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Péguy, la différence et la répétition

Author(s): Jean Onimus


Source: Revue d'Histoire littéraire de la France, 73e Année, No. 2/3, Péguy (Mar. - Jun.,
1973), pp. 470-490
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40524567
Accessed: 07-12-2017 19:58 UTC

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PÉGUY, LA DIFFÉRENCE ET LA RÉPÉTITION

Aborder Péguy par le biais de la répétition (et donc de la dif-


ference), cest se situer d emblée au cœur de sa vision du monde.
Il serait beaucoup trop simple (et faux) de dire que pour lui le
recommencement est lié à la mort et l'irrecommençable à la vie.
L'opposition se situe entre deux types qualitativement distincts de
recommencements et d'irréversibles, marqués respectivement d'un
signe positif ou négatif. Distinction fondamentale qui sous-tend toute
l'œuvre et qui est particulièrement sensible dans ces passages sur
le « temporellement éternel » où Péguy fonde son espérance et sa
foi sur le recommencement de l'irrecommençable. Nous ne parle-
rons, dans la première partie de cette étude, que de l'aspect négatif
de la répétition, et nous l'appellerons itération. En traitant dans la
seconde partie de la répétition créatrice nous aborderons, par là
même, la différence. Cette nouvelle forme de répétition s'appelle
chez Péguy ressourcement. Une stylistique de la répétition occupera
la dernière section.

I. L'itération
L'itération, reprise indéfinie du même, révèle un gouffre où se
suicide toute pensée. C'est le gouffre de l'entropie : à la limite tout
se stabilise dans l'hébétude : «Puissance terrible de la répétition,
écrit le romancier autrichien R. Musil, terrible divinité ! Attrait du
vide qui vous entraîne toujours plus bas comme l'entonnoir d'un
tourbillon dont les parois s'écartent... » x. Entonnoir renversé sur le
multiple et l'homogène, chute par excellence, péché originel. La
répétition est pour Sisyphe, pour les filles de Dañaos le supplice
le plus proche du néant. Un tel fléau nous menace à chaque instant :
« On recommence tout le temps... on ne fait que ça, de recommen-
cer » 2. Tout ce qui est mécanisme dénote une dégradation du vital.
La conscience est la contre-habitude : elle remonte le courant. C'est
pourquoi, d'ailleurs, elle en subit l'agression ; car quiconque s'ins-
talle dans l'itération descend le flux et n'en ressent même plus l'effet.
1. L'Homme sans qualité, IV, p. 479.
2. O. PR., t. Il, p. 924. Les notes renvoient à ULuvres en trose, t. 1, o Bibliothèque de la
Pléiade », 1959. - Œuvres en Prose, t. II, ibid., 1957. - Œuvres Poétiques complètes,
ibid., 1957.

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LA DIFFÉRENCE ET LA REPETITION 471

On se met ainsi hors du temps mais par « en bas », en dire


du néant. « De tout ce qu'il peut y avoir de mauvais, l'hab
est ce qu'il y a de pire » 3 parce que c'est de la vie dégradée
proche de la mort : « du bois mort c'est du bois extrêmement h
c'est du bois parvenu à la limite de l'habitude... c'est un bo
plein de sa propre mémoire » 4. L'itération tend à effacer les nu
Ce qui se conserve en définitive n'est que le plus facile, le
vulgaire, le plus conventionnel, ce qui s'assimile, se met en
et s'intègre le mieux. Seul le banal se répète mais le profon
irréversible. Divergence qui fait la douleur d'Olympio ; le Cons
de Kierkegaard 5 ne retrouve à Berlin que des vulgarités : la r
de la vie a fui et avec elle la durée qui lui était liée ; ne se s
dans l'itération que le squelette du réel.
Ce qui donne à la pensée de Péguy sa vigueur mordante et
tante c'est son caractère réaliste. Sa nature paysanne n'y
pour rien. Or le réel c'est évidemment le concret : ce qui s
s'expérimente. Domaine de la Différence ! Si Péguy s'empor
contre les intellectuels c'est qu'ils ont réussi à obnubiler en
sens du réel. Cette perception de l'authentique, la moindre
tition, la plus infime trace d'habitude l'effacent. A l'instan
créateur se détache de sa création le regard qu'il porte sur elle
sa fraîcheur : c'est déjà un regard intellectuel, tout encomb
mécanismes de la mémoire : « L'auteur n'avait plus le regard n
le regard de naissance et de commencement... le premier regar
seul vrai; plus vrai, réel... Il commençait de voir d'un r
habitué... d'un regard vieilli » 6. Le regard intellectuel n'appré
pas l'objet ou le phénomène dans sa singularité : il compare,
range dans les séries que lui fournit sa mémoire, analogu
sens à celui de la ménagère qui tient en ordre ses tiroirs
armoires à linge 7. Ranger les idées, classer les êtres, c'est l
gner de soi. C'est à cette condition évidemment que l'intellect
tionne. Aussi 1'« expérience » 8 - produit de l'itération - n'
souvent qu'une déperdition de forces, une charge qui écr
énergies vivantes :
Ce que vous nommez l'expérience, votre expérience, moi
je le nomme
La déperdition, la diminution, le décroissement, la perte
de l'espérance 9.

C'est l'expérience qui a permis à l'homme de reconnaître d


sembles, de les nommer et d'en tirer des concepts. Mais il
3. O. PR., t. II, p. 1285.
4. Ibid.. d. 1342.
5. Cf. La Répétition.
6. O. PR., t. II, p. 120.
7. Cf. O.P., p. 951 sq.
8. Qu'il ne faut pas confondre avec la compétence dont nous parlerons plus bas.
9. O.P., p. 785.

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pour cela qu'il efface trop de singularités. Afin d'emprisonner dans


des cadres intelligibles (c'est-à-dire logiquement enchaîhables) l'uni-
vers réel de la Différence, l'esprit utilise une information triée, orien-
tée, manipulée. Rien dans la réalité ne se superpose exactement à
rien, « de tout à tout il subsiste éternellement des distances irrémis-
sibles » 10. Il a donc fallu dans ce chaos tracer tant mal que bien
des avenues : ce sont les équivalences. L'esprit a introduit fraudu-
leusement la redite afin de réduire le potentiel de différence inclus
dans chaque instant et chaque chose. Mais forcer la dissemblance
jusqu'à l'opposition et ramener l'équivalence à l'identité c'est déna-
turer à la fois la différence et la répétition, c'est imposer au réel
une logique à laquelle il répugne. C'est pourtant à cette condition
que le réel peut être représenté c'est-à-dire arraché à la durée,
que des « simulacres » peuvent être construits auxquels l'usage et
l'utilité finissent par conférer une réalité conventionnelle. Si la
répétition authentique existe dans le monde, ce ne peut être, nous
le verrons, que le fait du miracle ou de la grâce. Celle qu'introduit
la représentation est une fausse répétition fondée sur les facilités
que donnent le langage et son matériel abstrait. En parlant de la
métamorphose du regard de l'artiste au moment où il se détache
de son œuvre et commence à se la représenter nous avons surpris
l'instant (irréversible) où s'introduit le dédoublement intellectuel :
de la participation créatrice l'artiste est passé à l'état de connais-
sance : « son regard [n'est] plus neuf. C'est la seule cécité qui soit
irréparable pour l'artiste » n. En sTiabituant à son œuvre il se met
en condition pour en parler mais la trahit aussitôt. Cet obstacle
rend vaine l'entreprise de la critique littéraire à prétention scienti-
fique. Bien mieux, pour Péguy, toute traduction est « une opération
essentiellement imparfaite », c'est une « opération miséreuse, une
opération misérable et vaine » 12 pour la bonne raison qu'elle pré-
tend répéter en une autre langue ce qui, en tant qu'oeuvre d'art,
est irrépétable.
On en dira autant de l'entreprise des sciences, fondée, elle aussi,
sur des approximations et des analogies. L'esprit scientifique tend
à ramener les différences de qualité à des différences de degré. C'est
le principe du « coup de pouce » 13 par lequel on efface ou on dis-
sout les différences afin de ne retenir que des identités ou des
oppositions 14. Le coup de pouce permet de mettre en valeur des
« points de constance », des éléments de redite ou de contradiction.

10. O. PR., t. I, p. 893.


11. O. PR., t. II, p. 110.
12. O. PR., t. I, p. 893. H. s'agit naturellement de la traduction d'une grande œuvre
littéraire. La traduction de textes abstraits employant un langage ajusté est toujours
possible.
13. Un Poète Va dû, Gallimard, 1953, p. 93-95.
14. La traduction d un phénomène en langage machine consiste finalement à le
réduire à un système rigide et constant de oui-non, itérations positives ou négatives.

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LA DIFFÉRENCE ET LA REPETITION 473

II y a heureusement assez de points de constance dans la


pour que la science puisse se construire et maîtriser, à son
le jeu des phénomènes. Mais isoler une loi c'est toujours t
ce qu'on appelle cause n'est qu'un facteur déterminant au
d'une infinité de facteurs secondaires. « Dans les opérati
mesure matérielle, ... la matière présente elle-même assez d'é
constants ... qui justement ont permis de constituer des scien
recommencements... mais les inconstances de la matière étendue ne
sont pas moins réelles que ses constances » 15. Le but du savant est
de « constituer un système qui se substituât au réel, au simple
réel, au premier réel » 16. La « cheville ouvrière » de l'échafaudage
c'est le « comme si » : « marque de fabrique » du raisonnement intel-
lectuel, opposé à l'événement réel17. D'un côté une expérience
brute, « terreuse » 18, de l'autre l'expérience nettoyée de l'inessentiel,
devenue matériau de la pensée. Inutile de rappeler ici l'influence
de Henri Poincaré (publié aux Cahiers), de Boutroux et surtout de
Bergson. La pensée scientifique est donc par nature a-historique,
statique, structurale et spatialisante - à l'opposé bien entendu de
ce que Bergson appelle Intuition qui est, elle, intimement liée à
une durée concrète et en état de perpétuelle différence.
Si Péguy s'attaque avec tant de véhémence à l'Histoire et à la
Sociologie c'est parce que dans les domaines de ces sciences les
« points de constance » sont encore plus loin du réel, tellement
qu'ils sont peut-être illusoires : s'agissant de l'homme, une science
des recommencements est-elle possible ? Histoire et sociologie sont
« latérales » : elles longent la réalité sans la rejoindre jamais :
Nous devons renoncer à cette insoutenable hypothèse, à cet indéfendable
postulat des méthodes historiques prétendues scientifiques, modernes : qu'il
peut y avoir, qu'il y a des transcriptions, des transpositions, des traductions,
des transferts, des communications exactement exactes 19.

L'histoire authentique ne peut être qu'un acte de mémoire vivante,


d'intuition : une création d'art dont l'œuvre de Michelet restait
pour Péguy le modèle. Clio, humble et lucide, avoue qu'elle n'est
qu'une « ombre » et « qu'on peut tout faire, excepté l'histoire de
ce qu'on fait » 20. La redite de l'historien tend à rendre impossible
le ressourcement de la mémoire vivante ; loin d'enraciner le présent
dans le passé, elle l'écrase sous le poids de ses archives.
Le monde moderne qui doit tout à la science est par conséquent
le monde du « coup de pouce » et de l'a peu près commode et
sécurisant. C'est par ce biais qu'il est dit avilissant. S'il est vrai,
15. Par ce demi-clair matin, Gallimard, 1952, p. 221.
16. L'Esprit de système, Gallimard, 1953, p. 236.
17. Un Poète l'a dit, op. cit., p. 161 et O. PR., t. II, p. 38.
18. Un Poète Va dit, op. cit., p. 94.
19. O. PR., t. I, p. 890. Voir sur ce sujet notre Péguy et le mystère de l'histoire,
Minard, 1958.
20. O. PR., t. II, p. 240.

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comme l'écrit Jean Follain, que « la finesse des choses donne sa


noblesse à l'univers » 21, le monde moderne, en réduisant les diffé-
rences, est vulgaire et manque de respect pour le réel. Ou plutôt
il revient à des formes de perception primitives puisque la qualité
de la perception se mesure aux nuances perçues. Ainsi se paient
chèrement les facilités de l'abstrait. « Le monde moderne, écrit
Péguy, est un monde de l'équivalence » 22.
Reprenant des idées chères à Proudhon et aux républicains du
xix6 siècle, Péguy se plaît à opposer la mollesse de l'équivalence
aux rigueurs ajustées de l'égalité : « Le mode de l'équivalence est
essentiellement un mode où ça revient au même. Le mode de l'éga-
lité au contraire, et contrairement aussi à ce que l'on croit généra-
lement, est un mode, est le mode où ça ne revient pas au même-
Toute égalité implique ... une équivalence et une équivalence au
contraire ... n'implique pas ... une égalité... deux triangles semblables
ne sont point (forcément) égaux... ces sortes de difficultés courent
en dessous de tout... » 23. Mais le monde moderne a convenu de ne
pas en tenir compte : il exclut les facteurs qu'il considère comme
négligeables et il construit des modèles, une typologie valable pour
les « masses ». Ignorant les personnes, il s'est installé dans « l'uni-
verselle interchangeabilité » ^ Dans les limites de sa spécialité,
n'importe qui peut être appelé n'importe où pour faire n'importe
quoi : c'est l'univers de la machine aux rouages normalisés.
Le symbole matériel et l'instrument de l'équivalence c'est l'ar-
gent. Là encore, l'abstrait (le même) tend à remplacer le concret
(le différent). L'instrument de l'échange a envahi la valeur à échan-
ger : « L'instrument est devenu la matière... comme si le calendrier
se mettait à être l'année elle-même, l'horloge le temps » 25, l'histoire
l'événement, la réplique l'original. Le règne de l'argent manifeste
de façon monstrueuse l'écrasement et l'assimilation mécanique des
différences. Même recherche de l'indifférencié dans les matières
qu'utilise l'industrie : jadis l'artisan affrontait une matière rebelle,
d'une texture perpétuellement variable, où «tout comptait». Et
Péguy consacre au bois (dont se servait le menuisier que fut son
père) des pages émouvantes 2ß. Désormais on se sert de matières
« sans passé », qui « aboutissent à donner des produits identiques,
des produits industriellement les mêmes... donnant le même usage
industriel » 27. Qu'il s'agisse d'hommes, de marchandises ou de
choses, le monde moderne estompe partout les singularités. Par son
horreur pour la différence, il tend vers l'entropie, vers la régulation
21. Tout Instant, Gallimard, p. 4.
22. L'Esprit de système, op. cit., p. 294.
23. Ibid., p. 291-296.
24. O. PR., t. n, p. 1475.
25. Ibid.. d. 1475.
26. Deuxième Élégie XXX, Gallimard, 1955, p. 35.
27. Ibid.

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LA DIFFÉRENCE ET LA REPETITION 475

automatique, vers l'homogénéité d'un multiple indéfiniment


sous les mêmes lois ; à la limite, vers la mort.
Toute loi implique l'existence d'un mécanisme dont elle
l'expression. Ceci est vrai des lois morales comme des lois ph
Les critiques qu'on peut adresser à la science et à l'histoi
pliquent à la morale en tant que code. La morale est for
raide28 - et donc infidèle : loin d'épouser le réel, elle co
des systèmes où le bien se débite et se range en vertus ; elle
lieu à un discours rationnel qui prétend régenter les mœu
substitue aux conduites réelles une régulation universalisan
tend ainsi à briser l'homme en deux parts, l'une vivante m
pétuellement « en faute », lieu de la disponibilité, l'autre dur
habitude, soumise à un modèle commun, aliénée à des pr
A ces morales raides et désincarnées, fondées sur une con
toute formelle perpétuellement démentie par la vie, Péguy
les morales souples qui résultent directement des exigenc
fondes de la conscience - et qui sont, à ses yeux, de b
les plus exigeantes parce qu'elles se fondent non sur la loi ma
la sincérité ^ et qu'elles épousent l'événement. Rien de plu
à la moralité que le moralisme où règne le stoïcisme abs
la réitération. Le Dieu de Péguy n'a que faire de la vertu.
Moi qui ne suis pas vertueux

avoue-t-il dans le Porche30. Pour la bonne raison que la vertu est


une invention humaine, une canalisation de l'espérance et de l'amour,
peut-être une façon d'endormir la conscience et de sécuriser l'es-
prit. Péguy n'a pas ordonné sa conduite à la vertu. S'il a choisi le
« chemin montant » ce n'est point par obéissance :
Et non point par vertu car nous n'en avons guère,
Et non point par devoir car nous ne l'aimons pas 31

mais pour entrer plus profond dans la cruelle réalité de la vie,


pour exister plus pleinement :
... pour bien nous placer dans Taxe de détresse,
Et par ce besoin sourd d'être plus malheureux...
Et de prendre le mal dans sa pleine justesse... 32

L'acte moral perd alors son aspect négatif : il est une reconnaissance
et une libre affirmation de la condition humaine dans ce qu'elle
28. A la mollesse (celle de la glaise par exemple, cf. Suite d'Eve) qui suggère les
facilités paresseuses de l'équivalence, Péguy oppose la souplesse qui, étant organique
(cf. les animaux du Paradis terrestre dans Ève) s'ajuste parfaitement au concret. Si la
mollesse est facile, la souplesse est ce qu'il y a de plus exigeant (cf. O. PR., t. II,
p. 1290).
29. Cf. O. PR., t. II, p. 1262 sq., p. 1289 sq. ; cf. aussi L'Esprit de système,
d. 25-26.
30. O.P., p. 726.
31. Ibid., p. 916.
32. Ibid., p. 916.

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476 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

a de plus authentique et qui est sa misère. Par là il rejoint l'acte


de religion et se confond avec lui : cessant d'être vertu il devient
prière : « Rien n'est contraire à ce qu'on nomme la religion comme
ce qu'on nomme la morale. La morale enduit l'homme contre la
grâce » 33. Nous l'avons dit : la loi, en mettant de l'ordre, sécurise.
Le moraliste s'est mis dans le cas de ne plus avoir besoin de la
grâce : l'institution masque la misère, le scribe paisible et sans
cœur, pétrifié et pétrifiant s4, règne sur une humanité qu'il a séparée
de ses profondeurs.
Le monde de l'itération est naturellement le plus assoiffé de
progrès et de nouveautés. Mais il s'agit pour lui d'un progrès linéaire,
affecté d'une différence sérielle, d'un progrès par accroissement
automatique de l'acquis. Le progrès ainsi conçu est à l'opposé du
renouveau qu'implique la Différence. C'est un progrès « entropique »,
fondé sur l'idée (optimiste...) que l'expérience gagne à chaque coup,
se renforce en se mécanisant et capitalise ses richesses par une sorte
« d'engraissement » continu. La confiance dans le progrès est liée
à la logique de l'itération : mais « l'humanité ne s'allonge point
comme ces rails de chemin de fer linéaires, parallèles, qui s'avancent,
qui progressent homogènes ; qui recommencent de piano, de nihilo...
l'humanité n'est pas de fabrication ni de tenue mécanique » 35. Pas
plus que l'artiste ne progresse à chaque œuvre « parce qu'il en sait
plus » ** l'humanité ne monte automatiquement l'escalier du progrès.
L'objet industriel vieillit vite ; il est même vieux dès sa naissance
tant il contient de « mémoire » mécanique. Le neuf de série est
qualitativement différent du nouveau authentique : « Ce n'est pas
une question de degrés, c'est une question d'ordre. Homère est
nouveau ce matin et rien n'est peut-être aussi vieux que le journal
d'aujourd'hui » 37. La pauvreté créatrice que Péguy croit reconnaître
chez Racine fait que celui-ci fabrique ses pièces en série linéaire :
« Une tragédie racinienne est en un sens toujours la même tragédie...
il répète une profonde répétition intérieure, il manifeste, il repré-
sente une sorte d'incurable répétition intérieure » 38. Il lui manque
cette fécondité, cette « surmesure » que Péguy reconnaît à des génies
comme Rembrandt, Beethoven, Corneille ou Hugo. Les variations
qu'il introduit d'une pièce à l'autre sont extérieures ; d'où sa passion
du neuf (l'Orient, la Bible, etc.) tant il est vrai que le goût du
neuf est lié à la stérilité de la redite. Son œuvre ne forme pas un
univers : elle s'arrête brusquement comme une chaîne linéaire cou-
pée au hasard. C'est ainsi que la société technologique progresse
de façon linéaire, passionnée elle aussi de nouveautés qui, aussitôt
33. O. PR., t. H, p. 1335.
34. Cf. Novalis, Henri d'Ofterdingen.
35. Deuxième Élégie XXX, op. cit., p. 17 et 18.
36. Cito, O. PR., t. II, p. 124.
37. O. PR., t. II. n. 1268.

38. Ibid., p. 780-793.

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LA DIFFÉRENCE ET LA REPETITION 477

acquises, perdent leur éclat parce qu'elles n'ont jamais possédé


thentique fraîcheur.
On change souvent mais dans une sorte de stérilité ^ : si le
fait » peut être neuf, il ne saurait en aucun cas être nou
Péguy cite comme exemples Hugo et Leconte de Lisle. L'
assez de génie pour renouveler les choses anciennes ; chez
l'ancien est plaqué sur du neuf : Hugo a pu vieillir « vieux
servant une prodigieuse puissance de renouvellement; l'a
vieilli « vieillard » *° : « II y a des hommes qui réinvent
êtres qui revivent, des pensées qui reconçoivent à nouveau
vieilles idées. Et il y a des hommes qui font des idées tou
tes » 41. Ce qui est vrai des hommes l'est aussi des société
peuples : nous vivons dans un monde de stéréotypes, et n
sommes attachés par des liens profonds : parce que les stéréo
à tous les niveaux (du logement aux idées, des sentiments
gage) nous protègent contre les aléas de la différence, les
tudes de la liberté et l'angoisse de l'irréversible. La redite en
la sécurité, mais si elle masque certains abîmes, elle colm
même temps bien des sources créatrices ; l'itération cum
logiquement fondée sur la croissance du savoir et de l'exp
fonctionne comme un enduit imperméable qui enveloppe l
ciences et les rend insensibles aux déperditions et aux recom
ments qui, eux, fonctionnent au cœur même de la réalité. De
sions de la redite passons donc à l'expérience du réel.

II. La différence

Dès que, renonçant aux facilités de l'équivalence, on fait l'effort


nécessaire pour entrer en contact avec le réel, on rencontre la Dif-
férence. Psychologiquement, l'expérience primordiale est celle de
l'irréversible.
L'irréversible : Bergson a sensibilisé Péguy à la durée. Le propre
de la durée - en contraste avec le temps abstrait - est de ne
jamais se répéter. « Rien ne se refait parfaitement, rien ne se
reproduit exactement, rien d'ancien n'est en même temps nouveau,
rien de nouveau n'est en même temps ancien : de tout à tout il
subsiste éternellement des distances irrémissibles » 42. Formule d'une
portée considérable, grosse de toute une métaphysique, de toute
une morale et point de départ de ce qui sera pour Péguy son
orientation spirituelle. La différence est ontologiquement liée à la
durée ; elle en constitue, si l'on peut dire - et par pure métaphore
- , la « substance » : la philosophie de Péguy est une philosophie
de la différence parce que c'est une philosophie de la durée. Son
39. O. PR., t. II, p. 799.
40. Ibid., p. 132.
41. Ibid., p. 1268.
42. O. PR., t. I, p. 893 (c'est nous qui soulignons).

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478 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

leitmotiv, c'est « que la création à mesure qu'elle passe... ne change


pas seulement de date, qu'elle change d'être. Qu'elle ne change pas
seulement de calendrier, qu'elle change de nature. Que le passage
par le présent est le revêtement d'un autre être » 43. Ce qui frappe
surtout Péguy c'est la négativité du devenir : le pathos de l'irré-
versible l'a touché ; non seulement parce qu'il est « romantique »,
fils spirituel de Hugo, mais aussi parce qu'il s'est nourri de pessi-
mime chrétien. Le temps est un consommateur de différence :
II y 3 une déperdition perpétuelle, une usure, un frottement, un irréversible
qui est dans la nature même, dans l'essence et dans l'événement, au cœur
même de l'événement 44.

Mais cette usure, considérée d'un autre point de vue, est libéra-
trice. Livrées au temps, les moindres choses, les plus insignifiantes,
revêtent un caractère sacré; l'irréversible comporte une résonance
religieuse : son caractère éphémère procure à la Différence une
coloration à la fois tragique et merveilleuse. Le temporel, lieu de
l'irréversible, n'est pas seulement « le sel de la terre mais le sel du
ciel même, le ferment, le levain du pain céleste... la matière, le
terroir, le terreau de l'éternel » 45.
Prier pour que la vie recommence serait une aberration sacrilège.
Ce serait lui enlever ce qui fait sa grandeur et son prix : la mort
la valorise et les dieux grecs, installés dans une éternité de réité-
ration, sont maudits :
Nous ne demandons point que le grain sous la meule
Soit jamais replacé dans le cœur de l'épi 46.

Au contraire! La liberté est dans l'irréversible, la grâce dans la


différence :
Cest la condition même et la loi de la liberté que l'esprit ne puisse pas
se répéter identiquement... que la simple stagnation pour lui soit déjà de la
dégénération 47.

Errance, nomadisme, perpétuel départ, qui sont la condition de


toute fécondité. « L'idée profonde du christianisme, c'est qu'il y a
des entrées qui ne laissent, qui ne comportent, qui n'admettent
aucune(s) sortie(s)... que rien ne se refait, que rien ne (se) recom-
mence... Combien cette idée... s'oppose résolument, délibérément à
la frivolité moderne qui veut, qui prétend tout recommencer » **,
Tout est strictement unique et irremplaçable. L'événement ne « de-
vient pas deux fois » 49 ; c'est là sa misère, mais c'est là aussi sa
singulière et tragique grandeur.
43. O. PR., t. II, p. 1267, 1268.
44. Ibid., p. 163 et 128.
45. Ibid., p. 357.
46. O.P., p. 914.
47. O. PR , t. I, p. 430.
48. O. PR., t. II, p. 434.
49. O. PR., t. I, p. 567.

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IA DIFFÉRENCE ET LA REPETITION 479

Qu'est-ce que la Différence ? L'itération, la redite, avec


traire la négation, conditionnent, nous l'avons dit, le fon
ment de la représentation. Il faut entrer dans le flux de l'év
pour trouver la différence : la différence est action et expé
elle relève de l'existence. « Rien n'est profond, et grave e
comme les réalisations, comme une œuvre faite, comme l'op
même » 50. L'acte, l'événement contredisent à chaque instant
De cela la nature nous donne l'exemple : « elle ne conserv
Elle crée indéfiniment... chacun de ses instants ... est une œuvre-
elle efface toujours et elle inscrit toujours au même mur de la créa-
tion » 51. Péguy rejoint ici des idées chères à Claudel ^ sur le temps
créateur : il y a à chaque instant un « zéro de mémoire, un zéro
de flétrissure, un zéro d'habitude, une grâce totale » 53.
Qu'il existe de la différence est un mystère mais un mystère
« glorieux ». Logiquement, la loi d'entropie devrait orienter la
nature vers une redite de plus en plus indifférenciée. Or la diffé-
rence n'est nullement un déchet en voie de résorption mais bien
un surplus, un excès qui contredit ou du moins bouscule les répé-
titions. Certains la diront dionysiaque 54 et l'opposent avec Nietzsche
à la stabilité de l'ordre apollinien. Il y a dans la nature, dit Péguy,
une « vaillance », une « verdeur », une « souplesse », toutes méta-
phores qui évoquent l'élan vital, je ne sais quelle énergie gratuite.
D'où l'émerveillement en présence du nouveau 55 : « Tout ce qu'il
y a de neuf est tout ce qu'il y a de plus beau et de grand... tout
ce qui commence a une vertu qui ne se retrouve jamais plus56.
C'est donc du côté de la naissance, non de la maturité, que se
trouve la plénitude. La « naïveté première » est le moment de
l'intensité : c'est là que l'œuvre créatrice semble se poursuivre dans
l'exubérance et la générosité. La différence pure, ainsi comprise, '
est tout à l'opposé de la « différence spécifique » conçue en fonc-
tion de constances sérielles. Elle se situe en marge de toute res-
semblance et pour en prendre conscience il faut tuer en soi le
démon toujours renaissant de l'analogie. La plénitude de l'être c'est
d'être autre, de promouvoir l'autre, de créer, non point le multiple
qui est redite du même, mais l'individuel qui n'est exactement iden-
tifiable à rien. Nous avons parlé plus haut d'un gouffre où s'engloutit
la pure répétition : c'est dans un abîme non moins impensable que

50. O. PH., t. II, p. 179.


51. L'Esprit de système, p. 309.
52. Cf. L'Art poétique, Mercure de France, 1929, p. 45.
53. O. PR., t. II, p. 1406.
54. Cf. Derrida, o Dionysos est travaillé par la différence », L'Écriture et la Diffé-
rence, p. 47.
55. Le regard poétique capte la différence jusque dans ce qui est apparemment
la plus banale redite. Inversement, le regard prosaïque n'aperçoit que les redites. Le
propre de l'art est d'extraire et de glorifier la différence. Il rajeunit ainsi et rafraîchit
le regard.
56. O.P., p. 548.

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480 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

se perd l'impensable chaos de la différence. C'est le domaine de la


métaphysique parce que celle-ci vise le concret57. Pour elle, la
différence est première, « toute équivalence, l'idée même d'équiva-
lence est bannie. Puisque rien n'est interchangeable. Avec rien » 58.
Si la science se fonde sur la répétition et en tire sa puissance nous
allons voir comment la métaphysique telle que l'entend Péguy tire
de la différence son énergie libératrice.

III. Le « Ressourcement »

Faut-il se contenter de capter la différence au hasard de ses ap-


paritions, à la façon de certains poètes, d'artistes ou de dilettantes ?
Péguy va-t-il se laisser tenter par la disponibilité gidienne et par
ses ferveurs successives ? On sait qu'il n'en est rien. Certes, l'anar-
chisme l'a tenté. Mais il a bien vite compris que la différence
nomade n'est qu'un masque pour le multiple et l'indifférencié : la
différence pure, nous l'avons dit, ramène au néant. Par contre, tout
le secret de Vincarnation du spirituel dans le temporel consiste à
faire de la répétition le moyen d'accès à la différence. C'est ici le
« point cardinal » de la pensée péguyste. Toute répétition n'est pas
redite, comme on le voit bien en musique où les retours du thème
suscitent chaque fois un plaisir nouveau. En fait, marier la diffé-
rence à la répétition, c'est cumuler les avantages de l'un et de
l'autre en évitant leurs inconvénients. La perpétuelle différence aussi
bien que la morne habitude sont destructrices ; mais l'information
ouverte n'est pas moins débilitante et lassante que l'information
réitérée. Cependant s'il y a une répétition négative, statique, méca-
nisante, il y a aussi une répétition dynamique, intensive : celle
qui assume la différence, renouvelant ainsi des totalités singulières.
Si l'une naît de l'habitude, l'autre est fille de Mémoire : elle est,
dirait Péguy, de nature organique. Le vœu profond de tout ce qui
vit n'est-il pas, en effet, de faire du répété un initial en en extrayant
chaque fois la différence ? C'est exactement ce que Péguy appelle
ressourcement ou résurgement 59. Il s'agit, certes, d'un retour, com-
me l'indique le préfixe, mais d'un « retour en avant » w, en direction
d'un état nouveau, qualitativement différent. Une telle répétition,
loin d'instaurer une habitude, brise au contraire la redite qui sans
elle ne tarderait pas à s'instituer. Elle greffe le nouveau sur l'ancien
que son énergie fait sans cesse renaître dans sa fraîcheur61. Il ne

57. L'Esprit de système, op. cit., p. 293 sq.


58. Ibid. ; cf. aussi Deuxième Élégie XXX, p. 80.
59. O.P., p. 1516. Le mot se trouve dans une importante note de commentaire sur
Ève. Texte écrit par Péguy mais signé Durel : « Nous désignons par ce néologisme le
jaillissement de création propre à Péguy et que les critiques appellent on ne peut plus
improprement répétition ».
60. L'expression est de Michel Butor dans Répertoire I, p. 184.
61. H faudrait citer ici des pages entières de Kierkegaard : « La répétition est une
épouse aimée dont on ne se lasse jamais car on ne se fatigue que du nouveau mais non

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LA DIFFÉRENCE ET LA REPETITION 481

faut pas la confondre avec le ressouvenir mélancolique, celui q


que Péguy à propos du Figaro de La Mère coupable. C'est p
à la réminiscence miraculeuse de Proust qu'il faudrait song
bien à ce « résurgement » de la Voulzie 62 d'Hégésïppe Mo
provoqué par une halte au bord de la rivière du même nom
l'orchestration de souvenirs d'enfance qui l'accompagne :
source, dans l'eau, un point de source angulaire, comme une
de remontée » 63. Quand Orphée retrouve Eurydice il ne
pas son passé ; il en revit dans le présent toute l'intensité
l'emboîtement hermétique de deux présents. La mémoire qu
serve pour revivre (à la façon de Michelet) n'est nullement
qui conserve pour représenter : « il s'agit par un regard in
de remonter dans la race elle-même, de rattraper l'arrièr
race » 64. Si l'histoire est redite, la mémoire est retour. Toute
tition profonde suppose un mouvement de passion : « La t
l'organe des échanges, écrit Gilles Deleuze, mais le cœur es
gane amoureux de la répétition » 65. Lutte contre le silence et
sence, effort sans cesse repris pour transcender les limites
lois, pour atteindre la plénitude, pour aller au-delà... Il y
répétition de la pensée dans son effort pour pénétrer son
une perpétuelle reprise obstinée :
S'il n'y a point littéralement progrès... il y a au moins renouvellem
rafraîchissement, retournement, sinon de toutes, au moins de certain
tions, renouvellement soit par le rafraîchissement, soit au contraire
retournement... la création marche toujours 66.

Ainsi procède la pensée vivante, ainsi procède aussi l'amou


l'instar de toute création, par de bouleversantes ou de très mo
mais d'incessantes reprises, tout comme avance par élans succe
la marée.
Péguy en a fait l'expérience dans le fonctionnement de sa réflexion
et ses œuvres en portent la trace. Elles sont faites de reprises thé-
matiques. Ce qu'il appelle « recoupement » n'est qu'un retour sur
des voies déjà parcourues, mais un retour coloré par la différence,
car d'une occurrence à l'autre la perspective, l'environnement, le
pathos ont changé. Aussi peut-il écrire sans paradoxe : « II n'y a
pas de danger que nous recommencions... nous avons réussi à ne
nous répéter jamais » 67. Ce qui revient, en effet, n'est pas le sem-
blable (comme dans la redite) mais bien du nouveau, une neuve

des choses anciennes dont la présence est une source de joie » (La Répétition, édit.
Tisseau, p. 10). Comme Péguy, Kierkegaard situe d'emblée la répétition dans le cadre
de l'amour et de la foi.
62. Œuvres complètes, t. I, p. 436.
63. O. PH., t. I, p. 1159.
64. O. PR., t. II, p. 269-270.
65. Différence et Répétition, P.U.F., 1968, p. 8.
66. Un Poète Va dû, p. 137.
67. Deuxième mégie XXX, p. 76.

Revue d'hist. utter, de la France (73e Ann.). Lxxm. 31

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482 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

reprise de l'ancien. Ce que nous disons d'une pensée vivante peut


se dire aussi de l'amour : Don Juan répète le semblable et tombe
dans l'indifférencié, mais l'amant authentique parle comme Pyrrhus :
Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois
Et crois toujours la voir pour la première fois...

Par ce mystérieux pouvoir - ce que Kierkegaard appelle la deu-


xième naissance de la conscience - le démon de la répétition est
comme exorcisé. Au lieu de subir la répétition on la choisit afin de
s'enfoncer plus loin dans la différence. Un exemple cher à Péguy
c'est celui de la lecture et de la relecture ; car la lecture ne com-
mence qu'à la relecture, quand s'opère le retour sur soi, quand
travaille déjà la mémoire. Alors seulement, loin de se détériorer
en déjà vu, le texte est saisi dans sa profondeur comme dans sa
fleur. Le « pur lecteur » est un homme qui revient au livre qu'il
a aimé dans sa jeunesse et qui porte sur lui un regard renouvelé.
Et d'autre part chaque nouvelle lecture est pour l'œuvre elle-même
un ressourcement. Car chacune est différente : ne dépend-elle pas
des dispositions du lecteur ? Les grands textes sont ouverts et s'offrent
à un commentaire sans fin :
Les mots ont un sens infiniment plus profond que leur sens ... si dur que
soit ce marbre de Paros ... incessamment nos regards feront et déferont l'Aphro-
dite antique68.

Mais là où éclate le mieux la répétition de la différence c'est


dans la création artistique et littéraire. Quand un génie se répète -
et il se répète nécessairement - chacune de ses œuvres est un
ressourcement où il déploie à nouveau sa différence. C'est même
ce qui distingue le génie du simple talent. Pour Péguy comme pour
Proust m le propre du génie est d'être absolument unique : il donne
« une fois pour toutes, autant que possible, pour éternellement,
une certaine résonance temporelle... C'est vrai [ajoute Péguy]... pour
un Rembrandt. Combien de fois expressément n'a-t-il pas fait le(s)
même(s) dessin(s), la même peinture... les mêmes Rembrandts. Et
profondément n'a-t-il pas toujours fait le même ? » 70. Dans le cas
68. O. PR.t t. II, p. 110. On remarquera qu'un grand nombre d'oeuvres de Péguy
sont nées d'un commentaire, c'est-à-dire d'une répétition créatrice. On montrerait aisé-
ment comment Péguy, disciple de Bergson, a répété son maître, non en élève qui redit
ou réitère, mais en créateur qui, en ressourçant, affirme et déploie sa différence.
69. Cf. Proust, Recherche du temps perdu, Bibliothèque de la Pléiade, t. II, p. 376 :
« Les grands littérateurs n'ont jamais fait qu'une seule œuvre, ou plutôt réfracté à
travers des milieux divers une même beauté qu'ils apportent au monde » ; cf. aussi Contre
Sainte-Beuve, Gallimard, 1954, p. 134 : o Tout étant dans l'individu, chaque individu re-
commence pour son compte la tentative artistique et littéraire. Et les œuvres de ses
prédécesseurs ne constituent pas, comme dans la science, une vérité acquise dont profite
celui qui suit : un écrivain de génie a tout à faire... Chacun fait entendre une note
essentielle qui cependant, par un intervalle imperceptible, est irréductiblement différente
de celle qui la précède ou de celle qui la suit ». La Recherche n'est-elle pas une répé-
tition de Jean Santeuil ?
70. O. PR., t. Il, p. 123. On remarquera les pluriels mis entre parenthèses. Péguy
suggère ainsi que le multiple se ramène chez l'artiste à une totalité chaque fois unique.

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LA DIFFÉRENCE ET LA RÉPÉTITION 483

du génie, on peut dire que la répétition est une fête de la


rence : chaque œuvre est un commencement absolu par
chacune est totalement individuelle. Si le premier Nymph
Monet est peut-être meilleur que les suivants c'est parce
facteur de répétition mécanique et de connaissance intellect
pu s'insérer dans la fabrication des suivants. Mais de toutes fa
Péguy et Proust sont d'accord là-dessus, l'œuvre de génie n
d'analogues, elle est « irréductiblement différente » de tou
autres. Le premier Nymphéa répète d'avance les autres et
substitue à aucun, tout comme la prise de la Bastille était
la fête du 14 juillet71 : «La fête, [écrit Gilles Deleuze],
d'autre paradoxe apparent : répéter un « irrecommençable
pas ajouter une seconde et une troisième fois à la première
porter la première à la "nième" puissance. Sous ce rappor
puissance la répétition se renverse en s'intériorisant » 72.
singulier peut et doit être une totalité répétée, indéfinime
sourcée, parce qu'il ne saurait se laisser analyser en ses élém
un poème doit être appris par cœur. Chaque récitation, c
relecture devrait être l'expression absolument neuve d'une
réalité indissoluble qui ne peut être substituée par rien. A
Nymphéa ne s'échange valablement contre un autre car c
exprime quelque chose d'unique ; parce que le génie opère «
certaine profondeur, dans un certain secret, dans un dedan
niment plus profond que le dessus » 73.
En ce sens, au niveau de l'existence authentique, tous les hom
ressemblent aux génies : ils sont, eux aussi, appelés à êt
totalités singulières, des individus, lieux d'une irrecomm
différence. Et, comme eux, ils recommencent en effet l'irrecom
çable dans la mesure où, résistant à l'érosion du temps, ils
sent de se recréer, de se vouloir eux-mêmes, de vivre leur
rence : «Tous, [écrit avec profondeur Péguy], nous refaiso
célèbres Nénuphars » 74. Seulement, chez le commun des ho
l'élan créateur, le « conatus » créateur de divergence, s'épui
et le cède à la mécanique de l'habitude.
Par contre, il y a pour Péguy une curieuse accointance e
les génies, les forces organiques de l'univers et le dynamis
soulève les peuples :
71. Cf. O. PR., t. II, p. 178, o La prise de la Bastille... ce fut proprement une fête,
ce fut la première célébration, la première commémoration et pour ainsi dire le premier
anniversaire de la prise de la Bastille. Enfin le zéroiètne anniversaire... Ce n'est pas la
Fête de la Fédération qui fut la première commémoration, le premier anniversaire de
la prise de la Bastlile. C'est la prise de la Bastille qui fut la première Fête de la
Fédération ». C'est que la prise de la Bastille fut une répétition, un ressourcement, l'acte
mémorable d'un peuple « gonflé de sa propre sève » et qui o bouillait dans sa peau »
(Ibid., p. 177). On y reconnaît ainsi l'éclatement de la fête et la grandeur unique d'une
œuvre de génie.
72. Différence et Répétition, p. 8.
73. O. PR., t. II, p. 123.
74. Ibid.

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484 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

Le génie procède par constants renouvellements, rafraîchissements, réinven-


tions, réintuitions, ressourcements. Le génie étant de Tordre de la nature, le
travail du génie est de Tordre du travail de la nature... Ainsi opèrent les
forces de la nature... comme opèrent et fonctionnent les arbres... ainsi opèrent
et fonctionnent notamment les races... les peuples, les nations qui eux aussi
font appel à des sources de vie de plus en plus profondes 75.

Nous avons noté plus haut en quel mépris Péguy tient l'illusion
du progrès linéaire par répétition cumulative. Ce n'est pas ainsi
que vit un peuple : tout comme les génies, il doit sans cesse se
recréer ; tel un arbre, il ne fructifie qu'en puisant dans les profon-
deurs de sa race une sève toujours fraîche. « Chaque génération,
dit Kierkegaard, recommence comme si elle était la première... ce
qui est proprement humain, aucune génération ne l'apprend de
celle qui l'a précédée » 76. Pour les peuples comme pour les artistes
tout est sans cesse à reprendre : « L'humanité n'est pas de fabri-
cation ni de tenue mécanique... Une humanité ultérieure nommable
ne vient au jour... que si elle fait un appel de sève plus profond,
que si elle fait appel à un ressourcement plus profond » 77.
Il faut considérer les révolutions comme de prodigieuses répéti-
tions collectives, un retour aux origines pour y puiser l'énergie du
renouvellement : « Une révolution n'est pas une opération par
laquelle on se contredit. C'est une opération par laquelle réelle-
ment on se renouvelle » 78. Celui qui « écoute les leçons du passé »,
c'est-à-dire le conservateur, est à l'opposé de ceux qui tirent du
passé de quoi changer le présent. L'un ne fait que réitérer super-
ficiellement les mêmes structures ; les autres recherchent ce « mer-
veilleux rafraîchissement de l'humanité par approfondissement qui
donne tant de jeune ivresse aux véritables crises révolutionnaires » 79.
Ce dernier exemple manifeste clairement le contraste entre la simple
redite qui stabilise un état de fait, et l'authentique répétition qui
s'en va tirer la différence des profondeurs où l'habitude l'avait
cloîtrée.
Au niveau religieux il serait téméraire de rapprocher la répétition
péguyste de celle de Kierkegaard. Certes on trouverait dans le
personnage de Gervaise, dans le geste du bûcheron (Porche du
mystère de la deuxième vertu) ou dans la prière de « Report »
des modèles de détachement absolu qui rappellent par leurs con-
séquences planifiantes la conduite que Kierkegaard a tant admirée
chez Abraham et chez Job. Mais la confiance toute spontanée de
Péguy n'a que peu de rapport avec le « mouvement en vertu de
l'absurde » 80 qui s'accompagne, chez Kierkegaard, de tant de ter-

75. L'Esprit de système, p. 180.


76. Crainte et tremblement, Aubier, 1935, p. 204.
77. Deuxième Élégie XXX, p. 18.
78. Par ce demUclair matin, p. 17.
79. O. PR., t. I, p. 1378 ; cf. aussi O. PR., t. II, p. 1247.
80. La Répétition, éd. Tisseau, 1948, p. 108.

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LA DIFFÉRENCE ET LA REPETITION 485

reur et d'angoisse. En fait, il s'agit pour Péguy de tout


chose : de retrouver dans le jeu de la grâce l'origine et le p
modèle du ressourcement vital, moral et créateur dont nous v
de parler. Le Dieu de Péguy ne géométrise pas :
Ce serait un idéalisme
Un immatérialisme, un système à la Berkeley 81.

Ou s'il géométrise c'est par jeu, comme « exercice mental épuré »...
En réalité Dieu est ressourcement, source de tous les ressource-
ments

... L'être de Dieu repuise incessamment


Dans sa source éternelle et dans sa nuit profonde 82.

Par cette source de vie s'expliquent ces mystérieux renouvellements,


ces ressourcements qui étonnent Clio 83. Pour celle-ci, c'est le « secret
de l'événement » mais pour Madame Gervaise qui est initiée à un
bien autre mystère, il existe, parallèlement aux renouvellements de
la nature et de l'histoire, le renouvellemnt des âmes. Il y a deux
créations : celle du monde matériel que soulève encore l'élan créa-
teur et celle où règne la grâce, la création dont le Christ est le
médiateur. Ce monde de la grâce et de l'espérance n'est, en somme,
qu'un ressourcement du premier dont il est un « écho fidèle » 84.
Et tous les deux fonctionnent de la même manière : des deux côtés
on voit agir la même sève, le même sang 85 ; le lien qui relie le
chrétien à Jésus est de type organique et la conversion religieuse
est un retour aux profondeurs de la différence. Les âmes usées et
fatiguées se couchent, s'abandonnent à l'indifférence, à l'habitude
du même. La syncope de l'espérance est le point extrême du vieil-
lissement et de l'habitude 86, c'est une mort morale. Car « c'est elle
qui est chargée de recommencer, comme l'habitude est chargée de
finir les êtres... elle est chargée de démonter constamment le mé-
canisme de l'habitude. Elle est chargée d'introduire partout des
commencements comme l'habitude introduit partout des fins et
des morts » 87. Si Péguy l'imagine comme une enfant c'est précisé-
ment parce que le recommencement chez l'enfant est toujours
nouveau et qu'à chaque fois il lui semble prendre un tout nouveau
départ :
... ces vingt fois qu'elle nous fait faire le même chemin
Sur terre, pour la sagesse humaine, ce sont vingt fois
[qui se redoublent
Qui se recommencent, qui sont la même...
Mais pour la sagesse de Dieu
81. La Thèse, Gallimard, 1955, p. 260.
82. O.P., p. 764.
83. O. PR., t. II, p. 301.
84. Pour tout ceci voir O. PR., t. II, p. 474.
85. O.P., p. 1029.
86. Cf. O. PR , t. n, p. 13.
87. Ibid., p. 1350.

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486 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

Rien n'est jamais rien. Tout est nouveau. Tout est autre.
Tout est différent.
Au regard de Dieu rien ne se recommence 88.

La méditation sur Dieu ne débouche pas chez Péguy sur un concept


abstrait de l'Être. Tout au contraire, ce bergsonien d'héritage spi-
noziste découvre dans l'Objet de la métaphysique et le Sujet de
la mystique l'infini de la Différence. Le Dieu de Péguy est la source
éternelle de l'altérité. Par sa grâce l'existence - et toute vie -
échappent au sommeil qui les guette, à la sérénité stupide de l'en-
tropie.

IV. L'ultime Répétition

Alors que Nietzsche affirme un retour éternel de la Différence,


Péguy envisage une fin des temps, une stabilisation de la répétition
symbolisée par la Nuit. Mais elle ne pourra se produire tant que
la répétition n'aura pas totalement intégré en soi la Différence :
abstraite mais exacte définition de la Rédemption et du Salut final 89.
On songe ici, par analogie, à la délivrance que Proust cherche dans
la parfaite réminiscence du passé : elle lui permet d'échapper à la
durée destructrice, de planer au-dessus du temps. La coïncidence
de la différence et de la répétition est en effet salvatrice parce
qu'elle procure à la fois la transcendance (différence) et l'imma-
nence (retour au même) qui est la double, la divergente et l'inépui-
sable postulation des âmes. Le Paradis tel que le voit Péguy (pareil
en cela à celui de Swedenborg) n'est que la réplique transfigurée
des réalités terrestres. C'est le grand et définitif retour à cette tota-
lité dont le temps nous a frustrés :
Qu'ils soient réintégrés comme l'enfant prodigue...
Et qu'ils soient reposés dans leur jeune saison.
Et qu'ils soient replacés dans le premier village... 90.

« Dans le paradis que je montrerai, confiait-il à Halévy, il n'y aura


pas seulement des âmes, il y aura des choses, tout ce qui existe et
qui a réussi, les cathédrales par exemple ». Ne nous hâtons pas de
sourire : il y a là plus de profondeur que de naïveté. Un ressour-
cement totalement accompli n'a plus à se répéter. C'est ainsi que
Péguy se représente le Paradis terrestre : un renversement de la
répétition qui la clôt sur elle-même :
... Les saisons retournées
Vers un égal bonheur et vers un même temps öl.

88. O.P., p. 649.


89. On trouve chez Roussel (Souvenirs d'Afrique) l'idee analogue dun salut obtenu
par la reproduction parfaite (peinture, récitation) d'une scène ou d'un texte. La répé-
tition pour être libératrice doit exalter tous les pouvoirs et tous les sens possibles du
>« modèle ».
90. O.P., p. 1029.
91. Ibid., p. 936 (c'est nous qui soulignons).

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LA DIFFÉRENCE ET LA RÉPÉTITION 487

Symétriquement, à l'autre bout, voici le monde stabilisé où


Les âges rentreront dans un âge absolu^.

Pour Kierkegaard aussi, l'éternité n'est qu'une répétition réussie


ayant absorbé et fait triompher une fois pour toutes toute la Dif-
férence. « La répétition n'est jamais, [écrit-il], aussi parfaite dans le
temps que dans l'éternité qui est la vraie répétition » 93. Afin de com-
prendre très concrètement ce que pourrait être cette synthèse vi-
vante du même et de l'autre, nous ferons appel à une notion chère
à Péguy, celle de compétence. Il y a d'un côté le métier qui n'est
guère que redite, habitude, obéissance aux règles et de l'autre il
y a le génie, créateur de différence. Entre les deux, Péguy, en bon
fils d'artisan, introduit les gens compétents. Ceux-ci ont si bien
maîtrisé leur savoir-faire qu'ils ont pu intérioriser, introjecter la
répétition : elle est devenue en eux comme un organe vivant; on
ne peut plus parler de science ou d'adresse mais d'une façon pour
eux de se déployer organiquement dans l'existence. L'homme com-
pétent a réussi la synthèse du savoir et de l'innocence94. On ne
peut s'empêcher de songer ici à certains symboles de la délivrance
et de la ñberté intérieure que proposent les mystiques d'Extrême-
Orient (par exemple l'adresse du tireur à l'arc dans la conception
que se fait le Zen de la parfaite maîtrise du corps et de l'esprit).
Tel est alors « l'emboîtement de l'éternel dans le temporel » 95 que
la moindre chose (un bâton de chaise...) parfaitement réussie nous
donne dès ce monde une image de l'éternel. Dans ces perfections
concrètes et singulières (comme dans l'œuvre du génie) la différence
semble s'incarner jusqu'à l'absolu; un reflet du paradis brille
l'espace d'un instant sur la terre. Car « ... l'éternité même est dans
le temporel ». De cette présence qui transcende la durée, de cette
rédemption de la différence, nous avons un parfait exemple dans
l'histoire du Christ. Jeannette se désole :
Heureux ceux qui Tont vu passer dans son pays... Quand on pense, mon
Dieu, quand on pense que cela n'est arrivé qu'une fois 96.

A cette plainte ignorante, Madame Gervaise répond :


Cest la même histoire, exactement la même, éternellement la même, qui est
arrivée dans ce temps-là et dans ce pays-là et qui arrive tous les jours dans
tous les jours de toute éternité 97.

Ainsi, miracle de la grâce, l'irrecommençable est éternellement ac-


tuel, l'autre s'est accompli dans le même, la différence a triomphé
du temps : c'est ainsi que l'événement chrétien sert de fondement
à l'Espérance.
92. O.P., p. 911.
93. La Répétition, p. 88 (c'est nous qui soulignons).
94. Sur tout ceci, voir La Thèse, p. 226-230.
95. O.P., p. 1039.
96. Ibid., p. 398.
97. Ibid., p. 411.

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488 REVUE D'HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE

V. Stylistique de la Répétition
II faudrait avoir ces perspectives à l'esprit quand on commente
le style de Péguy : rien ne montre mieux à quel point un écrivain
projette sa « philosophie » dans son écriture... En effet, la répéti-
tion chez Péguy n'est pas redite98 : elle est ressourcement. Et
ceci est vrai aussi bien au niveau de la composition générale (retours
et recoupements des thèmes) " qu'au niveau du style. La répé-
tition d'une idée dans un environnement variable d'images, de
mots ou de concepts permet de marier le même et l'autre, de
concrétiser l'idée en la dérangeant sans cesse, en l'animant par
un jeu de substitutions : tout ceci pour la mettre en situation d'être
mieux perçue - ou plutôt pour mettre le lecteur en état d'accueil.
Albert Béguin a montré100 que la répétition et la différence ex-
priment le double et contradictoire vœu de l'amour ; elles sont
aussi le double fondement de la conscience reflexive : la différence
étourdit, la répétition endort mais le jeu qui s'établit entre elles
est homologue à la vie organique de l'esprit, tout comme il coïncide
avec les besoins de l'âme : « Le désir de répétition, écrit Béguin,
et le vœu de perpétuelle découverte sont tous les deux inhérents
à l'amour qui voudrait attester à la fois l'immuable permanence
de son objet et l'invariable étonnement qu'il ressent devant ce
même objet toujours neuf à ses yeux neufs » 101. Un style passionné,
celui de l'oraison par exemple, se fait instinctivement litanique 102.
C'est la seule façon sans doute de conférer à la linéarité de l'écri-
ture 103 une épaisseur existentielle et de mettre la lecture au pas
de la méditation. Tous les moyens sont bons (surponctuation, blancs,
versets, parenthèses de parenthèses 104, doubles lectures 105, rup-
tures de ton, style oral) pour rester dans la vie et se garantir de
l'abstrait, pour fournir au lecteur un équivalent de la pensée con-
crète. « Quand c'est la même chose il faut toujours dire la même
chose » 106. En fait, la différence joue à l'intérieur de la répétition,
produisant un ressourcement permanent du même thème. Dans
les quatrains d'Eve, par exemple, le corps de la redite (qui dénote
98. Cf. O.P., p. 1516, note.
99. Une étude de l'effet sémantique de la composition en « tresse * devrait être
faite à propos des trois Mystères. Le thème a est suspendu en faveur du thème h mais
quand a reparaît il a été rafraîchi par b et réciproquement.
100. La Trière de Péguy, La Baconnière, 1944.
101. Ibid., p. 96.
102. Béguin rapproche le style de Péguy de textes de saint Bonaventura, Berulle et
Marie de l'Incarnation.
103. Péguy l'a fort bien remarqué. Cf. Deuxième Élégie XXX, p. 44.
104. La parenthèse (dont Péguy fait grand usage) en suspendant le fil du discours,
permet ensuite un retour qui est un véritable ressourcement. Le foisonnement de pensée
qui en résulte ralentit la course en avant du logicien.
105. Nous appelons double lecture les variations offertes sur les modes, les nombres et
les temps par de minuscules parenthèses. Elles ont pour effet de forcer la pensée à
s'ouvrir sur deux voies, de la surprendre et de la ralentir : la différence vient ponctuer
ainsi le discours et en couper le flux répétitif.
106. La Thèse, p. 28.

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LA DIFFÉRENCE ET LA RÉPÉTITION 489

chaque fois un élan, un mouvement de l'esprit répété à sat


soutenu, étayé par une invention baroque de variations 107. D
litanie, l'élément répété s'estomperait peu à peu sans ce
vellement que lui apporte la différence. On obtient ainsi u
mum de sens avec un minimum d'information. On émer
temps linéaire, de la succession logique ; on prend son tem
le ressourcement de réflexion se prolonge dans l'intempo
l'art de Péguy est un art de tromper le temps. La redonda
met au sens (qui est appropriation personnelle d'une pen
se passer pour ainsi dire des mots, de les survoler et de
cender les conditions de la représentation : l'intensité p
relais de l'intellection. Le support verbal qui a perdu sa
informative n'est plus là que pour jalonner l'élan d'une in
un acte de l'esprit. Il n'y a jamais assez de formes, assez d
pour envelopper la totalité d'un message : l'écriture s'esso
enumerations, anaphores, répétitions éperdues. Mais tan
les mots s'affolent, un courant s'amplifie dans l'esprit, un co
autonome : rêverie, contemplation, « recreusement » de méd
ou d'oraison. Il ne s'agit plus de décoder un langage ou d'en
des concepts mais de laisser s'approfondir une expérience
A la limite, si l'expérience pouvait être menée jusqu'à sa
on aboutirait à une extase, synthèse vivante de la différen
la répétition 109. L'écriture chez Péguy n'est qu'un moment c
dans un processus de répétitions qui sont la vie même
esprit : le manuscrit « n'est qu'une lecture, qu'une leçon » no
d'autres et la répétition qui a précédé le livre se poursuit
de livre en livre avec les mêmes retours et les mêmes r
ments : création, composition, écriture résultent d'un mê
de pensée en perpétuel état de ressourcement. La phrase
mouvement analogue (de reprise, de ressource) et c'est p
elle lasse l'intellectuel habitué à la fuite en avant de la p
est aisé de parler à ce propos de circularité et de rythme mu
en fait, ces métaphores ne montrent pas assez que la rép
verbale n'est que la manifestation extérieure, un peu mé
par le discours, d'une répétition (d'un ressourcement men
l'auteur est en train de vivre et qu'il cherche à induire. C
styles, tout analytiques, ne visent qu'à transmettre des re
tations, d'autres par leurs charmes envoûtent et happen
teur : le style de Péguy agit autrement : la répétition s'effor
107. Péguy se garde bien de la redite. Bornons-nous à citer ce passage typique de
Clio : a Elle répétait les mêmes mots ; quelle paresse, quel signe de fatigue, quelle fai-
blesse d'esprit, quelle sénilité. Au lieu d'employer des synonymes » (O. Pfl., t. II, p. 139).
Le dernier mot est significatif : le synonyme est l'instrument par excellence pour intégrer
différence et répétition.
108. « Le temps est à nous. Le temps est notre homme », O. PR., t. II, p. 138.
109. Les blancs, en ouvrant par instant le texte au silence, paraissent inviter en
« pointillé » à un tel dépassement.
110. O. PH., t. I, p. 194.

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490 REVUE D'HISTOIRE LHTERAIRE DE LA FRANCE

donner consistance à une pensée autonome, capable de se ressourcer


librement, alors même que la parole s'est tue.

L'approche adoptée dans cet article excluait une étude de sour-


ces et d'influences ainsi que l'analyse d'une évolution : notre propos
était résolument synchronique. Il s'agissait, partant d'une hypo-
thèse, d'examiner si les notions de répétition et de différence ne
se situaient pas en un point central et dans quelle mesure elles
permettaient de dévoiler l'organisation profonde d'un ensemble.
Cet ensemble est à la fois une philosophie, une conduite, une
mystique et un style d'écriture. Nous avons retrouvé la même struc-
ture appliquée aussi bien à la critique du monde moderne, à la
théorie de la compétence, de la fête, de la création artistique, de
la révolution, aux vues sur la lecture, la critique, l'histoire, etc.,
ainsi qu'aux plus profonds désirs de palingénésie et de salut. De ce
point central on voit tout se mettre en place et, certains diraient,
fonctionner. Nous éviterons ce mot car la dialectique de la diffé-
rence et de la répétition n'a absolument rien de mécanique. C'est
la répétition qui est mécanique. Pour Péguy - continuateur des
gnostiques, de Hemsterhuys, de Novalis, de tant d'autres - la
répétition est la substance même de la Chute, du Péché et donc
de la Mort. La création, à son origine, ne pouvait être que gra-
tuite, donc perpétuel renouvellement de la divergence, surabon-
dance de grâce et de vie. La misère se définit dans Ève par le ran-
gement, l'ordre imposé par indigence, la canalisation de ce qui
était fleuve et débordements :

O femme qui rangez les travaux et les jours...


Femmes, je vous le dis, vous rangeriez Dieu même m.

Ranger Dieu - qui est la Différence en soi ! - , tel est l'irrémis-


sible péché de l'intelligence. A l'homme du «rangement» Péguy
oppose l'homme disponible, souple, accueillant, sensible à ce mys-
térieux appel qui ouvre à la grâce les grilles de la répétition.
Quelque chose dérange le jeu rigoureux de la nécessité, une force
qui ne peut venir que d'ailleurs parce qu'elle est d'une autre
nature et qu'elle contredit la loi du monde, organisatrice de sta-
bilité. Mais ne choisir que la différence serait faire l'ange et re-
tomber verticalement dans le chaos. Tout le problème - spirituel,
moral, social, littéraire - pour Péguy fut d'articuler la nécessité
terrestre de répétition sur le vœu vital de différence : c'est là le
secret de sa sagesse, de son équilibre, d'un humanisme qui a réussi
à être à la fois pleinement antique et pleinement chrétien.

Jean Onimus.

111. O.P., p. 952.

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