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GBPress- Gregorian Biblical Press

Le Père Gaston Fessard et les Exercices


Author(s): Xavier Tilliette
Source: Gregorianum, Vol. 72, No. 2 (1991), pp. 317-347
Published by: GBPress- Gregorian Biblical Press
Stable URL: https://www.jstor.org/stable/23578559
Accessed: 23-12-2018 21:41 UTC

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Gregorianum, 72, 2 (1991) 317-347

Le Pére Gaston Fessard


et les Exercices

L'oeuvre puissante, difficile, encore insuffisamment explorée, du


Pére Gaston Fessard (1897-1978) est dominée par deux grands massifs,
La Dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace, en trois volumes
dont un posthume1, et De l'Actualité historique, deux tomes épais2. Mais
si L'Actualité historique est l'application systématique et imposante du
«Verbe dans l'histoire»3, c'est dans la Dialectique des Exercices qu'il
faut chercher les fondements, la genèse des intentions, la formation des
notions capitales et des principes méthodiques. De ce livre Claude
Bruaire, qui fut l'ami et le disciple du P. Fessard, écrit sans ambages
qu'il est «peut-ètre le livre le plus riche en pensée spéculative de notre
époque» et que l'auteur y «a donné la pleine mesure de sa pensée
dialectique»4. On souscrit sans hésiter à ce jugement, à condition de
bien comprendre que les Exercices n'ont pas servi de simple prétexte.
En effet il s'agit bien et d'abord d'une étude faite par un religieux sur le
fondateur de son Ordre, tei qu'il se ré véle à travers le livret fameux.
Gaston Fessard était entré au noviciat très jeune — à seize ans —,
l'épreuve de la guerre l'avait précocement muri. Dès le scolasticat, où il
affichait un tempérament intellectuel hors de pair, et sa vie durant, les
Exercices ont nourri sa méditation, ils ont représenté pour lui l'endu
rance de la pensée, en mème temps que la référence inestimable. Il était

' La Dialectique des Exercices Spirituels de sainl Ignace de Loyola, tome I, coli.
Théologie 35, Aubier, Paris 1956; tome II, Fondement, Péché, Orthodoxie. Théologie 66,
1966; tome III, Symbolisme et historicité, Le Sycomore, Lethielleux, Namur-Paris 1984.
2 De l'actualité historique, 2 voi. 1. A la recherche d'une mélhode. 2. Progressisme
chrétien et apostolat ouvrier. Recherches de philosophie 5-6. Desclée de Brouwer, Paris
1960.
3 Nguyen-Hong Giao, Le Verbe dans l'histoire. La philosophie de l'historicité du Pére
Gaston Fessard. Préface de Jean Ladrière. Bibliothèque des Archives de Philosophie n. 17.
Beauchesne, Paris 1974.
4 Le Dialectique. Coli. Que sais-je. Presses universitaires de France, Paris 1985, p.
118.

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de bon ton de le plaisanter, sous prétext


retraites, qu'il n'a jamais donné les Exerc
maintes fois pour son propre compte et pou
était rompu à leur pratique d'autant plus qu
un maitre spirituel, c'est pourquoi il avait p
la trame et l'intelligence du chef d'oeuvre
routinier, accroché à la paraphrase, qui affe
théoricien nébuleux, aurait pu se mettre
Fessard, sans donner de legons à personne, s
texture des Exercices, à leur composition,
tion, il a lu et mème épluché les commentai
recourt aux éclaircissements des historie
contre ses pairs glorieux, autres grands jésui
le P. Karl Rahner, se sont confiés dans le
génie.

Un livre gigogne

Et pourtant l'ouvrage si vigoureux de Fessard est disparate et assez


mal composé. Mème si l'on ne tient pas compte du troisième volume5,
où la lettre des Exercices est très réduite et la philosophie du langage
enfle comme un énorme oedème, la Dialectique se ressent de ses
origines, de ses accrétions, de ses provins, de ses refontes. Elle est
inséparable d'une histoire privée, qu'à l'occasion l'auteur mentionne de
bonne gràce. C'est du reste un trait spécifique et touchant chez ce
penseur sans concessions, que l'articulation de la systématique à une
biographie intellectuelle. Les jalons conceptuels sont souvent assortis
de repères existentiels, l'actualité historique se niche dans la basse
oeuvre de la composition. Le Pére Fessard n'était pas dupe de son
ressassement, mais sa passion de la vérité, qui n'avait d'égal que son
entètement, le poussait sans cesse à remettre l'ouvrage sur le métier, à
emprunter les chemins de traverse, à faire long pour mieux déployer ses
rets; c'est ainsi qu'une note se développait à perte de vue, qu'un article
prenait les proportions d'un livre. Il aura connu, avec une conscience
endolorie et impuissante, le supplice de la roue dialectique et de la fin
qui se dérobe: dass du nicht enden kannst, das macht dich gross.
Au commencement était un manuscrit dactylographié (sur une

V. note 1.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 319

grosse machine au ruban usagé, et sur un papier pelure) qui circulait au


scolasticat — comme plus tard les notes de retraite de K. Rahner —
extrait lui-mème d'une rédaction complète datant de l'époque où
Fessard était scolastique lui-mème ou en passe de ne plus Tètr
L'insistance amicale de Frangois Roustang, alors jésuite, a réussi
arracher au fatalisme et à la procrastination du P. Fessard l'autorisation
de révision et de publication. Le secrétaire bénévole s'est fort bien
acquitté de sa tàche, ajoutant au texte quelques sommaires de son cru,
de sorte que le P. Fessard, au risque d'allonger les délais, procèda
encore à d'importantes additions; après quoi fut bouclé le premie
tome, à coup sur le plus beau, émaillé d'admirables pages.
L'essai primitif, le noyau originaire, constitué par le manuscrit de
1931, comprend le Préambule (chap. 1) et les Quatre Semaines (cha
2, 3, 5, 6) du premier volume. Toujours dans le premier volume un
seconde strate est formée par le fragment sur TElection (chap. 4) e
l'appendice sur les Règles du Discernement des Esprits pour l
première et deuxième Semaines, rédigés en 1946-1947 d'après des notes
cursives anciennes6. Puis les délais de publication ont été mis à profit
pour de nouvelles adjonctions: le commentaire de la contemplation Ad
Amorem, en guise de «conclusion», et une longue postface qui vien
s'insérer à peu près à mi-parcours, avant les Règles du Discernemen
l'étude sur TElection, comme le premier foyer d'une ellipse dont l
second serait Τ Ad Amorem, ayant été reportée à sa place naturell
entre la deuxième et la troisième Semaine, en tant que «passage d
l'avant à l'après»; elle scinde donc en son milieu le développement
antérieur. Il faut évidemment rattacher aussi à la seconde couche,
rédactionnelle, soit les années 1946-1948, le brillant commentaire de la
maxime hòlderlinienne «Non coerceri maximo, contineri a minimo,
divinum est», suscité par la trouvaille du P. Hugo Rahner7, et sa
doute T«étude complémentaire» sur la sentence n. 2 du Thesauru
spiritualis Societatis Jesu, véritable morceau de bravoure; le Pére
Fessard a mis à défendre la version de son aìné et confrère hongro
Gabriel Hevenesi un entrain, une alacrité, un raffinement d'analyse et
d'écriture, qui contrastent avec sa réputation — fausse — de tàcheron
de la piume.
Le contenu du deuxième tome était destiné tout d'abord à rééquili
brer et à étoffer la réédition de Touvrage de 1956. Mais habent sua fat

6 La Dialectique des Exercices Spirituels, t. 1 (D 1), p. 18 (Post-Scriptum).


7 «Die Grabschrift des Loyola», Stimmen der Zeit, févr. 1947, pp. 321-339.

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320 XAVIER TILLIETTE, S.I.

libelli. Les interpolations envisagées p


ampleur qu'on jugea bon de les grou
composite lui aussi. Il s'agit de l'explicatio
des commentaires de Méditations de prem
et, dernier qui devrait ètre le premier,
posté après la conclusion (mais avec l'an
Praesupponendum. Ces pages sont tirée
niés. Mais c'est l'analyse proliférante,
vergùenza (pudeur, vergogne), à laquell
qui a entraìné le reste dans sa dérive et
sorte que les deux tomes «s'imbriquent
puzzle ou un jeu de patience, une parti
naturellement, l'emboìtement grince p
leurs, la vergùenza, élevée par Fessard
beaucoup plus qu'une étude de vocabula
d'une relecture des Exercices en mème
des Règles d'orthodoxie. La notion se m
suggestions que le P. Fessard est conduit
ler de la pudeur religieuse à la «pudeu
relation sexuelle et aux relations familiale
tion.
L'interlude mis en serre-file était également une «reprise», vouée à
servir d'amorce à un troisième tome orientò sur l'historicité et surtout le
langage. Le marcottage a si bien pris que le rejeton a étouffé le plant.
Stimulé et méme dopé par la lecture des linguistes Saussure et Gustave
Guillaume, et de Lévi-Strauss (dont la correspondance avec Fessard est
publiée en appendice)9, l'auteur a rédigé la majeure partie de l'ouvrage
au cours des années 1965-1967, alors qu'il résidait à Chantilly à l'écart
des distractions. De nouvelles recherches s'offraient à lui, passion
nantes, difficiles, dont il ne voyait pas la fin. Le manuscrit considérable
est resté en friche, jusqu'à ce que le Pére Michel Sales l'exhume et le
confie au Sycomore (la collection «Théologie» ayant entretemps cessé
d'exister). Les Exercices se rappellent au souvenir par le triple péché en
tant que paradigme des trois historicités, naturelle, humaine et surnatu
relle. Est mise aussi en lumière la «profonde parenté structurelle des
Exercices avec la langue»10, à travers les schématismes de plus en plus

Titre connu de l'ouvrage ancien du Pére de la Vaissière, S.J.


D III, pp. 494-513 (Appendice V).
0 Id„ p. 113.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 321

élaborés de l'Avant et de l'Après, et de l'Instant leur césure. Suiv


penseur sur ces chemins malaisés nous mènerait assez loin des Exerc
et du commentaire.

De la théologie à la philosophie

Dans l'armée des commentateurs d'Ignace, auprès des historiens et


des spirituels, les philosophes et mème les théologiens ne sont qu'une
poignée. Néanmoins Fessard parmi ses contemporains n'est pas un
isolé. Si on se contente, faute d'espace, de mentionner Hans Urs von
Balthasar, dont l'oeuvre géniale est intimement pénétrée de spiritualité
ignatienne11, un rapprochement s'impose avec deux noms qui honorent
la Compagnie, Erich Przywara et Karl Rahner (les mérites de son aìné
Hugo éclatent par ailleurs). Une thèse d'Innsbruck12 réunit les trois
jésuites en faisant ressortir leur parenté et l'originalité de chacun.
Przywara a composé un commentaire suivi, imposant, qu'il a
baptisé Deus semper majorn. C'est la devise d'Ignace, et c'est le
leitmotiv magis des Exercices. La séduction de Przywara est faite de la
splendeur du style et de l'éclair des intuitions. Son texte, comme le Dieu
de Leibniz, est sillonné de fulgurations incessantes. Convaincu de la
profondeur et de la vigueur théologiques d'Ignace, Przywara ne les
soumet pas à un examen systématique et circonstancié. C'est plutòt sa
propre spiritualité théologique qui rejaillit en gerbe d'étincelles du roc
ignatien, notamment dans les sublimes méditations de la Passion: la
majoration de l'humilité et de la douleur, le «jeu» des mystères (au sens
théàtral et scénique) des épisodes combiné au jeu de paume des
personnages, Jésus comme la balle que se renvoient Pilate, Hérode, les
Juifs, la soldatesque, enfin le théàtre de l'Homme-Dieu offert en
spectacle, avec l'aspect de dérision qui s'y attaché... ces moments
intenses ne peuvent que se graver dans un coeur pénitent. Comme un

11 Mentionnons au moins la belle traduction Die Exerzitien, Sigillum 1, Johannes


Verlag, Einsiedeln 1954, et Klarstellungen zur Priifung der Geister, Herder, Freiburg/Br.
1972. La spiritualité ignatienne imprègne toutes les fibres de l'oeuvre immense de
Balthasar.
12 Michael Schneider, «Unterscheidung der Geister». Die ignatianischen Exerzitien
in der Deutung von E. Przywara, K. Rahner und G. Fessard. Innsbrucker Theologische
Studien, Bd 11. Tyrolia, Innsbruck-Wien 1983.
13 Erich Przywara, Deus semper major. Theologie der Exerzitien, Herder, Freiburg/
Br. 3 Bande: 1. Anima Christi, Annotationen, Fundament, erste Woche. 1938; 2. Zweite
Woche. 1939; 3. Dritte Woche, Vierte Woche, Liebe. Nachwort: Gott in alien Dingen.
1940.

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322 XAVIER TILLIETTE, S.I.

refrain retentit le Dieu toujours plus grand


la déchéance — de cette grandeur qui co
appel, à l'inquiétude augustinienne qu'elle
n'est pas inférieur dans la «théologie des tén
de la ressemblance/dissemblance, et la f
Christus deformis, dans l'excès de rhumiliat
gination tragique d'Ignace. Elle n'a pas le der
mystère» s'accompagne du nocturne de la Pa
du toujours plus, mais le silence de minui
Croix, lieu d'un mystère marial (co'incide
sard?); la nuit de l'Abandon divin est nuit
Jean de la Croix et Edith Stein.
Karl Rahner également fait partie du sérail ignatien et il est nourri
de la moelle des Exercices. Comme Przywara il érige l'idée de Dieu
toujours plus grand et, comme Fessard, il tient Ignace de Loyola pour
un «existentialiste de première grandeur». L'esprit ignatien résumé son
oeuvre arborescente, mais on a recueilli deux volumes de retraites
préchées à des prètres14. L'un des deux, les Betrachtungen, compilées à
partir de notes d'auditeurs, présente ce trait de ressemblance avec
Fessard qu'il a d'abord circulé dans la clandestinité avant de paraìtre
sans retouches. L'autre titre, «école de l'existence sacerdotale», indique
clairement les destinataires. S'adressant à des retraitants à la veille de
l'ordination, Rahner, tout en suivant le canevas des Exercices, se
permet de longues et souvent fort belles digressions, sur l'Incarnation,
l'Eucharistie, le sacerdoce... Les passages les plus intéressants sont sans
doute ceux où il livre un apergu de sa réflexion théologique, par
exemple lorsqu'il traite de Yexistential du Christ ou de l'existential de la
Croix15. Mais la doctrine ignatienne est spirituelle avant tout, elle
marque la radicalité absolue du rapport entre le Créateur et sa créature.
Rahner est plus prudent que Fessard pour repérer la philosophie
sous-jacente aux Exercices. Seuls le Fondement et YAd Amorem, plutòt
extrinsèques, comportent «une sorte de philosophie», une vision du
monde. Mais pour les deux jésuites l'Election (vocation plus que
décision) est le centre, et Ignace est défini comme un homme moderne,
«un homme au début de l'àge moderne en marche»16: chez lui se

14 Karl Rahner, Betrachtungen zum ignatianischen Exerzitienbuch, Kósel, Munchen


1965; Einiibung priesterlicher Existenz, Herder, Freiburg/Br. 1970.
15 Einiibung priesterlicher Existenz, pp. 92, 222-223, 226-227, 229.
16 ld., pp. 29-30.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 323

remarque «le pathos viril de l'homme moderne... au service, silencieu


humble, adorant l'inconcevable, acceptant sereinement (gelasse
disposition indisponible». Le christocentrisme ignatien est const
ment étayé et mesuré par l'existence, c'est pourquoi la vie du Christ
notre existential, permanent et ultime. Une autre similitude a
Fessard est l'accent mis sur l'Eucharistie, le «sacrement silencieux
est advenu l'idéal asymptotique de l'homme surnaturei, élevé en gràc
Enfin Rahner rivalise avec Balthasar et Fessard pour intensifier, pou
illimiter l'action du Christ: il n'est pas d'abìme où il n'ait plong
l'inhabitation du Christ est sans restriction, surtout il est enseveli da
cachot de ma finitude, dans le bouge de ma solitude. Le point extrém
le point zèro est la mort, ultime existential que le Christ ait assumé
qui détermine une théologie de la pauvreté: il rejoint dans l'anéantis
ment l'existential du commencement historique de l'humanité, c'
dire le péché. Bref Ignace «est et reste un existentialiste moderne»18
sous la motion du Pneuma divin.
Parallèlement à de tels ouvrages où la réflexion personnelle
prédomine, la littérature ignatienne de provenance jésuite s'est enrichie
de commentaires, de travaux historiques, philologiques et sociologiques
de plus en plus savants qu'indique, aux approches du centenaire de
1991, une bibliographie pléthorique. Mais l'intervention ès-qualités (car
les retraites du Pére Léonce de Grandmaison, par exemple, gardent une
ligne toute spirituelle) de théologiens et de philosophes renommés est
encore une rareté dans le débat des Exercices. Or ce que Przywara,
Balthasar et Rahner suggèrent et esquissent, seul Fessard l'a traité en
conséquence et mené à bien intrépidement: la teneur philosophique et
spéculative du célèbre libretto. C'est elle qu'il s'efforce de dégager au
prix d'un patient et obstiné forage. Avec une probable réminiscence de
Maine de Biran, qui fut son premier interlocuteur, il déclare en effet, à
propos de l'essai primitif: «Etroite galerie qui fraye, à travers l'existence
historique, le chemin de la théologie à la philosophie, peut-ètre
permettra-t-il un jour, s'il plaìt à Dieu, l'établissement d'une grande
voie de communication»19. Par théologie il faut entendre en l'occur
rence au sens large une théologie en action, une expérience réfléchie de
connaissance de Dieu et de perfectionnement spirituel. Qu'il puisse en
émaner une philosophie, directement puisée aux feuillets d'Ignace, c'est

17 Id„ ρ. 43.
18 Id., pp. 275-276.
19 π ι _ π
DI, ρ. 17.

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324 XAVIER TILLIETTE, S.I.

raffirmation qui parait quelque peu scabr


pas du Pére Fessard, de soumettre à e

La philosophie de Manrèse

Les expressions dont se sert à plusieu


«philosophie de Manrèse, philosophe d
d'intriguer. Il précise qu'il n'entend au
corporation, et que la philosophie en ques
inconsciente. Elle n'en est pas moins in
philosophe «instinctif», mais d'une «extra
son insù» qu'il a élaboré une théorie vraim
et de la liberté20. De ses études, de sa p
l'observation approfondie de l'homme et
il a tiré une philosophie toute concrète, u
fera pas du petit livre un manuel d'Epictète ou les Pensées de
Marc-Aurèle, mais cette philosophie manrésienne occultée est sous
jacente en quelque sorte à l'état brut dans les feuillets maintes fois
révisés des Exercices. A l'interprète de la dégager, à partir des
arguments et des injonctions pratiques. Elle est récupérée de la
théologie en ce sens que le point de départ, l'intention, la motivation, le
but, sont théologiques: comment unir la volonté humaine à la volonté
divine, comment effectuer, au moment cruciai, l'imitation de Jésus
Christ? Le langage également est théologique. Mais la transition du
théologique au philosophique ne se produit pas par traduction et
conceptualisation, les éléments philosophiques, restés dans l'ombre,
sont éclairés et conduits par les contenus théologiques. Ce que Blondel
fait tacitement dans la première Action, Fessard le fait explicitement
dans la Dialectique.
Jeanne Hersch a intitulé «Un livre sur le temps et la liberté» la
longue recension du tome 1 qu'elle a donnée à la Revue de Métaphysi
que et de Morale11, avec la bénédiction du Pére Fessard. Il faut
comprendre: les rapports du temps et de la liberté. C'est peut-ètre
restreindre la portée, mème de ce seul volume, que le ramener à
l'examen de la liberté dans le temps et l'histoire, ou du «devenir de la

20 Id., pp. 94-95.


21 «Un livre sur le temps et la liberté», Revue de Métaphysique et de Morale, octobre
1956,1II-IV, pp. 370-385. Jeanne Hersch a parfaitement dégagé le noyau de l'interpréta
tion. Je lui suis très redevable.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 325

liberté». Mais c'est assurément l'affaire essentielle, l'axe de la démarche


ignatienne, et l'idée que l'auteur s'emploie à inculquer et à justifier. Le
théologique n'est pas suspendu à une quelconque insertion philosop
que, mais l'exigence de sainteté, de service de Dieu, jette un coup d
sonde dans l'homme et dans sa situation existentielle — un regard lucid
explorant à fond le sens de la vie. Cette philosophie manrésienne, tout
pratique, Fessard l'appelle parfois analyse existentielle, réflexion ex
tentielle; elle n'est pas et ne doit pas ètre une science au grand complet
Il dit aussi Analysis Temporis et Historiae22, où Histoire signifie
l'histoire prise globalement, dans le cumul de ses trois acceptions,
l'actualité historique, le hic et nunc qui rompt à pie la linéari
temporelle.
La symbiose du temps et de la liberté explique pourquoi l'Election
est le moment capital des Exercices, le pivot autour duquel ils graviten
L'acte libre qui décide d'une vie à la suite du Christ peut ètre représen
à la transversale sur la ligne du «devenir de la liberté», ligne qui
symbolise le passage de la négation à la position, de la négation du non
ètre (du péché) à la position de Tètre (vie de gràce). Or l'impact d
l'élection scinde le vecteur temporel, déterminant qualitativement
Avant et un Après. Le point centrai ainsi marqué est l'instant, le hic e
nunc comme un atome d'éternité, et il est décisif, il constitue le présen
en fonction duquel le temps ordonne un passé a parte ante, un avenir
parte post. Le Nunc infinitésimal, intemporel, opère donc le dédoub
ment de temps, et l'analyse de la liberté est calquée sur le mouvement
de l'Avant et de l'Après. Par conséquent le devenir de la liberté s
déroule qualitativement, et non cumulativement23.
Le vocabulaire ontologique de Tètre et du non-ètre ne doit pa
égarer. Il s'en faut que le Pére Fessard oublie l'origine existentielle
historique de la dialectique ignatienne. Le problème qu'à partir d'un
expérience singulière Ignace pose et résout à sa fa$on est celui qu
occuperà Hegel et Marx, l'unité du logique et de l'historique, ou d
l'existentiel, et, au delà, la question du sens de l'histoire24. Ce
apparaìtra mieux par la suite.
L'Election se situe au milieu des Exercices, qu'elle soumet à une
division bipartite, avant, après. Mais cette division rencontre la par
tion préétablie en quatre Semaines. Si elle est la structure des Exercice

22 D 1, pp. 222, 255; D III, pp. 5, 41.


23 D I, pp. 39, 137, 217.

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326 XAVIER TILLIETTE, S I.

auxquels elle imprime un rythme binaire


nombre quatre, qui suppose un dédoublem
l'après, autrement dit un avant de l'avant
nouveaux carrefours ou embranchements? C
la dialectique, c'est aussi le moment qui im
Fessard et qui stimule sa tarentule graphique
de schématismes, de paradigmes et d'épur

Trois et quatre: Problèmes de structure

En effet la division quadruple procède d


selon l'Avant et l'Après. Si la décision intem
fixe un moyen terme, on devine que son ava
possibilité ou hypothèse, qui est éventuel
rester dans l'état initial de péché qui est «
renoncer, nier cette position — l'avant e
conditionnel. Cette situation bifide, bifourc
ment au libre arbitre, à la liberté de choix,
illumine dans la nuit une scène d'orage», pou
comparaison qui a d'ailleurs inspiré Fessar
se dédouble, «du néant à Dieu», comme d
parce qu'y subsiste la trace de l'alternativ
sous la forme et l'ombre doublé de l'exclusion du Non-ètre et de la
position de l'Etre.
Ainsi se dispose une dialectique à quatre voies que l'auteur décrit
lumineusement: «l'acte de liberté s'étale nécessairement dans notre
représentation en quatre divisions qui s'opposent deux à deux et se
répondent. Deux précèdent, deux suivent l'éclat indéfinissable de la
liberté. Relations réciproques entrecroisées! Déjà l'on sent poindre le
schème des quatre Semaines rayonnant autour de l'Election»25. On
observe toutefois que la césure principale, du póle de négation du
non-étre au pòle d'exclusion, est labile, tandis qu'une solution de
continuité persiste entre l'affirmation du non-étre et le moment qui la
nie, comme entre l'élimination du non-ètre et la position de Tètre;
encore une fois la formulation ontologique ne doit pas donner le
change. Si bien qu'on glisserait aisément à une division tripartite à deux
charnières, qui effacerait la coupure médiane. Or une telle division ne

24 Id., ρ. 101.
25 Id„ ρ. 37.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 327

tient pas compte de l'invention d'Ignace et elle annule le mome


spécifique de l'Election. Reconduire quatre à trois, effacer cet an
Geviert, c'est perdre le bienfait de l'analyse ci-dessus esquissée
pourtant on ne peut balayer du revers de la main une objection, si c
est une, née d'une tradition spirituelle vénérable et unanime. Te
«Fétrange problème — celui du rapport des quatre Semaines aux t
Voies —»26, qui a servi de point de départ «insignifiant» à l'aute
Du reste, les autres commentateurs n'ont pas fait fi non plus
passé, ils se sont évertués à superposer les quatre Semaines à la trilog
mystique et spirituelle, voie purgative, voie illuminative, voie unitiv
Ils ont essayé de réduire la discordance et de revenir de quatre à tro
sans se demander pourquoi Ignace avait fait le contraire et aband
le schèma classique. Tout autre est l'attitude du Pére Fessar
prendrait modèle sur Claude de Saint-Martin et sur Baader, adeptes
«divin Quaternaire» et orfèvres de l'adage «quand on est à trois, on e
quatre». La transition du ternaire au quaternaire requiert tous les so
du P. Fessard, elle signale la prépondérance et la suprématie de
l'élection, et par là elle coincide, ni plus ni moins, avec l'avènement
l'àge moderne. Instinctivement, intuitivement, Ignace a accompagné
promotion de la liberté caractéristique de l'homme moderne. Ign
capitaine de Dieu, debout au seuil de la modernité. Le disciple n
cherche pas à modérer son propre enthousiasme, son euréka devant
découverte. En un élan lyrique il exalte «la différence entre les t
Voies, schème à tous usages, et les Exercices spirituels, oeuvre d
unique», et il file hardiment une comparaison de plus d'une demi-pa
entre l'opuscule et la cathédrale, interrompue à la cantonade par
impérieux «trève d'images!»27. Le hiatus franchi de trois à qua
signale «une révolution dans l'ordre spirituel».
Toutefois ce serait mal connaìtre G. Fessard que de le croir
capable de se borner à un constai et à une différence épochale. D'auta
que la quadripartition touche à l'essentiel28, il est surprenant
Przywara ne se soit pas demandé comment un principe triadique
ne naissance à une quadruplicité. Car le schème général des semain
superposer aux voies29 se reproduit ailleurs, comme on va le voir
serait-ce que dans la Contemplation Ad Amorem, où trois Facu

Id., ρ. 80.
ld., ρ. 33.
ld„ ρ. 39.
Id„ pp. 150, 214.

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328 XAVIER TILLIETTE, S.I.

donnent lieu à quatre Points. La question (t


naguère resurgit: comment trois peut-il se
solution serait le sésame, car le problème,
superficiel, se situe «au coeur de la dialectiq
tion de trois et de quatre, qui semblait ne tra
sensibilité moderne, apparaìt maintenant comme un levier
dialectique32. C'est que le chiffre trois ne saurait déchoir et ètre jeté au
rebut, il est le nombre de la Trinité, des dimensions du temps, des
facultés. L'Election elle-mème comporte trois Temps, avec deux «ma
nières de faire l'élection»: le temps Instant, le Ν une comme unité du
temps et de l'éternité, le temps qui est le Nunc de la liberté sise entre
deux foyers, enfin l'horizontalité du «temps calme» assurée par le repos
du «fléau de la balance» (image à laquelle nous reviendrons). De sorte
que l'Election en trois temps est comme la preuve à rebours du bien
fondé de l'axiome: quand on est à trois, on est à quatre. Mais
auparavant on s'était demandé, en sens inverse, comment cadrer quatre
Semaines sur trois Voies.
La règie et le compas viennent ici au secours de l'imagination
spirituelle. Le devenir linéaire des trois Voies doit pouvoir s'intégrer à
la circularité des quatre Semaines (trois cercles inscrits dans un grand
cercle). En effet pour conjoindre trois à quatre il suffit de tracer à
l'intérieur du cercle infini trois cercles égaux qui, empiétant les uns sur
les autres comme des anneaux olympiques, incluent et visualisent
aisément les quatre Semaines. Quatre englobe trois. L'oscillation vie
purgative-vie illuminative, d'une part, vie illuminative-vie unitive,
d'autre part, se trouve représentée ad oculos. Le délicat problème de la
structure interne des Exercices est de la sorte résolu.
La preuve a contrario, comment quatre émane de trois, ce qui est le
cas de l'élection proprement dite, n'est pas moins lumineuse, mais il
faut faire intervenir sur le devenir linéaire la verticale de l'Instant. Le
rapport vertical indique la dimension de Haut en Bas, elle prévaut sur
l'Avant et l'Après, «plus fondamentale encore»33. Alors, dans une
figure qui ressemble à une rosace34, on voit très bien comment non
seulement quatre sections co'incident avec trois cercles, mais comment

Id., ρ. 214.
Id., ρ. 217.
W., ρ. 87.
ld., ρ. 100.
ld., ρ. 220 (figure 11). V. la reproduction ci-contre.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 329

<v

\ \x'

La «rosace» des Exercices spirituels


(La Dialectique des Exercices spirituels, t. I, p. 2

quatre cercles s'harmonisent avec trois, de haut en b


droite. La démarche des Exercices, répétons-le, est par
cie par la relation réversible de trois et de quatre, clef d
Si les interprètes ont escamoté la quaternité, leur erre
continuité d'existence du Christ qui estompe l'élection
de l'Eucharistie35. Mais Fessard n'a aucune raison de pr
qui réjouit le dieu, et de ne pas rendre l'honneur à
Roland Barthes, en connaisseur, a apprécié l'entr
trois et du quatre qui fait la texture des Exercices. C'es
Pére Fessard. Si nous avions l'impudence de paraphraser
nous dirions qu'un nuage de pensées s'est évapo
d'arithmologie. Il en reste quelques-unes à recueillir

Id., ρ. 110.

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330 XAVIER TILLIETTE, S.I.

Applications: L'actualité historique

Les divisions triple et quadruple visent l'une e


divers stades de la vie spirituelle36, les phases
L'alliance du cercle et de la droite confectionne u
diachrone et synchrone. Le chevauchement de
cercles et des segments, symbolise le temps hist
qualitatives et de continuité linéaire irréversible
laire explique, comme on l'a vu, la coi'ncidence en
et division ignatienne. Car le nombre trois
répétons-le. Si, dans le diagramme de l'Electio
l'axe vertical, plus important encore que la ligne
cercles comme une volute, il est susceptible de r
de l'Eternel37 avec son devenir immanent. Pér
dans la fameuse vision dantesque de la Trinité.
le Christ a révélé.
Comment en outre, dans le mème contexte38, les trois facultés,
mémoire, intelligence, volonté, qui se retrouvent partout dans les
Exercices et tiennent «au plus intime» d'Ignace, engendrent les quatre
points de l'Ad Amorem, cela procède du mème schématisme de
recouvrement des trois Voies et des quatre Semaines, puisque celles-là
se découpent sur ceux-ci, du fait de la volonté libre qui introduit l'Avant
et l'Après. De mème encore, à propos de la vraie et de la fausse
consolation, la triade principium-medium-finis vient relever, au sens
géodésique, la division quadruple39, circumincession trinitaire et ana
lyse existentielle du temps. Enfin la vertu du «singulier rapport»
arithmétique et dialectique reparait de manière assez inattendue,
assorti d'un petit traité des coniques, à propos de la triplicité des
natures, divine, angélique, humaine (présentes dans la scène de l'An
nonciation), auxquelles sont accouplés quatre termes composants, Tètre
et l'essence, la matière et la forme40. Ce n'est qu'un prélude à l'exégèse
de la plus spécieuse des Règles d'Orthodoxie, — la treizième rattachée
à la première, comme chez Nerval — qui m'oblige à croire blanc ce que
je vois noir. Le rapport dialectique s'y montre précieux et secourable,
malgré des détours passablement escarpés41. L'obstacle ou le scandale,

ld„ ρ. 217.
Id., ρ. 218.
Id„ ρ. 150.
Id., pp. 267-269.
DII, p. 177.
Id., p. 167.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 331

à savoir le criant paradoxe du blanc et noir, est de nouveau surm


par le recours à la coalescence du temps horizontal distendu et
l'Instant vertical qui est la pointe de l'éternel. Les trois sections
temps sont enveloppées dans le rapport doublement binaire des t
de l'Eglise (Epouse et Mère) et des deux Testaments, selon l'Avan
l'Après. On épargnera au lecteur fùt-ce le résumé des circuits d
démonstration particulièrement laborieuse. On noterà cependant
portance de la dyade réhabilitée, puisque l'Epouse implique l'Epou
Mère le Pére — source d'autres apenjus fructueux. Pour ne rien dire
troisième volume, barge énorme halée par le mince filin des Exercic
où les quatre Semaines s'adaptent au sens quadruple de l'Ecriture
Ce qui peut paraitre une obsession et une manie, que Roland
Barthes appelle le «débat taxinomique»43, mais toujours mené sou
couvert de précautions oratoires, est en réalité bien fondé dans
intuition forte et raisonnée, alors que l'application au détail ri
quelquefois d'interloquer. Cette intuition fessardienne, c'est, d
syntagme qui a fait fortune, l'actualité historique. L'empiétemen
trois et quatre est un beau spécimen et une belle figure d'actu
historique, à condition de fusionner avec l'historique proprement di
phénoménologique et l'existentiel — les Exercices ne sont qu'acc
rement un coup d'oeil sur la Weltgeschichte. Toutefois Fessard th
cien des réalités historiques parie de son livre comme d'une Anal
temporis et historiae. C'est un hendiadys. Le temps historique
susceptible du méme traitement que le temps existentiel. Un s
schématisme gouverne l'historicité selon ses différentes aires d'appl
tion, de la décision singulière sous la motion des esprits aux mo
ments profonds de l'histoire44, de mème qu'à l'actualité historique45
plutót le devenir particulier n'échappe pas aux loix universelle
devenir comme tel. Le schèma originaire de l'Avant et de l'Après rég
toutes les situations. Mais, nous nous en souvenons, il symbolise avec
dualité du Haut et du Bas.
La «toile de fond»46 des Exercices est le croisement des axes
horizontal et vertical, avec en surimpression les deux positions contrai

42 D III, ρρ. 398-400, 416, 423.


43 Roland Barthes, Préface de Saint Ignace de Loyola, Exercices Spirituels, trad. par
Jean Ristat, Bibl. 10/18, Union générale d'éditions, Paris 1972. p. 16 (Roland Barthes,
Sadé, Fourier, Loyola, éd. du Seuil, Paris 1971).
44 D /, pp. 218, 222.
45 Id„ pp. 193-194.
46 Id., p. 193.

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332 XAVIER TILLIETTE, S.I.

res de la liberté entraìnée vers le haut ou le bas. «Le choix vers le haut
tend à faire pivoter les cercles» de l'axe horizontal de manière à faire
coincider le cercle du futur avec le cercle supérieur; et inversement le
choix vers le bas...47. De sorte que la liberté, toujours au centre du
cercle infini et à l'intersection des axes, est élancée ou entravée dans sa
fin selon la pression archimédique ou la pesanteur qu'elle éprouve.
L'actualité historique n'est pas autre chose, la fiòche du temps qui vibre
et vole, soumise à l'emprise ponctuelle de l'éternité. Le diagramme si
simple révèle pourtant la portée de l'analyse.
Dans un tei contexte, n'attendons pas du Pére Fessard les exemples
plutót triviaux qui, du Rubicon à Waterloo, pourraient foisonner. Ses
préoccupations vont bien au-delà, puisqu'il établit une loi du devenir
valable pour tous les hommes, tous les temps et tous les lieux. Ayant
mis à dècouvert le ressort dialectique, il se contente d'indiquer les
médiations philosophiques qui l'ont amené à réfléchir aux problèmes
posés par la structure et le contenu des Exercices.

Ignace et Hegel

Hegel est Vab uno disce omnes, Marx et Kierkegaard n'intervien


nent que dans sa foulée. Son emploi de l'étymologie d'Ur-Teil, juge
ment, division originelle, mettait sur la voie du partage de la vie
illuminative, notifié par l'intelligence au seuil du second Point de la
Contemplation ad Amorem48. Sa tentative hyperbolique de surmonter
dans un Savoir absolu la «doublé scission» du temps s'avérait par son
échec mème stimulante, cela à propos du temps de l'Eglise Epouse et
Mère49. Et, comme nous le verrons, ce ne sont pas les seuls moments où
se profile la figure chagrine du philosophe à la rescousse du commentai
re des Exercices. Est-ce à dire qu'il soit une sorte d'angelus rector de la
pensée énergique de Gaston Fessard? Celui-ci a marqué personnelle
ment la distance et la proximité.
D'aucuns ont un peu hàtivement subodoré une contamination.
Loyalement l'auteur a reconnu une dette. Chez quelqu'un dont la
biographie intellectuelle est étroitement liée à la mise en ordre systéma
tique de ses idées, on recueillera la confidence précieuse: «C'est après
avoir peiné plusieurs années durant sans guide ni traduction sur la

47 Id., ρ. 218.
48 Id., ρ. 153.
49 £> //, ρ. 197.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 333

Phénoménologie de l'esprit qu'a été écrit notre essai sur la dialectique


ignatienne»50, le manuscrit primitif. Assurément, la connaissance con
crète des Exercices était bien antérieure, mais Hegel a aimanté une
lecture spéculative, inhabituelle, d'Ignace. C'est l'impression que don
ne Fouvrage à un lecteur aussi attentif et compétent que le P. Hugo
Rahner: «Il soufflé parfois chez Fessard un vent assez frais qui vient des
cimes hégéliennes jusqu'aux champs de Jérusalem et de Babylone où
saint Ignace se sentait dans son élément»51. L'observation est à retenir.
Cependant Fessard est moins que quiconque disposò à se ranger sous un
pavillon hégélien, ou tout autre, et il a vivement réagi à une critique du
Pére Gustave Martelet52, lequel laissait entendre, à tort, qu'«on déduit
les moments historiques du devenir pécheur comme des moments
ontologiquement nécessaires de l'essence de la liberté». Ce qui incrimi
nerait, en somme, une démarche hégélienne vouée à récapituler les
moments d'un devenir existentiel. Depuis, le P. Martelet s'est amendé
et le Pére Fessard, Dieu merci, s'est estimé dispensé de réfuter.
D'ailleurs le P. Martelet s'est complètement réhabilité par l'énoncé
d'une phrase enregistrée avec une visible satisfaction: «C'est beaucoup
moins Hegel qui éclaire Ignace qu'Ignace Hegel». Là où Hegel a
échoué, Ignace a réussi. On a mis quelque temps à s'en apercevoir, tant
l'épithète hégélienne collait à la réputation du P. Fessard. En réalité il
se déclare adversaire, mais il a appris de l'ennemi.
Aux jointures du raisonnement, par exemple lorsqu'il s'agit de
décortiquer la sentence d'Hevenesi sans se prendre au miroitement de
ses facettes, Hegel est un précieux repère, mème s'il ne sert qu'à
amorcer l'exégèse53. L'image du cercle, et du cercle de cercles, partout
répercutée, est de provenance hégélienne, la circularité de la pensée
étant l'essence du savoir. Elle est employée, de ίηςοη très heureuse,
pour contraster la mystique intellectualiste (de Hegel) et la mystique
ignatienne. Si Fon fait virer les cercles comme les rouages d'une
horloge, le mouvement hégélien, rejoignant l'Alpha du Très-Haut,
reproduit «l'élan orgueilleux de l'esprit qui veut ètre comme Dieu»54,
tandis que le Suscipe d'Ignace en sens inverse est tendu vers un Omèga,
qui coincide également avec le Très-Haut. Dans la grande ressemblance

50 D I, ρ. 222.
51 Recension du livre du p. Fessard dans YArchivum Historicum Societatis Jesu 27,
1958, p. 142 (cité par Michael Schneider, op. cit., p. 190).
52 D II, p. 48; cf. p. 120.
53 D I, pp. 318-319.
54 Id., p. 209.

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334 XAVIER TILLIETTE, S I

la dissemblance plus grande encore. Ca


humilité d'autant plus profonde que le but e
Christ qui s'est abaissé outre-mesure55. «Ten
opposition, ajoute le P. Fessard, qu'a m
exprimée l'auteur du Non coerceri maximo,
divinum est». Elle traduit la «proximité la
Dieu — alliée à la «distance infinie»56. La
connue, due à Hòlderlin, a été examinée b
auparavant dans une digression qui en d
Hegel n'est pas le seul maitre que G. Fe
ancienne est la rencontre avec Maurice B
pas une syllabe sur l'inspiration blondélie
tout, depuis 1931, il a beaucoup lu et con
Kierkegaard, ce dernier est devenu le plus s
la critique marxiste aggrave le prométhéism
ces trois dialecticiens de génie qu'il a p
Exercices, avec l'autonomie que Fon sait,
existentielle du Temps et de l'Histoire»58.

«Géométrie spirituelle»: Le cere le et la baian

Ignace est un grand imaginatif, dans la so


P. Fessard le souligne à bon droit. Lui-
diplopie (il accommodait mentalement), n'a r
«Avec des barres et des ronds» l'enfant Pascal reconstituait les Eléments
d'Euclide, avec des traits et des cercles le Pére Fessard donne à voir
l'union du logique et de l'historique, de l'intelligible et de l'existentiel,
qui est le gain spéculatif des Exercices. Cette faculté imaginative qu'il
attribue généreusement à Ignace et qu'il possède lui aussi est d'ailleurs
géométrique comme celle de Pascal, non pas génératrice d'images
riches et intenses comme chez Victor Hugo60, mais orientée sur
l'intelligible dont le visuel est si proche. Toutefois quand Fessard làche
la bride à l'initiative verbale, la métaphore se rue en avant61. C'est chose
rare.

ld., ρ. 210.
ld., ρ. 211.
ld., ρ. 222.
ld., ρ. 231.
ld., ρ. 155; D II, ρ. 52.
D II, pp. 52-53.
D I, p. 314.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 335

Une analyse qui s'attache au temps et qui en restitue les fines


modulations est astreinte par nécessité à la représentation spatiale, qui
n'est pas la spatialisation. Meme le philosophe de la durée pure se sert
du còne de la conscience pour matérialiser des phénomènes exclusive
ment temporels, les images que le Pére Fessard extrait du texte d'Ignace
adhèrent à sa propre manière de voir et participent de l'imagination
créatrice, mème si par modestie il suggère qu'on peut les considérer
comme un simple moyen mnémotechnique62.
L'image dominante est évidemment le cercle. De ce symbole
éminemment dialectique, «si familier à l'imagination ignatienne»63, il a
déjà été largement question ci-dessus. Trois cercles empiétants, inté
rieurs au cercle infini, résolvent l'énigme initiale du rapport de quatre et
trois. Du coup, la circularité des Semaines rappelle le perpétuel
recommencement du parcours. Le mème schématisme synchronise les
quatre points de YAd Amorem et les trois puissances. La circularité
enveloppe donc, outre celles-ci, les trois voies, les trois temps et
finalement la Trinité. Elle est la matrice des Exercices, et «telle qu'elle
se manifeste en chacun de ses maillons»64: cercle de cercles hégélien,
par conséquent, ou sphère infinie de Pascal.
Tout cela à titre de simple rappel. Une autre image vive d'Ignace
est la balance65, «la balance, solidement équilibrée et tranquille dans
une position médiane»66, image mobile à laquelle s'adjoint l'image au
repos du carrefour67. Elles attestent la persisi ance de la structure
dialectique au sein de la circularité. La balance oscillante signifie la
liberté68. Implicite ailleurs, elle est invoquée expressément lors du
troisième temps de l'Election: in stilo staterae69. Elle se présente «à deux
reprises... pour signifier l'attitude à prendre par le directeur ou à
retrouver par le retraitant afin que leur libre arbitre se mette au service
de la Liberté divine»70. L'état de neutralité, d'équilibre — en somme de
parfaite liberté d'indifférence — est dans la condition pécheresse
irréalisable, simple possible ou but idéal; il n'empèche que l'on en a
besoin comme d'un «instant de raison» pour penser la pleine liberté.

Id„ ρ. 221.
Id., ρ. 214.
D II, ρ. 108.
D I, ρρ. 100, 202, 209-210, 218, 295; D II, ρ. 77.
D I, ρ. 216, η. 2.
Id., ρρ. 191, 195.
Id., ρ. 218.
Id., ρ. 79.
D II, ρ. 77.

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336 XAVIER TILLIETTE, S.I.

C'est pourquoi il fascine Ignace; l'image de


toute l'analyse de l'acte de liberté71. L'é
calme, horizontal, qui prélude à la déc
instable, la balance est non seulement équ
et le bas la sollicitent aussi, il faut que la
d'un coté ou de l'autre. De là, puisque le
et punctiforme, tout un dispositif de poi
couteaux72, qui entraine le choix, la p
l'affectivité. Amor meus, pondus meu
fournit la meilleure illustration de cette
de l'intelligence et de la sensibilité, conco
cet emblème vraiment électif de la délibé
à deux bras égaux», reflète une altern
subdivise en pour et contre, donc quatr
circonférence trigonométrique», qui «bou
réflexion»73. Le secret accord de quatre
partite et de la triplicité fondamentale, e
La balance s'inscrit dans le cercle po
ignatiennes, sobres et prégnantes, affe
circulaire74 et éventuellement la «form
dans ses mauvais rèves cherche la ligne in
mensonge parodie la vérité, corruptio
ondoyante, coruscante, «serpentine»75
Balance par excellence, horizontale et v
fondamentales», le carrefour, la balance e
des libertés humaine et divine autour d
«dessinent exactement un (sic) Swastika
devenir, peut-ètre de la fécondité. Symbo
Pére Fessard, ce grand résistant, préfèr
souvenir seulement des cathédrales.

Verguenza

En relevant de l'opprobre la croix gammée, le Pére Fessard donnait


la preuve de son mépris du qu'en dira-t-on. La manière dont il a conduit

D 1, pp. 80-81, 100.


Id., pp. 82-83.
Id., p. 81.
Id., p. 294.
ld., p. 293.
Id., p. 202. Cf. p. 212 n. 221.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 337

l'interprétation de la verguenza ignatienne témoigne d'une par


intrépidité. Montée en épingle à partir du texte du repentir dan
Méditation du Triple Péché, la vergogne, verecundia, pudeur, à laque
Fessard substitue souvent le vocable espagnol, occupe une gran
partie du tome 2. Elle fait son apparition dans le second Préambule,
deuxième Addition et la neuvième Annotation77. Dans la vie spiritue
elle joue «le ròle le plus fondamental et le plus étendu»78, elle
essentielle au discernement des esprits. Fessard y découvre une vérit
ble intuition créatrice, source de relations insoupgonnées. Sans
cher à égaler les (futures) analyses de Hegel, de Soloviev et de
Scheler, Ignace, guidé par l'instinct le plus sùr, a pressenti et pergu
«fondement dernier de la moralité» et du «rapport à Dieu et à autru
Il serait malséant de rappeler la Scham du malheureux Josef K
Procès de Kafka, Scham qui survit à l'exécution capitale, mais l'impr
sionnante verguenza de Fessard persiste au-delà du livre.
Mème si Max Scheler surtout a précisé la notion de pudeur à l'aid
du «paradoxe biologique», c'est Hegel qui a su la rattacher à
dialectique et mettre Fessard sur un riche gisement anthropolog
En effet la vie sexuelle tout entière est marquée par la proximité, v
l'isotopie de Porgane de la génération et de Porgane de la mict
relevée par Hegel avec son habituelle crudité dans un passage cél
de la «raison observante» dans la Phénoménologie de l'Esprit. En réal
c'est là pour Scheler le «fondement biologique» dè la pudeur80. T
fois ses observations ont moins de portée philosophique et théologiq
que les apergus de Hamann et de Hegel. Bien que bon connaisseu
Hamann, comme Hegel lui-mème, Fessard s'en est remis à ce der
seulement, et il a scandé l'étude de la vergiienza du rappel quelque pe
scabreux — sans ciller et sans peur de se faire brocarder — de
«conjonction du génital et de Purinaire», symbole de l'identité
sublime et du vii, du plus élevé et du plus infime81. Dans le dévelop
ment hégélien la boutade sert à illustrer le malaise de la ra
observante, phrénologie et physiognomonie, pour qui «l'étre de l'esp
est un os» (le cràne), parce qu'elle en reste là et qu'elle ignor
«profondeur de l'esprit» tapie sous l'autre «ignorance de la conscienc
profondeur ignorée s'exprimant dans le spécieux «jugement infini» q

D II, ρ. 63.
Id., ρ. 64.
Id., ρ. 65.
Id., ρρ. 128-132, 140-142, 144-147.
Id., ρρ. 66, 148-149, 151-153.

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338 XAVIER TILLIETTE, S.I.

s'annule et se dépasse lui-mème: l'esprit (n


Hegel, à l'encontre des Gali et des Lavater, e
adepte de la coincidentia oppositorum ic
pergoit le lien entre l'absurdité du jugement
conscience philosophique82 en quéte d'ell
signale en outre (songeant à Marx) que la per
masculine: en conséquence, ce qu'il gagne
Hegel pourrait bien le payer au prix fort, r
nature.

Le paradoxe sexuel est furtivement indiqué encore par l'allusion


aux tuniques de peau remplagant les pagnes de feuilles de figuier83, et à
propos de la règie 10 d'orthodoxie — mais c'est une glose de Fessard —
par le geste des fils de Noè étendant à reculons un manteau sur la nudité
virile du pére84: ainsi l'inférieur respectueux couvre de silence l'incon
duite du «supérieur indigne». Mais un rapprochement beaucoup plus
intéressant est offerì par Hegel dans le contexte de la raison observante,
pour le philosophe moment de la genèse du Savoir absolu85. En effet le
seul passage de la Phénoménologie où le peuple juif et son destin sont
mentionnés est justement le malheur de la raison observante en proie au
jugement infini. Avec le destin juif l'ordre historique succède à l'ordre
naturel et à sa conjonction paradoxale génération-miction86. Quoi qu'il
en soit de l'antisémitisme de Hegel, que Fessard juge sévèrement, le
parallélisme est possible entre les membres «déshonorants honorés»
(saint Paul) et le peuple élu et réprouvé, errant aux portes du salut. Sa
conversion nécessaire, «honneur du monde», serait toute spirituelle. Le
juif tient donc une place privilégiée à l'intersection du naturel, de
l'existentiel et de l'historique87. Cette rigueur logique, entée sur les
textes hégéliens, a l'air de nous éloigner de la verguenza d'Ignace. Les
énoncés de Hegel sur le jugement infini comme action mauvaise,
maladie, mort, etc. ont bel et bien leurs correspondances ignatiennes,
péché, mort éternelle, enfer comme «cloaque et putréfaction»88, sur

82 Id., ρ. 149. Cf. pp. 151, 154-155. Le jugement infini ou indéfini est une variante
caractéristique du jugement négatif (l'homme est non-amphibie). Il est pris ici par Hegel et
Fessard au sens plus làche de jugement absurde, vide de représentation: l'esprit est un os,
ou méme l'esprit n'est pas un os. Mais l'absurdité peut servir de tremplin à la dialectique.
83 Id., p. 97. '
84 Id., p. 241.
85 Id., pp. 151-154.
86 Id., pp. 154-157.
87 Id., pp. 152-157.
88 Id., p. 155. Il eùt été intéressa
Manley Hopkins sur les Exercice

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 339

l'horizon commun du pardon. Les Règles d'orthodoxie que, dan


mème volume, Fessard soumet à une magistrale exégèse, supposen
complètent la dialectique de la pudeur (ambiguité de l'affectivité et d
dégout) et l'historicité surnaturelle inserite dans le destin du peuple ju
mais là c'est sous une forme sublimée que la pudeur entretient
relation avec l'Eglise Epouse et Mère (hiérarchique), permettant a
de rattraper la dialectique de l'homme et de la femme, omise p
Hegel89.

Christocentrisme

Le christocentrisme de saint Ignace et des Exercices va de soi, pour


le P. Fessard comme pour les autres commentateurs, mais la toute
première impression est que chez lui la présence du Christ est plus
latente qu'éclatante. Notamment une extrème discrétion de la Croix
dans l'explication de la Deuxième Semaine surprend de la part d'un
connaisseur de la staurologie hégélienne. Chose étrange, c'est à la
Swastika qu'est réservé l'honneur de représenter «le mystère de l'Hom
me-Dieu, centre de la mystique d'Ignace»90. A vrai dire la très belle
paraphrase du Colloque adressé au Crucifié (première Semaine),
martelée par la doublé question: pourquoi l'Incarnation? pourquoi la
Rédemption? et par les instances du dialogue pénitentiel, compense la
relative abstinence91. En fait Fessard est attentif surtout à regarder en
transparence la «sagesse architectonique» des Exercices92, identifiée ici
à la sagesse de la Croix. Car l'évocation du Logos architecte ne tend
nullement à minimiser la Croix du Christ. Mais celle-ci est la croix des
gouffres, la Croix de deux abimes d'irrationalité diamétralement oppo
sés, la Liberté divine et la liberté humaine. Infinie dans toutes les
directions — paradoxe et distance qualitative infinie —, elle implique le
cercle asymptotique et la sphère infinie.
La conceptualisation ne doit pas égarer. Fessard se rallie à l'inter
prétation christocentrique du Fondement et de la Première Semaine,

Hopkins. Ed. by Humphry House. Oxford University Press. London-N-Y 1937. «Com
ments on the Spiritual Exercises of St. Ignatius Loyola», pp. 307-351), en particulier
l'étonnante dissertation sur le péché des Anges (pp. 346-351).
89 Id., pp. 149, 209-211, 214.
90 D I, p. 202.
91 D II, pp. 104-109.
92 Id., p. 105.

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340 XAVIER TILLIETTE, S.I.

soulignée par le P. Hugo Rahner93 — mè


atténue la portée de l'adhésion94. Mais c'e
Exercices que le Christ hypostatique, qui
Liberté divine et la liberté humaine, est l'Im
pe, l'entéléchie, sur quoi se règie le deve
l'union. Teilhard de Chardin est invité à c
giée du Christ au nom de sa formation ig
Médiateur, la démarche du directeur com
passent par Lui. Cependant le spéculatif pr
tif. Alors que Przywara donne libre cours à
Fessard, plus proche de saint Paul que de
connus les mystères évangéliques, objets de
Tentation96, c'est qu'il est facile d'y enclenc
du Non-étre substitué à celui du Fils, «ou
circularité», ou une apparence de circulari
qui est le «retour éternel», la «queue du serp
Cette queue (cauda, que Przywara sans ven
du Caudillo des Etendards)97 se rapporte san
qui se mord la queue, l'ourobouros, archétyp
Elle miroite, ocellée, pailletée d'«yeux qui
«la mauvaise infinité d'une réflexion menson
la Croix écartelée, cercle infini véritable, m
vraie historicité, que le cercle fallacieux du
sur soi et... à se dissoudre».
Autre exemple de prélection philosophico-théologique, la sentence
apocryphe de Hòlderlin visait tout d'abord le contraste du tombeau
étroit — la contraction — et du rayonnement magnifique d'Ignace —
l'expansion; la grandeur du fondateur enclose dans la petitesse. Mais
au-delà de l'épitaphe supposée, la sentence désigne évidemment le
Christ, l'Homme-Dieu, qui sera dans la perspective hòlderlinienne
l'Unique, et le Réconciliateur (Der Einzige, Der Versòhnende)99. Par là

93 Id., ρ. 117 π.
94 ld., ρ. 49 η.
95 Id., ρ. 43 η.
96 D I, ρρ. 264-265, 289-291.
97 E. Przywara, ορ cit., t. 2, ρ. 107 («la queue qui veut ètre la téte en s'enroulant et en
s'étirant de bas en haut»). En réalité Caudillo, petit chef, ne vient pas de cauda mais de
capitellum pour capitulum, chef.
98 D /, p. 294.
99 Id., p. 172.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 341

elle est une maxime de l'existence chrétienne, imitation du Chris


elle définit par le fait mème la sainteté d'Ignace, en mème temps qu
mystère de la liberté qu'il a si bien pénétré. Mais l'analyse se règie av
tout sur le «modèle et guide de nos àmes», qui a condescendu à
l'extrème abaissement. C'est un étonnant raccourci de la trajectoire du
Christ, «divine synthèse des contraires»100, dont les glanes et les échos se
retrouvent à mainte page des Exercices. Or la mème structure, le mème
rythme signalent la célèbre formule d'Hevenesi101, déjà mentionnée,
que Fessard, en un remarquable morceau de bravoure, soumet à sa
table de dissection. Finalement, le va-et-vient de ces géniales sentences
reproduit la palpitation de la Vie trinitaire102, une pulsation continuelle,
un doublé mouvement toujours plus grand.
Dans l'optique de l'auteur le mouvement de condescendance
s'achève, non à la Croix, mais au Hoc est Corpus meum de l'hostie
minuscule103. Cela ne veut pas dire que la Croix soit gommée de la
Troisième Semaine, elle y est implicite, ou plutót son mystère se
concentre sur l'issue, le gisant, qui s'est préannoncé à la Cène. La
spiritualité de Fessard — et d'Ignace — est intensément eucharistique.
C'est dans l'Hostie que se réalise et se vérifie la loi de la mort du Soi, de
la mort à soi. La reddition a eu lieu usque ad mortem, jusqu'au cadavre
inclus. Le Hoc, neutre, de la livraison et de l'offrande est le sésame des
Exercices et le talisman de l'Election, l'obiet du Suscipe. Par le Hoc
s'amorce l'échange admirable que décrit l'une des paroles les plus
profondes et les plus mystérieuses de saint Paul, «fait péché pour nous
et nous faits justice en lui»104.
C'est ce rapprochement de la Consécration et de l'Election qui est
un trait de génie. L'élucidation de la Troisième Semaine appartieni au
noyau primitif de l'ouvrage, où prédomine la dialectique temporelle de
l'Avant et de l'Après. Aussi le Hoc est-il le résultat tangible de
l'Election comme passage à l'étre, la gràce a supprimé les
oppositions105, évacué les représentations, ne laissant place qu'à l'eccéi
té de ce Hoc, le corps de gràce pour le corps de péché. Catharsis
merveilleuse, l'élection me donne un nouveau corps. Mais n'allons pas
croire que c'est là l'originaire dont le mystère eucharistique ne serait

100
Id., ρ. 175.
101
Id., pp. 340 (305-363).
102
Id., p. 176.
103
Id., p. 174.
104
Id„ p. 199.
Id., pp. 109-110.

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342 XAVIER TILLIETTE, S.I.

que le figuratif. En vérité c'est le Christ


doctrinale, qui échange son «corps de péché»
une présence toute spirituelle, et seulement
réversibilité, le hoc de la liberté revèt le
nouveau, recréé, un Soi absolu qu'assume
C'est une vue moins profonde qui attrib
naissance et à la mort du Christ. Celles-ci
l'intention dévoilée par le Hoc est ... Il es
s'opère la torsion, la conversion que [le Ch
car la Transsubstantiation est conversion. Le
«le point centrai où tout converge et d'où to
que Blondel aurait appuyé. Mais il ne
l'Agonie107. Et de mème l'Election. Le parall
Hoc est corpus et la «mort au monde» de l
expérience de mort de l'àme évoquée si di
ment, que l'on ne peut s'empécher de penser
son noviciat d'exil en 1913.
Les méditations de Troisième Semaine s'achèvent par une christo
logie du Samedi-Saint. L'identification du chrétien au Christ se poursuit
en effet tout au long du Triduum Mortis. C'est la mort de l'Image, sans
réveil instantané, et le séjour dans la mort montre qu'elle n'est pas un
simple passage seulement, elle est aussi un état. Elle confirme la
désunion du corps et de l'àme, et la réalité du Hoc, de «cela»; «on
couche le mort et on le met au tombeau, retour à la matière indistincte
et commune»108. Comme entraìnée par le poids du cadavre, l'àme
descend aux enfers, au royaume des ombres, du passé, du souvenir. Le
Moi mort est devenu passé, elle est «dans le fond, dans cette profondeur
où nous descendons pour retrouver nos souvenirs». Mais puisque la
mort n'est qu'un état passager, une espèce d'union persiste entre l'àme
et le corps, et «le milieu» où ils «demeurent unis dans leur extrème
division», c'est l'Humanité, de mème que l'Humanité, la société,
renoue au sortir du sommeil le fil de la continuité personnelle —
Humanité qui est à la fois ma mère et ma fille109, rappelle Fessard
retrouvant pour un instant la cadence hégélienne (ma mère, en tant que
je suis un ètre naturel, ma fille, en tant que je suis un individu social et
responsable).

106 Id., pp. 110-111.


107 Id., p. 113.
108 Id., p. 120.
109 Id., p. 121.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 343

Pietà, épouse et mère

Dans la phénoménologie du divin, Fhumanité est personnifiée ic


par la Vierge Marie, Mère et Fille de Dieu. Une très belle contemp
tion de la Pietà se dessine, associée à la Descente au Sépulcre. Le ho
prémonitoire de l'eucharistie s'est mué en hoc du cadavre. La «solitude
de Marie», sa «compassion solitaire», occupe le lieu de la transition. Ce
hoc inerte est «pour la conscience percevante de la Mère le pur moyen
d'un acte de foi»110. La mariologie restreinte qu'inaugure cette évo
tion appelle un nouveau développement. Avant de l'entreprendre, o
soulignera encore une fois combien palpable et pertinente est l'Imag
de la liberté refulgens in faciem Chris ti: mourir à soi-mème, perinde a
cadaver, dure loi mais loi suprème. L'imagination et la représentatio
cependant n'ont pas le dernier mot. La disparition du Christ est aus
celle de son Image qui s'évanouit aux regards111. Car l'Image historique
doit ètre dépassée (non la médiation du Christ), et avec elle le décalque
de notre liberté dans la Liberté divine, de notre liberté analysée à
lumière de la vie du Christ112. On s'est étonné de ne rencontrer nulle
mention du Christ au cours de YAd Amorem: c'était oublier que Jésus
remonté aux cieux échappe aux yeux de chair et qu'Ignace suivant le
mème mouvement de l'Ascension qui Le dérobe devait s'efforcer
d'évacuer tout le représentatif113. Rien ne montre mieux que les
Exercices sont une action, une effectuation, et non la sécheresse d'un
livret et d'un canevas.
La dévotion chevaleresque d'Ignace à la Vierge Marie s'exprime
non seulement dans les prières, les colloques et une constante «présence
mariale», mais dans une intuition théologique que le Pére Fessard a
remarquablement exploitée. La méditation du Triduum mortis, en
effet, se concentre sur la Pietà. Marie recevant sur ses genoux son Fils
mort représente et personnifie l'Humanité — elle aussi est à la fois Mère
et Fille de Son Fils114. Elle accueille ce pur hoc privé de sens et de vie.
Mais elle représente également la Divinité «qui maintient unis l'àme et
le corps de son Fils»115. Car sa Compassion fait approcher aussi près que
possible de la divinité sa liberté créée. Dans cette attitude et dans ce

Ibid.
111

112
Id., pp. 33, 119.
Id., p. 155.
113

114
Id., pp. 145-146.
Id., p. 121.
115
Id., p. 199.

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344 XAVIER TILLIETTE, S I.

róle privilégié elle est Co-Rédemptrice116


toute gràce et Reine de la race sacerdotale
parler de prétrise de Marie), alors qu'elle p
eucharistique. Elle est enfin la Vierge de M
conscience ancestrale de l'Humanité où s'enfonce l'àme de Jésus,
anamnèse et profond passé. Dans sa solitude elle subit la distension du
temps linéaire, l'écartèlement de la diastase. Garante intime de la
divinité et deThumanité, elle tient en somme la place de la mystérieuse
vie eucharistique chez Antonio Rosmini. Rosmini comme Fessard
devancent de plusieurs longueurs les théologies classiques.
Du lien ainsi manifesté entre la Mère et le Fils on peut déduire en
quelque sorte transcendantalement la première apparition du Ressusci
té dont aucun témoignage évangélique ne fait mention. «Lien du corps
et de l'àme du Christ»117, Marie se tient à la charnière de la Troisième et
de la Quatrième Semaines118. C'est dans son àme que s'opère et se
reflète le miracle de la Résurrection. L'apparition ne fait qu'un avec le
mystère. Cette jonction qu'Ignace a devinée et posée comme inélucta
ble procède de l'intelligence de la Liberté. II fallait qu'il en fut ainsi: Car
c'est dans l'Imagination de cette Mère bénie que se réalisent la nuit et la
lumière, le passage de la nuit à la lumière. «Figure de l'Humanité
nouvelle»119, en elle se produit l'inversion, elle entre à plein dans la vie
unitive. Sa croissance spirituelle est achevée, non son témoignage.
Comme elle a enfanté l'Humanité à la gràce, elle est le modèle de
l'attitude féminine qui est celle de l'àme devant Dieu120.
On pergoit dans le miroir de Marie la doublé dignité d'Epouse et de
Mère, qui lui revient en propre. Mais Marie est la figure de I'Eglise,
c'est comme telle qu'elle resplendit dans l'Après de la Résurrection.
Aussi la relation mariale cède-t-elle la place à la relation ecclésiale, à
I'Eglise, comme Marie Epouse et Mère à l'effigie sans rides et sans
taches. L'ecclésiologie est intégralement mariale, et le P. Fessard dérive
de la dévotion à la Vierge, ponctuellement, la révérence (yergùenza)
ignatienne à I'Eglise, qui imprègne les Règles d'Orthodoxie. On se
souvient qu'il a fait de celles-ci le champ fertile de la vergogne.
Le doublé rapport de l'àme à I'Eglise Epouse et Mère hiérarchique

116
pp. 122, 200.
117
Id., ρ. 132.
118
Id., ρ. 137.
119
Ibid.
Id., p. 139.

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 345

symbolise donc avec la piété mariale121. Il recroise également l'instance


de la femme que le binòme dialectique Homme-Femme propose ave
toutes les facettes du paradoxe biologique. L'Epouse du Christ est l
sainte Mère hiérarchique, cela commande l'attitude féminine du fidèle,
amour et obéissance, associés dans la pudeur. La dualité se réfléchissant
dans le comportement de l'Eglise prescrit en retour le doublé aveu d'un
amour conjugal et d'un amour filial122, apte à résoudre toutes le
situations relationnelles. De plus la fonction conjugale et maternelle —
deux titres soudés indissolublement123 — détermine le Temps de
l'Eglise, auquel Ignace est «sensible à l'extrème», où reparait le rapport
de trois à quatre124. Car l'Eglise maternelle, magistérielle, placée «dans
le temps distendu entre passé et avenir»125, n'est pas moins l'Epouse à
verticale du temps, qui redresse et apaise des désaccords. Dans la mème
coulée temporelle s'insère le rapport des Deux Testaments126, tributair
lui aussi de la dialectique de l'Avant et de l'Après.
Tout un jeu de relations familiales — qui explique l'intérèt de
Fessard pour Lévi-Strauss — se dispose et se ramifie sous le sign
répercuté de la vergùenza. Mais les déterminations ecclésiales mettent
en oeuvre les relations surnaturelles (Marx n'a vu que l'apparence
humaine) entrevues par saint Paul «à ce noeud de l'Ancien Testamen
et du Nouveau»127 où s'ancre «l'unité du logique, de l'historique et d
naturel128, en passe d'étre transcendée. Le doublé titre qui livre la
solution du conflit dit de «l'hypothèse-limite» (l'obéissance de la règie X
d'orthodoxie dans le cas du «supérieur indigne») donne «le point exa
où le logique, unité de la Nature et de l'Esprit selon Hegel, peut s'unir
avec le phénoménologique et l'existentiel»129. Dans un raccourci sais
sant, Fessard indique comment s'éclairent mutuellement le parado
biologique, le jugement infini, l'hypothèse-limite, la dialectique ho
me-femme, les titres de la Vierge et de l'Eglise. Il signale à propos
l'hypothèse-limite, irritante et scabreuse, que la logique de celle-
conduit Ignace à prescrire l'attitude féminine, certes, mais aussi u
comportement viril130, que synthétise la vergùenza.

121
D II, ρρ. 226-227.
122
Id., ρρ. 226, 229, 215-216.
124
ld., ρ. 197.
125
Id., ρρ. 199, 215.
126
Id., ρρ. 197, 226, 228, 230.
Id., ρ. 206.
Id., ρ. 207.
Id., ρρ. 204, 208.
Id., ρρ. 210, 216, 218, 240.

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346 XAVIER TILLIETTE, S I.

Conclusion

Ainsi s'achèvent, de fijon un peu abrupte, des notes sur le


commentaire magistral d'un «grand maitre», elles aussi conformes au
précepte qu'«il n'y faut rien changer»131. Il s'agissait, sans nul esprit de
provocation, de donner l'idée d'une lecture théologico-philosophique
des Exercices, en s'affairant autour d'un trésor quasi inconnu, sinon
méconnu. De fournir ou de suggérer un guide de parcours, modeste et
très simplifié. De rendre hommage au travail d'un pionnier — comme
Maine de Biran et Gabriel Marcel dans leur domaine — forant sa
galerie, travail qui déconcerte les spirituels comme les philosophes et
semble téméraire aux uns et aux autres.
A son avènement la Dialectique des Exercices — les deux premiers
volumes espacés de dix ans — a été accueillie avec respect, étonnement,
admiration, puis elle est retombée au «silence de l'eau profonde», sort
habituel des oeuvres de Fessard qui s'y résignait (l'expression est tirée
d'une lettre à Gabriel Marcel). Ne parlons pas du troisième volume,
posthume et vierge d'échos. Lorsque l'auteur est mort, subitement, le
18 juin 1978, à l'àge de 81 ans, aucune revue jésuite d'importance n'a
mentionné sa disparition132. Les deux publications dont il avait été un
collaborateur de longue date ne lui ont pas dédié fut-ce un court
nécrologe; dans un cas mème, un hommage tout prét a été écarté, sous
prétexte qu'il était trop personnel. A d'autres le soin de scruter les
arrière-pensées d'un ostracisme non encore totalement levé, signalé
non sans chagrin par le cardinal de Lubac, et que l'écroulement des
régimes communistes (qu'il avait prédit) rend aujourd'hui dérisoire.
Mais ce n'est pas sur ce terrain que nous avons voulu faire entendre la
louange. De mème que le Pére fut heureux d'offrir son ouvrage en
«tribut de filiale reconnaissance» à saint Ignace pour le quatrième
centenaire de la mort, de mème un bien moindre que lui se réjouit
d'offrir à sa mémoire, à l'occasion du 500eme anniversaire de la naissance
d'Ignace, un signe de réparation et de gratitude fraternelle.

Xavier Τιιχιεπέ, S.i.

131 υ /, ρ. 363.
132 Sauf la louable exception des Stimmen der Zeit (t. 196, Cahier 10, octobre 1978, pp.
715-717), sous la signature de Karl Neufeld: «Gemeinwohl und Geschichte. Zum Werk
von Gaston Fessard (1897-1978)».

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LE PÉRE GASTON FESSARD ET LES EXERCICES 347

SOMMARIO

Il Padre Gaston Fessard (1897-1978) è l'autore di una opera filosofic


teologica sugli Esercizi di Sant'Ignazio, la cui vigorosa originalità ha sconcert
to, persino scoraggiato, molti lettori. Il presente studio si propone di dare un f
conduttore per orientarsi attraverso un libro arborescente e stratificato, di c
l'ultimo volume, intitolato Symbolisme et historicité, tomo terzo et postum
dilaga oltre il progetto iniziale di un commento e perciò è stato omess
L'impostazione del P. Fessard è quasi una scommessa: ricavare dal modest
libretto una cosiddetta «filosofia di Manresa», che egli non attribuisce affat
formalmente al grande spirituale, ma che risulta dal metodo e dalla problem
ca, addirittura vi è presupposta e coinvolta. Da una parte, in effetti, gli Eserc
trattano in profondità del tempo, della storicità e della libertà; d'altro canto
metodo è dialettico: in realtà è dopo un lungo dibattito con Hegel che il
Fessard ha scoperto l'affinità sorprendente d'Ignazio con l'autore della Fenom
nologia dello Spirito. Partendo dalla deiscenza fra lo schema delle Quattr
Settimane e quello tradizionale delle Tre Vie, Fessard dimostra che il lor
battito ritma l'«analisi del Tempo e della Storia», avviata dall'impatto dell'att
di libertà proprio dell'Elezione. Nel cuore degli Esercizi si ritrova, raddoppiat
la pulsazione della negazione e della posizione che determina l'essenza del
dialettica hegeliana. Il Prima e il Dopo, l'Alto e il Basso, quindi gli a
orizzontale e verticale, s'incrociano nel circolo infinito, ove s'iscrivono e
sconfinano circoli concomitanti, come un rosone (v. fig.). L'intreccio delle rig
e dei circoli definisce con pregnanza visiva una «geometria spirituale», una ar
nella quale il P. Fessard è maestro, e che non manca di riferimenti filosofici
Spinoza a Bergson). Ignazio non ha soltanto insegnato all'esercitante come
unire la sua libertà a quella di Dio, ha anche additato la molla dell'attuali
storica e di ogni storicità. Poi, ritornando dalla filosofia alla teologia dopo av
percorso il cammino inverso, bisognava indicare come l'Antitipo della Libertà
Cristo, di cui l'Immagine raggiunge l'estrema condiscendenza nel sacramen
dell'Eucaristia. L'Eucaristia si collega con la morte, compimento del sacrifici
Le Meditazioni della Terza Settimana e del Triduum Mortis, e la contemplazi
ne della Pietà, preparano, con la verità sinfonica dell'Ad Amo rem, l'inna
mento della Chiesa Sposa di Cristo e «santa Madre gerarchica». Il sentire cum
Ecclesia di G. Fessard si esprime nelle analisi lunghe e tormentate delle Rego
di Ortodossia, sotto la guida di una nozione (soggiacente a un atteggiamen
che gli sta a cuore, cioè la vergiienza, vergogna, verecundia, perché rinchiu
assieme la più delicata sensibilità al male e le più sicure antenne della sindere

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