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Historiographies, Concepts et débats I, Editions Gallimard, 2010

Sous la direction de Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia et Nicolas Offenstadt

Introduction. 13-22

Les historiens de métier n´ont jamais eu le monopole de l´écriture de l´histoire. Le passé


appartient á tous et les appropriations qui en sont faites ont toutes leur propre légitimité, qu´il
s’agisse de celles des essayistes, des romanciers ou encore des fêtes néo-celtes ou néo-
médiévales. La présence du passé dans l´espace public n´est certes pas une nouveauté mais,
depuis une trentaine d´années, elle gagne en force et en intensité. Aussi ce dictionnaire entend-il
répondre au besoin de faire le point sur l´histoire comme discipline qui produit des connaissances,
mais aussi á celui de mettre en perspective les usages contemporains du passé.

Il a, en outre, l´ambition de combler une lacune. Après trente ans de débats,


d´importantes remises en cause, de renouvellements, l´heure nous semble venue d´un nouvel état
des lieux. Pour autant, cet ouvrage n´est pas celui d´une école, il admet le pluralisme interprétatif
qui s´est imposé dans l´historiographie française au cours des trois dernières décennies et le
lecteur attentif pourra y voir en actes certains des clivages qui parcourent, parfois de façon
discrète, parfois de façon affirmée et publique, la communauté des historiens.

L´histoire est assurément, aujourd´hui, un enjeu politique majeur et l´espace public se


saisit de nombreux épisodes du passé pour les valoriser, les discuter, les reconfigurer. Mais cette
ressaisie du passé n´est pas une constante ; il faut rappeler qu´il est d´autres contextes où les
quêtes d´identité n´accordent au passé qu´une place marginales. Ce sont sans doute les
remontées de mémoire touchant la shoah dans les années 1970 qui ont transformé de maniéré
décisive la place de l´histoire dans la vie publique contemporaine. Elles ont même contribué à une
forme de globalisation ou de mondialisation des enjeux de mémoire. Une histoire plus récent a
également généré un rapport au passé d´une grande intensité, particulièrement celle des
transitions des régimes dictatoriaux, souvent criminels : en Afrique du Sud, en Amérique Latine, en
Europe de l´Est. La multiplication des commissions et des comités ayant pur charge d´établir les
faits er, souvent, de reconnaitre la mémoire des victimes de ces régimes introduit largement le
passé dans le présent, l´histoire dans l´espace public.

On remarque encore, du moins en Europe occidentale, que le poids de la seconde guerre mondiale
dans les débats n´a cessé de croitre. La montée en puissance de la mémoire de la Shoah n´en n’est
pas le seul signe. L´éloignement de la période donne aussi lieu à des « révisions » de passés
« difficiles », telles les relectures, de plus en plus décomplexées, du passé fasciste en Italie ou du
passé nazi. En Europe de l´Est, le passé communiste est souvent ramené au mal absolu, celui de la
domination étrangère, de l´oppression politique, voire de l´exploitation coloniale : ce qui conduit à
des mises en parallèle avec le nazisme que nombre d´historiens critiquent comme des entreprises
ouvrant la porte à une « relativisation » de celui-ci. A construction européenne est ici confrontée à
des récits qu´il faudra bien faire tenir ensemble.

On ne peut portant dire que les mémoires collectives soient plus apaisées à l´ouest de
l´ancien « rideau de fer », même si les enjeux sont moins immédiatement douloureux. Tout un
ensemble de mémoires de groupes (arméniens, harkis, descendants d´esclaves, républicains
espagnols…) ont pris une importance croissante dans l´espace public, suscitant parfois de fortes
polémiques, sur la colonisation ou l´esclavage par exemple, au point qu´en France une mission
parlementaire sur la gestion du passé a conduit une enquête approfondie sur la manière de
« travailler » ces mémoires. Ces demandes ont parfois été valorisées, y compris par l´Etat –dans le
registre de la construction d´une « mémoire partagée »- ou par des institutions transnationales
comme le conseil de l´Europe, au titre de la valorisation de la diversité.

L´histoire dans l´espace public est aussi un objet de consommation dont il convient de
prendre la mesure : jeux vidéo, villages des temps anciens reconstitués, scénographies historiques
rassemblent partout en Europe des millions de spectateurs ou de visiteurs chaque année. Il a là un
usage de l´histoire at aussi, parfois, un sujet de travaux pour les historiens. L´articulation entre
cette histoire « populaire» et l´histoire « académique » n´est pas toujours aisée. Les historiens de
métier ont du mal à défendre des positions pertinentes face aux demandes mémorielles et à la
« consommation » historique. Ils se sentent parfois concurrencés par cette prolifération de récits
sur le passé qu´ils ne maitrisent pas : ceux des médias, des pouvoirs, des communautés ou des
acteurs locaux. Ce dictionnaire entende aussi éclairer ces enjeux et situer les débats qu´ils peuvent
susciter.

Si le passé revient ainsi en force, c´est que notre temps semble connaitre un dérèglement
des mécanismes de la mémoire et de l´oubli qui signe peut-être une crise de la perception
collective de l´avenir. Certes, jamais le futur n´a été certain, jamais il n´a été d´avance écrit. Mais la
société a pu avoir, à d´autres époques, des visions plus assurées du devenir commun, que celles-ci
reposent sur la projection du développement continu et harmonieux de la nation ou sur le
triomphe d´une classe libératrice. Ces visions du futur ont joué un rôle essentiel dans la lecture de
l´histoire. Elles indiquaient ce qui devait être retenu ou bien écarté du champ de l´analyse comme
de celui du récit. Elles permettaient d´écrire une histoire animée d´un sens fort, déterminée par sa
fin escomptée, une histoire téléologique.

Notre temps n´a plus ce type de certitude ou, pour le moins, de perspective. Pour les
mêmes raisons le principe de sélection qui délimitait ce qui devait relever du patrimoine- les
hauts lieux du « roman national »- a profondément évolué. Depuis le début des années 1980 tout
ou presque peut être regardé comme relevant du patrimoine et celui-ci a pris très rapidement une
extension inimaginable une décennie plus tôt. En outre, portée par cette émergence du passé, une
nouvelle catégorie de ce passé est apparue : celle des passés réputés « ne pas passer » -non qu´ils
nourrissent les promesses de l´avenir, mais ils sont devenus un fardeau difficile à assumer.
Conséquence de ces mouvements profonds : l ´omniprésence…du présent. Les effets de ce
tropisme nouveau sont la part prise par ce présent dans l´historiographie, l´institutionnalisation de
d´une « histoire du temps présent » (création de l´institut d´histoire du temps présent) et, plus
généralement, l´extension prise par le contemporain au sein des études historiques. En forçant le
trait, on pourrait dire que si l´archétype de l´historien méthodique était un médiéviste, celui des
années 1960 soit un médiéviste soit un moderniste, celui de l´historien d´aujourd´hui est un
contemporanéiste…

Multiplication des commémorations, élargissement continu de la notion de patrimoine,


convocation de toutes les mémoires et de toutes les histoires, actualisation du passé, autant de
manifestations qui ont retenu l´attention des historiens, a la fois comme objets en tant que « lieux
de mémoire » et comme terrains pur appréhender autrement l´histoire et la lire aussi à travers ses
représentations sédimentées. L´historicité –c´est-à-dire le « rapport social au temps »- est
devenue, depuis les années 1980, un chantier majeur de l´histoire au point de redéfinir l´identité
de la discipline par son rapport privilégié au temps. Longtemps thématisée ´par les seuls
philosophes, la notion, en elle-même, est ancienne. Pour les sciences sociales, il revient à des
anthropologues de l´avoir, parmi les premiers, rendue opératoire. Ce questionnement est repris à
nouveaux frais, dès le début des années 1980, par l´anthropologue Gérard Lenclud et l´historien
François Hartog qui propose alors, en reprenant notamment des travaux de Reinhart Kosselleck, la
notion de « régime d´historicité » pour rendre compte des différentes « formes d´expérience du
temps ».

La prise en compte de l´historicité ouvre deux nouvelles perspectives qui s´entrecroisent


partiellement. La première est la saisie de l´historicité des sociétés qu´étudie l´historien, la façon
dont celles-ci appréhendent leur passé, leur présent et leur futur. Elle participe notamment de la
volonté de « défataliser » l´histoire, de redécouvrir à la fois la force de l´événement, la fluidité du
devenir historique et d´explorer les futurs inaccomplis au lieu de ne retenir que les « faits
vainqueurs » qui s´inscrivent commodément dans une implacable chaine causale. En ce sens les
interrogations sur l´historicité se trouvent au carrefour des mutations récentes de
l´historiographie. L´autre dimension est plus interne à l´écriture de l´histoire elle-même : explorant
l´historicité des formations sociales qu´il étudie –même si celles-ci relèvent du présent-, l´historien
se doit, plus que jamais, de penser l´historicité propre de son travail et l´historicité de toute mise
en catégories des réalités sociales du passé. Ainsi prendre au sérieux le temps des sociétés et des
acteurs conduit-il l´historien a une interrogation épistémologique et historiographique plus
ambitieuse et plus chargée d´enjeux que précédemment.

Comme y invitait Michel de Certeau, les historiens tendent donc de plus en plus à intégrer
à leur travail une dimension « réflexive », à s´interroger sur le discours qu´ils tiennent. Celui-ci est
désormais considéré comme fondamentalement lié à un moment, a un lieu, à une institution. La
prise en compte de cet ancrage social et temporel alimente de nouvelles manières de faire de
l´histoire qui ne relèvent pas de quelque complaisance des historiens vis-à-vis d´eux-mêmes, mais
de la prise de conscience que l´écriture historienne n´est pas un simple reflet passif du réel, fut-
elle bien informée et documentée, mais qu´elle résulte d´une tension indépassable entre le souci
de rendre compte de ce qui s´est passé et un questionnement qui émane, pour l´essentiel, du
présent de l´historien. Le métier d´historien (en ce sens son « art ») consiste à « gérer » cette
tension sans déséquilibrer son propos ni du côté de la curiosité antiquaire a ambition
« photographique » ni du côté de l´anachronisme oublieux de la radicale « étrangeté » du passé.
L´ «ego-histoire» à laquelle se libèrent quelques historiens –et qui est devenue un passage
nécessaire dans les soutenances d´habilitation à diriger des recherches-, loin de correspondre à
une tentation narcissique, reflété ce souci de faire savoir « d´où l´on parle ».

Cette conscience historiographique a permis de rompre avec la naïveté inhérent à l´idée


que, lorsque l´historien parle, c´est le réel qui parle en son nom, qu´il ne serait d´aucun lieu,
d´aucun temps. La nécessité d´un détour historiographique est aujourd´hui admise chez la plupart
des spécialistes d l´histoire, quelle que soit leur période de prédilection.
Ces évolutions permettent aux historiens de revisiter les mêmes sources avec un regard différent,
un regard qui ne se limite pas â l´effectuation de ce qui s´est passé mais considère comme
signifiantes les traces laissées dans la mémoire collective par les faits, les hommes, les symboles,
les emblèmes du passé, ainsi que les divers usages qui sont faits, au présent, de ce passé.

Ce « détour historiographique », auquel participe ce dictionnaire, a pour ambition


d´exhumer la pluralité des écritures de l´histoire afin de mieux comprendre le prix payé par
chacune des ruptures opérées pour que le discours historique conforte son autonomie et son
régime de vérité singulier. L´interrogation sur les notions et concepts dont ont usé les historiens
ne peut plus aujourd´hui faire l´économie du détour par le passé de la discipline, no à des fins
d´auto-commémoration, mais afin d´entrer de plain-pied dans une nouvelle ère, celle du moment
« réflexif » de l´opération historique. C´est à cette condition que l´historien sera en mesure de
rouvrir les potentialités de son présent à partir des possibles non avérés du passé. Sa fonction
reste donc bien vivante et le deuil –qu´il doit accompagner- des visions téléologiques peut ainsi
devenir une chance pour penser le monde de demain.

Ce «détour historiographique » peut en particulier aider à mieux prendre la mesure des


déplacements conceptuels et des nouvelles pratiques de recherche qui ont, plus explicitement que
par le passé, installé la discipline dans un régime de pluralisme théorique revendiqué. Parmi ces
changements il faut signaler en particulier le choc épistémologique du linguistic turn et du
postmodernisme, le « tournant culturel », l´affirmation de la gender history et des différents
champs d´application des cultural studies (comme les subaltern studies et les postcolonial studies),
les nouveaux dynamismes de l´histoire politique, les reconfigurations de la global history et le
désenclavement planétaire accéléré des historiographies nationales qui alimentent, chacune à leur
manière, la nouvelle sensibilité « compréhensive » de la discipline tout entière.

Il y a assurément une mutation des conditions anthropologiques du «faire l´histoire »


aujourd´hui et une dynamique de recomposition historiographique portée par la nouvelle
réflexivité historienne. L´une des thématiques majeures du remembrement du champ historique
contemporain est celle de la construction des identités, qu´elles soient sociales, sexuelles,
« genrées », ethniques ou culturelles. SI les positions les plus radicales étiquetées postmodernistes
ou déconstructionnistes n´ont, en fait, que peu influencé directement les pratiques de la majorité
des historiens professionnels qui reste résolue à défendre la visée de vérité de l´histoire, elles
disent aussi autre chose qu´un relativisme ravageur et menaçant pur l´histoire : que l´identité est
également affaire de « construction discursive » et de refus des réifications et des naturalisations.
Tout en refusant d´étudier les sociétés seulement comme des textes, beaucoup d´historiens
explorent de nouvelles modalités d´articulation entre le culturel et les autres dimensions de
l´action humaine qui intègrent une réelle prise au sérieux de la discursivité du monde social. Plus
largement encore la nouvelle réflexivité historienne entend promouvoir une pensée du
relationnel, du processuel, de l´hybridation, du labile et du mouvant qui renoue heureusement
avec l´identité épistémologique profonde de la discipline, rétive à toutes les essentialisations et
attentive à saisir le « même jeu de perpétuelles interactions » (Marc Bloch).

Pour rendre compte de cette pluralité d´orientations et des évolutions de la discipline dans
la période récente, nous avons choisi trois axes.
Sour le premier s´inscrivent les grands cadres de travail des historiens, ceux des domaines
de recherche, de l´enseignement et des méthodes. Il s ´agit ici de présenter aussi bien les
catégories instituées depuis longtemps, comme l´histoire économique ou l´histoire politique, que
des champs plus récents comme l´histoire des femmes ou l´histoire connectée. Les pratiques du
métier occupent une place importante dans ce chapitre. Les auteurs sont bien convaincus que
l´histoire ne tient pas seulement aux méthodes et aux idées, mais également à des lieux, des
enjeux de pouvoir et à un milieu professionnel avec ses rites et ses manières de faire : d´où des
notices sur l´enseignement, les revues ou les sociétés savantes.

Sur le deuxième axe figurent les grandes notions qui fondent le métier d´historien.
Certaines le débordent largement pour toucher à la philosophie ou à la morale (jugement,
vérité…), d´autres concernent des catégories de travail (acteur ou événement). L´ensemble devrait
permettre d´aborder les questions les plus importantes de la pratique du métier d´un bout de la
chaîne à l´autre, du questionnaire de travail aux enjeux de mémoire.

Enfin –troisième axe- il a paru nécessaire de resserrer le propos sur un certain nombre
d´enjeux et de débats précis. Il s’agit ici de traiter de questions dont les discussions ont une
amplitude suffisante pur interrogé des catégories générales du travail historien et permettre de
voir à l’œuvre les enjeux d’écriture de l’histoire. Comme dans l’ensemble des notices, il n’a pas été
demandé aux contributeurs de tenir une forme d’illusoire neutralité absolue, au-dessus des
enjeux, mails de les expliciter sans s’interdire un point de vue argumenté lorsque cela permettait
une meilleure intelligence des problèmes ou d’aborder avec efficacité la controverse. À l’évidence,
l´histoire la plus contemporaine est ici privilégiée, non par choix délibéré mais parce que les
débats qu’elle suscite sont plus immédiatement généraux et sans doute aussi plus âpres car
directement liés à l’espace public contemporain. Pour autant, d’importantes controverses sur les
périodes anciennes sont abordées.

Si les articles reflètent nécessairement les orientations et les choix de chacun des auteurs,
ils cherchent tous cependant à proposer un état de la question précis, argumenté et référencé. Ils
témoignent, en cela, des tensions dont cette introduction a montré qu’elles sont e propre de
l’écriture historique.

382. Histoire Intellectuel

C´est surtout à partir des formes qu´a prises l´histoire intellectuelle dans le monde anglo-saxon, et
en Allemagne notamment, que l´on assiste aujourd´hui en France a une réflexion des études sur le
champ propre de l´étude de la pensé et de son évolution, transformant l´histoire proprement
intellectuelle. La véritable mutation que connait l´histoire intellectuelle aux Etats-Unis est
contemporaine de ce qui a été qualifié de LT qui a profondément bouleversé ce domaine d´études,
déplaçant les questions modifiant les méthodes d´approche et donnant davantage de rigueur aux
études entreprises. Ce tournant linguistique se cristallise assez tôt et s´exprime, entre autres, avec
la publication d´une anthologie de vingt-huit textes-manifestes sous la direction du philosophe
Ricard Rorty dès 1967 sous la titre The linguistic turn. Il en résulte une histoire intellectuelle
renouvelée et forte de nouvelles ambitions. L´intervention qui a le plus de retentissement est
celle, précoce, d´Hayden White qui publie son fameux ouvrage, pourtant très largement ignoré en
France où il n´est joujoux pas traduit, Metahistory, paru 1973. HW énonce une inflexion décisive
par rapport aux orientations de la traditionnelle histoire des idées incarnée aux Etats- Unis par
Arthur Lovejoy en assimilant le paradigme structuraliste postsaussurien.

Un moment majeur dans la tentative d´articulation de l´histoire sociale avec les apports du LT est à
mettre à l´actif de deux historiens américains de l´université de Cornell, Kaplan y LaCapra, qui se
tient en avril 1980 donnant lieu à une publication des communications centrées sur la maniéré de
concevoir l´histoire intellectuelle. LaCapra propose de redéfinir six cadres problématiques pour
renouveler l´histoire intellectuelle et montrer que les relations qu´entretiennent les textes avec
leur contexte sont des relations complexes de pratiques signifiantes qui doivent être pensées a la
manière d´une forme singulière d´intertextualité. L´historien doit donc éviter la tentation de
procéder à une simple réduction du texte comme rieur. Le champ problématique circonscrit par
LaCapra définit l´histoire intellectuelle davantage en termes de processus d´enquête qu´en termes
de règles méthodologiques ou de source d´information à propos du passe.

Linguistic Turn 476-490

L’expression LT qui a été popularisée par le recueil du philosophe Richard Rorty en 1967 –Rorty
empruntant lui-même l’expression à Gustav Bergmann- concernait alors les débats internes à la
philosophie analytique anglo-saxonne portant sur le point de savoir si les problèmes qui devaient
occuper la philosophie étaient en priorité des problèmes d’élucidation du langage. Contre la
tradition « spéculaire » prétendant que la connaissance reflète la réalité, cette «fixation langagière
de la pensée » M. Jay. Devient non seulement une caractéristique forte de la philosophie du XX
siècle mais aussi un véritable paradigme langagier qui marque durablement les sciences sociales.
« Le monde comme texte » est, depuis, devenu une des métaphores théoriques les plus utilisées
et les plus discutées dans nombreuses disciplines.

Un paradigme linguistique contre l’histoire sociale ?

Il faut attendre les années 1980 pour que des historiens, dans le monde anglo-saxon
d’abord et surtout dans le cadre des départements de littérature, s’ouvrent à des propositions
théoriques réhabilitant le rôle du langage en sciences sociales et que la dénomination LT devienne
un « label » historiographique. Ce sont notamment, au départ, certains représentants d l’histoire
intellectuelle nord-américaine désireux de refonder leur domaine d’études sur des bases
théoriques renouvelées qui « lancent » l´expression à propos d l’histoire.

Les partisans du LT retiennent en effet comme acte fondateur le colloque tenu à


l’université Cornell en mars 1980 à l’initiative de Dominick LaCapra (spécialiste de littérature
française) et Steven Kaplan (historien du XVIII siècle français). C’est au cours de ce colloque qu’est
avancée l’idée qu’il y aurait un linguistic turn dans le domaine de l’histoire intellectuelle et plus
largement en histoire. Selon Gérard Noiriel le colloque serait une « réponse » à la crise de
l´histoire intellectuelle nord-américaine qui s’était renouvelée, à partir des années 1960, par des
emprunts faits à l´histoire sociale et, plus largement, aux sciences sociales et particulièrement à
l’anthropologie, cela en rupture avec une histoire traditionnelle des idées. Beaucoup des
participants à ce colloque puisent leurs références théoriques en Europe, les empruntant
notamment à la théorie littéraire et à des penseurs français comme Roland Barthes, Michel
Foucault ou Jacques Derrida. Ces références sont désignées par des expressions qui ne sont pas en
usage chez les historiens français : Théorie critique, french theory ou poststructuralisme.
L’étonnante fortune des notions d’ «effet de réel», de discours, de savoir-pouvoir et de
déconstruction dans toute une partie de l’historiographie anglo-saxonne attestent de l’impact de
ces auteurs. L’appellation « postmodernisme » souvent associée à celle de LT (voire proposée
comme un de ses synonymes) ajoute encore aux difficultés à identifier conceptuellement cette
galaxie intellectuelle. À partir de la matrice linguistique (Saussure) et sémiotique, l’amalgame
opéré par les partisans du LT entre des propositions théoriques très diverses mais dont un des
axes est l’idée de « construction discursive » du social est, de surcroît, décliné différemment selon
les historiographies nationales, ce qui rend les appropriations historiennes du LT difficilement
réductibles à un « courant » unifié. L’entrecroisement et l’hybridation des thématiques du LT avec
celles relevant d’autres « tournant » (retorical turn, literary turn, cultural turn, tournants
herméneutique…) ou courants (celui de l’Alltagsgeschichte, per exemple) n’est pas propre, non
plus, à simplifier le diagnostic. En histoire l’expression finit cependant par d´signer un faisceau de
positions et de travaux très diversifiés autour de l’affirmation du rôle du langage dans la
construction des identités et des réalités sociales, par opposition avec l’idée que le langage ne
servirait qu´à « représenter » la réalité, ne serait qu´un medium neutre entre la réalité et ses
représentations. La réalité historique, dans cette perspective, n’existe pas en dehors du langage,
elle est organisée et construite par lui et elle est elle-même un texte qu’il s’agit de déchiffrer (d’où
l’expression de « textualisme »). G. Stedman Jones (un des représentants éminents du Lt en
Angleterre) parles à ce propos « d’une mise en abyme de l’autoréférentialité où nulle place (n’est)
laissée au hors-texte ». Tout ce qui pourrait laisser croire en la possibilité pour l’historien de
reconstituer un réel préexistant au langage et indépendant de lui est dénoncé comme une naïveté
positiviste. Dans des versions radicales, c’est l’identification d’une quelconque réalité stable qui
est remise en cause par la « polysémie en abîme du discours » et « l’autoréférentialité des
constructions linguistiques ».

Dans le domaine de l´histoire intellectuelle, parmi les historiens les plus en vue se
réclamant (ou s’étant à un moment réclamés) du LT, on peut citer K.M Baker, M. Jay, H. Kellner, D.
LaCapra, M. Poster et H. White. Parmi ceux qui ont contribué à diffuser et légitimer l’idée même
du LT comme paradigme en histoire par leur travail d’élaboration d’un argumentaire théorique de
rupture on peut citer, entre autres, A. Pagden, J. Toews, G. Eley eu encore D. Harlan et A. Megill.

K. Baker, par exemple, dans Inventing the french revolution de 1990 (Au tribunal de
l’opinion. Essais sur l’imaginaire politique au XVIII siècle, traduction française, 1993) développe un
« approche linguistique de la culture politique » pour analyser comment la Révolution française
devient pensable dans le champ linguistique ou symbolique qui lui préexiste et dans la culture
politique de la monarchie absolue. Une culture politique que Baker définit comme «l’ensemble
des discours et des pratiques symboliques par lesquels des individus et des groupes énoncent des
revendications » ; c’est donc au sein du langage que « les agents humains trouvent leur être ».

Cela dit, concernant l’histoire on ne saurait restreindre la portée et le sens de l’expression


LT à seule inflexion langagière : il faut lui adjoindre une dimension proprement stratégique et
disciplinaire, à savoir une volonté de démarcation – à partir de la fin des années 1970- d’avec
l’histoire sociales alors dominante dans les historiographies occidentales.
Le LT a ainsi pu justifier théoriquement la stratégie d’affirmation et de recherche d’un
espace institutionnel (souvent trouvé, aux États- Unis, dans les départements de littérature) d’une
nouvelle génération d´historiens contre celle qui avait porté et fait prospérer le paradigme social
en histoire. L’exemple anglais est très significatif de cet aspect du combat pour la reconnaissance
mené par les partisans du LT. C’est explicitement contre les postulats de l’histoire sociale anglaise
de la tradition d’E. Thompson que G.S Jones, dans Langages of class. Studies in English Working
class history 1832-1982 de 1984, décide « de renverse (ses) présupposés initiaux : étant donné
l’existence d’une base fondée de mécontentement matériel, ce n’était pas la conscience (ou
l’idéologie) qui produisait la politique, mais la politique qui produisait la conscience ». Il est
impossible, selon lui, d’abstraire l’expérience du langage qui en structure les articulations : « c’est
la structure discursive du langage politique qui engendre et définit les intérêts ». Comme le
constate Simona Cerutti dans son analyse critique du LT en Angleterre, il s’agit bien de réviser en
profondeur les modèles de causalité linéaire (condition matérielle/production de
conscience/revendications), largement adoptés par l’historiographie sociale du mouvement
ouvrier.

Le deuxième livre de référence pour le LT en Angleterre est celui de Patrick Joyce, Visions
of the people. Industrial England and the question of class, 1848-1914 (1991), qui affirme encore
plus nettement que Stedman Jones le caractère non référentiel du langage. P. Joyce, à partir de
l’analyse des valeurs des classes populaires victoriennes exprimées dans les discours et divers
langages, y mène une critique des notions de classe, de conscience et d’expérience, défendues par
l´historiographie marxiste et notamment par E.P Thompson. Ce qui est en jeu dans la violence des
polémiques en Angleterre à propos du LT c’est bien l’héritage intellectuel de l’histoire sociale d’E.P
Thompson, la plupart des protagonistes ayant été ses élèves.

La dénonciation historienne du relativisme du LT

Dans beaucoup de sus développements le LT a donc bien été une « machine de guerre »
contre l’histoire sociale. Mais quand ses partisans, au premier rang desquels Hayden White,
prônent l’indistinction entre histoire et fiction, sapant ainsi tout base « référentielle » stable au
projet de vérité de l’histoire, le LT est surtout perçu comme une remise en cause radicale d’une
manière dominante de « faire de l’histoire » encore largement empiriste,, « antithéorique » et
attachée à l’idéal d’objectivé. Ce sont surtout ces implications sceptiques et relativistes qui
expliquent que les « débats » sur le LT aient pu s’accompagner de polémiques aussi violentes. Il
faut y ajouter une dimension politique propre ay monde anglo-saxon, le TL ayant pu être un label
de combat pour des historiens de gauche entendant résister à la montée du néo-conservatisme à
partir de la fin des années 1960 comme pour ceux qui voulaient rompre avec le sexisme et
l’ethnocentrisme considérés comme dominants dans l’historiographie occidentale. Le LT et le
poststructuralisme ont été de puissants outils de critique et de distinction théoriques pour la
gender history (J. Scott) comme pour tous les courants issus des cultural studies anglaises
(postcolonial studies, subaltern studies). Dans ses versions les plus radicales, comme en témoigne
le « tournant postmoderniste » des subaltern studies indiennes, le LT est une des références
théoriques de légitimation pour un projet de critique de la modernité occidentale et des
« croyances euro centriques » dans la raison et le progrès, critique qui, finalement, remet en
cause le récit historique lui-même. Comme l’écrit J. Pouchapadass, « les subalterniste seraient
donc ainsi passés de la critique de l’historiographie élitiste dominante, coupable d’occulter le
domaine de l’autonomie des subalternes, à la critique pure et simple de l’histoire en tant que
discipline compromise avec les grands systèmes discursifs de la modernité ».

Il faut cependant distinguer les travaux historiques se revendiquant d’un « tournant


langagier » et le LT comme complexe de positions textualistes et relativistes plus radicales. Ces
dernières, en remettant en cause les frontières disciplinaires traditionnelles, débordent d’ailleurs
largement le domaine de l’histoire.

Le « tournant langagier », représenté par exemple par l’histoire des concepts du Reinhart
Koselleck ou en France par les historiens se réclamant de l’analyse du discours (R.Robin, D.
Maldidier) et de la démarche herméneutique, en mettant notamment « l’accent en dernier lieu
sur les déterminations pratiques qui pèsent sur la construction des significations » et en visant à
travailler «le lien empirique entre l’action concrète et le discours » J. Guilhaumou, n’implique en
rien une rupture avec l’histoire sociale et un abandon du régime de vérité propre à l’histoire. On
peut encore ranger dans ces courants d’analyse des « contextes langagiers » l’ « école de
Cambridge » autour de Pocock at de Skinner qui développent une histoire du discours centrée sur
les langages politiques et insistant notamment sur la dimension performative des actes de
langage. Les évolutions de ces courants se sont faites indépendamment des polémiques sur le LY
dans le monde anglo-saxon et n’épousent pas leur temporalité. Plus généralement, de nombreux
historiens peuvent se réclamer des approches langagières ou même des apports du LT (ou être
étiquetés comme partisans de celui-ci) sans accepter le relativisme découlant de l’indistinction
épistémologique entre fiction et histoire.

Ce sont bien les implications relativistes et sceptiques du LT qui ont constitué un défi pour
de nombreux historiens qui les ont perçues comme une menace contre l’histoire
« professionnelle » et son projet de vérité. Contre ce qu´ils considèrent comme une dérive
sceptique dangereuse, leur réaction contre le LT a donc été vive, à l’image de celles d’A.
Momigliano et de C. Ginzburg. Ce dernier rejette ainsi « la stratégie de White qui « démontre
l’impossibilité de tracer une distinction rigoureuse entre narrations fictives et narrations
historiques, ignorant les recherches préalables (le travail d´enquête ou l’analyse philologique) qui
ont rendu possibles ces dernières ». C’est ce qui rend, ajoute-t-il, White incapable de réfuter le
négationnisme. Contre le LT (qu’il nomme aussi « tournant rhétorique »), C. Ginzburg plaide pour
une nouvelle réflexion historienne sur la notion de preuve et pour la défense de la visée de vérité
(sans guillemets, aime-t-il à préciser) de l’histoire.
En France la grande majorité des historiens intervenant sur les questions épistémologiques
(comme F. Bédarida, G. Noiriel., R. Chartier) ont également rejeté le LT en raison de ses
implications relativistes. Bédarida dénonce ainsi le « vertige du relativisme » qui s’est développé à
la faveur de la mode philosophico-littéraire de la « déconstruction » et ce qu’il nomme « le
mouvement postmoderniste, né sous la double influence de la sémiotique et des philosophies de
la déconstruction » qui « en est venu à refuser à la discipline historique toute qualité de science et
tout critère de vérité ».

R. Chartier est un des rares historiens français de sa génération à avoir vraiment dialogué
avec des partisans du LT que tentèrent même un moment de l’annexer comme un des leurs ! Il
soutient, dans la ligne d’argumentation de P. Ricoeur, que l’histoire est commandée par une
intention et un principe de vérité et que le passé qu’elle se donne comme objet est une réalité
extérieure au discours, mais ses critiques ne se résument pas à une « réduction
épistémologique ». Dans ses débats avec les historiens, dans les années 1980, Chartier critique
notamment la définition –empruntée à l’anthropologue Geerz- de la culture comme « univers
symbolique »m « comme un ensemble de textes ». Pour lui, on ne peut également considérer
« comme texte et le document écrit, seule trace d’une pratique ancienne, et cette pratique elle-
même » et il faut maintenir la distinction –qu’il reprend à Foucault et à Certeau- entre pratiques
discursives et pratiques non discursives. La logique logocentrique et herméneutique des discours
et la logique pratique qui régit les comportements sociaux ne sauraient être confondues. C’est
donc la réduction du social et du réel historique au discursif et au textuel que Chartier remet en
cause. De la même façon, tout aussi opposée au relativisme du LT, Cerutti critique l’assimilation
proposée par les partisans du LT et par les postmodernistes (et en premier lieu J. Scott) entre
expérience et discours. Cette confusion revient, selon elle, à déposséder les acteurs- définis dans
cette perspective comme des « effets des discours »- de toute autonomie au profit d’un discours
qui les dépasse.
Une autre position, en France, doit être singularisée, c’est celle de Lepetit, convoqué ici
comme principal animateur du « tournant critique » des Annales, il y avait en effet un refus
explicite de « l’histoire rhétorique » (symétrique à celui du « positivisme plat » qui désigne la
fossilisation de l’histoire sociale labroussienne) qui visait bien sûr le LT. De ce point de vue le
« tournant critique » peut être interprété comme une des réponses à l’égard de la tradition des
Annales aux défis du LT. Les Annales elles-mêmes reconnaîtront par la suite en 1998 que la
version pragmatique du « tournant critique » défendue par Lepetit (et développée dans un recueil
qu’il dirige en 1995, Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale) témoigne d’une
méconnaissance et d’un relatif désintérêt pour les acquis du LT. Cette « reconnaissance » des
Annales en forme d’appel à reconsidérer le LT témoigne à sa façon des « blocages » de
l’historiographie sociale française à l’égard de celui-ci.

« DÉDRAMATISER » ET HISTORICISER LE LT ?
Il reste que, dans les polémiques, la distinction entre ce qui relève des acquis des approches
langagières et ce qui relève du radicalisme « textuel » et relativiste n’a pas toujours été faite (ni
perçue) et que les usages d l’expression LT ressortissent encore souvent à un processus de
construction d’un adversaire théorique ad hoc indifférencié par ses détracteurs. Comme l’écrit
Kalifa : « Alors même qu’aucun, ou du moins très peu de travaux s’en réclamant ou s’en inspirant,
étaient entrepris en France, le « tournant linguistique » y fut présenté, sur le mode de
l’imprécation, comme le symbole du renoncement à l’histoire, et érigé en véritable épouvantail ».
Pour l’histoire, cette « dramatisation » de l’impact du LT en France (qui vise en tout premier lieu H.
White) doit sans doute être rapportée à la position longtemps dominante du modèle de l’histoire
dite culturelle, qui s’est affirmée à partir des années 1980, sont issues soit de l’histoire sociale elle-
même soit de l’histoire politique. Il n’y a pas en France l’équivalent de ce qu’ont représenté les
cultural studies ou la new culture history américaine. C’est ce qui a fortement contribué à retarder
ou à bloquer la connaissance et la prise en compte des apports des travaux se réclamant des
approches langagières, y compris celles qui ressortissent à la poétique (comme les travaux de
Rancière, par exemple), à la rhétorique ou à la narratologie. Il faut cependant reconnaître que
cette distinction, proposée pour les commodités de l’analyse, n’est pas toujours facile à établir et
qu’elle n’est pas « stable », notamment parce que certains partisans du LT comme certains de ses
détracteurs ont évolué dans leurs positions, la clôture du temps des polémiques violentes tendant
aussi à recomposer rétrospectivement ces positions dans une perspective d’historicisation.
Les deux exemples de Noiriel et Jones peuvent illustrer ce point. Noiriel, dont les analyses
critiques du LT (parues pour les premières en 1996) font références, reconnaît cependant, tout en
restant en « désaccord avec l’épistémologie de type fondationnaliste que certains tenants du LT
ont mobilisée pour justifier leur pratique », que le débat critique qu’il a mené avec ces derniers lui
a permis de comprendre qu’il était beaucoup plus proche de ce courant qu’il ne le pensait au
départ. De son côté Jones revient sur ses positions initiales ambiguës, dans Languages of class, à
propos du « hors-texte » et de la « référentialité » et avance désormais que l’historien,
contrairement ay spécialiste de littérature, doit « garder implicitement la référence à l’esprit,
même s’il va de soi que la référence n’existe jamais que lestée de discours, comme l’indique
Saussurre ». Il reconnaît qu’une adhésion sans réserve à la démarche déconstructionnistes de
Derrida est incompatible avec l’exercice de la profession d’historien. Au-delà des polémiques,
Jones constate que la pratique de nombreux historiens est désormais marquée par un éclectisme
adoptant en partie des procédés de l’approche discursive mails n’abandonnant pas, pur autant,
l’idée de l’existence d’une réalité indépendante du langage.
Les deux positions illustrent, à partir de points de départ qui pouvaient paraître opposés,
une convergence vers une position médiane plus en plis partagée, qui, sous contrainte des
exigences méthodologiques propres à l’histoire et tout en reconnaissant l’importance de la
construction « discursive du social », refuse les aspects relativistes du LT et rejette tout oubli du
référent externe au langage, proche en cela des positions de P. RIcoeur. SI ce dernier, en effet,
n´accepte pas chez H. White son absence de « quête de la référentialité » (i.e. de visée du réel
historique extérieur aux discours), il tient, à la différence de nombreux historiens, à reconnaître sa
« contribution majeure à l’exploration des ressources proprement rhétoriques de la
représentation historique ».
Ce dernier point a souvent été ignoré dans la critique du LT que de nombreux historiens
(français notamment) mènent sur la base réduite de la critique du relativisme pour,
prioritairement, défendre le régime de vérité propre à l’histoire. Ce type de critique par
disqualification épistémologique peut en effet être une manière de réticence ou d’imperméabilité
aux innovations proprement historiographiques du LT. En France peut-être est-ce une question de
génération et de poids de la tradition d’histoire sociale de filiation durkheimienne car certains
historiens de la génération post-annaliste se réclamant de l’histoire socioculturelle semblent avoir
moins de préventions ou de méfiance à l’égard des travaux relevant peu ou prou des démarches
du LT. LE débat entre ce qui serait la nébuleuse LT (au reste difficilement identifiable) et le bloc
anti relativiste (lui-même très diversifié) n’est plus vraiment opératoire s’il ne prend pas en
compte ce que le LT (et les courants qui lui sont associés) a pu apporter en matière de réflexivité
en histoire. Il faut désormais reconnaître que le choc épistémologique du LT a sans aucun doute
contribué à sa façon –en histoire- à remettre en cause les tentations déterministes, à critiquer les
classifications trop exogènes aux contextes d’action et, non seulement à réhabiliter l’efficace
propre du symbolique, mais aussi à mieux prendre en compte la dimension symbolique des
réalités historiques. Le LT participerait ainsi aux recompositions et reclassements
historiographiques de la fin du XX siècle consécutifs à la crise générale des représentations du
passé et à celle de leurs fonctions sociales –dont la « marée mémorielle » diagnostiquée par P.
Nora est un des symptômes les plus visibles. Ce serait, sur fond d´une moindre méfiance
historienne pour la « théorie », le sens du « tournant culturel » (lui-même pluriel) si souvent
diagnostiqué en histoire. Pour beaucoup d’historiens qui s’en réclament et qui rejettent
l’autonomisation radicale du culturel coupé du social, l’histoire dite culturelle pourrait alors servir
de cadre conceptuel provisoire pour intégrer de manière critique, pluraliste, et effectivement
« éclectique » (dans le sens de G.S Jones et conformément à une tradition professionnelle en
histoire) les acquis du LT. À ce stade, le débat sur le LT recoupe celui sur l’histoire culturelle et sur
sa dimension « sociale ». Les débats très vifs autour du LT qui se déroulent dans le cadre de la
gender history anglo-américaine exemplifient la « résistance « du social à la mise en discursivité
généralisée du genre telle qu’elle est opérée par l’inflexion « postructuraliste » défendue par J.
Scott et J. Butler. C’est ainsi que pour L. Roper le genre est une construction à la fois discursive et
sociale : « sans une explication des liens entre le social et le psychique, le genre dans sa forme
purement discursive est incapable de conceptualiser le changement dans le temps »
Plus largement, un nombre croissant d’historiens adoptent à l’égard du LT une position
d’appropriation critique dans le sens des remarques d’Antoine Lilti à propos des auteurs ayant
participé au volume Beyon the cultural turn paru en 1999 et dirigé par Lynn Hunt et Victoria
Bonnel : « presque tous les auteurs … reconnaissent la profonde influence qu’ont exercée sur eux
les différentes modalités du tournant culturel et du postmodernisme mais en refusent les
conséquences le plus extrêmes, aussi bien sur un plan épistémologique (le relativisme) que
théorique (l’autonomie de la culture) ou méthodologique (étudier les sociétés comme des textes).
Tous cherchent, selon des modalités différentes, à établir un questionnaire raisonné portant sur
les relations entre les formes culturelles et les autres dimensions de l’action humaine et
témoignent de leur attachement à l’idée d’un discours historique susceptible d’être vrai ».
Cette nouvelle convergence et cette appropriation critique des acquis du LT ne sont pas la
simple « continuation » du compromis entre narrativité et défense du projet d’objectivité de
l’histoire des années 1990. Elles manifestent un nouveau rapport et un nouvel investissement des
travaux ressortissant aux approches langagières et « littéraires » en histoire ainsi que la volonté de
nombreux historiens de « sortir de l’alternative opposant approches documentaire et approche
littéraire des textes du passé. » (Christian Jouhaud). Le point d’équilibre de cette position dite
« médiane » est déporté cette fois plus nettement du côté de la discursivité et de son potentiel
d’intelligibilité du social. Les approches historiennes renouvelées de la littérature et de ses
ressources cognitives qui témoignent d’une réelle prise au sérieux de la «représentation
scripturaire du monde social » (C. Jouhaud), des « mises en texte du social » et des « économies
discursives » (Judith Lyon Caen) illustrent en train de sortir de la crainte historienne de la
littérature qui est la grande crainte de la non-science comme le note Jacques Rancière… cet
inventaire critique de son héritage est certainement une première manière de mettre à distance
de LT, c’est-à-dire de l’historiciser.
548. Neuve historicisme

Le déconstructiviste des néo-historicistes s´enracine en outre dans la lecture d´Hayden White qui
leur a enseigné plusieurs leçons. Tout d´abord, bien sûr, en mettant l´accent sur la narrativité de la
discipline historique, il a encouragé un certain scepticisme à son endroit. Pur l´auteur de
Metahistory, en effet, les grandes synthèses historiques sur une période ne sont jamais que des
constructions textuelles, des fictions, elles-mêmes déterminées par les procédés rhétoriques
qu´elles utilisent et surtout par leur époque. En ramenant l´histoire a une mise en intrigue, White a
poussé les néo-historicistes à développer un regard réflexif sur leur propre façon de s´approprier
le passée dans les termes du présent et à questionner leur regard participant nécessairement des
préjugés de leur temps.

PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE

C’est toujours avec beaucoup de confusion, et souvent avec une certaine condescendance, qu’on
évoque aujourd’hui en France les philosophies de l’histoire, comme exemple privilégié de « grands
récits », à la fois naïfs et dangereux, auxquels la pratique scientifique des historiens d’une part, la
lucidité postmoderne des philosophes d’autre part, auraient su bravement se soustraire, et
auxquels on ne pourrait plus désormais renvoyer qu’à titre d’archaïsme périlleux. Ce faisant, on
réinvente, une fois du plus, l’image, elle- même très naive et sans doute aussi dangereuse, d´une
sorte de métaphysique dont notre présent se serait heureusement dépris pour accéder à
l’objectivité sobre des vérités partielles et des narrations contrôlées. Ce faisant encore, on
renonce à toute histoire sérieuse des philosophies de l’histoire, dans leur diversité et leurs
richesses –ou plutôt on abandonne cette histoire à nos voisins allemands que la
Geschichtsphilosophie n’effraie pas du tout. Ce faisant, enfin, on ne retient par ignorance que l’une
des figures qu’ont pu prendre les « philosophies d’histoire » dont, pour éviter les mauvaises
polémiques, il ne faudrait d’ailleurs jamais parler qu’au pluriel.

VÉRITÉ

Lorsqu’en 1765 Voltaire emploie pour la première fois l’expression de « philosophie de l’histoire »
en vue d’intituler un petit ouvrage polémique qui deviendra, en 1769, le « discours préliminaire »
de l’Essai sur les mœurs (paru treize ans plus tôt et dont l’avis des éditeurs déclarait qu’il aurait pu
encore s’intituler « histoire philosophique du monde »), c’est bien pour montrer qu’il est temps
de faire de l’histoire en philosophe, c’est-â-dire avant tout de s’y employer sous la contrainte de la
raison. Cela ne signifie pas que le philosophe aurait pour tâche de s’emparer du travail des
historiens pour lui conférer un « sens » que ceux-ci seraient, par eux mêmes, incapables de
penser, mais bien que c’est aux philosophes, et à eux seuls, d’écrire l’histoire (Réflexions sur
l’histoire, 1768), pour autant qu’eux seuls sauront l’écrire au mépris de toutes le fables qui
encombrent nos annales : il leur appartient de porter l’attaque sur le terrain du témoignage, c’est-
â-dire de l’autorité à l’état pur. Ou encore : il ne s’agit pas de réfléchir de l’extérieur ce dont les
historiens auraient déjà empiriquement, vaille que vaille, accumulé les matériaux ; il s’agit de
pratiquer philosophiquement l’histoire, de garantir l’authenticité des faits contre tous leurs
travestissements par l’ignorance et la superstition, sans les abandonner pour autant aux folies du
scepticisme –ou, pour mieux dire, du « pyrrhonisme historique ». C’est donc à une déontologie
que nous avons alors affaire, laquelle entend trier le bon grain de l’ivraie pour que l’histoire
devienne ce qu’elle a toujours prétendu être : une historia magistra vitae digne de ses ambitions
traditionnelles car maintenant adossée à une véritable science. En effet, elle ne se contentera pas
de superposer les exemples, elle prendra appui sur eux pour remonter aux principes : « L’histoire
nous instruirait suffisamment, si elle avait été écrite par des philosophes qui eussent développé les
ressorts qui font mouvoir la société et qui y entretiennent la vie (…) » (Mably, Parallèle des
Romains et des Français, par rapport au gouvernement, 1740, préface). La vérité des faits doit
conduire à celle des fondements.

Dans une telle perspective, on retrouve les « lieux communs » issus de l’historiographie
hellénistique et romaine : l’impartialité cosmopolitique de l’auteur, l’éducation politique du
citoyen et du prince, l’efficacité morale de l’exemple. On retrouve aussi le souci plus moderne d’un
examen sérieux des sources, issu de la Renaissance italienne. Mais ces différents réquisits font
désormais l’objet d’une légitimation originale pour autant qu’ils doivent favoriser la mise en place
d’une véritable connaissance des affaires humaines conçue par référence à la philosophie
naturelle et débordant donc les préceptes issus de l’expérience entendue en son sens le plus
trivial : « Peut-être-arrivera-t-il bientôt dans la manière d’écrire l´histoire ce qui est arrivé dans la
physique » (Voltaire, Nouvelles considérations sur l’histoire, 1744). L’histoire est donc
philosophique pour autant qu’elle est vraie au double sens où elle discerne la vérité des faits et où
elle en infère les vrais principes de la nature humaine. Mais, pour autant qu’elle est vraie, elle est
bien sûr aussi critique, et ce ne sont pas les fronts qui manquent à cet égard. Contre l’histoire de
certains historiens d’abord, qu’il s’agisse de la sur évaluation des histoires anciennes, de
l’érudition inutile ou de ces histoires dynastiques et militaires qui ne disent rien de l’essentiel, à
savoir les mœurs, les sciences et les arts, les crimes de la religion, la production des richesses, le
commerce et la population. Contre les miracles des théologiens ensuite, et contre la théologie de
l’histoire en général qui, pour faire droit aux ambitions meurtrières de l’universalisme catholique,
rate complètement l’universalité réelle de l’histoire et notamment, les Chinois, au lieu de s’en
tenir aux avatars d’un petit peuple misérable du Proche-Orient. Contre les abstractions
antisociales de certains philosophes enfin, à commercer par Rousseau qui écarte allègrement tous
les faits pour justifier à son aise les prétentions des gueux et imputer tous nos maux aux
raffinements de nos contemporains –dont il ne se fait pourtant pas faute de profiter lui-même
sans vergogne.

Il n’est certes pas faux de dire que la référence à Bacon et Newton demeure largement
rhétorique. Mais cela ne devrait pas empêcher de voir qu’ainsi comprise la « philosophie de
l’histoire » se dresse comme une formidable machine de guerre contre les origines et la
Providence, d’où ressort vire le spectacle désolant, et par hypothèse désordonné, d’un amas
indéfini de sottises et d’horreurs. Cela ne devrait pas non plus conduire à sous-estimer la réalité
d’innovations évidentes : un n’aurait pas écrit auparavant les Considérations sur les causes de la
grandeur des Romains et de leur décadence (Montesquieu, 1734), Le siècle de Louis XVI (voltaire,
1751) ou l’Histoire d’Angleterre (Hume, 1754. EN vérité, la vocation exemplaire de l’histoire put
bien s’effacer, une nouvelle exigence avait surgi et devait accompagner le discours historien,
contraient dorénavant d’interroger sans relâche ses rapports ambigus aux procédures
scientifiques (l’histoire comparative de Braudel peut-elle être dite expérimentale ?) comme aux
pratiques littéraires (une histoire narrative peut-elle échapper à la fiction ? Voir l’Analytical
Philosophy of history d’Arthur Danto, 1965, et Hayden White, Metahistory, 1974). De ce point de
vue, écrire l’histoire en philosophe devint l’écrite en historien professionnel, œuvrant avec une
saine inquiétude dans le champ d’un savoir censément positif- c’est-à-dire toujours suspect de ne
l’être pas assez.

TOTALITÉ

Du geste qui consiste à revendiquer pour le philosophe, c’est-à-dire pour l’homme instruit
faisant librement usage de sa raison, le monopole de l’écriture historienne, on aura tout intérêt à
distinguer cet autre geste qui vise à reconstituer ce que permettait jadis la foi chrétienne : le
spectacle rassurant d’une histoire universelle dont la confusion apparent révèle –c’est le mot qui
convient- la justesse cachée à celui qui le contemple « par un certain point que la foi en Jésus-
Christ nous découvre » (Bossuet, Sermon sur la providence, 1662). Le rejet de ce point de vue-là
contraint en effet nécessairement, soit à récuser tout fil conducteur et à renoncer ainsi à toute
sélection méthodique –ainsi, quoi à concevoir une autre mise en perspective dont le principe
serait, plus ou moins résolument, profane. La philosophie de l’histoire apparaît à ce niveau comme
ce qui doit rendre intelligible l’histoire en lui injectant, d’une manière ou d’une autre, une
cohérence globale ; non pas donc en certifiant la vérité des faits pour remonter aux principes, mais
en les corrélant adéquatement. Et si l’histoire philosophique (die philosophische Geschichte) que
préconise Kant en 1784 se réclame de Kepler et Newton, c’est pour investir ce qu’elle appelle la
perspective cosmopolitique, en tant que fil conducteur a priori, dans le désordre des matériaux
livrés par l’observation.

C’est certainement ici, et d’abord en Allemagne, et dès la seconde moitié du XVIII siècle –
Herder intitule son célèbre ouvrage du 1774 : Auch eine Philosophie der Geschichte-, que l’on voit
se former ce à quoi, aujourd’hui, l’on restreint à tort le Philosophie de l’histoire » : à savoir ce que
Hegel appellera lui-même une « théodicée de l´histoire ». Par là il faut entendre que l’Histoire,
qu’il faut désormais écrire avec une majuscule, se présente comme le spectacle majestueux du
meilleur monde possible en cours de réalisation. À celui qui sait adopter la posture qui convient se
révélera comment s’accomplit, dans le temps maintenant irréversible du processus historique, un
« sujet » qui peut ainsi prendre conscience de lui-même : ainsi s’exprime explicitement Droysen,
en 1882, au ss 74 de son Précis de théorie de l’histoire. Bien entendu, une telle odyssée, pour être
lisible, doit faire l’objet d’une scansion en « époques » : celles-ci, toutefois, et par voie de
conséquence, ne doivent plus êtres comprises sur le modèle augustinien comme « les différents
âges du moi de l’humanité », mais « bien plutôt comme les différents stades de sa connaissance
de soi, de sa connaissance du monde, de sa connaissance de Dieu ».

De ces grandes perspectives « survolantes », on trouvera sans doute des versions en


France –la sociologie dynamique de Comte- ou en Angleterre- l’évolutionnisme sociologique de
Spencer. Mais si l’on a pu présenter la philosophie de l’histoire comme une sécularisation
progressive de la théologie de l’histoire (K. Lowith, Meaning and History, 1949), c’est-à-dire à une
justification de la providence. Le problème, c’est qu’on se trouve alors conduit à passer sous
silence toutes les « philosophies de l’histoire » réfractaires à ce traitement. Le meilleur contre-
exemple en est sans doute l’histoire naturelle écossaise de l’humanité dont le prototype se trouve
dans l’Essai sur l’histoire de la société civile de Ferguson (1767) et qui entreprend d’ordonner les
faits historiques en reconstituant inductivement la « civilisation », soit la trajectoire suivie
ordinairement par les nations pour autant que les circonstances où elles se trouvent le leur
permettent. Dans un tel cadre, on peut se dispenser de toute téléologie et laisser complément de
côté le problème du mal : ce qui importe, c’est de reconstituer le « procès naturel » en fonction
duquel on peut juger du degré de civilisation d’une société et c’est encore à cela que se réfère
Marx en 1867 dans le préface à la première édition allemande du Capital quand il déclare qu’une
société, même « sur le point de parvenir à la connaissance de la loi naturelle qui préside à son
évolution (…) ne peut cependant ni sauter ni rayes par décret les phases naturelles de son
développement ». Mais l’on pourrait encore invoquer le Tableau historique de Condorcet (1793-
1794) qui se refuse très explicitement à « trouver bien ce qui est » et qui entend faire toute sa part
à la contingence : si Salamine avait été perdu, ce qui était par hypothèse possible, les ténèbres du
despotisme oriental auraient enveloppé « la terre entière » : les progrès successifs de l’esprit
humain ne relèvent ici d’aucune finalité interne qui justifierait tout, bien au contraire, ils
s’accomplissent contre les forces sacerdotales auxquelles il est hors de question d’accorder la
moindre positivité : philosophie polémique de l’histoire qui ne tolère aucun travail du négatif et
qui aura également la vie dure.

Bref, c’est une erreur d’identifier sans reste totalisations philosophiques et théodicées de
l’histoire : les secondes sont bien plutôt une espèce du genre que constituent les premières.

RÉALITÉ

Un pas reste à faire, que l’historien aura peut-être quelque difficulté à entendre, mais dont
le philosophe ne peut faire l’économie. On peut formuler des règles pour garantir la réalité des
faits qui définissent l’objet même de l’histoire et, de là, régresser à la vraie nature du corps social ;
mais on peut aussi, ce qui est bien sûr tout autre chose, assurer que ce qui est historique est ce
qu’il y a de plus réel. On peut ordonner les faits en un processus composé de multiples processus ;
mais on peut aussi affirmer qu’il n’existe de rationalité qu’inscrite dans ce processus. Bref, de ce
qui précède, il faut soigneusement distinguer autre chose ; l’identification d l’historique au réel. Il
appartint à Nietzsche de désigner cela en 1878 comme la « philosophie historique »

Par là, il faut certes entendre qu’il est temps d’en finir avec la « philosophie
métaphysique», c’est-à-dire avec la croyance persistante aux vérités éternelles, et
particulièrement à une nature immutable d’homme. Comme le disait déjà Marx lui-même en
1845, il devient alors absurde d’opposer l’histoire à la nature, « comme s’il y allait de deux choses
dissociées l’une de l’autre, comme si l’homme n’avait pas toujours devant lui une nature
historique et une histoire naturelle » (Marx, L’idéologie allemande). Ce qui peut être dit
« naturel », en effet, doit être conçu comme toujours déjà pris dans la réalité d’un processus à
l’extérieur duquel ne subsiste rien du tout, où il se trouve transformé par les contraintes qui
composent ledit processus et à l’intérieur desquelles on se trouve condamné à intervenir sous
peine de verser dans l’utopie. L’homme transforme le monde et s’y trouve lui-même transformé,
avec ses conditions d’existence et avec la représentation de celles-ci. Rien n’est donc éternel que
ce qui est faux.
Mail dans la perspective de Nietzsche, à cet égard bien plus radicale, la « philosophie
historique » doit encore se construire par soustraction aux « philosophies de l’histoire » elles-
mêmes- serait-ce celle de Marx-, et il dénonce ces dernières en 1876 comme une « théodicée
chrétienne déguisée » qui a « pour unique tâche de défendre et d’excuser le présent »
(considérations inactuelles). Cela signifie que, s’il faut aussi se garder soigneusement de déifier
celui-ci, c’est-à- dire d’y voir se réaliser un dieu : telles est l’autre « perspective métaphysique » à
laquelle s’oppose la conception d’une historicité dépouillée de tout ce qui est y est, et tout y
change : « cette vérité, qu’être n’est qu’un continuel « avoir été, une chose qui vit de se consumer
et de se contredire elle-même ». La philosophie historique ne réserve pas l’écriture de l’histoire
aux philosophes, ni ne prétend qu’il leur reviendrait en propre de lui donner un sens ; elle fait
coïncider l’histoire avec ce qui est, c’est –à- dire y devient.

C’est alors une sorte d’historicisme, en prenant le terme en son sens le plus radical, qui
apparaît. On n’y observe plus ni époques, ni figures, ni moments, car il n’y a plus aucun processus
à scander, mail d’imprévisibles et admirables contretemps : avant tout les grands hommes, qui
n’incarnent plus l’esprit de leurs contemporains mais qui, bien au contraire, se répondent de loin
en loin comme autant de personnages sans contemporains au sens propre et dont l’héroïsme tient
précisément au caractère inactuel –ainsi Napoléon, grand négateur de la Révolution française,
fait-il de la sorte écho à César ou Frédéric II. Substituez alors les événements aux grands hommes
et vous aurez les philosophies « postmodernes » qui ont pris appui sur cet héraclitéisme moderne
pour rejeter en bloc les « philosophies de l’histoire » en dévaluant l’histoire elle-même au nom de
ces fulgurantes ruptures qui déjouent par essence toute prévision. Et sans doute le philosophe ne
s’est-il pas alors aperçu qu’en substituant l’événement au processus, il n’en restait pas moins
idolâtre et qu’il continuait au fond de privilégier arbitrairement une historicité contre les autres.

De leur côté, ou plutôt du côté des Annales, les historiens aussi, tout en se gardant
soigneusement de toute assomption présomptueuse sur la nature de ce qui est, ont entrepris
également de configurer « scientifiquement » leur objet en refusant de l’inscrire dans (ou de le
concevoir comme) un processus : si histoire positive il y a, c’est précisément ici parce qu’on s’est
interdit de noyer ce qu’on étudie dans une intelligibilité d’ensemble qui lui conférerait a priori sa
signification. Mais quand bien même on peut aussi s’intéresser à un événement, par exemple
Bouvines, c’est avec la puissante conviction qu’il existe diverses durées que l’on aurait tort de
hiérarchiser comme si l’une d’entre elles était plus vraie (plus réelle) que les autres. À la
philosophie de l’histoire comme à la philosophie historique, il convient alors d’opposer ce qu’on
pourrait nommer une philosophie des historicités. Sous son versant empirique, elle implique la
distinction des temps dans lesquelles changent les phénomènes humains. Sous son versant
spéculatif, elle implique l’histoire des temps dans lesquels se perçoivent les hommes – comment
ils se réapproprient (ou occultent) périodiquement leur passé et comment ils anticipent
variablement leur avenir : c’est ici que les travaux de Reinhart Koselleck sont décisifs.

Nous en sommes là. Le philosophe comme l’historien auront donc tous deux également
intérêt à ne pas trop vite transformer la « philosophie d l’histoire » en une triste grisaille où ne se
discernent plus que quelques spectres qui ne font même plus peur aux enfants. Pour l’un comme
pour l’autre, il est très important de prendre conscience de la diversité d’un héritage litigieux
qu’on ne gagne rien à congédier dogmatiquement, que ce soit au nom d’événement ou au nom de
la science. Pas plus que les uns ne gagneront à mépriser l´empirie laborieuse des autres, et les
autres la métaphysique fumeuse des uns. Les vrais philosophes se sont toujours instruits à
l’humilité de l’histoire réelle comme les vrais historiens ont toujours décidé un peu
philosophiquement quelque chose de ce qui méritait d’être nommé « réel ». En dernière analyse,
la philosophie de l’histoire est le nom de cet échange sans cesse brouillé, mais jamais interrompu,
dont il y a bien lieu de se réjouir.

BERTRAND BINOCHE
689 Causalidad/explication

Ce qui engage une troisième configuration épistémologique pour penser la causalité et


l´explication en histoire, dans la continuité des analyses de Dray et de Von Wright, qui réinvestit
notamment les apports des théoriciens narrativisâtes anglo-saxons Danto, gallie, mink y White, qui
défendent que “raconter c´est déjà expliquer”. Ce que Ricœur nomme “l´imputation causale
singulière”, en se référant également à Weber et a Aron, peut commodément désigner cette
approche de la causalité et de l´explication en histoire qui vise à affaiblir et dépasser le dualisme
expliquer/comprendre.