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PAS - Parcours Audio Sensible, vers une esthétique de la fragilité

Est esthétique ce qui recherche la beauté, ou sa définition, voire ses différentes


définitions, ce qui tend à cerner la perception, si ce n’est la fabrication du beau, avec
toutes les variations culturelles et subjectives de ces notions. Le beau, ou la notion
du beau, est donc de ce fait fragile

Est fragile tout ce qui peut se rompre, s’altérer, voire se détruire, ou être anéanti.

L’esthétique de la fragilité cherche à construire une beauté pouvant constamment


être remise en question, sans canons académiques figés, mais plutôt dans une
inconstance constructive, dans un ressenti aussi mouvant que la marche elle-même.
C’est d’ailleurs enfoncer une porte ouverte que de constater la fragilité des ressentis
et sentiments humains. Il en est comme de l’état d’esprit, le moral, comme on dit,
d’un marcheur, qui variera au fil des dénivelés, kilomètres, embûches du terrain,
conditions météorologiques, forme physique…
Le marcheur peut-être fétu de paille dans la tempête, mais aussi, fort heureusement,
roseau résiliant, plus tenace et coriace que jamais.

Quand au PAS - Parcours Audio Sensible, il nous ramène au promeneur écoutant,


concentré sur des espaces et périodes où les sons prennent une place des plus
importantes dans sa perception du paysage.
Là encore, la non matérialité et non visibilité du sonore, comme une trace vibratoire
d’action énergétique, nous ramène une fois de plus à la notion de fragilité, de
caractère éphémère.
Le parcours, fut-il tracé, balisé, cartographié, prolongé via différents média-supports,
pourra lui aussi être dans une logique de cheminement non définitif, chemin de
traverse, soumis à de multiples contraintes, modifiable à l’envi par d’innombrables
variantes, ou variations, obstacles, égarements, détours, impasses, impraticabilités
chroniques.

Si on considère le PAS comme un geste collectif, ce qu’il est intrinsèquement pour


moi, vient alors s’ajouter l’aventure humaine, avec toutes ses beautés justement,
mais avec aussi tous les risques de ruptures, de non collectif ou de sa dissolution,
d’écoutants disparates, de mayonnaise non prise, quand ce pas n’est l’exacerbation
de tensions durant de longue marches.

Dés lors, bâtir une esthétique partagée, sur des terrains semblant aussi incertains,
peu balisés parfois, peut relever de la gageure, pour qui s’aventurera dans des
territoires aux contours et aux contenus sans cesse mouvants. Mais la société,
qu’elle qu’elle soit, n’est-elle pas constamment dans la fragilité et la force conjuguée,
d’une perpétuelle transformation.

Par expérience, j’aurais tendance à prendre ici le problème via une pensée positive.
Une esthétique de la fragilité viserait ainsi à resserrer des liens dans des territoires
géographiquement et politiquement plus ou moins dissouts, si ce n’est dissolus,
fragmentés, désagrégés, et à exploiter les faiblesses et situations parfois peu
amènes, pétris de de tensions, comme une arme de cohésion massive.
Je parlais il y a peu avec un ami de l’ex ZAD de Notre-Dame-des Landes, terrain
d’expérimentations sociales aussi fertile que fragile. Fertile parce que sa précarité,
soudant sa militance, a conduit à revisiter et repenser des usages et des rapports
sans passer par un modèle étatique souverain. Fragile, c’est ce qui lui a d’ailleurs
valu d’être violemment détruit par ce type d’État compresseur, comme on
désherberait un terrain envahi d’adventices* indomptées via une grosse dose de
Round-Up. La métaphore n’est pas évidemment sans références.

Donc un territoire sonore, au sens large du terme, acoustique, esthétique, social,


écologique… s’il est précisé par la marche de l’écoutant, des écoutants, via un
dispositif a minima, éphémère et lié aux gré des pratiquants, peut construire des
aménités et autres bénéfices équitables. La marche traversant des territoires parfois
secoués de violentes crises sociales, ne peut ignorer les tensions, souvent
nettement perceptibles à l’écoute, et devrait y trouver force de dialogue, de
réflexions, bâties sur des politiques sociales de proximité.
Il ne s’agit pas de mettre en avant le bruit comme une violence supplémentaire, ce
qu’il peut être parfois, mais aussi de le considérer comme un révélateur de tensions
sous-jacentes, sans toutefois tomber dans un catastrophisme résigné.
Marcher, écouter, c’est aussi prendre le temps, prendre de la distance pour
échapper au poncifs amplifiés par des média et réseaux sociaux avides de
sensations bon marché et régulièrement fabricants de d’images et clivages
populistes.
Occuper le terrain, l’arpenter, n’est pas une position conquérante, donneuse de
leçon, mais un acte d’agir in situ, de tout simplement marcher à la rencontre de
l’autre, pour entre autre sortir des grands discours pré-mâchés.

En déambulant avec une certaines ténacité, les failles et aspérités sociales du


terrain nous apparaîtrons avec sans doute plus de force au tout au moins plus de
clarté.
Un jour, marchant avec des ados d’une cité stéphanoise, l’un deux me disait » Ici,
t’es comme dans le 9.3, mais la ville (ses politiques), elle s’en fout, elle vient tout
juste éteindre les incendies de voitures qui crament, il faut que tu viennes la nuit
pour écouter ce qui se passe, … » Alors je l’ai pris au mot, et je suis venu, la nuit,
avec le même groupe. Force a été de constater que cette nuit là, tout était
particulièrement calme. Le récit construit parfois en interne, fait de la cité comme un
espace souvent plus violent qu’elle ne l’est en réalité, fort heureusement.
Ce qui n’exclue pas le mal-être de certains territoires, qui se traduit aussi par des
pétarades de motos, rodéos de voitures et langages vif et colorés, à l’invective et à
l’injure facile, et des voitures qui brulent. Mais reste l’écoute et dialogue, auxquels je
suis très attaché, qu’un marcheur sait généralement enclencher, plus facilement en
tous cas qu’un automobiliste plus soucieux de sa voiture, propriété intouchable sur
quatre roues.

Marcher et écouter différents lieux, c’est explorer des lisières pas toujours très
lisibles, entre centres urbains et périphéries, qui d’ailleurs peuvent glisser d’un coté
comme de l’autre au fil des grands travaux d’aménagement et requalifications de
quartiers.
Des zones deviennent de vraies enclaves, des presque délaissés, d’autres sont
absorbées et nettoyées avec la bonne conscience d’une bienveillante gentrification.
Encore une source de fragilité sans doute, que ces porosités, lisières peu claires,
parfois récupérées par des politiques instrumentalisantes, celles dont l’artiste
marcheur urbain doit entre autre se méfier pour garder son libre arbitre.
Mais c’est bien sur toutes ces incertitudes et mutations constantes qu’une forme
d’esthétique, non pas souverainiste, imposée comme un modèle labélisé « politique
de la ville » mais plutôt comme une action concertée sur le terrain, ne serait-que
prendre le temps d’écouter ensemble, doit se construire. Prendre conscience, avec
le plus de partialité que possible, des fragilités d’un territoire, y compris par l’oreille,
c’est aussi entrevoir des améliorations qui ne seraient pas de l’ordre du ravalement
de façade, aussi coloré fut-il, mais plutôt d’un dialogue où chacun s’écouterait un
peu mieux.
Mettre du rap, tout comme du Mozart, partout ne résoudra pas les problèmes si on
ne les écoute pas de l’intérieur.
Ce que j’entends par une esthétique de la fragilité passe tout d’abord par des
rapports humains, de bouche à oreille, dirais-je dans ce cas là. Construire de
l’écoute, et au-delà une esthétique de l’écoute, c’est chercher des points
d’apaisement à même le quartier, à même le social, à même l’écoutant.
Et avec ta ville, tu t’entends comment ?

* Une adventice, appelée également mauvaise herbe, désigne, pour les agriculteurs et les
jardiniers, une plante qui pousse dans un endroit (champ, massif...) sans y avoir été
1
intentionnellement installée . Les adventices sont généralement considérées comme nuisibles
à la production agricole, bien qu'elles puissent également être bénéfiques.
Leur contrôle est le principal objectif des pratiques agricoles de désherbage.