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L'Europe et le fascisme (1929)

Author(s): Hermann Heller and Philippe Quesne


Source: Cités, No. 6, Qu'est-ce qu'un chef ? La crise de l'autorité aujourd'hui (2001), pp. 179-195
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40620930 .
Accessed: 10/06/2014 19:08

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L'Europeet lefascisme1
(1929)
Hermann Heller

AVANT-PROPOS À LA PREMIÈRE ÉDITION

L'Étateuropéenestactuellement confronté à unecrisedifficile et dange-


reuse; sa forme et son contenuont un besoin urgent de renouvellement.
Ce qui s'offre à nouspourcetteréforme de la têteetdes membres, à côté
179
du bolchevisme dont les plans de révolution mondialene fontplus
aujourd'hui beaucoupparlerd'eux,c'estavanttoutl'exempledu fascisme. Hermann :
Helltr
Nous avons tout lieu de nous poserla questionde savoirce que le
etlefascisme
L'Europe
fascisme a à direà uneEuropetombéepolitiquement malade.C'estaussi
(1929)
un faitque le tempsestaujourd'hui trèsloinoù Mussoliniexpliquait que
le fascisme n'estpas un produitd'exportation. Entre-temps, il ne s'agit
pas seulement du faitque l'Espagne,le Portugal, la Grèce,la Pologne,la
Hongrie et la ont
Turquie plus ou moins bien imitéle fascisme- un fait
donton ne doitpas s'acquitter tropfacilement parla constatation, certes
exacte,qu'il s'agit,en y incluantl'Italie,des pays qui ont le taux
d'analphabètes le plus élevéen Europe.Le fascismeitalienest en lui-
mêmece qui élève aujourd'huila prétention de formerle visagedu
nouveausiècle.« Jusqu'àmaintenant », pense de ses dirigeants
un repré-
1. Publié pour la premièrefois aux Éditions Walter de Gruyter,Berlin, 1929 ; la 2e édition,
élargie,qui est parue en 1931 aux mêmesÉditions,se trouveà la base de cetteversion.N.d. T. : ce
titreest celui de l'essai completdont la traductionqui suitprésentele premierchapitreainsi que les
avant-proposaux deux premièreséditions. Cet essai est disponible aux Éditions J. C. B. Mohr,
Tübingen : Hermann Heller, Gesammelte (Œuvres complètes)
Schriften , 2. Band (vol. 2), 3. Abtei-
lung (3e partie),« Parlementarismus oder Diktatur» ( « Parlementarisme et dictature» ).

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sentatifs,« le sièclea vécudu trésor d'idéesdu sièclepasséet n'avaitpas
encorepu élargir sonproprehorizonparla créationde nouveauxmythes
tandisqu'il consumait ceuxqui étaienthérités du passé.Le fascisme crée
lesnouveauxidéaux,ouvrelesnouvelles frontières
de la penséepolitique,
élaborela nouvellethéoriede PÉtat,accomplitl'expérience historiquede
sonpropreprogramme etoffreauxpeuplescivilisés unesommed'idéeset
d'oeuvres qui suffiront à remplir le siècleen courset à lui donnerson
caractère et son nom»'
Quellessontles œuvreset les idéesque cetterévolution mondialea à
nousoffrir ? L'année1928 a donnéun termeprovisoire à l'organisation
de l'édificed'Étatfasciste, etnouspermet aujourd'huide fairele pointsur
ce qui étéaccomplien Italie.Le présent ouvrage viseà décrire cetédifice
aussibien que le mondespirituel d'où il est né et qui le porte,pour
pouvoirrépondre à la questionde savoirsi et ce que l'Étateuropéena à
apprendre du fascisme.
Il n'estsansdoutepas inopportun de faireremarquer que l'auteurdoit
sa connaissance de l'Italieà plusieursvisiteseffectuéesavant-guerreainsi
qu'à un séjourde sixmoispendantl'année1928.

180
AVANT-PROPOS À LA DEUXIÈME ÉDITION

Grands
articles
Hermann
Heller L'éditionprésente a étécomplétée et élargiesurplusieurs points.
La structure d'Étatfasciste en Italieet son monded'idéesn'ontde
toutesfaçonspas connude changements essentiels
depuisla parution du
livreil y a un an et demi.
Entre-temps, le fascisme n'a pas nonplusétéen mesurede remporter
dessuccèsdécisifs Au contraire
à l'étranger. ! La seuleimitationconsciente
de Mussoliniqui soitparvenueau pouvoirpour un certaintemps- la
dictature de Primode Riveraen Espagne,s'estdepuislorslamentablement
effondrée toutcommele fascisme de la gardenationaleen Autriche. Les
autresformes dictatoriales européennes ne sontapparuesjusqu'àmainte-
nantque dansdespetitspaysde l'Estetdu Sud,dontle degréde civilisa-
tionestà la traîne, etn'ontparailleurs en aucunemanièrefaitla tentative
de reprendre à leurcomptelesorientations politiquesdu fascismeitalien.

1. Giuseppe Bottai,« Der italienischeFaschismus» ( « Le fascismeitalien» ), dans Internatio-


nalerFaschismus(Fascismeinternational),édité par Carl Landauer et Hans Honegger, Karlsruhe,
1928, p. 18.

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C'est seulementen Allemagnequ'on trouveactuellement un grand
parti,les nationaux-socialistes,qui déclarent sen tenir rigoureusement au
modèleitalien,à l'intérieur commeà l'extérieur. Suiteaux élections alle-
mandesde septembre 1930,Mussoliniexpliquemaintenant - en opposi-
tionà desdéclarations antérieures -
plusprudentesque le fascisme renfer-
meraitdes contenusqui ontuneforced'obligation universelle: « Qui dit
que le fascisme ne seraitpas un produitd'exportation se trompe.»'
L'exactitudesubstantielle de la présentation qui suit de l'original
fascisten'a été contestée par aucun des nombreux critiques.Ceux pour
le
qui présent travail n'était pas le bienvenu n'en ont appeléqu'à mon
manquede compréhension 1'«
pour esprit du » fascisme. Faisonsabstrac-
tionde ce que cet espritn'a, dans aucuneprésentation synthétique, la
parole aussiexplicitement et avec autant de citations littérales
que dans ce
travail,pourdirequ'unespritparvenu au pouvoirdansle mondedu poli-
tiqueresteune phrasede littérateurs aussilongtemps qu'il n'a pas été
repéré à même la forme politique concrète.
De la littérature à peineencoremaîtrisable surle sujet,on mentionnera
uniquement La penséede VÉtat danslefascisme ; cet écritconstitue, en
vertuprécisément de ses présuppositions politiquescomplètement diffé-
rentes, une confirmation précieuse de la conception représentée ici. 181
Berlin-Schlachtensee, janvier 1931.
Hermann
Heller
;
etlefascisme
L'Europe
(1929)
I - LA CRISE POLITIQUE DE L'EUROPE

On a l'impressionque notreépoquene tiendrait pas à réussir


unemise
en formepolitiquesatisfaisante de la démocratie socialede masse.Les
formes semblent
etlesnormestraditionnelles nepasêtreà la hauteur de la
tâche.En touscas,la foidansles possibilités
de formation démocratique
de la sociétédéforméeparles révolutions et
bourgeoises prolétariennes est
sévèrement ébranlée.
La présupposition de touteformation étatiqueest la miseen œuvre
d'un contenude volontécommun,capabled'intégrer la pluralitésociale
éternellement à
antagoniste l'unité Car
étatique. l'Etat, le peuplecomme

1. Benito Mussolini, «Messagio per l'anno nono» (27 octobre 1930), dans Opera omnia,
36 vol., Florence, 1951 sq., vol. 24, p. 283.
2. Berlin, 1931.

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unitépolitique,n'existeni avantni au-dessus du peuplecommepluralité,
il ne surgit pas non du
plus simple s' « entendre » rationnel de la pluralité.
C'est pourquoila questionest sans cesse décisivede savoircombien
d'unité,de contenude volonté« organique» communest donné et
combienpeutet doitêtreunifiéet « organisé » rationnellement. Car c'est
d'abordle contenuqui créela formeet légitime la violence.La politique
esttoujoursorganisation d'oppositions de volontésurle fondement d'une
communauté de volonté.
La démocratie est dépendante de cetteunitéprédonnéeà un degré
beaucoupplusélevéque la forme d'Étatautocratique. Dans la démocratie
en effet, ce n'estpas seulement un seulou bienune minorité privilégiée
durablement en droit,maisla totalité descitoyens égauxdevantla loi qui
décidentensembledes moyenset des butsde la formation d'unitépoli-
tique.La démocratie doit pour cetteraisonse tirerd'affaire avec une
proportion beaucoupplus faible de contrainte et est renvoyée beaucoup
plusfortement que l'autocratieà l'assentiment. Ses représentants liéspar
la loi sontdépendants en droitde la volontépopulairequi ne s'exprime
pas seulement dansla loi ou dansle vote.La volontépopulairedoitorga-
niser,elle ne peut donc jamais devenirun pur produitrationnel
182 d'organisation. Plus fortement la décisioncommunedémocratique est
réprimée autocratiquement, plus l'État devient indépendant de cette unité
articles
Grands de volontéprédonnée- au moinsprovisoirement. Pour cetteraison,
Wehr
Hermann l'existence de l'Étatdémocratique estd'autantplusproblématique que le
cerclede ceux qui décidenten communest plus grandet l'unité
prédonnée plusfaible.
Dans la démocratie de massedu grandÉtatactuel,toutela difficulté
résidedans le faitque les oppositionsà organiser sont nombreuses et
complexesmaisque les communautés sont
qui organisent relativement
petites. La force intégratricedu sol, du sanget de l'imitation estdansson
ampleurbeaucoupplus et
faible, la quantité de ce a à
qu'il y organiser, eu
égardaux millionsde genséveillésà la conscience de soi,beaucoupplus
grandeque dans la démocratie antique ou la démocratie suisseavecses
quelque milliersde citoyens parcanton et ses quelque 200 km2.
Les représentants qui décidentpolitiquement ne sontliésaux citoyens
individuelsque par des voies trèsdétournéeset par un systèmetrès
complexe, la responsabilitédesreprésentants estpartagée de manièretrès
compliquée dans cette« renardière ». Pour la pluralité,l'unitépolitiqueen
reçoitquelquechosed'abstrait etnepeutque trèsdifficilement devenir un

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vécu immédiatintuitif. Plus ampleest l'organisation, plus nombreuses
sontles règlesd'ordreposéesrationnellement, et plus impersonnelle la
domination.Mais si - en outre- à la démocratie de massese lie une
immensedisparitééconomiqueet spirituelle, le problèmeactueld'une
démocratie socialede masseen reçoittoutson poids.Pourtoutedémo-
cratie,le problèmesignificatif serala nécessaire stabilité et continuité du
gouvernement, à la des
causede dépendance représentants parrapport à la
faveurpopulairechangeante. Mais si l'oppositionde classe intensifie
encorela méfiance des massesenversles gouvernants, alorsl'aspiration à
uncontrôle légaltoujours plus étroitde ceux qui dominent politiquement
croîtra.À travers ce contrôle, ce n'estpourtant pas seulement la capacité
d'actiondesgouvernants, maisaussicellede l'Étatlui-même qui se trouve
bornée.Mais étantdonnéque danscettepluralité centrifuge, l'unitépoli-
tique doit être et
maintenue, qu'en même on une
temps exige harmonisa-
tion sociale,toutesexigencesque seul un Etat fortest en mesurede
réaliser,une contradiction insolubleen surgit.Moins les contenus
communautaires unissentdirigeants et dirigés,plus forteencoreserala
conscience de l'absencede libertéet de l'inégalité.
D'une manière toutà faitparticulière, le parlementarisme reposesurun
contenude volontécommunintégrant touteslesoppositions. D'aprèsson 183
sens,la formation d'unitépolitiquedoitavoirlieuavecle pluspossiblede
libertéet d'égalitédes conditions politiquesde miseen œuvrepourtous Hermann :
Heller
les groupes.Ce n'estpas en imposantviolemment du hautversle bas, li
et
L'Europefascismi
maisparla parole,le débat,l'accord,la discussion entretousles groupes (1929)
que le système politiqued'unifications de volontédoitêtreréalisédu bas
versle haut.Dans ce système, le parlement n'est,d'aprèsson idée,que le
refletet le couronnement, en mêmetempsaussil'exemplede tousces
innombrables accordspolitiquesqui s'accomplissent sous la formede
discussionssans violenceà l'intérieurde chaque parti,association,
assembléeainsique dans la presse.« Le régimeparlementaire vitde la
discussion », affirmait déjà Marx en 1852 : « Tout intérêt,toute orienta-
tionsocialeestici transformée »*
en penséesgénérales. C'est pourquoi,à
notreépoque,on a faitl'actede décèshistorique du parlementarisme, en
considérant que son principeoriginaire était,dans la représentation de
quelquesidéologues rationalistesdes la
tempspassés, croyanceque la «

1. Karl Marx, Der achtzehnteBrumairedes Louis Bonaparte(Le 18 Brumairede Louis Bona-


parte), Stuttgart,1914, p. 51.

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vérité» naîtraitdu librecombatd'opinion1.Ce qui estsurtoutévident,
c'estque pourle parlementarisme commepourtouteorientation poli-
tiquela formation d'unitéétatiqueestle butet la discussion rationnelle
n'estque son moyenspécifique. Ce n'estque pourcetteraisonqu'il se
retrouveen crise,carla communauté de valeuretde volontéprésupposée,
qui offrela base de discussion commune indispensable à la discussion
parlementaire sansviolence, faitgravement défaut.Et il n'ya plusen faità
organiser démocratiquement les oppositions socialesau momentmême
où la base de discussioncommunen'est plus accordéeà l'adversaire
politique.
Car sanselle,le principe d'organisation constitutif de la démocratie, la
sélectionpolitiquedesdirigeants etla positionde butpardécisionmajori-
taire,perd toutevalidité.La démocratie est la dominationdu peuple
commeunitésurle peuplecommepluralité. Le moyentechniquede la
formation d'unitédémocratique n'esten toutetpourtoutque la soumis-
sionvolontaire de la minorité à la volontéde la majorité, la renonciation
de la minoritéà toutcombatviolentcontrela majorité,maisaussila
renonciation de la majorité à l'oppression violentede la minorité etde ses
chancesde devenir à la
majorité prochaine échéance. La décision majori-
184 tairene reçoitpourtant son pleinsens,aussibienlogiquement que poli-
tico-normativement, qu'à l'intérieur d'une totalité : la majoritéa une
articles
Grands forcecontraignante seulement à l'intérieur d'unensemble. Là où le peuple
Hcìkr
Hermnn commeunitéprédonnée, là où la nationpolitiquen'estpas présupposée
danstouslescombatsmenés- si acharnés soient-ils,il estaiséd'allerà la
rencontre du principemajoritaire avecla proposition suivante : la raison
n'estjamaisprésente que chezpeu d'hommes.En réalité, je ne peuxme
limiterà la miseen œuvreparlante de ma volontépolitique, etje ne peux
soumettre ma meilleureconviction à la volontéde la majoritéque si
j'estimeplushautpolitiquement (ou encore,maisseulement en un sens
relatif, et
religieusementéthiquement) l'existence totale de la commu-
nautéde volontéetde valeurque le triomphe à chaquefoisde monjuge-
ment- fût-ilmeilleur.Si je ne suis en mesurede reconnaître aucune
communauté de valeurcontraignante, que ce soit dans l'humanité tout
entièreou dans un peuplesoitdans un groupe,alorsaucunedécision
majoritaire ne peutm'obliger, etle choixdesdirigeants ainsique la déter-

1. Carl Schmitt,Die geistesgeschichtliche


Lage des heutigenParlamentarismus
(La situationhisto-
riquedu parlementarisme actuel),2e éd., Munich, 1926, p. 61, 63.

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mination des butspolitiques parla décisionde la majorité sontpurement
et simplement dépourvus de sens.
Les carencesde la formepolitiquese révèlent donc commeexpression
de carencesdu contenu.Quels sontmaintenant les contenusqui sontà
mêmede donnersa formed'unitépolitiqueà la démocratie socialede
masse du tempsprésent ? Les contenusreligieuxtraditionnels sont
dépourvus de cetteforce.Les églises se contentent d'exigerl'Étaten tant
qu'institution. Elles veilleront à expliquer pour toute autorité- même
pourl'autorité bolchevique : « Non estenimpotestasnisia deo. »*Avec
lesvaleursreligieuses, touteslesautresvaleurstraditionnelles ontétésévè-
rement ébranlées. Les tempsne sontplusoù la grâcedivinemonarchique
jouait le rôlede fondement de la communauté politique.
Ils furent remplacés par une époquedanslaquellela communauté de
culture nationale a manifesté sa forcefondatrice d'État.La guerre mondiale
a montréquellepuissancea aujourd'hui encorecetteforce- du pointde
vuede la politiqueextérieure ! L'idéenationalen'a cetteactionformatrice
d'unitéque pourautantetaussilongtemps que l'Étatnationalestressenti
de faitcommeuneprotection nécessairede la spécificité nationale.Cette
actionestaujourd'huiconsidérablement affaiblie ; d'un côté,par le fait
que les masseslaborieuses ne se sentent pas - ou insuffisamment - inté- 185
gréesdans la communautéculturelleet aperçoivent leur salut dans
l'Internationale destravailleurs, d'unautrecôtéà causede l'Internationale Hermann :
Heller
économico-technique capitalqui a excédédepuislongtemps
du les fron- L'Europe
etlifascisme
tièresde l'État-nation et a dépassél'État-nation. Pour beaucoup,cette (Ì929)
situationfaitapparaîtrel'État supranational comme une garantiede
l'existence nationalede loinplussûreque celleque chaquenationeuro-
péenne offrir
a à - celles-ci, si on faitcomplètement abstraction d'une
secondeguerremondiale, en arrivent chacune de leur côtéà unedépen-
dance toujoursplus servileà l'égard de l'Amérique.Aujourd'hui,
l'autodétermination nationaleresteencorele facteur d'intégration poli-
tique intérieureet extérieure le plusefficace desdémocraties européennes.
À côtéde cela,on trouve évidemment uneinfinité de facteurs de formation
étatique d'ordre personnel, fonctionnel et substantiel ; leur action intégra-
trice restepourtantsans cesseconditionnée « par une communauté de
valeurqui ne soitpasmiseen causeparle combatpolitique, lequelcombat
estconduitsousla restriction de celle-ciqui luidonneelle-même stsrègles

1. Romains, 13, 1.

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etpoursensd'êtreunefonction du vivreengroupeintégrateur »' Le solet
le sang,la personnalité du chefetTactiondesmassesagissent aussibienen
intégrant qu'endésintégrant. En premier eten dernier lieu,l'Étatconcret
etle droitpositif doivent êtrelégitimés etintégrés des
par valeurs qui trans-
cendentcetÉtatetsondroit.Déjà de ce fait,l'actionformatrice d'unitéde
l'idéenationale enesttrèslimitée. Ellen'exprime pourtant riensurla struc-
tureconcrète de l'État,riensurla relation hiérarchique inférieure etsupé-
rieureà l'intérieur de l'État,raisonpour laquellele nationalisme est
toujoursobligéd'emprunter à d'autrescercles de pensée - d'une certaine
manière auxpenséesde l'Étatsocioprofessionnelles.
Même cettecommunauté de valeurqui doit porterla démocratie
socialede masseestdevenueaujourd'hui hautement problématique. C'est
pourquoi nous devons examiner plusexplicitement l'esprit du XIXe siècle
d'où ces contenusjaillissent et qui a pourfinirdésintégré ces contenus
formateurs d'État.
Mais pourcomprendre danstoutesa profondeur le problème politique
cardinal, il estbesoin au préalable d'un aperçu la polaritéinsurmon-
sur
tablede notreconscience, que deuxmilleans de monothéisme ontdéve-
en
loppée Europe. L'État antique,qui ne connaissait pas de dieux supra-
186 nationauxet étaitun lien religieux et politiquetoutà la fois,n'avait
besoind'aucunelégitimation transcendante. Mais depuislors,le Yahvé
articles
Grands
nationala été reconnucommemaîtredes mondes,depuislorsle Dieu
Heller
Hermann chrétien n'a plusétéconsidéré dansla beautéetla puissance d'ici-basmais
dansle retournement du vouloirhumain,depuislorsl'hommeeuropéen
vit,qu'ilsoitcroyant ou incroyant, inévitablement dansla tensionpolaire
d'uneaffirmation de la puissanceici-baset d'unenégationdansl'au-delà
de la volontéde puissance. Depuislors,l'unitéabsoluede la polisantique,
qui avaitété toutà la foislien cultuelet politique,a cesséet n'a pu
connaîtreaucun rétablissement réelpar un État mondial.Depuis lors
touteindividualité historique, toute collectivitésocialeet toutenorme
ont
particulière toujours à nouveau été ramenées en dernière instanceà
l'autorité d'un absoluuniqueet à la loi fondéeultimement en lui. Au
MoyenÂge, ce futla loi universellede la qui passeulement
catholicité, n'a
dominécléricalement maisaussidans une trèslargemesurepolitique-
ment.Toute la conscience futrapportée en dernierlieu au savoirde la

(Constitutionet droit constitutionnel),


1. Rudolf S mend, Verfassungund Verfassungsrecht
Munich,1928,p. 40.

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revelationchrétienneet aux normes sociales qui y sont développées.
Quand ce droit naturelrelatifdu christianismefut séculariséen droit
naturelabsolu de la raisonhumaine,la raisons'estalors,encoreune fois,
imposée,en tantque législateurmonothéiste,aux autoritéstemporelles,
spatialeset personnelles.Après que le XIXesiècle eut dépossédé tous les
universalismes, il leurrestaun dernierlieu où se réfugier : le « royaumede
la liberté» marxiste.La solution finalede ces tensionsentrevouloir et
devoir,entreréalitéhistoriqueet êtreabsolu avaitcommencéavec Hegel
et avait aussi pris finavec lui du faitqu'une relativitéhistorique,l'État,
avait été absolutisé.« Être un peuple» - voici ce que dit peu de temps
après Ernst Moritz Arndt -, « avoir un sentimentpour une cause,
convergeravec l'épée ensanglantéede la vengeance,c'est la religionde
notretemps; grâceà cettefoi,il devraitêtreharmonieuxet fort,par elle il
devraitsurmonterle diable et l'enfer»' De mêmeque Yahvé est ici rede-
venu national,il pourraittoutaussi bien devenirsocial ou n'importequoi
d'autre.L'adversairepolitiquedu momentest devenul'ennemiabsolu, le
diable,avec lequel on n'a en communni droitni juge, avec lequel on ne
pactiseen aucun cas.
Ce sont les meilleursespritsdu XIXe sièclequi - non sans raison- sont
devenusainsi méfiantsà l'égardde tous les universalismes. Depuis que la 187
consciencehistoriquea dynamiséla statiquedu droitrationnelet a ôté à
ses normescontenuet forcecontraignante, les appels pathétiquesau vrai, Hermnn
Heiler
:
au beau et au bon, aux droitsabstraits,éternelset immuables,ont rendu le
et
L'Europefascisme
un son creuxet faux.Des volontésconcrètesne sont obligéesà l'action (1929)
que par des normesconcrétisées.
Depuis ce jour, chacun ne voulutplus êtreque positiviste, ne s'en tenir
qu'aux faitspositifset à la liaison légale de ces perceptionsdonnées aux
sens. N'est plus alors restéd'un côté qu'un monismenaturalistequi est
demeuréaveugle à toute dimensionde sens de ces faitsou bien voulut
montrerque toutesles idées et les valeursétaientle produitd'associations
psychologiques, de processusphysiologiqueset pathologiques; d'un autre
côté, un criticisme pareillementétrangerà la valeuret à la réalité,qui divi-
sait le monde en un royaume de normes pures, c'est-à-direvides et
n'obligeantà rien,et des bas-fondscomplètementséparésd'elles, seuls
« réels», se manifestantcomme une foule de causalités étrangèreset
d'égoïsmesindividuelsdéliés.

1. Référenceintrouvable.

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Un sentiment de la vie se cherchant à tâtonssans certitude, malgré
toutesles conquêtesdu siècle,cherchadésormaissa sécuritédans le
rationnel et le théorétique, voulutmaîtriser toutce qui estvivantparle
calcul.Le dogmecardinalde cetteconception du mondefutla connais-
sancesansmétaphysique, absolument objective.En vérité,c'estla méta-
physique de Vordre naturel1du XVIe siècle devenuindifférent à la décision
et sanséthique,qui étaità son fondement ; une idéequi, à l'époquedu
naturalisme, dégénéra dans l'idéalrationaliste de la formule du monde
uneetuniquede Laplace,résumant toutetprévoyant tout.Kantainsique
Comteavaientfaitde la mathématique la basede toutesle sciences.Tout
particulièrement depuislessuccèspratiques immenses de celle-ci,
toutela
connaissance de la culturea aussiétésoumiseà sa méthodede quantifica-
tionexclusive. On crutpouvoirexpliquertouteapparition en tantque
transformation d'uneautrechoseexistante, effectuée selondesloisuniver-
selles,et pouvoirainsirésoudre touslesmystères d'uneviedésenchantée.
La science,commele faitremarquer le représentant le pluscaractéristique
de la dernière génération, futdominéepar la croyancequ'il « n'y a en
principepas de puissances mystérieuses incalculables qui interféreraient,
qu'on peut bien plutôt maîtriser toutes choses - en principe- par le
188 calcul»1.Toutedifférence et tout individu, touteindividualité temporelle,
et
spatiale personnelle, n'eut de valeur que comme cas particulierd'un
articles
Grands universel abstrait, d'une loi. La frénésie de systèmeformaliste voulutà
Heller
Hermann tout prix fairedu monde une unitélogico-mathématique. On crut
partoutpouvoirfixeret devoirfixerdes lois, c'est-à-dire des relations
d'échangecomplètement de
dépourvues qualité, ne tenant compte
d'aucunesorted'individualité. On retirafinalement toutdroità l'exis-
tenceà toutce qui estparticulier, unique,personnel.
Ce futle mêmeespritqui dominadansla calculabilité croissante de
l'économiecapitaliste et dansla démocratie de massequantifiable. Mais
comment cetespritdut-ilconcevoir l'Étatindividuel etsa hiérarchiejuri-
dique concrète ? On ne voulut fondamentalement reconnaître dans le
mondepolitico-historique que la légalitéde toutce qui estsocialement
suprapersonnel et naturellement infrapersonnel. L'uniqueet le subjectif
personnel furent de en
plus plus mis à l'index. On ne craignit rientant

1. En françaisdans le texte.
2. Max Weber, «Wissenschaft als Beruf» («La science comme vocation») (1919), dans
(Essais sur la théoriede la science),Tübingen, 1922,
GesammelteAufiätzezur Wissenschafislehre
p. 536.

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que de juger,de se déterminer, d'apparaître subjectif.La vie historico-
socialedevintfinalement, sousl'effet de cettedépersonnalisation objecti-
vante,un vraitrainfantôme, danslequelen réalitétoutesles puissances
socialespossibles- supra-et infrapersonnelles - agissaient, mais qui
suivaitson coursdétachéde l'activité de la volontéhumaine, au-dessus de
leurstêteset de leursmainsimpuissantes, dans une conformité à la loi
autocratique. Le produitnécessaire de cettelégalisation est,surle plan
politique, la sentimentalité et la paralysie de la volonté. Le foucommele
héros,le criminel commele saintn'étaient de fait,tousautantqu'ilssont,
que des produitsnécessaires de lois naturelles et sociales,et donc leur
actionse trouvait par-delàle bienetle mal.La loi avaitretiré à cespauvres
hèresla responsabilité de leursdécisions.
Cettehumanité vitetvivaitmétaphysiquement d'unecroyance surpuis-
santeà l'histoire et à la science,de la religion d'un
pervertie paradisdans
ce monde,dontla sciencea à découvrir lesvérités sacrées,que l'histoire aà
réaliser.
Les différentes accentuations que les loisconnaissent entre le libé-
ralisme, l'anarchisme et le socialisme jouentdans ce cas un rôlesubor-
donné.La loi juridiqueuniverselle du libéralisme présentedes nuances
pour l'essentiel et la
naturalistico-économiques légalitééconomico-
du
technique marxisme vitde forts compléments etanarchistes.
idéalistes 189
L'hostilité à l'Étatde cettepenséede la loi découlede son idée d'une
domination socialecomplètement dépersonnalisée, de son idéalde sécu- :
Heller
Hermann
rité,d'une existence qui ne seraitpas dérangéepar l'ensembledes puis- li
et
L'Europefascisme
sancespersonnelles imprévisibles. En 1750, Voltaireavaitdéjà défendu (1929)
publique: « La liberté
cette thèse dans ses Penséessur l'administration
consisteà ne dépendrede riend'autreque des lois.»l C'est dans un tel
« royaume » que toutecontrainte de droitextérieure tombe,« car une
lutte...n'estpluspossible», étantdonnéque touteinégalité d'origine,de
famille ou de patrimoinepersonnel - en -
brefl'État tout entier a
disparu2. Pour la
finir, justiceet la sont
légalité devenuesaussiindépen-
dantesde notreassentiment « que la véritémathématique », etle royaume
de la libertéestadvenuquandles loisne se présentent plus « commela
miseen œuvrede la puissancedeshommesmaiscommeles règlesde son
existence, suivantde la sociétéet résultantde la fondationscientifique de

1. François-Marie Arouët de Voltaire, Penséessur l'administration publique, dans Œuvres


complètes(édité par Condorcct), vol. 29, Kehl, 1784, p. 24.
2. JohannGottlieb Fichte,Die Staatslehre(La théoriede l'État) (l 8 13), dans SämmtlicheWerke
(Œuvres complètes),édité par I. H. Fichte,vol. 4, Berlin,1845, p. 591 sq.

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celle-ci»' Les soi-disantlibrescitoyensd'aujourd'hui sont au contraire
toujours plus forcés d' « obéir aux représentantsde la loi, à des
hommes»2. Ce qui nécessitaitencore chez Fichte une dictaturede
l'éducation,le développementéconomico-techniquele mène à bien chez
Marx et Engels; l'État dépéritet, comme Saint-Simonle disait déjà :
« C'est l'administration des choseset la conduitedes processusde produc-
tion qui prennentla place du gouvernement des personnes.»3
II ne faut pas méconnaîtrele rapportde cette dépersonnalisation
historico-politiqueavec la lutte bourgeoise et prolétariennecontre
l'arbitraireabsolu dans l'État et l'économie. Mais si les libérauxet les
socialistesdu XIXesiècle parlentdu faitque les « lois » doiventrégner,ils
comprenaientpar là le règnede ce qui est moralementjuste et raison-
nable4; pour eux, la libertéet l'égalitépossédaientencore des contenus
normatifsconcrets,qui pouvaient et devaient obliger la volonté des
dominantset des dominés.Leur idée d'un État de droitvivaitd'un idéal
de justicesubstantiel.
Depuis le milieu du XIXesiècle pourtant,la bourgeoisieest devenue
repue,la pensée dominantepositivisteet l'idéologiede l'État de droitet
du règnede la loi formaliste5. S'intituledésormaisÉtat de droittoutÉtat
190 dans lequel la capacité d'action des dirigeantsest limitéepar n'importe
quelle loi. On ne se commetplus avec la « métaphysiquesubjective»
articles
Grana
d'une justice.La liberténe signifieplus autrechose que la sécuritéécono-
Heller
Hermann mique bourgeoisecontredes interventions d'État « dans la libertéet la
propriété des sujets», auxquelles représentationpopulaire n'a pas
la
consenti. L'égalité n'est plus l'opposé concret de l'injustice et de
l'arbitraire- et donc la conformitéqualitative,mais une universalité

1. PierreJosephProudhon, Qu 'est-ceque la propriété? Ou recherches sur le principedu droitet


ditgouvernement, premiermémoire,lrcéd., Paris, 1840 : « Justiceet légalitésont deux chosesaussi
indépendantesde notreassentimentque la véritémathématique» (p. 235) ; « que la loi, résultant
de la science des faits,par conséquent s'appuyant sur la nécessité même, ne choque jamais
l'indépendance» (p. 238).
2. Mikhail Bakounine, PhilosophischeBetrachtungen über das Gottesphantom (Considérations
philosophiquessur lefantômede Dieu), dans GesammelteWerke(Œuvres complètes), vol. 1, Berlin,
1921,p. 215 sq.
3. Cf. Hermann Heller, Die Souveränität(La souveraineté), voir GesammelteSchriften (Œuvres
complètes) , vol. 2, lrcpartie,n° 2, remarque78.
4. Cf. Carl Schmitt, Verßzssungslehre (Théoriede la constitution),
Berlin, 1928, p. 7 sq.
5. Cf. Hermann Heller, « Der Begriff des Gesetzes in der ReichVerfassung » ( « Le concept de
la loi dans la constitutionde l'Empire» ), voir dans GesammelteSchriften(Œuvres complètes),
vol. 2, p. 209 sq.

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logiquequantitative. Mais le droit,c'esttoujourset en touteschosesce
que la violence d'État émet.
À travers Gerber, Laband et GeorgJellinek, ce formalisme juridique
libérala accédéà une positiondominantebien au-delàde l'Allemagne
- avanttouten Franceeten Italie.Il a dû sonachèvement à Hans Kelsen,
pour lequel, en toute logique, tout État est un État de droit,dans la
mesureoù le droit présente, indépendamment de la valeur et de la réalité,
uneformepourtoutcontenuarbitraire. Inévitablement, unetellesubsti-
tutiondu droitdevaitconduire à unesubstitution de l'État1.Car par-delà
bienet mal,il n'ya ni droitni État.Ce n'estque pardes idéauxde droit
concretsque l'Étatconcretest légitiméet essentiellement intégré.Une
domination n'a d'autorité que si ellemotive la volonté à une unitépoli-
tiquepar des contenus normatifs déterminés. Le purlogicismedontles
concepts, absorbant toute ne
individualité, représentent jamaisque des
lois, n'esten mesurede concevoiraucun État individuelni une seule
proposition de droitpositive. Touteréalitéde droitn'existepourtant que
pour une situation de droit individualisée temporellement etpersonnelle-
ment.Mais le positivisme historique n'a que deuxissues: ou bienabsolu-
tiserla situation de pouvoirdu moment ou bien,dansla mesureoù il n'a
pas encore tout à faitrenoncé aux idéaux de droitnaturel, promettre un 191
développement d'ordre naturel vers un paradis dans ce monde, où tous les
égoïsmesindividuels s'exprimeraient sansconflit. Heiler
Hermann ;
Sans communautéde valeurpolitique,il n'y a ni communauté de etlefóseme
L'Europe
volonténi communauté de droit.Dans la dissolution de cettecommu- (1929)
nautéde valeurse trouvent les racinesles plusprofondes de la crisepoli-
tiquede l'Europe,et seuleune penséequi ne se souciepas de la con-
naissancede la réalitémais exclusivement de la connaissancede la
connaissance, qui sépare radicalement théorie et pratiqueet tombedans
lesbrasde l'agnosticisme eu égardà cettedernière, seuleunetellepensée
et
peutporter supporter une théorie de l'État qui, comme le rationalisme
du XVIIIe siècleavaitdécouvert dansla religionunesupercherie cléricale,
découvredans l'Étatune fictionou une abstraction. Un professeur de
droitinternationalement connu ne faitque tirerles conclusionsdes
théories universellement dominantes quand il nommel'Étatune « pure
fiction » et argumente de la manièresuivante: « Si l'Étatestune simple

1. Cf. Hermann Heller, « Bemerkungenzur Staats-und rechtstheoretischen Problematikder


Gegenwart» ( « Remarques à propos de la problématiqueactuelle de la théoriede l'État et du
droit» ), voir dans Œuvres complètes vol. 2, p. 255 sq.
(GesammelteSchrifien)y

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abstraction, la communauté internationale tellequ'elle a été comprise
est
jusqu'alors donc, en tant qu'une fédération desÉtats,uneabstraction
»*«
encoreplusgrande. Logiquement » ou en termes d' « économiede la
valeur»' ni un ordrede droitindividuelni un État concretne sontà
l'évidenceconcevables. Qui ne se laisseentraver danscesabstractions par
aucuneréaliténi aucunevaleurpeutassurément fairedisparaître l'Etat
réellogiquement ou en termes d'économiede la valeur,etpeutà sa place
personnifier un ordredu droitdes peupleslogiquement postuléet le
caractérisercomme« Étatuniversel ou Étatmondial»3.S'il étaitexactque
la jurisprudence présente une « mathématique des sciencesde l'esprit »'
alorselledevraitêtreradicalement dépersonnalisée ; il ne devraitmathé-
matiquement y avoirni un droitsubjectif ni un sujetde droitni un État.
À partirde cesprésuppositions, le logicienn'esten mesurede comprendre
la démocratie elle-même que commenomocratie dépersonnalisée. D'où le
faitque 1'« absencede chef»corresponde à son« idéede la démocratie »5.
Sa penséeabstraite de la loi ne supporte que des individus abstraits, mais
aucuneindividualité concrète. « Pourune naturede chef,il n'ya pas de
placedans l'idéaldémocratique. »6 Qu'il y ait,dans la réalitépolitique,
unedirection et des natures de chefc'est,du pointde vuedu nomocrate,
192 non seulementincompréhensible mais cela signifiepour la valeuret
l'essencede sa démocratie un mal hautement regrettable et à écarterle
articles
Grands pluspossibledanscetteréalité. Dans la théoriede l'Étatfrançais, le syndi-
Heller
Hermann calisteDuguita accomplila mêmelégalisation etla mêmedépersonnalisa-
tion,eta crééégalement unethéorie de l'ÉtatsansÉtat.En toutelogique,
toutdroitsubjectif estaussipourlui un concept« métaphysique » qui ne
doitpassurvenir dansunethéorie de l'Étatpositiviste ; maisl'Étatestfort
heureusement « surle pointde mourir »7.

1. Nicolas-Socrate Politis, « Le problèmedes limitationsde la souverainetéet la théoriede


l'abus des droitsdans les rapportsinternationaux », dans Recueildes cours,6 (1925, I), p. 6.
2. Hans Kelsen, Dos problemder Souveränitätund die Theoriedes Völkerrechts (Le problèmede
la souverainetéet la théoriedu droitdespeuples),Tübingen, 1920, p. 98 sa.
3. Ibid, p. 249.
4. Hermann Cohen, Ethikdes reinenWillens(Éthiquede la pure volonté),3e éd., Berlin,1921,
p. 67.
5. Hans Kelsen, Vom Wesenund Wertder Demokratie(De l'essenceet de la valeurde la démo-
cratie),2e éd., Tübingen, 1929, p. 79.
6. Ibid.
7. Léon Duguit, Le droitsocial,le droitindividuelet la transformation
de l'État,3e éd., Paris,
1922,p. 156; p. 40.

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C'est ainsi que les théoriesde l'État dominantesreflètent la crise
profonde de l'Etat européen. L'État estdevenu irréel,une abstraction ou
une fiction,parceque son contenude valeurn'apparaîtplus crédible.
L'évictionpositiviste de tousles contenusde sens retirele sol sous les
pieds non seulement de l'État,maisde toutela culture. Toutela vieappa-
raîtcommeun problèmesociologiqueétranger au senset à la valeur,et
pendantqu'il se faitdesillusions religieuses, métaphysiques et morales, le
royaume animalde l'hommen'estpourtant en réalitéque loissansraison
ni sens.
Cettedernière désagrégation de touslescontenus politiques futachevée
parla subtilethéoriedesidéologies de Vilfredo Pareto.Dans son système
la
sociologico-politique,croyance positiviste loi va à sa propreperte.
à la
Paretolui aussis'estoffert de « chercher
en réalité en toutetpourtoutles
régularités que les apparitions manifestent, c'est-à-dire leurslois»', et la
sciencesociologique estpourluiunescienceexpérimentale de la natureau
mêmetitreque « la chimie,la physique », etc.2.Mais ce positivisme s'est
rompu le cou. Pareto n'est plus en aucune manière un logicien, il ne croit
plusà l'efficacité de la raisondansla sociétéet l'histoire, maisil détruit la
dernière foide ce temps,la foidansla scienceet le développement histo-
rique.D'aprèsPareto,la légalitésocialeesten effet complètement privée 193
de caractère absoluet possèdeuniquement le caractère d'une hypothèse
« commesi » qui doit toujoursà nouveauêtrevérifiéepar l'expéri- Hermann :
Heller
mentation. Car la « basesocialeréelle» estforméeparun résiduabsolu- L'Europe etlefascisme
mentconstantqui présenteun complexeentièrement irrationnel de (1929)
souhaits,d'intérêts et de représentations. C'est sur cetteinfrastructure
réelleque s'élèvela superstructure variablede dérivations ou de travestis-
sements, se
qui présentent comme des théories, des idées,des métaphysi-
ques et des religions pseudo-logiques entièrement illusoires.Commechez
Max Weber,on diviserigoureusement entreune sphèrethéorético-
rationnelle, librede métaphysique et de valeur,de la science,et un
domainepratico-politique. Étantdonnéque,dansla praxis, ce sontpréci-
sément les actions non logiquesqui sont efficaces, la théorie ne peutrien
faired'autreque de découvrir danslesidéologies qui lesmotivent desillu-
sions.À partirde ces présuppositions, le socialismepar exempleest
analyséd'un côté commesentiment de compassion,d'un autrecôté

1. Citationsd'aprèsG. H. Bousquet,VilfredoPareto.Sa vieetsonoeuvre,


Paris,1928,p. 34 ;
Pareto,Manueld'économie Paris,1909,chap.I, § 1.
politique,
2. Bousquet,ibid.; Pareto,Traitédesociologie Paris,1917,§ 6.
générale,

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commele souhaitdes couchespopulairesinférieures de mettreun termeà
leurs souffrances en s'emparantdes biens des classes élevées,ou encore
toutsimplementcomme « convoitisedes biens d'autrui»!. Le succèsdes
idées socialistesdans les classesplus élevéesseraitquant à lui à expliquer
en grandepartieà partirde la dégénérescencequi trouveson expression
dans le sentimentde compassion- ce qui correspondrait à une dégénéres-
cence généralede cette classe2.Les idéologies politiques de toutes les
classesne sont pareillementque des travestissements de sentiments et de
pulsions irrationnels,qui sont seuls réels et constants
en tant que pulsion
d'autoconservation, pulsionde calcul,volontéde puissance,etc.
C'est pourquoi il n'ya dans l'histoirequ'éternelretouret non pas déve-
loppement,pour ne pas parlerde progrès.La société resteéternellement
un bellumomniumcontraomnes.La formeréelledes gouvernements ne
changepas non plus. C'est toujoursune minoritéqui détientle pouvoiret
un changementn'est introduitdans cettesuccessiondes événementsque
par la successiondes élites.Une élitedégénèreparce que, dans un senti-
ment d'humanité maladif,elle n'est plus en mesure de se résoudreà
utiliserla violence,et se trouveremplacéepar une autreélite,qui s'appuie
la plupartdu tempssurles classespopulairesinférieures ; car ce n'estque
194 par la violenceque les institutions sociales sont fondées et se maintien-
nent. « Toute élite qui n'est pas prête à défendresa position par le
articles
Grunà combat,se trouveen pleinedécadence; il ne lui resteriend'autreque de
Heller
Hermann céder sa place à une autreélitequi possède les propriétésvirilesqui lui
fontdéfaut.»3 Dans la démagogieploutocratique- ainsi Paretonomme-
t-illa démocratieparlementaire -, les classesdirigeantesne veulentplus se
tenirà la puissanceau moyende la ruse,de la tromperieet du calcul.
Les dérivationset les travestissements s'adaptentalors à ces conditions.
« L'humanitarismeet la pacifisme apparaissent et prospèrent.On
s'exprimecommesi le mondeentierpouvaitêtrerégipar la logiqueet par
la raison.» C'est pourtantainsi que les dirigeantsdeviennenttoujours
plus inaptesà l'exercicede la violenceet dépérissent4.
La théoriedes idéologiesde Pareto qui caractérisele point auquel la
pensée rationnellede la loi se renverseet se dépasse elle-même,doit
conduiresurle plan politiqueà la désillusionla plus radicalequ'on puisse

1. Bousquet, ibid, p. 119 ; Pareto,Les systèmes , 2e éd., Paris, 1926, vol. 1, p. 65.
socialistes
2. Bousquet, ibid. ; Pareto,ibid., vol. 1, p. 40.
3. Bousquet, ibid., p. 123 ; Pareto,ibid, vol. 1, p. 40.
4. Bousquet, ibid, p. 172 ; Pareto, Traité,§ 23-24.

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imaginer. Ce n'estpasseulement touteutopie,maisaussitoutprogramme
politique, toute image directriceet toutepositionde butqui deviennent
complètement dépourvus sens,dans la mesureoù ils ne sont pas
de
simplement compriscommemoyentechniqued'une utilisation de la
violence.Si toute consciencen'est que le travestissement d'un être
complètement irrationnel, alors toute revendication à la domination
fondéeidéalement et toute justificationjuridique d'ordre moraln'existe
que pourl'imbécile.Le désillusionné saitque touteespècede commu-
nautéde valeurentredesgroupespolitiques, desclasses,et toutaussibien
des individus n'estqu'uneillusiondérivée- pourlui,la catégorie spécifi-
quementpolitiquedansle domaineintérieur doitaussiêtrela distinction
de l'ami et de l'ennemi; l'éventualité réelledu combatdoit aussifaire
partie dans ce cas du concept d'ennemi. Ennemiet combatdoivent
détenir leursens réel
du fait« qu'ilsont et gardent un lientoutparticulier
à la possibilitéréellede la miseà mortphysique »Ml n'estpluspossiblede
croireà une basede discussion ou d'accordentrede telsennemispoliti-
ques. Ici, le parlern'estpluspossible- ce qui restepossible,c'estseule-
mentle faitd'imposer.
La théoriedes idéologies de Paretopeutse transformer en paralysie
de
la volontépolitiquepourceluiqui estidéologiquement inhibé,maisaussi 195
en renforcement de l'instinctde puissancepourceluiqui perçoitdésor-
maisdanstouteslesidéesdestravestissements maisaussidesoutils
fictifs, :
Heller
Hermann
efficaces de sa volontéde puissance.Car Paretoavaittoujourssoulignéla etlefascisme
L'Europe
puissancede ces idéologiesdansles événements politiques.Qui estdonc (1929)
en mesurede se servirde cet éclaircissement commed'un savoirde la
domination et qui ne se laisseduperpar aucuneidéologiene manquera
pas la correspondance dansla succession des élites.
Il n'està coupsûrpasdifficile de découvrir dansla sociologieprétendu-
mentmathématique de Paretole néo-machiavélisme d'une bourgeoisie
désillusionnée. Ellefaitpourtant senspournousautantcommeexpression
de l'époqueque commeunethéorie qui a produitsoneffet immédiat, de
la bouchemêmede Pareto,à Lausanne,surle jeuneMussolini.

(Traduitde l'allemand
par PhilippeQuesne.)

« Der Begriff
1. CarlSchmitt, » ( « Le conceptdu politique» ), dansProbleme
des Politischen
der Demokratie(Problèmesdt la démocratie),lrcsérie,Berlin, 1928, p. 6.

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