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UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES Faculté des sciences Sociales et Politiques (FSP)

Département des sciences sociales et des sciences du travail

Lactivisme culturel aujourd’hui :

The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

aujourd’hui : The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army Jennifer El Gammal - 000246194 Promoteur: Mr Andrea

Jennifer El Gammal - 000246194 Promoteur: Mr Andrea Rea

Année académique 2012-2013

Mémoire présenté en vue de l'obtention du grade de Master en Sociologie à finalité Action sociale et diversité culturelle

Remerciements

Quand j’ai arrêté les sciences politiques après le bachelier pour entrer au conservatoire, je me réjouissais secrètement de n’avoir pas dû faire un mémoire et, pensais-je à l’époque, de ne jamais devoir en écrire un. Je ne me doutais pas qu’à peine trois ans plus tard, l’envie de retourner à l’université me prendrait: besoin de parler du monde qui nous entoure, d’analyser son fonctionnement et, surtout, d’essayer de trouver ma manière de le rendre (ne fût-ce qu’un (tout) petit peu) meilleur. Le sujet de ce mémoire m’est tombé dessus un peu par hasard, au détour d’une balade en librairie. Il s’est avéré aussi intéressant -et complexe- que je l’espérais, avec plein de belles rencontres et de lectures passionnantes à la clé. Je commencerai donc par remercier les «Library Angels» 1 qui sont responsables de tout ceci…

Plus sérieusement, j’aimerais sincèrement remercier Mr Andrea Rea pour sa présence structurante et efficace et ses suggestions toujours utiles. C’était un plaisir de travailler avec vous, comme c’était un plaisir de suivre vos cours.

Je

remercie

John

Jordan,

fondateur

de

l’armée

des

clowns

rebelles

et

artiviste

chevronné, pour le temps et l’énergie qu’il m’a accordée.

Merci aussi à Matt et à Edgar(d) qui, dans des styles et des timings très différents, m’ont permis d’avancer; et merci à Catherine et à Hélène pour leur oreille attentive, leur présence, leur patience, leur bonne humeur et leur amitié.

Merci enfin à mes parents, Hadi et Christine. Votre confiance, votre soutien, votre courage, votre énergie et -surtout- votre folie sont une source d’inspiration inépuisable et un support extraordinaire.

1 Voir JORDAN John, In the Footnotes of Library Angels: A Bi(bli)ography of Insurrectionary Imagination [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL: http://www.thisisliveart.co.uk/pdf_docs/SRG_Jordan.pdf, pp.1-3.

Je dédie ce mémoire à mon frère.

Bruxelles, le 9 mai 2013

Cher Boris, Quand j’ai commencé l’unif en 2005, je t’imaginais souvent sur un petit nuage en train de m’observer. L’idée que je marchais dans tes pas, suivant deux ans plus tard les mêmes cours et passant les mêmes examens, me motivait à travailler. Voilà déjà plusieurs années que je ne peux plus suivre tes traces et, même si mon chemin semble se dessiner très bien tout seul, sache que ton aura de grand frère me manque. Je suis sûre que tu aurais aimé l’idée d’un mémoire de fin d’études sur des clowns rebelles -après tout, tu as toujours été le plus rebelle de nous deux…

Jennifer

Table des matières

Introduction

6

Section I - Objet, Démarche & Méthodologie

I.1 - Objet et questions de recherche

8

I.2 - Cadre théorique

9

I.3 - Considérations méthodologiques

9

I.3.1. Choix du sujet

9

I.3.2. Méthodologie

10

I.3.2.1. L’observation directe

11

I.3.2.2. Les entretiens

12

I.3.2.3. Données indirectes

14

I.3.2.4. Analyse des données

15

I.3.2.5. Réflexions complémentaires

15

I.3.3. Une recherche utile?

16

Section II - Contexte & Définitions

II.1 - Les mouvements sociaux aujourd'hui

18

II.1.1 Définition et caractéristiques

18

II.1.2. Théories des mouvements sociaux

21

II.1.2.1. Zald & McCarthy: la mobilisation des ressources

21

II.1.2.2. Melucci: pour une théorie des nouveaux mouvements sociaux

24

II.1.2.3. Lilian Mathieu et l’espace des mouvements sociaux

26

II.1.2.4. Carrières et trajectoires militantes

28

II.1.2.5. Pouvoir et réseau social: une matrice théorique

29

II.2 - Concepts-clés

30

II.2.1. L’altermondialisme, un mouvement social diffus

31

II.2.1.1. Émergence du mouvement

32

II.2.1.2. Un mouvement social diffus

33

II.2.1.3. Le rapport au carnaval

35

II.2.1.4. Les deux visages de l’altermondialisme aujourd’hui

37

Table des matières

II.2.2. Définitions: Cultural Politics & Cultural Activism

38

II.2.2.1. Cultural Politics

38

II.2.2.2. Cultural Activism (aka artivism)

39

II.2.2.3. Un nouveau militantisme?

41

Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

III.1 - Le clown, une figure particulière

43

III.2 - CIRCA

45

III.2.1 - Historique

45

III.2.1.1. A l’origine: John Jordan & le Laboratoire

d’Imagination Insurrectionnelle, ou l’artivisme expérimental

45

III.2.1.2. Opération H.A.H.A.H.A.A., UK tour et G8

47

III.2.1.3. En France: la Brigade Activiste des Clowns

50

III.2.1.4. Et en Belgique?

50

III.2.2 - Fondements théoriques

51

III.2.2.1. Objectif tactique

51

III.2.2.2. Objectif humain

53

III.2.2.3. Objectif communicationnel

54

III.2

2

- L’armée des clowns: une ethnographie

54

III.2.3.1. Considérations générales

55

III.2.3.2. Entraînements

56

III.2.3.3. Actions

60

III.3 - Analyse critique et réflexions

63

III.3.1 - Remarques préliminaires

63

III.3.2 - Critiques et débats

64

 

III.3.2.1. Critiques et désaccords internes au mouvement

64

III.3.2.2. Critiques externes

66

III.3.3 Analyse formelle

68

 

III.3.3.1 CIRCA à l’aune des théories des mouvements sociaux:

Zald, McCarthy, Mathieu & Melucci

68

III.3.3.2. Une perspective plus personnelle: les trajectoires militantes

70

III.3.3.3. Conclusion: pouvoir et réseau

73

Table des matières

Section IV - Conclusions

IV.1 - L’armée des clowns et le nouveau militantisme

76

IV.1.1. (relativement) Bref récapitulatif

76

IV.1.2. Retour sur les questionnements de départ

77

IV.1.3. Conclusion

78

IV.2 - Une recherche utile?

79

IV.3 - Conclusions personnelles

80

Bibliographie

83

***

Annexes

Annexe 1: Vocabulaire et définitions

88

Annexe 2: Guides d’entretien

89

A. Guide d’entretien général

B. Guide d’entretien destiné aux fondateurs de CIRCA

Annexe 3: Grille de lecture & Tableau récapitulatif des répondants

97

Annexe 4: Manifeste de CIRCA

98

Annexe 5: Schéma -Les 5 niveaux de résonance d'une action

101

Annexe 6: Tableau - Pouvoir et réseau social: une matrice théorique

102

Introduction

Juin 2011. Je me balade, désoeuvrée, dans les rayons d’une grande librairie Bruxelloise, quand mon regard est attiré par un livre/film intitulé Les Sentiers de l’Utopie 2 . Intriguée, je le feuillette et découvre sur la quatrième de couverture une brève biographie des auteurs évoquant leur implication dans le collectif The Laboratory of Insurrectionary Imagination (Labofii) et l’Armée des Clowns. Séduite, je me renseigne. Quelques recherches internet plus tard, me voilà plongée jusqu’au cou dans l’artivisme 3 : les Yes Men, les détournements de pubs, les manifs de droite,… Etant moi-même musicienne, et en plein questionnement sur l’état du monde et les possibilités de le faire évoluer dans ce que j’estime être la «bonne» direction, la découverte de cet univers d’utopistes et de rêveurs éveillés tentant de développer une résistance artistique me fascine.

Je poursuis donc mes recherches et découvre une multitude d’initiatives artivistes, mêlant différentes formes d’expression artistique (arts graphiques comme arts de la scène) et activisme. Parmi celles-ci, une semble pourtant particulièrement fédératrice: l’Armée Clandestine des Clowns Rebelles Insurgés (en anglais: Clandestine Insurgent Rebel Clown Army, ou CIRCA), qui se présente comme une forme d’activisme politique radical mêlant l’art ancien du clown et la pratique récente de l’action directe non-violente. Créée en Angleterre en 2003, elle a rapidement fait des petits dans différents pays d’Europe et d’ailleurs, et il n’est plus rare aujourd’hui de croiser une brigade de clowns dans une manifestation. Mais quels sont vraiment les objectifs de ces clowns rebelles? Qui sont-ils? Que font-ils? Quels motifs sous-tendent leur action? Comment cette forme de militantisme s’inscrit-elle dans le paysage militant contemporain? C’est à ces questions que je tenterai de répondre au fil de ce mémoire.

Celui-ci est structuré en quatre sections. Dans une première partie, Objet, Démarche et Méthodologie, j’exposerai d’abord l’objet de ma recherche et les questions qui m’ont guidée tout au long de celle-ci. Je ferai ensuite état de quelques considérations méthodologiques concernant le choix de mon sujet et la façon dont j’ai conduit ma recherche. Le cadre théorique proprement dit fera l’objet de la seconde section de ce mémoire.

2 FREMEAUX Isabelle & JORDAN John, Les Sentiers de l’Utopie, Paris, Zones - La Découverte, 2011

3 Les mots doublement soulignés sont repris dans l’Annexe 1: Vocabulaire et définitions, dans laquelle je liste une série de termes qui me semblent potentiellement nécessiter une courte explication.

Introduction

Dans cette deuxième partie, Contexte et définitions, je commencerai par présenter les éléments de sociologie des mouvements sociaux que je mobilise dans mon analyse, puis je définirai trois concepts-clés de mon travail, dont la signification est souvent un peu floue et sujette à interprétation: le vocable altermondialisme, la notion de cultural politics, et le terme artivisme. J’évoquerai également ces formes de militantisme qu’on appelle «nouvelles», et qui semblent se multiplier ces dernières années.

Ce n’est qu’une fois ces fondations posées que je m’attaquerai à CIRCA à proprement parler. Après un petit exposé sur la figure du clown et ses liens avec le politique, je proposerai un historique de CIRCA (naissance et évolution), en présenterai les fondations théoriques, et en ferai une description de type ethnographique (description de l’organisation, de l’activité et de la philosophie du mouvement, motifs sous-tendant l’adhésion à cette armée de clowns). Puis, à l’aide des éléments théoriques exposés dans la section précédente, je proposerai une analyse critique des informations issues de ma recherche, et m’attacherai à situer CIRCA dans le paysage militant contemporain.

Enfin, dans une quatrième et dernière section de ce mémoire (Conclusions), je reprendrai les éléments principaux de ma recherche, et tenterai de dégager des pistes de réflexion sur cette armée des clowns, ses forces et ses faiblesses, avec l’espoir -peut-être naïf- que celles-ci puissent servir ces clowns, ou d’autres militants, à avancer dans leur propre réflexion et leur lutte pour changer le monde.

Section I - Objet, Démarche & Méthodologie

Dans cette première section, je commencerai par exposer l’objet de ma recherche et les questions qui m’ont guidée tout au long de celle-ci. J’évoquerai ensuite très brièvement la question du cadre théorique, qui fera l’objet de la seconde section de ce mémoire. Enfin, je ferai état de quelques considérations méthodologiques concernant le choix de mon sujet et la façon dont j’ai conduit ma recherche, et de quelques réflexions sur ma position en tant que sociologue.

I.1 - Objet et questions de recherche

C’est donc une analyse de cette armée de clowns rebelles que je présenterai dans le cadre de ce mémoire. Au cours de mon travail préparatoire, j’ai dégagé une question de recherche principale et des questions secondaires. Ainsi, l’objectif premier de mon analyse sera de définir comment cette Armée Clandestine des Clowns Rebelles Insurgés s’inscrit dans le paysage militant d’aujourd’hui. S’agit-il d’une forme d’activisme vraiment nouvelle et originale, ou se rattache-t-elle à d’autres initiatives militantes d’hier et/ou d’aujourd’hui? Peut-on qualifier CIRCA de mouvement social? S’agit-il d’un projet construit et cohérent, ou d’une simple succession de «happenings» sans réel objectif politique?

Outre cet objectif principal, j’ai dès le départ défini plusieurs questions que je qualifie de secondaires: Qui sont ces clowns rebelles (ou encore: y a-t-il un profil-type du militant clown rebelle)? S’agit-il plutôt d’artistes qui militent ou de militants qui utilisent une technique artistique? Quels objectifs les fondateurs de CIRCA poursuivaient-ils en la créant? Qu’est-ce qui pousse des militants à préférer ce type particulier d’activisme à un autre? En quoi considèrent-ils que mélanger l’art -du clown, en l’occurrence- et l’activisme apporte un plus à leur action? Le projet a-t-il beaucoup évolué, beaucoup changé depuis ses débuts?

Enfin, à titre personnel et de façon sans doute moins scientifique, je me pose la question de savoir si l’artivisme peut vraiment s’avérer efficace/utile et si oui, dans quelle mesure et à quelles conditions. Bien qu’il ne s’agisse pas là d’un questionnement sociologique en tant que tel, il me semble important de l’évoquer dans la mesure où cette question a été un des déclencheurs de ma recherche, et a été présente à mon esprit tout au long de celle-ci.

Objet, Démarche & Méthodologie

Ce travail de recherche a donc une visée à la fois descriptive et analytique. En effet, une partie non-négligeable de ce mémoire sera consacrée à la description de l’armée des clowns:

le contexte dans lequel elle s’inscrit, ses influences, les idéaux que ses fondateurs poursuivaient lors de sa création, son fonctionnement, le type d’action qu’elle entreprend, la vision que ses différents membres en ont, et son évolution depuis ses débuts (voir Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army). Ce n’est qu’à l’issue de cette description détaillée, qui répondra à l’essentiel des questions secondaires évoquées ci-dessus, que je m’attaquerai à l’analyse proprement dite de CIRCA, à l’aide du cadre théorique développé dans la Section II - Contexte & Définitions.

I.2 - Cadre théorique

***

Pour développer mon analyse, je mobiliserai des éléments de la théorie de la mobilisation des ressources développée par Zald & McCarty et de la théorie des nouveaux mouvements sociaux développée par Melucci. Je ferai également référence à la notion de trajectoire militante présentée par O.Filieule et alii, aux travaux de Lilian Mathieu sur l’espace des mouvements sociaux et à la matrice théorique développée par L.Van Campenhout au départ des notions de pouvoir et de réseau 4 . L’exposition de ce cadre théorique fera l’objet de la seconde section mon mémoire, Contexte et définitions.

***

I.3 - Considérations méthodologiques

Mais chaque chose en son temps. J’aimerais avant tout faire état de quelques réflexions et considérations méthodologiques utiles au lecteur.

I.3.1 Choix du sujet

Tout d’abord, il me semble nécessaire de revenir brièvement sur les raisons qui m’ont poussée à choisir ce sujet, et qui sont loin d’être neutres. Comme évoqué dans l’introduction, j’ai découvert le concept d’artivisme presque par hasard. En tant que musicienne, étudiante au conservatoire et en réflexion sur mon propre engagement, l’idée d’un activiste artistique m’a immédiatement plu, même si je me suis assez rapidement posé la question de l’impact réel que ces initiatives artivistes, si séduisantes soient-elles, peuvent

4 Présentée dans le cadre de la Chaire Henri Janne 2012.

Objet, Démarche & Méthodologie

avoir. J’ai donc décidé de creuser un petit peu le sujet et de prendre contact avec les auteurs de ce livre/film 5 , eux-même fondateurs de l’Armée des clowns. Lorsque s’est posée la question du choix d’un sujet de mémoire, j’étais moi-même déjà plongée dans différents questionnements sur l’activisme, l’engagement politique, le rôle de l’artiste/de l’art etc. L’occasion était trop belle d’y consacrer réellement du temps et de l’énergie, et d’utiliser le regard critique et la distance qu’apporte la démarche sociologique pour clarifier ma pensée et enrichir ma réflexion. C’est donc un intérêt personnel fort pour l’activisme culturel en général, et pour l’armée des clowns en particulier qui m’a poussée à choisir ce sujet de mémoire. Malgré les biais potentiels que cela pourrait impliquer, je me suis efforcée de faire preuve de neutralité axiologique, et d’envisager autant que possible tous les aspects du phénomène qui nous occupe.

I.3.2 Méthodologie

«There is no sense imagining this [your research] will be a neat, logical, unmessy process», écrivait Howard S.Becker dans Tricks of the Trade 6 . Une affirmation que ma propre expérience n’a fait que confirmer. La recherche présentée ici se base sur des informations issues de diverses sources. D’une part, j’ai fait un travail d’observation participante en prenant part à un Big Shoe Camp 7 , sorte de weekend introductif pour apprentis clowns rebelles. D’autre part, j’ai réalisé des entretiens avec les fondateurs de CIRCA, avec des ex- clowns rebelles qui ont été fort actifs pendant une période, ainsi qu’avec des militants encore engagés dans l’armée des clowns aujourd’hui. Enfin, j’ai pu collecter au cours de mes recherches quantité d’informations disparates sur CIRCA, sa naissance et ses développements: vidéos d’actions (souvent tournées par des amateurs), articles scientifiques, manifestes et textes explicatifs rédigés par les fondateurs de l’armée des clowns, sites internet,…

Je suis consciente qu’il faut être prudent avec les données indirectes; mais il serait dommage de faire l’impasse sur une telle masse d’information. J’ai donc décidé d’opter pour une méthodologie «patchwork», mêlant données indirectes si possible recoupées plusieurs fois, et données directes issues de mes entretiens et de mes propres observations. Cette

5 Les Sentiers de l’Utopie (voir introduction)

6 BECKER Howard S., Tricks of the Trade -How to think about your research while you’re doing it, Chicago & London, The University of Chicago Press, 1998, p.9

7 Le Big Shoe Camp est à l’Armée Clandestine des Clowns Rebelles Insurgés ce que le Boot Camp est à l’armée «officielle».

Objet, Démarche & Méthodologie

approche me paraît d’autant plus appropriée qu’elle rejoint celle de Normand Filion, sociologue français, dans une recherche qu’il a conduite sur «Les nouveaux rassemblements de personnes» pour le compte de la gendarmerie nationale 8 .

I.3.2.1. L’observation directe Mon travail d’observation directe fut de courte durée: deux jours d’introduction à la pratique du clown rebelle., en compagnie d’une trentaine d’autres participants de tous âges. Organisée à Londres par une association pacifiste anglaise, (Peace News), la formation était dispensée par trois clowns actifs au Pays de Galles depuis plusieurs années. Outre cette expérience directement liée à CIRCA, je me suis rendue à deux rassemblements altermondialistes 9 au cours de l’été 2012, ce qui m’a permis d’observer directement le fonctionnement de ce type de camps (prise de décision par consensus, cuisine végétalienne, sanitaires bricolés à faible impact écologique,…), et de rencontrer un certain nombre de militants plus ou moins engagés dans différentes formes d’activisme non-violent.

Au cours de ces moments d’observation, j’ai décidé de ne pas spontanément annoncer que j’étais là pour un travail de recherche, mais de ne pas m’en cacher si l’on me demandait la raison de ma présence. J’ai en revanche pris quelques notes dans le carnet qui m’accompagne partout et j’ai, bien entendu, profité de toute occasion pour discuter de façon relativement informelle avec les autres personnes présentes de la raison de leur venue et de leur parcours.

J’espérais pouvoir assister au moins à une séance d’entraînement régulier ainsi qu’à une action d’une brigade active, mais cela n’a malheureusement pas pu se faire. Je me suis déplacée à Paris pour assister à un entraînement de la BAC 10 , mais ils m’ont posé un lapin (sans prévenir), apparemment par manque d’organisation. Quant aux actions, celles-ci font chaque fois l’objet d’une préparation spécifique et relativement confidentielle. Je n’ai donc reçu d’information à ce sujet que quelques fois, et toujours en toute dernière minute (la veille au soir, voire quelques heures avant), ce qui ne m’a pas permis d’y assister.

8 FILION Normand, Il n’y a pas de raisons pour que cela s’améliore -Les nouveaux rassemblements de personnes:

enjeux et perspectives, Etude EPMES n°2007/061, CERTOP & DPS, Août 2009, pp.9-10 J’ai obtenu cette recherche -normalement interne aux forces de l’ordre français- par l’intermédiaire d’un de mes contacts personnels.

9 J’ai participé à un chantier à la r.O.n.c.e. (collectif installé en Bretagne, France) & au Peace News Camp (Shrewsbury, UK) 10 Brigade Activiste des Clowns (Paris)

Objet, Démarche & Méthodologie

I.3.2.2. Les entretiens En commençant ce travail, je comptais construire mon analyse au départ d’une quinzaine d’entretiens approfondis avec des clowns rebelles de différents pays. Je me suis cependant heurtée à plusieurs difficultés qui m’ont forcée à revoir quelque peu mes objectifs.

Comme nous le verrons dans la Section III - CIRCA, l’armée des clowns a débuté en Angleterre mais a rapidement fait des petits, en France d’abord, puis dans plusieurs autres pays. Afin de rendre compte du caractère international de ce mouvement, j’ai décidé de m’entretenir avec des clowns de différents pays. Cependant, par manque de temps et de moyens, je me suis limitée à la France, l’Angleterre et la Belgique. J’ai choisi ces trois pays d’une part parce que j’avais quelques contacts dans chacun d’entre eux, et d’autre part parce que cette sélection présentait différentes étapes de la vie de CIRCA. En effet, l’armée est née en Angleterre, s’est ensuite exportée en France et, dans un troisième temps, en Belgique. Or, si plusieurs brigades de clowns britanniques se sont délitées après le «pic» qu’a connu CIRCA à l’occasion du sommet du G8 en Ecosse en 2005, ne laissant que quelques groupes de clowns vraiment actifs basés dans le nord de l’Angleterre et au Pays de Galles, la Brigade Activiste des Clowns (BAC) parisienne est toujours très active. L’armée de clowns belge, quant à elle, est assez désorganisée, fonctionnant en mode on/off au gré des actions qui se présentent. L’intérêt de combiner ces trois exemples vient du fait que, malgré leurs différences en termes de régularité ou de degré de formalisation, tous se réclament clairement de la même «école» de clowns rebelles: ils déclarent adhérer au manifeste de CIRCA (voir Annexe 1), organisent le même type d’entraînements et font référence aux mêmes actions mythiques de CIRCA. Ce panel, bien que petit, permet donc d’illustrer le caractère transnational de CIRCA, qui se présente comme un mouvement structuré en réseau, tout en comportant assez de différences pour rendre la comparaison intéressante.

Tout au long de ma recherche, j’ai décidé d’avancer à visage découvert, et de me présenter franchement en tant qu’étudiante en sociologie et en musique qui a décidé de consacrer son mémoire à l’armée des clowns, et qui a un intérêt personnel pour les mouvements de résistance et l’activisme non-violent. Or, si j’ai d’emblée reçu quelques réponses a priori positives, plusieurs de mes mails sont restés simplement sans réponse, même après plusieurs essais. J’ai également eu plusieurs fois affaire à des répondants ayant

Objet, Démarche & Méthodologie

formellement accepté de me rencontrer ou de prendre un rendez-vous par skype pour répondre à mes questions, mais qui le moment venu semblent avoir disparu dans la nature. Ces absences traduisent-elles un oubli, un refus des destinataires de parler de leur activité, ou un simple désintérêt de leur part?

Dans tous les cas, ces incohérences entre accords de principes et rencontres effectives m’ont compliqué la tâche, et je n’ai en fin de compte pu réaliser que dix entretiens approfondis (entre une heure et une heure et demie). Pourtant, je ne pense pas que ce nombre relativement restreint d’entretiens soit foncièrement problématique pour ma recherche: tout d’abord en raison de la quantité d’informations indirectes que j’ai pu récolter par ailleurs (voir supra); ensuite parce que les entretiens que j’ai pu réaliser se sont avérés de qualité -je n’ai eu aucun mal à diriger mes interlocuteurs à travers l’ensemble de mon guide d’entretien, donnant chaque fois lieu à des discussions de plus d’une heure; et enfin en raison de la petite taille des brigades de clowns auxquelles je m’intéresse. Celles-ci ne comportant qu’un nombre restreint de membres réguliers (entre cinq et dix membres «fixes»), le recoupement des témoignages de quelques membres d’une même brigade permet d’avoir une idée de la façon dont celle-ci s’organise, et de comment elle envisage son action.

Parmi ces dix entretiens, trois concernent des clowns français (un membre fondateur de la BAC, qui a aujourd’hui arrêté, une membre active qui venait de décider d’arrêter l’armée des clowns quelques jours avant notre entretien, et un membre encore actif); trois concernent des clowns belges (dont un est encore très actif et tente de relancer une brigade formelle plus organisée à Bruxelles) et quatre des clowns britanniques (trois anciens, qui étaient actifs au début de CIRCA, et une des formatrices du Big Shoe Camp auquel j’ai participé, encore très active au sein de CIRCA au Pays de Galles. Je me suis autant que possible déplacée pour rencontrer mes interlocuteurs en chair et en os, mais j’ai tout de même dû réaliser un de ces entretiens par skype en raison d’un éloignement géographique trop important.

Mon guide d’entretien (cf. Annexe 2) était organisé en quatre parties (même si je suivais le fil naturel de la conversation, sautant le cas échéant d’une section à l’autre et réorganisant l’ordre des questions en fonction des réponses obtenues). Tout d’abord, je posais à mes interlocuteurs une série de questions générales sur leur brigade de clowns et son organisation (entraînements, actions, choix des problématiques,…). Suivait une section sur

Objet, Démarche & Méthodologie

leur parcours personnel de militant, dans laquelle j’essayais de les amener à décrire ce qui les avait poussés à s’intéresser à la politique, et où je tentais de déterminer quel(s) étai(en)t leur(s) éventuel(s) autre(s) engagement(s), ainsi que leur position vis-à-vis du système politique existant (clivage gauche/droite, vote,…). Cette section était la plus difficile à traverser: j’avais assez bien de mal à obtenir des répondants qu’ils parlent d’eux-même hors du cadre des clowns rebelles; mais j’ai tout de même obtenu des réponses intéressantes. La troisième section de mon guide d’entretien abordait la question du parcours personnel de clown rebelle de chacun de mes interlocuteurs: leur nom de clown, ce qu’ils trouvent dans CIRCA qu’ils ne trouvent pas ailleurs, leur opinion sur le fonctionnement et le rôle de celle- ci,… Je terminais enfin l’entretien par quelques questions personnelles très courtes et factuelles (âge, formation de départ, occupation actuelle, situation familiale: en couple ou non, avec ou sans enfants), destinées à me permettre d’établir un rapide profil de mes répondants. Ces questions, plus personnelles, étaient volontairement posées en fin d’entretien, une fois brisée la «glace» (ou la simple gêne) du début de conversation.

Lors d’entretiens avec des anglophones, je posais simplement mes questions en anglais, à partir du même guide. En revanche, j’ai, à l’occasion de ma rencontre avec des membres fondateurs de CIRCA, rédigé une version légèrement différente de mon guide d’entretien, dans laquelle je posais quelques questions supplémentaires sur l’origine de CIRCA et sa philosophie. Les deux guides d’entretien que j’ai utilisés se trouvent en annexe de ce travail. 11

Notons encore que, si j’utilise des noms d’emprunt lorsque je me réfère à la plupart des répondants à qui j’ai eu affaire au cours de cette recherche afin de préserver leur anonymat, ce n’est pas le cas pour tous. En effet, certains d’entre-eux (en l’occurrence, John Jordan & Jennifer Verson), fondateurs de CIRCA et auteurs de textes à ce sujet, ont accepté que je les cite nommément, par souci de transparence et de clarté.

I.3.2.3. Données indirectes Comme annoncé plus haut, ces informations directes sont complétées par une foule de données indirectes récoltées sur internet et par personnes interposées. Celles-ci proviennent d’articles publiés dans le monde académique sur les clowns rebelles ou sur les rapports entre art et activisme; de comptes-rendu plutôt journalistiques d’actions artivistes;

11 Voir Annexe 2

Objet, Démarche & Méthodologie

des sites internet des brigades étudiées, sur lesquels on peut trouver des vidéos d’actions (souvent tournées par des amateurs) et des entrées de blog (ce qui permet de se faire une idée du sens qu’ils donnent à leur action), ainsi que le manifeste de CIRCA (cf. Annexe 4); de différents textes, articles et chapitres de livres auto-publiés par des collectifs activistes sur leur action militante; et d’une série de textes rédigés par les fondateurs de l’armée des clowns au sujet de celle-ci, dans lesquels ils expliquent leur démarche, leur organisation et leur philosophie.

I.3.2.4. Analyse des données Étant donné le nombre relativement restreint de mes entretiens, j’ai décidé de les utiliser essentiellement pour illustrer ma recherche et étayer mes propos. Pour ce faire, je les ai analysés au moyen d’une grille de lecture (cf Annexe 3) assez simple: à l’aide de mots-clés, j’ai ainsi classé les propos des différents entretiens par thématique. Au cours de mon analyse, j’ai ensuite fait appel aux propos me paraissant les plus significatifs pour chaque thème.

I.3.2.5. Réflexions complémentaires Je me suis efforcée de faire la recherche la plus complète possible. Mais il est évident que ce sujet pourrait prêter à une étude encore beaucoup plus approfondie, impliquant tout d’abord une recherche poussée sur l’existence de brigades de clowns dans le monde (il y en a dans la plupart des pays industrialisés, 12 mais le bruit court également que des brigades se sont formées ailleurs, comme en Égypte et en Israël), ainsi qu’un beaucoup plus grand nombre d’entretiens, voire des enquêtes quantitatives (sur la façon dont l’action des brigades de clowns est perçue dans le monde militant, par exemple). Par ailleurs, je suis consciente que la sélection de mon échantillon s’est faite, comme souvent dans ce type de recherche, en fonction de la bonne volonté des répondants (je n’ai pu interroger que ceux qui ont accepté de me répondre et qui sont venus au rendez-vous). Ce biais aurait à mon avis été atténué, sinon effacé, par une immersion de longue durée dans l’armée des clowns, qui aurait permis de créer un lien de confiance plus propice à la discussion. Il serait enfin intéressant de confronter les informations récoltées au sein de l’armée des clowns avec des informations issues d’entretiens à ce sujet avec d’autres militants, ainsi qu’avec des citoyens tout à fait extérieurs au mouvement, afin de tenter d’évaluer à quel point l’action de CIRCA est visible, et comment elle est perçue par les personnes qui s’y trouvent confrontées de l’extérieur.

12 FILION Normand, Op.Cit., p.89

Objet, Démarche & Méthodologie

Cela n’a malheureusement pas été possible dans le cadre de ce mémoire, faute de temps et de moyens. Néanmoins, je suis convaincue que la présente recherche fournit déjà un bon aperçu de ce qu’a été cette armée de clowns rebelles à ses débuts et de ce qu’elle est aujourd’hui, du sens que ses membres donnent à leur action, et de la place qu’elle occupe dans le paysage militant contemporain.

Plus techniquement, j’aimerais attirer l’attention du lecteur sur le fait que j’utilise indifféremment dans le cadre de ce mémoire les termes CIRCA (acronyme de Clandestine Insurgent Rebel Clown Army) et armée de clowns. De même, pour éviter d’alourdir le texte, je ne précise pas chaque fois qu’il s’agit de clowns rebelles: tous les clowns dont je parle au cours de ce travail (à l’exception de la section III.1 - Le clown, une figure particulière) sont des clowns rebelles militant au sein de l’armée des clowns. J’utilise donc aussi indifféremment les termes «clown(s)» et «clown(s) rebelle(s)». Enfin, une grande partie de mes références étant tirées d’ouvrages anglophones, j’ai pris la liberté de traduire moi-même la plupart des extraits de texte que je cite au cours de ce mémoire.

I.3.3 Une recherche utile?

Avant de clôturer définitivement cette première section, je voudrais encore faire état de quelques réflexions qui m’ont accompagnée tout au long de ma recherche. Au fil de mes lectures sur l’activisme, la sociologie des mouvements sociaux et sur une multitude de sujets connexes -l’utopie, l’anarchisme, le rêve,…-, un questionnement s’est en effet fait de plus en plus présent: à quoi va servir ma recherche? Intuitivement, je sentais qu’il me fallait préciser le sens que je donnais à ce travail, savoir pourquoi je le faisais et à qui je l’adressais.

Loin de moi l’idée de défendre une vision utilitariste de la connaissance. Je suis toute acquise à l’argument de Bertrand Russel sur les savoirs «inutiles» 13 , les savoirs qui n’ont pas d’application pratique directe, si ce n’est d’enrichir des expériences autrement triviales. Mais dans le cadre de cette recherche à long terme, dédiée qui plus est à l’étude d’un groupe de personnes essayant de trouver des manières de changer le monde, il me semble crucial de m’interroger sur l’intérêt -et l’utilité- que ma démarche présente pour les parties concernées. Ainsi, je me retrouve dans le plaidoyer de Michael Burawoy pour une sociologie

13 RUSSEL Bertrand, In Praise of Idleness and other essays, Oxon, Routledge Classics, 2004, pp.16-27

Objet, Démarche & Méthodologie

publique, destinée non seulement au milieu académique mais à tout un chacun, produisant une connaissance ancrée dans le réel 14 , et qui vise à enrichir le débat public à propos de questions morales et politiques en l’imprégnant de théorie et de recherche sociologique 15 .

De même, je rejoins les auteurs de Sociology For Changing The World 16 , qui arguent qu’il est possible -vital, même- de produire du savoir sociologique utile aux activistes. Partant du point de vue que ce sont les pratiques de chacun qui constituent le monde qui nous entoure, et que les hommes ont donc la capacité de changer le monde 17 , les auteurs de ce livre collectif rejettent les théories structuralistes au profit d’une approche interactionniste. Ainsi, ils soutiennent que la sociologie peut avoir pour rôle de permettre aux militants de mieux appréhender, à l’aide d’études ethnographiques d’institutions et de mouvements activistes, les formes d’organisation auxquelles ils font face et/ou dont ils font partie 18 .

La recherche de N.Filion était une expertise sociologique visant à éclairer les acteurs des forces du maintien de l’ordre sur l’envers du décor de ces nouveaux rassemblements 19 . J’ai pour ma part un double objectif. D’une part, j’aimerais que le présent travail permette à des lecteurs extérieurs au monde militant de découvrir quelque peu celui-ci. Je rejoins en cela la démarche de N.Filion, si ce n’est que j’adresse ma recherche non pas à un public spécifique et restreint (dans ce cas, la gendarmerie), mais bien à quiconque décide de s’y intéresser. D’autre part, j’espère que mon travail présentera un intérêt pour les clowns rebelles eux-mêmes -et pour d’autres artivistes-, en permettant d’ouvrir et/ou d’enrichir le débat sur l’efficacité de leur démarche et sur les difficultés rencontrées par l’armée des clowns, ainsi qu’en fournissant des pistes de réflexion sur le futur de celle-ci.

14 FRAMPTION Caelie, KINSMAN Gary, THOMPSON A.K., TILLECZEK Kate (eds.), Sociology For Changing The World, Halifax, Fernwood Publishing, 2006, p.21

15 BURAWOY Michael, «Public Sociologies: Contradictions, Dilemmas, and Possibilities» - Address to North Carolina Sociological Association, Social Forces, June 2004 [En ligne, consulté le 7 mai 2013] URL: http://burawoy.berkeley.edu/PS/Social%20Forces/Public%20Sociologies.pdf

16 FRAMPTION Caelie, KINSMAN Gary, THOMPSON A.K., TILLECZEK Kate (eds.), Op.Cit.

17 Ibid., p.10

18 Ibid. p.257

19 FILION Normand, Op.Cit., p.7

Section II - Contexte & Définitions

Cette seconde section sera dédiée au cadre théorique dans lequel s’inscrit ma recherche. Je commencerai par présenter quelques éléments de sociologie des mouvements sociaux, à partir des travaux de Kate Nash, Zald & McCarty, Melucci, Lilian Mathieu et O.Fillieule. Je m’attacherai ensuite à présenter le mouvement altermondialiste, avant de définir certains termes-clés de ma recherche tels que les mots artivisme, cultural politics & cultural activism, dont la signification pourrait donner lieu à des interprétations diverses. Je terminerai enfin par une courte présentation de ce que l’on appelle le nouveau militantisme.

II.1 - Les mouvements sociaux aujourd'hui

La sociologie des mouvements sociaux s’est particulièrement développée avec l’avènement des nouveaux mouvements sociaux, ainsi nommés en opposition à des mouvements plus anciens tels que le mouvement ouvrier. Mais que recouvre exactement ce terme? Je commencerai ici par décrire les principales caractéristiques des Nouveaux Mouvements Sociaux, avant de donner un aperçu des théories sociologiques sur lesquelles j’ai basé la présente recherche.

II.1.1 Définition et caractéristiques

En sociologie politique contemporaine, on considère comme des mouvements sociaux les mouvements impliqués dans des luttes symboliques pour la construction de nouvelles identités et de nouveaux styles de vie, ainsi que les mouvements en prise avec les institutions politiques formelles 20 . Pendant longtemps, ce terme semblait désigner presque exclusivement le mouvement ouvrier, perçu en quelque sorte comme «le mouvement social progressif de la sphère industrielle» 21 . Mais un changement se produit dans les années 1960, avec l’apparition de différents mouvements d’action collective se développant hors du monde industriel 22 , tels que le mouvement étudiant, le mouvement féministe, ou le mouvement de défense de l’environnement 23 .

20 NASH Kate, Contemporary Political Sociology -Globalisation, Politics, and Power (second edition), Chichester, Blackwell Publishers, 2010, p.87

21 Ibid., p.89

22 CHABANET Didier, «Nouveaux mouvements sociaux» in FILLIEULE Olivier, MATHIEU Lilian & PÉCHU Cécile (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p.371

23 NASH Kate, Op.Cit., p.88

Section II - Contexte & Définitions

Ceux-ci semblent différer des mouvements sociaux syndicalistes «classiques» à plusieurs égards. Ainsi, la nature de leurs revendications semble différente: plus universalistes et défenseurs de valeurs post-matérialistes 24 , les militants de ces mouvements manifestent au nom d’un sens moral plutôt que pour défendre les intérêts directs de groupes sociaux particuliers 25 . D’autre part, ils semblent plus orientés vers la société civile que vers l’État: se méfiant des structures bureaucratiques centralisées, ils cherchent moins à convaincre les élites qu’à changer l’opinion publique, et se préoccupent plus de questions de culture, de style de vie et de participation politique que de questions de droits économiques et sociaux 26 . Ce faisant, «ils contribuent à la politisation d’enjeux auparavant confinés à la sphère privée et, à ce titre, largement tabous dans l’espace public (rapport au corps, sexualité, droit à l’avortement etc.)» 27 . Une troisième caractéristique de ces mouvements est leur organisation, en général plus flexible que celle des mouvements traditionnels dont la structure était souvent très bureaucratique et hiérarchisée 28 . Ce caractère informel permet de limiter les contraintes organisationnelles pesant sur leurs membres 29 , ce qui facilite «le contrôle que chacun entend exercer sur son engagement» 30 . Enfin, ils sont très dépendants des médias de masse, qu’ils utilisent pour diffuser leur propos et tenter de toucher l’opinion publique, au travers d’images choc et d'actions théâtralisées 31 , spectaculaires, et résolument non conventionelles 32 . Autant de spécificités qui leur valent le qualificatif de Nouveaux Mouvements Sociaux (NMS).

D’autant plus que l’identité des acteurs de ces mouvements semble échapper aux clivages qui ont traditionnellement structuré les conflits des sociétés industrielles: clivages de classes et clivage politique gauche-droite 33 . Organisées autour de communautés et de causes circonscrites, ces mobilisations «cherchent à préserver l’autonomie des acteurs concernés et à faciliter l’individuation des conduites» 34 , et correspondent avant tout aux attentes de catégories jeunes et éduquées 35 . Cela donne un profil sociologique des groupes mobilisés presque en tout point opposé à celui du mouvement syndicaliste: «surreprésentation (…) des

24 SOMMIER Isabelle, Le renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Paris, Flammarion, 2003, p.23

25 NASH Kate, Op.Cit., p.88

26 Ibidem

27 CHABANET Didier, Op.Cit., p.372

28 Ibidem

29 CHABANET Didier, Op.Cit., p.372

30 Ibidem

31 Ibidem

32 SOMMIER Isabelle, Op.Cit., p.24

33 CHABANET Didier, Op.Cit., p.371

34 Ibid., p.372

35 Ibidem

Section II - Contexte & Définitions

jeunes et des femmes actives, membres essentiellement issus de la classe moyenne instruite, mobilisant en particulier des salariés des services publics (enseignement, santé, travail social…)» 36 .

Ces Nouveaux Mouvements Sociaux semblent ainsi prendre le relais des organisations syndicales qui sont en déclin depuis la fin des années 1970 37 . Mais dans quelle mesure ceux-ci représentent-ils une réelle rupture vis-à-vis des mouvements précédents? Certes, ils «bousculent des représentations collectives (…) partagées par le personnel politique comme par les chercheurs, comme la croyance en la nécessité, pour tout mouvement social, de disposer d’une organisation centralisée et hiérarchisée» 38 . Mais plusieurs auteurs s’accordent à dire que la comparaison directe, et relativement simpliste, avec le mouvement ouvrier a «contribué à grossir artificiellement les traits de l’opposition et donc de la nouveauté» 39 , et que cette opposition ne résiste pas à une analyse plus poussée 40 . En effet, il existait déjà au dix-neuvième siècle des mouvement similaires, concernés par des questions identitaires, utilisant des techniques comme l’action directe, et organisés de façon non- hiérarchique afin de préfigurer l’ordre social qu’ils défendaient 41 ; les questions d’identité, de valeurs et d’organisation d’un mouvement social ne font jamais complètement table rase du passé. 42

Qui plus est, Isabelle Sommier argue que la vision antagoniste des revendications respectives des anciens et des nouveaux mouvements sociaux est également dépassée: les revendications ouvrières intègrent aujourd’hui une dimension qualitative (lutte pour la dignité) et, à l’inverse, les aspirations matérielles sont quelque peu revenues sur le devant de la scène protestataire en raison du retournement de conjoncture économique 43 . En fin de compte, il semblerait que les NMS soient moins le reflet de l’apparition, dans les années soixante, de mobilisations tout à fait nouvelles que l’effet d’un simple changement d’orientation en termes de mode d’organisation et de type d’activités 44 .

36 SOMMIER Isabelle, Op.Cit., p.22

37 Sur le déclin des organisations syndicales traditionnelles et des grèves, voir SOMMIER Isabelle, Op.Cit., pp.36 à

42

38 Ibid., p.19

39 CHABANET Didier, Op.Cit., p.373

40 NASH Kate, Op.Cit., p.88

41 Ibidem

42 CHABANET Didier, Op.Cit., p.374

43 SOMMIER Isabelle, Op.Cit., p.24

44 NASH Kate, Op.Cit., p.89

Section II - Contexte & Définitions

II.1.2. Théories des mouvements sociaux

À présent que sont définis les termes de l’équation, il convient de s’interroger sur le fond du problème: comment expliquer l’apparition de ces NMS? Qu’est-ce qui pousse diverses personnes à s’engager, à militer, à prendre part à un mouvement social? De nombreux sociologues se sont intéressés à cette question, donnant naissance à une multitude de théories. J’en présenterai ici quelques unes, qui m’ont servi dans le cadre de cette recherche.

J’exposerai tout d’abord quelques éléments des travaux de Zald & McCarthy sur la mobilisation des ressources, et de la théorie des mouvements sociaux développée par Melucci. Une fois introduites ces deux théories principales, j’aborderai en outre deux autres notions de sociologie des mouvements sociaux: le concept de l’espace des mouvements sociaux développé par Lilian Mathieu, et la notion de carrière militante présentée par O.Filieule. J’exposerai enfin brièvement la matrice théorique développée par L.Van Campenhout au départ des notions de pouvoir et de réseau 45 .

II.1.2.1. Zald & McCarthy: la mobilisation des ressources Le courant d’analyse sociologique centré autour du concept de mobilisation des ressources marque «une rupture avec le cadre d’analyse, jusque là dominant, du ‘comportement collectif’» 46 ; les acteurs des mobilisations sont vus comme des êtres rationnels dont les actions combinées façonnent les phénomènes sociaux (qui ne sont donc pas le pur produit de conditions structurelles 47 ).

Traditionnellement, les théoriciens de l’action collective s’accordaient sur le fait qu’il fallait, pour qu’un mouvement social prenne forme, qu’il y ait une situation de crise, ainsi qu’un accord relativement général au sein de la communauté quant aux causes du problème d’une part, et aux manières de le régler d’autre part 48 . Développée par Mayer Zald et John McCarthy sur base des travaux de Mancur Olson et Anthony Oberschall, la théorie de la mobilisation des ressources part du constat que cela ne se vérifie pas toujours. Dans le cadre des NMS, par exemple, il n’est pas rare de voir des personnes s’impliquer dans des

45 Présentée dans le cadre de la Chaire Henri Janne 2012

46 CHAZEL François, «Mobilisation des ressources» in FILLIEULE Olivier, MATHIEU Lilian & PÉCHU Cécile (dir.), Op.Cit., p.365

47 NASH Kate, Op.Cit., p.91

48 ZALD Mayer & MCCARTHY John, «Resource Mobilization and Social Movements: A Partial Theory», American Journal of Sociology, Vol.82, n°6 (Mai 1977), p.1214

Section II - Contexte & Définitions

combats qui ne les concernent pas au premier chef 49 . Ces personnes, que les auteurs nomment «membres par conscience» 50 , font «sensiblement baisser les coûts de la participation [en injectant dans la lutte des ressources exogènes] et, par voie de conséquence, augmentent les chances de participation [d’un plus grand nombre] au mouvement social». 51 Zald & McCarthy répondent ainsi au «paradoxe de l’action collective» énoncé par Mancur Olson, selon lequel un individu rationnel ne s’engagera pas dans une lutte pour l’obtention d’un bien collectif qui, une fois obtenu, lui sera par définition accessible au même titre que tout autre membre de sa communauté. 52 En effet, ils arguent que ce problème n’en est plus un dès lors que «la participation de la plupart des individus ne leur coûte pour ainsi dire rien -à peine une cotisation annuelle ou une donation occasionnelle» et que, avec la professionnalisation des mouvements sociaux, ceux qui s’engagent plus activement peuvent en retirer «des bénéfices considérables en termes d’emploi et de carrière». 53

Les conceptions traditionnelles de l’action collective ainsi bousculées, ils développent un nouveau modèle explicatif des mouvements sociaux, basé sur l’hypothèse qu’il y a toujours assez de mécontentement dans une société pour générer du mouvement social 54 . Dès lors, l’apparition d’une mobilisation collective tient moins à l’existence d’un réel problème qu’à la capacité d’une collectivité à s’organiser et à mobiliser les ressources nécessaires à son action 55 .

Parallèlement à cette théorie explicative, Zald & McCarthy définissent une série de concepts visant à mieux appréhender le phénomène des mouvements sociaux. Prenant comme point de départ une conception du mouvement social comme «un ensemble d’opinions, de croyances, de préférences favorables à des changements de la structure sociale et/ou à une autre répartition des récompenses dans la société» 56 , ils développent les notions d’Organisation de Mouvement Social (Social Movement Organisation - SMO) et d’Industrie de Mouvement Social (Social Movement Industry - SMI).

49 Ibid., p.1215

50 CHAZEL François, Op.Cit., p.366

51 PIERRU Emmanuel, «Militants par conscience» in FILLIEULE Olivier, MATHIEU Lilian & PÉCHU Cécile (dir.), Op.Cit., p.357

52 NASH Kate, Op.Cit., p.93

53 Ibid., p.96

54 PIERRU Emmanuel, Op.Cit., p.357

55 ZALD Mayer & MCCARTHY John, Op.Cit., p.1215

56 Ibid., pp.1217-1218

Section II - Contexte & Définitions

Une SMO est «une organisation complexe, ou formelle, qui calque ses objectifs sur les préférences d’un mouvement social (…) et cherche les atteindre» 57 . Chaque SMO poursuit une série d’objectifs plus ou moins vastes, et a pour ce faire besoin de mobiliser des ressources. Zald & McCarthy distinguent quatre types de ressources potentielles: la légitimité, l’argent, le travail et les infrastructures (facilities); et ils affirment que le volume d’activité d’une organisation est directement lié à la quantité de ressources dont elle dispose, même s’il peut y avoir d’importantes différences de rendement entre des SMO similaires selon l’efficacité avec laquelle elles utilisent leurs ressources 58 .

Ils font également la distinction entre les adhérents d’une SMO, c’est-à-dire les individus qui croient aux objectifs du mouvement, ses contributeurs, qui lui fournissent des ressources, ses opposants et son public spectateur (bystander public). Ces quatre termes sont ensuite déclinés sur deux axes: la quantité de ressources contrôlées (la masse, qui ne contrôle que son propre temps et son propre travail vs l’élite, qui contrôle davantage de ressources) et le fait d’être -ou non- directement bénéficiaire des buts poursuivis par le mouvement (adhérents ou contributeurs bénéficiaires vs adhérents ou contributeurs «par conscience») 59 . Ils soulignent enfin que la capacité d’une SMO à mobiliser des ressources peut être fortement influencée par des éléments conjoncturels (crise économique, guerre ou catastrophe naturelle 60 ), ainsi que par les autorités et les agents de contrôle social, dont l’action peut influer sur la propension des spectateurs, des adhérents et des contributeurs à s’engager 61 .

Une SMI, quant à elle, englobe l’ensemble des SMO liées à un même mouvement social 62 . Une SMI est donc le pendant organisationnel, actif d’un mouvement social (terme qui, rappelons-le, ne désigne pour eux que la dimension immatérielle du phénomène: idées, opinions etc.). Cette distinction a un intérêt analytique en ce qu’elle permet d’attirer l’attention sur le fait que les mouvements sociaux ne sont jamais entièrement mobilisés; de se concentrer sur la composante organisationnelle de toute activité; de clairement reconnaître qu’un mouvement social peut être représenté par plus d’une SMO; et, enfin, de permettre de rendre compte de l’apparition et de la disparition d’une SMI

57 Ibid., p.1218

58 Ibid., p.1221

59 Ibidem

60 Ibid., p.1223

61 Ibid., p.1222

62 Ibid., p.1219

Section II - Contexte & Définitions

indépendamment de la taille ou de l’intensité du mouvement social auquel elle est liée 63 . La difficulté pour le chercheur devient alors de grouper les SMOs en SMIs et de décider des frontières de ces industries. 64

Le modèle développé par Zald & McCarthy a principalement été critiqué en raison de sa conception de l’acteur social comme un être purement rationnel -une vision qui semble ignorer l’influence du contexte et des facteurs sociaux sur l’individu 65 . Il n’empêche que les outils d’analyse qu’ils proposent sont réellement intéressants pour clarifier l’étude d’un phénomène de mobilisation sociale.

II.1.2.2. Melucci: pour une théorie des nouveaux mouvements sociaux La théorie des nouveaux mouvements sociaux proposée par Melucci est, quant à elle, basée sur l’idée marxiste du conflit. Elle met l’accent sur la dimension révolutionnaire des mouvements sociaux, qui sont vus comme le produit du conflit, inhérent à toute société, entre dominateurs et dominés 66 . Dans cette perspective, le but d’un mouvement social n’est pas simplement d’influencer le processus politique (comme dans la théorie de mobilisation des ressources) mais véritablement de transformer la société. 67 Cette théorie fut d’abord développée par Alain Touraine, puis par Alberto Melucci.

L’approche de Touraine, bien qu’intéressante, est fort idéaliste, et a tendance à faire l’impasse sur certains mouvements sociaux 68 . Melucci, en revanche, parvient à développer au départ de celle-ci une théorie des NMS beaucoup plus cohérente. Pour lui, les nouveaux mouvements sociaux sont voués à se situer hors du processus politique conventionnel 69 . Situés entre la société civile et l’État, ils luttent principalement pour des questions d’identité 70 , et sont par essence pluriels: ils comportent différents niveaux d’action (allant de luttes visant à changer des habitudes quotidiennes à des conflits politiques plus conséquents) et différents groupes d’acteurs (impliqués dans l’action collective pour diverses raisons 71 ). L’essentiel pour une action collective est donc de parvenir à se construire une identité collective relativement stable malgré cette pluralité.

63 Ibidem

64 Ibid., p.1220

65 NASH Kate, Op.Cit., p.100

66 Ibid., pp.106-107

67 Ibid., p.107

68 Ibid., p.108

69 Ibid., p.116

70 Ibid., p.115

Section II - Contexte & Définitions

Melucci définit l’action collective au sens strict comme l’ensemble des comportements liés à un conflit dans un système social 72 , et le mouvement social comme une action collective (basée sur un conflit) qui transgresse les règles du système politique et/ou

qui s’attaque à la structure des relations de classes dans une société 73 . Les buts de l’action, les moyens à utiliser et l’environnement dans lequel elle se produira sont définis collectivement par les acteurs concernés au fil du processus de construction du mouvement 74 . Bien qu’il admette qu’aucun mouvement social ne peut être réduit aux demandes d’une classe sociale donnée, il attache une grande importance à la notion de mouvements de classes. Celle-

ci désigne les mouvements sociaux qui, non contents de transgresser les règles du système

politique, s’attaquent directement à la source même du pouvoir 75 . À ce propos, il souligne que

la différenciation accrue de la société a contribué à séparer les mouvements de classe des

organisations ou institutions qui en assuraient la médiation. Ce manque de médiation donne aujourd’hui naissance à des mouvements de classes «purs», qui posent la question du contrôle des ressources collectives dans des termes purement culturels 76 . Or le manque total de médiation des actions de classe par le système politique, outre qu’il en révèle les faiblesses, comporte le risque de voir celles-ci se transformer en simples actes de contre-culture, ou à l’inverse, en actions marginales violentes 77 .

Selon Melucci, les NMS traduisent les évolutions de la société post- industrielle, où tout passe par les médias et où l’information est devenue la ressource-clé. 78 Les NMS sont donc amenés à délaisser les luttes matérielles traditionnelles au profit de luttes plus symboliques (voir supra: Définition et caractéristiques), et à mettre davantage l’accent sur les questions de solidarité 79 , d’organisation et de style de vie, qui sont vues comme des fins en soi plus que comme des moyens d’atteindre un objectif ultérieur 80 . Dès lors, leur fonction politique se résume essentiellement à mettre en évidence des conflits et des

71 Ibid., p.112

72 MELUCCI Alberto, «The New Social Movements: A Theoretical Approach», Social Science Information, Vol. 19, n°2 (1980), p.202

73 Ibidem

74 NASH Kate, Op.Cit., p.113

75 MELUCCI Alberto, Op.Cit., p.204

76 Ibid., p.205

77 Ibidem

78 NASH Kate, Op.Cit., p.114

79 MELUCCI Alberto, Op.Cit., p.220

80 NASH Kate, Op.Cit., p.114

Section II - Contexte & Définitions

problèmes cachés, et à attirer l’attention sur la manière dont ils sont résolus de façon apparemment rationnelle par le pouvoir en place.

De même, Melucci considère que les nouvelles formes d’action collective reflètent l’importance croissante donnée à l’individu dans nos société complexes: celui-ci ne participera à un mouvement que si cela a du sens pour lui, d’où l’importance donnée dans ces mouvements au travail sur soi-même, envisagé comme une étape importante pour changer le monde (en créant des alternatives au système en place 81 ). Il rejette d’ailleurs l’idée que les principaux acteurs de l’action collective sont les militants actifs. À ses yeux, les mouvements sociaux ne se limitent pas aux actions collectives visibles qui font ouvertement apparaître les conflits de classe dans une société: ils sont présents de façon continue au sein de la société, à travers une multitude d’actes individuels de résistance au quotidien -ce qu’il nomme des symptômes déviants de conflit 82 .

La théorie de Melucci présente plusieurs éléments utiles à notre analyse (voir infra), notamment en ce qu’elle évoque la question de la préfiguration et de l’influence des évolutions de la société post-industrielle sur la structure et les revendications des mouvements sociaux. On peut cependant critiquer l’importance donnée au caractère révolutionnaire des mouvements sociaux, qui peut conduire à ignorer certains mouvements plus réformistes, travaillant dans le cadre du système politique traditionnel, et le fait que cette théorie se focalise «sur les origines structurelles des tensions sans se préoccuper des modes de perception de ces tensions par les agents» 83 .

II.1.2.3. Lilian Mathieu et l’espace des mouvements sociaux Outre ces deux courants théoriques, je fais appel à deux concepts complémentaires dont, tout d’abord, la notion d’espace social, développée par Lilian Mathieu. 84 Définie comme «un univers de pratique et de sens relativement autonome à l’intérieur du monde social, et au sein duquel les mobilisations sont unies par des relations d’interdépendance» 85 , celle-ci permet de saisir à la fois la dynamique interne des relations qui

81 NASH Kate, Op.Cit., p.115

82 MELUCCI Alberto, Op.Cit., pp.214-215

83 FILLIEULE Olivier, «Post-Scriptum: Propositions pour une analyse processuelle de l’engagement individuel», Revue française de science politique, 51 ème année, n°1-2 (2001), p.203

84 MATHIEU Lilian, «L’espace des mouvements sociaux», Politix, Vol. 1, n°77 (2007) pp.131-151

85 Ibid., p.133

Section II - Contexte & Définitions

unissent les différentes causes entre-elles et les relations que cette sphère d’activité entretient avec d’autres domaines du monde social 86 .

L.Mathieu tente d’abord de déterminer le degré d’autonomie de l’espace des mouvements sociaux vis-à-vis des autres composantes du monde social. L’auteur a choisi de parler d’espace plutôt que de champ en raison du caractère trop informel et trop faiblement unifié de l’univers contestataire, et des importantes variations de l’autonomie de cet espace vis-à-vis des univers qui lui sont proches 87 . Il trace ainsi un bref historique de l’autonomisation d’un espace des mouvements sociaux en France; celle-ci commence après les événements de mai 1968 et s’approfondit avec la constitution du mouvement altermondialiste dont l’une des caractéristiques est de présenter une certaine méfiance vis-à- vis du champ politique traditionnel (discrédit des partis, crainte d’être récupérés, volonté de préserver un militantisme désintéressé). L.Mathieu souligne cependant la difficulté de conserver cette autonomie, particulièrement vis-à-vis du champ politique très proche de l’espace des mouvements sociaux. 88

Dans un second temps, il s’intéresse aux dynamiques et relations internes à l’espace des mouvements sociaux, d’abord au niveau des organisations et des mouvements, ensuite au niveau des individus. Du point de vue des organisations, cet espace peut se présenter comme une zone d’évaluation mutuelle (chaque organisation se comparant continuellement aux autres en termes de niveau d’activité, de capacité de mobilisation etc.), et peut mener à des logiques d’imitation (entre mouvements idéologiquement proches, mais aussi entre mouvements antagonistes 89 ). Les positions occupées respectives des organisations au sein de l’espace des mouvements sociaux sont définies par différents éléments tels que «l’importance des ressources matérielles et des effectifs de l’organisation considérée, son histoire (…), son inspiration idéologique, religieuse ou philosophique, (…) etc.» 90 .

Au niveau des individus, il s’intéresse aux «compétences pratiques [acquises de manière implicite au cours de l’action, et donc difficilement transmissibles de manière formelle] et cognitives [ensemble de connaissances et de schèmes de perception

86 Ibidem

87 Ibid., pp.139-140

88 Ibid., pp.140-144

89 Ibid., pp.135-136

90 Ibid., p.137

Section II - Contexte & Définitions

propres à l’action collective] spécifiques et nécessaires à la conduite des mobilisations» 91 . Parmi celles-ci, il cite notamment la maîtrise pratique de différentes formes d’expression publique des griefs, la capacité de choisir celle qui convient le mieux aux objectifs, capacités de mobilisation et ressources du moment, ainsi que la connaissance des principes de classement des multiples mouvements et organisations qui composent l’espace social et permettent de s’y repérer 92 . Il attire également l’attention sur le fait que, à trop considérer ces compétences comme «naturelles», on risque de passer à côté de situations d’inégalités «parfois (…) criantes, de niveaux de maîtrise des savoirs et savoir-faire contestataires» 93 .

L.Mathieu reconnaît que le concept qu’il propose se rapproche d’autres notions théoriques telles que celle de secteur de mouvement social 94 ou de champ 95 , et propose en fin de compte de retenir deux aspects communs à ces trois concepts: d’une part, le fait que «le développement des phénomènes contestataires (…) a contribué à la constitution d’un univers de pratique spécifique, au sein duquel les diverses causes, et les militants et organisations qui les portent, sont unis par des liens étroits»; et d’autre part, le fait que «quel que soit le nom qu’on lui donne, cet univers contestataire se différencie (…) de cet autre univers militant qu’est le domaine de la politique institutionnelle et partisane» 96 .

II.1.2.4. Carrières et trajectoires militantes Le deuxième concept complémentaire que je présenterai ici est celui de carrière, ou de trajectoire militante, développé par O.Fillieule en collaboration avec Philippe Blanchard, Eric Agrikoliansky, Marko Bandler, Florence Passy, et Isabelle Sommier. Ce concept a l’avantage de permettre «une conception du militantisme comme activité sociale inscrite dans le temps (…) [comportant] des phases d’enrôlement, de maintien de l’engagement et de défection» 97 . Appliqué à l’engagement politique, il permet de travailler simultanément les questions des prédispositions au militantisme, du passage à l’acte, des différentes formes de l’engagement et de la multiplicité des engagements au cours d’une vie. 98 L’utilisation de ce concept implique la prise en compte de deux dimensions: la transformation

91 Ibid., p.146

92 Ibid., p.134

93 Ibid., p.148

94 Proposée par Zald & McCarthy, cette notion se définit comme «l’ensemble des mouvements sociaux d’une société» -Voir ZALD Mayer & MCCARTHY John, Op.Cit., p.1220

95 MATHIEU Lilian, «Secteur» in FILLIEULE Olivier, MATHIEU Lilian & PÉCHU Cécile (dir.), Op.Cit., pp.494 & 495

96 Ibid., p.495

97 FILLIEULE Olivier, «Carrière Militante» in FILLIEULE Olivier, MATHIEU Lilian & PÉCHU Cécile (dir.), Op.Cit.,

pp.85-86

98 Ibid., p.87

Section II - Contexte & Définitions

des identités d’une part (perspective diachronique) et la pluralité des sites d’inscription des acteurs sociaux (perspective synchronique) d’autre part 99 .

En outre, cette approche considère «qu’une propriété -le sexe, l’âge, le statut professionnel- n’a de capacité explicative que pour autant qu’on la resitue dans la configuration dans laquelle elle s’actualise» 100 . Cela signifie qu’il faut, pour comprendre une étape d’une trajectoire militante, prendre en compte le contexte politique (valorisation sociale de tel ou tel modèle de «bon militant»); les idiosyncrasies (particularités biographiques et contexte de socialisation du militant); et les logiques de sélection (formelles ou non) et de socialisation 101 (explicite ou implicite) mises en oeuvre par les organisations vis-à-vis de leurs membres 102 .

Les apports potentiels de cette perspective pour comprendre ce qui pousse les membres de CIRCA à s’engager comme clowns rebelles sont évidents. Malheureusement, traiter le militantisme comme un processus est un exercice difficile, qui nécessite notamment «d’avoir recours aux approches longitudinales» 103 , et d’analyser conjointement la carrière militante et la carrière personnelle du sujet étudié 104 , ce qui n’a ici été possible que de façon extrêmement limitée. Mais il me semblait malgré tout crucial d’au moins évoquer ce concept, en sachant que je l’utiliserai ici principalement par procuration, au travers du travail entrepris par O.Fillieule et alii sur les trajectoires militantes des participants du contre-sommet du G8 d’Evian 105 .

II.1.2.5. Pouvoir et réseau social: une matrice théorique Enfin, et je conclurai ainsi ce premier exposé théorique, j’aimerais rapidement présenter la matrice théorique développée par L.Van Campenhout autour des notions de pouvoir et de réseau 106 . En effet, bien que ne relevant pas directement de la

99 Ibidem

100 Ibid., p.88

101 Cette socialisation secondaire se traduit notamment par l’apprentissage de savoir et de savoir-faire militants - ce qui rappelle les propos de L.Mathieu- et d’une certaine idéologie, ainsi que par une redistribution plus ou moins profonde des réseaux de sociabilité.

102 Ibid., pp.89-92

103 FILLIEULE Olivier, Op.Cit., p.202

104 Ibid., pp.207-208

105 FILLIEULE Olivier, BLANCHARD Philippe et alii, «L’altermondialisation en réseaux. Trajectoires militantes, multipositionnalité et formes de l’engagement: les participants du contre-sommet du G8 d’Evian», Politix, Vol.17, n°68 (2004), pp.13-48

106 Présentée dans le cadre de la Chaire Henri Janne 2012

Section II - Contexte & Définitions

sociologie des mouvements sociaux, celle-ci me semble présenter un apport théorique complémentaire aux notions développées jusqu’ici.

L.Van Campenhout propose un outil théorique pour appréhender la thématique du pouvoir en relation avec la notion de réseau social, en posant l’hypothèse que le pouvoir dépend de la capacité de faire réseau (hypothèse 1). À partir de deux questions complémentaires (celle du pouvoir dans le réseau et celle du pouvoir du réseau) et de deux dimensions (la dimension structurelle, qui a trait à l’agencement de différents pôles les uns par rapport aux autres, et la dimension actancielle, qui a trait aux processus de mobilisation à

l'intérieur d'un réseau ou du réseau lui-même dans la société), il construit un tableau de pensée permettant d’envisager conjointement les différentes composantes de cette thématique. 107 En croisant ces deux questions avec ces deux dimensions, il obtient un tableau (voir Annexe 6) avec quatre hypothèses de travail:

• Le pouvoir dépend de la position structurelle dans le réseau (hypothèse 2)

• Le pouvoir dépend de la capacité de mobiliser/responsabiliser les autres dans le réseau, et d'éviter de l'être soi-même (hypothèse 3)

• Le pouvoir dépend de la position des pôles du réseau dans leurs champs respectifs et de la structure des capitaux correspondante (hypothèse 4)

• Le pouvoir dépend de la capacité du réseau de se mobiliser et de politiser ses enjeux (hypothèse 5)

Il développe ensuite chaque hypothèse à son tour, ce qu’il ne me semble pas nécessaire de faire ici, étant donné la relative clarté de ces énoncés. Nous le verrons, l’armée des clowns -comme le mouvement altermondialiste d’ailleurs- se présente comme un réseau d’entités interconnectées, qu’il sera intéressant de confronter avec cette matrice (voir infra).

II.2 - Concepts-clés

***

Les bases théoriques de cette recherche sont maintenant clarifiées. Mais avant de continuer, il convient de s’attarder encore sur quelques notions centrales de cette recherche. Dans cette sous-section, je commencerai par présenter un bref aperçu du mouvement

107 VAN CAMPENHOUT Luc, Pouvoir et réseau social : une matrice théorique, Chaire Henri Janne 2012 (ULB),

pp.11-12

Section II - Contexte & Définitions

altermondialiste. Je définirai ensuite les termes cultural politics et cultural activism (ou artivisme). Enfin, j’aborderai la question des «nouveaux» militants.

II.2.1. L’altermondialisme, un mouvement social diffus

L’altermondialisme, aussi connu sous les noms de global justice mouvement ou encore de mouvement des mouvements 108 , est une nébuleuse particulièrement difficile à cerner. De fait, cette mouvance englobe une remarquable multiplicité de luttes, de thèmes et d’angles d’attaque 109 ainsi qu’une grande diversité d’acteurs, réunis dans une lutte «contre l’idéologie néolibérale et les politiques menées depuis des années par des élites économiques et politiques jugées éminemment injustes et néfastes» 110 . D’où le slogan «One no, many yeses» 111 , le non exprimant un refus catégorique d’un monde «où les profits sont plus importants que les personnes et la planète» 112 , tandis que les multiples oui évoquent la quantité d’alternatives positives qui se développent sous différentes formes dans de nombreux lieux 113 . Cette extrême diversité et ce caractère insaisissable sont d’ailleurs revendiqués par le mouvement lui-même: «Part de la beauté de ce mouvement des mouvements (…) est qu’il est impossible à définir à partir d’une seule perspective» 114 , déclarent ainsi les activistes auteurs de Notes from everywhere (livre écrit dans le but de «célébrer, documenter et explorer la montée de mouvements globaux contre le capitalisme» 115 ).

Un mouvement insaisissable donc, que je vais malgré tout tenter de présenter brièvement ici. J’aborderai tout d’abord la question de l’émergence de ce mouvement avant d’en brosser un portrait concis. J’évoquerai ensuite les liens que ce mouvement entretien avec la notion de carnaval tactique, avant de conclure en exposant ce que j’appelle les deux visages de l’altermondialisme.

108 TRAPESE Collective, Do it yourself; a handbook for changing our world, London, Pluto Press, 2007, p.xiii

109 POLET François, Clés de lecture de l’altermondialisme, Charleroi, Editions Couleur livres, 2008, p.3

110 DUPUIS-DÉRI Francis, L’altermondialisme, Montréal, Les Éditions du Boréal, 2009, p.14

111 JORDAN John, «Deserting the culture bunker», Journal of Aesthetics and Protest, n°3, [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL: http://www.joaap.org/new3/jordan.html

112 NOTES FROM NOWHERE COLLECTIVE (ed.), Notes from everywhere, 2001 [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL: http://artactivism.gn.apc.org/pdfs.htm, p.3

113 Ibidem

114 Ibidem

115 Ibid., p.2

Section II - Contexte & Définitions

II.2.1.1. Émergence du mouvement 116 La mouvance altermondialiste a progressivement vu le jour au milieu des années 1990 avec notamment le mouvement Zapatiste au Mexique et la lutte de plus de 150.000 Indiens contre l’Organisation Mondiale du Commerce (WTO) 117 . Très vite, le caractère global du mouvement est apparu, en particulier lors des mobilisations organisées autour d’événements globaux -contre-sommets et Forum Sociaux Mondiaux. Parmi ces événements, l’un des plus médiatisés a été la vague de manifestations qui ont eu lieu à l’occasion de la troisième conférence ministérielle de l’OMC à Seattle en 1999 118 -et qui constitue aux yeux de certains la première matérialisation réelle du mouvement 119 .

On expliqua d’abord cette émergence comme étant «la convergence logique des perdants ‘objectifs’ du nouveau système économique mondial» 120 . Cette hypothèse, bien que potentiellement valable dans plusieurs cas, notamment au Brésil et en Afrique du Sud 121 , fut rapidement relativisée par le constat que -en Europe à tout le moins- «la majorité des militants altermondialistes ne correspondent pas au profil du ‘perdant’ de la mondialisation». 122 Au contraire, il semblerait que la plupart d’entre eux jouisse d’un capital culturel plus élevé et d’un emploi plus stable que la moyenne de la population 123 .

Une seconde explication proposée qualifie le mouvement de réactionnaire:

les manifestants seraient d’égoïstes conservateurs tentant de préserver leurs intérêts en bloquant «les transformations nécessaires d’un mode de gestion publique mal adapté aux nouvelles réalités nationales et internationales». 124 Là encore, l’explication s’applique peut- être à certains cas, mais elle «ne permet pas de comprendre pourquoi plusieurs contestataires proposent (…) de faire de la politique autrement, selon des modes plus égalitaires et plus participatifs» 125 .

116 Pour un historique des débuts de l’altermondialisme par le mouvement lui-même, voir «The Restless Margins - moments of resistance and rebellion (1994 - 2003)» in NOTES FROM NOWHERE COLLECTIVE (ed.), We are everywhere - The irresistible rise of global anticapitalism, London, Verso, 2003, pp.31-497 (dans les marges!)

117 NOTES FROM NOWHERE COLLECTIVE (ed.) (2003), Op.Cit., pp.31 & 35

118 PLEYERS Geoffrey, «The Global Justice Movement», Global Studies Journal, n°19 (2010). 1 [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL: https://globality.cc.stonybrook.edu/Articles/no19.pdf, p.2

119 FIRAT Begüm Özden & Kuryel Aylin (Eds). Cultural Activism: Practices, Dilemmas and Possibilities, Amsterdam, Rodopi, 2011, p.11

120 POLET François, Op.Cit., p.7

121 DUPUIS-DÉRI Francis, Op.Cit., p.25

122 Ibidem

123 Ibidem

124 Ibid., p.26

125 Ibidem

Section II - Contexte & Définitions

D’autres explications furent également avancées: 126 le mouvement altermondialiste comme reflet d’un anti-américanisme forcené; l’explication de la mobilisation fonction des contextes nationaux particuliers; l’altermondialisme comme expression d’un renouveau de la gauche et de l’extrême gauche; ou encore comme réaction au discours fataliste de l’élite politico-économique qui présente la mondialisation comme la cause -inéluctable- de tous les maux. Je n’aurais pas ici l’occasion de toutes les détailler, mais retenons-en une dernière, qui suggère que l’émergence du global justice movement est une conséquence directe d’un phénomène de transnationalisation de l’activisme permis par les outils même de la mondialisation du capitalisme (communication facilitée par internet, sommets officiels permettant de catalyser la contestation,…) 127 .

Chacune de ces explications présente des intérêts et des lacunes. Et de fait, aucune ne suffit à expliquer l’émergence de la nébuleuse altermondialiste dans son ensemble - ce qui est, en fin de compte, logique, compte tenu de l’extrême diversité du mouvement. C’est donc plutôt une combinaison d’explications qu’une théorie unique qui permet de comprendre cette «convergence inédite» 128 .

II.2.1.2. Un mouvement social diffus Mais ce n’est pas tout de tenter d’expliquer l’émergence du mouvement des mouvements, encore faut-il en définir les contours. Ceux-ci sont, comme évoqué plus haut, exceptionnellement flous. Néanmoins, on peut dégager quelques caractéristiques générales communes à l’ensemble du mouvement -caractéristiques qui ne sont d’ailleurs pas sans rappeler celles des NMS (voir supra).

D’un point de vue organisationnel d’abord: une des principales caractéristiques du mouvement altermondialiste est son mode d’organisation horizontal (structure décentralisée, en réseau d’éléments interconnectés), qui mène logiquement ses membres à recourir également à des techniques de prise de décision par consensus, dessinant ainsi «une nouvelle culture politique, qui vise à faire travailler ensemble des acteurs fortement différenciés tout en préservant leur autonomie et leur singularité». 129 Cette

126 Ibid., pp.26-32

127 Ibid., p.30

128 Terme emprunté à François POLET (Op.Cit., p.7)

129 POLET François, Op.Cit., p.10

Section II - Contexte & Définitions

insistance à avoir recours à ce type de fonctionnement «long et coûteux en énergie» 130 traduit un attachement au principe anarchique de préfiguration, qui exige une certaine adéquation entre les moyens employés et la fin poursuivie 131 .

D’autre part, les différentes organisations plus ou moins formelles qui forment la mouvance altermondialiste partagent un socle de demandes communes, bien qu’assez vagues. Celles-ci sont essentiellement centrées sur la thématique des droits au sens large (économiques, politiques, sociaux,…), ou plus exactement sur la nécessaire primauté des droits humains sur le droit des affaires 132 , ainsi que sur la biologie (dimension plus écologique du mouvement) 133 .

Le profil sociologique des militants altermondialistes, quant à lui, est plus difficile à cerner 134 , même si on se limite seulement à la partie occidentale du mouvement. Comme évoqué plus haut, néanmoins, les (quelques) études qui ont été faites à ce sujet semblent indiquer qu’en Occident, «une large part de la mobilisation contre le capitalisme mondialisé et le néolibéralisme est le fait d’étudiants et de membres de la fonction publique, qui ne sont pas les plus directement menacés» 135 . Qui plus est, il semblerait que l’engagement altermondialiste se fasse le plus souvent dans le cadre de multiappartenances et d’une diversité de pratiques politiques 136 , et que ses militants soient «en premier lieu des individus hautement éduqués, occupant des emplois très qualifiés» 137 .

On voit d’emblée que ce global justice movement s’inscrit dans la lignée des NMS tels que définis plus haut: organisé en réseau, porteur de valeurs post-matérialistes, il comporte un certain nombre de membres par conscience. En revanche, si le caractère très large du label altermondialiste permet à un grand nombre de groupes différents d’y adhérer, il a aussi l’inconvénient de favoriser un certain émiettement du mouvement général, qui peut mener à un éclatement de celui-ci 138 . Ainsi, le mouvement se trouve de plus en plus diffus. D’autant plus diffus qu’il est traversé par de profonds clivages: F.Dupuis-Déri, politologue

130 Ibidem

131 WILSON Matthew, Rules Without Rulers: The Possibilities and Limits of Anarchism, PHD thesis in philosophy at Loughborough University, UK, 2011 (to be published), p.25

132 POLET François, Op.Cit., p.13

133 DUPUIS-DÉRI Francis, Op.Cit., p.86

134 FILLIEULE Olivier, BLANCHARD Philippe et alii, Op.Cit., p.19

135 DUPUIS-DÉRI Francis, Op.Cit., p.25

136 FILLIEULE Olivier, BLANCHARD Philippe et alii, Op.Cit., p.24

137 Ibid., p.21

138 CHABANET Didier, Op.Cit., p.372

Section II - Contexte & Définitions

québécois, distingue ainsi plusieurs thématiques posant problème au sein du mouvement 139 , parmi lesquelles nous retiendrons l’opposition entre réformistes (qui veulent améliorer le système existant) et radicaux (qui veulent abolir purement et simplement le capitalisme), ainsi que le débat autour des notions de contre-pouvoir (le mouvement s’oppose aux forces de la droite libérale) et d’antipouvoir (le mouvement cherche à ‘changer le monde sans prendre le pouvoir’ 140 ). Au niveau des tactiques employées également, le mouvement est divisé. En effet, «quatre types d’action de perturbation sont proposés par des organisations et des groupes d’activistes (…): les blocages de désobéissance civile non violente, les Black Blocs, les Blocs Blancs et les Blocs Roses et Argents» 141 . Or, si «les rapports peuvent être très harmonieux entre les activistes de diverses tendances» 142 , les multiples approches manifestantes sont parfois en tension, notamment autour du débat violence/non-violence 143 .

II.2.1.3. Le rapport au carnaval Parmi ces différentes approches, les partisans des Blocs Roses et Argents, dont CIRCA est une héritière directe, se démarquent par leurs «costumes bariolés et fantaisistes» 144 et leur volonté de «faire cohabiter la politique, l’art et le plaisir» 145 . L’idée est ici de résister au capitalisme dans les termes des manifestants plutôt que dans les termes de l’autorité 146 , et de sortir des formes classiques de la manifestation «passive» en leur substituant une nouvelle forme de manifestation carnavalesque, à la fois plus festive et plus participative: agir, oui, mais agir en s’amusant. 147

Cette référence au carnaval comme outil contestataire -voire révolutionnaire- s’inspire des écrits de Mikhail Bakhtin sur le carnavalesque, qu’il définit comme «un mode de performance frénétique, festif et idéologiquement ambivalent, qui dissout les frontières matérielles de l’idéal bourgeois individualiste, «polluant» et

139 DUPUIS-DÉRI Francis, Op.Cit., pp.56-68

140 Ibid., pp.56-62

141 DUPUIS-DÉRI Francis, «Nouvelles du front altermondialiste : l’armée de clowns rebelles tient bon», Les Cahiers de l’idiotie, n°3: Le clown: une utopie pour notre temps? (2010) [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL: http://www.cahiers-idiotie.org/numero3/10%20-%20Nouvelles%20du%20front%20altermondialiste.pdf,

p.217

142 Ibid., p.224

143 Ibid., p.223

144 Ibid., p.218

145 Ibidem

146 FREMEAUX Isabelle & RAMSDEN Hilary, “We Disobey to Love: Rebel Clowning for Social Change” [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL: http://www.labofii.net/docs/wedisobeytolove.doc, p.3

147 LEMOINE Stéphanie & OUARDI Samira, Artivisme, Paris, Ed. Alternatives, 2010, p.24

Section II - Contexte & Définitions

collectivisant la condition humaine dans une manifestation joyeuse et outrageusement humoristique qui présente un certain potentiel de rébellion» 148 .

Dans le discours de plusieurs activistes d’aujourd’hui, le carnaval anticapitaliste est ainsi associé à un moment révolutionnaire, voire à la révolution elle-même. 149 Ainsi, Hilary Ramsden & Isabelle Fremaux, dans leur article sur l’art du clown rebelle, affirment-elles que «le pouvoir du carnaval réside dans sa capacité à changer la réalité instantanément, au lieu d’être un simple pas vers une révolution future» 150 . Le carnaval libère le corps et les plaisirs qui lui sont associés en le réintroduisant dans la sphère publique 151

Larry Bogad appelle carnavals tactiques 152 les carnavals anticapitalistes qui ont eu lieu dans le cadre du mouvement altermondialiste. Contrairement aux carnavals classiques où toute la population participait, ces carnavals tactiques «ne comptent que quelques centaines ou milliers de manifestants qui s’y engagent par conviction politique (…) et [ces carnavals sont] un moyen de communiquer avec un public extérieur, que ce soit les

curieux dans la rue, ou encore -et surtout- les journalistes et les médias, qui permettent de rejoindre l’’opinion publique’» 153 . Le carnaval tactique a pour objectifs 154 :

«de déclarer et d’occuper un lieu relativement sûr, joyeux, participatif et semi- anonyme pour des inversions/subversions de pouvoir», 155 dans l’espoir que davantage de personnes joignent le mouvement

• de rendre le mouvement plus sympathique pour rompre avec l’image négative que les médias en donnent, en montrant que des alternatives à la globalisation capitaliste sont possibles 156

• d’entrer dans un mode expérimental où l’on peut tester de nouvelles façons de jouer avec le pouvoir, et développer des façons moins évidentes et prévisibles d’interagir en rue avec les agents des forces de l’ordre et les passants 157

148 Cité par BOGAD Larry M., Op.Cit., p.181

149 DUPUIS-DÉRI Francis (2010), Op.Cit., p.227

150 FREMEAUX Isabelle & RAMSDEN Hilary, Op.Cit., p.4

151 NOTES FROM NOWHERE COLLECTIVE (ed.) (2003), pp.31 & 35

152 BOGAD Larry M., «Clowdestine maneuvers: A Study of Clownfrontational Tactics» in FIRAT Begüm Özden & Kuryel Aylin (Eds). Cultural Activism: Practices, Dilemmas and Possibilities, Amsterdam, Rodopi, 2011, p.179

153 DUPUIS-DÉRI Francis (2010), Op.Cit., p.240

154 BOGAD Larry M., «Clowdestine maneuvers: A Study of Clownfrontational Tactics» in FIRAT Begüm Özden & Kuryel Aylin (Eds). Cultural Activism: Practices, Dilemmas and Possibilities, Amsterdam, Rodopi, 2011, p.180

155 Ibidem

156 Ibidem

157 Ibidem

Section II - Contexte & Définitions

• et de créer une culture de défiance active, présentant une alternative à l’expérience quotidienne de nombre de personnes, reléguées au rôle de consommateurs de culture et de spectacle plutôt qu’à celui de créateurs/spectateurs 158

II.2.1.4. Les deux visages de l’altermondialisme aujourd’hui Avant de conclure cette partie, il faut préciser que le mouvement altermondialiste a connu une importante évolution au cours de ces dernières années. En effet, après une impressionnante phase ascendante entre 1995 et 2005, le mouvement est entré dans ce que Geoffrey Pleyers 159 nomme «une phase hésitante»: bien qu’il se soit étendu géographiquement, il doit aujourd’hui faire face à un déclin de succès des Forum Sociaux Mondiaux (participation moindre, diversité de public plus restreinte en termes de moyens économiques,… 160 ). Parallèlement, plusieurs organisations altermondialistes (ATTAC, par exemple) majeures disparaissent -ou deviennent nettement moins actives- et la base populaire du mouvement se rétrécit au profit d’ONGs et d’activistes supportant le réseau formel d’acteurs et de régimes politiques 161 (cette difficulté à maintenir l’autonomie de l’espace des mouvements sociaux vis-à-vis du champ politique s’explique notamment par le fait que «les partis ne pouvaient rester longtemps indifférents au succès des thématiques altermondialistes et ont rapidement entrepris de se connecter au mouvement qui les porte» et par «la dépendance du mouvement à l’égard des ressources matérielles que le champ politique est souvent seul à même de lui fournir» 162 ). Par ailleurs, l’utilisation accrue d’internet mène à un déclin des organisations de la société civile qui laissent la place à un réseau assez lâche de groupes, petites associations, sources médiatiques et activistes individuels 163 .

Pour conclure, il me semble que l’altermondialisme présente assez de caractéristiques communes avec les NMS pour être qualifié de mouvement social. Cependant, il ne faut pas négliger son caractère extrêmement dispersé, qui le rend moins effectif, et donc potentiellement plus vulnérable. Sa structure en réseau très diversifié le rend difficilement saisissable -d’aucuns arguent même que le mouvement des mouvements est mort au début des années 2000 164 . Pour ma part, je pense plutôt que nous assistons à une évolution traduisant

158 Ibidem

159 PLEYERS Geoffrey, Op.Cit., p.3.

160 Ibidem

161 Ibidem

162 MATHIEU Lilian, Op.Cit., p.143

163 Ibidem

Section II - Contexte & Définitions

une double tendance au sein de cette mouvance: les Forums Sociaux et les grandes organisations d’un côté, et les petits groupements locaux d’activistes, plus concernés par l’action concrète au quotidien, de l’autre 165 . Ces derniers, second visage du mouvement, mettent l’accent sur le développement d’initiatives locales durables et/ou ont recours à des techniques d’action directe «pour amplifier leur voix, pour empêcher quelque chose de se produire ou pour forcer un changement politique sur une question particulière 166 ». Notons encore que, pour certains, l’action directe «n’est pas juste une tactique (…) [mais une façon pour les individus d’affirmer] leur capacité à contrôler leur propre vie et à participer à la vie sociale sans avoir besoin de la médiation ou du contrôle de bureaucrates ou de politiciens professionnels» 167 .

II.2.2. Définitions: Cultural Politics & Cultural Activism

Sans entrer dans de longues explications théoriques, il me semble encore nécessaire de définir brièvement deux termes-clé nécessaires à la compréhension de CIRCA:

le terme cultural politics et le terme cultural activism (ou artivism).

II.2.2.1. Cultural Politics

comme

«l’interprétation de significations sociales qui supportent, contestent, ou changent les définitions, les perspectives et les identités des acteurs sociaux, à l’avantage de certains et au désavantage d’autres» 168 , est particulièrement importante pour appréhender le sujet qui nous occupe.

La

notion

de

cultural

politics,

définie

par

Kate

Nash

N’ayant pas trouvé d’expression équivalente convaincante en français, j’ai décidé, par souci de précision, d’utiliser le terme tel quel, en anglais. Il ne s’agit en effet pas ici de politique culturelle, mais bien d’un terme à part, fondé sur la conviction que «les significations sociales ne sont pas fixées (…) une fois pour toutes (…) puisque les acteurs doivent continuellement interpréter et utiliser un ensemble de significations en compagnie d’autres personnes dans des situations différentes» 169 . Cependant, elles sont malgré tout

164 PLEYERS Geoffrey, Op.Cit., p.3

165 Ibid., p.9

166 CUTLER Alice & BRYAN Kim, «Why we need to take direct action» in TRAPESE Collective, Op.Cit., p.265

167 FREMEAUX Isabelle & RAMSDEN Hilary, “We Disobey to Love: Rebel Clowning for Social Change” [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL: http://www.labofii.net/docs/wedisobeytolove.doc

168 NASH Kate, Op.Cit., p.37

169 Ibid., p.33

Section II - Contexte & Définitions

relativement solidifiées au point parfois de se transformer en évidences pour les acteurs ce qui est problématique dans la mesure où des valeurs ainsi fixées «favorisent toujours les projets et les rêves de certains aux dépends des autres» 170 . Il faut alors une action collective pour les contester -ou les changer.

Or, en contribuant à façonner les identités, les définitions et les perspectives des individus, la cultural politics (l’interprétation des significations sociales) modifie leurs préférences 171 , et participe ainsi à reproduire (ou à modifier) les structures sociales 172 . Le changement est donc toujours une possibilité, dans la mesure où la reproduction du status quo nécessite que soient sans cesse réitérés les significations symboliques qui le sous-tendent. Cependant, Kate Nash souligne qu’il est assez rare que cultural politics soit un réel moteur de changement. 173

II.2.2.2. Cultural Activism (aka artivism) Le terme cultural activism, quant à lui, désigne «une campagne et/ou une action directe qui cherche à reprendre le contrôle sur la façon dont nos réseaux de significations, systèmes de valeurs, croyances, (…) sont créés et disséminés» 174 . C’est donc une notion très proche de la philosophie du carnaval tactique (voir supra), qui joue directement sur la cultural politics.

Ce terme -que je traduis ici par l’expression activisme culturel- fait référence à un type d’activisme ancré dans l’histoire et les projets des mouvements politiques du passé, mais entraîné par une soif de nouveaux processus artistiques et protestataires 175 . Il s’agit donc d’appliquer une certaine créativité -souvent assimilée à un esprit artistique- à l’activisme, ce qui a donné lieu au terme artivisme. Ce mot-valise désigne les initiatives mêlant expression artistique et activisme politique, et renvoie à un ensemble d’initiatives (armées de Clowns rebelles, actions de réappropriation de l’espace public 176 , tags esthétiques politiquement engagés 177 , détournement de panneaux publicitaires… 178 ) apparues au cours de

170 Ibidem

171 Ibid., p.38

172 Ibid., p.34

173 Ibid., p.38

174 VERSON Jennifer, Op.Cit., p.173

175 Ibidem

176 Voir notamment le travail des Space Hijackers à Londres: http://spacehijackers.org/html/manifesto.html

177 Voir notamment le travail de Banksy: http://www.banksy.co.uk

178 Voir notamment le travail du Billboard Liberation Front (BLF): http://www.billboardliberation.com

Section II - Contexte & Définitions

ces dernières décennies, en particulier en relation avec le mouvement altermondialiste. N’ayant pas la place d’aborder l’ensemble de ces initiatives, je me cantonnerai ici à préciser la signification que les fondateurs de CIRCA donnent à ce terme et à celui d’activisme culturel. 179 Selon Jennifer Verson, faire de l’activisme culturel nécessite de développer une imagination insurrectionelle, à savoir un sens du possible qui ne se laisse pas limiter par ce qui existe déjà. 180

Pour Jennifer Verson, ce qui lie art et activisme est un «désir partagé de créer la réalité que l’on voit dans notre esprit, et de croire en notre capacité à bâtir ce monde de nos propres mains» 181 . Il ne s’agit pas ici de faire de l’art politiquement engagé dans des musées ou des galeries. John Jordan l’annonce aussi clairement, il faut à ses yeux «arrêter de prétendre que prendre des risques dans le monde de l’art (…) ou faire de l’art à propos de la politique change quoi que ce soit» 182 . Il défend ainsi l’idée que «l’art n’aurait jamais dû exister comme une catégorie extérieure à la vie [de tous les jours]», et il fait un appel aux artistes pour qu’ils abandonnent leur identité (mais pas leur créativité) 183 . Cette capacité créative, mise au service de l’activisme, permet de développer des formes interactives d’action s’éloignant du modèle traditionnel des campagnes qui «cherchent à attirer des gens vers une cause en les bombardant de faits et de discours véhéments 184 ». Ainsi, l’activisme culturel essaye de combattre le sentiment d’impuissance qui gagne trop souvent les personnes même les plus passionnées dans leur lutte pour changer le monde, en bâtissant des communautés (temps et lieu conviviaux, dégagés des logiques capitalistes de coercition et de consumérisme et propices au partage d’informations), en organisant des actions concrètes (pour briser la logique d’apathie dans laquelle nous avons tendance à nous réfugier) et en faisant campagne (sur base d’informations non censurées par les médias) 185 .

Cette tendance n’est pas apparue de nulle part: issue des Blocs Roses & Argents du mouvement altermondialiste et fortement liée à la notion de carnaval tactique (voir supra), elle a été sujette à différentes influences, issues de domaines aussi variés que les mouvements sociaux, les arts visuels et le théâtre politique 186 , ainsi que les mouvances

179 Notons que j’utilise indifféremment ces deux expressions dans le cadre de ce mémoire

180 Ibid., p.175

181 VERSON Jennifer, Op.Cit., p.172

182 JORDAN John, Op.Cit.

183 Ibidem

184 VERSON Jennifer, Op.Cit., p.175

185 Ibid., pp.175-176

186 Jennifer Verson dresse un bref historique de ces influences dans son article «Why we need cultural activism», voir VERSON Jennifer, Op.Cit., p.177-182

Section II - Contexte & Définitions

situationnistes 187 . Centrés sur l’individu plus que sur les masses, ses défenseurs misent sur l’effet papillon, à savoir l’idée qu’un système chaotique n’a pas forcément besoin d’un grand trouble initial pour subir un grand changement, 188 et qu’il ne faut donc pas nécessairement réunir un très grand nombre de gens pour avoir un impact massif.

L’artivisme cherche donc à apporter de la poésie et de la beauté dans l’activisme, dans un souci de cohérence d’abord (ce qui nous ramène à l’idée de préfiguration qui suggère d’utiliser des moyens d’action représentatifs du monde dans lequel on veut vivre), et dans une volonté de redorer l’image des militants vis-à-vis de l’extérieur ensuite. Cependant, il est bien clair que les promoteurs de cette forme d’action ne la considèrent pas comme une simple façon d’embellir les choses ou de «les rendre ‘fun’», loin s’en faut: «Les activistes culturels font des actions directes contre la guerre, la destruction écologique, l’injustice et le capitalisme, mais ils demandent aussi constamment comment nous pouvons agir directement contre les effets psychologiques et sociaux des ces phénomènes» 189 .

II.2.2.3. Un nouveau militantisme? Ce développement de l’artivisme s’inscrit, aux yeux de beaucoup, dans un plus large mouvement de renouveau du militantisme, caractérisé par une absence d’affichage des sensibilités politiques (du moins en fonction du traditionnel clivage gauche/droite), par un certain esprit de dérision et par la multiplication d’actions coups de poing, pacifiques et médiatiquement fortes 190 . Le contexte particulier dans lequel elles prennent forme -celui d’un monde globalisé, technologique et hyper-médiatisé 191 - renforce encore le caractère original, humoristique et/ou spectaculaire de ces performances.

Cependant, il est important de garder à l’esprit que, à l’instar des NMS qui se révèlent souvent plus tributaire de l’héritage des mouvements sociaux plus anciens, le nouveau militantisme ne reflète pas réellement l’apparition sur la scène militante d’acteurs «nouveaux venus, vierges de toutes affiliations organisationnelles antérieures [et] dont le profil sociodémographique transcenderait les clivages généralement organisateurs des mobilisations sociopolitiques en termes de classe, de genre et d’âge». 192 Sa nouveauté émane

187 BOYD Andrew & MITCHELL Dave O. (eds), Beautiful Trouble: A toolbox for revolution, New-York, OR Books, 2012, pp.1-2

188 VERSON Jennifer, Op.Cit., p.177

189 VERSON Jennifer, Op.Cit., p.171

190 JEANNEAU Laurent & LERNOULD Sébastien, Les nouveaux militants, Paris, Les petits matins, 2008, p.14

191 LEMOINE Stéphanie & OUARDI Samira, Op.Cit., p.17

Section II - Contexte & Définitions

plutôt du fait que «ces ‘nouvelles formes d’action’ opèrent assez bien dans le cadre d’un mouvement global». 193

Nous avons à présent en main tous les outils théoriques -et toutes les définitions- nécessaires à la bonne compréhension de CIRCA et du contexte dans lequel elle s’inscrit. Dans la section suivante, je présenterai donc une description, puis une analyse de l’armée des clowns.

192 FILLIEULE Olivier, BLANCHARD Philippe et alii, Op.Cit., p.19

193 FIRAT Begüm Özden & Kuryel Aylin (Eds). Op.Cit., p.11

Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

“The clowns are organizing. They are organizing. Over and out.”

—Overheard on UK police radio during action

by Clandestine Insurgent Rebel Clown Army, July 2004

Cette troisième section sera dédiée à la Clandestine Insurgent Rebel Clown Army à proprement parler. Je commencerai par faire un petit exposé sur la figure du clown - indépendamment de son utilisation dans le cadre de l’armée des clowns- et les rapports que l’art du clown entretient avec la politique. Je présenterai ensuite l’historique de CIRCA, ainsi qu’une description de son activité. Enfin, à l’aide du cadre théorique présenté dans la section II, j’analyserai de façon critique les informations présentées.

III.1 - Le clown, une figure particulière

Le clown est un archétype qui a toujours existé. 194 Liée au rôle du chaman ou du magicien, cette figure évoque un personnage particulier, libre de toucher à tous les tabous d’une culture et de critiquer sans risque de représailles les principes fondateurs d’une société. 195 Son rôle est de rappeler avec humour «l’existence du désordre, du chaos (…) et de la mort». 196 À la fois au centre et et en marge de la société, le clown est souvent reconnu comme un personnage capable d’exprimer certaines vérités, tout en étant un objet de ridicule, un fou 197 :

«comme le Joker des jeux de cartes, il est porteur d’ambiguïté et d’imprévisibilité». 198

Envisagé sous cet angle, le clown peut se traduire comme une transposition moderne de la figure du fou du roi: son caractère ambigu l’autorise à se montrer irrévérencieux et à critiquer ouvertement l’ordre établi; tout lui est apparemment permis, et il ne se prive pas d’en profiter: n’ayant pas peur d’avoir l’air sot, il s’autorise à sortir des manières conventionnelles de voir le monde. 199 Cela fait-il pour autant du clown une figure intrinsèquement politique?

194 MILLER Matty, The heart of clowning: on the use of a clown in the world. An interview with Giovanni Fusetti, 2006. [En ligne, consulté le 7 mai 2013] URL: http://www.giovannifusetti.com/public/file/Useofclown.pdf

195 KLEPTO Colonel & UP EVIL Major, «The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army goes to Scotland via a few other places» in HARVIE David, MILBURN Keir, TROTT Ben & WATTS David, Shut them down! - The G8, Gleneagles 2005 and the movement of movements, Leeds/Brooklyn, Dissent!/Autonomedia (jointed publication), 2005, pp.247-248

196 MILLER Matty, Op.Cit.

197 Ibid., p.248

198 BONANGE Jean-Bernard, «Présence poétique et fonction politique des clowns», Culture Clown, n°15 (2009),

p.1

Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

Rien n’est moins sûr. Il existe en effet une multitude de types de clowns différents: Augustes et clowns blancs, agissant dans un cirque ou non,… Ainsi, Yves Dagenais, clown professionnel confirmé, professeur à l’Ecole nationale de cirque de Montréal et directeur du CRAC (Centre de Recherche en Art Clownesque) 200 , insiste sur le fait que le personnage lui- même n’est pas politique. C’est son créateur, son interprète, qui peut l’être, et «c’est à travers son écriture, sa situation et par les réactions de son personnage clownesque qu’il passera ou non un message» 201 .

Le clown n’est donc pas par définition un art politique. Il n’en reste pas moins que ce personnage se prête particulièrement bien à l’exercice: en renversant les rôles et en modifiant radicalement le regard porté sur les choses, 202 le clown -comme le carnaval- contribue en effet à redéfinir nos référents de significations, touchant ainsi directement au domaine de la cultural politics (voir supra).

On le voit, le clown est une figure particulière, porteuse d’une histoire et d’un ensemble de significations fortes. Dès lors, son utilisation dans le cadre du mouvement altermondialiste distingue à mon sens d’emblée CIRCA d’autres initiatives artivistes -nous y reviendrons. Mais d’abord, intéressons-nous de plus près aux détails de l’histoire et du fonctionnement de cette armée de clowns rebelles.

***

199 SHEPARD Benjamin, «The New Model Army of Clowns: From Rize to the G8 Zaps, Clowning Asserts a Radical Imagination of Resistance», Monthly Review Zine (2005), [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL:

http://mrzine.monthlyreview.org/2005/shepard160805.html

200 Voir http://cracclown.com (site officiel)

201 DAGENAIS Yves, «Le clown politique? Ne pas confondre le personnage et son créateur», Culture Clown, n°15 (2009), p.4

202 VINIT Florence, «Introduction», Les Cahiers de l’idiotie, n°3: Le clown: une utopie pour notre temps?, pp.11- 18 [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL: http://www.cahiers-idiotie.org/numero3/0%20- %20Table%20des%20matières%20et%20Introduction%20Florence%20Vinit.pdf, p.13

Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

III.2 - CIRCA

Je commencerai ici par exposer un historique de CIRCA, puis la philosophie qui en est à l’origine, avant de décrire son fonctionnement.

III.2.1 - Historique

d’Imagination

Insurrectionnelle, ou l’artivisme expérimental L’idée originale de la Clandestine Insurgent Rebel Clown Army est née en 2003 dans l’imagination de John Jordan (ou Kolonel Klepto, clown déserteur). Artiste- activiste chevronné, actif depuis longtemps au sein de différents mouvements altermondialistes tels que le Carnival Against Capital (voir supra) et Reclaim The Streets, 203 celui-ci est impliqué dans des initiatives d’action directe non-violente au sein du mouvement altermondialiste depuis 1994 204 . Il a beaucoup écrit -et fait des conférences- sur le mouvement anticapitaliste et les liens possibles entre art et activisme. Fervent défenseur de l’importance de mêler ces deux éléments au quotidien, il a également co-fondé le Laboratoire d’Imagination Insurrectionnelle (ou Labofii: Laboratory OF Insurectionnary Imagination, voir infra) avec Isabelle Frémaux, sa compagne, et un troisième activiste connu sous le nom de «Vacuum Cleaner».

III.2.1.1.

A

l’origine:

John

Jordan

&

le

Laboratoire

C’est en réfléchissant, en compagnie de quelques amis -dont L.Bogad et J.Verson, cités ici à plusieurs reprises- à quelle action organiser à l’occasion d’une visite officielle de George W.Bush au palais royal à Londres, que l’idée lui vient: mettre sur pied une armée de clowns pour accueillir l’«arch-clown» G.W.Bush. 205 Sur le champ, il écrit le premier communiqué de CIRCA, dans lequel les clowns se réjouissent que le palais accueille à nouveau un bouffon (la tradition des fous du roi en Angleterre ayant été interrompue au XVIIe siècle), mais réclament que la famille royale engage un fou du roi digne de ce nom en lieu et place de Bush. En effet, malgé «son aptitude à grimacer de façon grotesque, son numéro de clown lorsqu’il s’est étouffé en mangeant un bretzel et sa formidable promotion de l’absurde», 206 celui-ci est à leurs yeux disqualifié par «ses mensonges pathétiques (armes de destructions massive en Irak), ses vols (élection présidentielle) et son désir de répandre la

203 Pour une présentation de ce mouvement, voir FOURIER Charlie, «Reclaim the streets: an arrow of hope» in NOTES FROM NOWHERE COLLECTIVE (ed.) (2003), pp.51-62 et/ou BOYD Andrew & Mitchell Dave O. (eds), Op.Cit., pp.350-353

204 NOTES FROM NOWHERE COLLECTIVE (ed.) (2003), Op.Cit., p.513

205 BOYD Andrew & Mitchell Dave O. (eds), Op.Cit., p.304.

206 Ibidem.

Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

misère à travers le monde (en promouvant le capitalisme néo-conservateur)». 207 Ils lancent un ultimatum à la Reine, à l’issue duquel ils menacent de lancer un assaut sur le palais, utilisant «tous les moyens (absurdes) possibles». 208 Le premier Big Shoe Camp s’organise, les 17 et 18 novembre 2003 et, quelques jours plus tard, ils passent à l’action, armés de bretzels géants. 209

Au cours de l’année suivante, les clowns s’organisent: ils écrivent un manifeste ainsi que quelques articles sur leur démarche avec CIRCA, définissent leur méthode de travail et leurs objectifs, 210 organisent des entraînements avec des clowns professionnels pour approfondir leur maîtrise de l’art du clown, et font quelques actions, 211 dont une relativement importante 212 en Juillet 2004 à Leeds, devant un centre de recrutement de la Royal Air Force (voir infra).

Puis, les piliers du mouvement se lancent dans un autre projet, autrement plus ambitieux. J.Jordan, I.Frémaux et le Vacuum Cleaner fondent le Laboratoire d’imagination insurrectionelle, collectif mouvant fonctionnant comme un groupe d’affinités, dont la taille et la composition varient au gré des expériences qu’il entreprend. 213 Les expériences de ce laboratoire/espace de recherche et d’apprentissage se situent «entre art et activisme, poésie et politique». 214 Mêlant création et résistance dans des actions de désobéissance civile non-violente, les membres du Labofii considèrent que l’art et l’activisme sont inséparables de la vie quotidienne (voir supra: II.2.2.2. Cultural activism). Leurs actions ont pour but davantage de modifier la réalité que de faire de l’art 215 -d’où leur dénomination d’expériences plutôt que d’oeuvre d’arts. En effet, la notion d’expérimentation est centrale pour ces activistes, notamment sur le plan politique. 216 Ils font de la politique expérimentale,

207 Voir premier communiqué de CIRCA: Anti-Official Communiqué #1: The wrong fool is in the palace, Sucommandante Pozzo, London — 13.11.2003, [En ligne, consulté le 7 mai 2013], URL:

http://www.clownarmy.org/operations/bush.html

208 Ibidem.

209 Information tirée de mes entretiens avec John Jordan & Jennifer Verson

210 Au travers d’un projet de recherche-action en plusieurs étapes -voir FREMEAUX Isabelle & RAMSDEN Hilary, “We Disobey to Love: Rebel Clowning for Social Change” [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL:

http://www.labofii.net/docs/wedisobeytolove.doc, pp.2-3.

211 Voir http://www.clownarmy.org/operations/operations.html

212 Les différents répondants présents au commencement de l’armée des clowns s’accordent sur les «temps forts» de leurs actions: Bush (2003), Leeds (2004) et Gleneagles (2008).

213 DE CAUTER Lieven, DE ROO Ruben & VANHAESEBROUCK Karl (eds), Art and Activism in the Age of Globalization, Rotterdam, NAi Publishers, 2011, p.300

214 http://www.labofii.net/about/ (consulté le 5 avril 2013)

215 Ibidem. Cette déclaration rappelle une citation de Bertolt Brecht: «Art is not a mirror held up to reality but a hammer with which to shape it.»

216 DE CAUTER Lieven, DE ROO Ruben & VANHAESEBROUCK Karl (eds), Op.Cit., p.303

Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

c’est-à-dire qu’ils envisagent les actions protestataires et créatives lancées par le Labofii comme autant d’opportunités d’imaginer et d’essayer de nouvelles manières de vivre et des modèles d’organisation différents, préfigurant en quelque sorte d’autres mondes possibles. «Nous refusons d’attendre la fin du capitalisme, mais essayons de vivre en dépit de celui-ci», 217 déclarent-ils sur leur site internet. Le Labofii, comme beaucoup de collectifs artivistes, se caractérise par une organisation non hiérarchisée. L’accent est mis sur l’action directe et l’autogestion, ainsi que sur un mode de vie écologique. C’est dans ce cadre que se développe la plus importante action de CIRCA, qui les mènera jusqu’au sommet du G8 à Gleneagles en juillet 2005: l’opération H.A.H.A.H.A.A., 218 qui englobe à la fois la seconde et la troisième expérience du Labofii.

III.2.1.2. Opération H.A.H.A.H.A.A., UK tour et G8 En avril 2005, le Laboratoire investit le Centre d’Art Contemporain de Glasgow dans le cadre d’une exposition sur la créativité et la politique, et y établit un lieu de planification stratégique de guerre pour l’armée des clowns. Les visiteurs peuvent y comploter contre le G8 en s’aidant de petits clowns-soldats et d’une carte géante de Gleneagles. 219 Ce sera le tremplin de l’opération H.A.H.A.H.A.A. (Helping Authorities House Arrest Half-witted Authoritarian Androids): pendant deux mois, le Labofii parcourt le Royaume-Uni pour recruter des clowns en vue du sommet du G8. En organisant cette tournée, financée par le gouvernement, 220 les membres du Labofii voulaient sortir du milieu activiste en utilisant des formes d’art populaire dans des lieux publics et devant des audiences variées (pas forcément militantes 221 ), afin de rendre leurs idées et leurs valeurs «visibles, attirantes et, avec un peu de chance, irrésistibles». 222

Au cours de ces deux mois, l’équipe d’artistes-activistes visite neuf villes. Dans chacune, le Labofii installe un centre d’information, autour d’une caravane faite sur mesure qui le soir venu se transforme en scène pour leur spectacle extérieur gratuit. Celui-ci comporte notamment une reconstitution de la Quatrième Guerre Mondiale par un clown grotesque s’étranglant en mangeant de l’argent, 223 une fausse conférence sur l’histoire de la

217 http://www.labofii.net/about/ [En ligne: consulté le 5 avril 2013]

218 http://www.clownarmy.org/operations/hahaha.html [En ligne, consulté le 7 mail 2013]

219 http://www.labofii.net/experiments/warroom/ [En ligne, consulté le 7 mail 2013]

220 Cette information est apparue dans trois de mes entretiens: le Laboratoire d’Imagination Insurrectionnelle aurait reçu un «financement DIY (Do it Yourself)» pour leur tournée de deux mois.

221 KLEPTO Colonel & UP EVIL Major, Op.Cit., p.250

222 Ibidem

223 KLEPTO Colonel & UP EVIL Major, Op.Cit., p.250

Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

désobéissance civile et un Clown Army’s Ridiculous Recruitement Show. 224 Chaque fois, ils organisent un Big Shoe Camp de deux jours, se terminant par une action de prière aux produits avec la «Church of the Immaculate Consumption», 225 semant ainsi les graines de potentielles nouvelles brigades qui continueraient à s’entraîner et à évoluer de leur côté. 226 Dans ces entraînements, leur objectif est de rapidement amener les gens à comprendre, physiquement plus qu’intellectuellement, des concepts-clés de CIRCA comme la spontanéité (pour tuer ce qu’Augusto Boal appelle le «flic dans la tête» 227 ), la complicité (pour pratiquer la démocratie radicale et le jeu) et l’idée de «relâcher le clown» (idée que tout le monde a un clown en lui). 228

À l’issue de la tournée, une centaine 229 de clowns rebelles issus des quatre coins du Royaume-Uni et, pour une petite partie, d’autres pays européens, se rassemblent à Gleneagles à l’occasion du sommet du G8, marquant ainsi en quelque sorte le pic de l’histoire de l’armée des clowns jusqu’à ce jour. Unifiée par le langage commun et les exercices appris durant les séances d’entraînement, la masse de clowns rebelles s’organise selon des principes d’organisation horizontale pour débattre d’un plan d’action, 230 et se prépare à agir.

L’idée principale était de faire des actions directes dans l’espace public, mais les clowns espéraient aussi produire des images et citations afin d’utiliser les médias pour faire passer leur critique radicale des politiques du G8 et du capitalisme. 231 Cependant, si cette semaine fut riche en très belles actions de clown rebelle (dont l’une des plus connue est celle d’une clown qui dessinait des smiley au rouge-à-lèvres sur les boucliers de la police avant de les embrasser, laissant des marques de lèvres rose vif 232 ), elle révéla également différents problèmes jusque-là ignorés. Ainsi, malgré l’impression d’unité partagée par les

224 Source: http://www.labofii.net/experiments/g8tour/ [En ligne, consulté le 7 mai 2013]

225 BOGAD Larry M., «Clowdestine maneuvers: A Study of Clownfrontational Tactics» in FIRAT Begüm Özden & Kuryel Aylin (Eds). Cultural Activism: Practices, Dilemmas and Possibilities, Amsterdam, Rodopi, 2011, p.192 Ce type d’action a démarré en 1999 aux Etats-Unis. Voir «Reverend Billy and the Church of Stop Shopping», http://www.revbilly.com [En ligne, consulté le 7 mai 2013]

226 Ibidem.

227 Boal fait ainsi référence à cette petite voix interne qui nous dit que nos idées sont stupides ou qu’elles ne fonctionneront jamais -voir VERSON Jennifer, Op.Cit., p.175.

228 VERSON Jennifer, “Why we need cultural activism” in TRAPESE Collective, Do it yourself; a handbook for changing our world, London, Pluto Press, 2007, p.183.

229 L.M. Bogad (Op.Cit.) évoque 150 clowns, et sur le site du Labofii, on parle de plus de 200 clowns. Il est difficile de connaître les chiffres réels, mais en recoupant les différents entretiens que j’ai pu faire et quelques écrits sur la question, il semblerait qu’il y ait eu au moins une centaine de clowns rebelles à cette occasion, voire plus.

230 Ibidem

231 Ibidem

232 KLEPTO Colonel & UP EVIL Major, Op.Cit., p.252

Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

membres de l’armée grâce à leur identité commune de clowns rebelles, 233 il apparut rapidement que tous n’étaient pas là pour les mêmes raisons, ni prêts à faire les mêmes choses. En effet, l’inconvénient de «toucher des gens qui n’auraient autrement pas pris part à la résistance radicale contre le G8, en rendant floues les frontières entre culture et résistance» 234 comme l’a fait le Labofii au cours de son Ridiculous Recruitment Tour, est justement qu’on risque ensuite de se retrouver au coeur de l’action avec des gens «qui n’auraient pas autrement pris part à la résistance radicale contre le G8» et qui n’ont pas, ou peu, d’expériences antérieures de participation à des actions directes ou de désobéissance civile:

«We hadn’t really thought it through… That’s one of the problems with activists: you forget what it’s

like not to be an activist, you take too much for granted: we had forgotten the civil disobedience part of

the training (…) so as a result, we had a lot of people coming in, and really it was their first time to do

anything like this, which was wonderful, and for me represented quite a success, but I hadn’t quite

realised…» 235

«Nous n’avions pas vraiment réfléchi à tous les paramètres… C’est un des problèmes des activistes: on

a tendance à oublier ce que c’est de ne pas être un activiste, on prend trop de choses pour acquises:

nous avions oublié de consacrer une partie de la formation à la désobéissance civile (…) du coup, on

s’est retrouvé avec beaucoup de personnes dont c’était vraiment la première expérience de ce type, ce

qui pour moi est une victoire, mais je n’avais pas réalisé [la difficulté que ça représentait]» 236

Cela s’est traduit par des problèmes de communication et des débats entamés à de mauvais moments, dans le coeur de l’action. 237 En fin de compte, l’expérience des clowns au sommet du G8 fut ambivalente, à la fois porteuse d’une multitude de moments magiques et révélatrice de problèmes de fond. Après cette expérience marquante et épuisante, CIRCA subit donc un contre-coup important: à nouveau dispersés aux quatre coins du Royaume-Uni, beaucoup de clowns, dont plusieurs des membres fondateurs de l’armée, 238 désertent, par manque d’énergie et/ou par découragement face aux difficultés pratiques de maintenir le mouvement vivant et uni (éloignement géographique des membres):

«There weren’t enough people who had the time (…) and were in the same space (…) and it was kind of

what I missed: having an affinity group that lived in the same city (…) Paris managed to do that but we

233 Ibidem

234 Ibidem

235 Propos recueilli lors de mon entretien avec John Jordan

236 Idem, ma traduction

237 Entretiens avec Mark et avec John Jordan

238 Entretien avec John Jordan

Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

didn’t really manage to do that in London (…) maybe now with Facebook it would be easier to do that

in a decentralised way, with social networking» 239

«Il n’y avait pas assez de gens qui avaient le temps (…) et étaient dans la même région (…) et c’est ce

qui me manquait: avoir un groupe d’affinités vivant dans la même ville (…) Paris [la BAC parisienne]

a réussi à faire ça, mais nous n’y sommes pas vraiment parvenus à Londres (…) peut-être

qu’aujourd’hui, avec Facebook, ce serait plus facile de faire ça de façon décentralisée, à travers les

réseaux sociaux» 240

III.2.1.3. En France: la Brigade Activiste des Clowns Parallèlement à cela, une armée de clown voyait le jour en France. A l’initiative d’une française, un weekend d’entraînement s’est organisé à Paris en 2005, à la suite de quoi la Brigade Activiste des Clowns (BAC) parisienne s’est créée. Celle-ci fit une première action -presque totalement improvisée- en mai 2005, puis, à l’instar de l’armée anglaise, commença à se structurer. 241 Après quelques années d’activité assez intense, le groupe initial s’est dispersé, laissant la place à une relève un peu plus jeune ayant une interprétation légèrement différente du rôle de la BAC. 242 Il y a d’autres brigades de clowns influencées par CIRCA en France, notamment les Clowns à Responsabilités Sociales (CRS) de Riom, tout près de Clermont-Ferrand 243 , mais la BAC parisienne reste l’une des plus actives à ce jour.

III.2.1.4. Et en Belgique? Quant à l’armée de clowns belge, elle a vu le jour plus tard dans le cadre du lancement du collectif artiviste de Bruxelles. 244 Formé fin 2009 à l’initiative d’un activiste Bruxellois suite à sa découverte de CIRCA au camp climat de Notre-Dame-des-Landes, ce collectif touche simultanément à différentes formes d’artivisme (groupe de Samba, théâtre de rue,…), parmi lesquelles le clown rebelle n’est qu’un exemple. Les fondateurs de cette armée de clowns belge ont été suivre une formation de clown activiste (Big Shoe Camp) à Lille avant de lancer leur propre brigade à Bruxelles, début 2010. Mais, malgré un début prometteur, le mouvement s’est rapidement essoufflé, et ne compte plus aujourd’hui que quelques clowns s’adonnant à cette activité un peu en dilettante (entre autres parce qu’ils

239 Propos recueillis lors de mon entretien avec John Jordan

240 Idem, ma traduction

241 Informations recueillies lors de mon entretien avec Pierre

242 Voir section III.2.3. - L’armée des clowns: une ethnographie

243 Voir FORET Béatrice, «Les Clowns à Responsabilités Sociales (CRS), des électrons libres pour agiter les consciences», Culture Clown, n°15 (2009), pp.23-27

244 Voir http://collectifartivist.be (site officiel)

Section III - The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

s’engagent simultanément dans plusieurs initiatives artivistes au sein de leur collectif) 245 :

«c’est en standby depuis un an (…) mais c’est en train de reprendre grâce à Jean, qui est hyper-motivé pour relancer la machine, les entraînements réguliers etc.». 246

Ces trois exemples de brigades permettent de dresser un premier aperçu du visage de CIRCA aujourd’hui. Cependant, il est apparu au cours de ma recherche que les liens entretenus entre les brigades de différents pays (et même parfois au sein d’un même pays) sont moins forts et moins réguliers qu’initialement espéré par les fondateurs de l’armée des clowns. 247

III.2.2 - Fondements théoriques

Comme évoqué plus haut, les fondateurs de CIRCA, une demi-douzaine d’activistes rompus aux techniques de l’action directe non-violente, ont assez rapidement établi des bases théoriques et une méthodologie pour le mouvement. Celles-ci sont amplement décrites dans les divers textes rédigés notamment par John Jordan, Jennifer Verson et Larry Bogad, et s’inscrivent tout à fait dans la philosophie des carnavals tactiques (voir supra). Parmi les motifs qui sous-tendent la création de CIRCA, on peut ainsi dégager trois objectifs principaux: un objectif tactique (créer une nouvelle méthode d’action directe non-violente), un objectif humain (développement personnel du militant), et enfin un objectif de communication (améliorer l’image du mouvement).

III.2.2.1. Objectif tactique Tout d’abord, ils y voyaient une nouvelle tactique d’action directe non- violente mélangeant art et activisme: utiliser le ridicule et la parodie pour explorer -et critiquer- l’autoritarisme. 248 Pas du théâtre de rue en tant que tel, mais une forme d’action directe créative et improvisée. L’idée était de «travailler avec des clowns professionnels pour développer une méthodologie (…) qui introduise du jeu dans le processus d’organisation politique». 249 En s’inspirant d’une part de la notion de carnaval comme forme de résistance mêlant politique et esthétique, 250 et d’autre part des situationnistes qui soulignent le pouvoir

245 Entretien avec Martin

246 Propos recueillis lors de mon entretien avec Martin

247 Information recueillie lors de mes entretiens

248 FREMEAUX Isabelle & RAMSDEN Hilary, “We Disobey to Love: Rebel Clowning for Social Change” [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL: http://www.labofii.net/docs/wedisobeytolove.doc, p.2

249 JORDAN John, «Clandestine Insurgent Rebel Clown Army» in BOYD Andrew & Mitchell Dave O. (eds), Op.Cit., p.305

250 FREMEAUX Isabelle & RAMSDEN Hilary, “We Disobey to Love: Rebel Clowning for Social Change” [En ligne,

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potentiellement révolutionnaire de la culture en insistant sur les notions d’immédiateté, de plaisir et de jeu, 251 les fondateurs de l’armée de clowns voulaient mettre sur pied une nouvelle forme de protestation festive, qui brise le quatrième mur (terme théâtral désignant la barrière entre l’acteur et son public) entre résistant et oppresseur par des actes de communication (blagues, actes d’amour, chorégraphies,… 252 ).

Ainsi, le clown rebelle ne doit pas confronter ses oppresseurs mais reconnaitre leur présence et les respecter en tant qu’êtres humains, ce qui perturbe les relations de pouvoir «classiques» entre manifestants et forces de l’ordre. C’est en cela que le clown rebelle est à leurs yeux particulièrement subversif: en se rendant impossible à catégoriser, il devient en quelque sorte intouchable. 253 John Jordan parle ainsi de «se faire arrêter de manière intelligente» 254 : voir la police embarquer des clowns attire non seulement l’attention des passants, mais soulève aussi immédiatement des questions sur ce qu’ils ont fait de répréhensible etc

En combinant la naïveté et la bonne volonté du clown théâtral et la ruse du clown-bouffon ou de l’activiste, le clown rebelle transgresse les frontières et refuse toute dichotomie 255 : «ni mâles ni femelles, ni artistes ni activistes, ni intelligents ni stupides, ni fous ni sains d’esprit, ni amusement ni menace, ils savent que ces oppositions claires sont oppressives et, plus encore, que si l’on veut vraiment gagner cette lutte pour la survie de l’humanité et des éco-systèmes de la terre, on va devoir un jour convaincre les policiers et les soldats de changer de camp». 256 L’imprévisibilité complète des clowns explose les codes rigides qui régentent les relations sociales «normales» et les patterns habituels qu’épousent les relations avec l’autorité 257 : quand on s’attend à la confrontation, le clown propose son aide. Au lieu de faire des demandes et des menaces, il va proposer de collaborer et demander des permissions, rendant les autorités complices malgré elles de son action. En transformant la peur de l’autorité ou d’une arrestation en un jeu de touche-touche, le clown rebelle bouscule complètement le monde de l’action directe non-violente. 258 C’est cette ouverture, cette vulnérabilité volontaire et cette témérité que CIRCA espère répandre autour d’elle. 259

consulté le 7 mai 2013]. URL: http://www.labofii.net/docs/wedisobeytolove.doc, p.3.

251 Ibid., p.4

252 Ibid., p.6.

253 Ibidem.

254 JORDAN John, «Clandestine Insurgent Rebel Clown Army» in BOYD Andrew & Mitchell Dave O. (eds), Op.Cit., p.307

255 Ibidem

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III.2.2.2. Objectif humain Ce qui nous amène au deuxième élément-clé de l’art du clown rebelle:

l’émancipation personnelle. Pour les fondateurs de CIRCA, le psyché est en effet un lieu de bataille aussi important que la rue, et un terrain d’action trop souvent négligé par les mouvements sociaux. 260 Cet élément psychique, bordant parfois sur le mystique, est extrêmement présent dans tous les écrits dédiés à CIRCA, qui est décrite comme étant à la fois «une arme tactique contre la stupidité sans borne du capitalisme et de la guerre, et un outil pour se libérer des terribles dommages que le capitalisme a infligé à nos corps et à nos esprits». 261

Le clown rebelle a également été pensé comme un moyen de s’attaquer à ce que les fondateurs de CIRCA percevaient comme des problèmes de fond liés à la radicalisation de certains milieux militants, 262 en «transformant et en soutenant la vie émotionnelle interne de l’activiste tout en fournissant une technique efficace pour l’action directe». 263 En effet, beaucoup de personnes devenues actives politiquement par passion, parce qu’elles sont profondément touchées par une injustice ou par la menace écologique, ont tendance à s’endurcir de plus en plus au contact de milieux radicaux et à force d’être confrontées à la violence, à la pauvreté, à la répression policière. 264 En développant l’art du clown et l’imagination insurrectionnelle (voir supra), les fondateurs de CIRCA espéraient «rompre avec le mode de pensée binaire et oppositionnel qui est encore tellement inhérent aux mouvements de protestation» 265 , et permettre aux activistes d’ôter cette armure qu’ils se construisent, en travaillant avec le corps pour «retrouver l’humain vulnérable [en eux] et donner du courage, qui consiste à sentir la peur et à décider de la surpasser parce que notre coeur nous dit que c’est la bonne chose à faire» 266 . L’idée est donc ici de remettre en question

256 KLEPTO Colonel & UP EVIL Major, «The Clandestine Insurgent Rebel Clown Army goes to Scotland via a few other places» in HARVIE David, MILBURN Keir, TROTT Ben & WATTS David, Shut them down! - The G8, Gleneagles 2005 and the movement of movements, Leeds/Brooklyn, Dissent!/Autonomedia (jointed publication), 2005, p.244

257 FREMEAUX Isabelle & RAMSDEN Hilary, Op.Cit., p.7

258 Ibidem

259 BOGAD Larry M., Op.Cit., p.191

260 CIRCA Booklet «G8 Briefing and Operations Information» [En ligne, consulté le 7 mai 2013] URL:

http://www.clownarmy.org/operations/CIRCA_G8.pdf, p.2

261 Ibid., p.13

262 KLEPTO Colonel & UP EVIL Major, Op.Cit., p.245

263 Ibid., p.247

264 Ibid., p.246

265 Ibid., p.244

266 Ibid., p.247

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les «structures d’oppression qui affectent nos vies» 267 en «interrogeant collectivement notre rapport à la censure, à la coercition, à l’autodiscipline, et à l’autoritarisme» 268 .

Reprenant l’idée de carnaval Bakhtinien (voir supra), ils développent donc des exercices (voir infra) visant à aider les activistes à reprogrammer leur corps, à développer leur intuition et à trouver leur clown intérieur -un état enfantin de générosité et de spontanéité- pour leur permettre de s’engager de façon créative dans un processus de changement social. On voit tout de suite ici le lien avec la notion de cultural politics abordée plus haut: c’est en agissant sur les significations qui sont relativement fixées en eux et autour d’eux que les clowns veulent changer le monde.

III.2.2.3. Objectif communicationnel Enfin, comme beaucoup d’initiatives artivistes, CIRCA veut contribuer à sortir de l’image négative trop souvent attachée à l’activisme radical. Comme d’autres initiatives des Blocs Roses et Argents, l’armée des clowns aide à rendre le mouvement plus sympathique et à interrompre ce que Larry Bogad nomme «l’hegemonologue des medias et de l’Etat, qui diabolise souvent les autres activistes [en les présentant comme] des hooligans fous et nihilistes». 269

On le voit, l’art du clown rebelle a fait l’objet d’une certaine recherche. Proposant plutôt un processus que des solutions ou un système, 270 il s’inscrit dans une tradition politique cherchant à se ré-approprier le contrôle de sa propre vie, en brouillant les frontières entre l’art et la vie. 271

III.2.3 - L’armée des clowns: une ethnographie?

«Il ne suffit pas (…) de suivre des militants dans leurs diverses activités pour baptiser une démarche d’ethnographique. L’ample littérature anthropologique sur le sujet (…) répète à satiété combien il est délicat de tirer des enseignements généraux

267 FREMEAUX Isabelle & RAMSDEN Hilary, Op.Cit., p.13

268 Ibidem

269 BOGAD Larry M., Op.Cit., p.180

270 FREMEAUX Isabelle & RAMSDEN Hilary, “We Disobey to Love: Rebel Clowning for Social Change” [En ligne, consulté le 7 mai 2013]. URL: http://www.labofii.net/docs/wedisobeytolove.doc, p.13

271 Ibid., p.4

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d’observations ponctuelles et limitées de groupes au sein desquels l’observateur bénéficie selon les cas d’un inégal degré d’intégration», déclarent les auteurs d’«Observer les mobilisations -Retour sur les ficelles du métier de sociologue des mouvements sociaux». 272 Cette mise en garde, ainsi que l’énonciation qu’ils font des «trois règles cumulatives conditionnant (…) [la validité d’une ethnographie]: l’interconnaissance, la réflexivité (…) et la longue durée», 273 m’ont fait réfléchir sur ma propre démarche. Je ne prétendrai donc pas ici avoir réalisé une enquête ethnographique de terrain approfondie auprès de l’armée des clowns rebelles; il aurait fallu pour cela que j’aie l’occasion de m’immerger dans le mouvement altermondialiste, et si possible que j’intègre une brigade de clowns, durant une beaucoup plus longue période.

Pour autant, je n’ai pas renoncé à établir une description fidèle de l’activité de CIRCA: comme annoncé dans la partie I.3 - Considérations méthodologiques, j’ai opté pour une approche sociologique plus diversifiée, et j’ai combiné les informations tirées de mon enquête de terrain avec différentes autres sources pour établir la description suivante. Je commencerai ici par aborder l’organisation générale de l’armée, puis j’exposerai brièvement comment les brigades s’entraînent et préparent leurs actions.

III.2.3.1. Considérations générales Héritière d’une certaine tradition anarchiste, CIRCA fonctionne -comme nombre de groupements altermondialistes- selon des principes d’organisation horizontale et décentralisée: il n’y a pas de chef (ou, plutôt, tout le monde est chef: les clowns sont libres de choisir le grade qu’ils veulent dans l’armée, et tous les grades se valent), et les décisions sont prises par consensus. Chaque clown est également libre de choisir son uniforme et son maquillage, même si on retrouve souvent un style mêlant vêtements militaires agrémentés de coeurs, d’étoiles et de fourrure rose ou verte. 274

La structure de CIRCA se compose de brigades (gaggles) de 5 à 20 clowns, qui peuvent être basées sur une zone géographique, sur un groupe d’affinités (ou un groupe d’amis) préexistant, ou sur une identité et des intérêts communs (comme l’utilisation d’un

272 COMBES Hélène, HMED Choukri, MATHIEU Lilian, SIMÉANT Johanna & SOMMIER Isabelle, «Observer les mobilisations - Retour sur les ficelles du métier de sociologue des mouvements sociaux»,