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Publications de l'École française

de Rome

Gens de la maison et mouleds d'Égypte. De la religion civique à la


religion populaire
Catherine Mayeur-Jaouen

Résumé
La dynastie fatimide, shi'ite, qui régna sur l'Egypte de 969 à 1171 contribua à développer le culte des Gens de la maison
(membres de la famille du Prophète), édifiant des tombeaux ou les rénovant, notamment au Caire. Les Fatimides créèrent aussi
les premiers mouleds (célébrations des anniversaires du Prophète et des Gens de la maison). Les Ayyoubides sunnites puis les
mamelouks reprirent le culte des Gens de la maison qui fut concurrencé par celui des saints à partir du XIIIe siècle. Les
mouleds se multiplièrent alors, se célébrant au tombeau de tous les principaux saints. Le succès spécifique de ces dévotions en
Egypte répond à l'encouragement constant venu de l'autorité politique, mais aussi à une piété exceptionnelle des Égyptiens.
Culte des Gens de la maison et mouleds sont ainsi passés de la religion civique à la religion populaire.

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Mayeur-Jaouen Catherine. Gens de la maison et mouleds d'Égypte. De la religion civique à la religion populaire. In: La religion
civique à l’époque médiévale et moderne (chrétienté et islam) Actes du colloque organisé par le Centre de recherche «Histoire
sociale et culturelle de l'Occident. XIIe-XVIIIe siècle» de l'Université de Paris X-Nanterre et l'Institut universitaire de France
(Nanterre, 21-23 juin 1993) Rome : École Française de Rome, 1995. pp. 309-322. (Publications de l'École française de Rome,
213);

http://www.persee.fr/doc/efr_0223-5099_1995_act_213_1_4954

Document généré le 17/06/2016


CATHERINE MAYEUR-JAOUEN

GENS DE LA MAISON ET MOULEDS D'EGYPTE

DE LA RELIGION CIVIQUE À LA RELIGION POPULAIRE

En islam égyptien, la piété populaire continue aujourd'hui de


vénérer les Gens de la Maison et de célébrer aux tombeaux des
saints les fameux «mouleds» (mawâlid). Par «Gens de la Maison»
(Ahi al-bayt), il faut entendre «membres de la famille du Prophète»,
c'est-à-dire l'ensemble de ses descendants. Plusieurs passent pour
être enterrés en Egypte, notamment au Caire1. Quant au «mouled»,
transcription du dialectal mûlid et du littéraire mawlid (pi.
mawâlid), il désigne littéralement l'anniversaire du saint, et par
extension la fête que l'on célèbre à l'occasion de cet anniversaire. Ces
deux phénomènes majeurs de la ferveur égyptienne sont souvent
considérés aujourd'hui, par les autorités civiles et les dignitaires
religieux, avec quelque condescendance, quand ce n'est pas avec
réprobation, comme l'expression d'une religiosité profondément
populaire. Culte des Gens de la Maison et mawâlid sont-ils nés
spontanément de la dévotion des masses? L'islam qui ignore la
sanction hiérarchique de la canonisation semble connaître en effet le
culte des saints le moins «civique» possible : c'est la voxpopuli, non
l'initiative du pouvoir, qui paraît, communément, reconnaître et
célébrer la sainteté.
Pourtant, si l'on analyse la vénération de la famille du Prophète
en Egypte, un cas particulier, atypique sans doute, se révèle.
L'initiative de ce culte revient en partie à la dynastie fatimide, dynastie
shi'ite venue difriqiyya, et qui régna sur l'Egypte de 969 à 1171,
allant jusqu'à y établir un califat concurrent de celui, sunnite, des
Abbassides de Bagdad. Les origines fatimides du culte des Gens de

1 Cf. I. Goldziher, C. Van Arendonk et A.S. Tritton, Ahi al-bayt, dans


Encyclopédie de l'islam, 2e éd., 1, 1960, p. 265-266. La «Maison» désignait dans l'Arabie
antéislamique la famille des chefs de la tribu. On trouve l'expression Ahi al-bayt
par deux fois dans le Coran, en XI, 73 et XXXIII, 33. C'est ce deuxième verset qui
s'appliquerait à la famille de Muhammad, 'Alî, Fâtima et leurs deux fils Hasan et
Husayn. Les sunnites généralisèrent l'acception du terme en l'étendant à tous les
Banû Hashim ou à tous les Banû 'Abd al-Muttalib.
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la Maison s'expliquent aisément. La dynastie, en insistant sur la


descendance de Fâtima, fille du Prophète, et de 'Alî b. Abî Tâlib, cousin
et gendre du Prophète, légitimait ainsi son propre pouvoir. On
rappelait que Muhammad avait choisi d'étendre son manteau sur 'Alî,
Fâtima et leurs deux fils Hasan et Husayn, en signe de protection et
de prédilection, d'où leur surnom de «Gens du Manteau» (Ahi al-
kisâ1). La vénération des Ahi al-kisa et de leurs descendants devint
l'un des principaux articles du dogme shi'ite. Quant à la croyance
populaire, elle attribua très vite à cette sainte famille une
importance cosmologique et eschatologique.
L'importance de cette dévotion est telle que le nom même des
Fatimides viendrait de la fille du Prophète, Fâtima b. Muhammad2.
Ils revendiquaient d'ailleurs une généalogie alide d'obédience ismaï-
lienne, affirmant que 'Ubayd Allah, le fondateur de la dynastie,
descendait d'Ismâ'îl, fils du sixième imam Ja'far al-Sâdiq3. Les Abbas-
sides, défendant la légitimité de leur propre califat sunnite,
contestèrent cette origine alide. Elle témoigne en tout cas du soin
apporté par les Fatimides à développer le culte des Gens de la
Maison. Ce n'est pas un hasard si les tombeaux les plus célèbres et
les plus anciens des Alides enterrés en Egypte se trouvent au Caire,
capitale fondée par les Fatimides en 969. On ne peut parler pour
autant de culte dynastique : dans quelques cas, des tombeaux furent
édifiés dès l'époque du gouvernorat abbasside, donc avant l'arrivée
d'une dynastie shi'ite en Egypte; ainsi des mausolées de Nafîsa b. al-
Hasan (m. 824), de Fâtima al-Nabawiyya ou de 'Aysha b. Ja'far al-
Sâdiq. Mais le culte de ces saintes descendantes du Prophète ne se
développa vraiment qu'au Xe siècle, sous l'impulsion fatimide.
C'est donc à partir de 969 que furent édifiés la plupart des
grands monuments funéraires concernant les Gens de la Maison au
Caire4. Selon Caroline Williams, c'est surtout entre 1122 et 1154 que
furent édifiés ou restaurés les principaux tombeaux alides de la
Qarâfa, période qui correspondrait à une époque troublée pour la
dynastie, minée par les querelles de succession, et qui aurait eu

2 C'est seulement après l'usurpation des droits des Alides par leurs cousins
abbassides que l'on se mit à insister sur la descendance directe du Prophète, par
Fâtima. Jusque-là, on évoquait surtout la lignée masculine. Cf. B. Lewis, Alides,
dans Encyclopédie de l'islam, 2e éd., I, 1960, p. 412-414.
3 Sur cette généalogie et l'idéologie religieuse des Fatimides, cf. Marius
Canard, Fatimides, dans Encyclopédie de l'islam, 2e éd., II, p. 870-882.
4 Ce sont généralement des mausolées pourvus d'une salle carrée à coupole,
la coupole reposant sur des trompes d'angle ornées de stalactites (muqamas).
Citons notamment au Caire la tombe de Sayyida Ruqayya édifiée en 1133 par le
calife al-Hâfiz, celle de Sayyida Sukayna (dial. Sakina) élevée en 1130 par un vizir
fatimide.
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besoin d'asseoir à nouveau son autorité et sa légitimité5. Pour


Christopher Taylor au contraire, le culte des Alides, et plus généralement
des saints musulmans en Egypte, préexistait à la période f atimide; la
dynastie shi'ite se contenta de le patronner, moins pour développer
une propagande en sa faveur que pour rallier un public déjà fidèle à
la famille du Prophète6. C'est à la Qarâfa al-Kubrâ, le grand
cimetière installé au pied de la sainte montagne du Muqattam, que se
développa très tôt un cycle de saintes visites aux tombeaux, les
ziyârât. Les voyageurs, Ibn Jubayr dès 1183, Ibn Battuta en 1327,
décrivent la Qarâfa comme l'une des merveilles du monde par le
nombre de saintes tombes qu'elle recèle, et en particulier de tombes
d'Alides.
Certains de ces tombeaux furent construits à la suite d'un songe,
vision onirique enjoignant au calife ou à son vizir d'édifier un
mausolée en l'honneur d'un Alide dont jamais les ossements ne
reposèrent en Egypte. Ces simples cénotaphes, lieux de vénération et de
souvenir, sont appelés mashâhid al-ru'ya1. D'autres tombeaux sont

5 Cf. Caroline Williams, The Cult of Mid Saints in the Fatimide Monuments
of Cairo, dans Muqamas, 3, 1985, p. 39-60. Parmi les mausolées alides restaurés
en 1122 par le vizir Ma'mun al-Batâ'ihi, l'auteur cite ceux d'Umm Kulthûm, de
Qäsim Abu Tayyib, de ses deux fils 'Abd Allah et Yahyâ, de Muhammad al-Ja'farî,
et peut-être aussi de Sayyida 'Atika et de Sayyida Zaynab. Parmi les mausolées
édifiés ou restaurés entre 1133 et 1153, C. Williams recense Sayyida Ruqayya,
Nafîsa, la tombe des Ikhwât Yûsuf, celle de Yahyâ al-Shabih, peut-être celle de
Muhammad al-Hasawatî, et surtout le mausolée d'al-Husayn. La périodisation
proposée par C. Williams pour le développement du culte des saints alides (fin de
la période fatimide) est contestée par Jonathan Bloom : son étude, fondée sur les
stèles funéraires et les sources épigraphiques, considère au contraire que la
propagande (da'wa) fatimide, précédant la conquête, reposait essentiellement sur le
culte des saints. Cette propagande s'adressait notamment aux femmes, d'où,
selon Bloom, le nombre élevé de saintes descendantes du Prophète vénérées au
Caire. Cf. J. Bloom, The Mosque of the Qarâfa in Cairo, dans Muqamas, 4, 1987,
p. 9-18.
6 Christopher S. Taylor, sans contester l'importance des Fatimides dans le
culte des Alides, estime comme Bloom, mais pour d'autres raisons, que la
périodisation proposée par C. Williams est contestable. Pour lui, la problématique est
mal posée : C. Williams et J. Bloom partent du principe que le shi'isme est le
facteur déterminant du développement du culte des saints en Egypte; pour Taylor, il
faut replacer les dévotions fatimides dans le cadre plus général du culte des
saints en Egypte et dans l'ensemble du monde musulman. Le culte des saints
«était simplement trop diffus et trop peu structuré pour être raisonnablement
manipulé (...). Peu de chose dans le culte des saints musulmans peut être isolé et
identifié comme la création d'un seul régime (...) Les Fatimides vinrent en
Egypte et trouvèrent le culte des saints musulmans déjà bien installé. Eux-mêmes
participèrent activement au culte, probablement dès le début; et naturellement,
ils favorisèrent leurs propres héros alides dans ce processus», C. Taylor, Reeva-
luating the Shi'i Role in the Development of Monumental Islamic Funerary
Architecture : the Case of Egypt, dans Muqarnas, 9, 1992, p. 1-10.
7 Parmi les mashâhid al-ru'ya, Yusuf Ragib, observateur rigoureux, recense
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présentés comme de véritables sépultures d'Alides (darth, qabr),


mais le plus grand nombre est apocryphe8 et seule une minorité
contient effectivement les restes d'un descendant du Prophète9. Au
reste, il importe peu à la piété populaire qui vénère les tombeaux
comme il lui plaît, de savoir si de véritables reliques gisent sous la
coupole vénérée. Pour leurs dévots, les saints ne sont jamais morts,
ils sont partout présents où on les invoque, ils voyagent de tombe en
tombe. Les pèlerins qui fréquentent toujours, aujourd'hui, le
cimetière fatimide d'Assouan, savent pertinemment que les coupoles de
Husayn, de Zaynab, de l'imam Shafi'î, de Badawî ou de Disûqî ne
sont que les doublets des véritables tombes qui existent ailleurs; peu
leur chaut, et l'intensité de leur ferveur n'en est pas entamée.
De même, la personnalité historique des Gens de la Maison ainsi
vénérés est-elle souvent très douteuse : la célèbre Sayyida Zaynab du
Caire, généralement tenue pour une sœur de Husayn, donc une fille
de 'Alî b. Abî Tâlib, figure dans certains ouvrages comme la fille de
Yahyâ b. Zayd b. 'Alî Zayn al-'Abidîn. Selon les sources, la date de sa
mort varie entre le VIIe et le IXe siècle! Son culte ne se développe
d'ailleurs qu'à partir du XVIe siècle, lorsque l'on commence à
l'associer à Husayn. Le mystère qui entoure cette patronne du Caire n'a
pas entravé son immense succès, faisant d'elle la sainte la plus
vénérée d'Egypte. Ignace Goldziher suivi par Louis Massignon
soulignent à juste titre le nombre important de femmes parmi ces Gens
de la Maison enterrés au Caire. Massignon relève le «jumelage
fraternel, au moins quatre fois, de deux sanctuaires, dédiés l'un à une
relique d'un Alide persécuté, l'autre à une pleureuse, à une femme
Alide qui l'a veillé pieusement» : à Zaynab, on associe son frère
Husayn; à Sukayna, son frère Zayd b. Zayn al-'Abidîn, à Fâtima al-
Nabawiyya, son frère Ibrahim; à Nafïsa enfin, son oncle Anwar et
ses frères Zayd Ablaj et Yahyâ Mutawwaj10.

ceux de Ruqayya et de Zaynab. Cf. Al-Sayyida Naftsa, sa légende, son culte et son
cimetière, dans Studia telamica, XLIV, 1976, p. 61-86. Le terme mashhad, à
traduire par «lieu de pèlerinage» est toutefois ambigu; il arrive qu'il désigne une
véritable sépulture, cf. Y. Ragib, Un oratoire fatimide au sommet du Muqattam,
dans Studia islamica, LXV, 1987, p. 51-68.
8 Y. Ragib considère comme apocryphes les tombes de Sukayna b. al-
Husayn, de 'Aysha b. Ja'far al-Sâdiq et Fâtima b. al-Husayn au Darb al-ahmar.
Louis Massignon, moins sourcilleux à l'égard de leur authenticité, était surtout
attentif à en dégager le sens pour le croyant.
'Toujours d'après Y. Ragib, les vraies sépultures d'Alides seraient les
tombes, aujourd'hui peu vénérées, autrefois très célèbres, de Kulthûm b. al-
Qâsim b. Muhammad b. Ja'far al-Sâdiq, de Zaynab b. Yahyâ, de Fâtima b. al-
Qâsim al-Tayyib, et, seule sépulture autentique à être toujours vénérée, celle de
Nafîsa b. al-Hasan.
10 L. Massignon, La Cité des morts au Caire, dans Bulletin de l'Institut
français d'archéologie orientale, LVII, 1957, p. 74-76.
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Dans certains cas, il y eut transfert ou découverte de reliques


pour asseoir le culte naissant. Les reliques de Fâtima al-Nabawiyya
auraient été transférées au Caire, selon Massignon, dès 963-964. En
fait de reliques, il s'agit souvent de la tête d'un Alide martyr, dont
Γ« invention» marque le début du culte. Massignon, rejetant le débat
sur l'authenticité de ces reliques, évoque les «mains pieuses [qui]
dérobèrent ces têtes et les ensevelirent en secret, réservées à ces
«inventions» plus tard, dont se rient les académies rentées;
symboliques d'un espoir eschatologique populaire dans l'avènement final
de la justice; silencieusement préservé dans le cœur des femmes»11.
On connaît les exemples de la tête de Zayd b. 'Alî Zayn al-'Abidîn b.
Husayn, trouvée en 1131, et du chef d'Ibrahim b. 'Abd Allah b. Hasan
b. 'Alî b. Abî Tâlib découvert dans une mosquée ikhshidide12. Le cas
le plus célèbre reste toutefois celui de Husayn, petit-fils du Prophète,
martyrisé à Kerbéla : sa tête fut, selon Maqrizi, retrouvée par le vizir
Badr al-Jamalî (vizir de 1074 à 1094) à Ascalon, puis apportée au
Caire en 1153, avant d'être enterrée sous un mausolée édifié en 1154.
Elle est, depuis, à l'origine d'un culte majeur de l'Egypte
musulmane13.
L'immense majorité de ces tombes ont été édifiées par les califes
fatimides eux-mêmes, par leurs vizirs, ou par un membre de leur
proche famille. Et quand l'honneur de la construction ne leur
revient pas, ils s'emploient pieusement à rebâtir ou à rénover le
mausolée existant. Ainsi le célèbre vizir fatimide Badr al-Jamalî
fait-il rebâtir en 1089 un mausolée digne de ce nom pour Nafïsa,
sanctuaire restauré à deux reprises en 1138 et 1147 par le calife al-
Hâfiz. La plupart de ces tombeaux se trouvant dans la cimetière de
la Qarâfa au Caire, on écrit, à partir du Xe siècle, de véritables guides
de pèlerinage à la Qarâfa, de pieux itinéraires qui prescrivent les
visites aux mausolées des Gens de la Maison14. La plupart de ces

11 L. Massignon, op. cit., p. 74.


12 Bien que Maqrîzî insiste sur le nom de Zayd b. Zayn al-'Abidîn, le commun
des mortels croyait dès l'époque mamelouke que c'était la dépouille de Zayn lui-
même qui était enterrée là, Kitâb al-mawâ'iz wa l-i'tibâr, communément appelé
Khitat, Bulaq, 1853, III, p. 437-438.
13 Cf. Maqrizi, Khitat, I, p. 428-430. Comme le rappelle Ernst Bannerth, il
existe hors du Caire six endroits où l'on vénère la tête de Husayn : à Najaf, Kufa
et Kerbéla, en Irak, à Damas et Raqqa en Syrie, enfin à Médine naguère. Sur le
culte de Husayn au Caire, cf. E. Bannerth, Islamische Wallfahrtsstätten Kairos,
dans Schriften des österreichischen Kulturinstituts Kairo, Bd 2, Le Caire, 1973.
Tout le troisième chapitre de cet ouvrage fondamental est consacré aux tombes
des Ahi al-bayt au Caire.
14 Yusuf Ragib, Essai d'inventaire chronologique des guides à l'usage des
pèlerins du Caire, dans Revue des études islamiques, XLI, 1973, p. 259-280. Ragib les
définit comme des «inventaires à base topographique qui se font (...) les promo-
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guides sont restés manuscrits, beaucoup ont disparu, mais la


tradition se poursuivit jusqu'au début du XXe siècle.
Transfert de reliques, construction de sépultures, rénovation de
tombeaux : quelles que soient les formes prises par le culte des Gens
de la Maison, il est clair que sa paternité revient en grande partie
aux Fatimides. D'origine shi'ite, le culte ne tarda pas à être partagé
par les sunnites et à se répandre dans la population égyptienne. Dès
l'époque fatimide, le jour du 10 muharram où l'on commémorait le
martyre de Husayn à Kerbéla, les pèlerins se rendaient en visite aux
mausolées d'Umm Kulthûm, de Nafîsa et surtout de Husayn, devant
le tombeau duquel on égorgeait, à cette occasion, chameaux, vaches,
moutons, en poussant pleurs et cris déchirants. Cette pratique ne
survécut pas à la dynastie fatimide, lorsque Saladin rétablit, en 1171,
l'autorité du califat abbasside de Bagdad sur l'Egypte, restaurant
ainsi le sunnisme dans la Vallée du Nil.
L'adoption des Gens de la Maison par les sunnites permit
cependant au culte de survivre. Loin d'abolir la vénération des Alides, les
dynasties ayyoubide et mamelouke s'employèrent à la promouvoir
ou à la relancer. Les historiens estiment généralement que
l'imprégnation shi'ite de la population égyptienne resta faible durant les
deux siècles fatimides; c'est parce que le sunnisme reprit à son
compte leur culte que les Gens de la Maison survécurent, devenant
ainsi patrimoine commun des sunnites et des shi'ites d'Egypte. Ibn
Jubayr qui visite le sanctuaire d'al-Husayn à l'époque ayyoubide est
très marqué par la vénération de la tombe : on l'embrasse, on se jette
dessus, on en caresse la tenture (kiswa), on invoque le saint à haute
voix, on pleurt... Autant de traits hérités de la période fatimide.
Le culte des Gens de la Maison fut bientôt concurrencé, à
l'époque mamelouke, par l'essor remarquable du culte des saints
musulmans en Egypte. Cet essor est intimement lié à celui des
confréries soufies (turuq) qui s'organisent à partir du XIIIe siècle,
telles la Rifâ'iyya, l'Ahmadiyya, la Shâdhiliyya. Ce nouvel aspect des
dévotions égyptiennes ne nuisit guère aux Gens de la Maison : l'ha-
giographe Sha'rânî (m. 1565) déplore, sans doute, que la foule
préfère visiter quelque possédé (majdhûb) plutôt que de se rendre aux
tombeaux des Alides. Mais si certains cultes périclitent, d'autres
survivent brillamment à cette mutation de la religiosité populaire. Les
nouveaux grands saints de l'islam égyptien ne sont-ils pas présentés,
eux aussi, comme des Gens de la Maison, descendants du Prophète?
Les dévots ne voyaient pas seulement en eux des fondateurs de

teurs des cultes locaux et attirent l'attention du pieux visiteur sur tous les
sanctuaires dispensateurs de bénédictions».
GENS DE LA MAISON ET MOULEDS D'EGYPTE 315

confréries, de savants juristes ou de pieux ascètes, mais aussi des


descendants de Fâtima et de 'Alî. Leur appartenance aux Gens de la
Maison était constitutive de leur légitimité, faisait partie de leur
sainteté, dût-on forger pour les besoins de la cause quelque
généalogie improbable. Certains de ces saints passent même pour
descendre à la fois de Hasan et de Husayn, les deux petits-fils du
Prophète. De petits livres de piété continuent de paraître dans l'Egypte
contemporaine, qui recensent les Gens de la Maison enterrés en
Egypte et y dénombrent quelques-uns des principaux saints, comme
l'imam Shâfi'î, al-Sayyid al-Badawî ou Ibrahim al-Disûqî. L'osmose
entre Gens de la Maison et saints souris ne fut toutefois jamais
absolue. Lorsqu'on parle des Ahi al-bayt dans l'Egypte d'aujourd'hui,
on pense d'abord à Husayn, à Zaynab, à Nafîsa, à ceux des
mausolées dont le culte remonte, précisément, aux Fatimides.
C'est au culte des Gens de la Maison que l'on doit rattacher la
naissance des mawâlid. Le premier en date fut le mawlid al-nabî,
l'anniversaire du Prophète, fêté très solennellement le 12 rabi' I par
la dynastie fatimide15. À l'origine, c'était un culte officiel réservé à la
Cour. Les cérémonies organisées n'avaient rien de populaire, et
comprenaient des processions de dignitaires vers le palais et
l'audition de trois sermons prononcés pour la circonstance. Au mawlid du
Prophète, les Fatimides ajoutèrent ceux de 'Alî, de Fâtima, de leurs
fils Hasan et Husayn, et du calife régnant. Maqrîzî, qui évoque
longuement ces pratiques, parle ainsi des «six mawâlid»16.
De ces six mawâlid, deux seulement continuent à être célébrés
aujourd'hui, ceux du Prophète et de Husayn. Y eut-il continuité dans
cette célébration depuis l'époque fatimide? Selon F. De Jong, «le
souvenir de ces mawâlid fatimides paraît avoir totalement disparu»
avant leur résurgence partielle à l'époque ayyoubide, avec le mawlid
al-nabî célébré pour la première fois en 1207 à Irbil, près de Mos-
soul. Cette solution de continuité laisse toutefois perplexe : F. De
Jong lui-même ne paraît pas la croire absolue puisqu'il décèle dans
les discours religieux du mawlid fatimide l'origine des récits qui se
répandirent au XVe siècle avant de se généraliser au XVIIIe siècle.
Faut-il penser que l'historiographie sunnite médiévale a volontaire-

15 Les deux références fondamentales sur le mawlid al-nabî sont F. De Jong,


Mawlid dans Encyclopédie de l'islam, 2e éd., VI, p. 886-888 et N.J.G. Kaptein,
Muhammad's Birthday Festival, Early History in the Central Muslim Lands and
Development in the Muslim West until the 10th/16th Century, Leyde, 1993, 184 p.
Le mawlid commémorait à la fois la naissance et la mort du Prophète, puisque les
deux dates coïncidaient. Pour les mawâlid ultérieurs, on commémore plus
généralement la date de mort du saint.
16 Maqrizi, al-Khitat, Boulaq, 1853, p. 491.
316 CATHERINE MAYEUR-JAOUEN

ment ignoré les phénomènes de permanence? Ou doit-on rappeler


que l'extinction des cérémonies officielles du mawlid fatimide n'a
pas entraîné celle de la piété à l'égard du Prophète et des siens? C'est
sans doute dans cette ferveur maintenue que réside la permanence.
Si le mawlid a disparu sous sa forme ancienne, le culte des Gens de
la Maison a passé sans rupture des Fatimides à leurs successeurs.
Peut-être prit-il une forme plus populaire et moins ostentatoire; L.
Massignon relève au Caire le «désaccord entre l'humble dévotion
des pauvres, des mawâli, pour les persécutés de Ahi al-bayt, et
l'apothéose officielle décrétée par la dynastie fatimide pour la Famille du
Prophète»17. Il n'est pas exclu que la célébration du mawlid al-nabî
n'ait, elle aussi, continué, sur un mode mineur, dans l'Egypte ayyou-
bide.
C'est pourtant en Irak que renaît, et avec quel faste, le mawlid
al-nabî, au début du XIIIe siècle. Les festivités du mawlid dlrbil,
en 1207, décrits dans un célèbre récit par Ibn Khallikan, laissent
peut-être entrevoir ce que furent les festivités égyptiennes : grâce à
la magnificence du prince ayyoubide al-Malik Muzaffar al-Din
Kökbüri, un beau-frère de Saladin, fêtes et jeux se déroulaient
durant plusieurs semaines, dans un grand concours de peuple où
se pressaient ulémas, soufis, sermonnaires, lecteurs du Coran et
poètes, venant de Bagdad, de Mossoul, de Mésopotamie, de
Nisibin et de Perse. Kökbüri organisait un vaste campement de la
porte de la citadelle jusqu'à celle d'un couvent de soufis
(khanqah). Des édifices de bois y abritaient les émirs et les
notables de la principauté. Les processions aux lumières, les
chanteurs et musiciens, les jeux d'ombres chinoises, les prêches et les
concerts spirituels (samâ1) en étaient les principales réjouissances.
On sacrifiait des troupeaux entiers de bétail, deux jours avant le
mawlid proprement dit, puis, le jour même, l'on servait un
immense festin à la multitude assemblée18.
Plus tard, c'est en Egypte que l'on vit réapparaître le mawlid al-
nabî : cette résurgence coïncide avec l'expansion du soufisme dans
la vallée du Nil, et n'alla pas sans violents débats. La célébration du
mawlid fut condamnée comme innovation blâmable (bid'a) par de
nombreux ulémas sunnites, et défendue par d'autres dont le plus
célèbre est sans conteste Suyûtî (m. 1505), plaidant pour une «inno-

17 L. Massignon, op. cit., p. 73.


18 Ibn Khallikan, Kitâb wafayât al-a'yân, Dâr Sâdir, Beyrouth, s.d., IV,
notice 547, p. 117-119. Le passage en question est traduit par McGuckin de Slane
dans Biographical Dictionary, Paris, II, p. 539-540. Traduction reprise dans G.E.
von Grunebaum, Muhammadan Festivals, Curzon Press, Londres, 1951, rééd.
1976, p. 73-76.
GENS DE LA MAISON ET MOULEDS D'EGYPTE 317

vation louable» (bid'a hasana). Dans Le Caire mamelouk, l'ensemble


du peuple se mit à participer au mawlid dans lequel les confréries
soufies jouaient désormais un rôle essentiel, organisant les séances
de dhikr, glorification de Dieu aux paroles, aux gestes et au rythme
codifiés par la confrérie, technique d'extase visant l'union avec Dieu.
La célébration du mawlid al-nabî était si répandue dans l'Egypte du
temps que Qalqashandî, dans le premier tome du Subh al-a'shâ,
donne un exemple de lettre de congratulation à envoyer à cette
occasion19. Les beys mamelouks entendaient des récitations du Coran à
la Citadelle, tandis que le peuple écoutait Coran, prêches, histoires
des prophètes, et festoyait gaiement. Dans les maisons, hommes et
femmes célébraient le mawlid séparément, écoutant des chants, de
la musique jouée sur des flûtes et des tambourins, entrant volontiers
en extase. On profitait souvent du mawlid al-nabî pour vêtir ses plus
beaux atours et se rendre en visite aux cimetières, parfois en
groupes mixtes, selon les censeurs horrifiés20.
Loin de rester une fête réservée au Prophète, la pratique de
célébrer un mawlid lors de l'annniversaire d'un saint se généralisa
à l'époque mamelouke, et toucha d'abord plusieurs descendants du
Prophète. On se mit à célébrer des mawâlid aux tombeaux cairotes
des Gens de la Maison, comme à celui de Nafîsa. Cette pratique
s'étendit aux saints fondateurs ou cheikhs importants de
confréries soufies, notamment le fameux Sayyid al-Badawî (1200-1276),
enterré à Tanta dans le Delta, et dont le mawlid reste le plus
important d'Egypte. Les mawâlid de Badawî et de ses principaux
disciples servirent de modèle, à leur tour, à des mawâlid satellites
dont le nombre progressa remarquablement au XVe siècle. Une
différence majeure subsiste toutefois entre mawlid al-nabî et
mawâlid des saints : autant l'anniversaire du Prophète peut se
célébrer n'importe où, à domicile ou à la mosquée, et dans tout le
monde musulman, autant chaque mawlid de saint est
nécessairement lié à un lieu, donc à un pèlerinage. On ne fête Nafîsa ou
Badawî que si l'on se rend, à la date fixée, à leurs tombeaux.
L'ubiquité et l'universalité du mawlid nabawî tranchent sur le
particularisme local des mawâlid des saints.

19 Cette lettre est évoquée par Annemarie Schimmel dans Sufismus und
Heiligenverehrung im spätmittelalterlichen Ägypten, dans Festschrift Werner Caskel,
Leyde, 20 Description
1968, p. 276.du mawlid al-nabî aux époques fatimide, ayyoubide et
mamelouke par Barbara Langner, Untersuchungen zur historischen Volkskunde
Ägyptens nach mamlukischen Quellen, Berlin, 1983, p. 34-35. B. Langner a surtout
travaillé d'après les descriptions, hostiles mais très riches, dibn al-Hajj (m. 1336)
dans le Kitâb al-Madkhal, Le Caire, 1929, notamment, Π, p. 6-16.
318 CATHERINE MAYEUR-JAOUEN

La diffusion rapide des mawâlid musulmans a profondément


changé leur nature : de la cérémonie officielle du temps des Fati-
mides, du divertissement à la fois princier et populaire des Ayyou-
bides d'Irbil, on est passé à l'époque mamelouke à un
rassemblement de foule, souvent doublé d'une foire, à la fois fête patronale
et pèlerinage, où se mêlent inextricablement ferveur religieuse et
divertissements «profanes», souvent licencieux, souvent critiqués.
Ces mawâlid mamelouks ont sans doute imité, au moins en partie,
les pèlerinages coptes, appelés également mawâlid, fêtés aux
tombeaux des martyrs et aux sites de passage de la Sainte Famille : on
rencontre du côté copte la même exubérance qui entraîne les
mêmes critiques. S'il est illusoire de déceler dans les grands
mawâlid musulmans la trace d'obscurs pèlerinages antiques, il est
évident en revanche que la concurrence des deux religions
monothéistes a favorisé et le culte des saints et la diffusion des mawâlid
dans la vallée du Nil. Les ressemblances entre mawâlid coptes et
mawâlid musulmans étaient d'autant plus fortes qu'ils se
partageaient souvent un public commun21. De même, la multiplication
des tombes de Gens de la Maison en Egypte a-t-elle été une façon
d'islamiser une terre d'abord chrétienne : aux lieux du passage de
la Sainte Famille christique répond l'installation de descendants
du Prophète22.
Ainsi le phénomène du mawlid, après avoir été longtemps
réservé au seul Prophète, est-il devenu général dans l'Egypte
musulmane. À la fin de l'époque mamelouke, tous les grands saints ont
désormais leur mawlid. Dans l'Egypte des années 1970, selon De
Jong, il faudrait en dénombrer environ 300, chiffre que l'on retrouve
vingt ans plus tard. Certains mawâlid disparaissent, d'autres
naissent à la mort de saints contemporains, sous l'impulsion
favorable d'une confrérie et avec l'autorisation préalable du ministère
des waqfs.
Depuis la fin du XIXe siècle, la permanence même de ces
dévotions est l'objet des plus vives critiques de la part d'un courant de
l'islam égyptien. Les polémistes d'obédience fondamentaliste et
wahhabite flairent un parfum de shi'isme dans toutes les dévotions

21 Sur cette participation des musulmans aux pèlerinages coptes à l'époque


médiévale, cf. B. Langner, op. cit., p. 8. On estime souvent que, jusque dans les
années 1930, près de la moitié des assistants aux mawâlid coptes étaient
musulmans. Cette mixité confessionnelle dans les pèlerinages appartient aujourd'hui
au passé.
22 Et vice-versa : il est probable que les coptes ont multiplié les lieux
légendaires du passage de la Sainte Famille pour signifier aux musulmans que l'Egypte
était terre chrétienne.
GENS DE LA MAISON ET MOULEDS D'EGYPTE 319

populaires égyptiennes, dans le culte des saints musulmans, dans


l'activité des confréries soufïes, dans le soufisme lui-même. Cette
polémique virulente qui n'est pas propre à l'Egypte, dure depuis déjà
un siècle et présente notamment le culte des Gens de la Maison et les
mawâlid comme deux innovations blâmables introduites par le
shi'isme et proches du paganisme puisqu'elles élèvent les membres
de la famille du Prophète et les saints au rang de divinités23. On ne
saurait se contenter des accusations de shi'isme véhiculées à l'en-
contre de cette piété par les fondamentalistes musulmans pour
rendre compte de son succès : aucun des pieux dévots qui se rendent
au tombeau de Husayn au Caire n'est shi'ite, ni ne se considère
comme shi'ite. L'origine fatimide des dévotions aux Gens de la
Maison et des mawâlid s'est d'ailleurs effacée de la mémoire
collective. Quant au caractère shi'ite de certains cultes, par exemple celui
de Nafîsa qui s'exprimait violemment au Xe siedele jour de 'Ashura,
il a totalement disparu. C'est au contraire parce que le sunnisme a
magistralement repris à son compte les dévotions passées, parfois
en changeant leur sens, qu'elles se sont répandues en Egypte. La fête
de 'Ashura par exemple, jour de deuil pour les Fatimides, fut
transformée par les Ayyoubides en jour de joie où l'on mangeait des
sucreries et où l'on se rendait au hammam24.
Le succès de ces formes de religion civique et leur
transformation en cultes populaires ont d'autres causes que d'obscures
réminiscences shi'ites. L'encouragement de ces cultes, d'abord,
continua à venir de l'autorité politique. Ayyoubides et mamelouks
ont encouragé à leur tour mawâlid et dévotion aux Gens de la
Maison. Un culte vient-il à défaillir qu'un bey ou un émir
mamelouk le ranime d'une donation pieuse, bien de mainmorte offert
au tombeau du saint, permettant de restaurer le mausolée, de
financer un éventuel mawlid, d'entretenir des desservants au
tombeau. Le système des waqfs a ainsi contribué au culte des Gens
de la Maison, à l'entretien de leurs sanctuaires, à la célébration
de leurs mawâlid. Ici encore, l'initiative vient d'en haut,
prolongeant les créations fatimides, mais rencontrant désormais un
large écho populaire. Tel calife abbasside restaure le mawlid de
Sayyida Nafîsa en 905/1500. Les beys de l'époque ottomane ne
font pas exception à la dévotion commune : 'Abd al-Rahman
Katkhuda fit rénover le sanctuaire de Sayyidnâ 1-Husayn en 1762.
Les vice-rois réformateurs du XIXe siècle suivirent cet exemple :

23 Les critiques réformistes musulmans ignorent la distinction entre culte de


latrie et culte de dulie : toute vénération de saint est assimilable à une
«association» (shirk) à Dieu, crime sans pareil en islam.
24 B. Langner, op. cit., p. 31.
320 CATHERINE MAYEUR-JAOUEN

le khédive Ismâ'il fit construire en 1873 une immense mosquée-


tombeau pour acueillir la relique de Husayn. Les présidents
successifs de la jeune République égyptienne veillèrent enfin à
entretenir et agrandir les bâtiments existants25. Leurs ministres visitent
parfois, en généreux donateurs, les principaux mawâlid.
Le cas actuel du célèbre mawlid de Tanta qui réunit chaque
année près de deux millions de personnes au tombeau de Badawi
est une bonne illustration des avatars de la religion civique dans
l'Egypte du XXe siècle. Il montre l'importance de l'autorité
administrative dans la célébration du mawlid et sa volonté de
contrôler, autant que faire se peut, une vaste manifestation
populaire qui lui échappe en réalité. Le mawlid tout d'abord n'a lieu
que sur autorisation administrative venue du ministère des
waqfs; la date en est ensuite fixée par le préfet de région, en
accord avec l'imam de la mosquée-tombeau de Badawi. La
municipalité, enfin, contrôle étroitement l'installation des pèlerins sur
le champ de foire, leur loue les emplacements des tentes où
ceux-ci s'installent le temps du mawlid, et prélève des taxes sur
les commerces des forains. Le mawlid lui-même est inauguré par
la «chevauchée du gouvernant» (rakbat al-hâkim) où défilent les
forces de police et les pompiers; c'est l'occasion pour le préfet
d'organiser des foires-expositions, d'inaugurer des écoles, de
prononcer des discours. Dans les années 1960, l'administration nas-
sérienne offrait des feux d'artifice à la fin du mawlid de Tanta.
En 1980, le président Sadate a fait édifier un péristyle et deux
minarets devant la mosquée- tombeau, et aménager une vaste
place. Aujourd'hui, la presse officieuse égyptienne présente le
mawlid de Tanta comme une manifestation de soutien au
président Moubarak contre les islamistes. Sans doute, les pèlerins
n'ont cure de cette sollicitude appuyée et ambiguë des autorités.
Elle est pourtant omniprésente, cherchant, par dévotion sincère
ou intérêt bien compris, à récupérer à son profit la ferveur
populaire.
Depuis la constitution des confréries soufies au XIIIe siècle,
l'autorité politique locale ou nationale a perdu l'initiative du sacré, elle
se contente désormais d'en assurer partiellement la gestion. Du
mawlid fatimide créé à l'instigation du pouvoir, on est passé, dès la
fin de l'époque mamelouke, à des dévotions de masse que cherchent
à endiguer ou à flatter les puissants, désormais écartés du sens
même de la manifestation.

25 E. Bannerth note que l'on parlait beaucoup de l'influence de Sayyida


Zaynab sur Nasser, Islamische Wallfahrtsstätten Kairos, p. 34.
GENS DE LA MAISON ET MOULEDS D'EGYPTE 321

L'appropriation populaire du culte des Gens de la Maison et des


mawâlid a des causes plus profondes que cet appui des autorités.
L'orgueil national n'est pas indifférent à la continuité des dévotions
égyptiennes. Les musulmans d'Egypte voient en effet dans leur pays
un haut lieu de l'islam, une terre de saints, un pays aimé du
Prophète et de ses descendants : la fierté de posséder dans la Vallée du
Nil tant de sépultures des Gens de la Maison explique en partie le
succès de ces sanctuaires. Si certaines tombes d'Alides autrefois
vénérées, ont sombré dans l'oubli, le culte de Nafîsa est devenu dès
l'époque ayyoubide, un culte national. Quant à Husayn et Zaynab,
patrons du Caire contemporain, ils témoignent par leur sainte et
active présence de la prédilection du Prophète pour la terre
égyptienne.
S'il n'avait été qu'une dévotion dynastique, le culte des Gens
de la Maison n'aurait pas survécu à la chute des Fatimides. Même
ensuite, l'impulsion de beys, des émirs ou des ministres ultérieurs
n'aurait jamais suffi à assurer un tel succès à la dévotion
égyptienne si celle-ci n'avait été enracinée dans un terreau folklorique
plus général. La piété des Égyptiens, dans son exubérance, paraît
en effet exceptionnelle dans le monde arabe. La religiosité
égyptienne étonne au Proche-Orient par sa singularité. Peut-être cette
ferveur a-t-elle eu besoin de saints et de rites sur lesquels greffer
une religiosité débordante, et a-t-elle profité de la «divine
rencontre» avec le culte des Gens de la Maison et les mawâlid pour
s'épancher26. Le phénomène des mawâlid, leur ampleur, leur
extrême animation ne les rendent que difficilement comparables
aux moussems maghrébins ou syriens. Maints détails quotidiens
ont d'ailleurs contribué à faire aimer ces dévotions d'origine fati-
mide, jusqu'aux pâtisseries : les beignets Çatâyif) cuisinés lors du
saint mois de Ramadan viendraient de l'époque fatimide, comme
les sucreries à base de sésame (samsamiyya) que l'on prépare pour
le mawlid al-nabî. Maqrîzî n'évoque-t-il pas les offrandes
d'amandes, de farine et de sésame que l'on pratiquait chez les
Fatimides à l'occasion de l'anniversaire du Prophète? C'est peut-
être dans les humbles habitudes de la tradition culinaire que s'est
nichée la continuité du mawlid.
Le culte des Gens de la Maison et la célébration de mawâlid ont
changé de sens à travers les siècles. Ce furent, à l'origine, deux
aspects d'un culte officiel, facettes de la «religion civique» imposée
par une dynastie shi'ite à un pays majoritairement sunnite. Puis ce

26 II ne faudrait pas pour autant, comme tendent à le faire nombre d'auteurs,


déceler des origines antiques dans les mawâlid ou reconnaître des dieux païens
dans les Gens de la Maison. Ces dévotions sont musulmanes et se revendiquent
comme telles.
322 CATHERINE MAYEUR-JAOUEN

culte changea de sens par la réappropriation qu'en firent l'Egypte


mamelouke et les confréries soufies, entre XIIIe et XVe siècles. Dans
l'Egypte actuelle, enfin mawâlid et vénération des Alides sont deux
aspects d'une religiosité surtout populaire, de plus en plus décriée
par le réformisme musulman27.

Catherine Mayeur-Jaouen

27 Encore ne faudrait-il pas exagérer le succès du réformisme musulman.


Beaucoup d'Égyptiens qui, par exemple, critiquent volontiers les mawâlid et les
dénoncent comme bida', exceptent de leur condamnation le mawlid al-nabî,
celui-là même des mawâlid qui a effectivement été créé par des shi'ites.