Les Îles Britanniques (Londres, les nationalismes et la crise

)

18 janvier 2007. Séparatisme écossais. A l’occasion du trois – centième anniversaire de
l’Acte d’Union des Parlements d’Edimbourg et de Londres, le correspondant du Monde
relate l’événement en privilégiant l’actualité la plus récente. Dans le titre même apparaît
le mot couple ; le mot désamour est utilisé dans le texte. Bien au contraire, l’union entre
l’Angleterre et l’Ecosse entérinait à l’époque une démarche de logique et de raison. Elle
n’officialisait pas un amour entre les deux nations. Que signifie ce type de
personnalisation ? Pas plus que l’Angleterre l’Ecosse ne constitue un être doué
d’intelligence et mu par des sentiments…
Avant de reformuler les questions une nouvelle fois soulevées par le réveil en Europe
d’un national – régionalisme – voir ici deux liens avec des papiers récents sur la
Catalogne et la Wallonie – je relève que l’article du Monde présente une importante
lacune. Celle-ci en dit long sur l’ignorance complète des Français sur l’histoire anglaise.
Or la fin du XVIIème et le début du XVIIIème siècles correspond à une période essentielle :
non seulement pour le Royaume Uni, mais au-delà, dans la grande histoire de l’Occident.
Cette fenêtre historique s’étend de la grande peste à Londres (1666) suivie de la fin des
guerres contre la Hollande (1674) jusqu’au milieu de la décennie 1710 : instauration de la
maison de Hanovre [George Ier (1714 – 1727)] et en France, mort de Louis XIV. Pendant
près de quarante ans, l’Angleterre (bientôt rejointe par l’Ecosse) devient avant toutes les
autres une monarchie parlementaire ; les Français en connaissent une variante aseptisée
un siècle et demi plus tard, à partir de 1830 avec le roi Louis-Philippe.
Sous l’autorité des derniers Stuart – Charles II, Jacques II puis sa fille Anne – et de
Guillaume d’Orange, l’Angleterre connaît une révolution en douceur. Bien sûr, les
querelles dynastiques ont affaibli la monarchie anglaise et précipité la montée en
puissance du Parlement de Londres. Mais le pays change d’ère sans que le sang ne
coule, bénéficie d’une paix religieuse relative garantie par des souverains officieusement
catholiques (Jacques II). Il évite dans ce même laps de temps la guerre civile à l’intérieur,
et les guerres continentales à l’extérieur.
En mai 1679, le décret de l’Habeas Corpus protège désormais le citoyen contre
l’arbitraire du prince en interdisant l’arrestation d’un innocent présumé et l’utilisation de
la question. Le Parlement se transforme, d’une simple chambre d’enregistrement en un
lieu de débat contradictoire, dont la majorité soutient ou au contraire fait tomber le
gouvernement. Des deux principaux partis naissants, tories et whigs, le second tire son
nom des jacqueries écossaises.
En 1689, la Bill of Rights approuvée par Guillaume III fige jusqu’à aujourd’hui le
caractère constitutionnel de la monarchie anglaise. Le monde contemporain naît dans
cette période… La question écossaise ne représente donc qu’un élément quasi
anecdotique de cette histoire. Et l’Acte d’Union ne dissout même pas l’Ecosse : l’Acte
d’établissement (en 1701) stipule par exemple que le souverain anglais doit protéger
l’Eglise presbytérienne d’Ecosse au même titre que l’Eglise anglicane d’Angleterre.
De ce long prologue, il reste la question centrale de l’indépendance de l’Ecosse, telle que

présentée par Marc Roche. Le journaliste affirme que les indépendantistes pèsent d’un
poids grandissant, et que le nouveau Parlement ne provoque pas d’enthousiasme parmi
les 5 millions d’habitants que compte le royaume. La dévolution – qui constitue une
version locale de la décentralisation française – provoquerait même " un certain
désenchantement des deux côtés de la rivière Tweed." L’article se termine par un sondage
:
"56 % des Ecossais contre 73 % des Anglais souhaitent rester dans le RoyaumeUni. Ils ne sont que 32 % en Ecosse à être favorables à une fracture ethnique au
plan national. "
Il reste au géographe à replacer quelques lignes directrices. Comment peut-on distinguer
un Ecossais d’un Anglais, si ce n’est par le nom de famille ? Or ce dernier ménage des
pièges, en cachant souvent des ascendances non locales. La langue ne peut constituer une
grille discriminatoire, car un pour cent seulement des habitants parle le gaélique (dans les
îles occidentales) et moins d’un tiers comprend, à défaut de les parler, les dialectes des
Lowlands – parmi lesquels le scot –.
L’Ecossais rural ne constitue presque qu’une curiosité touristique dans un pays où 90 %
de la population est citadine. A l’inverse, presque un habitant du royaume sur trois vit
entre les deux rias (Firths) de la Forth à l’est et de la Clyde à l’ouest, c'est-à-dire dans les
deux aires urbaines d’Edimbourg et de Glasgow. En ajoutant les trois autres grands ports
de Dundee, Aberdeen et Inverness (le plus septentrional), on englobe la moitié de la
population habitant en Ecosse. Qu’a-t-elle de spécifique ?
Au plan alimentaire, l’Ecosse dépend entièrement du reste de la Grande-Bretagne, ou du
continent. L’imbrication économique de l’Ecosse dans un ensemble géographique plus
large ne s’arrête pas à cet aspect. Marc Roche ne s’y trompe pas : le contexte économique
favoriserait moins qu’il y a une vingtaine d’années le camp des indépendantiste :
"Avec la réduction du pétrole de la mer du Nord, les transferts financiers de
Londres vers l'Ecosse ont pratiquement doublé entre 1999 et 2006. En raison d'un
mode de répartition de l'impôt biaisé en faveur de l'Ecosse, les dépenses
publiques en matière de santé, éducation ou transport y sont de 22 % plus élevées
qu'en Angleterre."
Quelques suppositions viennent éclairer le vote indépendantiste écossais : l’Angleterre ne
représente plus sans doute le modèle de référence, la possibilité de servir dans une armée
ou une administration coloniales prestigieuses ayant disparu. Certes, le boom du pétrole
dans les années 1980 a probablement ouvert des perspectives nouvelles en Ecosse, sur la
capacité de l’économie locale à « voler de ses propres ailes ».
Mais n’y a-t-il pas plus insidieusement le rejet d’une Angleterre londonienne,
cosmopolite et bigarrée, d’une monarchie anglaise vilipendée pour son immoralité, sa
tiédeur protestante ? Et au fond, que proposent de constructif les indépendantistes du SNP
: le retour aux clans, aux 650 tartans… ?
*
4 mai 2007. Indépendantisme (pétrolier) écossais.
" Ce n’est pas l’affirmation d’une nouvelle identité écossaise qui représente une
menace pour l’Union. C’est le déclin continu en Ecosse, du sentiment d’identité

britannique, la lente déliquescence du consensus établi sur ce que signifie
réellement être britannique. "
J’extrais cette phrase du troisième paragraphe d’un long article intitulé Le petit frère veut
s’émanciper, qui fait le point sur l’équilibre des forces politiques régionales à la veille
d’un scrutin important dans le royaume d’Ecosse ; les résultats parviennent juste en
France, et laissent entendre qu’à la suite du recul des travaillistes, le parti indépendantiste
SNP [Parti National Ecossais] emporte la majorité des voix. [New Statesman (Londres),
cité par Courrier International n°860 / Du 26 avril au 2 mai 2007 / P.16] Cette première
phrase servira de prologue pour un nouveau papier sur le national – régionalisme en
Europe, et sur l’Ecosse en particulier.
L’auteur, Allan Little, part de l’idée que le processus en cours en Ecosse ressemble moins
à la construction d’un édifice (ici, une Ecosse indépendante), qu’à la destruction de
l’immeuble britannique, partagé avec les Gallois et les Anglais. Les Etats séculaires
constituant l’Union européenne traversent une mauvaise passe. Des forces politiques d’un
nouveau genre remettent en cause leur légitimité ; pour donner corps à leurs
revendications (régionalistes, autonomistes, voire indépendantistes), ils présentent les
Etats – nations européens comme ravagés par une crise majeure.
A l’orée de cette période charnière, ces Etats du passé entreraient dans une sorte de
sénescence qui se terminerait par la recomposition du paysage géopolitique européen.
Les nationaux – régionalistes s’en réjouissent, sentiment que je ne partage pas. Allan
Little avance l’idée judicieuse selon laquelle, chez les Ecossais, le sentiment d’identité
nationale se perd. C’est à mon sens, sans exception de lieux, une évolution touchant
l’ensemble des Européens, qui dépasse le seul cas des Britanniques.
Allan Little n’en disconvient pas au fond, puisqu’il explique un peu plus loin qu’il a été
"vivement surpris du peu de place qu’occupe cette date [1707, proclamation de l’Acte
d’Union des couronnes anglaise et écossaise] dans la conscience collective des Anglais.
Existe-t-il un autre peuple en Europe qui ne connaît pas la date de la création de son
pays ?" Jérémiade ne vaut pas démonstration.
Et pour reprendre le mauvais pli d’une personnification indue, bien peu de pays peuvent
se targuer d’un rapport dépassionné à l’égard de leur passé, sans discussions de leurs
origines historiques. En France même, pays considéré comme LE modèle
d’enracinement, du temps long, de l’homogénéité territoriale, se posent quand même des
questions (sur la Corse, récemment) ; certains intellectuels français estiment que 1789
marque un commencement intégral quand d’autres considèrent au contraire que cette
même année constitue une fin irrémédiable. Et puis ?
L’auteur apporte assez vite une deuxième idée à propos de l’Ecosse, selon laquelle le
pétrole a joué un rôle de déclencheur dans les années 1970. Avant, le royaume vivait sous
la tutelle anglaise ; après, Londres aurait chipé son pétrole. A l’occasion des élections
générales de 1974, Allan Little s’en souvient encore, « dans tous les lieux publics était
placardé le slogan ‘Ce pétrole est celui de l’Ecosse’ »
Reprendre sans l’amender cette affirmation me gêne un peu. Elle ne signifie rien, même
si l’auteur n’en souffle mot. Les puits d’exploitation off shore se situent en effet en pleine
mer, très au large des côtes écossaises, à une centaine de kilomètres en moyenne. A ce
titre, Edimbourg pourrait aussi bien faire valoir ses droits sur l’Ulster [voir carte] : le

canal du Nord séparant l’Ecosse de l’Irlande a une largeur minimale de cinquante
kilomètres. Ainsi, que l’on définisse autrement les limites des eaux territoriales en deçà
des deux cents miles marins, et le pétrole tombera dans une escarcelle commune : celles
des eaux internationales. Géographiquement, ce pétrole est celui de la mer du Nord, de
son soubassement géologique.
Imaginons une indépendance, ou en tout cas une large autonomie du royaume : je ne
serais pas étonné si, en cas de contestation avec les Norvégiens sur le partage des
royalties ou sur l’attribution de tel ou tel gisement, les autorités écossaises ne se tournent
pas finalement vers Londres pour quémander un soutien et peser davantage dans une
négociation tendue avec les responsables politiques scandinaves ; indépendantisme à
géométrie variable du jeune adulte qui loge en chambre étudiante mais qui retourne le
week-end chez ses parents pour déposer son linge sale et récupérer des vêtements
repassés. Un autre écueil se présente.
En mer du Nord, les gisements d’hydrocarbures les plus méridionaux s’épuisent – les
plus proches de l’Ecosse – et ceux qui laissent espérer des réserves plus importantes sont
beaucoup plus au nord, toujours plus loin de la Grande-Bretagne, en limite de plateau
continental (c’est-à-dire à des profondeurs excédant deux cents mètres), au large de
l’archipel des Shetland. Pourquoi les habitants de cet archipel, lui-même à environ deux
cents kilomètres au nord de l’Ecosse ne détourneraient-ils pas l’exigence actuelle de
dévolution à leur avantage ? Cette deuxième dévolution déclencherait sans nul doute
l’hostilité des Ecossais de Grande-Bretagne, qui n’y voient pour l’heure qu’une source
exclusive de richesses pour le royaume.
Allan Little use également d’un autre argument, celui très classique de l’apaisement. Il
rassure ses lecteurs sur ses interlocuteurs du SNP. Rassurez-vous, nous dit-il en
substance, les premiers indépendantistes se moquaient du monde, avec leurs slogans
extrémistes. Désormais, personne n’a plus rien à craindre, ils ont mis de l’eau dans leur
vin. Mais les a-t-on jamais présentés (et se sont-ils eux-mêmes présentés) comme des
gens dangereux, par leurs prises de position radicale ? Pourquoi faudrait-il prendre pour
argent comptant cette promesse plus ou moins formulée, mais non argumentée ? Si les
indépendantistes écossais du SNP ont « purgé [leur] sentiment anti-anglais », que
proposent-ils en remplacement ? L’habileté manœuvrière de communicants politiques ne
dissimule-t-elle pas un projet inchangé, et par conséquent vain ?
Car je terminerai par là, les méfaits des rois d’Angleterre ne se comptent pas siècle après
siècle ; ils n'ont d'égal que l'invariable incapacité des rois de France à soutenir
efficacement leurs alliés écossais dans leur lutte contre les Anglais ! Mais toute cette
histoire remonte à plusieurs siècles et tombe sous le coup de la prescription. Depuis 1707,
la Grande-Bretagne n’a connu qu’une histoire commune, difficile à démêler. Allan Little
rappelle que les Ecossais ont tiré prospérité de l’Empire britannique (fortune acquise par
Glasgow dans le sucre et le tabac, aciéries et chantiers navals de la Clyde) et profit de
l’Etat – providence (NHS instauré dans l’immédiat après-guerre).
Pour l’auteur, la révolution thatchérienne a constitué un tournant, par le désengagement
de l’Etat. Si son hypothèse se vérifie, la conclusion devrait terrifier. Une majorité
d’Ecossais attendraient d’un nouvel Etat centralisé à Edimbourg aides et subventions que
l’ancien Etat britannique a soudain cessé de dilapider. « Chaque année, l’Ecosse dépense
11 milliards de livres [16 milliards d’euros] de plus qu’elle ne collecte en impôts. » Avec

pour seule source de financement les bénéfices tirés de l’exploitation pétrolière, certains
Ecossais s’imaginent peut-être au Venezuela ; il ne faut pas confondre Chivas et Chavez !
*
26 mars 2008. Liverpool. Le supplément féminin s'appelle Version Femina. Avec son
équivalent qui présente les programmes de télévision, il accompagne 38 quotidiens de
province dans un lot distribué chaque fin de semaine. Version Femina est vendu avec le
Figaro et les autres journaux du groupe Dassault appartenant à sa filiale spécialisée dans
la presse (l'ex groupe Hersant). A ce titre, il touche des millions de Français. La PQR
(Presse Quotidienne Régionale) fidélise ainsi ses lecteurs à moindre coût, la publicité
finançant une bonne part (?) des coûts de publication. Version Femina nécessite une
équipe restreinte, qui réduit manifestement le travail journalistique à la portion congrue.
Sa directrice de publication, Constance Poniatowski, annonce dès la page de garde ses
exigences [1] Ne pas se prendre au sérieux et délasser ses lecteurs constituent de nobles
objectifs.
Il faut reconnaître qu'au tournant de la dernière page (voir n°311) en papier glacé vantant
les mérites d'un matelas de grande distribution, le lecteur savoure sa disponibilité
d'esprit... Le cahier des charges a été respecté. Au fil des dossiers, leçons, photos de
mode, conseils, et autres fiches de cuisine, rien ne vient perturber la sérénité du lecteur,
ou de la lectrice. Pas une fois en 60 pages, il (elle) n'a froncé les sourcils, relu une phrase
trop compliquée, cherché dans un dictionnaire le sens d'une expression scientifique,
demandé à son entourage ce qu'il pensait de telle ou telle démonstration.
Le numéro de la semaine dernière n'échappe pas à la règle. Version Femina n°311
promeut à tour de bras. Même entre les publicités, le journal fait de la promotion. Dans le
dossier consacré à la mode, les filles balancent des regards faussement mystérieux,
cherchant la décontraction sophistiquée de la haute couture, mais portent des vêtements
vendus par les grandes enseignes du prêt-à-porter. Inconséquent et pas cher. Version
Femina consacre également deux entrées à la sortie d'un film cherchant à exploiter le
filon d'un succès du siècle dernier en le transposant de Corse à Saint-Tropez.
On apprend ensuite en page beauté que "c'est le printemps, envoyez vous des fleurs ! ...
Pour retrouver cette ivresse bucolique jusque dans vos pots de crème, vos fards à
paupières et même vos parfums, suivez-nous. " Un maquilleur passe le pinceau sur le
visage d'une jouvencelle. Oui, la myopie peut-être opérée. Non, mon chien tombe sous le
coup de la loi " s'il a mordu ma voisine " (sic)... Suivent une dizaine de pages de publicité
régionale qui donnent l'impression d'avoir acheté un prospectus gratuit du genre que ceux
qui obturent la fenêtre des boîtes aux lettres.
Enfin, nous y voilà, en page 50, l'escapade touristique traite cette semaine de la capitale
européenne de la culture pour l'année 2008. "Liverpool, une ville dans le vent." Julie
Chevalier signe un article qui s'écarte du standard de la presse anglo-saxonne. La
journaliste a en effet choisi de se passer des liverpuldiens. Ni universitaire, ni journaliste,
ni historien locale, le conseiller scientifique de la journaliste prénommée Elizabeth est
décrétée spécialiste des Beatles. Les quatre chanteurs ont quitté Liverpool aux premiers
jours de leurs succès, mais peu importe.
Julie Chevalier remplit trois colonnes en mentionnant les étapes d'un pélerinage profane
balisé pour les touristes. Elle ne lésine pas sur l'adjectif bouche-trou : "fameux Fab Four",

"fabuleuse épopée" "entrepôt victorien", "antre légendaire", "atmosphère survoltée". Si
on récapitule, la visite Beatles à Liverpool compte quatre lieux : la maison d'enfance de
John Lennon, le lieu d'un rendez-vous galant de McCartney, la réplique du Cavern Club
dans lequel les quatre Anglais ont commencé à donner des concerts, et un musée ad hoc.
Cela peut sembler un peu court, mais la beatlemania aveugle sans doute le jeune retraité
à la recherche d'une destination de voyage pour un week-end. Liverpool ne recèle pas de
fontaine de jouvence, mais ses commerçants vendent de la nostalgie aux papy-boomers
(le public de Version Femina ?).
On l'aura compris, l'article de Julie Chevalier présente des lacunes. Les briques rouges
des bâtiments industriels, les docks donnant sur l'estuaire de la Mersey, ou les églises
catholiques juste évoquées constituent pourtant l'âme d'une cité fille du commerce et de la
révolution industrielle ; une sorte d'enfant du hasard. Le port de la côte occidentale de
l'Angleterre se développe en effet au XVIIème siècle, au rythme de la croissance des
échanges transatlantiques, en partie grâce à l'argent gagné dans le commerce
triangulaire. Il concurrence alors le port de Londres [carte] : les bâteaux partant de
Liverpool gagnent rapidement la haute mer en évitant le Pas de Calais et la Manche
infestés d'embarcations battant pavillon fleurdelysé, ou affrêtés par des corsaires
malouins. Dans la foulée de la réforme élisabéthaine, les liens entre le royaume et sa
colonie la plus proche, l'Irlande, se sont resserrés.
Dès le début du XVIIIème siècle, l'étroitesse du Old Dock aujourd'hui remblayé impose
un élargissement au sud et au nord. Au XIXème siècle, Liverpool devient le premier
port anglais, lieu du transit d'un tiers des marchandises échangées dans le monde. Il
colonise au siècle suivant l'autre rive de la Mersey. Reliée à Manchester, la capitale du
textile par chemin de fer (1830) puis par canaux (1895), Liverpool reçoit le coton et
exporte le charbon.
Toutes les industries se concentrent, et la main d'oeuvre catholique afflue, venue d'Irlande
ou de Pologne. Au sommet de sa puissance, en 1930, 850.000 habitants vivent à
Liverpool. Officiellement, la ville en compte un peu plus de la moitié en 2002 (440.000
habitants), le développement des suburbs ayant coïncidé avec le déclin industriel du
port. La Merseyside réunit environ 1.400.000 personnes, dans ce qui forme l'aire urbaine
de Liverpool. Grâce à ces quartiers périphériques à fort taux de chômage bien éloignés du
centre gentryfié qui attire la journaliste de Version Femina, la ville occupe ordinairement
davantage la chronique criminelle que culturelle.
Julie Chevalier fait la réclame d'une ville branchée et nocturne, et pour cela fait la liste
des endroits les plus recherchés pour dîner ou se rafraîchir les soirs d'août, lorsque le
thermomètre affiche 15°C. Les bâtiments portuaires ou industriels réhabilités à grand
frais représentent autant de lieux détournés. L'aviation allemande a durement bombardé
la ville en mai 1941. Après 1945, le gouvernement anglais pressé par la reconstruction
(ex. de la cathédrale du Christ Roi) et obligé de soutenir les industries en déclin, a
lourdement investi dans ce reliquat d'empire perdu.
Liverpool est un écrin séduisant mais fragile, dépendant de l'argent public. La ville
désindustrialisée attire désormais les activités comme les universités (50.000 étudiants)
et les infrastructures de transport subventionnées (parmi lesquelles l'aéroport / RFI), les
immeubles de bureaux construits grâce aux mesures de défiscalisation.

En s'extasiant devant un hôtel accueillant des footballeurs du FC Barcelone et la
conseillère diplomatique de George Bush, un restaurant japonais très couru, une table
cubaine ou française, Julie Chevalier révèle bien involontairement que la capitale
européenne de la culture 2008 symbolise surtout une Angleterre en même temps hantée
par ses souvenirs, et déracinée, élitiste et cosmopolite, à la fois ville et décor de carte
postale. Une capitale pour papy-boomers.
En attendant, des centaines de milliers de lectrices (et lecteurs) de Version Femina auront
(peut-être) réservé un billet d'avion pour Liverpool. Ceux et celles qui se contentent de
voyager par la pensée n'ont retenu que des non - lieux, je le crains : les Beatles, les bars et
les restaurants... Partout et nulle part.

[1] "Version Femina c’est l’invention d’un nouveau registre dans la presse
féminine avec des valeurs fortes : proximité, ouverture d’esprit,
implication, le tout développé avec optimisme. Version Femina, vous offre
chaque semaine une lecture qui allie plaisir et pratique : actu people,
culture, interview exclusive, mode, beauté et santé, psycho, cuisine et
déco, enfants, droit et argent...sans oublier des reportages et des dossiers
spéciaux déco, bien-être, horoscope..."
*

16 octobre 2008. Vieillissement (à Londres). Le dernier livre de David Lodge s'intitule
La Vie en sourdine parce qu'il était impossible de retranscrire le jeu de mot de l'auteur.
Deaf Sentence aurait pu éventuellement se transformer en 'Condamné au silence' bien
moins amusant. Car l'allusion à la peine de mort n'échappera pas aux anglophones : death
et deaf s'interchangent facilement. Le sourd subit une coupure avec le monde audible
qu'il supporte mal. S'il succombe à ses démons, il rend autrui responsable de ses propres
malheurs. Les autres parlent aux autres, et je reste en retrait. On s'amuse sans moi devient
vite on se moque de moi, de sorte que la surdité ressemble à une sentence prise par un
tribunal anonyme.
Le jeu de mot du titre souligne également que l'isolé reclus dans sa solitude réfléchit à sa
condition humaine. Les ermites et religieux retirés du monde, les gardiens de phare ou
les bergers, les parents élevant seuls plusieurs enfants en bas âge partagent avec les
sourds ce redoutable privilège. Seulement pour les premiers, il s'agit d'un choix. Au total,
la compréhension de la condition humaine passe par une acceptation des fins dernières.
Or ne plus entendre ou se retrouver coupé du monde signifie d'une certaine façon mourir
un petit peu. Les sourds savent que le monde tournera après notre mort.
David Lodge considère manifestement aussi cette facette d'une demi-mort précoce, même
s'il la dissimule sous un ton badin. Desmond Bates – le personnage principal de La Vie en
Sourdine – se désole in petto que les sourds fassent rire. Les aveugles susciteraient dans
le même temps l'admiration ou la compassion. L'auteur fait mouche parce que la surdité
renvoie pour un grand nombre de personnes (dans quelles proportions ?) à l'entrée dans
l'âge mûr... Les personnes âgées pâtissent généralement d'une dégradation de l'ouïe, ce
que l'on retrouve à plusieurs reprises dans le roman. On sourit en lisant les dialogues en
forme de monologues, les questions provoquant d'autres questions (quoi ? Comment ?),
les phrases détournées, les contrepèteries improbables, les prénoms broyées... La
personne âgée sourde tient lieu de condamné à mort, celui qui se trouve dans l'incapacité

de rentrer, celui dont l'espérance de vie signifie l'absence d'améliorations.
Que l'on ne recherche pas dans ces quelques lignes une critique du roman de David
Lodge (voir celle du Monde, de TV5, ou Mediapart). Celui-ci se suffit à lui-même, et rien
ne m'irrite davantage que les résumés d'oeuvre. L'histoire d'un universitaire en pré-retraite
au nord de Londres ne peut se condenser. Puisque l'auteur publie depuis plus de deux
décennies, les lecteurs connaissent ses points forts : une maîtrise rythmique, le sens de la
mise en scène du milieu universitaire, et l'humour.
Il montre un talent indéniable pour disséquer les névroses de l'Occident. Le goût du
paraître démultiplie les risques de devenir ridicule. L'obsession de la performance
sexuelle renvoie à la misère affective moyenne. Les sociétés occidentales affirment une
modernité éloignée du christianisme, mais interrogent à longueur d'années les églises et
en particulier l'église romaine sur la fidélité dans le mariage, le rapport père – fils, la
nécessité d'obsèques religieuses pour les incrédules, les agnostiques ou les athées...
David Lodge fait encore la preuve dans La vie en sourdine de la force de la fiction, de sa
supériorité ? Tout dans cette histoire ne mérite pas des éloges. Je pense plus précisément
à un passage dans lequel le personnage se rend en Pologne. Cette visite à Auschwitz me
semble presque incongrue, compte tenu du reste du récit. Certains y verront peut-être
l'écho à un autre voyage, celui d'Alex Loom, l'étudiante nymphomane venue des EtatsUnis poursuivre sa thèse : discrète condamnation de l'Amérique et appel à resserrement
des liens distendus entre le Royaume-Uni et l'Europe continentale ?
On gagnera en tout cas à s'arrêter sur un thème central, celui du vieillissement. David
Lodge prend soin de ne pas confondre totalement cette question avec celle de la mort.
Ainsi, le personnage principal a perdu sa première femme emportée par un cancer. Celleci meurt sans souffrir de sénilité. Dans La vie en sourdine, les hommes vieillissent moins
bien que les femmes, celles-ci témoignant d'une plus grande intelligence des situations.
Elles se prennent en main et combattent le laisser-aller physique.
Elles ne butent pas sur un échec professionnel, tandis que les hommes se révèlent
incapables de rebondir à l'âge de la retraite, se contentant ensuite de vivre dans le
souvenir de leur vie d'actifs. Le père de Desmond Bates, ancien musicien de jazz – band,
ressasse ses souvenirs musicaux. Lui-même ne revient à la vie que quand on le sollicite
pour encadrer un travail de recherche, ou pour donner des conférences à l'étranger. Dans
le roman, les femmes dans leur temps prennent acte des changements et de la nécessité de
s'adapter, tandis que les hommes hors du temps s'accrochent au passé, bientôt incapables
de dominer le présent.
David Lodge s'attache néanmoins à éviter l'écueil du simplisme. Le vieillissement
concerne tout le monde, le jeune retraité en même temps que son vieux père approchant
quatre-vingt dix ans. Le plus jeune se plaint tandis que le plus vieux fait preuve de plus
de détachement ! Le vieillissement du père réveille la conscience du fils : lui qui habite à
l'opposé de Londres, fait-il assez en lui rendant visite une fois par mois ?
Le père réside seul dans l'ancienne maison familiale décrépite : à chaque passage,
Desmond Bates ressent de la honte – l'octogénaire s'habille comme un clochard – du
dégoût devant la saleté, et surtout de l'énervement. Certes, l'incommunicabilité pourrit
invariablement la vie en société, mais elle s'accentue avec l'âge. Un père et un fils se
heurtent d'autant plus qu'ils sont vieux. Un miracle s'opère cependant. Le lecteur ne peut

se consoler à la légère. Il n'identifiera aucune victime ni aucun bourreau dans La vie en
sourdine. L'octogénaire, on le devine aisément, a fait des choix dans l'existence. Il en
subit sur le tard les conséquences.
Ses petits-enfants le supportent mal, celui qui le découvre un matin inanimé au pied de
l'escalier s'est rendu sur place parce que son père l'avait sommé de le faire. On ne sait si
les petits-enfants ont montré de l'ingratitude, mais il semble que le grand-père s'en est
désintéressé. Au total, seul son fils lui rend visite. Le vieillard refuse de quitter sa maison.
Il manque à plusieurs reprises d'y déclencher un incendie, mais n'échappe pas à une chute
fatale. Celle-ci ne résout rien puisqu'il se retrouve à l'hôpital.
Le fait d'être propriétaire d'une maison dans la banlieue d'une des métropoles les plus
chères au monde n'y change rien. La vente lui garantirait une vie meilleure, plus proche
de son fils. Mais la maison a le dernier mot, seul personnage vraiment inquiétant du
roman. En dépit de sa discrétion, le père de Desmond ne déclenche pas l'apitoiement, car
il est égoïste. L'octogénaire se fiche complètement des tracas de son fils retraité, de sa
surdité, du fait que la période de Noël sonne douloureusement pour un veuf ou que
chaque déplacement de part et d'autre de Londres se transforme en périple fastidieux. Au
fond, le vieillissement ne les soude pas, bien au contraire. La mort qui sonne finalement
apporte seule la sérénité au survivant.
Merci David Lodge...
*
20 novembre 2008. La crise à Londres. La sortie en salle du film Mes amis, mes
amours de Lorraine Lévy date du début du mois de juillet 2008, libre adaptation du
roman éponyme de son frère Marc. Ce film présente plusieurs défauts du point de vue du
rythme ou du conformisme du scénario (voir ici). Il réunit en revanche en quelques prises
tous les clichés hexagonaux sur la capitale britannique.
Car les deux héros vivent avec enfant mais sans femme à Londres. L'un (Vincent Lindon)
récemment arrivé, et l'autre (Pascal Elbé) installé depuis plusieurs années, se décident à
partager une maison. Ils désirent bénéficier d'un plus grand espace au meilleur prix, car
les loyers londoniens dépassent l'entendement. Il n'y a rien à redire dans cette base de
départ et les comédiens captent l'attention du spectateur. L'idée de filmer la grande ville
londonienne à la place de Paris ne peut que séduire, tant les cinéastes français
s'intéressant à l'outre Manche se comptent sur les doigts d'une main (le Mur de
l'Atlantique).
Malheureusement, le récit s'enlise par la suite dans la description fastidieuse de la vie de
ce faux couple, le rapport parents - enfants, ou les relations qu'entretiennent Mathias et
Antoine avec les femmes : l'ex-épouse, la copine de passage, la voisine fleuriste, la
confidente cafetière. Que retient-on de Londres dans Mes amis mes amours ?
Cette agglomération se réduit à une rue ponctuée de magasins tenus par des Français, à
l'exception d'un bref tour d'horizon en taxi via le Parlement, la Tamise et Tower Bridge.
Antoine - Vincent Lindon découvre à cette occasion sa ville d'adoption. Il a en effet
acheté une librairie à un Anglais flegmatique habillé en tweed et muni d'un parapluie.
Forcément, puisqu'il est Anglais. S'il avait été Grec, il aurait porté une jupe. Et puis il
pleut à Londres.

Dans le film, les personnages habitent, mettent leurs enfants à l'école et travaillent dans le
même quartier : cela leur évite les désagréments de la vraie vie, l'encombrement quasi
perpétuel de la ville à l'extérieur de la zone payante. Les trottoirs, prolongements des
entresols aux vives couleurs empiettent largement sur une rue - décor, sans circulation,
avec piétons et cyclistes. La langue de Shakespeare a cédé la place à celle de Marc Lévy.
Les Londoniens raffinés, agréables et jamais raleurs se distinguent des Parisiens.
Londres, ou le petit paradis terrestre. Il est vrai que Londres n'émerveille pas que les
Français. Woody Allen y situe trois de ses films les plus récents : Match point, Scoop et
Le rêve de Cassandre.
Le géographe Roger Brunet place la métropole en tête de la dorsale centre - européenne
- surnommée bien vite banane bleue - censée relier le bassin de Londres à l'Italie du Nord
via le Benelux et la Rhénanie. Les agglomérations concernées ont des points communs. A
Londres, Milan, Francfort, Bruxelles, les moyens de transport sont développés et les
services de très haut niveau. Comme souvent en pareil cas, les commentateurs ont
donné à l'intuition première de Brunet une dimension maximaliste et étouffante.
Le cofondateur de la nouvelle géographie (GIP-Reclus) basé à Montpellier ne
méconnaissait ni les limites physiques (présence de la mer du Nord ou des Alpes), ni les
limites géo-économiques (déclin des bassins miniers, de la sidérurgie et du textile) de son
schéma. Il a même nié par la suite avoir des arrière-pensées. Roger Brunet n'a pas
cherché à réhabiliter le centralisme parisien, en théorie mis à mal par l'attractivité de la
banane bleue pour les régions de l'Est. Il n'avait pas davantage l'intention de promouvoir
des grands programmes d'équipement dans le bassin parisien : TGV - Est, troisième
aéroport parisien, grandes voies de contournement de la région capitale.
Les disciples ont surinterprêté la pensée du maître. Au cours de l'été 2005, le Comité
International Olympique choisit Londres plutôt que Paris pour les JO de 2012. Outre les
mauvais perdants (ici), des Cassandre ont extrapolé. Paris était out, et la candidature
française oubliait la supériorité intrinsèque de l'adversaire. Pour Pierre Lellouche, Paris
n'illumine plus le monde ; la banane bleue ressurgit.
En 2004, Claude Chaline et Delphine Papin [1] succombent aux idées à la mode pour
étudier le Royaume-Uni. Sans doute y voient-ils un modèle, le fait que les Britanniques en particulier ceux travaillant à Londres - surpassent des Français englués dans leurs
archaïsmes et incapables de suivre la voie étroite suggérée par le sous-titre : L'exception
britannique. Les auteurs consacrent une partie entière à sonder les racines d'une
économie qualifiée de prospère.
Ils en dénombrent cinq : les fondamentaux du système économique contemporain, une
autonomie énergétique renouvelée, un secteur industriel simplifié, restructuré et sélectif,
le poids prépondérant des services et l'ampleur des échanges d'une économie très
externalisée. Dans les faits, le Royaume-Uni a bénéficié des cours du pétrole soutenus
(1991 - 2007), a perdu plus d'emplois industriels (automobile) qu'il n'en a créé : voir Full
Monty. Chaline et Papin citent l'agroalimentaire, le papier, la chimie, l'électronique ou
l'armement.
Mais les sociétés évoquées (Cadbury, Unilever, ou BAE Systems) sont des
multinationales, dont les usines se répartissent sur plusieurs continents. Le montage
d'ordinateurs ou de téléviseurs à partir de pièces détachées fabriquées en Asie dans des

usines en partie financées par des aides publiques a déçu. On n'a observé aucun effet
boule de neige en terme d'activités ou d'emplois. La vitalité des parcs scientifiques tant
vantée par les auteurs dépend elle aussi des investissements publics.
Pour le reste, le gouvernement britannique a favorisé le secteur des services
(tertiarisation), en partant des points forts de la place de Londres : allègement de l'impôt
sur les sociétés et les particuliers, politique monétaire et financière dynamique visant à
faire du Royaume-Uni le pont entre l'Amérique du Nord et l'Europe continentale. Chaline
et Papin en éludent les implications. Les banques, assurances, et autres activités liées à la
finance dopent l'immobilier et poussent vers le haut les coûts de main d'oeuvre, appel
d'air pour des immigrés à la recherche de petits emplois précaires (comme les Polonais
revenant chez eux désormais / source). La middle class londonienne repoussée loin dans
les périphéries ou la désindustrialisation en découlent.
C'était avant 2007. Depuis, le vent souffle n'a pas changé de sens, mais les observateurs
jouent désormais aux censeurs... RBS et HBoS peinent à se recapitaliser. L'Etat
nationalise la Northern Rock. La Barclays ne dément pas des rumeurs de refinancement
interne. Chacun guette une défaillance [source]. Virginie Malingre [2] détaille les étapes
du glissement de la livre sterling par rapport à l'euro, ou au dollar. Elle conclut
sévèrement :
" La crise financière et économique, qui frappe le monde entier, sera plus violente
au Royaume-Uni. D'abord parce que son secteur financier et bancaire pèse lourd
dans son économie : il représente 14 % de son PIB si l'on tient compte des
services annexes comme la comptabilité, le droit ou encore le consulting. Ensuite
parce que les Britanniques se sont énormément endettés pour être propriétaires
alors que les prix immobiliers s'envolaient. "
Le mal islandais frappe encore. Hugo Dixon et Edward Hadas [3] annoncent
l'Apocalypse, mais décrivent ensuite un risque pour l'instant inconsistant : si l'Etat
britannique ne trouvait pas d'argent à emprunter... Il y aurait des conséquences graves.
Certes. Cela étant, le chômage touche 5,8 % de la population active au troisième trimestre
de 2008 : deux points en-dessous des taux français, tandis qu'une livre sterling s'échange
encore contre 1,2 euro et 1,5 dollar. En réalité, le Royaume-Uni demeure, même si les
critiques sont apparues.
Il reste une constante : la crise en France ? Allons donc ! [Le Figaro]. Londres, à
l'extrémité de la banane bleue continue d'accueillir à bras ouverts les Français. Si l'on en
croit Virginie Malingre...
"Ils prennent de plus en plus souvent l'Eurostar pour aller faire leur shopping à
Londres. Chez Liberty, ce grand magasin chic aux abords de Regent Street, près
de Picadilly, on en voit tous les jours. Ils viennent même acheter des marques
françaises. 'La semaine dernière, une Parisienne nous a acheté plein de vêtements
Vanessa Bruno' témoigne ce vendeur. "
Il va falloir tirer les conséquences en France de ce qui passe de l'autre côté des frontières,
par-dessus les frontières. A propos des nouvelles du monde, on attend encore le juste
milieu entre l'admiration béate et le dénigrement systématique.

[1] Claude Chaline et Delphine Papin / Le Royaume Uni ou l'exception

britannique / Ellipses (2004).

[2] « La livre sterling accompagne l'économie britannique dans sa chute. » / Le
Monde / 15 novembre 2008 / Virginie Malingre

[3] « Le syndrome islandais guette le Royaume-Uni » / Breakingnews et Le
Monde / 17 novembre 2008 / Hugo Dixon et Edward Hadas.
*

21 novembre 2009. De l'histoire démographique britannique au bagne australien.
Les colonies ont servi de terres d'expansion pour les Européens. Cet aspect passe
souvent à l'arrière-plan, tant l'exploitation des richesses minières ou agricoles et la mise
au pas des populations autochtones a retenu l'attention des historiens. Plus récemment,
l'esclavage et la traite négrière ont été rangés dans la catégorie des crimes contre
l'humanité. Dans la période qui a suivi la décolonisation, les nationalistes ont
logiquement mis en avant les fautes et crimes commis par les anciennes métropoles, pour
renforcer la cohésion des populations vivant dans des pays devenus indépendants.
Pour s'emparer de cette dimension supplémentaire de l'expansionnisme, il aurait fallu
accepter l'inacceptable, c'est-à-dire que le colonisateur voyait dans ses colonies des
territoires peu denses, ou peuplés d'autochtones négligeables, ou - pire - n'appartenant
que marginalement à l'espèce humaine. Avant les indépendances, les colonisateurs ne
permettaient pas que l'on discute de leur présence et du bienfondé de leurs activités. La
colonisation tombe dans l'oubli en Europe, et tourne au raccourci ailleurs. Dans la galerie
de portraits du colonial figurent généralement le fonctionnaire - en particulier en
uniforme - l'aventurier brutal et sans scrupule, ou encore le petit blanc cherchant à faire
oublier quelque forfait loin de sa terre natale.
Dès lors, on oublie les exilés. Quelques uns se sont fondus dans le décor, comme Álvar
Núñez Cabeza de Vaca, après son naufrage sur les côtes de Floride. Il y a ceux qui se sont
leurrés sur les difficultés qui les attendaient sur place, ou ceux que l'on a plus ou moins
trompé. On dénombre par exemple 7.000 Français dans la vallée du Saint-Laurent à la fin
du XVIIème siècle, pour l'essentiel originaires du Poitou ou de Saintonge, dont est
originaire le premier d'entre eux, Samuel de Champlain []. L'autorisation donnée par
Louis XIV de déporter les filles du Roi, autrement dit les orphelines d'Île de France assure
la pérennité du Canada français [Pierre Gauthier]. Dans la France des Lumières,
Condorcet critique la peine de mort, mais l'exil en Louisiane vaut mieux que la peine de
galère. Des milliers d'Acadiens se réfugient sur les bords du Mississippi après leur
expulsion du Canada dans les années 1770. Dans le roman de l'abbé Prévost, Manon
Lescaut finit ses jours près de la Nouvelle-Orléans, expulsée de France sur la demande du
père de son amant, le chevalier des Grieux.
Jusqu'au milieu du XXème siècle, des centaines de Français condamnés à la peine de
déportation ont vécu - sont morts souvent - à quelques encablures du continent (MontSaint-Michel, Belle-Île), ou à l'autre bout de la planète, dans le Pacifique, aux Îles
Marquises ou en Nouvelle-Calédonie. L'Algérie et la Guyane ont cependant accueilli la
majorité des déportés : révolutionnaires de 1848, membres de la Commune, mais aussi
simples criminels de droit commun. La France saignée à blanc par les guerres de la
Révolution et de l'Empire évite, amère satisfaction, l'écueil de la surpopulation. L'entrée
précoce dans la transition démographique s'accompagne d'un tassement de son

accroissement naturel, au contraire de ce qui se passe dans les Îles Britanniques. Cela
nous rapproche de l'Australie, et de sa place particulière dans l'histoire coloniale.
Car la population du Royaume Uni ne connaît pas du tout la même évolution que la
population française. Entre 1750 et 1820, elle passe du simple au double, de 7,5 à plus de
15 millions d'habitants. Ce croît naturel résulte de la conjonction d'une forte fécondité
avec une mortalité en baisse depuis la fin des troubles qui ont agité le royaume du
XIVème siècle (guerre de Cent-ans) jusqu'au milieu du XVIIème siècle. Il impressionne
fort les contemporains et a donné substance aux théories bien connues de Malthus. La
crainte d'une surpopulation mortifère prend corps quand les richesses naturelles des
Îles britanniques apparaissent limitées, à l'exception notable du charbon. En matière
d'élevage, l'augmentation du cheptel constitue une réponse possible aux besoins
alimentaires. Mais du point de vue des cultures, le bassin de Londres regroupe l'essentiel
des terres arables du royaume, avec la menace constante d'étés pluvieux qui mettent
souvent en péril les récoltes. Avant l'introduction des tracteurs et des engrais chimiques,
la productivité reste médiocre. Face au surplus démographique, le Royaume-Uni réputé
libéral opte par conséquent pour des méthodes radicales. 'Pauvre, au grand banquet de la
nature, il n’y a point de couvert pour toi...' [Malthus cité par Alternatives économiques]
De l’autre côté de l’Atlantique, la Virginie ou le Maryland font d'abord office de
déversoirs [source]. Mais l’Australie devient assez vite une destination prisée pour
désengorger les prisons, vider les rues londoniennes des éléments indésirables ou
perturbateurs, se débarrasser de ceux que personne ne réclame, les vagabonds, les
orphelins, les handicapés, etc. A la vitesse des navires à voiles, et avant l'ouverture du
canal de Suez, l'Île - continent présente comme inconvénient majeur, son éloignement de
la métropole. Le Patriarch en 1870 rallie Sydney depuis Londres en 69 jours via le Cap
de Bonne-Espérance []. Le Royaume Uni s'étend sur 244.000 km², quelques milliers
d'arpents par rapport à l'immensité australienne (7.687.000 km²), l'écart ne diminuant
guère avec l'incorporation de l'Irlande.
L'Australie a un double atout par rapport au bagne guyanais. Le climat du littoral l'intérieur désertique pèse peu à l'époque - tranche avec l'enfer équatorial de la guillotine
sèche. Du point de vue des populations locales, le colonisateur compte pour rien des
aborigènes qui ont délaissé les parties tempérées de cet immense territoire ; en apparence,
au moins. Parmi les 160.000 convicts envoyés en Australie [source], beaucoup ont
survécu. Ces derniers ont fondé leurs propres familles, tel Matthew Everingham
condamné à sept ans de bagne pour avoir dérobé deux livres à un homme de loi.
Les îles satellites, comme Norfolk ou la Tasmanie complètent l'offre pénitentiaire
australienne. Cette île méridionale de 90.000 km² n'est devenue une colonie normale
qu'au milieu des années 1850. Entre temps, la population aborigène a disparu [source].
Londres interdit finalement la déportation des condamnés en 1868. L'Australie accueille
au même moment un nombre croissant de migrants libres, bientôt majoritaires avec la
ruée vers l'or (1850-1880). Entre 1851 et 1870, la population blanche australienne triple,
passant de 430.000 à 1.700.000 personnes [source]. Beaucoup ont déjà tenté leur chance
en Californie.
En Australie, le premier fond démographique a résulté d'une violence politique inouïe.
Les chercheurs d'or (diggers) se mélangent aux convicts, souvent en rupture de ban,
exclus de la société polissée d'Amérique du Nord ou d'Europe. Certains s'exténuent dans

un labeur harassant et d'autres disparaissent dans des bagarres entre chercheurs ou avec
des représentants de l'autorité corrompus. Les uns et les autres sont les aïeuls des
Australiens actuels, fruits de la souffrance.
Tous détestent les aborigènes, qui leur rappellent leur misérable condition. Relégués dans
un continent à l'écart du reste de l'humanité, les Australiens blancs ne veulent ni partager,
ni même cohabiter. Classés comme Occidentaux de second rang, ils en surajoutent dans
la haine du sauvage, du non civilisé, car eux-mêmes ont inconsciemment accepté
sans regimber ces qualificatifs infâmants. Un convict écossais s'insurge :
" Bon nombre de ces sauvages oisifs ont droit à ce que l 'on qualifie de rations d
'homme libre (...) On leur consent des vêtements dont ils se débarrassent à la
première occasion et on les traite avec la plus singulière affection. Vous trouverez
sans doute cela louable ; mais montre-t-on la moindre once d'humanité à l'égard
de ces misérables convicts qui ont au moins le mérite d'être des chrétiens ? Non !
" (cité par Michel Pierre, 1989, p. 175) [source]
Mais quand les aïeuls trinquent, les descendants dégustent. Incapables d'accepter l'autre,
le non-blanc, les autorités australiennes multiplient les décisions inhumaines. Entre 1870
et 1970, 100.000 enfants métis arrachés à leurs parents et placés en institution constituent
la Génération volée. 500.000 orphelins ou enfants abandonnés - pour certains envoyés de
Grande-Bretagne - prennent le même chemin entre 1930 et 1970. Beaucoup de survivants
racontent la dureté quotidienne, parfois les violences sexuelles, les sévices corporels.
Pour tous, l'enfance reste un concept vague, à jamais perdu. Depuis la fin des années
1990, le gouvernement travailliste de Kevin Rudd a entrepris d'ausculter le passé et de
demander des excuses : à la fin 2007 pour la génération volée, à la mi novembre 2009
pour les Australiens oubliés. Les bourreaux ne sont-ils plus encore des victimes ?
L'humour ouvre des perspectives intéressantes, qui permet de s'accepter. Je tire mon
chapeau au sens de l'auto-dérision de cet Australien qui recense une série de
comparaisons entre Anglo-Saxons. Lirai-je un jour l'équivalent hexagonal ? La
conclusion vaut davantage peut-être pour son deuxième degré.
" Les Américains : ils sont attachés à leur drapeau, à leur hymne et aveuglément
patriotes. Les Canadiens : ils ne peuvent se mettre d'accord, ni sur les paroles de
leur hymne, ni sur la langue à utiliser. Quand ils arrivent à se mettre d'accord
pour chanter à l'unisson. Les Britanniques : ils ne chantent pas et préfèrent se
retrancher derrière une fanfare pour suivre leur hymne. Les Australiens : ils sont
extrêmement patriotiques autour de leur bière. [...]
Les Britanniques : ils sont légitimement fiers de leurs ancêtres. Les Américains :
ils sont légitimement fiers de ce que font leurs concitoyens vivants. Les Canadiens
: ils sont empressés à proclamer que certains Américains célèbres étaient en
réalité de nationalité canadienne. Les Australiens : ils ne répugnent pas à
reconnaître que beaucoup de leurs ancêtres étaient des hors-la-loi anglais, mais
ils s'interrompent après quelques bières. " [Traduction Geographedumonde /
source]
*
1er mai 2010. Birmingham.

" La ville de Birmingham forme avec ses nombreux faubourgs industriels (le plus
important, Wolverhampton, compte 256 600 hab.) une immeuse conurbation.
Deuxième ville du pays pour son nombre d'habitants, l'un des plus grands centres
industriels du monde, c'est le pôle de gravité de toute l'économie des Midlands.
La ville avait déjà une importance économique et commerciale au XVIème
siècle ; elle s'est affirmée définitivement au XVIIème siècle grâce à l'exploitation
des gisements houillers des environs et à l'amélioration des communications.
Birmingham possède d'importantes usines métallurgiques et mécaniques – les
plus grandes du pays – qui ont des productions diversifiées et hautement
qualifiées : armes, moteurs d'automobiles (Austin), matériels ferroviaire et
aéronautique. Il faut noter également les industries chimiques, les verreries, les
industries alimentaires (confiseries, bière), textiles (rayonne), du caoutchouc et
les célèbres bijouteries, qui datent de la phase artisanale du développement
industriel et qui occupent un quartier entier au nord-ouest du centre-ville. [...] A
partir de 1860, le déplacement des plus grandes usines vers les zones
périphériques – le long des voies de communication qui partent de la ville – et la
construction de nouveaux et monotones quartiers résidentiels sur les terrains
ainsi libérés ont profondément modifié l'aspect de l'agglomération. Pauvre en
monuments, Birmingham possède quelques collections d'art de grand intérêt
(Museum et Art Gallery)."
Ces quelques lignes figurent à la page 843 de l'Encyclopédie Géographique de la
Pochothèque [Le Livre de Poche (1991)], dans l'article consacré au Royaume-Uni, et plus
précisément dans la partie traitant des Midlands. A l'époque, Margaret Thatcher habite au
10, Downing Street. Celle dont on a dit qu'elle avait enterré l'industrie anglaise semble ici
avoir échoué dans cette entreprise. A Birmingham, il apparaît au contraire que le premier
ministre anglais a seulement renoncé à investir des fonds publics pour tenter de sauver
des secteurs en perdition, ou jugés comme tels. Le déclin de l'emploi industriel précède
son arrivée au pouvoir.
Le développement du tertiaire financier a certes été spectaculaire sous l'ère Thatcher.
Fallait-il, alors qu'il semblait prometteur, s'en détourner par principe ? A Birmingham, en
tout cas, l'activité industrielle fait la fierté de tout le royaume à la fin des années 1980.
Elle est diversifiée, compétitive et technologique. Les usines du XIXème siècle
(sidérurgie et textile) cohabitent avec celles du XXème siècle finissant. Une
reconversion s'opère au détriment des activités traditionnelles, grâce aux liaisons
terrestres avec le sud-est londonien. Du point de vue de la géographie urbaine, l'auteur
précise que si l'origine de la ville remonte au Moyen-Âge, l'explosion démographique de
Birmingham coïncide avec l'exploitation du charbon tout proche. Nulle ombre ne ternit ce
tableau économique presque idyllique.
Nathalie Lacube s'est rendue à Birmingham beaucoup plus récemment [La Croix du jeudi
29 avril 2010]. Son enquête prend toutefois des allures de manifeste politique sous le
mode rien ne va plus.
Elle a croisé des accablés, des insolvables, dans la première agglomération anglaise après
Londres. L'expression de Broken society traduit dans le titre mérite sans doute une
illustration. Elle est dans toutes les bouches à l'occasion de la campagne électorale pour
les législatives de ce début du mois de mai. En une vingtaine d'années, nombre d'usines

ont tout simplement fermé leurs portes. L'acier anglais coûte plus cher que l'acier chinois.
La main d'oeuvre anglaise ne peut rivaliser avec ses concurrentes asiatiques dans le
domaine du textile. Kraft a racheté Cadbury.
Mais le taux de motorisation des Britanniques est plus élevé en 2010 qu'en 1990 ou en
1970. Même les plus modestes peuvent s'habiller avec du textile chinois bon marché. La
pollution de l'air, longtemps insupportable a beaucoup diminué. En bref, la
désindustrialisation ne présente pas que des aspects négatifs. Les Britanniques se sont
enrichis, en moyenne. Il n'empêche que l'on ne reconnaît plus les Midlands industriels
précédemment décrites.
Nathalie Lacube a rencontré des chômeurs – 8 % de la population active de Birmingham,
comme dans de nombreuses régions françaises. Elle a interrogé des clients à la sortie d'un
magasin discount. Ceux-ci expriment la tristesse des parents qui ne peuvent tout offrir à
leurs enfants.
"C’est juste que les enfants ont toujours envie de tout, et il est difficile de leur
expliquer qu’on ne peut pas se permettre d’aller au McDo souvent".
Beaucoup de familles peinent à rembourser leurs emprunts immobiliers. Le pourcentage
de surendettement progresse. Les journaux se complaisent dans le récit de faits divers
édifiants, un homme volant pour manger, un mari indigne abandonnant femme et enfants.
Doit-on pour autant prendre au pied de la lettre l'idée d'une société en miettes ? Tous les
indices relevés par la journaliste valent en tout cas ailleurs qu'au Royaume-Uni, en France
par exemple.
"Broken Society, ou Broken Britain, est un concept flou qui épouse les inquiétudes
du moment. Il recouvre pêle-mêle tout ce qui va mal : la pauvreté, les mères
célibataires, la violence des jeunes, l’alcoolisme, les grossesses d’adolescentes,
les vieux isolés, toutes les injustices sociales. Elles sont nombreuses dans un pays
où, selon une étude de la London School of Economics, les 10 % les plus riches
possèdent, en patrimoine et revenu, plus de 100 fois plus que les 10 % les plus
pauvres. Les familles populaires avec plusieurs enfants sont les plus frappées."
Je ne saurai trop recommander la lecture du dernier livre d'Alexandre Delaigue et
Stéphane Ménia (Pearson / 2010). On retrouvera dans le chapitre intitulé Mon pouvoir
d'achat s'est volatilisé les principaux mécanismes en jeu. Dans les vingt dernières années,
la part des dépenses contraintes (emprunt immobilier ou loyer, assurance, impôt, eau,
gaz et électricité) a progressé dans le budget des ménages occidentaux, au contraire du
reste.
La part dévolue au logement explique en bonne partie ce changement. Les loisirs,
l'alimentation ou la culture connaissent une évolution rigoureusement inverse. Au cours
de la même période, les inégalités ont fortement progressé, essentiellement à cause de
l'envolée des plus hauts salaires. Nathalie Lacube observe que l'Etat britannique n'a pas
réussi à bloquer cette évolution, malgré un effort financier continu en faveur des plus
pauvres. Certes, « les profits des financiers de la City ont explosé », mais je doute fort
que l'activité desdits financiers londoniens aient directement nui à l'activité industrielle de
Birmingham.
Le dernier débat télévisé entre les trois représentants des grands partis de gouvernement
instruit sur une tout autre fracture. On a discuté non des conséquences d'une remise en

cause de l'Etat-providence, mais de l'ampleur des coupes budgétaires. Vous avez dit
délétère ? Le plus instructif à mon sens dans l'enquête de Nathalie Lacube tient à la
description d'une population blanche que l'on qualifiera de déclassée. Elle vit d'autant
plus difficilement les difficultés qu'elle manque souvent de garde-fous : absence de
repères supérieurs, flou identitaire, effacement des solidarités familiales, etc. La violence
et l'alcoolisme complètent parfois le tableau.
" 'Les jeunes immigrés ont des avantages qui peuvent manquer aux jeunes
Blancs,' analyse Daniele Joly, directrice du Centre de recherches en relations
ethniques de l’université de Warwick. 'Ils ont des réseaux sociaux et familiaux
(NDLR : les mères isolées sont, en majorité, blanches). Ils ont un sens plus clair
de leur identité. En outre, ajoute la sociologue, 'ils ont une meilleure capacité
d’analyse critique de la société. S’ils ne réussissent pas, ils peuvent incriminer le
racisme ou la ségrégation, qui leur sont extérieurs, quand les Anglais de souche
ont le sentiment qu’ils ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes.' Les Anglais
blancs se sentent exclus par leurs semblables dans leur propre pays, trahis par
les élites. De plus, précise Daniele Joly, 'les musulmans boivent moins', alors que
l’alcoolisme reste un fléau, en dépit des mesures prises pour limiter les abus dans
les pubs. »
A Birmingham, les extrémistes du British National Party risquent fort d'attirer les
suffrages. Le BNP mêle les arguments séduisants pour les oubliés de la prospérité : rejet
des immigrés, haine de l'Europe de Bruxelles, méfiance vis-à-vis des élites londoniennes
accusées de vivre à l'écart du commun des mortels. Les primes et exonérations
généreusement octroyées aux députés du Parlement - l'affaire a récemment occupé les
unes de journaux - en a scandalisé plus d'un. L'inconnu réside dans la proportion de gens
désabusés ou furieux qui n'iront pas voter. Toute comparaison avec le continent n'est pas
inutile...
*
4 octobre 2010. Emigration irlandaise. En Lettonie, les urnes ont démenti les
sondages. Le parti de centre gauche, censé rassembler les suffrages des Lettons
russophones (un tiers des 2,3 millions de la République balte) a réuni 25,8 % des voix. La
peur que la question linguistique [Surtout letton] n'envenime la gestion des effets de la
crise économique a visiblement fait perdre des voix au parti de la Concorde. Il y a
quelques mois, la victoire de ce parti aux élections municipales de Riga, la capitale, a
alimenté les rumeurs d'un financement par Russie unie, le parti de Vladimir Poutine.
L’Unité de Valdis Dombrovskis arrive en tête (30,6 %), mais discutera avec ses
adversaires [source]. Le vainqueur a 39 ans - une paille ! - a exercé la fonction de
ministre des finances et siège au parlement européen. Il annonce courageusement le sang
et les larmes : la prolongation de l‘austérité, et une rentrée dans la zone euro en 2014.
C’est le candidat le plus présentable auprès des institutions internationales, en particulier
l’Union Européenne et le FMI. La Lettonie bénéficie en effet depuis deux ans de prêts
garantis d’un montant de 7,5 milliards d’euros.
"Ce plan s’est traduit par des réductions de salaires pouvant aller jusqu’à 50 %,
ainsi que par des fermetures d’écoles, d’hôpitaux, de commissariats de police, de
théâtres, etc. La profonde récession (– 18 % du produit intérieur brut l’an

dernier, soit la plus forte décroissance de toute l’UE) a fait grimper le chômage à
près de 20 %. Plutôt que de manifester leur colère – il n’y a eu qu’une émeute, le
13 janvier 2009 –, les Lettons sont partis travailler à l’étranger par dizaines de
milliers. " Les Lettons choisissent la rigueur et l’Europe. [Antoine Jacob (Riga)]
Les émigrés lettons ne se sont-ils pas abstenus ? La victoire relative de l’Unité ne résultet-elle pas précisément de l’austérité qui a poussé des milliers de Lettons à s’exiler en
Russie ou ailleurs à la recherche d’une meilleure situation ? Moins de quatre cents
kilomètres séparent Riga de Saint-Pétersbourg, la deuxième ville russe [exemple]. Par la
mer, Stockholm est encore plus proche. Dans le cas de la Russie voisine, on peut
évidemment considérer que l’émigration résout les tensions diplomatiques, les Lettons
russophones les moins prêts à parler la langue nationale vivant désormais de l'autre côté
de la frontière [source].
L’émigration est une protestation silencieuse impossible à couvrir par les médias friands
de manifestations monstres, d’affrontements à la grecque. A la Jamaïque, l’émigration
distend les liens familiaux. Dans la campagne, au Bangladesh, on note l’importance des
transferts financiers - en particulier originaire du Golfe - mais avec peu d’effets positifs
sur les salaires et même un impact négatif sur l’activité agricole. En Lettonie, si les
jeunes actifs diplômés émigrent, qui financera le redressement du pays ? La théorie
économique s’intéresse bien aux questions des migrations. Contrairement aux idées
reçues, elle ne la considère pas comme une conséquence de facto positive de la
mondialisation.
En Irlande, ce week-end, un salon consacré au travail à l’étranger [Working Abroad
Expo] se tenait à Dublin. Sur place, les visiteurs ont pu prendre des renseignements
auprès de représentants des gouvernements canadiens et néo-zélandais. Les candidats au
départ s’inquiètent pour leur avenir, et pour celui de leurs enfants.
"Je viens juste d’avoir une petite fille, Annabelle, mais je ne veux pas l’élever en
Irlande. Quel futur lui garantit-on ici ? "
Une autre parle de son compagnon travaillant de plus en plus dur et de sa difficulté à
trouver un emploi après une naissance. Tous deux souhaitent obtenir un visa pour vivre
en Australie. Une autre, qui termine ses études dans le domaine de l’assistance scolaire
parle de partir au Canada.
" J’ai déjà trois copains qui y travaillent, bien mieux payés qu’ici. En Irlande,
rien n’est fait pour nous retenir. Avec la crise, ce n’est même pas la peine de
chercher quelque chose. [ Une enseignant et son mari refusent la facilité d’un
emploi garanti. Ils estiment qu’il s’agit d’un avantage trompeur 'the lure of secure
public sector'...]   Je sais que beaucoup envient notre situation, mais ils
n’imaginent pas notre perte de salaire. Nous n’en pouvons plus. [Eux aussi
s’installeront en Australie... Irish Independent / traduction geographedumonde].
La presse irlandaise ne semble pas s’étonner, encore moins s’interroger sur la politique
des gouvernements étrangers par ailleurs assez prompts à refouler une immigration non
blanche [source]. De fait l’Irlande a connu dans le passé des épisodes beaucoup plus
spectaculaires. Persécutés pour leur foi, les Irlandais ont quitté l’île à différentes époques.
L’émigration qui a suivi la Grande Famine de 1845 a surclassé les précédentes et les
suivantes. Entre 1845 et 1854, plus de deux millions d’Irlandais auraient pris alors le

chemin de l’exil, les deux tiers environ à destination des Etats-Unis [source].
Compte tenu de ce que l’on a observé en Lettonie, il est utile de rappeler que l’émigration
irlandaise n’a pas apaisé les tensions politiques et religieuses. La déstabilisation sociale
et la désagrégation de l‘économie vivrière consécutives de l’émigration de masse ont au
contraire accompagné la montée en puissance d‘un nationalisme revendicatif. Le
mouvement des Fenians naît en 1858. A la veille de la Première Guerre Mondiale, la
population irlandaise dépasse quatre millions d’habitants, contre huit à l’apogée
démographique de l’Île en 1845. Ce seuil équivaut à celui de 1800 ou de 2010 [source].
Il a fallu l’intégration de l’Irlande dans la CEE pour voir le pays esquisser un rattrapage
économique par rapport au reste du monde développé, en partie facilité par l‘octroi de
subventions européennes. Les bases de la prospérité irlandaise sont toutefois apparues
bien fragiles, au début des années 1980 (deuxième choc pétrolier), et aujourd’hui vingtcinq ans plus tard [source]. L’élévation spectaculaire de la qualification des actifs en une
ou deux générations a suscité la croissance économique. Elle explique également le goût
pour l’expatriation en temps de crise. La fiscalité plancher et le boom immobilier ont été
les ingrédients de la réussite en trompe-l’œil des années 1990 [source]. Que les
investisseurs se retirent et les habitants de l’Île plongent dans le désarroi. Cela vaut aussi
pour les pays baltes ou pour l’Islande [Au loto islandais, personne ne gagne].
En Irlande, le secteur bancaire est aujourd‘hui sinistré. L'Anglo Irish Bank ne doit son
salut qu’à l’intervention d’un Etat fortement endetté. Le déficit budgétaire atteindra un
tiers (32 %) du PIB en 2010 [source]. Pour rétablir l’ordre financier, l’augmentation des
impôts s’avère inéluctable, dans un contexte d‘augmentation du chômage. Au milieu des
années 1980, celui-ci a atteint le seuil fatidique de 25 %. Raison de plus pour émigrer :
les émigrés dehors ! Une interrogation reste donc en suspens, derrière un premier constat.
L’émigration a été pour l’Irlande une chance à l’échelle de l’individu. Elle produira un
désastre à l’échelle de la nation. En Grèce [El Zapatero], on se berce d’illusions
chinoises, et en Lettonie, on vote. L‘émigration va de toutes façons réduire à néant les
efforts budgétaires des Etats pour réduire leurs déficits, tout en provoquant de fortes
tensions. Il y a un risque de faire reposer l’effort sur une frange réduite : ceux des actifs
qui ne s’exilent pas…
*
26 décembre 2010. Londres (agglomération). Le film 'Another Year' rassemble à juste
titre tous les suffrages. Les critiques détaillent l’histoire. Je devrais dire, ‘Ils tentent de le
faire‘, parce que le scénario de Mike Leigh ne s’appuie pas sur une intrigue. La caméra
suit quelques personnages dans la banlieue sud de Londres. Des allusions répétées à la
ville périphérique de Crawley ou à l‘île de Wight ont sans doute titillé mes sens
géographiques.
Tom et Gerry forment un couple uni. Ils figurent la cinquantaine épanouie. Appartenant à
la classe moyenne supérieure, les deux diplômés ont un travail dans le secteur public
(expert géologue) ou parapublic (dans la santé) qui leur permet de vivre dans une petite
maison victorienne à la façade en briques, une maison assez proche d’une gare. Les
visiteurs doivent quand même prendre une voiture pour leur rendre visite.
Un ingénieur travaillant dans les égouts de Londres, c’est tout un symbole ! La Tamise
drainait encore tous les effluents de la ville au XIXème siècle, au point de dégager une

odeur si prégnante que le Parlement britannique a interrompu ses travaux durant l’été
1858 (Great Stink), que le choléra tuait par centaines les Londoniens en 1849.
L’ingénieur Joseph Balzagette imagine alors un système d’évacuation des eaux usées en
lien avec la marée qui assainit définitivement la capitale. Dans 'Another Year', l’ingénieur
sauveur de l’Occident a cédé la place à un ingénieur dont un chacun moque les
compétences, au demeurant gentil mari, père attentif et ami fidèle.
Nos deux Anglais aiment plus que tout jardiner leur petit lopin à l’extérieur de la ville. Ils
y suivent le déroulement des saisons, amendent la terre, regardent pousser les fleurs,
inspectent le mûrissement des tomates. Ce loisir innocent, par son rattachement à un
monde immémorial pourrait passer pour du passéisme ringard. La critique française
préfère encenser le cinéaste britannique en évitant de s’arrêter sur les plaisirs agrestes des
deux personnages. Lorsque Becker lorgne dans la même direction, elle suscite l’ironie
condescendante, les commentaires fustigeant une vaine réhabilitation du temps jadis.
Pierre Murat, le critique de Télérama, synthétise cette incohérence relative,
dithyrambique pour 'Another Year' Mike Leigh et assassin vis-à-vis du 'Dialogue avec
mon jardinier' ['Les lendemains qui chantent']. L’idée de comparer les deux films
déclenchera sans doute chez lui une irritation cutanée.
Mais je me tairai sur la réussite essentielle du film, qui détaille comment l’amour irradie
naturellement autour de lui, attire les isolés et console les esseulés. C’est un amour pur,
altruiste, et néanmoins détaché de toute référence religieuse. On se doute en regardant
Tom et Gerry qu’ils ont pour nature d’être accueillants, qu’ils prennent plaisir à écouter
les uns, à tolérer les incartades des autres ; sans juger mais aussi sans se complaire à
l’excès. A l’évidence, le film séduit par sa dimension humaniste. D’aucuns percevront
une pincée de morale. Elle me semble difficile à percevoir. Lors d’obsèques d’une bellesœur, le couple assiste à une cérémonie particulièrement funèbre sans se départir de son
flegme. Cliché assuré pour les Français.
Une dimension du film arrête mon regard à cet instant. Les spectateurs n’y ont peut-être
pas prêté attention. Un personnage discret peuple ‘Another Year‘. Il s‘agit de la voiture.
La voiture de l‘amie du couple, Mary, qui finit par en faire l‘acquisition. Elle croyait
recommencer une nouvelle vie en redevenant conductrice. Sa petite citadine rouge la fait
au contraire basculer dans le chaos. Elle fragilise son amitié avec Tom et Gerry. Elle
tombe en panne et provoque de multiples ennuis domestiques. La femme seule imaginait
devenir plus indépendante, mais c’est l’inverse qui se produit. Elle se perd dans la
banlieue, ne trouve pas son chemin dans Londres, doit transporter un ami encombrant.
La voiture est un personnage inquiétant. La caméra tourne quelques instants de bouchons
londoniens.
C’est un autre enseignement du film. L'acquis essentiel de la modernité accable ses
utilisateurs. La circulation les englue. La voiture se transforme même en linceul. Mike
Leigh détaille en effet l’arrivée lugubre du convoi de voitures transportant le cercueil de
la belle-sœur. Les deux limousines noires font penser à un cortège de mafieux
qu’affectionnent tant les films hollywoodiens. Elles contrastent de façon grotesque avec
l’intérieur décrépi de la défunte. Dans la ville européenne qui a la première expérimenté
la civilisation de la voiture, cette dernière m’est apparue soudain comme son fossoyeur.
Charles Rolls, mort il y a tout juste cent ans a illustré la disparition de l’âge
aristocratique. Il fonde à Piccadilly sa première concession, puis crée la marque

légendaire Rolls-Royce avec un associé en 1904. Mike Leigh montre dans ’Another
Year’ des voitures Volvo. L’industrie automobile britannique a vécu. Quant au fils de la
défunte, pris dans les embouteillages londoniens, il a raté l’heure des obsèques. Il rentre
dans la chapelle au moment où le rideau se ferme sur le cercueil partant à la crémation.
Décidément, c’est un peu sombre pour souhaiter une autre bonne année 2011, avec
quelques jours d'avance ?!
*
4 mars 2013. Irlande en crise (suite) Il y a près de trois ans, j'ai abandonné l'Irlande à
son sort... Les émigrés, dehors. Face au désespoir, les Irlandais décidaient alors de quitter
leur île. Au fond, personne ne s'en étonnait puisqu'il y avait une tradition populaire,
comme une sorte d'appel du large : peu importait que depuis des décennies, les Irlandais
préférassent Londres à New York. Les Irlandais s'en allaient, mais ceux qui restaient sur
l'île, gardaient la barre ; le bateau tanguait, mais l'équipage se promettait de le faire
traverser la tempête de la dette. Il en avait essuyé d'autres, dans l'Atlantique furieux...
Et puis patatras... En ce début d'année 2013, beaucoup d'Irlandais (combien ?) estiment
pouvoir s'en sortir en demeurant sur place, les pieds dans la tourbe. Avec de plus en plus
d'insistance, des voix s'élèvent désormais à Dublin pour inverser le cours de l'histoire de
la liquidation des actifs bancaires vérolés, probablement parce que le relèvement
islandais (certes en demi-teinte) donne des idées aux Irlandais. Et si le contribuable
faisait pression sur ses élus pour en finir avec la transformation de la dette en impôts ?
Le Monde titre dans ce sens : L'Irlande veut transférer une partie de la dette de ses
banques à l'Europe...
Eric Albert montre avec finesse que la question n'est pas réductible à un combat entre
David et Goliath. A Bruxelles, au FMI et dans nombre de grandes capitales européennes,
nombreux sont ceux qui saisissent les enjeux, prêts à faire entendre la voix de la sagesse,
celle de l'acceptation résignée. Pour les raisonnables, un règlement administré de la
faillite bancaire doit être programmé, avec désignation collégiale des banques insolvables
(le moins possible) et donc des clients privés & investisseurs floués.
Les Irlandais sortiraient alors de la période d'austérité en quelques mois. Ils ont reçu des
aides, mais à l'automne 2008, Dublin a accepté de prendre en charge les 64 milliards
d'euros (40 % du PIB) de dettes des banques privées. C'est donnant, donnant...
"Selon Michael Noonan, le ministre de l'économie irlandais, [...] "L'Europe s'est
engagée, le 29 juin 2012 , à briser le lien entre les dettes souveraines et bancaires ;
cet engagement tient toujours". Le transfert pourrait porter sur un maximum de
28 milliards d'euros, pris en charge par le Mécanisme de stabilité européen
(MSE) : le fonds de secours mis en place en 2012 pourrait en principe
recapitaliser directement les banques, selon des modalités qui divisent encore les
Etats de la zone euro. Mais Berlin et la Banque centrale européenne (BCE)
bloquent cette demande. [Fin septembre, reculade des ministres de l'économie
allemand, néerlandais et finlandais] Le MSE pouvait aider à recapitaliser les
banques en cas de crise, mais pas de façon rétroactive : 'Les actifs hérités du
passé doivent être de la responsabilité des autorités nationales.'"
Posons le problème en termes simples. Trois banques en faillite programmée survivent
encore, mais plus pour longtemps : Allied Irish Bank, Bank of Ireland et Permanent TSB

(8 milliards d'€ de capitalisation, c'est-à-dire moins du tiers de leurs valeurs d'achat par
l'Etat). Dublin souhaite qu'elles absorbent une partie de la tasse puis que le MSE les
achètent à un prix qui doit encore être fixé. Ceux qui sont favorables à cette solution
s'expriment à mots couverts. Tous les autres se taisent, malgré quelques ronchonneries
(d'après Eric Albert, du côté de Berlin et de la BCE).
De ce point de vue, dans les grandes banques parisiennes siégeant à la Défense, les avis
sont sans doute aussi tranchés qu'outre-Rhin, sans l'once d'un remords pour le
contribuable irlandais qui depuis trois ans assume seul les pertes des investisseurs. Mais
au Monde on préfère désigner l'austère teuton. Il est vrai qu'interrogé d'un peu près par un
journaliste allemand, Wolfgang Schäuble marmonne distinctement. Et sa pensée se lit sur
ses lèvres, entre ses dents serrées... 'Les Irlandais, on va leur casser les reins s'ils jouent
ce flonflon-là..." [Quand l'Europe sauve ses banques, qui paie ?]
Puisque l'on voyait plus haut resurgir les us et coutumes du passé, je ne peux que sourire
à l'idée de ces fous ignorants qui prétendent aller sur le terrain de la confrontation. J'ose
penser qu'ils sont peu nombreux. La population irlandaise a peut-être choisi de temps à
autre l'exil. Mais elle n'a à aucun moment plié sous le joug étranger. L'Irlande a connu
quatre siècles d'occupation depuis la période de la Réforme élisabéthaine jusqu'à
l'indépendance au début des années 20.
Que l'on ne songe pas un instant à Paris, Berlin ou ailleurs que le numéro de dompteur de
bête sauvage impressionnera qui que ce soit par delà la mer d'Irlande. Il faudrait pour cela
des Européens prêts à s'installer dans les brûmes hivernales - en 1945 certains s'y sont plu
- et une armée digne de celle envoyée par Cromwell (lien) ou Lloyd George (lien).
Les événements se succèdent, mais la géographie demeure. L'île ne bougera pas d'un
iota à l'annonce d'une cessation des paiements, et ses habitants le pressentent. Je fais le
pari que le gouvernement a réussi à faire avaler la pilule de l'austérité aux Irlandais,
parce que l'euro suscite l'hostilité viscérale d'une partie de l'opinion publique
britannique. Ce que Londres honnit, Dublin l'adore.
Que les Irlandais réalisent l'erreur de perspective - l'économique britannique étroitement
imbriquée à celle de l'Eurozone (malgré la livre sterling) - et une ultime réticence sautera.
Les Grecs, Espagnols, Italiens, Français et Allemands ne tarderont pas à effectuer les
mêmes calculs : assumer les pertes sans peur d'une nouvelle Grande Dépression dès lors
que celle-ci se développe sous leurs yeux... Et la crise de la dette européenne deviendra la
crise de la dette du couple livre-dollar, bien qu'il faille d'abord redouter une ruine chez
l'épargnant européen emporté par la faillite de telle ou telle banque systémique.
Dans un second temps, on ne peut s'empêcher de repenser à la répartie cynique de John
Connely, secrétaire d'Etat au Trésor de Nixon en 1971. Il parlait alors du poids du dollar
dans les échanges transatlantiques : 'C'est notre monnaie et c'est votre problème."

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