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Janine Larrue Représentations de la culture et conduites culturelles In: Revue française de sociologie. 1972,

Représentations de la culture et conduites culturelles

In: Revue française de sociologie. 1972, 13-2. pp. 170-192.

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Larrue Janine. Représentations de la culture et conduites culturelles. In: Revue française de sociologie. 1972, 13-2. pp. 170-

192.

1972, 13-2. pp. 170- 192. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1972_num_13_2_2054

Abstract Janine Larrue : Representations of culture and cultural behaviors. This analysis reveals some of the characteristics of the content of representations in relation to practice from answers collected by a survey upon a sample of urban population. We give first, an outline of the sample, then we examine 1) the themes about which the answers converge, 2) the stereotypes whose impact vary according to the questions, 3) the divergence between the elements of representation and their corresponding practice. The study of these facts is taken up again in the sub-groups formed within the sample on the basis of social differentiations: the variations then established concern the problem of plurality of representations and their relation to experience.

Resumen Janine Larrue : Representaciones de la cultura y conductas culturales. Destaca ese análisis algunas características del contenido de la representación y de sus relaciones con la practica, según las contestaciones que hicieron algunas personas elegidas en una población urbana. Como se consideran primero de un modo global, se ponen de evidencia temas a cuyo propósito se establecen las contestaciones: estereotipas cuya amplitud cambia según las cuestiones; diferencias entre elementos de representación y practicas correspondientes. Se reanuda después el examen de esos hechos en los subgrupos constituidos dentro del grupo elegido basándose en las diferenciaciones sociales: las variaciones notadas plantean entonces el problema de la pluralidad de las representaciones y de sus relaciones con la experiencia.

Zusammenfassung Janine Larrue : Vorstellungen über Kultur und kulturelle Verhaltensweisen. Die Analyse hebt einige Merkmale des Inhalts der Vorstellung und ihrer Beziehungen mit der Praxis hervor, entsprechend den Antworten im Rahmen einer Umfrage bei einer Auswahl von Stadtbewohnern. Anhand dieses Samples, zuerst in seiner Gesamtheit betrachtet, werden die Themen gezeigt, die aus den Antworten hervogehen: Stereotypen, deren Bedeutung der Fragestellung entsprechend schwankt, Abweichungen zwischen Bestandteilen der Vorstellung und den entsprechenden Praktiken. Die Untersuchung dieser Daten wird anschliessend in den innerhalb der Auswahl geschaffenen Untergruppen wieder aufgenommen, und zwar auf der Grundlage der sozialen Differenzierungen: die somit ermittelten Variationen stellen die Frage der Vielfältigkeit der Vorstellungen sowie ihrer Beziehungen mit der Erfahrung.

резюме Janine Larrue : Понятие культуры и культурное поведение. Анализ подчеркивает несколько характерных черт содержания понятия и отношения их к практике. Этот анализ основан на ответах собранных по анкете проведенной у образца городского населения. Будучи сначала рассматриваемым глобально этот образец обнаруживает темы около которых организуются ответы, стереотипы, влияние которых изменяется в зависимости от ответов, отклонения между элементами понятия и соответствующей практикой. Исследование этих случаев снова проводится в подгруппах образующихся внутри образца на основании социальной дифференциации и установленные по этому случаю колебания именно и ставят проблему плюральности понятия и его отношения к опыту.

и ставят проблему плюральности понятия и его отношения к опыту.

Janine LARRUE

R. franc.

SocioL, XIII, 1972, 170-192

Représentations de la culture

et conduites culturelles

Bien que nos recherches soient orientées vers la question centrale de savoir dans quelle mesure il existe une pluralité de représentations de la culture associée à la pluralité des groupes sociaux, nous prenons d'abord le parti de considérer globalement la population interrogée (1), afin de mettre à jour quelques dominantes des représentations et conduites cultu relles dans notre société. Par la suite, nous tenterons une approche de leur différenciation sociale. Mais c'est seulement par commodité de langage que nous employons les termes de représentations et conduites. Alors qu'elles se définissent comme des totalités, nous raisonnons sur des fragments de représentations et de conduites qui, au fil du questionnaire administré aux enquêtes, se présentent indépendamment les uns des autres, en l'absence momentanée de relations entre eux (2). Pour partielles qu'elles soient, les informations dont nous disposons nous paraissent mériter l'examen.

La représentation de la culture : son contenu et ses rapports avec les conduites culturelles

Si l'on admet avec S. Moscovici que « la représentation sociale constitue un univers d'opinions » (3) , la première tâche s'imposant à qui veut tenter de la cerner est l'identification de ces opinions. Elle recouvre pratiquement, d'un seul point de vue qualitatif, une démarche double :

(1) Les entretiens d'enquête ont été réalisés en 1965-G6, auprès d'un échantillon de

population urbaine, stratifié selon la profession (600 sujets), sur la base d'un ques tionnaire comportant une majorité de questions ouvertes. (2) L'exploitation de l'enquête sous forme de réseaux de réponses est en cours. Elle doit permettre de dépasser cette phase de l'émiettement des données. (3) Moscovici (S.), La psychanalyse, son image et son public, Paris, Presses Uni

versitaires

de France, 1961, p. 283.

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Janine Larrue

il faut en effet distinguer les problèmes contenus dans la représentation

de la culture, et les positions ou thèmes développés à propos de chacun. Qu'est-ce que la culture ? Comment, et pourquoi, se cultive-t-on ? Y a-t-il des conditions, et des obstacles, à la culture ? Est- elle menacée par le développement de la technique ? Doit-on parler d'une culture bourgeoise

et d'une culture ouvrière ?

roger sur la culture. Et même de la concevoir. Car il est vraisemblable qu'elles ne sont pas également présentes dans tous les esprits. On imagine aisément par exemple, et nous l'avons constaté, que les dangers encourus

par la culture à l'ère technicienne ne signifient rien pour un manœuvre, et l'éventualité d'une culture ouvrière, rien non plus pour un fin lettré. D'où la nécessité, si l'on veut circonscrire et différencier les représent ations,d'inventorier les problèmes inscrits en elles. C'est ce que fait S. Moscovici et c'est à quoi correspond, nous semble-t-il, sa notion

de « champ de représentation » : « la largeur de

points sur lesquels il est axé, peuvent varier », et il montre que varient effectivement « les questions autour desquelles est centrée la représent ation», dans les sous-groupes de la population étudiée par lui (4) . Mais une représentation se définit aussi par les solutions apportées aux pro blèmes considérés, à savoir, par exemple, que la culture est une somme de connaissances ou une manière de vivre, qu'on se cultive en lisant ou en agissant, pour soi-même ou pour les autres, etc. Notre hypothèse est que les positions ou thèmes développés ne sont pas indépendants les uns des autres et qu'on doit découvrir, dans les affirmations d'un sujet, un certain nombre de constantes — ceci n'excluant pas d'ailleurs toute contradiction ou incohérence. L'identification de ces constantes, ainsi que la détermination du rôle qu'elles jouent dans l'orga nisation de la représentation, doivent permettre de différencier plusieurs versants de la représentation, ou, éventuellement, plusieurs représentations de la culture. Nous attendons de l'analyse mathématique effectuée dans ce but confirmation ou infirmation de cette hypothèse. D'ores et déjà, la comparaison des types de réponses d'une question à l'autre, et de leurs fréquences, met en évidence plusieurs faits intéressants.

etc. Ce sont autant de manières de s'inter

ce

champ », écrit-il, « les

I. — La représentation de la culture comprend des thèmes gardant une certaine permanence à travers la diversité des angles d'approche, bien que leur fréquence varie selon ces angles d'approche

Les sujets interrogés sont amenés à exprimer leur représentation — exprimer, à la fois au sens d'énoncer et d'épuiser — en explicitant la signification qu'ils donnent au mot culture et à ses apparentés (cultivé, culturel, se cultiver, etc.) impliqués dans une série d'associations ren voyant à diverses images ou situations : une personne cultivée, des acti vités culturelles, les conditions et avantages de la culture, les moyens

(4) Moscovici (S.), ibid., pp. 283-293.

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Revue française de sociologie

de se cultiver, etc. Elles sont nombreuses et nous ne pouvons les retenir toutes. Aussi les quatre questions utilisées dans l'analyse qui suit n'ont- elles que valeur d'exemple. Dès la première occasion offerte à nos interlocuteurs de formuler leur conception de la culture, c'est-à-dire au niveau de la question les invitant à décrire quelqu'un qu'ils jugent « cultivé », nous recueillons quatre types de réponses :

1. L'être-cultivé renvoie à l'acquisition de connaissances (40 % des

réponses). Il est assimilé au savoir, lequel peut être spécifié selon des domaines ou contenus déterminés, ou selon des exigences d'universalité ou d'approfondissement :

« Elle connaît beaucoup de choses, tant la musique, que la peinture,

l'histoire passée bien sûr, et puis

de choses. »

« C'est une personne qui a d'assez grandes connaissances sur toutes les matières et sur tous les sujets. »

il y a beaucoup

je ne sais pas moi

2. L'être -cultivé évoque des qualités personnelles (15 %). L'importance

des

curiosité

du thème précédent explique

aptitudes

d'esprit, etc. :

intellectuelles,

que

soient le plus souvent citées

mémoire,

la

telles l'intelligence, la

«

II a un bon raisonnement et de la facilité pour apprendre. »

3.

L'être-cultivé est identifié à un mode

de relations sociales, où

l'aisance et l'agrément de la conversation (11 %)

et la cordialité des rapports interpersonnels (21 %) :

côtoient la simplicité

«

Elle est assez agréable dans

ses conversations, on a plaisir

à être

avec

elle, à l'écouter.

Et puis

elle est gentille, aimable, on peut parler

d'une chose, de l'autre, elle comprend. »

 

4. L'être-cultivé est défini par un statut social. L'indice — ou du

moins ce qui peut être un indice de culture — et la conséquence — ou du moins ce qui peut être une conséquence de la culture — se substituent à l'essence même de ce qu'on veut définir. Le diplôme scolaire et univers itaire, ainsi que la position sociale, deviennent la culture même. Ces réponses (7 %) expriment moins un jugement personnel que la confiance

en la sanction sociale, officielle, objective, à laquelle on se rallie, consi dérant comme allant de soi que tout le monde s'y rallie :

« II est cultivé parce qu'il est adjoint

au maire. »

Ajoutés les uns aux autres, ces éléments descriptifs (5)

tracent le

portrait- robot de l'individu cultivé dont, à la lecture des pourcentages, on discerne des traits plus accentués que d'autres.

(5) On peut objecter que leur distinction est artificielle et facilement montrer que

cultivée ne sauraient être séparées du savoir qu'elles permettent d'acquérir,

les trois derniers renvoient au premier : la plupart des qualités définissant une per

sonne

de même que ne sauraient en être séparés l'aisance dans les relations et le statut social, dans la mesure où ils en découlent. Mais ces liens, les sujets ne les ont pas

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Janine Larrue

Or ces mêmes éléments composent le canevas général des réponses

à trois autres questions : à quelles conditions tient le fait d'être cultivé,

ou de ne l'être pas;

d'une personne cultivée ? Le tableau ci-après où sont rassemblées, pour chacune des questions, les fréquences correspondant aux quatre thèmes, met en évidence leur importance relative ainsi que leurs fluctuations d'une question à l'autre.

qu'est-ce que la culture; quels sont les

avantages

Tableau I. — Les composantes de la représentation de la culture.

Portrait d'une tions tion tages Total DE LA DE LA personne cultivée CULTURE CULTURE CULTIVÉ
Portrait d'une
tions
tion
tages
Total
DE
LA
DE
LA
personne cultivée
CULTURE
CULTURE
CULTIVÉ d'être
1.* Culture savoir
40 %
19 %
60
%
119
2. Culture-qualités
personnell
8 %
Avan
es
15 7 % %
Condi 32%37 %
>
Defini
24
%
18
%
89
3. Culture-savoir être social
32 %
35
%
75
4. Culture-statut social
22%
74

valeur * Ces opératoire. quatre catégories, dégagées de l'analyse empirique, n'ont, bien entendu, qu'une

On peut se demander d'abord s'il existe, dans la représentation sous- jacente de la culture, un thème dominant. Il n'est pas, en tout cas, immédiatement apparent puisque les pourcentages les plus élevés coïn

cident,

la totalisation des scores atteints par chacun d'eux désigne, dans l'ordre

d'importance décroissante, le savoir, les qualités personnelles, le savoir-

être et le statut social. La prééminence du

sonnelles

idées reçues concernant la culture; par contre, il nous paraît intéressant de souligner que les thèmes venant en dernière position ont une impor tance non négligeable. Par ailleurs on remarque que, pour un même thème, les pourcentages obtenus oscillent fortement d'une question à l'autre, l'oscillation pouvant aller jusqu'à la disparition complète. Ainsi, le savoir, qui, dans la défini tion de la culture, l'emporte de loin sur toute autre considération et constitue également le trait majeur du portrait d'une personne cultivée, figure faiblement parmi les conditions de la culture pour n'être plus mentionné à titre d'avantage, tandis que, dans ces deux derniers cas, le volume des réponses évoquant le statut social s'accroît au contraire. Les thèmes identifiés comme appartenant à l'image de la culture affleurent donc inégalement selon les modes d'approche. Du point de vue des pro

pour trois questions sur quatre, avec des thèmes différents. Mais

savoir et des

qualités per

vaut d'être notée uniquement en ce qu'elle est conforme aux

affirmés explicitement. Nous ayons donc préféré ne pas prolonger leur pensée au- delà de ce qu'ils formulent clairement, considérant que, quels que soient les tenants et aboutissants de l'opinion exprimée, le fait de mettre en relief, dans les portraits qu'ils nous livrent, soit des connaissances, soit des qualités, soit un comportement social, soit une position sociale, correspond en eux à des points de vue différents et recouvre, d'autant plus s'ils persévèrent par la suite dans ces mêmes points de vue, des acceptions de la culture assez nettement caractérisées pour être distinguées.

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Revue française de sociologie

cessus d'élaboration et d'évolution des représentations sociales, il semble qu'on puisse en tirer deux sortes d'enseignements. Premièrement la réfé rence à l'expérience impliquée par la description concrète et d'après nature d'une personne cultivée ou l'énumération des conditions de la culture et des avantages qu'elle apporte conduit le sujet à se dégager des idées traditionnelles que convoque en force une définition abstraite de la culture : la réflexion étant orientée sur des axes différents, ici par exemple abstrait-concret, il s'opère entre le modèle formel et le modèle socialement et personnellement expérimenté, une confrontation qui entraîne l'intégration au moins, la substitution peut-être, des informat ionsen provenance du second modèle à celles issues du premier. Deuxièmement — et ce fait est corrélatif du précédent — la représen tationse construit en ordre dispersé : il peut donc y avoir immobilisme à certains égards, évolution à d'autres égards, ou rythmes d'évolution différents. D'où la nature parfois chaotique et contradictoire des repré sentations (6).

II. — Parmi les opinions à travers lesquelles est exprimée la représentation de la culture se trouvent des stéréotypes

S. Moscovici les caractérise comme des réponses « rapides, tradui

santfacilement le résultat d'un surapprentissage social de formules communiquées de la façon la plus variée » et correspondant à un « état

de cristallisation des attitudes et des opinions, ayant une forte valence affective ou sociale » (7) . R. Kaës, qui les qualifie de « conserves psy

chiques

aux données recueillies par

recueil de l'information ne soit agencée pour obtenir aussi des réponses non stéréotypées, l'enquêteur court le risque de n'atteindre que ce niveau de conserves culturelles » (8) . Dans la mesure où une telle stratégie

serait mise au point et s'avérerait fructueuse, elle permettrait non seule ment de les démasquer, mais également de saisir des degrés de plus ou moins forte résistance, et par là quelques processus de leur renforcement et de leur effritement. C'est dans cette perspective que nous allons poursuivre, en guise d'exemple, l'examen déjà amorcé des fluctuations de l'assimilation de la culture au savoir. La puissance de ce thème, et son enracinement dans une tradition fort ancienne, le désignent comme un mode de pensée proba

blement

culture où, nous l'avons vu, elle domine largement. Regroupés selon que

et culturelles », met

en garde contre les limites qu'ils apportent interviews : « A moins que la stratégie de

stéréotypé. Prenons pour point de référence la définition de la

(6) Nous l'avons signalé ailleurs. Cf. Larrue (J.), «Dix entretiens sur la culture :

quelques hypothèses concernant la composition et la différenciation sociale des représentations», Journal de Psychologie (1), 1970. (7) Moscovici (S.), ibid., pp. 282-283.

(R.), Images de la culture chez les ouvriers français, Paris, Cujas, 1968,

pp. 33-34.

(8) Kaes

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le savoir entre, ou n'entre pas, dans l'énoncé culture, les sujets se répartissent comme suit :

de

ce

Janine Larrue

qu'est pour

eux la

Tableau II. — Le savoir dans la définition de la, culture.

Définissent la culture : — par Uniquement exemple, en « Une termes connaissance de connaissances
Définissent la culture :
— par Uniquement exemple, en « Une termes connaissance de connaissances ties arts, : de l'histoire, des sciences » .
.
45 %
— En termes de connaissances et en d'autres termes :
« L'instruction, le savoir-vivre,
une certaine personnalité »
31 %
Uniquement La formation en d'autres personnelle termes pour : une meilleure participation à la vie
sociale »
Divers (ne savent, ne répondent pas, etc.)
«
16 %
8 %

Les trois quarts de la population interrogée (76 %) font donc appel au savoir quand il s'agit de traduire en quelques mots leur conception de la culture. C'est un des moments les plus difficiles de l'entretien. On pouvait s'attendre à ce que l'enquêté, mis en situation inconfortable par le caractère direct et quelque peu brutal de la question, ait recours, dans

le souci de maintenir sans faiblir la communication avec l'enquêteur, à des phrases toutes faites masquant ses hésitations et lui évitant un effort personnel, quitte à renoncer temporairement à sa propre position (9). Ce stéréotype de la culture encyclopédique n'a pas survécu à travers

les âges sans rencontrer de solides appuis.

rôle joué par l'école. On pressent aujourd'hui celui de la publicité qui accompagne de la promesse de «. tout savoir » le lancement de maints

produits culturels. Dans le même sens agissent les moyens de communic ationde masse lorsqu'ils proposent à l'admiration des foules ces nou

A

cet égard,

on

connaît le

velles

ou télévisés. Nous en trouvons confirmation dans les réponses à une question prenant pour prétexte une émission de télévision recueillant un vif succès au moment de notre enquête, L'homme du XX° siècle. Les trois quarts des interviewés (74 %) connaissent ce jeu. En leur demandant si les gagnants sont, à leur avis, cultivés, nous souhaitions les amener à confronter leur image d'une personne cultivée — qu'ils venaient de nous livrer sous forme de portrait — avec cette image télévisionnaire :

vedettes savantes que sont les candidats aux jeux radiophoniques

la première allait- elle résister, ou au contraire s'effacer, devant la pression exercée par la seconde ? La lecture comparée des résultats obtenus dans l'un et l'autre cas montre qu'elle s'efface nettement. 68 % acceptent sans hésitation d'attribuer aux vainqueurs la qualification de cultivés, et 22 % le font avec des réserves portant moins sur le sens de notre question que sur les candidats eux-mêmes («Pas tous», «Plus ou moins», «Pas forcément», etc.). Les arguments avancés ici, et les éléments de descrip-

(9) Nous espérions atténuer l'automatisme des réponses en ne sollicitant cette définition qu'après avoir abordé tous les problèmes connexes, plus concrets, et en la présentant avec insistance comme l'occasion, pour le sujet, de résumer ses propos antérieurs. Notre stratégie parait avoir échoué sur ce point, partiellement au moins.

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Revue française de sociologie

tion fournis auparavant, se recoupent partiellement mais n'ont pas la même ampleur.

Tableau III. — Eléments de description d'une personne cultivée (I)

et arguments en faveur de la

« culture »

des gagnants de l'Homme du XXe siècle (II) : comparaison.

I II 40 15 Les L'aisance Le savoir qualités sociale personnelles 33 % % %
I
II
40
15
Les L'aisance Le savoir qualités sociale personnelles
33
% % %
7
5
% %
Le Autres statut réponses social + n.r
18 67 •— % %
13 2 % %

Nous saisissons là un exemple des influences qui contribuent à façonner la représentation de la culture en renforçant le rôle dévolu en elle aux connaissances. Cependant, sur ce point précis, les enquêtes réservent des surprises. Car, lorsque nous les invitons à se prononcer

sur l'existence d'une différence entre quelqu'un d'instruit et quelqu'un

de cultivé, ils

l'affirment massivement (79 %) . Les commentaires dont

ils accompagnent leur prise de position montrent qu'ils ne manquent pas de justifications (10). Deux autres questions faisant appel à l'expérience personnelle de

façon un peu différente permettent de suivre, dans la pensée des sujets, le stéréotype de la culture savante. La première postule que nos interl

ocuteurs

d'interpréter ce mot à leur guise : nous leur demandons s'ils voient, dans

se reconnaissent une certaine culture, liberté leur étant laissée

leur vie passée,

une période qui

ait été,

de

ce

point de

vue,

particuli

èrementfavorable, et, dans l'affirmative, de préciser laquelle. La seconde postule au contraire qu'ils se reconnaissent, en ce domaine, des déf iciences ou des limites : nous les interrogeons sur les raisons qui les ont empêchés de se cultiver comme ils l'auraient souhaité. 17 % voient en l'école l'étape décisive de leur cheminement culturel (alors qu'on pouvait craindre qu'elle ne monopolise l'attention au point de rendre la question inutile!). Il serait tentant de conclure que l'em prise du savoir sur la représentation de la culture diminue sensiblement

ici. En réalité, ce résultat n'autorise pas une telle interprétation si l'on tient compte du faible niveau de scolarisation des personnes interrogées :

23 % seulement ont un diplôme équivalent, ou supérieur, au brevet. On

comprend alors que la scolarité prenne toute son importance négative ment,du côté de ceux qui ont à regretter sa brièveté : non seulement

41 % situent explicitement en elle l'origine de leurs lacunes, mais plusieurs

qui évoquent leurs inaptitudes (21%), leur situation (11%) ou la guerre (8 %), ne cessent pas de penser à leurs insuffisances scolaires : « Je n'étais

(10) Par exemple : « Un homme instruit, ça peut être dans une seule branche, un homme cultivé, c'est plus généralisé » (21 %) ; « Quelqu'un d'instruit c'est quelqu'un qu'on a, parfois par la force, obligé à emmagasiner un savoir, alors que quelqu'un

de cultivé l'a fait par amour ou par plaisir » (16 %) ;

« On peut être instruit sans être

cultivé, et être cultivé sans être instruit » (16 %) ; « L'instruit n'est pas forcément

intelligent, tandis que le cultivé doit l'être » (15 %) , etc.

176

Janine Larrue

pas intelligente et n'aimais pas l'école », « La guerre, les bombardements :

on manquait la classe. » Si l'aspect scolaire intervient largement dans la représentation sous- jacente à ces réponses, il ne doit pas masquer ce qu'elles ont par ailleurs d'original. En associant à l'acquis culturel la jeunesse (20%) (11), l'âge

adulte (9%), la vie professionnelle (12%) ou des expériences exceptionn elles(10%), une fraction non négligeable de l'échantillon s'éloigne du stéréotype de la culture livresque au profit d'une culture faite d'activités et d'apprentissages variés, de réflexion et de maturité, de rencontres et d'échanges. A la lumière des résultats enregistrés à ces moments successifs de l'entretien, qui correspondent à des temps forts et faibles dans la manif estation d'un élément stéréotypé de la représentation, on peut tenter d'émettre des hypothèses sur les mécanismes psychologiques qu'ils impli quent. Engagés à fournir une définition de la culture, les sujets prennent appui sur des idées communément admises : le recours au stéréotype aurait une fonction sociale (maintenir la communication) et personnelle («assurer» la pensée). Confrontés avec l'image des vedettes des jeux télévisés, et placés par ce biais sous l'influence fascinante de l'encyclo pédisme, ils ont tendance à l'intégrer à leur conception de l'être-cultivé :

le stéréotype serait renforcé en quelque sorte à volonté et refléterait le poids des modèles proposés par les moyens de diffusion de masse et la propension à les adopter. Invités à se prononcer sur l'identification de la culture à l'instruction, ils sont enclins à abandonner le schéma simpli

ficateur

jusque dans ses conséquences extrêmes : ils s'en dégageraient en prenant appui sur d'autres images sociales, adjacentes ou concurrentes, voire d'autres stéréotypes. Appelés à se reporter à eux-mêmes, tels qu'ils s'éprouvent cultivés, ou non cultivés, et à interroger leur passé, ils subissent l'emprise du modèle stéréotypé de la culture scolaire mais également s'en dégagent dans la mesure où ils déchiffrent, dans leur propre expérience, d'autres aspects de la culture : il y aurait, entre la représentation et l'expérience, des relations à double sens, chacune orien tantet alimentant l'autre.

du stéréotype, plus difficilement acceptable parce que développé

III. — II eodste un divorce entre les modèles inclus dans la représentation de la culture et les pratiques quotidiennes

Les interviewés conçoivent la culture d'une certaine manière, et vivent

des options culturelles

terme -stimulus

(11) On pourrait se demander si les deux catégories de réponses distinguées sous les rubriques « scolarité » et « jeunesse » n'en forment pas, en réalité, une seule. Mais les déclarations réunies sous le terme « jeunesse » désignent, sans confusion

autrement.

différentes de celles qu'ils expriment en réaction au

Autrement, c'est-à-dire soit selon

possible, la période située entre l'adolescence et l'entrée dans la vie professionnelle ou familiale parce que plus riche en liberté ou possibilités, comme le montrent les exemples suivants : « Quand j'étais jeune, parce qu'à ce moment-là je jouissais

d'un peu plus

sous la tutelle des parents », « Pendant la jeunesse on sort davantage ».

de liberté

et

de

moyens.

J'étais libre de décider.

Je n'étais plus

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Revue française de sociologie

« culture » ou à ses apparentés, soit en l'absence de préoccupations cultu

relles

mais qu'ils ne s'approprient pas en règles de conduite. Les résultats pré cédents laissaient entrevoir un tel phénomène. Nous en trouvons une illustration dans la comparaison des activités estimées culturelles d'une part, et pratiquées d'autre part (12).

dont ils font état seulement quand ils

sont sollicités

en

ce

sens

Tableau IV. — Activités dites culturelles et activités pratiquées : comparaison.

Non d'activité Citez un culturelle exemple VOUS ARRIVE-T-IL LES ACTIVITÉS DE PRATIQUER SUIVANTES Oui N.R.
Non
d'activité Citez un culturelle exemple
VOUS ARRIVE-T-IL
LES ACTIVITÉS DE PRATIQUER SUIVANTES
Oui
N.R.
%
%
%
1. La lecture
33
77
22
1. L'information Les voyages
politique
2. La
télévision et la radio .
15
ou sociale
77
21
2
3. Les conférences
14
2. La lecture de romans
63
36
1
4. Les tions concerts, les exposi
3. Le cinéma
61
38
1
7
4. Les spectacles sportifs
47
51
2
5. Le L'étude théâtre
5 5
5. Le théâtre
47
52
1
6.
6. Les expositions
43
53
4
Les Le cinéma activités de création.
Autres activités
4 4
7. La scientifiques lecture d'ouvrages
13
37
61
2
8. Les concerts
20
79
1

Une première remarque concerne les « intervalles » séparant les rangs qui se trouvent attribués, dans chaque cas, aux activités considé rées.Du premier au dernier rang, la pratique décroît nettement mais presque toujours progressivement. Au contraire, du côté des activités tenues pour culturelles, on observe des paliers fortement tranchés, puisque des uns aux autres les effectifs varient du simple au double : un certain consensus se fait autour de la lecture; ensuite, mais dans une moindre mesure, autour de l'écoute de la télévision, de la radio et de conférences; les autres exemples sont donnés avec des fréquences plus faibles. N'est-ce pas la preuve que des modèles d'activités culturelles s'imposent à nos

interlocuteurs ? Leur force est inégale : il se confirme ce qu'on savait déjà, à savoir que le cinéma par exemple, relativement à la lecture, fait, de ce

des

point de vue, figure de parent pauvre (respectivement 4 %

réponses). Leur nombre est limité. De surcroît il s'agit uniformément

d'activités à contenu intellectuel ou artistique, et principalement d'acti vités de consommation. Considérons maintenant les rubriques qui, dans le domaine des com

portements,

(77 %) ; mais ce loisir de diffusion récente, dont on peut présumer qu'il

et

33 %

arrivent en tête. Les interviewés sont nombreux à voyager

(12) Les deux listes ainsi obtenues sont évidemment constituées indépendamment l'une de l'autre. L'une est composée par les sujets eux-mêmes, priés, dès les pre mières questions abordant la représentation de la culture, de « citer un exemple d'activité culturelle ». L'autre leur est fournie par nous, charge à eux de dire, pour chaque activité envisagée, s'ils la pratiquent ou non : elle n'intervient que beau coup plus tard dans le déroulement de l'entretien.

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Janine Larrue

aurait été largement reconnu comme « culturel » si la question avait été posée, demeure hors du champ des références consacrées, spontanément évoquées parce que consacrées : très peu le mentionnent, au point qu'il rejoint sous la rubrique des « divers », d'autres réponses aussi rares. De

même, l'intérêt manifesté pour les événements politiques et sociaux (77 % déclarent se tenir au courant) aurait pu valoir à l'information d'apparaître

comme telle parmi les exemples donnés, sans que

que

Inversement la lecture, dans l'ordre des activités citées pour leur qual

ité culturelle, rassemble un effectif de réponses (33 %} nettement supé

rieur aux autres; on ne la voit pas se détacher pareillement dans l'ordre des comportements où elle vient en deuxième position avec un score proche de celui du cinéma (63 % et 61 %). Le pourcentage réel de lecteurs au moment de l'enquête (32 %) révélé par une question plus précise

( « Etes-vous en

l'on ait à supputer

télévision

l'englobe.

la

lecture ou

l'audition de

la radio

et

de

la

train de lire

un

livre ? ») , confirme

que

le

prix attaché

à la lecture ne correspond pas à une pratique intensive.

Des conclusions plus significatives encore ressortent d'autres données,

dont nous ne prendrons qu'un exemple, choisi dans le domaine

presse, où peuvent être comparés les journaux ou revues estimés culturels et ceux qu'on a l'habitude de lire (13) (cf. Graphique, p. 180).

de la

En consultant ce graphique, intéressons-nous aux changements qui mar

le passage d'une perspective à l'autre, par exemple des lectures

effectives à celles présumées culturelles. Les choix en référence à des cri tères culturels investissent certains types de journaux d'une importance supérieure à celle qui est pratiquement la leur pour les sujets. Ainsi en est-

il des journaux de vulgarisation et de documentation (12 % des réponses,

en tête dans l'ordre

culturel) et des journaux littéraires et artistiques (5 %, sixième rang; et 21 %, deuxième rang). Corrélativement, d'autres catégories tiennent dans l'univers culturel une place réduite par rapport à celle correspondant aux intérêts réels. C'est le cas notamment des quotidiens d'information : venant largement en tête des lectures avec 28 % des réponses, ils n'apparaissent, pour ce qui est de leur qualité culturelle, qu'en troisième position avec 14 % des voix. C'est aussi le cas des illustrés d'actualité (12 et 7 %) et des journaux familiaux ou féminins (13 et 6 %). Il arrive même qu'il y ait des disparitions complètes : ainsi les journaux à sensation ou ceux spécial isésdans le sport ou la télévision ne figurent plus dans la presse dite culturelle. Que conclure de la spécificité des options faites sous le label culturel, relativement à celles qui sous-tendent le comportement ? S'attachant à son contenu, on y lit la confirmation du poids des connaissances, de la littérature et des arts dans la représentation de la culture. S'attachant à

quent

troisième rang dans l'ordre de la pratique;

et 28 %,

(13) Signalons que les interviewés devaient fournir des titres précis : nous voul

par là éviter qu'ils ne se cantonnent dans l'évocation facile de genres plus

ions

ou moins vagues, et surtout, les amener en vue d'une meilleure comparaison, à répondre sur des bases constantes, c'est-à-dire à partir des journaux qu'ils con naissent effectivement.

179

Revue française de sociologie

ses implications, on constate d'une part que des goûts et intérêts couram mentsatisfaits sont jugés étrangers à la culture et on en déduit que la vie quotidienne déborde la vie culturelle, la seconde pouvant s'inscrire dans la première sous des formes déterminées; on constate d'autre part que des possibilités de culture perçues comme telles sont pratiquement

_^ prtssi dita culturílli prisse lu« V.O. L.A. Q.I. B.G. H.O. I,A. J.F. R P.C.
_^
prtssi dita culturílli
prisse lu«
V.O.
L.A.
Q.I.
B.G.
H.O.
I,A.
J.F.
R
P.C.
P. T.
P. S.

V.D. : presse de vulgarisation et documentaire (Sélection, Constellation, Science et Vie, etc.) ; L.A. : presse littéraire et artistique (Le Figaro Littéraire, Arts, etc.) ; Q.I. :

quotidiens d'information; B.G. : bulletins de groupements (professions, syndicats, associations, etc.); H.O. : Hebdomadaires d'opinion (l'Express, Le Nouvel Observateur, Minute, etc.); LA. : illustrés d'actualité (.Match, Jours de France, etc.); J.F. : journaux féminins et familiaux (Elle, Femmes d'Aujourd'hui, Chez Nous, etc.) ; R. : revues (Esprit, Europe, etc.) ; P.C. : presse du cœur et à sensation (France-Dimanche, Nous Deux, etc.) ; P.T. presse de télévision (Télé-7 jours, etc.) ; P.S. : presse sportive (L'Equipe, etc.).

négligées et on en déduit que la culture telle qu'on se la représente peut

à la limite rester sans effet au niveau de la pratique, être en quelque sorte extérieure à elle. Ces constatations posent de difficiles problèmes, et notamment ceux de l'origine et du rôle de la représentation de la culture. Tout en renvoyant

à des contenus officiellement déterminés et transmis, elle draine, et ceci

d'autant plus que la notion est imprécise, les aspirations des individus et des groupes (14) : on devine ces deux aspects étroitement mêlés dans les thèmes que nous avons identifiés comme ses composantes. Les uns et les autres sont susceptibles de se cristalliser en stéréotypes, aussi bien les éléments faisant l'objet d'un apprentissage social que ceux reflétant des exigences collectives. Cette éventualité, pour la représentation de la

(14) Comme le remarque R. Kaes, ibid., p. 62 : « Omniprésente, la culture n'est pas cependant une notion univoque : la référence à la culture engage pour chaque individu, groupe ou institution, les systèmes de croyances, aspirations, besoins,

attentes, visions du monde qui leur sont propres. Vocable flottant, le mot peut alors

comme un stimulus dont le caractère ambigu et imprécis est favorable

fonctionner

à

l'expression des représentations sociales latentes. »

180

Janine Larrue

culture, de se déposer en un corps de formules reprises par automatisme verbal sans être véritablement pensées ou adoptées, est à la fois la cause et l'effet de son décalage par rapport à la vie quotidienne. Or la vie cultu relle se construit par un jeu de relations entre ces deux plans, celui du représenté et celui du vécu. Leurs dissonances sont source de dynamisme, si le représenté est perçu comme un modèle et tend à s'intégrer au vécu sous la forme d'un projet culturel : la représentation joue alors un rôle dynamique par rapport aux conduites qu'elle suscite, oriente et organise. Ces mêmes dissonances peuvent aussi être source de paralysie si le

représenté, s'imposant au sujet sous l'effet de la pression sociale, n'éveille en lui que le sentiment de n'être pas concerné ou d'être exclu : la repré

sentation

culturel qu'elle risque de ralentir; sa fonction est davantage d'assurer la communication et une apparence d'intégration sociale par l'assentiment donné aux idées dominantes. Mais il reste possible que la pratique exerce une influence décisive sur la représentation, et en y injectant ses orien tations et son apport propres, l'harmonise avec elle et atténue le poids des stéréotypes. Si tel est le cas, une analyse prenant en considération les

situations réelles par l'intermédiaire des variables sociales qui contribuent

à les définir doit mettre en évidence des modifications dans l'organisation des opinions composant la représentation. C'est ce que nous allons main tenant vérifier.

intercale alors un écran entre le vécu et l'élaboration d'un projet

La représentation de la culture et les conduites culturelles dans les divers milieux sociaux

L'objectif poursuivi suppose que nous parvenions à circonscrire, à l'intérieur de la population interrogée, des groupes sociaux distincts. Pour ce faire, nous avons utilisé la méthode d'analyse des classes latentes (15). Prenant conjointement en considération six données manifestes (16), nous obtenons, du point de vue de la variable latente présumée ou milieu social, une répartition en trois classes. Comme elles recouvrent une hiérar chiede niveaux professionnel, scolaire et économique, représentés, selon les cas, par des valeurs positives ou négatives associées à chaque sujet, nous appelons classe inférieure, la classe 1, où dominent les valeurs

(15)

Nous avons travaillé sur ce point en collaboration avec

Y. Schektman,

maître-assistant au Laboratoire de Statistiques de l'Université Paul-Sabatier. Nous lui exprimons nos vifs remerciements, ainsi qu'à la Direction du Laboratoire qui

bien voulu prendre en charge le traitement de nos données. (16) Ce sont : 1° la profession du sujet ou celle du conjoint dans le cas des femmes

inactives; 2° sa scolarité, avec pour indicateur, l'âge de fin d'études; 3° son origine sociale par l'intermédiaire de la profession du père; 4° ses conditions de logement, soit le nombre de pièces par personne; 5° la possession, ou non-possession, d'une voiture; 6° le fait de partir, ou non, en vacances. On s'étonnera probablement de ne

pas voir figurer le salaire, ou le revenu, parmi ces données. L'entretien

enquête comportait une question le concernant. Mais les évaluations fantaisistes auxquelles elle a donné lieu de la part principalement des non-salariés nous ont imposé d'y renoncer.

a

de pré

181

Revue française de sociologie

négatives, notamment concernant le niveau professionnel uniformément bas (ouvriers, artisans, petits commerçants, etc.) et dont l'effectif atteint 53 % de la population; classe supérieure, la classe 3, où dominent les valeurs positives, notamment concernant le niveau professionnel unifo rmément élevé (cadres supérieurs et moyens) et dont l'effectif est de 21 %; classe intermédiaire, la classe 2, où sont réunis des sujets (26 %) ayant une situation professionnelle toujours modeste (employés en majorité) mais souvent jointe à un niveau scolaire élevé (17). Aussi bien les thèmes identifiés comme composantes de la représent ationde la culture que le poids des stéréotypes ou les relations entre faits de représentation et faits de comportement peuvent varier selon l'appartenance sociale des sujets. Et chacune de ces éventuelles variations contient un élément de réponse au problème de l'infléchissement de la représentation sous l'effet de la diversité des expériences sociales. C'est pourquoi nous nous proposons de reprendre point par point notre analyse dans l'optique nouvelle du fractionnement de l'échantillon en groupes sociaux distincts.

I. — Observe-t-on, de la part de ces groupes, une tendance à s'approprier certains thèmes et à en négliger d'autres ?

Les résultats rassemblés dans le Tableau V l'indiquent clairement :

dans tous les cas, le test du yj révèle l'existence de liaisons significatives entre les déclarations des sujets et leur situation sociale. De ces variations, nombreuses et apparemment désordonnées, se déga gent les faits suivants :

1° Elles intéressent surtout les groupes extrêmes : les écarts entre fréquences observées et fréquences théoriques se produisent presque exclusivement dans les classes 1 et 3. 2° Ces deux classes se singularisent vis-à-vis de l'ensemble de l'échant illonpar des options souvent inverses. Si une option a plus d'adeptes d'un côté, il n'est pas rare qu'elle en ait moins de l'autre. Elle correspond alors à une position-clé sur laquelle s'opère le partage de nos interlo cuteurs. 3° Le thème de la culture comme connaissance et celui de la culture comme attribut social rassemblent l'essentiel des divergences et consti-

(17) Voici la répartition des sujets par classe selon chacun des six facteurs consi dérés (dichotomises pour les besoins de l'analyse) :

SI< 3N

Scolarité

se о/

Classe 1

0

100

18

82

10

Classe 2

1

99

67

33

53

Classe 3

100

0

90

10

66

182

Logement

Voiture

Vacances

?_

 

58

42

50

50

58

42

479034

68

32

85

15

89

11

84

16

84

16

83

17

Janine Larrue

tuent des axes majeurs, et difïérenciateurs, de la représentation de la

culture.

Essayons de pénétrer la signification que revêt, pour les deux classes concernées, la nature de leurs choix. Puisqu'elles les effectuent souvent en sens opposé, il suffit de choisir l'une d'elles comme cadre de description,

Tableau V. — Thèmes de représentationEchan et appartenance sociale.

tillon Classe 1 Classe 2 Classe 3 A. — Portrait d'une personne cultivée : Acquis
tillon
Classe 1
Classe 2
Classe 3
A. — Portrait d'une personne cultivée :
Acquis Qualités de personnelles connaissances
Mode Statut de social relations sociales
Autres réponses
40 15 32
15 34 * —
38 +
44 15 31
51 17 +
22 —
4 6
Variations significatives au seuil de .01
7 6
6 7
6 4
B. — Conditions de la culture :
Instruction
Origine Pratique Dispositions et d'activités appartenance personnelles sociales
Autres réponses
19
20
31 20
32 37
33 —
31 39
15 —
43 33 +
2 7
Variations significatives au seuil de .05
8 4
8 8
2 8
C. — Définition de la culture :
29
18 32
10 19 5
8 1
12 35 8 — —
Somme Connaissances Connaissances Aptitudes de ou connaissances intérêts étendues déterminées
Acquis de l'expérience
Comportement Présence au monde social
Autres réponses
19 6+
10 1 +
23 31 10 18 4
7 1
24 13 18 + +
3 —
7 2 +
7
9
6
4
Variations significatives au seuil de .01
D. — Avantages d'être cultivé :
21
22
14 —
Atout Enrichissement Réussite dans et la sécurité vie personnel
Insertion Faculté de sociale s'exprimer
Autres réponses
24 25 13 —• +
17 16 —
22 20 15 18
16 21 21 16
33 18 22 — +
10 —
4
5
4
3
Variations significatives au seuil de .01

ants * Les entre signes les fréquences + et — correspondent théoriques et aux les écarts, fréquences positifs observées. ou négatifs, les plus import

l'autre devant se révéler comme son image inversée. Nous nous attache ronsdonc aux sujets de la classe 1, c'est-à-dire à ceux qui socialement et culturellement sont défavorisés.

Leurs déclarations mettent l'accent sur trois points :

— La communication sociale. 38 % tiennent pour caractéristiques d'une

personne

cultivée les qualités de sa conversation

et

de

ses rapports

 

183

Revue française de sociologie

interpersonnels; cette même préoccupation n'apparaît, dans la classe 3, que dans 22 % des réponses. De même sont plus fréquentes (10 %, contre 7 %) les définitions de la culture évoquant une manière de se comporter en société.

— L'expérience. Son importance n'est jamais très grande. Mais il

faut noter qu'elle se renforce parmi les sujets de la classe

1,

deux fois

plus nombreux

dans les défi

qu'ils proposent, les liens de la culture avec les événements de

(6 % ; et

3 %

dans la

classe 3)

à affirmer,

nitions

la vie, personnelle ou collective.

— La protection de soi-même. 25 % des réponses développent ce thème

à propos des avantages associés au fait d'être cultivé. Le pourcentage plus

faible (14 %), observé dans la classe 3, montre qu'il y perd de sa vigueur.

D'autres aspects sont négligés :

— le savoir. A son propos, la classe 1 se distingue à plusieurs reprises

de la classe 3 : les portraits de personnes cultivées font moins souvent état de leurs connaissances (34 % des réponses, et 51 %) ; les définitions de la culture s'attardent moins sur l'universalité du savoir (12 %, et 24 %) ou sur l'énumération de connaissances précises (8 %, et 13 %).

— les privilèges sociaux alliés à la culture. Parmi les facteurs ayant un

rôle dans le développement culturel d'un individu, l'origine et l'appart enancesociales arrivent dans tous les cas en tête, mais en rassemblant, dans la classe 1, 33 % des réponses et dans la classe 3, 43 %. De même, parmi les avantages que confère la culture, le personnage social, c'est-à-dire la possibilité de pénétrer dans les milieux élevés et d'y avoir du prestige, retient inégalement l'attention : 17 % en parlent dans la classe 1, et 22 % dans la classe 3.

— les conséquences de la culture du point de vue du développement

personnel. La différence est sensible entre les pourcentages des réponses

qui le mentionnent dans la classe 1 (13 %)

et dans la classe 3 (33 %).

Que conclure de ces insistances et indifférences relatives ? Pour nous en tenir aux premières, et en ce qui concerne d'abord les sujets de la classe inférieure, il est vraisemblable qu'elles reflètent leurs préoccupations et aspirations immédiates. Plus encore qu'une concep tionde la culture, leurs déclarations expriment leur expérience de non- cultivés. Ils savent ce que signifie, socialement, le fait d'être démuni de culture : la privation de la parole, le sentiment d'infériorité accru par la suffisance de plus cultivés, l'impuissance devant les difficultés de la vie quotidienne. C'est pourquoi lorsqu'ils se représentent la culture, ils projettent en elle leur désir de s'exprimer en société et d'y être considéré comme un égal en même temps que leur désir d'être mieux armé (ils parlent de leur vie en termes de lutte) en toutes circonstances. S'ils se

reconnaissent une certaine culture, ils l'ont acquise au contact des réalités quotidiennes plus que d'autres peut-être, et moins que d'autres sûrement

à l'école et dans les livres. Aussi trouve-t-on un écho de leur chemine mentpersonnel dans leurs définitions de la culture.

184

Janine Larrue

Au contraire, les éléments de représentation qui prennent un relief

particulier dans la classe supérieure portent l'empreinte, semble-t-il, de ceux qui sont les propriétaires de la culture. La présenter surtout comme un ensemble de connaissances, n'est-ce pas y voir un patrimoine, transmissible certes à tous, mais réservé pratiquement à quelques-uns ? Accentuer l'importance de son conditionnement par l'origine et l'appar tenance sociales, n'est-ce pas y voir un phénomène de classe ? Nous en trouvons une confirmation indirecte dans le fléchissement significatif de leur intérêt pour la culture en tant que voie de promotion sociale : ils

pensent moins que les

réussite professionnelle et matérielle (18 %) et de l'expression verbale (10%). Corrélativement ils se montrent particulièrement sensibles à l'enrichissement personnel dont elle est la source : n'est-ce pas aussi une manière de s'approprier la culture ?

autres à ses avantages du

point de vue

de la

IL — Les stéréotypes présents dans la représentation de la culture conservent-ils la même puissance

d'un

bout à

Vautre de

la

hiérarchie sociale ?

Sont-ils soumis aux mêmes effets, conjugués et contradictoires, de renforcement par la pression de modèles conformes, et de fléchissement sous l'influence des images sociales concurrentes ou des leçons de l'expé rience ? Malgré des variations non négligeables, le thème du savoir demeure partout dominant, puisqu'il inspire 83 % des définitions de la culture dans la classe supérieure, 80 % dans la classe intermédiaire, et 70 % dans la classe inférieure (18). Aussi peut-on l'admettre comme élément stéréotypé de la représentation pour tous les milieux sociaux. A partir de là, il est intéressant de suivre son évolution dans les trois classes, en reprenant à cet effet les mêmes questions que précédemment et en se demandant si les phénomènes qu'elles permettent de saisir se diversifient ou non selon ces classes. 1° L'évocation des vainqueurs que couronnent les jeux télévisés a-t-elle pour résultat de fortifier, pareillement chez tous, le stéréotype du savoir ? Les arguments avancés pour justifier qu'il s'agit bien là de culture appa-

Tableau VI. — Le savoir comme élément de description d'une personne cultivée G) et justification de la culture des gagnants des jeux télévisés (H) selon l'apparte nancesociale.

Classe 1 34 % 65 % (+31 Classe 2 44 % 69 % (+ 25
Classe 1
34 %
65 %
(+31
Classe
2
44 %
69 %
(+ 25
Classe
3
51 %
70 %
(+
19

(18) Ces chiffres correspondent à l'addition, dans chaque classe, des pourcentages recueillis par les deux premiers items du Tableau J7.

185

Revue française de sociologie

raissent avec des fréquences constantes, le plus répandu étant naturell ementl'ampleur des connaissances manifestées par les candidats, qui rassemble, dans les trois classes, entre 65 % et 70 % des réponses. C'est dire la puissance de cette image exemplaire. On s'attendait à la voir faiblir chez ceux qui par ailleurs accordent une moindre part au savoir (classe 1) : le Tableau VI fait observer le phénomène inverse. 2° La désignation des traits spécifiques de la culture et de l'instruction ne s'appuie pas sur les mêmes arguments. Les divergences de vues entre classes extrêmes réapparaissent ici, et se précisent (cf. Tableau VII).

Le clivage des réponses suggère une interprétation qui prenne en considération la situation de nos interlocuteurs par rapport à la culture

telle qu'elle s'entend dans notre société, c'est-à-dire comme un ensemble d'institutions, d'œuvres, d'activités déterminées, à dominante intellectuelle. Que disent en effet les items dont la fréquence s'accroît dans la classe

supérieure ? Que, par opposition à l'individu instruit,

des

intérêts essentiellement littéraires et artistiques mais non étroitement spécialisés (item 1), qu'il poursuit par goût et par plaisir une activité désintéressée (item 2), qu'il assimile et sait utiliser des connaissances qu'il maîtrise (item 4). Ces mêmes items sont moins répandus dans la classe inférieure tandis que deux autres y prennent de l'importance, le premier affirmant l'indépendance de la culture et de l'instruction (item 3),

le

cultivé a

Tableau VII. — Les différences entre la culture et l'instruction selon l'appartenance sociale.

Classe 1 Classe 2 Classe 3 Disent struction que parce la culture que : se
Classe 1
Classe 2
Classe 3
Disent struction que parce la culture que : se démarque de l'in
Elle ne recouvre pas
les mêmes do
1. maines
ou types de connaissances
.
.
21
17 —■
18
31 +
Elle ne se fonde ni sur les mêmes mo
2. tivations
ni sur les mêmes méthodes.
16
13 —
17
21 +
3. Elle
ne
l'implique pas nécessairement.
16
19 +
14
10 —
4. Elle tient moins à des connaissances
qu'à
des qualités
intellectuelles et
autres
15
12 —
15
19 +
5. Elle société désigne une manière
d'être en
20
26 +
19
12 —
Disent qu'il
y
a une
différence mais
ne
Ne l'énoncent savent pas pas laquelle clairement
11
12
15
5 ■—
1
1
2
2
Variations significatives au seuil de .01

le second particularisant l'individu cultivé par sa sociabilité (item 5). Ce changement de points de vue paraît refléter les inégalités devant la culture. Les sujets favorisés (classe 3) ont tendance à demeurer dans la sphère des connaissances pour y distinguer l'instruit et le cultivé et à

186

Janine Larrue

s'appuyer sur la vision qu'ils

actuelle : ils témoignent ainsi qu'elle leur est familière ou, en tout cas,

qu'elle ne leur est pas étrangère. C'est de l'intérieur

qu'ils tentent de saisir sa spécificité. Les sujets défavorisés (classe 1),

au contraire, se trouvent à l'extérieur. Il en résulte à la fois qu'ils la perçoivent différemment et que, par rapport à elle, ils gardent ou prennent leurs distances. Les opinions qui les singularisent ont sans doute leur origine dans ces deux faits conjugués. Ils déclarent que quelqu'un

leur est

moins immédiatement perceptible et les touche moins. Ils insistent sur son rôle social parce qu'il est plus immédiatement perceptible et les intéresse davantage. Au total, chacun reprend plus ou moins ici sa liberté à l'égard du stéréotype de la culture-savoir, mais selon des perspectives socialement différenciées.

et

de cultivé n'est pas forcément instruit parce

ont de

la culture

dans sa forme sociale

de cette culture

que

cet aspect

3° Le retour

sur le passé,

pour y déceler les

facteurs favorables

défavorables à l'acquisition d'une culture, confirme l'emprise inégale de ce stéréotype sous l'influence diversifiante des expériences sociales.

Le nombre de ceux qui reconnaissent à leur scolarité un rôle décisif dans leur cheminement culturel varie selon la durée et la nature de

l'enseignement reçu. La majorité des sujets de la classe 1 a quitté l'école

à

14

ans

et

n'a

guère fréquenté que

le primaire.

Inversement, dans la

classe

3,

la

majorité a poursuivi ses

études au-delà de

14

ans

et fr

équenté le secondaire, voire le supérieur (19). Aussi les premiers inscrivent- ils plus souvent leur scolarité au passif de leur culture (50 %) et plus rarement à son actif (10%). Chez les seconds, les proportions correspon dantessont l'une en régression (24 % au lieu de 50 %), l'autre en augment ation(23 % au lieu de 10 %). L'apport culturel de la scolarisation est donc souligné d'autant plus qu'elle implique une formation secondaire préparant directement à la culture que nous connaissons. L'influence du niveau scolaire est constamment déterminante dans le regard porté sur le passé. Le handicap d'une scolarisation incomplète

n'explique-t-il pas, chez les sujets de la classe

qu'il y ait eu, dans leur existence, un moment favorable à leur culture

1, leur tendance

à nier

(29 % des réponses, contre

sources de culture, ou les obstacles, autres que scolaires (les variations

constatées à leur propos sont toujours négatives) ? Parallèlement, dans la classe 3, des périodes telles que la jeunesse et la vie professionnelle gagnent en importance du point de vue de l'acquis culturel (25 % et 15 %

les évoquent

sur

le plan des obstacles, l'attention se détache de l'épisode scolaire lui-même

(rappelons que 24 % le mentionnent, au lieu de 50 %) : ayant admis

ces variations tiennent à des données de fait (les sujets appartenant aux

couches sociales supérieures n'ont pas la même jeunesse ni les mêmes

17 %

et

14 %

ailleurs) , et à sous- estimer les

au lieu de

17 %

et 11 %

dans la classe

1) , tandis

que,

que

(19) Rappelons que la variable scolaire retenue dans l'analyse de structures latentes est l'âge de fin de scolarité. A cet égard, la dichotomie nécessaire à l'analyse sépare les sujets en deux groupes : ceux qui ont interrompu leur scolarité à 14 ans ou avant, et ceux qui l'ont poursuivie au-delà de 14 ans.

187

Revue française de sociologie

professions que les

aux mêmes obstacles), on peut se demander si une formation scolaire

poussée ne les rend pas aussi plus disponibles pour une culture extra

scolaire,

aux déficiences scolaires. Ainsi, outre la preuve que l'impact du stéréo typede la culture-savoir varie selon les milieux sociaux, nous trouvons

ici des indications sur les origines de ces variations.

autres, et leur parcours

scolaire

ne se heurte

pas

et plus attentifs aux obstacles non immédiatement imputables

III. — Le divorce entre la représentation et h, pratique se reproduit-il dans chaque classe sans modification notable ?

Cela revient à s'interroger sur d'éventuelles liaisons entre traits spéci

fiques

La comparaison, à l'intérieur des groupes, entre les journaux que les sujets lisent habituellement et ceux qu'ils estiment culturels éclaire ce

problème. On se doute qu'à des positions sociales différentes correspondent des intérêts différents. Le Tableau VIII en précise les particularités.

aux uns

de comportements et traits spécifiques de représentations.

Retenons seulement les publications plus familières (20)

qu'aux autres. Ce sont, dans la classe 1, les quotidiens, la presse à sensa tionet les périodiques de télévision. Dans la classe 2, la presse de vulga

risation et les illustrés d'actualité. Dans la classe 3, les journaux litt éraires ou artistiques et les hebdomadaires d'opinion. Que se passe-il au moment où nos interlocuteurs doivent donner des exemples de publications culturelles ? Tous sélectionnent, parmi celles qu'ils connaissent, les plus conformes aux exigences qu'implique, selon eux, le qualificatif de « culturel ». Mais leur sélection varie avec leur appartenance sociale. Dans la classe 1, plus qu'ailleurs, on estime cultu relles la presse quotidienne et familiale ou féminine. Dans la classe 2, la presse de vulgarisation et les illustrés d'actualité. Dans la classe 3,

la presse littéraire et artistique, les hebdomadaires d'opinion et les revues. Ces tendances spécifiques sont inscrites dans le Tableau IX. On a peut-être déjà noté que les différenciations intergroupes se font parfois dans les deux domaines (de la pratique et de l'appréciation

partir des mêmes rubriques. Ainsi, dans la

culturelle)

quotidiens ont une importance spécifique dans l'ordre des publications qu'on y lit en même temps que dans l'ordre de celles qu'on y estime culturelles. Il en va pareillement pour la presse de vulgarisation et les illustrés d'actualité, dans la classe 2; pour les hebdomadaires d'opinion et les journaux littéraires ou artistiques dans la classe 3. Ces concor dances signifient — et c'est ce qui nous paraît important — que chaque groupe opère sa sélection suivant des orientations propres, en intégrant

à

classe

1,

les

(20) Les variations négatives, c'est-à-dire celles qui désignent les publications les moins familières, sont aussi intéressantes. Nous nous abstenons de les mentionner ici, ainsi que par la suite, dans un souci de simplification. Elles apportent des info rmations complémentaires.

188

Janine Larrue

Tableau VIII. — La lecture de la presse selon l'appartenance sociale.

Classe 1 Classe 2 Classe 3 tillon % % % % Presse de vulgarisation et
Classe 1
Classe 2
Classe 3
tillon
%
%
%
%
Presse de vulgarisation et
Presse littéraire et artistique
Quotidiens d'information
Bulletins de groupements
Hebdomadaires d'opinion
Autres Illustrés d'actualité
Presse féminine et familiale
Presse à sensation et du cœur
Presse de télévision
Presse sportive
12
10 —
17
+
13
5
2—
2
12
+
28
33
+
23
23
7
6
7
7
6
4
4
10
+
12
g
16
+
14
Echan
13
14
16
9
6
10
+
5
2
5
6
+
4
g
3
4
2
4
3
2
4
3
Variations significatives au seuil de .01

dans une certaine mesure sa pratique et sa forme réelle de culture à sa représentation. C'est la raison pour laquelle les écarts entre le plan de l'expérience et celui de la représentation constatés au niveau de l'échantillon global (21) se nuancent sensiblement à l'intérieur des sous-groupes, comme le montrent les graphiques p. 191.

Prenons l'exemple de la presse littéraire et artistique : l'écart le plus

grand se situe dans la classe 3 où elle

2 % ailleurs) et plus souvent encore désignée comme culturelle (37 % contre 12 % et 14 %). Le crédit culturel dont bénéficient le littéraire et

est plus souvent lue (12 % contre

l'artistique joue dans toutes les classes mais avec plus ou moins de force selon que l'on est plus ou moins proche de ces formes de culture. En

Tableau IX. — Les publications dites culturelles selon l'appartenance sociale. Classe 1 Classe 2 Classe
Tableau IX. — Les publications dites culturelles selon l'appartenance sociale.
Classe 1
Classe 2
Classe 3
tillon
%
%
%
%
Presse de vulgarisation et documentaire
Presse littéraire et artistique
Quotidiens d'information
Bulletins de groupements
28
31
39
+
15
21
12
14
37
+
14
18
+
11
11
8
8
11
7
Hebdomadaires Autres d'opinion
7
8
3—
Echan
14
+
Illustrés d'actualité
Journaux féminins et familiaux
Revues
7
6
12
+
5
6
9
+
5
2
4
2
2
6
+
5
6
3
3
Variations significatives au seuil de .01

(21) Cf. le graphique page 180.

189

Revue française de sociologie

ce qui concerne la presse de vulgarisation et documentaire, il est évident que la valeur culturelle dont elle est investie dans l'ensemble de la population interrogée est en fait principalement imputable aux sujets des classes 1 et 2. Les illustrés d'actualité, pour citer un dernier exemple, perdent des points, par rapport à l'intérêt réel qu'ils suscitent, quand

3.

ils sont jugés d'un point de

Ces faits confirment que la représentation de la culture ne s'élabore

pas indépendamment de l'expérience. Dans la mesure où celle-ci s'élargit, certains de ses aspects prennent, dans la représentation, le pas sur d'autres,

relativement à

telle,

d'autres genres de presse qui n'y ont pas moins de succès qu'ailleurs mais y voient diminuer leur prestige culturel.

vue culturel, ceci surtout dans la classe

dans la

classe 3,

la presse littéraire et artistique

Nos conclusions sont de deux ordres. Elles concernent la composition

de la représentation : on

n'exclut pas une certaine diversité puisque les thèmes ou éléments, qui demeurent les mêmes quand changent les termes dans lesquels on pose le problème de la culture, prennent plus ou moins d'importance selon

les cas;

souplesse puisque les stéréotypes n'exercent pas, en toutes circonstances, la même emprise sur la pensée du sujet; ses relations complexes avec l'expérience, à laquelle elle se juxtapose quand elle ne la prend pas en charge ni ne la transforme, ou dans laquelle elle s'enracine quand elle l'intègre et l'oriente. Elles concernent également son conditionnement social. Nous avons constaté, selon les classes d'appartenance, un att

achement

les unes étant privilégiées et les autres négligées; une liberté plus ou

moins grande à l'égard des stéréotypes sous l'influence d'images et d'expériences sociales diversifiées; une parenté entre des traits spéci fiques de représentations et des traits spécifiques de comportements. Si bien qu'on peut se demander s'il existe une représentation unique

peut noter

son

unité — mais

une

unité qui

sa rigidité

— mais une rigidité qui n'exclut pas une certaine

inégal vis-à-vis des diverses composantes de la représentation,

de la culture valable pour tous les groupes sociaux, quels que soient les aménagements que chacun y apporte, ou bien si les divergences de points

de vue

sur la culture correspondent, en fait, à une pluralité de

repré

sentations.

Ce problème

ne

doit être

ni posé

ni résolu, sans

que soit

pris en considération celui des processus formateurs de la représentation. L'un et l'autre ne cessent de s'imposer au fil de nos observations, qui apportent des éléments de solution en même temps qu'elles ouvrent des directions de recherche. Touchant le premier, nous avons relevé plusieurs indices d'une diff érenciation sociale de la représentation. Ils intéressent principalement les classes extrêmes, qui ont, l'une par rapport à l'autre, des vues originales sur la culture, la classe intermédiaire exprimant la plupart du temps des opinions moyennes, c'est-à-dire conformes à celles de la population considérée globalement sans distinction de position sociale, et dans le cas contraire, se rapprochant tour à tour des classes inférieure et supé rieure. En nous fondant sur le fait que la représentation semble avoir un axe central autour duquel elle s'organise, et en considérant les

190

Janine Larrue

VD. L.A. Q.I. B.G.- H.O. I.A. J.F. R P.C. P.T. P.S. V,D. L.A. Q-l. B.G.
VD.
L.A.
Q.I.
B.G.- H.O.
I.A.
J.F.
R
P.C.
P.T.
P.S.
V,D.
L.A.
Q-l.
B.G.
И.О.
I.A.
J.F.
R
P.C.
P.T.
P.S.
CLASSE 3
V.D.
L.A.
p.l.
B.G.
HO.
I.A.
J.F.
R
P.C.
P.T.
P.S.

191

Revue française de sociologie

réponses obtenues dans leur enchaînement et non plus isolément, nous pensons qu'il est méthodologiquement possible de déterminer si la divers ité de pensée en matière de culture implique, ou non, son éclatement en plusieurs représentations, et dans l'affirmative, de les dénombrer. Il restera à rechercher l'origine, et l'explication, de ces phénomènes, au niveau de l'interférence de la situation sociale dans laquelle se trouve chaque individu (qui est, sous tous ses aspects, scolaire, professionnel, économique, etc., une situation par rapport à la culture constituée) et des mécanismes psychologiques engagés dans l'élaboration de sa repré- sensation et de ses conduites culturelles.

192

Janine

Larrue.

Université de Toulouse. Institut de psychologie.