experts n’ont pas tenu compte de la déclaration du Commissaire de Police sous prétexte que celui-ci n’a pas assisté à la scène. Me Brière précise : le commissaire, s’il n’a pas assisté à ladite scène, n’en a pas moins parlé aux sœurs Papin. Dès lors, sa déclaration est parfaitement valable, d’autant plus que, par ses fonctions, il est à même de faire la part entre les fous et ceux qui ne le sont pas. Il dit :

« J’avais en effet, à ce moment là, l’impression que les sœurs Papin avaient quelque chose d’anormal, (…) elles se croyaient persécutées. » « Comprenez-vous alors maintenant mieux encore pourquoi je vous ai dit que le rapport des experts ne pouvait pas servir de base à votre conviction quand on ne l’étudie d’un peu près ; quand on se rend compte de la façon dont il a été fait, deux des experts n’ayant vu les inculpées que pendant une heure (…) quand on se rend compte de ces lacune :

rappelez-vous les antécédents familiaux incomplets, l’absence d’examen des organes génitaux ; quand on se rend compte de ces erreurs (…) Rappelez-vous la façon désinvolte avec laquelle on s’est débarrassé des témoignages portant sur l’incident de la mairie et sur l’attitude des deux sœurs avant le crime. Quand on se rend compte de tout cela, il est impossible d’adopter les conclusions de ce singulier rapport qui ne donne (…) aucune garantie. » Et la dissymétrie des thèses défendues respectivement par l’accusation et par la Défense est énoncée clairement : « c’est cependant en s’appuyant sur ce document qu’on vous demande de décider que Christine et Léa sont responsables, sur lui seul. Car tout le reste du dossier crie l’irresponsabilité. »

La folie du crime

Après s’être appuyée sur le savoir psychiatrique, la Défense fait appel, elle aussi, au fameux « bon sens » : comment concevoir que ces jeunes femmes, si droites, si honnêtes, si douces aient brusquement fait preuve d’une telle brutalité ? Un tel crime ne peut-être commis que par des folles, ainsi que le signale le médecin-légiste « le crime lui-même, par sa violence, ne suggère-t-il pas immédiatement l’idée de la folie ? (…) Et médecin-légiste a noté que le fait par des criminelles responsables d’arracher les yeux de victimes vivantes était unique dans les annales médico-légales. »

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« Si l’on ne trouve aucun exemple de violences

semblables dans les annales de la criminologie,

c’est parce que chaque fois qu’on s’est trouvé en présence de blessures de cette nature, on a conclu qu’elles ne pouvaient être que l’œuvre d’un fou (…) Pouvez-vous imaginer que ces jeunes filles qui n’étaient ni cruelles, ni méchantes, qui n’ont jamais manifesté d’instincts pervers, aient pu agir de la sorte si elles n’avaient pas perdu la raison ? »

« Je me refuse à croire que vous puissiez concevoir

qu’un être qui serait (…) en possession de toutes ses facultés puisse faire un geste semblable. » Il faut être fou pour tuer comme cela, sans raison :

« à travers ce dossier, trouve-t-on une raison au

drame ? Une raison suffisante pour le comprendre ? On peut chercher, on ne trouvera rien. »

« Vengeance ? (…) Mais pour haïr, il aurait fallu

que ces jeunes filles soient malheureuses, maltraitées, cela n’était pas (…) Haine de classe ? Elles l’ignoraient. Leur condition de domestique ne leur pesait nullement. »

La Défense réfute la thèse de la colère, car Christine n’avait aucune raison d’être furieuse. En tout état de cause, sa colère aurait été insuffisante à motiver un crime. On ne s’emporte pas pour un motif aussi insignifiant qu’une panne d’un fer à repasser !

« Est-ce que brusquement, alors que rien jusque-là

n’a manifesté un tempérament violent et vraiment coléreux, est-ce que, brusquement, on va avoir, sans raison, une colère telle qu’elle s’achèvera dans le sang ? Qui peut admettre cela ? Personne. »

« si cette colère a vraiment existé, en l’absence de

toute motivation, en raison de sa violence, elle n’a pu se produire que chez un être anormal. » Christine est folle. D’autres faits, plus récents, confirment ce diagnostic. Un jour, en prison, elle eut une hallucination : elle voyait sa sœur pendue à un arbre, les jambes coupées. La nuit suivante, elle fait une prouesse gymnastique : « un bond formidable par dessus deux lits et (elle a) sauté sur le rebond d’une fenêtre assez élevée, au dessus du sol. » A partir de cet instant, elle passe ses journées en prières, à genoux. Elle tient des propos incohérents. Elle lèche le sol, les murs. Un jour, elle tente de

s’arracher les yeux ! Elle a, durant la nuit, une crise :

elle hurle, elle se débat, elle menace d’énucléer les yeux des personnes qui l’entourent, elle écume, elle mord, elle tient des propos obscènes…

« On dut lui mettre la camisole de force, elle la

garda pendant une dizaine de jour et on l’enferma seule dans une cellule car elle devenait dangereuse.» Cette crise dura un mois. Le Juge d’Instruction désireux de s’informer plus avant, demanda au Dr

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Schutzemberger d’examiner Christine. Celui-ci, partant du principe que « l’état mental au moment du crime ne peut être mis en discussion, ayant été tranché de façon définitive. » ne peut pas parler de folie dès lors que l’expertise a posé de façon irrévocable la responsabilité pénale de Christine. La Défense tient la simulation pour impossible.

« car enfin, simulation : l’écume aux lèvres la sueur qui couvrait tout le corps de cette fille ? Simulation ? La force considérable que déployait cette malheureuse au milieu de ses crises. Quatre personnes ne pouvaient la maintenir et elle brisait la camisole de force alors que (…) depuis des jours, des semaines, elle ne mangeait et était très affaiblie (…) Simulation ? La tentative qu’elle a faite de s’arracher les yeux alors que nous savons (…) que si les blessures n’ont pas été plus graves, c’est parce que les co-détenues se sont interposées…

»

Non, cela n’est pas de la simulation et dans un élan lyrique, Me Brière invite le juré à se mettre à sa place pour que, lui aussi, soit horrifié et apitoyé par la folie : elle raconte longuement sa visite à Christine :

« Jamais je ne pourrai oublier la vision tragique que j’ai eue quelques heures après la plus violente des crises qui ont secoué cette malheureuse. Ah ! Messieurs les Jurés, quelle vision ! Imaginez, dans cette prison qui est là toute proche, un dortoir aux fenêtres grillagées. Un lit de fer recouvert d’une paillasse. Sur cette paillasse, une jeune fille, Christine, à demi nue, ligotée étroitement par des cordes qui l’attachaient au lit, le haut du corps emprisonné dans la camisole de force et sous la camisole de force, les menottes aux mains ; les cheveux pendant en arrière, tout collés par la sueur. Devant mes yeux, j’ai encore le visage exsangue d’une pâleur telle qu’on aurait dit le visage d’une morte. Dans ce visage, une seule chose semblait encore vivre : le regard, douloureux, las infiniment, qu’on apercevait parfois entre les paupières qui portaient des blessures sanguinolentes. Ah ! Messieurs les Jurés si vous aviez pu voir cette malheureuse comme je l’ai vue, vous seriez convaincus comme nous, ici, à la Défense, qu’en face de vous, vous n’avez qu’une pauvre démente. » Après avoir invité les médecins à pratique une nouvelle expertise qui ratifierait la folie de Christine, la Défense se substitue à nouveau au psychiatre et procède à son propre examen mental : elle a demandé à Christine pourquoi elle avait déshabillé Mlle Lancelin. C’est une question qui fut négligée par les experts.

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La réponse de l’accusée renvoie au signifiant phallique : elle ne l’a pas, mais Melle Lancelin ne serait pas sans l’avoir. Sa possession, dans le fantasme, l’aurait faite toute :

« A ma question, Christine a répondu qu’elle cherchait une chose qu’elle aurait voulu avoir et dont la possession l’aurait rendu plus forte… » Christine énonce d’autre choses étranges, signes pour Me Brière de sa folie : « elle m’a demandé à qui appartenait la terre (…). Elle semble (…) de plus en plus hantée par des idées de réincarnation. Elle croit se souvenir d’une vie antérieure dans laquelle elle aurait été le mari de sa sœur. Elle aspire à avoir un autre corps. » « Regardez-là. Voyez cette attitude figée, ce visage pâle, ce regard trouble si difficile à saisir. Regardez-là : est-ce que ce masque là, qui est devant vous si impressionnant, si étrange, hallucinant même, n’est ce pas celui de la folie ? » Le contre-expert, le Dr Logre, lui aussi, est un maître. Son avis est aussi valable que celui des experts : il n’y a guère de différence, affirme la Défense, entre l’absence d’examen (Le Dr Logre n’a pas vu les sœurs Papin) et la brièveté de celui des Drs Truelle et Baruk. Habilement, la Défense n’utilise pas le contre-expertise comme le résultat d’un examen psychiatrique détaillé : c’est bien plutôt un avis vague, mais suffisamment précis pour étayer la thèse de l’irresponsabilité : « d’ores et déjà, d’après le dossier et les renseignements qui lui ont été fournis, M. le Docteur Logre a pu dire que les sœurs Papin ne sont pas normales. Il n’a pu déterminer de quelle affection mentale elles sont atteintes. Seul, vous a-t-il dit, un nouvel examen pourrait permettre de poser un diagnostic sûr. » La contre-expertise n’est, pour la Défense, qu’un appoint dont, au demeurant, elle met en exergue la crédibilité. « Vous devez retenir l’opinion de l’éminent psychiatre car, autre sa science incontestable, il est le seul de tous les médecins à avoir connu tous les faits qui, dernièrement, se sont passés et qui sont particulièrement troublants. Il vous a dit avec toute son autorité qu’il lui paraissait que l’examen des experts était incomplet, qu’on n’avait pas assez recherché la nature de l’affection fort curieux qui unie les deux sœurs, qu’on avait pas semblé attacher assez d’importance, aux blessures très caractéristiques qui paraissaient indiquer des préoccupations sexuelles. » Enfin, Me Berière rappelle l’article 342 du Code d’instruction criminelle, article relatif à l’intime conviction. Ce qui est proposé là, c’est un véritable examen de conscience, dont les racines religieuses

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sont à peine voilées. On prescrit aux Juré « de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience… » Cette véritable introspection doit être rigoureusement, tranchante, sans doute aucun et elle n’a pas, curieusement, à s‘appuyer sur des faits. Cette loi ne dit pas aux jurés de ne pas regarder « comme suffisamment établie toute preuve qui ne sera pas formée de tel procès-verbal, de telles pièces, de tant de témoins ou de tant d’indices… » Cet exercice spirituel doit, en l’occasion, porter sur la responsabilité ou non de Christine et Léa Papin. « ces jeunes filles reconnaissent en effet avoir tué, il n’y a aucun doute sur la question de savoir si elles sont bien les auteurs du crime (…). On vous demandera : non pas, Christine et Léa sont-elles coupables d’avoir donné la mort, mais Christine et Léa sont-elles coupables d’avoir donné volontairement la mort ? » « Il lui (au législateur) est apparu qu’il est impossible d’infliger une condamnation, si minime soit-elle, à un individu qui n’aurait pas été conscient au moment où il commettait l’acte répréhensible. La Justice n’est pas impitoyable et brutale. Ce ne sont pas des actes qu’elle doit apprécier mais des êtres avec toutes leurs faiblesses. » Me Brière chante l’humanité de la Justice : celle-ci ne condamne pas les irresponsables. Ceux-ci n’en sont pas moins internés. Me Brière le sait et elle supplie le Jury de ne pas se laisser leurrer par ce qui est privation de liberté. « Rien ne doit vous entraîner à condamner si votre conviction n’est pas absolue. Vous ne pouvez pas surtout vous dire : au fond, prison ou asile d’aliénés, peu importe, le résultat sera le même : privation de liberté. Vous n’avez pas le droit de vous dire cela. Vous ne pouvez pas condamner en vous basant sur un tel raisonnement. » La Défense supplie le Jury de na pas condamner les sœurs Papin. Pour ce faire, l’injection du doute :

« pourrez-vous dire sans une hésitation, sans qu’au fond de vous, une voix s’élève pour émettre un doute ? » La flatterie : « un tel raisonnement (celui relatif à l’inévitable privation de liberté)… serait indigne de vous. » Le sens du devoir : « je n’hésite pas à dire que si vous condamniez en suivant ce raisonnement, vous failliriez à votre devoir. » Mais, en même temps, la Défense ne demande pas que les sœurs Papin soient innocentées car enfin, elle ont tué Mme et Melle Lancelin « Elle (la Défense)

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ne vous demande pas un verdict qui puisse révolter vos consciences. » La Défense sollicite un supplément d’informations :

« nous ne voulons pas rendre une décision qui puisse être injuste (…). Il nous paraîtrait désirable qu’une nouvelle expertise mentale soit ordonnée. Après cette nouvelle expertise qui nous donnerait alors toute garantie, notre conscience nous permettrait de prendre une décision avec toute la tranquillité d’esprit désirable. » Enfin, la prière de Me Brière :

« Vous êtes, Messieurs les Jurés notre suprême espoir, celui vers lequel nous nous tournons désespérément en vous suppliant de nous aider dans notre recherche de vérité. Oui, aidez-nous, Messieurs les Jurés, aidez-nous à faire toute la lumière. Nous ne demandons que cela, vous ne pouvez pas nous le refuser. »

Épilogue

Avant la réforme judiciaire du 2 mars 1954, la seule

question qui était posée en vertu de l’art. 64 du Code pénal français s’énonçait ainsi : « l’accusé était-il en état de démence au moment des faits ? » La réponse gît dans le verdict : Christine Papin fut condamnée à mort. Sa peine commuée en vingt ans de travaux forcés. Folle, elle fut internée et mourut dans un asile d’aliénés. Léa Papin fut condamnée à

dix

ans de travaux forcés. Elle fut libérée après huit

ans

d’incarcération.

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