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HISTOIRE

DB I,A

CNITISATI{}IT C{)I\[TEMP()RÀIITB

PAR

CH. SEIGNOBOS

I)octeur i's lcttres

$laitrc de conférenccs ri la Fnculté des lel,tlcs de Paris.

T ROISIÈM E ÉDITION

PARIS

MASSON ET C'", ÉNTTNUNS

720, BouLEvaRD sArNT-cERuÂrN

tgog

Tous droits réservés.

HI STOIRE

DE

C NITISATION C OI.{ TEIVTPORAII.{E

OT]VRAGtrS DE M. CII. SEIGNOBOS

Eistoire dc la civilisation anciennc (Oricnt, Grèce, Rome). I vol.

in-18, avec Iig.

Histoire de la civ lisation au moyon âge et dans les temps mo-

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COURS DES JEUNES FILLES

Ilistôire de la civilisation dans I'antiguité jusqu'au tcnrpe de Char-

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Abrégé tle I'histoire tle la civilisation depuis les ternps les plus

reculés jusqu'à nos jours. I volume in-l?, avec fig. dans le texte.

Cartonné.

6046-09, -

-r-

Conserl. Imprimerie Bo, CntrÊ.

I

û., 25

HISTOIITlI

DE

TIVITISATION TONTIiMPOR AII\{U

Chapitre Premler'

LES PUISSANCES NOUVELTES DE L'BUROPE ÀU xVIIIe sÈcT,n

Contmencement de la eiui.lisation contempornine. -

ll

est d'usage de faire colnmencer la civilisalion contem-

poraine à la dat,e de 1789. C'est en effet avec la Révo-

changements

Iution française qu'apparaissent les grands

qui caractérisent la civilisation contemporaine. Mais

ces changements étaient préparés par une transforma- tion intérieure moins apparente, qui remonte jusqu'au

commencement du xvrrr" siècle. C'est en effet à partir de la fin du règne de Louis XIY que se forment, les doc-

trines politiques nouvelles qui, dans toul.e I'Burope, vont faire écrouler les anciennes instil.utions el, amener des réformes, puis une révolution.

Bn mème lcmps, les relations dcs États se transfor-

ment. En Àmérique se ftrnde I'empir.c colonial anglais

qui prépare la naissance d'un grana État nouveau, les

Iltats-Unis. En Burope, trois grandcs puissances du

xvtto siècle, l'lispa,gne, la Suède, la llollancle, tombent au rang d'États secondaires. A côté cle la France qui a

Crvrt lsetrol ooNTEMpoRÂrNB

t

2

L'BUROPE AU XYIIIE SIÈCIE.

perdu la suprématie, apparaissent les quatre autres

puissances qui seront les grandes puissances du xrxo siè-

cle; l'Angleterre, victorieuse de Louis XIV, I'Autriche,

fortiliée par I'expulsion des Turcs, et deux États nou-

veôux, Ie royaume de Prusse et I'empire de Russie.

LA PIIUSSE

Le royaume de Prus,te. -

Le royaume de Prusse (L),

créé en 1701,, était, comme presque tous les Etats alle-

mands, composé de domaines réunis un à un par la

famillé régnante I ce n'était pas un peys; mais seule-

rnent un rssemblage de territoires épars de tous les côt.és de I'Allemagne et sans communication entre eux,

quelques domaines à I'ouest jusque sur la rive gatrche

du Rhin, la province de Prusse à I'cst hors des limites de l'empire, &u centre le Brandebourg; le tout peuvre et mol pcuplé (environ 2 millions d'âmes). La Prusse n'était qu'un petit État. Les Hohenzollern cn lirent une

grande puissarrce. Ils n'avaienb pas sur le gouYernement

d'autres idées gue les princes de leur temps; eux aussi ils pratiquaient la < politique de famill'e >, cherchanl

avant tout à agrandir la puissance de leur maison en

augmentant

leurs domaines et leur pouvoir; eux aussi

suùirent

tous les moyens pour arriver b leur but. -

la règle de la < raison d'État >, employant

Mais ils

différaient des autres princes par leur Senre de vie, c'est

ce qui {it lerrr succès. Au lieu de dissiper leur revenu

pour entretenir une cour et donncr des fètes, ils le con-

(t) L'empereur,

trtre de roi,

en avait

qui avait vendu à l'électeur a, gr"oO"tourg ce

n'avait pas voulu I'attacher a une province allemonde;

choisi la Prttsse, parce

qu'elle

ne faisait pas partie do

nouvetu roi le titre do roi en

I'enrpire, et on'avait donné au

Prrsse.

PRUSSE.

3

sacrèrent tout entier &ux dépenses de l'État, et surtou[ à I'entretien de I'armée.

La cour, -

Frédéric I", qui le premier porta le titre

de roi, avait une cour nombreuse à la faqon de Louis XIV.

Son successeur Frédéric-Guillaume la congédia, et ne garda que 4 chambellans, 4 gentilshommes, {.8 pùges,

6 laquais, 5 valets de chombre. I[ portait I'uniforme bleu

l'épée au côté et

et le pantalon blanc, il avait tt.rqiours

la cannc à la main; il n'avait qlte des bancs et des

chaises en bois, ni fauteuils ni tapis; sa table était si

mal servie due ses enfants ne mangeaient

pas à,leur faim.

Il passait ses soirées avec ses généraux et ses ministres

à fumer du tabac dans de longues pipes de Hollande et à boire de la bière. Ce[te vie grossière, Qui choquait les antres princes, lui fit donner le surnom de roù-sergent.

Son succcFiseur Frëdéric II fut au contraire très

instruit: il aimait la musique, écrivait facilement en

franqais, faisait des vers frarrqais et lisait les æuvres

des philosophes. Cependant il

plement qrre son père. Il demeurait à Potsdam, ne

vécut presque aussi sim-

fréquentait guèrc que ses officiers, ses fonctionnaires

et quelgues philosophes. Il n'avait pas de cour (il s'était

séparé de lareine etne recevait pas de dames). Il portait

des habit,s rapiécés et ses meubles étaient déchirés par

les chiens qui vivaient avec lui. Apres sa mort toute sa

garde-robe fut vendue pour 1,500 fr. Son seul luxe était sa collection de tabatières, il en laissa cent trente.

Le budget des rois de Pntsse. -

L'argent que les

rois cle Prusse économisaient sur leurs dépenses per- sonnelles, ils le consacraient à leur armée. Frédéric-

Guillaume ne dépensait pour lui ct sa cour que 52,000 tha-

lers (rnoins de 200,000 fr,) par an. Les recettes du

4

L'EUROPE AU XVIIIE SIÈCLE.

royaume monlaientalors à 6,900.000 thalers (gG millions

environ). Elles devaient être partagées à peu près par ntoitié entre les dépenses rnilitaires et les autres clé-

penses. Mais en réalité le roi prenait sur les dépenses

ordinaires 1,400,000 thalers (5,950,000 fr.) pour les ap-

pliquer à I'armée. Il n'y avait ainsi que 960,000 thalers

(3,7ô0,000 fr.) pour toutes les dépenses du royaume.

Tout le reste passait, à entretenir I'armée ou à former ùn

foncls de réserve. Le roi était parven u à mainl,enir sur pied

80,000 hommes, et il laissa à sa mort en argent comptant

un trésor de 8,700,000 thalers (32 rnillions 1l2). Frédé-

ric I[, comme son père, réserva son ergent pour I'armée

et le fonds de réserve; il put tenir sur pied 200,000 sol-

clats et, malgré la guerre de Sept

tout son royaLrme fut dévasté,

il

Ans penclant loquelle

laissa à sa mort un

trésor de 55 millions de thalers,(plus de 200 millions).

L'armée prussienne, comme totrtes les

autres armées du temps, était, composée de volontaires.

Des officiers recruteurs étaient envoyés dans toul.e I'Alle-

megne pour chercher des hommes; ils tenaient leur

bureau dans une auberge, e[ recevaient les gens qui

venaient s'engager au service du roi de Prusse. Ces re-

crues étaient polrr la

coup des déserteurs échappés de I'armée de quelque prince allemand, Souvenb rnême les rccruteurs se pro-

curaient des hommes par rllse ou par violence, en les eni-

vrant pour leur faire prendre I'argent du roi, ou èn les

enlevant. Un de ces recrutburs, voulan[ enrôler nn menui- sier cle belle taille pour en faire un grenadier, lui commancla une caisse ossez grande pour le contenir; le mcnuisier

apporte la caisse, le recruteur déclare qu'elle esl trop

des aventuriers, beau-

L'armée. -

llluparL

petite : le nrennisier, pour prouver le controire, se cou- che dedans I aussitôl on ferme le couvercle et on expédie

LA PNUSSE.

5

la caisse. Qrrand on I'ou'r'it, le r'enuisier était asphyxié.

ces enrôlements ne suflïsaient, pas à rccruter une armée

aussi nornbreuse. En t733 le roi se décida à compléter

ses régiments avec ses propres sujets, it établit une

espèce de scrvice militaire obligatoire. 'foutes vinces du roya.rme furcnt divisées en cantons,

les pio_

ctraque

canton devait fournir les recrues irécessaires pour tenir

au complet .n régiment. Tous les habitants pouvaient

ôtre enrôlés, excepté les nobles, les fils de

pasteurs et

les fils des familles de bourgeoisie qui posséclaient une

fortune d'au moins 6,000 thalers; (il n'y

avait guère de

farnilles aussi riches dans le pauvre pays de prusse.)

Penda.nt les guerres de Fréddric II les hommes devinrent

si rares gu'on en vint Èr enrôler des collégiens. euand un enfan[ grandissait vite, ses parents disaient : t, lrls grandis pas si vi[e, ou les recruteurs te prendront r.

l,es soldats prussiens étaient soumis à une discipline

très dure. Les officiers surveillaient I'exercice ra canne ù la main, et frappaient quiconque n'exécutoit pas exec- teme't les mouvements Il faltait que tout le régiment ,

m&noiuvrât comme un seul homme avec la précision

d'une machine. On apprenaitaux soldats à

charger leur

.i

,lo.,r.

firsil en dorrzc *ouoàrnrnts (c'était la charg.

tcmps). Quand un bataillon tirait on devait, ne voir

qu'un éclair et n'entendre qu'un coup. Aucun État n'avait

une irrfanterie aussi bien dressée. L'eæerciee à la ytrus-

si,enrte était célèbre dans toute I'Europe. Mais cette vie était si pénible qu'il fatlait surveiller les casernes pour

empêcher les soldats de s'enfuir, et Frédéric II, en

temps

de guerre, faisait entourer ses régimenls en marche

d'un cordon de cavaliers pour arrêter les déserteurs.

Dans cett,e armée les soldats n'avaient aucune chance

d'avancement : les offieiers ét,aient pris parmi les jeunes

nobles; car toute la noblesse prussienne entraid auser-

6 L'EUROPE AU XVIIIO SIÈCIE.

vice du roi. Mais, tandis que dans les autres pays leq

places d'officiers étaient données à la faveur' ou mème vendues, en Prusse on ne devenait, officier qu'après

a"voir passé par une école militaire (l'école des cadets),

et on n'arrivait à un grade élevé qu'après avoir passe

par les grades inférieurs. Mème les princes de la famille

royale étaient

tous leurs grades.

obligés de servir et de gagner un à ttn

AuCun gouvernement d'Europe n'aVait alots une arntée

aussi considérable en

proportion du nombre de ses

sujets : 80,000 hommes pour Lrn peys de 2,500,000 âmes,

c'était six fois plus que I'Autriche, quatre fois plus que

la France. or au xvnr".siècle, comme toutes les affaires

entre nations se décidaient par la guerre, I'importance d'une puissance se mesurait à l.l force de son armée' Le roi cle Prusse, &vec son petit Etat et sa grande armée,

devint une des trois grandes puissances de I'liurope'

Le roi-sergent avail préparé cette armée, le grand Fré- déric s'en servit. It ajouta deux provinces à son royatlme (Silésie et, Prusse polonaise); il avait, rcc"u2,240,000 su-

jets, il en laissa 6,000,000.

L'ad,ministratton. Les rois de Prusse prati-

dans leur royaume le régime de I'autorité ab-

quaient

solue,

ils furent même les plus absolus de tous les

souverains du temps' Aucun autre prinDe n'exigeait

autant de son peuple. Frédéric-Guillaume

I'impôt

fit payer

eux nobles, quijusque-là en étaient exempts : ils

réclamérent et présentèrent une pétition qui se terminait

per ces mots: < Tout le pays sera ruiné. -

rien, répondit

Je n'en crois

le rtti, c'est I'autorité des gentilshommes

seulement

qui sera ruinée, j'établis ma monarchie sur

un rocber de brr-rnze. D 1l se regardait comme le maitre de ses sujets et voulait, régler jusqu'à leur costume; il

LA PRUSSE.

1

interdit de porter des étoffes de coton, quicottque en

dans s& maison devait être condamné à

et mis atr carc&r). i) préfendait môme avoir

le rlroit ct'etre aimé. un jour il prit au collet iln pl,uvre juif qui s'était sauvé en le voyant arriver et lur d,rnna des

garderait

I'nmencle

coups cle canne en disant :<<Vous ne devez pas me craindre,

entendez-yous,

monopole des

qais, malgré les plaintes de tous ses sujets. Il n'admettait

pas de résistance à ses ordres: < Raisonnez tant que

vous vouclrez, disait-il, mais obéissez et payez" "

boissons et le donna à des fermiers fran-

mais m'aimer. )) -

!'rédéric II établit le

le roi

il sur-

veitlait ses employés et exigeait que tout se passât ré-

faisait lui-même

Ce qui clistinguait

cette monarcfrie, c'est que

ekactement son métier de roi,

gulièrement. t< Le prince,

àaître absolu de

disait Frédéric, loin d'ètre le

l'État, n'en est que le premier do-

' mestique. > Un ordre de Frédéric II, cle {749, donne un

cle ce genre de surveillance. < cornme différerrts

exemple

employés ont maltraité des paysans à coups de cannes et que Sa Majesté n'entend absolument pas supporter une telle tyrannie contre ses sujets, Elle veut, quand un employé ser& convaincu d'avoir frappé trn paysûn ûvec

,u ôunnt, qu'il soit aussitÔt et sans rémission enfermé dans une lbrteresse pour six ans, quand même cet em-

ployé payerait mieux que tous les autres' > Toutes lcs

âffui.*. étaient présentées au roi, qui lisait les papiers ct

mebtait en marge

des notes de sa main'

Grâce h ce

régime d'économie et de régularité, la

maison de Prusse a créé, au milieu des autres mon&r-

chies absolues, une forme nouvelle, la monarchie mili-

tah'e, plus durable que les autres parce qu'elle était'

mieux ordonnée. c'est ainsi que les rois de Prusse ont pu jusclu'à nor jours conserver leur autorité absolue et conquérir tous les autres Etats de I'Allemagne'

L IUROPI ,{tJ )IYIII' $IûCL[.

LtnMprRtr RUSSE

Origine de l'Empire russe.

-

Les grandes plaines

de i'Burope orientale, depuis I'Oder jusqu'ù l'Oural,

èraient habitees dès le commencement du moyen âge

par des peuples slaves. Les Slaves sont une race blanche de mème souche que les peuples de I'Burope, leur lan-

gue est d'origine aryenne comme

I'allemand. Cette race slave, la plus nombreuse cle

le latin, le grec et

toutes nos r&ces occidentales, se divisait en plusieurs nations; à I'Ouest, les Polonais et les Tchèques de Bo- hême ; au Sud les Croates, les Serbes, Ies Bulgares

établis dans I'Bmpire byzantin. Les Slaves de I'Est étaient,, jusqu'au rxo siècle, resl,is divisés en.tribus. Ils cultivaient la teme et vivaient réunis

par villages dans des maisons de bois; leurs villes n'é-

taient que des enceintes entourées d'un mur de terre et

cl'un fossé, et, oir l'(rn se réfugiait en temps de gueme.

Ce furent des guerriers northm&ns venus de Suède qui

-

réunirenb ces tribus en une nation; on l'appela la na[ion ,'usse du nom du pays d'oir sortaient ses chefs. Les princes

russes organisèrent une armée, se convertirent à la reli-

gion chrétienne grecque et firent baptiser

La Russie devint ainsi au xr" siècle un

leurs sujets (l).

pays chrétien

orthodoxe rallié à l'tiglise de Constantinople. Cette

la région

du Dniéper, c'est-à-dire la

moderne, la petite frussie. Elle avait deux

Novgorod la grande, la ville des marchands, au bord du lac llmen; Kiev la sainte, la ville aux r;uatrc cents

capitales :

partie Ouest de la llussie

vieille Russie cornprenait le pays des lacs el,

(l) Nous n'ûyons sur toute cctte histoire quc les

cueillies au xrre siècle par

légendee re_

chro-

un rnoine de Kief, Nestor. (7oir

nigue de Nestor, trad. Leger.)

L'RIUPINE RUSSE.

9

églises, au bord du Dniéper, s'élevail la cathédrale

de Sainte-Sophie, orrrée de fresques grecgues a foud d or

el, à inscriptions grecques.

Cette Russie ne parvint pas àconstituerunÉntrlurabie;

à l.r mort cle chaque prinôe Ie pays se partageait ent,re se.s

{ils: il y eut au xrno siècle jusqu'à 72 principautés. -

Une armée de 300,000 cavaliers tarl.ars venus d'Asie dé-

truit, alors tous ces petits États, et du xruc au xvo siùcre la Russie tout entière est sotrmise à un prince mogol, ie grand Khan de la Horde d'or, qui demeure dans une

ville de bois aux bords du Yolga. Les princes russes

indigènes ne sont plus que les serviteurs du Khan; ils

doivent à leur avènement se rendre à sa cour, se pros-

terner devant lui et, se faire donner des titres d'investi-

ture. Quand le Khan leur envoie un rnessager, ils doivent

étendre des tapis précieux, leur offrir une coupe pleine de pièces d'oret écouter bgenoux la lecture de la lettre. Pendant ce temps, les Russes de I'Ouest ont colonisé

peu à peu les immenses forôts désertes de I'Bst e[ ont

créé un nouveau peuple russe. Les princes de Moscou,

en se chargeant de recueillir les tributs pour le compte

des Khans tartars, sont devenus les souverains les plus

puissants du pays. Pendant deux siècles ils travaillent, avec I'aide des armées tartares, à conquérir les princi- pautés; on les a, surnonrmés les < rassembleurs de la

terre russe >. Au xvro siècle, les grands princes dc Mos-

covie s'affranchissent des 'fartars, et lvan IV prend le

Iitre d,e tzar, c'est'à-dire roi ({54?). La vraie Russie

désormais est à I'Bst, c'est le pays du Yolga, la grande llnssie. Le village de Moscou bâti au pied de la citadelle

du Kremlin, est devenu la capitale du nouvel empire.

Le tsar qui gouverne cet empire, le plus

étendu de toute I'Burope, a un ponvoir absolu d'une no-

Le lsar. -

IO

L'EUBOPE ÀU TVIIIg SIÈCT,E.

ture particnlière. -

mêmes ses esc/aues

'fous ses sujeLs s'appellent eux-

r' srrivant la mode orien[ale, ils se

ptésentent en frappant Ia terre de leur front (en russe

trne pêtitron s'appelle encort, trn battement du front).

'lou[ ce qui est dans son empire lui appartient, hommes

et choses; il a le droit de reprendre les biens de ses suiets ou de les mettre à mort sans autre forme qu'un orrlre. Il n'y a, pas d'autre loi que sa volonté, les seules

lois russes sont les ulcases, c'est-à-dire les ordres des

tsars. -

Ie tsar

( seinte

En même temps le peuple regarde

comme un personnage sacré en qui s'incarne ls

Russie >, et comme un père que la religion ordonne d'aimer. Le paysan même I'appelle père et le tutoie. -

Les habitants de Pskow avaient depuis plusieurs siècles

le clr:oit de s'assembler e[ d'administrer leurs affaires.

Quand Vasili leur ordonna d'enlever Ia cloche qui con-

I'assemblée, ils lui répondirent : < Nous, tes

voquait

enfants orphelins, nous te sommes attacbés jusqu'à la

fin du

monde. A Dieu et à toi tout est permis dans votre

patrimoine. l

Les Russes obéissent à leur tsar avec crainte et amour

comme b un maître' un père et un représentant de llieu.

A cette autorité toute-puissante rien en Russie ne fait

La Russie n'a ni institutions ni cou-

contre-poids. -

tumes anciennes que le tsar soit obligé de respecter; Ie

droit russe n'est qu'un recueil des ukases des tsars. La Russie n'a pas d'assemblée pour discuter I'impÔt,

-

ni

mêrne porrr présenter des væux. A la fin du xvru siècle

la famille des tsars issus de Rurik s'éteignit, un prince

polonais et un prince suédois envahirent la Russie, et allèrcnt s'établir I'un à Moscou, I'autre à Novgorod. Les Russes se soulevèrent contre ces étrangers, et en 161.2,

une assemblée générale des grancls personnages et des

délégués des villes se réunit pour choisir un nouveùu

I,'ETIPIRE RUSSE.

II

tsar, Michel Romanoff; mais, aussitôt Le tsor nommé.

cette assemblée se sépara sans essayer de prendre part

La Russie n'avait pas mênre cre

justice régulière; le tsar avait le droit tle lâire donner te

au gouvernement. -

knout à qui il

voulait (le knout, c'es[ le lerrihle louet

tartar, à longues lanières de cuir, qui trnncrre Ja peetl

et peut donner la rnorl d'un seul coup). Ce fut longl,emps

le procédé de punition

habituel. On a souvent'appelé ie

gouvernement des

tsars le < règne du knout 't. Il suf-

fisait d'un ordre pour faire déca.piter même les plus

grands personnages, et le tsar coupait les têtes de sa

propre rnoin. Ivan le Terrible, s'rr {in de sa vte, fit

dresser la liste de toutes ses victimes pour les recom'

mander aux prières de l'Église; la liste donne un total

de 3,480 personnes: 986 seulement sont indiquées par

leur nom suivi

enfants, )) ou

exécuter toute la famille avec son chef.

de cette mention < avec sù femme et ses

(

avec ses enfants rr I le tsar avait fait

Nobles et paysans. La Russie n'avait pas de

villes (Moscou même n'était qu'un grand village); c'était

un État de paysans, aussi n'eut-elle point de bour-

geoisie. Il

n'y avait guère que deux classes, les paysans

ôt lrr nobles.

La noblesse russe ne ressemble pas aux noblesses

d'Europe. Elle a été dès I'origine rrne noblesse de cour (le mot daoriano, que nous traduisons par noble, signifie courtisan). Les nobles étaient: to les parents de la famille

impériale ,les kniazes (très nombreux en Russie) : 2" les

ctescendants des hommes qui avaient qxercé une dignité

à la cour, Ies boïars, Longtemps on régla les préséances

par I'emploi qu'avaient occupé les ancêtres; de des

querelles violentes. Les membres de chaque famille met-

taienl leur honneur à conserver le rang de leur famille.

12 L'EUROPO AU XVIIIO SIDCI,E.

Meme x la tahte du [sar un noble refusail, de s'asseoir

à une place au-dessous d'un noble dont les ancétres avaient eu un emploi moins élevé que les siens; en vain

le tsar ordonnait de I'asseoir de force, le boiar se reclres-

sait violemment et sortait en criant, qu'il aimail mieux

avoir la tête coupde que de céder sa pface. Mais, à la fin du xvue siècle, le tsar, pour met,[re fin à ces qtrerelles,

n'errt, qu'à hrûler les livres oir étaient inscrites les

préséances, Depuis

été régté que pôr

n'a plus

lors le rang d'un noble

I'emploi qu'il occupe lui-même.

nobles que per la volonté

Les nobles n'étaient,

-

du tsar,

leur

il leur avait donné

leur tilre, il pouvait, le

le tsar Paul Io' à un

retirer. ( Monsieur, disait

étranger, je ne connais de grand

que I'homme à qui je parle, et encore pendant que je

seigneur chez moi

Iui parle. )) Ce qui faisait I'importance des nobles,

c'étaien[ les

terres que le tsar Ieur avait, données, car en Russie,

comme dans les empires d'Orient, toutc Ia [erre appar-

tenait au souverain. Les paysans n'étaient pas proprié- taires du sol; ils le ctrltivaient pour le compte dutsar ou des nobtes ses serviteurs et formaient une classe infé-

rieure, on les appelait moujiks (petit,s hommes). Jusqu'au xvro siècle ils avaiênt eu le droit de passer d'un domaine dans un autre chaque année à la Saint-Georges (26 no- vembre); ils pouvaient par Li même r:hanger de rnailre,

leur condition était celle de nos domestiques de ferme;

ils n'étaient pas propriétaires, mais ils étaient ribres. pen- dant les guerres civiles de la lin du xvr" siècle, Ies tsars,

pour empêcher les travailleurs d'émigrer vers le Sud,

défendirent aui paysans de changer de terre à la Saint-

Georges (1597). Le moujik resta attaché à la teme

cultivait, soumis à perpétuité au propriétaire. La con-

qu'ii

dition des paysans fut plus dure alors en Russie que d&ns

L'EIITPIRB NUSSE.

T3

aucun pays d'Burope ({.). Le propriél,aire exigeait d'eux

trois jours de corvée par semaine sur ses terres ou une

redcvance annuelle (obroelt). Ils étaient soumis sans

défense aux caprices du malt,re et de son intendant, sans

avoir même, comme les serfs de France, l'&ssurance

d'étre laissés dans leur village. Le mail,re pouvaid les

prendre dans sa maison comme domestiques, sans leur

donner &ueun salaire, les marier à sa guise, les envot,er

comme soldats ou comme

colons, même les vendre ru

loin; il pouvait les battre et les emprisonner sans avoir

ù en rendre cornpte. Ces paystrns ressemblaient p)rrs à

des esclaves antiques qu'à des serfs du moyen âge.

Ils se nomment en russe consolid,és, nous les appelons

des serfs.

L'Egtise ?'usse. -

Le peuple russe, converti par clen

missionnaires de ConstanLinople, avait adopté la religion

ct, les usages de I'llglise grecque ; il était et est resté ortho-

done. Le clergé se divise en deux espèces : les moines, qu'on appelle le clergé noir, vivenI dans les couvents et

n'ont pas le droit de se marier; les

prêtres (popes),

célc\brent le culte e[ formen| le clergé ltlanc, ils sont

marids; en pratique le mariage est presque obliga-

toire.

C'est le clcrgé noir qui gouverne l'Église ; car les évê- ques, clevant être célibataires, ne peLrvent ètre choisis

que parmi les moines. Les popes sont, ir peine au-dessus

des paysans parmi lesquels ils vivent.