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Gilles Malatray - Desartsonnants

ÉCOUTE VOIR
LE LOCLE
Points d’ouïe, points de vue

Récits autour d’une résidence artistique

Desartonnants - LuXor Factory - Octobre 2018


Sommaire

Récit 1 Le Locle, Points d’ouïe, Points de vue

Récit 2 Une résidence artistique, un territoire

Récit 3 Vers la limite des flux

récit 4 Le Locle, entrailles sonores

Récit 5 Aire du temps

Récit 6 Écoute voir Le Locle, une carte postale sonore

Récit 7 Points d’ouïe, Points de vue, villes chantiers, impermanences

Récit 8 Derèglements temporels

Récit 9 Points d’ouïe et mouvements pendulaires

Récit10 Ce qui cloche joliment

Récit 11 PAS - Parcours Audio Sensible en duo d’écoute

Récit 12 Remerciements
Points d’ouïe, points de vue

En résidence avec Jeanne Schmid, à Luxor Factory, Le Locle cité Neuchâteloise dont l’urbanisme hor-
loger est classé au patrimoine Mondial de l’Unesco, nous posons une écoute et un regard croisé sur le
site investi, arpenté au pas à pas.

Le Locle, Point d’ouïe, Point de vue

Aborder une ville par les sens, cherchant son essence, dans tous les sens, c’est l’arpenter pour tenter
d’en lire des lignes fortes, directrices, saillantes ou sous-jacentes.

Après un temps de tâtonnements, errances, déambulations, hésitations, hypothèses, nous appréhen-


dons Le Locle via trois axes qui nous semblent pertinents, si ce n’est évidents.

Il s’agit pour nous de retranscrire des parcelles de vie, de respirations, d’évolution d’une ville en mou-
vement perpétuel, d’en capturer des instants, fragments, paysages, au travers le filtre de nos pratiques
artistiques. La ville et ses activités, ses habitants, ses industries, vivantes ou disparues, ses pratiques
collectives, est le vivier de notre investigation, de notre récit en construction.

Comme dans tout récit, les traces du passé, du présent, et certainement d’un imaginaire assumé, d’une
fiction audio-visuelle, tissent une petite histoire du Locle, à notre façon.

Le flux, le temps, l’impermence sont les trois lignes fortes que nous posons d’emblée comme fils
conducteurs.

Points d’ouïe, points de vue


Points d’ouïe, points de vue
La ville flux est une ville sans cesse traversée de flux, aquatiques ou autres.

– Une rivière souterraine, une trentaine de fontaines, des moulins enterrés, la pluie parfois… L’eau est une
quasi constante, structurante ici

– Les flux humains qui traversent la ville, flux de pas et de voix.

– Flux de voitures, dont les chuintements se mêlent parfois à ceux de l’eau.

La ville temps s’impose au Locle, un point fort de l’horlogerie, de la micromécanique de précision, du décolle-
tage, avec sa quarantaine de fabriques. La mesure du temps qui passe, du présent et du passé est sans cesse
rappellé au promeneur, via notamment l’urbanisme horloger (site classé au Patrimoine Mondial de l’Unesco).

En regard de notre première approche, le temps est également un flux, de celui qui marque l’histoire d’un lieu,
entre passé présent et vision d’avenir.

La ville impermanence, c’est la ville qui bouge, qui connaît une succession d’incendies, démolissions, qui se
fissure par endroits, subit des affaissement, écroulements. Les transformations sont permanentes, déconstruc-
tions et reconstructions. La ville est chantier, son impermanence la fait résistante aux flux comme au temps qui
passe, et lui assure une résilience vitale.

© Photos Jeanne Schmid

Points d’ouïe, points de vue


Une résidence artistique, un territoire
Une résidence artistique est un moyen de s’immerger dans un territoire, ville, espace naturel, ou autres
lisières et interstices hybrides.
C’est un moyen de gratter les lieux, d’y imprimer le poids de ses pas arpenteurs, de s’y asseoir aussi,
écouteur observateur, à la recherche de balises.
Par exemple sur cette place publique, presque tous les jours, à certaines heures, se retrouvent des
personnages sur des bancs, souvent les mêmes, moi compris.
Couples, ados, marginaux, retraités, cadres…
L’histoire se tisse, façon Pérec.
Les rythmes se précisent.
Et de ce fait les espaces.
Sortie d’écoles, flux de travailleurs, une acmé, un apaisement avec la nuit qui tombe ; des cycles qui au
final ne varient que par de menus événements.
Les sons et lumières entretiennent de réelles accointances.
Les ambiances se précisent aussi, au rythme des jours et des saisons.
La résidence nous offre de nouveaux repères, qu’ils nous faut aller chercher, des rituels, des ailleurs à
se construire, des surprises à accueillir.
L’ailleurs stimule la sérendipité qui nous ouvre des portes.
Ici, des évidences, des récurrences, quasi universelles, des voix, du vent, de l’eau, des flux.
Ici des singularités, des accents, des expressions, des codes couleurs qui changent, des signalétiques
du cru, des architectures singulières, anachroniquement entremêlées.
Ici, nous nous re-créons nos propres symboles, dans un lieu où nous n’avons pas (encore) d’espaces
qui puissent nous situer fortement dans l’ancrage d’une géographie sensible.
Une résidence, c’est un moment, plus ou moins long, où le temps et l’espace s’offrent autrement. Ils
nous permettent à la fois d’adapter des gestes, des postures, des dispositifs d’écritures nomades, et de
nous créer une nouvelle palette de jeux, ou tout au moins de l’élargir, de l’adapter aux contextes, aux
ambiances.
L’hétérotopie de Foucault y prend souvent tous son sens, strates de territoires géographiques, esthé-
tiques, politiques, sociaux…
Mon oreille par exemple, procède par une forme de syntonisation, oscillant entre le moi de mes sou-
venirs, de mes expériences, et l’extérieur plus ou moins inconnu, que j’appréhende peu à peu, me
mettant autant que faire ce peu au diapason des lieux.

Une résidence artistique,


Un territoire
Une résidence, c’est augmenter une collection de parcours et de sites liés à des
expériences sensibles, ici des Points d’ouïe, Points de vue, des parcours sensibles,
entre autres choses.
C’est aussi se frotter à d’autres personnes, autochtones ou non, à d’autres pra-
tiques, d’autres connaissances, hybridations.
Un moyen de travailler l’altérité, pourfendre l’a priori.
De résidence, non assignée, à résistance, quelques pas, sans plus.
Quitte à déstabiliser notre confort bâti sur une série de repères (trop) bien iden-
tifiés.
Une résidence, ou plutôt l’enchainement de différentes résidences, nous fait nous
sentir appartenir à un monde multiple, complexe, mouvant, si possible accueil-
lant, sans enraciner nos pensées et gestes dans un cocon terreau trop sédentari-
sant.

Une résidence artistique,


Un territoire
Vers la limite des flux

Fluctuat

Parcourant avec Jeanne la ville du Locle, de gauche à droite, et inversement, d’Est en Ouest, de haut en
bas – collines, voire montagnes oblige - la question des flux urbains traverse nos parcours piétons, voire
les influe, les détourne.
Nous nous faufilons dans les méandres de circulations capricieuses, piétons, voitures, et parfois surprenons
un vent qui glisse, chuitant au travers de la ville.
Parmi ces mouvements, tantôt fugaces, tantôt prégnants, il est cependant un flux qui paraît résister, per-
sister, sinon émerger, comme une signature urbaine.

L’eau en effet irrigue le territoire investi.

Non pas des rivières et fleuves majestueux, larges, voire ostentatoires, mais un flux caché, souterrain, que
l’on peut imaginer courant sous nos pieds, dans le ruissèlement de circulations enterrées. Le Bied, c’est le
nom de cette rivière, visible en amont et en aval de la cité, traverse la ville à l’insu des piétons, qui peut-être
suivent son courant par une sorte d’attirance inconsciente.
Suivre en surface le Bied, c’est imaginer un monde dont l’accès ne s’offre pas spontanément, mais qui laisse
la liberté de construire un récit fluctuant au fil d’ondes intangibles, mais aux énergies fertiles
En surface, de multiples résurgences. Pas forcément celles du Bied, mais néanmoins des résurgences liq-
uides.
Le Locle est constellé d’une trentaine de fontaines.
Pour la plupart discrètes elles aussi, pas de celles qui érigent des Naïades géantes aux formes arrondies,
des chevaux écumants, fougueux, au bronze lustré crachant l’eau bouillonnante de leurs naseaux furieux.

Ce sont des fontaines oasis, aux eaux fraiches et gouteuses.

Coulée
Vers la limite des flux
Pour jouir pleinement de ces haltes bruissantes, il faut leurs tendre l’oreille, ou mieux encore, s’approcher
au plus près, s’asseoir sur la margelle, intime, jusqu’à ce que le flux masque pratiquement toute ambiance
sonore alentours, et devienne un point focal parfois quasi hypnotique. Expérience de la durée…
Nous croisons des fontaines aux sonorités variées, dans différents registres, différentes tonalités. Certaines
plus sourdes, d’autres plus cristallines. Certaines au débit régulier, d’autres aux émergences entrecoupées
de petits soubresauts fugaces.
Chacune a son ambiance, ses attraits pour capter les promeneurs découvreurs que nous sommes. Les mi-
roitements de la lumière, les clapotis de micro-vagues retiennent l’œil et l’oreille. Prendre et travailler une
empreinte au frottis de charbon, capter l’image, le son, comme des matières fécondes à alimenter notre
récit en cours.

Une sorte de circuit se dessine alors, dans un pointillisme aquatique, jalonné de marqueurs Points d’ouïe
et Points de vue, cartographie naissante d’une cité liquide.
Dans la cité horlogère du Locle, le temps est rythmé par l’histoire et l’activité des fabriques de montres et
chronographes en tous genres, mais aussi des fontaines qui ponctuent la ville, repères de cheminements
sensibles, guides partitionnant l’espace urbain au pas à pas, éléments d’un récit urbain en marche.
Aux limites de la cité, au col des Roches, une anfractuosité minérale, cassure frontalière Franco-Suisse en-
taillant le relief, des moulins souterrains se cachent sous nos pieds. Un conteur qui vécut ici en parlait en
ces termes.
«Nous nous trouvons maintenant dans un moulin à eau, un moulin souterrain. Bien au-dessous du sol
mugit un torrent ; personne, là-haut, ne s’en doute ; l’eau tombe de plusieurs toises sur les roues bruis-
santes, qui tournent et menacent d’accrocher nos habits et de nous faire tourner avec elles. Les marches
sur lesquelles nous nous trouvons, sont usées et humides ; des murs de pierre l’eau ruisselle, et, tout près,
s’ouvre l’abîme.»
Hans Christian Andersen, 1836 

La limite des flux, c’est ici de perdre la trace de l’eau qui disparaît sous la ville, de la fontaine qui se tait en
hiver, de la quasi intangibilité du liquide, des distances entre deux points bouillonnants…
La limite des flux, c’est aussi désirer un brin de stabilité, d’immobilité, assis sur un banc par exemple, sans
autre volonté que de résister un instant aux mouvements perpétuels de la cité.

Aqua

Vers la limite des flux


Le Locle, entrailles sonores

Une balade, sous un soleil radieux, nous emmène du centre du Locle vers sa périphérie, le Col des roches,
faille frontière avec la France. Ici, un spectaculaire effondrement géologique, en crête d’une balme, a dé-
coupé nettement un passage frontalier trans-jurassien.
Nous avons suivi, pour y arriver, le capricieux cours du Bied, rivière parfois contrainte et enterrée, parfois
batifolant à l’air libre.
Après les fontaines du Locle, nous continuons logiquement d’explorer les flux - aquatiques - ambiants.
A l’arrivée, au pied d’une falaise, nous nous rendons au site des Moulins souterrains, but de notre visite,
Un musée à la scénographie très agréable nous accueille; tout savoir sur les moulins locaux, minoteries,
boulangeries, électricité, scieries… La puissance hydraulique qui s’expose dans sa diversité.
Les personnes qui animent le lieu ce jour sont vraiment très coopératives, et nous aident généreusement
à éclairer notre lanterne pour mieux appréhender le site.
Enfin, ce que nous attendons avec impatience se présente devant, et sous nos pieds. Nous franchissons
une entrée, quelques escaliers pour descendre dans les entrailles de la terre, dans un gouffre assez pro-
fond, humide et un brin frisquet.
Une grotte aménagée, profonde, entrailles bouillonnantes et humides, se découpe à la verticale, aménagée
d’escaliers de pierre ou de métal glissants. Le pas se fait très prudent.
L’eau nous saute d’emblée aux oreilles, encore lointaine, réverbérée par sa niche de roche majestueuse.
Me voila rassuré, les ondes aquatiques seront bien du voyage ! Et même bien plus présentes que je ne me
l’imaginais a priori.
Ça chuinte joliment sous nos pieds.
Nous rencontrons un premier mécanisme de moulin, tournant à l’horizontale. Il cliquette, grince, grogne
sourdement, se révèle dans un joli panel sonore. Une première manne.
Quelques marches encore, plus profondément, une roue de moulin. Énorme, imposante, comme un mé-
canisme vivant, une clepsydre peut-être, dans cette ville horlogère… !
On peut toujours se risquer à cette association métaphorique à la fois improbable et qui pourtant coulerait
de source…
Nous la frôlons, ou elle nous frôle, de toute sa hauteur. L’eau qui court, qui jaillit, animant ses pales de bois,
change parfois de débit, dans un bruit étrangement métallique. Elle finit par venir s’ébrouer au fond d’un
bassin pierreux, avant que de continuer sa chute. Toujours plus bas.

Souterrains
Le Locle, entrailles sonores

Quasiment au centre de la grotte, l’eau nous entoure, nous submerge, nous enveloppe de ses nappes so-
nores, dans une étrange verticalité. Eau dessus, eau dessous, eau proche, eau lointaine… Une palette de
sonorités aquatiques en offrande, pour le bonheur des oreilles et micros.
De la matière fluctuante, une spatialité à capturer et retravailler. Très inspirant !
D’autres marches, des détours via des couloirs quasi organiques, suintants et ruisselants, nous conduisent
de plus en plus profondément dans ces entrailles bruissantes.
Une deuxième roue, du même acabit que la première, nous attend un peu au dessous, toujours aussi im-
posante, sonore, mais avec de nouvelles variations lumineuses et auriculaires
La roche, le bois, l’eau, sont comme des éléments et mouvements-flux intimement liés, aussi naturels
qu’aménagés, domptés.
Nous remonterons par un autre cheminement souterrain, au fil d’une gangue rocheuse, comme une ma-
trice baignée d’eau fraîche, découvrant ainsi d’autres Points d’ouïe et Points de vue.
De la gouttelette à la chute, de reflets en reflets, ce site, vraiment spectaculaire, s’offre dans toute sa puis-
sance, jusque dans ses infimes nuances et subtilités, mises en exergue par la pénombre environnante.

Parcours sensible s’il en fut

Écoutez les entrailles souterraines

Ecoutez les tourbillons aquatiques




© Photos Jeanne Schmid

Le Locle, entrailles sonores


Dans l’aire du temps

Une traversée urbaine


dans l’aire du temps passant
en parcelles pixels
vaguelettes mouvantes
bribes scansions de sons
pointillismes couleurs
traits de bruits lumineux
qui fragmentent l’espace
dans des flux modulants
parcours décomposé
parcours recomposé
comme un songe troublé
point par point pas à pas.

© Dessin Jeanne Schmid

Cliquez Traversez

Dans l’aire du temps


Une carte postale sonore
Une histoire qui démarre

tissée de sons

moteur joyeux
comme une douceur
que viennent confirmer des cloches
douze coups de l’église
puis en écho
la volée du temple
en rumeur lointaine
descente vers la ville
cœur de ville
Hôtel de ville
un mariage
lui aussi joyeux
du soleil
musiques du Maghreb
© Photos et dessins Jeanne Schmid
cris
danses
klaxons
Drapeaux (inaudibles)
l’espace s’ébroue
acoustique festive
le convoi s’ébranle
puis tout s’assagit
en apparence
De l’autre côté de la rue
un chantier fébrile
voix
moteurs
marteaux
grincements
raclements
échos
un toit refait peau neuve
toujours du soleil
qui n’imprègne pas mes micros Écoutez la cate postale sonore Locloise
si ce n’est d’une allégresse ambiante
perceptible
la ville bruissonne
l’oreille s’en régale.

Une carte postale sonore


Ville-chantier et impermanences

Trous, brèches, gravats fissures, coques vides, facades, ossatures, lézardes, poutres, moellons, poussière,
béton, rambardes…
La ville chantier se chante et se déchante, en bruissements organiques.
Craquements, sifflements, heurts, fracas, grondements, raclements, gémissements, stridences, échos,
roulements, martèlements…
La ville en chantier n’en finit pas de gronder, sans oublier de rire, entre démolitions et résurrections, phé-
nix malgré elle, de pierre, de verre, de briques et de broc.
Chantiers permanents, certains faisant fi du passé, tables rases radicales, ou perspectives ménageant des
poches de souvenirs, des rémanences incertaines, des ouvertures à venir, traversées hasardeuses, brèches
intemporelles…
Des délaissés, dents creuses, friches, terrains vagues, recoins presque sauvages, enclos à l’abandon, ruines,
quasi non lieux, un panel hétéroclite d’agencements pour marcheur impudent…
La ville interstitielle déplace sans arrêt ses lisières, quitte à s’étonner sans cesse, contraint ses évolutions,
ses impatiences chroniques, hésite à reconquérir des espaces encore trop entre-deux.

© Photo et dessin Jeanne Schmid

Ville-chantier et impermanences
Ville-chantier et impermanences
Étalements voraces, érections urbaniques, la ville louvoie entre verticalité et horizontal-
ité, parfois toutes deux s’imposant, agressivement invasives.
La ville palimpseste, stratifiée, se réécrit sans cesse en couches de bitume, de pierre, de
terre et de verdure, lorsque celle-ci survit encore à l’ogresque appétit minéral.
La ville comme paysage sonore n’échappe pas aux chantiers, ceux-là mêmes qui vont la
faire vivre, même spasmodiquement, en tous cas perdurer.
Quand tout les chantiers se taisent, les ruines s’imposent alors, sans complexe, avec le
silence allant de paire.
Un grand pan de désolation.
La ville ici, n’est pas silence mais chantier.
Elle est sertie, dans un écrin de combes et de forêts dont les contours se font indécis au
fil des périphéries repoussées.
Elle est aussi une cité minée, fissurée, malmenée dans son centre, par un cours d’eau
souterrain, et sans doute par l’audace inconsciente de bâtisseurs bravant les marécages
ancestraux.
Ici, des pieux souterrains, remèdes à l’instabilité, cherchant la roche mère pour asseoir la
cité sans qu’elle ne penche et tangue trop, ne craquèle dangereusement.
Ici des chantiers salvateurs luttant sans répit contre l’impermanence intrinsèque des
choses. Y compris celles qu’on pourrait croire indestructibles.
Ici les bravades, architectures édifiantes, défiant l’érosion du temps et des eaux sour-
noisement complices.
Et tout cela s’entend comme un écho, tout à la fois proche et lointain, une résonance
surannée d’un manifeste d’architecture sonore post Russolo.
Et tout cela se regarde comme le film qui déroulerait le chronos d’une ville fragile et
néanmoins résiliante.

Écoutez la ville chantier

Ville-chantier et impermanences
Dérèglements temporels
Le temps tic
vraiment vrai ?
le temps tac
passe comme il peut
s’écoule comme il pleut
comme il veut
en non fleuve tranquille
il s’ébroue
soubressaute
est compté
mesuré
scandé
montré
montres en main
mécanismes à l’appui
roues âge défilants
chronos féériques
faucheuse irrémédiable
hors loges sécurisantes
balanciers funambules
sur le fil de je ne sais quoi
et de fils en aiguilles
globe-trotteuses
© Dessins Jeanne Schmid
réveils difficiles
secondes et moi
une minute s’il vous plait
vous n’êtes pas alors
en retards retors sans excuse

Dérèglements temporels
Dérèglements temporels
pont que tu, elle
nous avançons
ou retardons
dés lors d’été qui n’est plus
dés lors diverses
qui est un tic
qui est un tact
toujours fuyant
tout passe en ses temps dans
passés composés, ou bien décomposés
de rendez-vous manqués
l’heure des traqués
sur des ruines battant la chamade
y’a quelque chose qui cloche
et quand sonne l’heure
la retraite fuyante
vie est, est-ce demeure
le temps l’emporte levant
car l’arythmie nous guette
en cassures métriques
des pas cadencés
des non cas danses
coucou, montre moi
ce qui s’écroule en sablier
ce qui flux en son temps
aiguilles âges des croisements © Photos Jeanne Schmid
l’horloge rit toujours
de nous voir retardés
nous croyant en avance
des mesurés sommes nous
m’user du temps Écoutez les dérèglements temporaires
musée du tant
tempus fugit.

Dérèglements temporels
Mouvements pendulaires
Au sommet d’une combe, surplombant la ville, un musée du temps.
Histoire d’une cité horlogère.
En extérieur, une fontaine, monumentale, métallique.
Un long balancier rythme le temps de son mouvement en va et vient lancinants, inlassablement.
Cet assemblage chronométrique se fait également entendre.
Il grince, gémit, ferraille, cliquète, avec parfois de réels désynchronisations semblant contrarier la rigu-
eur du balancier tel qu’on le voit osciller.
De petites contradictions véritablement anachroniques, où le son et le mouvement observés, ne par-
tageraient pas toujours le même espace-temps.

Au bas de la ville, le remontoir.


Une petite cabine ascenseur-funiculaire qui permet d’avaler rapidement la raide pente menant à la
gare, à moindre effort.
Là encore, un mouvement pendulaire, tout autre.
Linéaire, de haut en bas, et vice et versa.
Ce remontoir est très utilisé, parcourant chaque jours d’innombrables trajets.
Dedans-dehors, il a aussi sa façon de souligner à l’oreille ses rotations verticales.
Les poulies et câbles grincent, grondent, les portes chuintent; toute une palette sonore associée aux
flux de voyageurs transitant de bas en haut de la cité.

Et si, par un dérèglement, un glissement géographique, l’horloge du musée dialoguait avec le remon-
toir, créant une ligne sonore, contrepoint imaginaire du bas de la ville jusqu’à une ligne de crêtes ?

© Photos Jeanne Schmid

Écoutez les mouvements pendulaires

Mouvements pendulaires
Ce qui cloche joliment

S’il est une signature sonore que j’apprécie tout particulière-


ment, c’est bien celle, aérienne, imprimée dans un paysage
auriculaire, qu’égrènent les cloches.

Les déferlantes campanaires, vigoureuses, vivifiantes, celles


qui balaient la ville, la secouent parfois de sa torpeur, me
mettent les oreilles en liesse.

Chaque volée a sa personnalité, ses rythmes, ses couleurs,


ses harmonies, son écrin acoustique, architectural. C’est ce
qui fait que, rarement, voire jamais, une sonnerie n’est ri-
goureusement identique à l’autre. C’est pourquoi je consi-
dère les cloches, à l’instar des fontaines, lorsque l’on prend le
temps d’écouter l’une et l’autre dans leurs cadres, comme de
véritables signatures acoustiques.

Les volées du grand temple du Locle sont superbes. De la


terrasse où nous résidons, à quelque encablures du clocher,
nous les entendons clairement, éclats d’airain virevoltant
au dessus des toits, semblant tout à coup se rapprocher, ou
s’éloigner, selon les caprices d’un vent complice.

Traverser une ville, c’est souvent pour moi l’occasion de le-


ver les oreilles, et de tendre les micros vers les clochers, pour
augmenter peu à peu une collection d’objets sonnants, qui
participent activement à la fabrique de paysages sonores.

Écoutez ce qui cloche

Ce qui cloche joliment


PAS - Parcours Audio Sensible en duo

18H30 environ

Ciel bleu, très bleu

Température au sol, environ 18°

Guide Jeanne Schmid

Presque tous les jours, on se dit que milieu novembre, à 1000m d’altitude, dans le Jura
Suisse, cet été indien qui n’en finit pas de perdurer a, malgré la douceur ambiante,
quelque chose d’inquiétant, en ces temps anthropocéniques.

Néanmoins, nous commençons notre PAS. Une exception puisque, si les conditions res-
tent les mêmes, un compagnon guidant et moi, enregistreur guidé, nous ne sommes
plus cette fois-ci à Lyon. Une première internationale extra Lugdunum !

Deuxième exception, des petites parties seront filmées, autres traces de ma comparse
plasticienne Jeanne Schmid.

Regardez un extrait du PAS

Regardez un extrait du PAS

Regardez un extrait du PAS

PAS - Parcours Audio Sensible en duo


PAS - Parcours Audio Sensible en duo

Commençons par une longue volée de marches pour descendre vers le cœur de la ville.
Celle-ci, nichée dans une combe allongée, verdoyante, est entourée de deux balmes escarpées,
donc les cheminements se révèlent très souvent pentus, ce qui nous réservent de beaux points
d’ouïe et de vue.

La ville est apaisée, les badauds et consommateurs en terrasses, intrigués par nos harnache-
ments audio-visuels, nous regardent en souriant, et nous saluent.
Les passants comme les automobilistes sont d’une grande courtoisie, certains chauffeurs atten-
dant que nous ayons enregistré et filmé au milieu d’une chaussée pour passer, sans même un
coup de klaxon !
Le jour tombe progressivement, et nous montons sur les hauteurs de la ville, tout en devisant,
commentant, examinant, écoutant…
Plus nous prenons de la hauteur, plus les lumières s’adoucissent, avec la nuit tombante, de
même que les sons se font plus doux, plus épars. De splendides lumières, la rumeur de la ville à
nos pieds valent bien quelques volées de marches raides.
Nous ferons ainsi une boucle urbaine, de collines en collines, qui nous ramènera à notre point de
départ, la terrasse de notre lieu de résidence, en attendant le prochain PAS.

Écoutez le PAS

PAS - Parcours Audio Sensible en duo


Remerciements

Mille mercis à

Jeanne Schmid, ma comparse de cette résidence, artiste plasticienne avec qui nous avons
travaillé à quatre mains, oreilles, yeux... Arpenté le Locle et ses alentours de droite à gauche
et de haut en bas pour en traquer les matières qui fabriqueraient nos récits pluriels. Testé
des recettes de cuisines locales, ou non...

Sylvie et François, organisateurs de résidences, de programmations culturelles, événements


artistique dans leur superbe lieu de la LuXor Factory, pour leur accueil, leur gentillesse et
toute l’aide qu’ils nous ont très généreusement apportée.

Les belles rencontres faites au cours de notre balade publique, Françoise, Aar Rouna et
d’autres encore.

Aux personnel du Musée des moulins souterrains du col des Roches, pour leur précieuse
aide lors de notre exploration underground.

Aux habitants du Locle, pour la chaleur de leur accueil, leurs sourires au détour d’une rue,
d’un banc d’observation, les renseignements prodigués.

Et à l’Épicerie Coopérative pour leurs merveilleux yaourts bios !

Remerciements
©Graphisme Franz - LuXor Factory

Desartsonnants - Gilles Malatray


Octobre 2018 - La LuXor Factory - Le Locle

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