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Fondation Gabriel Péri

Rencontre philosophique
20 mai 2005

Intervention de Jean-Paul Jouary


Philosophe, dernier ouvrage paru : Prendre la politique avec philosophie
(Ed.La dispute, 2003)

La pensée de Marx : actuelle ou abolition de l’actuel ?

La pensée de Marx est-elle actuelle ?

Lorsqu’on a dix minutes pour répondre à une telle question,, l’alternative est simple : soit on
cherche à y répondre (en l’occurrence toute la France, toute l’Europe, toute la planète attestent
la pertinence de la pensée de Marx, on pourrait le montrer diversement en quelques dizaines
d’heures), - soit, plutôt que de chercher à répondre à la question, on s’efforce plus
modestement de cerner au moins le sens de la question elle-même. C’est cette deuxième voie
que je me propose d’emprunter.

Or, d’emblée, l’idée que la pensée de Marx puisse être actuelle peut sembler paradoxale,
puisque Marx, dans l’Idéologie allemande, définissait le communisme, justement, comme « le
mouvement réel qui abolit l’état actuel ». Si le communisme est bien ce processus d’abolition
de l’actuel, comment pourrait-on trouver de l’actuel dans la pensée de Marx ?

Encore faut-il, bien entendu, s’entendre sur ce que signifie les mots actuel, ou actualité. Dans
le langage commun, actuel signifie présent. Mais dans le langage plus rigoureux de la théorie,
actuel s’oppose à virtuel, à potentiel, à en puissance, et signifie en acte c’est-à-dire effectif.
Une pensée ne peut être dite actuelle qu’en tant que l’on constate qu’elle est parvenue à
accéder à l’être, à partir de contenus de pensée fort divers voire contradictoires, et dans des
conditions historiques déterminées. Par exemple, il y a une actualité de la pensée libérale, en
France comme en Europe, quel que soit le mouvement de ses formes. Il y a plus généralement
des sociétés capitalistes en acte. En revanche, parler d’une actualité du communisme
supposerait que le communisme est un état, un projet, ou un idéal.

Mais si Marx dit que le communisme est ce qui abolit l’état actuel, c’est pour un ensemble de
raisons essentielles. Le communisme est un processus pratique réel, et non une sorte
d’étiquette ou de revendication idéelle. En même temps, le communisme, dit-il, n’est ni un
état de la société, ni un idéal sur lequel se régler. Autre façon de dire que le communisme
n’est pas, ne relèvera jamais de l’être, mais du devenir, c’est-à-dire indissociablement de
l’être et du non-être. En ce sens il ne sera jamais ni en acte, ni en virtualité, puisque sa seule
existence relève du devenir, de la transformation, de la révolution.

Etre et non-être à la fois, comme le spectre dont parle Marx dans le Manifeste de 1848, celui
que Jacques Derrida mit en rapport avec de spectre de Hamlet, et qui pour moi s’identifie à ce
que Julia Kristeva appelle la « révolte intime ». L’idée de spectre fait immédiatement penser
aux morts qui reviennent (et qui sont ce qui n’est plus), alors que cette idée s’applique avant
tout aux vivants. En effet, pour un chou-fleur, un caillou ou un chien, être c’est être ce que
l’on est. Pour un humain au contraire, et pour tout ce qui est humain, être c’est changer, c’est

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devenir. Sartre l’avait compris, qui écrivait qu’être soi-même c’est toujours être autre que soi,
et Rimbaud avant lui, qui écrivait Je est un autre, et Nietzsche aussi, avec son Deviens qui tu
es ! Rien de ce qui est humain n’est en ce sens actuel : tout est devenir humain, révolution
intime est sociale. Alors, faudrait-il être révolutionnaire pour en venir à nier l’idée centrale de
toute pensée révolutionnaire ?

Pour reprendre le sens commun du mot actuel, je dirai que la pensée de Marx est d’actualité
(au sens courant), justement parce qu’elle n’est jamais actuelle (au sens propre).Le
communisme n’est pas, ne peut être ni une société qui pourrait être dite en acte, ni un projet,
ni un idéal qui pourraient être dits en puissance, - mais un processus infini de libération
humaine, processus pratique qui déconstruit objectivement ce qui contredit l’émancipation
humaine, individuellement ou collectivement, et consciemment ou non. C’est dans ces
pratiques qu’il y a du communisme, le plus souvent de façon latente, et Marx pose l’urgence
de le manifester pour lui donner la force et la cohérence du conscient.

Il me semble que c’est l’ignorance ou le rejet de cette idée –qui est au cœur de tout ce que
l’œuvre de Marx comporte de novateur – que l’on doit associer à ses pires caricatures
modélisées ou oppressives de jadis, comme à ses pires déboires et impuissances plus proches
de nous. Car si l’on imagine un communisme en acte, au sens d’une société existante, alors on
définit nécessairement aussi « le communiste » par rapport à cet être, cet actuel, pourvu donc
d’une identité. Il y aurait le communiste, avec son identité, et les autres, joliment appelés les
non-communistes. Cette idée d’identité, qui fait corps avec l’idée du communisme comme
société, comme projet, ou comme idéal, représente ainsi la négation et le dévoiement de toute
la portée révolutionnaire de la démarche de Marx. Ces idées isolent là où les contradictions
appellent à rassembler, en même temps qu’elles accréditent l’idée qu’avec les effondrements
de l’Est c’est le communisme qui est mort.

C’est ce que des philosophes comme Jean-Paul Sartre ou Maurice Merleau-Ponty, Gilles
Deleuze ou Michel Foucault, avaient compris depuis des lustres, ce qui paradoxalement avait
attiré sur eux les foudres de la plupart des philosophes qui se réclamaient de Marx et du
communisme. Derrière cette question théorique, qui peut paraître bien abstraite, se profilent
des idées d’égale importance, qui concernent l’idée absurde d’identité communiste, l’idée
problématique de parti au sens actuel, l’idée même de projet, de programme, de pouvoir, les
formes de traduction institutionnelles des pratiques révolutionnaires en démocratie, mais aussi
l’idée même de vérité en politique, en sciences sociales et même en sciences de la nature,
donc la logique même de notre système éducatif et les rapports complexes que doivent
entretenir la vie démocratique et la prise en compte des avancées les plus théoriques dans les
divers champs du savoir.

Voilà une série de problèmes qui sont tous intimement rattachés à la question qui nous était
posée ce soir : la pensée de Marx est-elle actuelle ? A trop répondre oui à cette question, sans
assez en interroger le sens précis, on risquerait de se rassurer sur la vitalité de la pensée de
Marx, ou oubliant de s’inquiéter de tout ce qui devrait découler de cette pensée. Pour combler
cet écart, encore faut-il clairement établir et populariser le procès de l’idée même de
communisme comme société, comme projet, comme idéal – au moins dans les termes du
Marx de 1845 et 1848 – et le procès de l’idée d’identité qui en découle.

Sans quoi, les idées et les pratiques révolutionnaires qui se réfèrent à Marx perdront toute
actualité à force de se croire actuelles.