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LA RÉSILIENCE

La définition vue de la Défense capacité de fonctionner normalement, ou à


tout le moins dans un mode socialement ac-
Le site du Ministère de la Défense nous
ceptable. Elle concerne non seulement les pou-
apprend que « lancée le 25 mars 2020, l’opé-
voirs publics, mais encore les acteurs écono-
ration « Résilience » constitue la contribution
miques et la société civile tout entière. » 1
des armées à l’engagement interministériel
La résilience, c’est nous tous, c’est cha-
contre la propagation du Covid-19. Elle est
cun d’entre-nous.
centrée sur l’aide et le soutien aux populations
ainsi que sur l’appui aux services publics pour
faire face à cette épidémie, en métropole et
outre-mer, dans les domaines de la santé, de
la logistique et de la protection. Les armées
s’engagent dans l’ensemble des secteurs où
elles peuvent apporter un soutien aux autori-
tés civiles, en adaptant leurs actions aux con-
textes locaux et dans le cadre d’un dialogue
avec les autorités de l’État. »
Depuis cette date “résilience” est un
mot “nouveau”, au moins par son emploi fré-
quent dans les médias. Mais “résilience”, n’est
La définition vue de la mécanique
pas un simple nom de code pour une opéra-
tion militaire, ce mot a un sens qui renforce « Je plie, et ne romps pas », dit le ro-
celui de l’engagement de nos armées sur l’en- seau de la fable.
semble du territoire national, qui ne se limite Quittons immédiatement la flore pour
pas à l’hexagone. nous intéresser au monde inerte : la résilience
est une propriété bien connue des matériaux
D’origine latine, le mot nous viendrait
qui définit leur aptitude à supporter un choc,
de l’anglais, mais, comme beaucoup d’autres
des efforts : c’est le verre qui tombe, le métal
mots il n’aurait fait qu’un séjour dans cette
qui est plié, etc. Toujours recherchée, son ab-
langue, avant de revenir chez nous, où il est
sence est parfois redoutée lorsque les para-
souvent accueilli avec un sentiment de quasi-
mètres d’environnement d’utilisation dépas-
découverte dans la vie sociétale.
sent les valeurs limites de conception. Les ma-
« La résilience se définit comme la vo- tériaux peuvent être fragiles, ductiles, élas-
lonté et la capacité d’un pays, de la société et tiques (déformation temporaire) ou plas-
des pouvoirs publics à résister aux consé- tiques (déformation permanente). Nous
quences d’une agression ou d’une catastrophe avons tous l’expérience de ces qualités, de-
majeures, puis à rétablir rapidement leur puis le verre ou la tasse qui cassent jusqu’à la

1
Livre blanc (Défense et Sécurité nationale), 2008.
pièce métallique plus lourde qui sévères. »2 Cette définition est
tombe sans la moindre marque de dé- valable pour tout individu, quel
térioration, mais pulvérise l’objet ré- que soit son âge. Le traumatisme
ceptacle. Les métaux ont des proprié- peut avoir des origines diverses,
tés intrinsèques intéressantes, mais “l’obusite” de la Première Guerre
sont rarement utilisés à l’état pur mondiale en est un exemple. Au-
dans nos réalisations qui préfèrent jourd’hui, les Armées intègrent le
des alliages. Fontes, laitons, aciers trauma dans la préparation au
inoxydables en sont des exemples. combat et le retour à la vie civile
Le Concorde, comme les rails et familiale.
de chemin de fer, s’allonge sous l’ef-
Accidents, attentats, ca-
fet de la chaleur. Quel passager n’a ja-
tastrophes naturelles ou techno-
mais été impressionné par l’extraor-
logiques sont autant d’occasions de mettre un
dinaire différence de hauteur des extrémités
place une cellule d’aide psychologique. Nos
d’ailes, observées depuis son siège, entre le
poilus, dont les blessés psychologiques
roulage au sol et le vol ? La circulation des
étaient considérés comme “les soldats de la
trains est perturbée pendant une canicule
honte”3, n’avaient pas cette chance. Les con-
parce que les aiguillages ou les caténaires sont
naissances, les mentalités ont changé, mais
devenus trop fragiles. Le froid rend certains
aujourd’hui encore il vaut mieux perdre un
métaux plus cassants. La résilience, « c’est
membre ou la vie, plutôt que de perdre la tête
étudié pour » dirait Fernand Raynaud. Tout est
pour obtenir reconnaissance.
prévu, sauf la “paille” non détectée dans une
pièce qui provoquera sa rupture, puis l’acci- Comme l’avion ne doit jamais sortir de
dent ou la catastrophe. Autre domaine, autre ses limites de vol au risque de disparaître, l’en-
vocabulaire, le barrage de Malpasset qui a été durance humaine a ses limites. Différentes
victime de “renards”. pour chacun d’entre nous, elles ne peuvent
pas être dépassées sans conséquences poten-
La définition des psychologues
tielles graves.
Après ce détour par les sciences des Pour illustrer cet impact des agressions
matériaux nous voilà mieux armés pour reve- de toutes natures sur l’homme, Boris Cyrulnik
nir à la résilience de notre société. C’est en ef- nous dit que « la résilience, c’est l’art de navi-
fet dans les sciences humaines que le mot “ré- guer dans les torrents. »
silience” est d’un usage fréquent et relative-
Pour naviguer, il faut savoir où aller et
ment ancien.
avoir ses repères.
L’alliage sociétal
La résilience, c’est nous tous, c’est cha-
Pour la Fondation pour l’Enfance (Pa- cun d’entre-nous. Il faut donc des liens entre
ris), « la résilience est la capacité d’une per- nous tous et l’assistance mutuelle à chacun
sonne ou d’un groupe à se développer bien, à d’entre-nous pour tenir, dans un monde con-
continuer à se projeter dans l’avenir, en pré- finé et en crise. “Crise”, combien de fois en-
sence d’événements déstabilisants, de condi- tendons-nous ou lisons-nous ce mot chaque
tions de vie difficiles, de traumatismes parfois jour ? Y compris dans une expression qui n’a

2 3
In “Un regard qui fait vivre”, Michel Manciaux, © Voir l’ouvrage du même nom de Jean-Yves Le Naour,
S.E.R., « Études ». 2013.
aucun sens “la gestion de crise” puisque, par exactement ils se complètent et posent le pro-
définition, la crise c’est la perte de maîtrise, la blème de la place de l’expert dans la prise de
perte de contrôle, l’impuissance des respon- décision. Au tribunal, l’expert n’est pas le juge.
sables. Ce qui se gère c’est la sortie de crise, la De même, au sommet de l’État, l’indispen-
marche vers un retour à la normale, situation sable expert, n’est pas le chef.
certes non satisfaisante, mais où le pilotage
Au début des trois dernières guerres
reprend progressivement sa place.
que la France a connu sur son sol, l’État a as-
suré sa continuité en se déplaçant à Bordeaux.
La situation n’est pas la même aujourd’hui, il
n’y a plus de zone sûre éloignée de l’ennemi.
Ce dernier étant partout, le repli devient vir-
tuel : les nouvelles technologies offrent des
options pour garantir la continuité de la Répu-
blique. Elles devront probablement être discu-
tées, validées et introduites dans la constitu-
tion ou des Lois organiques.
Un monde d’individus et de réseaux
Les réseaux sont le squelette et le sys-
tème nerveux du monde d’aujourd’hui. Un
axiome de la cindynique6 définit la crise ainsi :
« La crise est une désorganisation des réseaux
Sans être un adepte de la PNL4, je d'acteurs dont l'antidote est l'organisation
souffre d’entendre des débats sans fin. Indis- d'urgence de réseaux d'acteurs. » Ne confon-
pensables expressions de la démocratie, ce dons cependant pas les réseaux humains et
sont des vérités contradictoires qui troublent les réseaux techniques.
les esprits. Le confinement est dur à vivre,
c’est une certitude. Même si le virus était éga- Les réseaux humains sont les vrais ré-
litaire en touchant indifféremment toutes les seaux sociaux, ils existaient bien avant les
couches de la société, il ne l’est pas dans la ré- nouvelles technologies et devraient leur sur-
alité : il y a des différences de condition de vie, vivre (ne perdons pas l’espoir !) : la famille, la
de culture ou d’accès aux réseaux qui font la tribu, le quartier, l’entreprise, le cercle des
différence. C’est un autre thème qui ne sera amis, les coreligionnaires, le syndicat, l’asso-
pas développé ici. Mais il y a une énorme dif- ciation, l’immeuble, la ville, le parti politique,
férence entre dire « c’est insupportable, ils ne le village, etc. Les exemples sont infinis et cha-
tiendront pas » et « nous savons que c’est dif- cun pourra faire sa propre liste et s’interroger
ficilement supportable ; faisons en sorte qu’ils sur la nature du lien social au sein d’un petit
puissent tenir, car c’est capital »5. village en le comparant à celui de nos villes,
voire de nos immeubles.
Le psychiatre ou le psychologue pren-
nent alors la place du virologue et de l’urgen-
tiste pour aider le Politique à faire face. Plus

4
Programmation Neuro Linguistique. réfléchir à l’impact des termes employés avant de s’ex-
5
Les responsables en titre commettent parfois des primer publiquement.
6
fautes de communication. Les autres devraient Science du danger, Georges-Yves Kervern (1935-
2008).
Crise et crises louable est le plus souvent le respect de la li-
berté d’expression, conduisent à un excès
Il n’y a pas UNE crise. La grande crise
d’informations pertinentes, mais contradic-
nationale n’est qu’une partie de la crise mon-
toires et catastrophiques, car la majorité des
diale et, chez nous comme ailleurs, chaque ci-
lecteurs, auditeurs et téléspectateurs n’ont
toyen vit sa propre crise : le salarié qui s’in-
pas la capacité de suivre des débats entre
quiète de son avenir, le chef d’entreprise (ils
scientifiques. « Êtes-vous pour ou contre la
ne sont pas tous au CAC 40) qui ne peut plus
Chloroquine », quelle est la valeur d’une ré-
imaginer son avenir, les jeunes qui s’inquiè-
ponse de citoyen ou d’un sondage ? L’impact
tent pour leur diplôme ou leur futur emploi,
de la réponse est dans la perception qui res-
les drames affectifs au sein des familles. Im-
tera chez les citoyens et le débat public sera
possible d’avoir une vue exhaustive des cas,
modifié au dépend de la sérénité du débat
alors que la victime d’une injustice ou d’une
scientifique, contradictoire et évolutif par es-
incompréhension aura l’écoute des médias et
sence.
son message sera reçu sans nuance par beau-
coup d’entre nous, devenant ainsi la valeur de Complexité oblige
référence et d’explication générale.
Nous ne sommes pas dans le domaine
C’est le cas des fausses nouvelles qui du “noir ou blanc”, mais dans celui de la com-
inondent nos messageries, retransmises sans plexité : « on ne gère pas la complexité, on
la moindre analyse critique du contenu. gère dans la complexité ». Il ne suffit pas de le
D’autres “vérités” qui circulent sont l’expres- savoir, le constat impose de changer nos
sion de théories du complot, dont la source modes de raisonnement pour faire face au-
est ceux qui “savent” par rapport aux ignares jourd’hui et imaginer l’avenir.
que nous serions.
La complexité, ce sont aussi les conflits
de logiques, logique(s) d’intérêt personnel ou
sectoriel et logique(s) d’intérêt général. Vou-
loir appliquer dans le domaine des sciences
humaines des lois qui régissent le monde de la
physique, confondre le compliqué et le com-
plexe conduisent à l’erreur, mais le “c’est
complexe” ne doit jamais être un alibi pour
l’inaction. Exprimer clairement pour être com-
pris, suppose un effort préalable pour la com-
préhension de toute situation complexe.
Les messages préalables, ceux qui per-
mettent à un groupe de trouver une solution
au même problème7, sont longs, alors qu’il
faut être bref, c’est-à-dire trop souvent passer
à côté de la bonne question (le temps dispo-
La communication de crise en crise nible, la pression du groupe, etc.). La pensée
respecte naturellement les limites des compé-
La communication n’est pas chose fa-
tences administratives qui n’existent pas dans
cile et les moyens des médias, dont le souci
la nature. Ce n’est pas un plaidoyer pour la

7
De quoi s’agit-il ?
suppression de ces dernières, mais une invita- classer le niveau de gravité sur une échelle
tion pour une autre méthode de dialogue. d’intensité cindynique dont le premier niveau
est celui des statistiques, il est suivi par les mo-
Les temps du temps
dèles, les finalités, les règles, avant d’at-
Parmi les causes de complexité, signalons le teindre le niveau le plus intense quand les va-
temps. Notre guerre contre le virus est une leurs doivent être remises en cause8. En
“guerre contre les temps”, voici une liste à sommes-nous à ce stade ? Les crises peuvent
titre d’exemple : en effet conduire à des ruptures qui sont des
occasions à saisir pour reconstruire9.
➢ Le temps disponible pour prendre une dé-
cision afin qu’elle puisse avoir un effet bé- Avons-nous atteint un niveau de chan-
néfique prouvé ou espéré (la différence dé- gement de paradigme ? Qu’en pense le philo-
pend du temps de la démonstration). sophe qui a toujours sa place dans la cité ?
➢ Le temps nécessaire pour recueillir les in-
Nous sommes en guerre a dit notre
formations utiles (noyées parmi les autres
Président. Je suis de ceux qui apprécient le
qui seront utilisées par les détracteurs).
“choc” des mots pour sensibiliser. N’aurions-
➢ Le temps pour faire connaître, faire com-
nous pas perdu un savoir-faire essentiel : la
prendre et obtenir l’adhésion (à un mo-
capacité de mobilisation ? Et un autre : la ca-
ment où la connaissance et la situation au-
pacité de résistance ? (Pardon : de résilience).
ront considérablement changé au point
que le décideur ne sera plus crédible). Ne nous quittons pas sans un retour
vers Jean de La Fontaine : le roseau plie, mais
Les mots de la fin
lui aussi a ses limites dans un ouragan, quant
Nous sommes enfin arrivés au temps au chêne, son arrogance est à méditer pour
de la conclusion, mais il serait bien préten- préparer l’avenir.
tieux d’en écrire une : nous n’avons fait qu’un
« Notre première guerre mondiale sans
tour d’horizon incomplet, afin que chacun
ennemis » : un beau thème de réflexion pour
puisse se documenter et avoir un autre regard
une prochaine étape.
sur l’actualité, en forgeant sa propre opinion.
Comme il est d’usage, les propos ci-
Sommes-nous les témoins d’une catas-
dessus n’engagent que l’auteur. Ils invitent à
trophe ? Oui, sans aucun doute : il y a des
se documenter, à réfléchir et à agir.
morts, de la souffrance, un sentiment d’im-
Ensemble !
puissance, car les moyens classiques sont dé-
bordés. Comme toujours dans un tel cas, la
communication est difficile.
Jean-Claude DÉRANLOT
Plus les conséquences sont graves,
Consultant (en retraite).
plus la catastrophe est grande, c’est une évi-
codivfr@gmail.com [pour échanger sur la pandémie]
dence. Il y a pourtant une autre manière de

8 9
L’accident de Seveso n’a fait aucune victime. Voir par exemple Patrick LAGADEC, Ruptures créatrices,
Les Editions d’Organisation, Les Échos, Paris, 2000.
UN CADRE D’ÉTUDE DE L’INTERDÉPENDANCE DES RÉSEAUX,
DE LEUR SENSIBILITÉ AUX DÉFAILLANCES ET VARIATIONS D’ENVIRONNEMENT
ET DE LEUR IMPACT SUR LA RÉSILIENCE

Sans les réseaux nous ne serions rien. Même ceux qui pestent contre les nouvelles technologies
envahissantes les utilisent ; en affirmant souvent le contraire, par ignorance ou conversion partielle.
Chaque réseau a ses spécialistes de très haut niveau, mais la connaissance sectorielle n’est pas suffisante
pour évaluer la vulnérabilité d’un ensemble dont les composants sont interdépendants et interagissants.
Coupure d’alimentation électrique, panne informatique, rupture d’une fibre optique, disparition d’un
réseau de téléphonie mobile, nous en avons tous l’expérience, vécue ou médiatique. Le traditionnel « c’est
conforme aux normes » ou « aux spécifications » ne permet pas d’évaluer la résilience globale quand
l’improbable se produit sur le réseau dont on a la charge.
Le schéma de droite a pour objectif de guider les interrogations, pour soi-même, puis celles qui seront
transmises aux spécialistes (conception, production, exploitation, usagers, variations d’environnement,
sûreté de fonctionnement, etc.). Mieux qu’une liste de questions, il permet de tendre vers l’exhaustivité
et la cohérence.
L’information se déplace à la vitesse de la lumière, l’homme et la matière, comme ils peuvent.

Ceux qui caillassent les pompiers venus secourir,


sont rejoints par ceux qui harcèlent le personnel soignant en tous lieux, du domicile à l’hôpital,
l’égoïsme étant devenu leur seule valeur de référence.
Ne soyons pas surpris : Homo n'est pas seulement sapiens, mais sapiens/demens [Edgar Morin]