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Sélection des naissances et formatage social

Auteur : Alain Musset


ALAIN MUSSET
SCIENCE-FICTION : DES LIVRES ET DES MONDES
CHRONIQUE 2
"Sélection des naissances et formatage social"
10 NOVEMBRE 2009

Le vendredi 13 novembre 2009, je vais participer à un colloque organisé par l’EHESS sur le thème :
"Quand le handicap interroge la naissance : Enjeux et décisions en périnatalité" (CEDIAS-Musée
social, 5, rue Las Cases, 75007 Paris). À cette occasion, connaissant mes penchants pour la
littérature d’anticipation, mes collègues m’ont demandé de leur présenter ce que la science-fiction
pensait de ces problèmes sensibles qui touchent à la fois la médecine, la morale, le droit et la
philosophie. J’ai accepté de relever ce défi en sachant qu’il ne s’agissait pas pour moi de proposer
une sorte d’interlude récréatif entre deux conférences sérieuses, bien au contraire. En fait, cette
ouverture vers des mondes futurs (mais possibles) est une sorte d’évidence pour un colloque qui
s’interroge sur la naissance et le handicap car la science-fiction fait partie des discours obligés, pour
ne pas dire des poncifs, qui s’accumulent quand on parle de sélection génétique (spectre de
l’eugénisme) et des progrès incontrôlables de la médecine moderne : "c’est de la science-fiction !", a-
t-on coutume de dire quand on ne sait plus comment interpréter l’évolution actuelle des sciences qui
prennent l’être humain comme objet et comme outil de recherche.

Déjà, dans Les enfants de la science, Robert Clarke agitait le spectre d’une science sans conscience
qui peut faire peur à l’ensemble de l’humanité car elle bouleverse les règles millénaires de notre
évolution : "La révolution biologique, qui va nous frapper de plein fouet, a ceci de particulier et de
tragique qu’elle survient dans un monde qui n’est nullement prêt à en assumer les conséquences. Il
est probable que ses progrès vont faire voler en éclats des conceptions morales, légales, que nous
croyions profondément inscrites dans nos habitudes. En passant du savoir sur la vie au pouvoir sur la
vie, la biologie va trop vite : elle ne donne pas le temps de réfléchir aux conséquences de ces
changements".
De fait, la sélection des naissances, ou bien la sélection prénatale destinée à améliorer l’espèce
humaine, est l’un des thèmes fondamentaux de la science-fiction, avec le voyage dans le temps, la
conquête spatiale, les invasions martiennes ou les sociétés post-apocalyptiques. Il est cependant
fondamental de noter que, si la science-fiction dénonce généralement l’eugénisme (niveau de l’État
totalitaire), elle s’intéresse assez peu à la sélection des naissances (choix individuels ou familiaux).
Or, le problème général de la sélection est celui des critères utilisés pour définir l’individu non pas
idéal, mais au moins satisfaisant, efficace, disposant de capacités suffisantes pour bénéficier d’un
confort de vie "standard" dans une société donnée. Dans Un bonheur insoutenable, Ira Levin
souligne ainsi que, dans la société du futur, même les plus petits détails peuvent être corrigés,
comme pour le jeune Copeau (Li RM35M4419) qui a les yeux vairons, mais qui refuse de se faire
opérer : "Si c’était irrémédiable, votre résignation serait parfaitement justifiée. Mais une imperfection
qui peut être corrigée ? Cela nous ne devons jamais l’accepter. Pour nous tous, il n’est qu’un but, un
seul : la perfection. Nous n’en sommes pas encore là, mais cela viendra : une Famille génétiquement
améliorée, les traitements devenus inutiles" (p. 339).

La science-fiction n’hésite pas à traiter ce problème car elle peut pousser jusqu’au bout les limites de
nos possibilités scientifiques, morales ou religieuses en posant plusieurs questions qui sont au centre
du débat actuel sur le diagnostic et la sélection prénatale ou périnatale : le droit à la vie ; la liberté de
choix des parents ; la responsabilité des médecins ; le pouvoir coercitif de l’Etat.
Dans la SF (comme dans notre réalité), la sélection périnatale semble toujours partir d’un bon
sentiment : le choix est fait pour assurer la bonne santé de l’enfant à naître, le confort de sa famille et
le bon fonctionnement de la société qui l’accueille. Mais tout le monde sait que l’enfer est pavé de
bonnes intentions. Ce qui est présenté au départ comme une décision thérapeutique réservée à des
individus conscients sur les conseils d’un médecin à qui on peut faire confiance, devient rapidement
une politique systématique de dépistage des "mauvais" éléments impliquant l’ensemble du corps
social -avec ou sans l’accord de ses membres. Les étapes suivantes s’enchaînent logiquement pour
aboutir à des sociétés totalitaires où les individus imparfaits (automatiquement considérés comme
asociaux) n’ont plus droit de cité car ils sont nés sous deux mauvaises étoiles : l’amour et le hasard.
Le film d’Andrew Niccol, Bienvenue à Gattaca (1997) est la parfaite illustration de cette perversion
d’un système qui conduit une société à rejeter ses éléments "défectueux" sous prétexte qu’ils n’ont
pas bénéficié d’une programmation génétique assistée par ordinateur. Les enfants naturels sont alors
considérés comme des "invalides".

Mais c’est bien entendu avec Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) que la sélection
périnatale et la manipulation génétique atteignent le plus haut degré de formatage à la fois biologique
et social. Dans le monde du futur décrit par l'auteur (nous sommes en l’an 632 de Notre Ford),
l'immense majorité des êtres humains vit au sein de l'État Mondial dont la devise est : Communauté,
Identité, Stabilité. Les sauvages qui échappent au contrôle de l’État sont regroupés dans des
réserves. Les traitements que subissent les embryons au cours de leur développement déterminent
leur future position dans la hiérarchie sociale -la société étant divisée en cinq classes (Alpha, Bêta,
Gamma, Delta, Epsilon) : "Plus la caste est basse, dit M. Foster, moins on donne de l’oxygène. Le
premier organe affecté, c’est le cerveau. Ensuite le squelette. À soixante-dix pour cent d’oxygène
normal, on obtient des nains" (p. 33).
Dans Un bonheur insoutenable (This perfect day, 1970), Ira Levin brosse le tableau d’une société qui
est en train de se constituer sur le modèle d’Huxley mais qui n’a pas encore atteint sa perfection
génétique, politique et sociale -même si elle s’en approche beaucoup. La sélection génétique joue un
rôle important dans la constitution et le maintien de ce monde uniformisé qui considère les
personnalités individuelles comme des vestiges pernicieux du passé. Encore une fois, le lien est
directement établi entre le diagnostic prénatal, la sélection à la naissance, la manipulation génétique
et l’établissement d’un système politique totalitaire. Les rebelles qui veulent retrouver leur libre-arbitre
(ailleurs on les appellerait : asociaux, malades ou invalides) sont ici appelés des "incurables". De
manière ironique, le père du héros lui fait remarquer que les individus finissent tous par se
ressembler alors qu’en son temps il y avait des petits, des grands, des gros, des maigres, des
blonds, des bruns : "Regarde-les ! dit Papa Jan en lui reprenant la main. Tous pareils ! Tu ne trouves
pas cela merveilleux ? Les mêmes cheveux, les mêmes yeux, la même peau, la même forme : tous
pareils, garçons et filles. Comme des pois dans leur gousse. Ce n’est pas beau ? Ce n’est pas de
première ?" (p. 15). La comparaison avec les pois dans leur gousse n’a ici rien d’anodin. C’est une
allusion indirecte à Gregor Mendel et à ses travaux sur la transmission des caractéristiques
morphologiques des pois à travers quelques générations. En définissant les termes de phénotype et
génotype, Mendel a posé les bases de la génétique moderne et ouvert les portes du futur aux
auteurs de Science-Fiction.

Dans la SF, la sélection des naissances entraîne inévitablement une homogénéisation des types
physiologiques (et intellectuels) car on cherche à se rapprocher d’un idéal type qui incarne les
valeurs d’une société à la recherche de la perfection et de la stabilité. Dans Exultant (Les enfants de
la destinée II), Stephen Baxter met en en scène le jeune Pirius, né dans une cuve de gestation
comme tous ses camarades envoyés dans l’espace pour combattre les pires ennemis de l’humanité,
les Xeelees. À peine débarqué sur Terre, il voit toute la différence qui sépare les Terriens des
habitants de sa base aérospatiale : "Sur la base des Arches, tout le monde se ressemblait : petit,
nerveux, des traits pareils à ceux des autres, puisque la plupart d’entre eux avaient été incubés dans
les mêmes cuves de gestation. -Ici, dit-il, tout le monde est différent. Il y a des grands, des petits, des
vieux. Et ils sont tous gros. On ne voit pas beaucoup de gros sur le front" (p. 148).

Cette homogénéité prétend être efficace. Elle n’est cependant que l’expression d’un rejet de la
différence qui réduit l’humanité à quelques schémas caricaturaux, sans lui laisser la possibilité de
trouver d’autres formes d’expression et d’identité. Derrière la science-fiction plane l’ombre du
surhomme nietzschéen destiné à dépasser la condition humaine grâce aux outils d’une science
dévoyée : "L'objectif sera donc le suivant : constituer à l'échelle de l'humanité, les conditions qui ont
permis l'apparition des Grands Hommes ; ne plus compter sur le "hasard", sur le fait que des
"mémoires" spéciales, raffinées, sélectionnées de générations en générations, se sont
"miraculeusement" condensées sur un seul ; tout au contraire, accumuler les forces,
méthodiquement, scientifiquement, pour créer une autre race" (Nietzsche, Volonté de puissance).
Ce rêve (ou ce cauchemar), plusieurs auteurs de Science-fiction l’ont réalisé -mais c’est déjà une
autre histoire !

Avec la participation de la Ville de Paris et de la Région Ile-de-France et de la Fondation Orange.


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