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affaire, de trancher avec sûreté le juste de juridiction, et donc une hiérarchie, on peut

les règles. Sa liberté finit là où commence l'injuste ! Tel n'hésite pas à proclamer ce qu'il toujours soupçonner les juges de vouloir com-
celle des autres. aurait fallu faire, qui hésiterait longtemps à le plaire à l'instance maîtresse de leur avance-
Il est vrai que la jeunesse a aussi sa spéci- faire réellement s'il en avait 'la charge effec- ment. Or le Conseil supérieur de la Magis-
ficité, qu'il faut respecter. C'est bien pourquoi tive. Les Français, lorsqu'ils ont à juger (aux trature a été établi par la constitution de
une particulière attention, et même une parti- assises par exemple), ne se comportent pas manière à échapper aux factions. La quasi-
culière bienveillance, est toujours 'portée à de la même façon que lorsqu'ils parlent d'un totalité de ses membres sont désignés après
l'exécution des sanctions, des jeunes condam- verdict relaté par la presse. Les cas concrets, un vote librement émis par la Cour de Cassa-
nés. Le jour même où la cour d'appel a pro- vus de, près, sont toujours plus complexes que tion ou le Conseil d'Etat. Que ne dirait-on
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noncé ses arrêts, les juges de l'application des les convictions abstraites affirmées de loin. pas si, composé dans la fièvre des couloirs
peines concernés se sont entretenus longue- Il y a des juges en France. Ce n'est ni à du Palais-Bourbon, il obéissait aux passions
ment avec les jeunes condamnés ; toutes faci- un ministre, ni à' un éditorialiste (aussi talen- politiques ? Quant à l'indépendance, elle
lités ont été laissées à ces derniers ---- et tueux qu'il soit), qu'il revient de juger. Dans consiste d'abord à ne pas croire que vous
leur seront garanties — pour continuer leurs la fièvre d'une salle de rédaction, entouré détenez la vérité parce que votre opinion
études, préparer et passer leurs examens. d'amis, on s'accorde aisément à estimer la est partagée par une catégorie de citoyens
Mais qu'on n'insinue pas que des sanctions peine trop lourde. Mais, dans une autre salle avec' lesquels vous êtes en sympathie. L'in-
inéquitables ont .été prononcées pour des mo- de rédaction, entouré d'autres amis, on trou- dépendance, c'est que le juge trouve la vérité
tifs qui ne relèveraient pas de la justice I vera' cette même peine trop légère. « Qui dans sa conscience, et non dans les échos
Des procédures suivies, j'observe que personne' n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son. » simplifiés d'un groupe social.
ne met en doute la régularité. Lés procès dont .Ecoutez un raisonnement, les choses vous Hier, on se contentait de désigner la fonc-
nous parlons ont eu un grand retentissement paraissent claires. Ecbutez son contraire, tout tion de juge à l'attention de la foule. Aujour-
dans l'opinion ; mais ils n'oht rien 'd'excep- s'obscurcit. La salle d'audience est précisément d'hui, plusieurs journalistes désignent les
tionnel. Ils ont été menés publiquement, orale- l'endroit où s'affrontent ces points de vue magistrats par leur nom. Oublierait-on les
ment et contradictoirement ; les voies de contradictoires. C'est après avoir pesé le pour prises d'otage, les attentats, les menaces dont
recours ont été utilisées. Appel a été fait de et le contre, en toute connaissance de cause ont fait l'objet, ces temps derniers, trop de
toutes les décisions du tribunal correctionnel ; et dans la sérénité de la Chambre du Conseil, magistrats ? Se ne veux pas évoquer Sylla,
tantôt du fait 'des prévenus (ce fut le plus que les juges se livrent à l'acte difficile de qui faisait écrire sur les murs de Rome le
souvent le cas pour les « casseurs »), tantôt juger. nom de ceux qu'il souhaitait voir assassiner.
du fait du Parquet ; la cour a pu exercer Jean Daniel laisse entendre que les juges Mais il faut se souvenir qu'aujourd'hui nom-
souverainement son contrôle sur des décisions ont pu vouloir devancer les désirs d'un pou- mer, c'est déjà menacer. -
motivées ; quant à ceux des condamnés qui voir qui détient la clef de leur avancement. Les juges qui se prononcent, au terme d'un
ont déjà comparu devant la cour d'appel, il C'est faire injure aux magistrats ; et non pas débat contradictoire, par des sentences publi-
est remarquable qu'un seul d'entre eux se soit à un seul, mais à tous ceux qui, au tribunal quement motivées, n'ont pas d'autres comptes
pourvu en cassation. comme à la cour, ont collégialement parti- à rendre. Ne minons,, pas l'autorité de la
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Reste le quantum des peines. Il dépend de cipé à des décisions. Croit-on donc qu'on justice en traitant ses verdicts, comme des
l'appréciation des juges, dont c'est précisé- puisse imaginer un système qui mette les décisions aléatoires que chacun s'arrogerait
ment la lourde tâche que de le fixer au vu magistrats à l'abri de tels soupçons ? A partir ' le droit de réformer.! Quand on n'est pas
du dossier, à l'audience. Il est toujours facile, du moment où leur avancement n'est pas juge, on n'est pas pour autant juge des juges.
quand on ignore le dossier complet d'une automatique, et qu'il y a plusieurs degrés de ALAIN PEYREFITTE

de ne pas séparer l'esprit des lois de celui le courage de leur philosophie. répressive.
était bâclée et où les sanctions étaient anor- des moeurs, et l'état d'esprit des magistrats C'est peut-être qu'elle est intermittente et
malement sévères. Bien plus : nullement pré- de celui de l'opinion publique, nous n'avons qu'elle ne fait pas l'unanimité. C'est surtout
occupé par cette procédure hâtive, le Par- pas été surpris de retrouver dans certains qu'il n'y a, en France, ni, bande à Baader
quet a fait souvent appel « a minima », dans verdicts le reflet de préoccupations géné- ni Brigades rouges. Les autonomes en arri-
l'espoir que la sanction serait encore plus rales. Vous apprendrai-je vraiment quelque vent parfois à des violences contre les
grave. Pourquoi cet acharnement répressif. chose,' Monsieur lb Ministre,' quand .je vous biens ; jamais contre les personnes. On peut
d'un Parquet qui, lui, dépend directement du dirai que, dans votre gouvernement, comme dire en privé : plutôt l'Allemagne que l'Ita-
ministère de la Justice ? C'est un autre point dans votre ministère et comme d'ailleurs lie ; D n ne peut pas encore convaincre une
sur lequel M. Peyrefitte garde le silence. dans votre région (1), on se demande si l'on opinion publique même très réceptive qu'il
Cependant notre garde des Sceaux se pourra décourager la violence individuelle, convient d'emPloyer dés méthodes alle-
demande pourquoi nous ne nous sommes si l'on pourra éviter en France une situa- mandes dans une, situation qui n'est pas
pas contentés des attendus qui justifient une tion à l'italienne et si l'on pourra enfin évi- italienne. Il n'y a pas ici un procès d'inten
sentence au lieu de tenter d'imaginer « ce ter aux jeunes chômeurs, comme aux:.étu- tion ; mais simplement une obligation de
qui se passe dans la tête des juges ». Pour- diants sans avenir, la tentation du roman- chercher ailleurs que dans la loi un exer-
quoi ? Mais tout simplement, Monsieur le tisme de la destruction et de la mort ? Ce
. cice si funeste de la justice. Cette philoso-
Ministre, parce que ces attendus n'ont rien ne sont pas des préoccupations inavduables. phie répressive serait en définitive l'alibi le
à voir avec ce que nous avons appris au Mais, quand elles ne sont pas avouées, elles moins honteux de certains juges négligents.
cours du procès même. Dans certains cas, conduisent au double langage et à une forme
. Il nous reste maintenant à informer le
ces attendus suscitent l'indignation. Nous d'imposture. Vous apprendrai-je que le pré- ministre de la Justice que notre campagne
'avons donc choisi de ne pas en rester là. sident dé la République, quand il s'agit d'édo- en faveur•de la révision de toùs ces procès
Nous avons cherché ailleurs une explica- nomie, évoqUe souvent les deux cortèges : ne cessera pas. Nous souhaitons que
tion. Je dirais même, et sans aucun para- celui des nations qui sont à la traîne et où M.. Peyrefitte prenne conscience que l'opi-
doxe, que c'est précisément parce que nous figure notamment l'Italie ; et celui des na-. nion est désormais mobilisée et qu'a tout
ne nous résignons pas à la malhonnêteté tiens qui sont dans le « peloton de tête.' et le moins une amnistie garantirait l'honneur
intellectuelle des magistrats, que nous ne où figure cette Allemagne si chère_ à son de des magistrats dont il se soucie à juste
croyons pas à leur manque de probité, que coeur et dont l'ordre est ei convoité ?. Et il titre.
nous essayons d'imaginer d'autres motiYa- est bien vrai que l'Allemagne fédérale est M. Peyrefitte a raison sur un point : il y
fions, profondes et nobles, que celles enfer- arrivée à une sorte de consensus national a un grand doute, en effet, qui pèse sur la
mées dans les attendus de leur verdict. — dénoncé .par de rares intellectuels — justice française. Mais ce n'est certes pas
En cherchant, et aussi en enquêtant, nous grâce auquel la défense de l'ordre social la 'presse qui a contribué à le répandre.
croyons bien avoir trouvé. Sans généraliser est assurée au prix d'un certain nombre C'est . la simple lecture des attendus, la
bien sûr ; Sans systématiser. Mais enfin,
- de bavures. Entendez : au prix de la margi- simple publicité des débats. L'honneur des
pour certaines affaires, il est évident qu'on nalisation d'un certain nombre de « sus- magistrats ? Mais il n'a jamais été souillé
s'est plus préoccupé de garantir l'ordre (et pects ». que par l'obligation qui leur est faite d'ap-
surtout l'ordre social) que de rendre la jus- Les autorités françaises 'n'ont pas encore pliquer une procédure déshonorante.
tice. Et, comme nous savons qu'il' convient (1) Alain Peyrefitte est maire de Provins, JEAN DANIEL

56 Lundi 28 mai 1978